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211 mètres

, 18:00

La campagne des hauteurs tourne au blitzkrieg. Deux mois à peine après la reprise des hostilités, voilà qu'un premier projet de tour parisienne nouvelle génération sort tout armé des stations de travail du cabinet Herzog & De Meuron. Dès 2012, la pointe du Triangle devrait atteindre une hauteur toujours indéterminée, mais dont Jacques Herzog souhaite, pour la  beauté du geste, qu'elle dépasse les 210 mètres de celle qui, dans l'espace, n'en sera même pas éloignée de trois kilomètres mais, dans le temps, de presque quarante ans, la tour Montparnasse d'Eugène Beaudoin et Urbain Cassan. On abandonnera aux exégèses faciles la comparaison inévitable avec la pyramide mitterrandienne, on laissera les railleurs impénitents moquer le lyrisme du discours d'un Bertrand Delanoë dont on relèvera quand même qu'il a l'honnêteté, en fait de bâtiments à sa gloire, de faire élever des constructions utiles financées sur fonds privés, pour s'intéresser à la dimension politique, et esthétique, du projet.

Le fait que ce soit cet immeuble-là qui lance la nouvelle ère des hauteurs relève en effet d'un choix tactique parfaitement réfléchi. Un mois après le succès des jeux olympiques de Pékin, les noms des architectes du grand stade sont en effet encore dans toutes les mémoires, même celles de ceux qui voient dans le Front de Seine un bon exemple d'architecture moderne. Construite, en accord avec les intentions dévoilées en juillet dernier, aux limites municipales, avenue Ernest Renan, entre périphérique et Maréchaux, dans un emplacement où l'on n'a pas à craindre de riverains puisqu'il n'y en a pas, et sans doute à la place d'un des hangars du Parc des Expositions qu'aucun comité de préservation du patrimoine ne défendra jamais, avec une masse qui, compte tenu de sa minceur et de son alignement nord-sud, ne sera guère perceptible que des usagers du périphérique, le Triangle, projet, parmi ceux qui sont à l'étude, le moins problématique et le plus prestigieux, avait tout ce qu'il faut pour être le premier. Il est, ainsi que le précise Jacques Herzog, concu pour s'opposer terme à terme à cette tour Montparnasse abhorrée, avec sa silhouette pyramidale et pas orthogonale, sa peau transparente et pas opaque, son assise sur sol et non sur dalle, son environnement végétal et plus minéral. Avec sa forme, l'immeuble sera d'autant plus fin, donc d'autant moins visible, qu'on atteindra les hauteurs : il possède en somme l'évident objectif de jouer le rôle du démonstrateur, d'être l'échantillon qui prouvera aux parisiens, lesquels n'en ont aucune expérience concrète, qu'une tour, et, par contre-coup, l'architecture telle qu'on la pense aujourd'hui et dont, par la faute des ces années d'immobilisme, Paris ignore tout, s'oppose radicalement à ces choses que, surtout dans le sud de la ville, l'on a tant construites dans les années 70.
Tout cela, c'est le travail du politique. Les architectes eux, réussissent l'exploit de dessiner une pyramide, cette forme habituellement si lourde, d'une totale légèreté, dont la découpe en simple triangle vient compléter la boule géodésique du Palais des Sports dont elle est voisine, et de placer dans ce monolithe des unités très diverses, qui casseront l'uniformité du contour. Futile concession à l'opposition Verte, on n'échappera pourtant pas à ce crime écologique qui consiste à installer des panneaux photovoltaïques dans une zone à la fois mal pourvue en énergie solaire, et pas spécialement pauvre en infrastructures de transport d'électricité. On n'échappera même pas aux éoliennes ; au moins l'astucieux profilage de la tour, et son sommet pointu, permettent-ils à Herzog & De Meuron d'en préserver le sommet

La rapidité de l'offensive n'empêchera sûrement pas l'avalanche de recours qui ne manquera pas de pleuvoir  mais elle montre comment, en tacticien, Bertand Delanoë sait contourner les obstacles et, en politique, à quel point il ne craint pas d'imposer des décisions qui contrarient, mais qui permettent à la ville de retrouver une dynamique, une gestuelle, une sensation, que l'on n'espérait plus.

