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vendredi, mai 30 2025

born again

Par l'effet magique d'une enfilade de tunnels, Marseille compte au nombre des rares métropoles que l'on peut traverser de part en part - en l'occurrence, de l'est au nord - en passant par son centre et sans pour autant quitter l'autoroute. Et comme la branche terminale de l'A7 s’achève à un jet de pierre de la gare centrale, on arrivera par le même moyen au plus près de son cœur. La ville et ses alentours, en fait, ont été intégralement réaménagés pour l'automobile, avec en particulier un chapelet de centres commerciaux égrainés jusqu'à Aubagne à l'est et Septème-les-Vallons au nord, accessibles seulement aux utilisateurs de véhicules motorisés, et par l'autoroute. Appuyé sur deux lignes de métro et trois lignes de tramway dont les parcours se dupliquent souvent, la section lourde du réseau de transports en commun municipal se contente de desservir le centre-ville. Partout ailleurs, il faut tenter sa chance avec des autobus qui circulent au rythme d'un par quart d'heure.
Alors, pour l'autonomie, une seule solution : le retour en selle, en l'occurrence sur une petite Triumph, un engin léger, pas cher, qui ne consomme presque rien et se montre idéal pour la ville et sa banlieue. Bécane de débutant ; bécane de vieux. Trahissant pour la première fois le Japon au profit de la Grande-Bretagne, on trouvera là l'occasion de s'intéresser un peu à l'histoire de Triumph, la plus renommée des marques britanniques, dont le destin, bien qu'ignoré des économistes, constitue un cas d'école illustrant les vertus de la libre entreprise, et fournit une spectaculaire expérience naturelle.

Comme nombre d'acteurs historiques, Triumph a vu le jour à la fin du XIXème siècle et commencé par produire des bicyclettes ; sa première motocyclette qui, selon la pratique de l'époque, était un genre de vélo mutant avec un cadre robuste, un réservoir et un petit moteur, sortira dès 1902. Et comme pour bien des marques célèbres, dans cet univers d'amateurs passionnés, on trouvera en ligne des chronologies détaillées, comme celle-ci, de plus richement illustrée. Inutile donc de refaire l'histoire ; on se contentera de citer quelques dates significatives.
En 1937 sortait la Speed Twin, motorisée par un bicylindre vertical qui deviendra le cheval de bataille du constructeur durant des décennies. En novembre 1940, le bombardement de Coventry entraînera la destruction de l'usine Triumph, et sa reconstruction un peu à l'écart, dans le village de Meriden, à mi-chemin entre Birmingham et Coventry. Après la Seconde Guerre mondiale la marque se développe fortement aux États-Unis, désormais son principal marché. 1951 voit la fusion avec Birmingham Small Arms, alias BSA, plutôt spécialiste du monocylindre et des petites cylindrées. BSA Group avec ses marques Ariel, BSA et Triumph devient ainsi le plus gros producteur, et exportateur, britannique de motos. Mais le désintérêt progressif des ménages européens pour un mode de déplacement remplacé par l'automobile, le vieillissement d'un outil de travail privé, faute de moyens, d'investissements, la qualité toute relative des produits industriels britanniques, laquelle se traduisait dans le domaine de la moto par les proverbiales fuites d'huile de carters à l'étanchéité aléatoire feront de cette activité autrefois triomphante un patrimoine de plus en plus menacé.
Connaisseur mais réaliste, un Frank Margerin abritait ainsi sa Speed Twin d'époque dans sa maison du 15ème arrondissement parisien, tout en prenant la précaution de disposer sous son moteur une de ces larges soucoupes en terre cuite qui servent normalement à recueillir les débordements des pots de fleurs ; pour ses déplacements ordinaires, il roulait en Yamaha XT.

Le coup de grâce arrivera en 1969, avec l'irruption des motos japonaises, modernes et fiables, et en particulier d'une machine qui deviendra immédiatement légendaire, la Honda CB750 four. En face, Triumph et BSA présentent chacune leur version d'une machine équipée d'un nouveau moteur trois cylindres. Nouveau, mais étroitement dérivé des traditionnels bicylindres Triumph ; dépourvues de démarreur électrique et de freins à disque, ces motos appartiennent indéniablement au monde d'avant, et ne peuvent enrayer le déclin d'une industrie désormais moribonde, et qui commence à réduire massivement ses effectifs.

Début 1973, il ne reste plus qu'à s'en remettre à la générosité publique : le gouvernement britannique va alors imposer la création du groupe Norton-Villiers-Triumph par fusion avec un autre canard boiteux, Norton-Villiers. En septembre 1973, la nouvelle entité décide de fermer l'usine Triumph de Meriden tout en licenciant deux tiers de ses effectifs. En réaction, et selon des modalités souvent répétées, les employés arrêtent la production et occupent l'usine. Dix-huit mois plus tard, NVT abandonne la lutte et Triumph devient une coopérative largement pourvue en fonds publics qui survivra quelques années en construisant d'anciens modèles plus ou moins remis au goût du jour. En août 1983 l'activité cesse et, dès janvier 1984, comme un symbole d’irréversibilité, l'usine de Meriden est démolie
Ne reste alors de Triumph qu'un nom, une réputation pas nécessairement bonne et des souvenirs, forcément émouvants. John Bloor, promoteur immobilier fortuné, rachète la marque. Pendant cinq ans, entièrement sur fonds propres, il va construire une usine et développer une gamme de nouveaux modèles équipés d'un moteur moderne qui profitera du capital symbolique de l'ancien trois cylindres, une architecture alors rare et qui fera la singularité de Triumph. En 1990, ces machines débarquent au salon de Cologne. Le succès, grâce entre autres au porte-étendard de la marque, la Speed Triple, arrivera assez vite ; la rentabilité sera bien plus tardive.

Une activité industrielle comme la moto, qui produit des biens d'équipement pour les ménages, qui possède une forte spécificité tout en restant à l'intérieur de faibles volumes, vaut au fond comme un modèle épuré de l'activité économique dans un pays libéral. Ici pas de marchés publics pour soutenir une branche déficitaire, pas d'impérieuse nécessité de sauver un secteur stratégique avec ses dizaines de milliers d'emplois. Tout au plus trouvera-t-on, avec Triumph, les restes d'une vieille fierté impériale, fortement érodée mais qui vaut quand même la peine qu'un capitaliste investisse du temps et beaucoup d'argent pour assurer sa renaissance. Là où, finalement plus préoccupés du court terme et des effets d'annonce, l'investissement public dans une nationalisation de facto trop tardive et trop peu capitalisée, le recours au modèle coopératif dépourvu de moyens de développement et qui n'a d'autre effet que de retarder l'échéance, inévitablement, ont échoué, l'individu a réussi. Pour cela, il n'a pas seulement fallu mobiliser des capitaux personnels, sur lesquels on n'a de compte à rendre à personne : il faut aussi, hier comme aujourd'hui, s'adapter en permanence aux contraintes de tous ordres. Triumph a ressuscité dans les Midlands, son territoire originel. Aujourd'hui, la production est très largement délocalisée en Thaïlande, tandis que la nouvelle gamme de monocylindres se voit confiée aux bon soins de l'indien Bajaj. Là aussi, la politique de l’entreprise donne une image pertinente du monde tel qu'il est.

jeudi, avril 17 2025

feu

Œuvre des Ateliers Monique Labbé, agence plutôt spécialisée dans la commande publique, le centre de tri des déchets renouvelables de Clichy-Batignolles avait été inauguré en 2019. Il se composait pour l'essentiel d'une structure en bois abritant une chaîne de traitement largement automatisée qui récupérait les papiers, cartons et plastiques jetés par les citoyens dans les conteneurs ad hoc, les triait, et les compressait avant d'en faire des balles envoyées au recyclage. Le 7 avril dernier, un incendie s'est déclaré dans l'usine, et a progressé au point de la détruire en quasi-totalité, ne laissant debout qu'une partie de bâtiment, en béton.
La semaine précédente, à Lille, le bois était impliqué dans un autre sinistre. En 2017, le cabinet Béal & Blanckaert y a livré City'Zen, programme composite réunissant des bureaux, trois étages d'appartements et, sur le toit, dix maisons à deux niveaux avec des façades en bois. Le 3 avril, un feu a ravagé quelques-uns de ces pavillons. Tout cela évoque un souvenir, celui du sinistre survenu dans un immeuble à l'aspect banal, à Draguignan, en 2019. La façade et les balcons, en bois, y ont été intégralement détruits. La prompte réaction des habitants, qui ont tous évacué à temps, a là aussi permis d'éviter les victimes.
Ce qui frappe le profane face à des situations de ce genre, c'est leur caractère irréversible : on a l'impression que l'on atteint rapidement un point où il ne reste plus rien d'autre à faire que d'attendre que tout ait brûlé, ces moments où faire la part du feu, c'est lui laisser prendre tout ce qui est en bois.

L’incendie, évidemment, est un risque quotidien, qui s'attaque à n'importe quel type de construction, et parfois avec des conséquences dramatiques. Et si un sinistre vire au désastre c'est souvent parce que, pour des raisons variées mais avant tout budgétaires, un maître d’œuvre a utilisé un matériau inadapté parce que dangereux, et potentiellement mortel. Prenant appui sur la catastrophe de la Grenfell tower, à Londres, qui a tué 72 personnes en 2017, Reuters publie une de ses remarquables infographies, laquelle explique comment une méthode particulière d'isolation par l'extérieur, des panneaux d'aluminium associés à une feuille de polyéthylène, peut, en quelques dizaines de minutes, transformer un ordinaire feu domestique en incendie qui va ravager toute une façade, et asphyxier les habitants du fait de ses émanations toxiques.
On le constate, dans tous les cas cités par Reuters seul le revêtement était en cause, et, malgré la violence du feu, la structure des immeubles, qu'on imagine en béton, a parfaitement résisté. Dans le pays qui a, de Louis Vicat à Eugène Freyssinet, à peu près tout inventé du béton moderne et des bonnes manières de l''utiliser, ordinairement, et au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c'est majoritairement ce matériau que l'on emploie pour édifier des immeubles collectifs. Qu'est-ce qui, fondamentalement, justifie de passer à autre chose ?

L'excès de confort, peut-être. L'entrée dans une ère étrange où les valeurs s'inversent et où, parce qu'il faut impérativement faire du neuf, ne serait-ce que par souci de distinction, pour justifier et son existence et les subventions que l'on reçoit, on présente comme inédits des procédés anciens, mais abandonnés, pour des raisons sans doute excellentes mais que l'on ne veut en aucun cas connaître. L'époque est donc au bois et, loin des traditionnels chalets montagnards, en plus d'usages assez nouveaux et objectivement intéressants, comme la construction modulaire, le bois fait son retour en ville, avec des projets de plus en plus ambitieux.
On a presque l'impression de se retrouver quelques siècles en arrière, à l'époque où les villes et leurs bourgeois participaient au grand concours de celui qui bâtirait la cathédrale la plus haute, à ceci près que le rôle du maître d'ouvrage revient aujourd'hui à des promoteurs. Woodeum, grand spécialiste de la chose, vient ainsi de livrer à Lyon, au quartier de la Confluence, une tour de 16 étages ; la structure est en bois lamellé collé et, par une sorte de ruse de l'histoire, la façade en modules de béton.