devoir de vacances

, 18:04

Ce ne sont pas les sujets d'actualité qui manquent. Le temps à y consacrer non plus, d'ailleurs, bien que la période soit également propice à des occupations pénibles, salissantes, mais parfois nécessaires. Rénover sa salle de bains, par exemple. Malgré tout, la langueur estivale invite aux sujets faciles ou, du moins, ôte toute envie de se plonger dans l'abîme des lectures indispensables à la production d'une analyse un tantinet personnelle sur la guerre russo-géorgienne. Et puisque la fine fleur de l'EHESS s'y prête, et vous y invite même, on serait malvenu de faire le difficile.
Il s'agit donc de participer à l'une des ces opérations collectives et récurrentes de dévoilement personnel, encore qu'ici, on ne montre pas grand'chose, puisqu'il s'agit seulement de sa bibliothèque. La règle, ouvrir n'importe quel livre à la page 123, ce qui exclut d'office la plupart des bandes dessinées, voire les Repères et les Que sais-je ?, et citer les lignes 6 à 10, est trop simple ; ajoutons donc une contrainte : assis à sa table de travail, l'ouvrage doit être accessible sans qu'il soit besoin de se lever. En l'espèce, ça donne ça :

...ou moins automatiquement (bien qu'il soit malgré tout utile de savoir pourquoi). En 
revanche, les choses ne sont pas si faciles pour l'administrateur du système, car une
erreur infime peut paralyser des applications entières. Le plus souvent, le message :

Permission denied

indique que l'accès au fichier visé est plus restreint qu'escompté.

Et, ma foi, le résultat ne manque pas d'intérêt. Car la matière du livre, pour le profane, ne se laisse pas si facilement deviner. On y trouve certes des termes comme "administrateur système", "applications", "fichier", qui sont d'usage courant dans le domaine informatique, et signalent au connaisseur qu'il pourrait avoir affaire à un manuel d'administration système. Mais les mots employés restent de nature assez générale, et possèdent un sens spécifique et dénué d'ambiguïté seulement parce que, du fait d'avoir acheté le livre, on sait bien qu'il y est question d'informatique, et pas de préparation au concours de l'ENA où des termes identiques, "administrateur", "fichier", trouveront un tout autre sens. A contrario, rien dans ces lignes, les transpositions paresseuses et parfois faites à contre-sens de l'Anglais d'origine, l'ignorance et le mépris de la langue, le dédain du style, l'incapacité à organiser le champ étudié en un ensemble logique et cohérent, ne rapproche l'ouvrage du tout-venant des manuels pour informaticiens. Ses auteurs, et ses traducteurs, appartiennent à cette petite catégorie de spécialistes qui ne se contentent pas de leur qualification, et estiment que leur travail ne se limite à présenter des informations aussi exemptes que possible d'erreurs : ils ont, en plus, cette incroyable prétention d'écrire, et de produire un ouvrage qui ressemble presque à un livre normal, où l'on fait attention à la forme parce que l'on sait qu'elle facilite grandement la compréhension du fond, où l'on se permet aussi quelques pointes d'humour et d'autodérision, et cela même si rares sont ceux qui s'en rendront compte, et que votre éditeur n'est pas près à vous allouer un seul dollar pour ce travail-là.
Il s'agit donc du Système Linux, de Matt Welsh, Kalle Dalheimer et Lar Kaufman, paru, bien sûr, chez O'Reilly. Même si la traduction, qui, par la force des choses, n'est plus l'oeuvre du seul René Cougnenc, se montre moins élégante que celle de la première édition, ce livre reste un grand, et rare, moment d'intelligence en informatique, au sens localisé du terme.