L'innovation à rebours se déploie sans connaître de limites. Il ne suffit plus de construire en bois : à titre d'isolant, on rembourre les murs de paille. Dans un autre registre, on assiste à la réhabilitation de techniques campagnardes oubliées, autour de diverses formules utilisant la terre crue. Et même Herzog & De Meuron s'y collent. Pourtant, depuis plus de 2000 ans, et pour fabriquer des ouvrages qui résistent aux millénaires, la tradition locale a préféré utiliser une variante cuite au four de la terre crue qui s'appelle la brique. Car ce matériau pose quand même question quant à sa durabilité, et sa résistance aux intempéries. Célèbre pour ses impressionnantes mosquées, et en dépit de son climat désertique, Tombouctou conserve son patrimoine grâce à un entretien annuel fourni par la main d’œuvre gratuite d'une quantité de fidèles compétents. Un tel modèle semble difficilement adaptable à nos latitudes.

Cette volonté de disqualifier la modernité, laquelle, dans l'art de bâtir, s'identifie au béton, passe sans doute un peu vite à la fois sur les raisons pas forcément mauvaises qui ont permis à celui-ci de s'imposer, et sur les doutes que l'on peut raisonnablement nourrir quant aux avantages de techniques alternatives, techniques dont la redécouverte subite ne doit pas faire oublier que l'on s'en est fort bien passé durant des décennies. Et, se souvenant de la Grenfell tower, on aura tendance à trouver un petit peu inquiétant l'argument selon lequel le bois ne présente aucun risque face à l'incendie, pourvu qu'il soit correctement mis en œuvre, que les dispositifs d'extinction fonctionnent comme prévu, et que les pompiers interviennent à temps.

lundi, mars 31 2025

territoires

En 2019, un nouvel acronyme a rejoint l'arsenal déjà extraordinairement riche dont dispose la puissance publique, ZFE-m. Il désigne une nouvelle façon de fractionner le territoire, en y découpant des zones, urbaines, où les organismes ad hoc mesurent un niveau moyen de polluants - particules fines et oxydes d'azote - supérieur à un certain seuil, et où, en conséquence, en fonction de l'âge de leur véhicule et des normes antipollution auxquelles il répond, la circulation des motocyclistes et automobilistes va être contrôlée, et, éventuellement, interdite. Les modalités de mise en œuvre de cette mesure et sa justification qui découle, inévitablement, d'un impératif majeur de santé publique, se trouvent détaillés sur le site gouvernemental, tandis que l'Atelier parisien d'urbanisme, structure d'études urbaines opérant sur la première métropole concernée, le Grand Paris, publiait en mars 2021 une remarquable étude sur les restrictions qui allaient ainsi, progressivement, entrer en vigueur, et sur leurs effets économiques et sociaux.
Il n'était dès lors pas bien compliqué d'imaginer, voire d'estimer précisément, les conséquences d'un interdit qui allait frapper avant tout les foyers équipés de véhicules motorisés âgés, et usés, foyers les plus pauvres, résidants des lieux les plus périphériques, donc les moins bien desservis par les transports en commun, et les frapper d'autant plus que le dispositif était conçu pour s'étendre rapidement à des catégories de plus en plus larges d’usagers. Comment expliquer alors que ce soit maintenant, et seulement maintenant, bien que la mesure soit en vigueur dans la ville de Paris depuis juillet 2017, et dans sa métropole depuis juillet 2019, que les ZFE provoquent un embrasement général, lequel génère de l'agitation jusque dans les commissions de l'Assemblée Nationale ?

Sans doute, pour l'essentiel, parce qu'à partir de 2025 les restrictions s'appliquent à toutes les agglomérations de plus de 150 000 habitants. En conséquence, le nombre de collectivités concernées passe de onze à quarante-cinq. Mais, derrière la soudaine et tragique découverte d'une infortune qui, désormais, ne frappe plus seulement les parisiens et les lyonnais, on assiste à un conflit qui s'organise autour de la traditionnelle fracture capitale/province ou plutôt, pour parler moderne, métropoles/territoires, un conflit qui a comme particularité que chacune des parties avance de mauvais arguments.

Côté victimes on hurle à l'injustice, en affirmant que cette brave petite Twingo qui rend encore bien des services même si elle va bientôt doubler le cap des vingt ans ne pollue presque pas puisqu'elle consomme très peu ou, du moins, génère beaucoup moins de dioxyde de carbone qu'une grosse berline neuve, par définition exempte de restrictions. Sauf que les ZFE ne s'intéressent pas aux gaz à effet de serre mais aux polluants, nocifs pour la santé. Et si les émissions de CO2 dépendent de la consommation de carburant, donc de la taille du véhicule, les polluants, eux, sont liés à son âge. Les dernières normes automobiles, Euro 6b, imposent pour les moteurs à essence des émissions d'oxydes d'azote inférieures à 60 mg/km. Une étude de l'ADEME datant de 2005 mesurait les émissions de motocycles et cyclomoteurs de l'époque et relevait, sur les plus anciens, des quantités d'oxydes d'azote de l’ordre de 300 mg/km, y compris sur les cyclomoteurs. En matière de polluants, ce n'est pas la cylindrée qui compte.