un père fondateur

, 19:26

Pour celui qui avait échappé à l'extermination des juifs par les Nazis, traversé les années grises de la Pologne socialiste et participé dès l'origine au mouvement qui allait lancer la transition démocratique en Europe de l'Est, la mesquinerie exemplaire avec laquelle le gouvernement des frères Kaczynski tenta de l'impliquer dans sa vilaine chasse aux sorcières ne méritait sans doute qu'un haussement d'épaules.
Lorsque, avec d'autres pays qui, autant qu'elle et plus que tant d'autres, méritaient d'être européens, la Pologne rejoignit l'Union Européenne, Bronislaw Geremek fut proposé à la présidence du Parlement de cette Europe enfin réunie. Que l'on ait, à sa place, choisi de céder à l'ordinaire routine d'un candidat d'appareil montre à quel point la médiocrité se partage. Désormais, il est trop tard.

cicatrice intérieure

, 21:36

Il racontait qu'un jour, il avait téléphoné à Nico pour lui dire qu'il avait tenté de se suicider et que, ensuite, il avait cassé le carreau d'une fenêtre, et que Nico lui avait répondu : "ah bon, tu as encore cassé un carreau ?"
Aujourd'hui Philippe, fils de Maurice, qui concentre à lui seul les derniers restes d'irréductibilité qui subsistent dans le cinéma français a monté les marches du Palais des Festivals ; on a beau l'avoir vu à la télé, on n'arrive toujours pas à le croire.

numéro deux

, 18:00

Au début des années 1980, Jean-François Bizot a relancé Actuel, et recommencé à chercher des choses vraiment neuves. A l'époque, on pouvait lire dans un même article le portrait d'un jeune couturier inconnu et provocateur, Jean-Paul Gaultier, et celui d'un architecte débutant mais pugnace, déjà en guerre contre l'étouffant corset des réglementations d'urbanisme, et auteur seulement d'un collège, et d'une étrange clinique recouverte de bardages d'acier, Jean Nouvel. Presque trente ans plus tard, et avec quatorze ans de retard sur son rival de toujours, Christian de Portzamparc, Jean Nouvel devient le second architecte français lauréat du prix Pritzker.

Au fond, si l'on s'intéresse à l'architecture en tant qu'art, et pas en tant que fonction sociale, on ne trouvera que très peu d'architectes. Plus exactement, parmi les diplômés sortant chaque année des écoles, rares seront ceux qui auront l'occasion d'exercer leur métier comme créateurs de formes, même à titre anonyme au sein d'une agence connue, et pas comme simple techniciens préposés d'office à la construction. Si l'on raffine la sélection et que l'on avance dans la carrière, d'abord avec ceux qui dirigent leur propre agence, qui construisent leur notoriété à coup de concours, parviennent à obtenir des commandes de premier plan avant que leur réputation, acquise à domicile, ne leur ouvre les portes des concours internationaux, on arrive à une très courte liste, quelques dizaines, peut-être une centaine de noms, avec beaucoup d'européens, quelques japonais et américains, et une poignée de sud-américains. C'est dans ce réservoir de nobelisables que le prix Pritzker, aujourd'hui vieux de trente ans, puise ses lauréats : les surprises y sont rares, les exceptions relèvent plutôt du remords, comme le prix accordé à Jorn Utzon trente ans après l'achèvement de l'opéra de Sydney, et l'on ne gagnerait sans doute pas lourd en pariant sur les noms de futurs récipiendaires, comme Santiago Calatrava ou Peter Zumthor. Finalement, l'institution préférant les individus, tolérant de justesse les couples comme Herzog et de Meuron, c'est la tendance au collectivisme des Coop Himmelb(l)au et autre Architecture Studio qui risque de les priver de médaille.
En somme, on retrouve là, sans surprise, un mécanisme d'élection par les pairs, où chacun obtient son prix à tour de rôle, donc, en d'autres termes, la meilleure garantie d'un choix conformiste et académique. De quelle étrange propriété l'architecture est-elle dotée pourqu'il se passe, en fait, exactement le contraire  ?