Dans l'autre camp, l'argumentaire gouvernemental, avancé sans grande conviction, fatigué et fatiguant à force de toujours recourir aux mêmes justifications, n'a d'effet que sur les convaincus. On va laisser de côté l'épouvantail des décès prématurés, déjà maintes fois démembré, pour s'intéresser au rôle des polluants produits par les moteurs thermiques. On a longtemps considéré que le danger principal provenait des particules fines, classées en deux catégories selon leur diamètre, PM10 de 10 microns, PM2,5 de 2,5 microns. Après tout, elles sont responsables du dernier dépassement du seuil d'alerte à la pollution en Île-de-France, en 2019. Depuis, la baisse des émissions dues aux automobiles en général, et au diesel en particulier, s'est poursuivie, au point qu'elles ne jouent plus qu'un rôle marginal. L’expérience naturelle dérivée du confinement de mars-avril 2020 a contraint Airparif, l'agence francilienne chargée de surveiller la qualité de l'air, à admettre ce fait. Désormais les oxydes d'azote, effectivement issus pour l'essentiel de moteurs thermiques, occupent la place du principal suspect.
Sauf que le texte gouvernemental cité plus haut comporte un lien vers un magnifique tableau qui expose, agglomération par agglomération et de 2019 à 2023, les niveaux moyens relevés de ces polluants. Et en 2023, en dehors de l'étrange cas de Montpellier, deux métropoles seulement, Paris et Lyon, dépassent encore, marginalement, la limite de 40 µg/m³, seule à avoir valeur légale. En d'autres termes, les pouvoirs publics avouent : l'extension des ZFE ne produira aucun effet positif, et la stratégie du fil de l'eau, le renouvellement progressif du parc par des véhicules récents, permettra, sans drame, en peu d'années, un retour dans les clous.

Au fond, à qui peut bien profiter cette extension ? On comprend l'intérêt, dans les fiefs de l'aristocratie rose verte, Paris, Lyon, Bordeaux, Strasbourg, d'alimenter avec une justification de santé publique leur croisade contre les déplacements motorisés. Mais il faut aussi prendre en compte le rôle des agences sanitaires, menacées dans leur existence même par la disparition progressive de leur objet d'étude, et de leur raison d'être, la pollution de l'air, et engagées en conséquence dans l'exploration effrénée de l'infiniment petit, à la recherche de quelque chose qui puisse maintenir leur activité. À Paris, au delà des PM2,5, Airparif s'est lancée dans la chasse aux particules ultra-fines, celles qu'on mesure en nanomètres. D'une certaine façon, son équivalent lyonnais a trouvé mieux. Profitant du succès public de cette merveilleuse invention, les polluants éternels, Atmo Rhône-Alpes dispose d'un budget pour étudier la concentration de PFAS dans l'air. Ici, l'unité de mesure pertinente est le picogramme. Un picogramme, un millième de milliardième de gramme.

La terreur sourde associée au souvenir de l'épisode des gilets jaunes devrait peser bien plus lourd que ces intérêts épars et catégoriels. Un puissant moteur de la contestation tient au fait que les contraintes de la ZFE vont maintenant atteindre une quantité significative d'agglomérations moyennes. Or celles-ci ont comme spécificité qu'on y est moins riche que dans les métropoles, que la voiture individuelle, contrairement à Paris ou à Lyon, y reste un mode de déplacement indispensable, et que nombre de ménages n'ont d'autre choix que de continuer à utiliser un véhicule plus tout neuf, mais encore correct. Les élus locaux, toujours ravis de satisfaire leurs électeurs tout en jouant les protecteurs contre les excès de l'administration parisienne, réagissent : à Montpellier, on conteste ; dans le Pays Basque, on suspend. À Aix-Marseille, on hésite encore. Quel ministre aura enfin le courage du retour à la raison ?

lundi, janvier 20 2025

exception

Dans les années 1980, face à un mouvement motard encore jeune et déjà très actif, et histoire de rappeler qui est le chef, l'administration en charge de la sécurité routière inventa une mesure prohibitionniste. En définissant les motocyclettes comme des engins dont la puissance maximale ne pouvait dépasser 73,6 kW soit, pour le commun des mortels, 100 chevaux, un décret pris en 1984 à la fois créait une sanction symbolique, montrant l’État dans un de ses rôles favoris, celui du pouvoir raisonnable à même de protéger les esprits simples contre les conséquences fatales de leur irresponsabilité, et posait une limite d'ordre technique, donc facile à mesurer et à faire respecter. Hélas, progressivement, cette restriction, qui au départ ne gênait pas grand monde tant elle concernait un nombre infime de motocyclettes, devint d'autant moins supportable que, dès 1993, elle contrevenait au droit européen, lequel exigeait une procédure de réception commune des véhicules soit, en d'autres termes, pour chacune des catégories composant le parc circulant, une homogénéisation des normes.
Désormais au nombre des exceptions françaises, le décret de 1984 sera l'objet d'un long combat réglementaire, et de féroces batailles au Parlement européen, au point qu'en 1998 l'ingénieur des Mines en charge du bureau des véhicules à la Direction de la sécurité routière décrivait le maintien de cette exception comme un "combat d'arrière-garde", "techniquement indéfendable et sans aucun intérêt stratégique". Pourtant, l'exception durera ; et il faudra encore près de vingt ans, et l'adoption d'un nouveau règlement européen, soit un texte d'application stricte devant entrer en vigueur à une date précise pour que, en avril 2016, le décret de 1984 soit abrogé.