C'est que, dans cette intense compétition internationale, dans ce marché de la construction toujours en expansion, le bâtiment d'exception conserve la fonction de prestige qui a toujours été la sienne. Bien sûr, celle-ci peut être atteinte sans souci esthétique, et c'est d'ailleurs presque toujours ainsi que les choses se passent, simplement en construisant la tour la plus haute, ou en concevant la décoration la plus clinquante. Pourtant, il restera toujours un espace pour les novateurs, une sorte de champ de la création architecturale, avec des catégories de bâtiments, opéras, salles de concert ou musées, que des maîtres d'oeuvre, esthètes et connaisseurs, et le plus souvent à statut public, ne pourront confier qu'à ces agences qui, comme celle de Jean Nouvel, sont en permanence en concurrence pour produire des bâtiments inédits. Pour cela, ils seront puissamment aidés par les contraintes techniques que pose leur discipline. Longtemps, l'audace formelle, celle que permet le béton en particulier, est restée, d'Eugène Freyssinet à Santiago Calatrava, une spécialité de ceux qui, étant ingénieurs avant d'être architectes, n'avaient pas peur d'aller aux limites des capacités plastiques de la matière ; le développement des puissances de calcul informatique, l'innovation technique permanente des producteurs de matériaux jointe à l'expérience de plus en plus grande qu'ils accumulent dans des techniques éprouvées se combinent pour offrir aux architectes un éventail de solutions qui n'a jamais été aussi large, ni aussi neuf.
Le quotidien banal et rassurant, l'affreux conformisme, l'accord a minima, existe toujours ; mais, d'une certaine façon, il se cache, relégué aux marges de la ville. La compétition entre capitales, à laquelle, englué dans sa grisaille verte, le Paris du premier mandat Delanoë avait cessé de participer, retrouve de la vigueur, tant l'écart avec les autres, Berlin, Barcelone, ou Londres, se montre gigantesque. Les projets, parfois d'une belle audace, fleurissent, et, dans l'ambiance actuelle, ce n'est pas forcément bon signe. Car c'est dans la débâcle de la dernière crise immobilière que s'était abimée la Tour sans fins.

à cause de Bertrand

, 11:33

Il ne s'agit pas seulement d'un jeu sans importance, puisque personne n'ose s'y soustraire. Il ne s'agit pas non plus de raconter six choses totalement insignifiantes, faute de quoi, d'une certaine façon, on triche. Et l'on ne peut se contenter d'invoquer, en cédant à son tour, ni les signatures prestigieuses qui vous ont précédé, ni l'insistance de Bertrand.
C'est que parler de soi ne fait pas vraiment partie des habitudes de la maison, et le faire à la première personne encore moins. Pourtant, derrière des prétextes divers, ceux qui jouent le jeu le font pour une bonne raison, la même sans doute qui pousse les mêmes à organiser ces rencontres qui naissent de façon systématique dès qu'un groupe virtuel se constitue, et qu'il possède les caractéristiques idoines, une certaine cohérence sociale, et une taille adaptée, à la fois assez grande pour permettre de se réunir, et assez petite pour que la rencontre soit physiquement possible dans les lieux ordinairement consacrés à cette tâche, cafés et restaurants. La rencontre pour de vrai n'est pas seulement là pour éviter ces erreurs d'interprétation qui, à la seule lecture d'écrits anonymes, peuvent être considérables, et qui, d'ailleurs, peuvent perdurer après un premier contact : elle constitue, en fait, le but, et le coeur d'une activité qui ne saurait se satisfaire de nouer des relations de plume. Reste, évidemment, le handicap d'un éloignement au quatre coins du vaste monde, qui limite drastiquement les possibilités de participation. D'où l'intérêt de dire quelque chose sur soi, et quelque chose d'assez vague pour ne pas être flagrant, et d'assez précis pour ajouter quelques couleurs au portrait mental que, inévitablement, on se fait d'inconnus.