S'il existe une constante dans la politique publique relative aux motards, c'est bien cet usage de la zone grise, le recours à cette sorte de purgatoire entre l'autorisé et l'interdit, qui s'étire sur des dizaines d'années. Venant à peine de trouver une solution, la pratique de la circulation inter-file en fournit un autre exemple. La photo qui illustre cet article, prise à l'évidence sur le périphérique parisien et voilà fort, fort longtemps, décrit bien le phénomène : sur la droite, une file ininterrompue d'automobiles. Et sur la gauche, une autre file où tous les conducteurs serrent sur la gauche, de manière à ménager un espace permettant aux motocyclistes de les dépasser. Cette application unanime d'une règle informelle du code de la route ne doit rien à la bonté d'âme de ceux qui la respectent : pas un des conducteurs que l'on voit ici n'ignore que ces motards sont presque toujours aussi des automobilistes et que, en l'absence de circulation inter-files, ils viendraient grossir leurs rangs, et multiplier les embouteillages. Une étude menée en 2012 par le CETE Ile-de-France, organisme aujourd'hui fondu dans le CEREMA, montre à quel point le trafic motocycliste sur les grands axes, faible en règle générale, devient prépondérant à l'heure critique : à 9h00, dans le sens province-Paris, sur l'A13 à Saint-Cloud, la N118 à Sèvres ou l'A6 à Chevilly, sa part dépasse les 35 %, et atteint parfois 40 %. Aux heures de pointe, près d'un usager sur deux roule à moto. De cette manière celui-ci apporte, grâce à la circulation inter-files, un degré de liberté sans lequel plus rien ne bougerait.

Une pratique indispensable, très largement suivie tout en n'étant qu'un construit social indépendant de l'action publique, voilà bien ce que l’État déteste. Sa première réaction sera donc, par atavisme, répressive, même si l’ambiguïté qui naît de l'imprévu, lequel n'est ni interdit ni autorisé, ouvre un espace à la contestation. Et puisque cette chose existe et qu'on ne peut pas l'empêcher, sa deuxième réaction sera d'organiser le provisoire, avec un recours à l'expérimentation.
L’État disposant d'instituts de recherche spécialistes de tout, l'un d'entre eux sera missionné pour conduire une expérience en conditions réelles. L'étude des "comportements spontanés de conduite" euphémisme qui, comme le confiait un des responsables de l'étude, permettait d'obtenir un financement pour analyser une pratique non autorisée, aboutit à un rapport, et à une conclusion sans surprise : c'est intéressant, mais limité. On pourrait donc faire mieux. Dans la phase suivante, à partir de 2016, on se contentera d'une observation sur une échelle plus large. Les enseignements en seront consignés dans une publication du CEREMA, début 2021 ; leur caractère indécis permettra de garder le sujet bien au chaud, dans la zone grise. On repartira donc pour un tour de piste supplémentaire, sur un territoire encore plus vaste, en prenant la forme d'une manière d'autorisation provisoire de la pratique, et cela jusqu'à la mi-2024. L'ultime délai de grâce, une prolongation du provisoire d'une durée de six mois, conduit, début 2025, à l'instant décisif : et de façon presque surprenante, la circulation inter-files, à l'intérieur d'un cadre réglementaire connu depuis longtemps, sera autorisée.

Durant toutes ces années, on a assisté au déroulement d'un rituel, une de ces fictions à la Joseph Gusfield dans laquelle les acteurs, et l’État et ses agents en premier lieu, déploient toute leur science du répertoire sans autre but, au fond, que de retarder l'inévitable conclusion. Mais cette fois-ci, pour terminer la pièce, on ne peut pas compter sur cette planche de salut usée à force d'avoir servi, la contrainte d'un règlement européen. Si modeste semble-t-elle, l'importance symbolique de la légalisation de la circulation inter-files ne doit pas être sous-estimée. Et les prohibitionnistes de s'y trompent pas, eux qui menacent de combattre l'autorisation en activant leur pion au Conseil d’État. Cette chose si simple, inscrire dans le droit une pratique née, littéralement, de la rue, à la fois parce qu'elle présente bien plus d'avantages que d'inconvénients, et parce qu'elle est très difficile à réprimer, reste une exception, et une forme d'exploit. Face aux activistes du vélo, depuis toujours très bien en cour et qui ont obtenu, eux, un code entier, ce décret, qui, dans les faits, ne change rien, vaut comme une victoire symbolique, légitimant, au-delà du cas d'espèce, la moto elle-même, et ceux qui l'utilisent.

vendredi, janvier 14 2022

radarisme

Au commencement était le Traffipax. Apparu en France dès la fin des années 1950, ce dispositif que l'on jugerait de nos jours bien rudimentaire avait pourtant exactement la même fonction que les multiples générations de cinémomètres qui l'ont supplanté. Il visait en effet à constater de manière irréfutable une infraction routière, en matière de vitesse par exemple, en associant deux preuves de l'infraction en question : une mesure, et une image, sinon du contrevenant lui-même, du moins du véhicule qu'il conduisait. Les perfectionnements successifs du concept comme des outils ont abouti à cette espèce d'arme absolue, le contrôle-sanction automatisé, qui s'appuie désormais sur un large éventail de radars-enregistreurs. Ceux-ci assurent dissuasion, sanction, publicité, et justification d'une politique de sécurité routière réduite à une unique composante, la vitesse excessive. Et plus rien n'échappe à ce système automatique qui punit à distance et à l'économie, puisqu'il évite de déployer des forces de police sur le terrain.