Alors, pour une fois, laissons le snobisme de côté, faisons comme tout le monde, et parlons comme tout un chacun :

  1. J'ai franchi le rideau de fer pour la première fois en 1972, au poste frontière de Folmava. C'était intéressant. Plus tard, plus loin, le barrage de moustiques qui se lève le long du Danube, à la tombée de la nuit, c'était intéressant aussi.
  2. J'ai appris à nager chez Pasqualin, à - ou plutôt à côté de - Vallauris-Plage. Oui, ça existe vraiment. Et j'ai obtenu mon permis moto sur la Digue des Français.
  3. J'étais dans la salle de l'Animathèque de la rue Jacques Bingen le jour où Jean-Pierre Jeunet a présenté l'Evasion.
  4. J'ai connu l'université Paris VIII dans ses locaux de Vincennes, à l'époque du souk et des dazibao à la gloire éternelle du Grand Leader Kim Il Sung. C'est une relation qui dure.
  5. J'ai été expert en cinéma polonais, en littérature sud-américaine et en architecture moderne, mais c'était il y a longtemps. L'architecture, ça continue.
  6. Il n'existe aucune raison de ne pas me considérer comme le meilleur pizzaiolo bénévole à l'ouest du Var. J'ai des témoins.
Et ça ira très bien comme ça.

fin de carrières

, 16:30

Longtemps, le spectacle d'une équipe de rugby, alignée à l'instant des hymnes, a pu donner une image saisissante de la division du travail propre à ce sport. Avants massifs et puissants, grands costauds sauteurs, ailiers rapides et fluets et, au milieu, la charnière, avec ses demis opportunistes, à l'image de Peter Stringer, la petite peste de l'équipe d'Irlande que l'on voyait toujours fraternellement lové au creux de l'aisselle de son gigantesque numéro 8.
Après Fabien Pelous, voilà que Christophe Dominici et Raphaël Ibanez, deux autres survivants de 1999, mettent fin à leur carrière internationale. Un deuxième ligne, un talonneur, un ailier et deux capitaines : une petite équipe de trentenaires dont le parcours s'achève sur un échec frustrant. Dans la mémoire de ce sport si collectif, l'arrière a l'avantage, lui dont on dit qu'il peut, d'un geste, d'une course, faire basculer un match. Et de Christophe Dominici, le seul varois de la bande, on se rappellera l'essai lors de la demi-finale de 1999, le moment où, ayant récupéré un ballon de relance, il est passé sous l'arrière néo-zélandais avant d'aller aplatir et, plus encore sans doute, cet instant du début de la partie où, petit poucet perdu dans la forêt noire, trois cadrages-débordements l'avaient emporté à cinq mètres de la ligne, dans ce match qui, pour cette équipe au moins, reste le dernier exploit, et peut-être le chant du cygne, du rugby offensif.

les mendiants, les putains, les soldats

, 12:55

L'INA, comme bien d'autres éditeurs, profite de cette fin d'année pour présenter son coffret-cadeau : en cinq DVD et 16 heures de programmes, une anthologie de Cinq colonnes à la une. On aurait pu choisir de respecter le format de ce mensuel d'information programmé un vendredi par mois sur ce qui fut longtemps la seule chaîne de la gaullienne RTF, entre 1959 et 1968, et de proposer une sélection d'émissions originelles. A l'inverse, l'INA et Michèle Cotta ont privilégié une approche thématique et ethnocentrée, regroupant des reportages qui montrent la France et ce à quoi les journalistes veulent croire que les Français s'intéressent, la vie quotidienne, les loisirs, les idoles, mais aussi la guerre d'Algérie, et les Etats-Unis.
Si certains sujets, comme l'assez connu Quarante mille voisins où Pierre Tchernia s'immergea dans le grand ensemble de Sarcelles alors en fin de construction, gardent un intérêt documentaire, ce choix condamnable vire au pittoresque et passe presque totalement sous silence la dimension internationale de Cinq colonnes. Dans ce coffret, en fait, l'important, c'est le bonus ; là, on trouvera ce qui, quarante après sa réalisation, reste, et restera sans doute, l'alpha et l'omega du reportage de guerre : La section Anderson.

Pierre Schoendoerffer, l'ancien de l'Indo et de Diên-Biên-Phu, retourne sur place douze ans plus tard, accompagné de deux vieux routiers de la RTF, Dominique Merlin à l'image et Raymond Adam au son. Le film qu'il réalise sur cette guerre du Vietnam débute comme un reportage touristique, accumulant les poncifs, les rizières, les paysannes, les temples, et ces montagnes embrumées où l'on remarque à peine une petite tache qui avance dans un paysage tranquille, l'hélicoptère. Le regard qui, sans y prêter attention, suit cet objet incongru, arrive avec lui dans le camp d'une unité américaine, installée sur une colline, et dans la guerre. La guerre, avec un ennemi invisible, c'est d'abord des sons, les moteurs et les ordres, les canons de l'artillerie sur la crête, mais aussi l'office religieux qui se déroule à côté alors que, un peu plus loin, des soldats mécréants jouent aux dés.
Il serait sans doute assez injuste de comparer La section Anderson à un autre reportage de Cinq colonnes, celui que Michel Honorin a tourné un an plus tard à Khe Shan. Immobilisé dans un camp assiégé, sous le feu de l'artillerie ennemie, sa situation statique s'oppose radicalement à celle de Pierre Schoendoerffer, intégré à une unité qui progresse dans la jungle, lui qui cadre au plus serré, sur les visages, lui qui montre au plus près comment les choses arrivent, l'accident, l'ennemi furtif mais parfois visible, dans ses traces, cachette ou camp abandonné, avec les prisonniers, et les cadavres, la mort, l'escarmouche. Il n'empêche : là où Michel Honorin parle, dirige, commente, et réduit les images à des illustrations, Pierre Schoendoerffer se tait, et utilise les armes du cinéaste, cadres, plans, sons, montage. Ce n'est sans doute pas un hasard si, dans sa présentation, Pierre Desgraupes insiste sur le fait que le cinéaste est aussi un journaliste alors que, dans les faits, il est tout, sauf ça. La première vertu du film de Pierre Schoendoerffer est d'avoir réussi à s'affranchir des contraintes de Cinq colonnes, et de la RTF. Présenté, pour filer la métaphore avec la presse écrite, lors d'une édition spéciale, il profite du luxe de l'exception, la durée, le temps, la liberté de l'auteur.

On peut se demander ce qu'il en serait, aujourd'hui, de cette liberté. On a suffisamment parlé de ces journalistes incorporés dans les unités américaines lors des deux guerres du Golfe, priés d'enregistrer ce qu'on leur donne à voir, et de présenter leurs images à la censure. Pourtant, Pierre Schoendorffer aussi était incorporé dans une unité qui, commandée par ce lieutenant noir sorti de West Point et promis à une brillante carrière civile, n'a sûrement pas été choisie par lui, et encore moins par hasard. Mais on peut supposer que, une fois l'unité désignée, sa liberté à lui a été complète. Et il n'y avait pas là de naïveté de la part de la hiérachie militaire américaine. Engagée dans une guerre juste, défendant le mode de vie américain et la liberté des ancêtres contre le mal communiste, elle ne pouvait concevoir que les images du sacrifice de ses enfants au combat puissent avoir un effet négatif. C'était la deuxième chance de Pierre Schoendoerffer, celle de vivre à une époque où l'on n'avait pas encore honte de la réalité, où l'unité que l'on assignait au reporter allait au combat, au lieu de rester à l'arrière, comme cette compagnie logistique formée de réservistes pendant la seconde guerre du Golfe, dont le commandant réprimande comme des gamins désobéissants ses soldats perdus trop près du feu.