Ce processus aujourd'hui entré dans les mœurs vaut comme un modèle, et on comprend qu'il soit tentant de le dupliquer, quand bien même cela impliquerait de l'étendre à une grandeur physique autrement plus complexe à mesurer que la vitesse : le son. C'est à cette tâche que s'est récemment attelé l'un de ces organismes hybrides qui encombrent les marges de l’État, Bruitparif, association en charge de missions d'intérêt général. Née observatoire du bruit à Paris, elle s'occupait déjà de promouvoir un sonomètre complexe de sa conception, la Méduse ; et elle vient de passer à l'étape suivante et d'installer, à la destination expresse des suspects habituels, un dispositif qu'elle qualifie sans complexe de radar sonore et qui, muni de têtes supplémentaires lui permettant d'accomplir sa fonction répressive, se trouve fort logiquement baptisé Hydre. Mais cette innovation ouvre quantité de questions, la moindre n'étant pas que son concepteur, qui a tout intérêt au succès de sa machine, soit également chargé de mesurer l'efficacité de celle-ci.

Or, Bruitparif est une entité connue des politistes et sociologues grâce aux travaux de Philippe Zittoun. Ceux-ci décrivent la genèse de ce problème de santé publique d'apparition tardive, le bruit urbain, et analysent en détail la façon dont celui-ci s'est imposé au moyen d'un outil largement diffusé et qui fonctionne "comme une ressource et comme une preuve", la carte parisienne du bruit. Couvrant désormais une bonne partie de l'Île-de-France, celle-ci conserve sa propriété originelle de s'intéresser exclusivement au bruit routier, avec, par exemple, comme conséquence inattendue de transformer les pistes de l'aéroport d'Orly en une verte oasis de tranquillité.
Un tel tropisme menait inévitablement de la constatation à la répression, pour peu qu'une condition soit remplie : quantifier les dommages causés à la santé par l'exposition au bruit, et de préférence à l'aide d'un chiffre qui fait peur. Naturellement, aucun acteur n'est plus légitimement qualifié pour ce faire que l'OMS. Aussi la, disons, pittoresque lettre d'informations de Bruitparif triompha-t-elle début 2019 en exposant les dernières recommandations de l'organisation internationale, illustrées de courbes détaillant les relations entre niveau de bruit et pathologies diverses. Certes, les cartes publiées dans ce bulletin montrent bien que les victimes se trouvent essentiellement là où on les attend, c'est à dire dans les zones de survols aéroportuaires, mais qu'importe : c'est la route, vous dit-on et, d'abord et avant tout, les motos.

Le monde se porterait bien mieux s'il était enfin débarrassé des petits voyous adeptes de l'échappement racing. Très nuisibles, il sont également très peu nombreux, ce qui rend les rares opérations de contrôle policières peu efficaces et bien peu rentables. Aussi est-il tentant de croire en l'automatique.
Peut-être nourrie, auprès du grand public comme des politiques, de cet imaginaire hollywoodien naïf où le héros perçoit distinctement les paroles du terroriste au milieu d'un brouhaha infernal grâce à un micro-canon alors que, dans les faits, ces outils sont à peine plus directifs et bien plus encombrants que le traditionnel MKH416, la croyance en l'efficacité des capteurs de Bruitparif risque de percuter le mur de la physique. La faute à ces saletés d'ondes sonores avec leur pernicieuse tendance à se propager dans tous les sens, à le faire même après avoir rebondi sur un obstacle et, en plus, à se comporter différemment en fonction des fréquences. Il devient alors très difficile de situer exactement l'origine d'un bruit, et de mesurer précisément son amplitude. Ce pourquoi les normes d'homologation des motocycles nécessitent l'application d'un protocole strict et impossible à reproduire dans la vie courante. Les forces de police ont alors recours à une autre méthode, laquelle implique, entre autres contraintes, de disposer le sonomètre à cinquante centimètres du pot d'échappement. Et l'absence de respect d'une de ces exigences invalide la mesure.

On le voit, on se situe vraiment très loin des pratiques de Bruitparif qui préfère disposer ses capteurs plusieurs mètres au dessus de la source de bruit. Et prétendre reconstituer à l'aide d'algorithmes, comme le fait déjà l'association pour dresser sa carte du bruit urbain, le niveau sonore en sortie de pot satisfera peut-être le statisticien pas trop regardant sur les intervalles de confiance, mais pas le pénaliste qui exigera une mesure fiable pour un véhicule précisément identifié. Attraper de temps à autre un bandit solitaire perturbant le sommeil de l'honnête citoyen ne justifiera pas le coût du déploiement d'un tel dispositif. Compte tenu de tous ces obstacles, on comprend que, confronté à l'indépassable réalité physique, le mimétisme trouve ses limites. Méduse ou hydre, ces bidules ont toutes les chances de rester avant tout des chimères.

jeudi, décembre 23 2021

chips

Dans le bouillonement des années 1980, cette courte parenthèse durant laquelle certains avaient encore le courage, ou l'inconscience, de croire en l'avenir, de multiples manières d'informatiser les individus à l'aide de machines aussi rudimentaires que peu coûteuses ont vu le jour. Dans la grande tradition du génie national, la France a ainsi associé les produits d'une petite division d'un grand conglomérat, les Thomson TO7 et MO5 équipés de processeurs Motorola, à une noble cause, l’alphabétisation informatique des collégiens. Bizarrement, ça n'a pas vraiment marché.
La Grande-Bretagne, au même moment, poursuivait un objectif similaire en suivant un chemin différent. La BBC lança un vaste programme éducatif, lequel comportait une composante matérielle avec un micro-ordinateur conçu par une jeune entreprise locale née dans les laboratoires de l'université de Cambridge, Acorn Computers. Celle-ci développa ensuite une architecture spécifique destinée à un microprocesseur simple et économe en énergie, lequel suscita l'intérêt d'Apple. Avec l'appui d'un autre partenaire et un effectif de douze ingénieurs installés dans une grange, ARM vit le jour en novembre 1990. L'entreprise inaugura ainsi un modèle aujourd'hui répandu, concevoir et développer un type original de microprocesseur sans pour autant disposer des usines nécessaires à la fabrication du produit fini. ARM tire ses ressources de sa propriété intellectuelle, vendant ses licences aux producteurs de composants, lesquels fournissent aujourd’hui tous les fabricants de téléphones mobiles, de tablettes et autres bidules autonomes c'est à dire, en fait, le monde entier.