Cette liberté, pourtant, dont la plupart des journalistes d'aujourd'hui se contentent de déplorer la disparition avant de faire sans états d'âme un métier vide de sens, il fallait quand même oser la prendre, et la jouer, sans concessions, sans compromis, au coeur de l'action. If it's not good enough, you're not close enough. Plus près que La section Anderson, ça n'existe pas.

le Sénat sociologue

, 19:03

Les quelques modifications qu'il vient d'apporter au projet de loi relatif à l'immigration auront sans doute suffit à rappeler aux étourdis que le Sénat existe et n'a pas comme seule fonction de fournir une terre d'asile aux pré-retraités de la chose publique. C'est que le sénateur, cette forme placide et pacifique d'homme politique, qui jouit de la double sécurité d'un mandat long et d'une élection par des pairs, n'a aucun besoin de s'agiter devant les caméras du mercredi ou ses électeurs le dimanche ; il a donc le temps de réfléchir, et de lire ces rapports qui abandonnent bien souvent les complexes questions de cuisine législative pour constituer de remarquables documents de vulgarisation, d'autant plus précieux qu'ils sont gratuits.
On laissera à d'autres le soin de commenter le tout dernier thème abordé par l'institution, pour s'intéresser à un document à peine plus ancien mais qui traite d'un sujet négligé par les politiques bien que central pour les sociologues, les inégalités sociales dans l'accès aux grandes écoles. Inutile d'aller jusqu'à la page 78 du rapport pour comprendre que sa raison d'être ne tient pas tant à cette inégalité dont l'État s'est fort bien accommodé durant des décennies que, précisément, au fait que, à la suite du Sciences Po de Richard Descoings, de plus en plus de grandes écoles ouvrent, chacune à leur façon, des voies d'accès parallèles à leurs formations, afin justement de réduire ces inégalités, et d'ouvrir leurs portes à des lycéens pour qui, comme le montre bien le rapport, jusqu'à présent, malgré leurs résultats scolaires, et pour des raisons sociales, elles restaient closes. On sent bien, dans le long développement qui est consacré à ces initiatives, comme dans les propositions qui concluent le rapport, la tentation irrépressible du législateur de réguler un peu tout ça.

Le rapport donne par ailleurs quelques informations sur les systèmes étrangers, et la manière chaque fois particulière dont ils traitent la question des inégalités d'accès aux études supérieures, tout en regrettant que, sans doute occupés à la plage, les services culturels des ambassades d'Italie et d'Espagne n'aient pas répondu aux demandes du Sénat ; du coup, le rapporteur confesse qu'il "apprécie peu la désinvolture ainsi manifestée à l'égard de la représentation nationale". Mine de rien, le Sénat, c'est violent. On lit là d'intéressants développements sur la politique américaine "d'affirmative action", comme sur la réforme du financement des études universitaires britanniques, l'une comme l'autre bien éloignées de ces diabolisations commodes qui n'ont d'autre but que de conforter le système universitaire local et de justifier son coût invisible et sa sélection cachée.

Mais au bout du compte l'intérêt fondamental, tant dans ses analyses que dans ses propositions, de ce rapport tient dans la description d'un mécanisme que le rapporteur qualifie souvent "d'autocensure" et parfois, dans la lignée des Bourdieu et Passeron qui, plus de quarante ans après Les héritiers, ont l'insigne honneur de compter désormais au nombre des sources d'inspiration de la haute assemblée, d'autosélection. Ce mécanisme par lequel, alors même que l'institution scolaire, en attribuant une mention à leur baccalauréat, leur a délivré un passeport vers les classes préparatoires, les lycéens d'un niveau social modeste limitent leurs ambitions à des formations qu'ils jugent à leur portée, comme les IUT, parce qu'elles sont conformes aux attentes propres à leur milieu, se trouve longuement décrit dans le document, et illustré par un graphique spectaculaire en page 52.
La crainte justifiée de se retrouver au milieu d'étudiants qui n'appartiennent pas au même monde et savent parfaitement vous faire comprendre que vous n'appartiendrez jamais au leur, le risque auparavant significatif de ne pas pouvoir, en cas d'échec, recycler à l'université les enseignements suivis en classes préparatoires, la simple inégalité géographique d'accès à ces classes concentrées dans les zones denses et riches, le rôle des conseillers d'orientation qui déterminent l'avenir des lycéens en fonction de leur appartenance sociale, la difficulté même d'accéder à une information pertinente, dont l'importance stratégique fait qu'elle ne circule qu'entre des initiés qui la gardent pour eux, lesquels initiés se recrutent largement dans les rangs des enseignants eux-mêmes, sont autant de barrières que le rapport détaille de manière scrupuleuse. Loin des vieux mythes de l'école républicaine, le Sénat s'intéresse ainsi à la face cachée de la sélection par le mérite, celle qui attirait jusqu'à présent l'attention des sociologues, et beaucoup moins celle du législateur.

Tout un pan de la sociologie s'intéresse à la manière dont, par leur diffusion de plus en plus large, les travaux sociologiques peuvent avoir une influence sur cette société qui constitue leur sujet d'étude ; on avait même, dans les années 70, inventé l' sociologique, qui cherchait à recycler les études produites au profit de ces mouvements sociaux qu'ont étudiait. Alors, avec ce Sénat sociologue, voilà que s'ouvre brutalement un champ de théorisation et d'expérimentation aussi nouveau qu'inattendu.

A et B

, 16:50

Comment oublier Lidia et Giovanni, écrivait Emmanuel Hecht dans Les Echos du premier août ? La descente vertigineuse, le long du monte-charge qui servait à édifier la tour Pirelli, ce symbole toujours vaillant du capitalisme milanais, qui ouvre le film, la longue séquence qui le termine, au petit matin, au niveau du sol, au ras de l'herbe, où le couple se sépare, la bourgeoise égarée dans le faubourg ouvrier de Sesto San Giovanni et qui appelle à l'aide, comme une écervelée perdue en montagne dans ses escarpins, l'écrivain sans conviction auquel le succès critique offre une vie de mercenaire, et l'ami dans son lit d'hôpital et qui ne passera pas la nuit ?

La Nuit, où, comme en écho au bal de la princesse Presicce, jusqu'à l'épuisement, la nouvelle bourgeoisie industrielle, entre piscine et Alfa-Romeo, étale ses vanités, où le quartet de Giorgio Gaslini assure l'ambiance musicale, où l'opulence de la maison d'architecte, comme le palais du prince Salina, se mesure à ses innombrables pièces, où l'on se perd dans son dédale pour tomber sur la fille de la maison imaginant, solitaire, des jeux imbéciles.
Rien d'autre ne rapproche Ingmar Bergman et Michelangelo Antonioni, auxquels Le Monde rend pourtant, dans son édition du weekend, un hommage commun sous forme de portraits croisés, que leur décés simultanés. L'austérité protestante du suédois, plus metteur en scène que cinéaste, produisait des oeuvres qui, plus littéraires que vraiment visuelles, avaient de quoi combler les responsables de cinémathèques scolaires, et les programmeurs d'Arte qui ne sont jamais que leurs descendants, eux qui traînent toujours un soupçon d'une sorte d'impureté du cinéma, qui, à lui seul, ne serait pas suffisamment art, et qui aurait donc besoin d'être étayé d'un peu de littérature classique, de grande musique, ou de quoi que ce soit de plus légitime, pour satisfaire leur exigence de vertu. Michelangelo Antonioni, à l'inverse, n'était pas tant cinéaste par son usage incessant du silence, par son refus de l'image facile, que par l'extrême précison de ses cadres élaborés jusqu'au maniérisme, par son montage qui, notamment dans la Nuit, jouait en permanence avec le faux raccord, par la complexité formelle, et parfois technique comme avec ce dernier plan de Profession Reporter, tout à la fois intérieur et extérieur, de ses séquences, par, en somme, son recours absolument neuf aux immenses capacités expressives, machinerie comprise, du cinéma, et à elles seules.

Michelangelo Antonioni était très vieux ; gravement handicapé depuis l'attaque cérébrale dont il avait était victime en 1985, il gardait dans son mutisme le secret de ce cinéma italien raffiné comme chez Visconti, maniériste à la Zurlini, maîtrisé comme nul autre, et qui, à côté de l'ancienne tradition des comédies populaires, des engagements politiques forcenés, des francs-tireurs et des bouffons, dessinait un paysage d'une richesse désormais inaccessible.

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