À l'autre extrémité du spectre, on trouve avec le néerlandais ASML une autre entreprise européenne qui bénéficie également d'une position totalement dominante dans ce même secteur. Née en 1984 dans l'ombre de Philips, la société développe des machines de photolithographie qui travaillent aujourd'hui dans l'extrême ultra-violet, permettant ainsi aux fondeurs les plus performants, et en premier lieu au taïwanais TSMC, de fabriquer des puces dont la finesse de gravure atteint aujourd’hui trois milliardièmes de mètre. Ce succès profite à ses sous-traitants ailleurs en Europe, tels l'allemand Carl Zeiss qui lui fournit des optiques, ou CNIM laquelle fabrique des bâtis pour ses machines dans son usine de La Seyne-sur-Mer. Avec ses outils prodigieusement complexes et excessivement chers, mettant en œuvre la technologie la plus stratégique du globe, ASML dispose désormais d'un quasi-monopole protégé par une vertigineuse barrière à l'entrée ; un rêve de capitaliste, en somme.

En France, à un niveau plus modeste, on peut citer le cas d'un autre leader mondial dans cette même activité. Appliquant des recherches menées au sein du célèbre Leti, laboratoire du CEA spécialisé dans les nano-trucs, Soitec produit des substrats de silicium selon une technologie particulière, laquelle permet ensuite de fabriquer des composants très économes en énergie ce pourquoi, là encore, on les trouve dans une grande variété de dispositifs autonomes.

Mais le paysage européen ne se limite pas à ces quelques spécialistes au succès planétaire. On y trouve une assez grande variété d'entreprises triturant du silicium, qu'il s'agisse des gros généralistes comme l'allemand Infineon, né chez Siemens, le néerlandais NXP naguère division semi-conducteurs de Philips ou le franco-italien ST Microelectronics, issu de la fusion de l'italien SGS, d'ascendance Olivetti avec, inévitablement, Thomson Semiconducteurs, mais aussi d'autres acteurs moins connus, tels l’équipementier ASM, un néerlandais de plus.
Née parfois dans les temps reculés des premiers transistors, héritière de l'époque héroïque des tubes, bénéficiant des recherches conduites dans les laboratoires des universités aussi bien que dans les entreprises elle-mêmes, cette industrie prolifique, compétitive et rentable se déploie ainsi à travers tout le vieux continent.

Alors, que vient faire dans l'histoire cette initiative de la Commission européenne, mêlant comme souvent déplorations, rodomontades et solutions technocratiques visant à résoudre un problème dont on vient de montrer qu'il n'existait pas ? Qu'est donc cette histoire de dépendance aux "microprocesseurs les plus avancés fabriqués en Asie" évoquée par la présidente de la Commission ? Elle fait, on l'imagine, allusion à TSMC qui se trouve être, effectivement, en ce moment, la société la plus avancée en matière de production de microprocesseurs, au point même de devancer Intel. Sauf qu'il ne s'agit que d'un sous-traitant, qui produit pour AMD, Apple, et d'autres, et un sous-traitant intégralement dépendant des progrès accomplis par son fournisseur essentiel, ASML.

Isoler un maillon dans cette longue chaîne qui parcourt le globe, en faire un exemple à suivre pour les cancres européens qui ne devront leur salut qu'à la sollicitude des institutions européennes et à leurs poches profondes dont elles se déclarent prêtes à répandre généreusement le contenu montre une méconnaissance totale de processus industriels issus d'initiatives largement privées et élaborés pragmatiquement et sur le long terme, mais aussi une tendance certaine à la condescendance. Et voir un Thierry Breton, malgré sa rare et incontestable compétence en ces matières, vanter l'Europe avec "la qualité et la robustesse de sa production électrique" en ces heures de black-out menaçant ne manque pas d'une certaine ironie.
Il n'a jamais existé d'industrie plus lourde que celle qui fabrique des microprocesseurs. Ses exigences, énormes, ne se limitent pas à lever des capitaux ; il lui faut aussi impérativement disposer d’infrastructures efficaces et de main d’œuvre qualifiée, mais aussi de ressources locales adaptées, d'eau en particulier, en bref de tout un environnement caractéristique des seuls pays les plus avancés. Que les institutions cessent de jouer les visionnaires ou les censeurs et se contentent, modestement, de répondre aux besoins des administrés, et tout le monde s'en portera mieux.

lundi, juin 28 2021

casse

Le 1er juin dernier, la Métropole du Grand Paris a lancé la phase 2 de la ZFE : sur le territoire transpercé par l’autoroute super-périphérique A86, où vivent un peu plus de 5,6 millions d'habitants, les propriétaires de motocycles, automobiles ou utilitaires labellisés Crit'Air 4 et moins n'auront plus le droit d'utiliser leur véhicule autrement que durant la nuit, et pendant le week-end. Ainsi, le grand jeu commence. Après les premières escarmouches, les restrictions se renforcent, la cadence augmente, et le bouleversement s'annonce massif puisque, au 1er janvier 2024, les interdictions frapperont jusqu'à la vignette Crit'Air 2. Un tel programme, qui vise à améliorer la qualité de l'air en supprimant une source locale de pollution atmosphérique, n'a de justification que sanitaire, et refuse donc de prendre en compte tout autre paramètre. Pourtant, cet arbitrage produira, s'il est suivi d'effet, des conséquences lourdement délétères.

Pour les étudier, on s'aidera d'un document remarquablement détaillé, élaboré pour l'occasion par la structure d'études urbaines de la ville de Paris, l'APUR. L'association a mis en ligne plusieurs cahiers analysant les justifications de la ZFE, et son impact sur les habitants, en commençant par la raison d'être du dispositif, la santé. Pour ce faire, il résume un rapport de l'Observatoire régional de santé, lequel se contente pour l'essentiel d'acclimater une fameuse étude, plus ancienne et plus large, menée par Santé publique France, et dont la méthodologie a fait l'objet d'une critique toujours pertinente. Peu adepte de la nuance, l'Observatoire attaque fort : il l'affirme sans ambages, chaque année, la mauvaise qualité de l'air tue 6 600 des sept millions d'habitants que compte la métropole. Il faut l'avouer, le chiffre surprend un peu : on n'avait pas l’impression de suffoquer à se point, entouré d'un brouillard toxique digne du grand smog de Londres de 1952. En 2019, les quatre départements inclus dans la métropole ont recensé 41 499 décès : 16 % d'entre eux seraient donc dus à la mauvaise qualité de l'air.
Étonnement, rapporte le surveillant de l'air en Île-de-France, AIRPARIF, seulement 1 % de la population francilienne, soit de l'ordre de 100 000 personnes, se trouve aujourd'hui exposée à des dépassements des valeurs limites de polluants tels le dioxyde d'azote. En 2007, voilà même pas quinze ans, cette proportion s'élevait à 30 %. En bonne logique, et pour recycler un argument déjà employé voilà longtemps, cette année-là, en comptant à la manière de l'Observatoire, la pollution a tué plus de 200 000 métropolitains. Or, en 2007, nous dit l'INSEE les départements de la métropole ont enregistré un total 39 313 décès.

Absurde en apparence, une telle spéculation reste parfaitement valide, puisqu'elle reprend simplement le modèle issu de l'OMS que l'Observatoire emploie, et qui postule une relation linéaire entre niveau d'exposition aux polluants, et nombre de décès. En fait, l'Observatoire se comporte comme le petit soldat d'une politique qui instrumentalise une unique variable, la santé, au profit d'un agenda plus global. Oubliant au passage que, si l'on souhaite profiter au cœur d'une métropole de douze millions d'habitants d'un air identique en qualité à celui d'une ville comme Aurillac - et encore que l'écart ne soit pas si flagrant - il faille s'attendre à disposer d'une offre comparable en matière d'emploi, d'accès aux soins ou de divertissements, l'Observatoire distord la réalité, ne retenant par exemple que le polluant qui l'arrange, le dioxyde d'azote, là où l'on avait plutôt coutume de s'inquiéter des particules fines. Mais, émis pour l'essentiel par les moteurs thermiques, ce gaz permet de désigner un coupable à portée de main. Et cette approche purement sanitaire néglige des conséquences autrement plus importantes, d'ordre économique et social. Heureusement, là encore, le précieux document de l'APUR permet de tenter une évaluation.

Ne frappant pour l'instant qu'un petit nombre de véhicules particuliers relativement anciens puisque les plus récents, répondant à la norme Euro 3, sont vieux d'au moins quinze ans, le déploiement à marche forcée de la ZFE va très vite amplifier ses nuisances. Au 1er janvier 2024, soit dans moins de trente mois, la prohibition atteindra la vignette Crit'Air 2 : celle-ci concerne toutes les automobiles à moteur diesel, et les automobiles à essence norme Euro 4. Pour les motocycles, il s'agit de la norme Euro 3, restée en vigueur de début 2004 à fin 2016 ; les motos les plus récentes dont l’utilisation sera interdite auront alors sept ans. Grâce à l'APUR, on peut estimer le nombre de véhicules touchés : en se limitant aux véhicules particuliers, la zone comprend actuellement environ 210 000 automobiles Crit'Air 4 et 5, 463 000 Crit'Air 3 et 868 000 Crit'Air 2.
On mesure avec quelle vitesse, et quelle force, la nocivité du dispositif va croître. Fatalement, ces restrictions toucheront massivement les plus pauvres, et l'étude de l'APUR permet d'évaluer les dégâts commune par commune. Ainsi, à Saint-Denis, au 1er janvier 2024, la prohibition touchera 80 % du parc automobile, et 95 % du parc moto : huit véhicules particuliers sur dix, dix-neuf motos sur vingt. Face à cette spoliation massive, l’État ne propose rien d'autre que des primes au véhicule propre. Pour les ménages non imposables, le cumul des aides à l'achat d'un véhicule électrique peut ainsi atteindre jusqu'à 19 000 euros. En Seine-Saint-Denis, rapporte l'INSEE, les ménages en question représentent 53 % des foyers fiscaux : alors, dans les trente mois, pour retenir l'hypothèse maximaliste ou, pour le dire autrement, pour raisonner à la manière de Santé publique France, il faudra réussir à financer plus de 15 milliards d'euros.

On l'aura compris, une telle politique n'a que faire du monde réel. Nécessairement, en très grand nombre, et plutôt que de les envoyer à la casse, automobilistes et motocyclistes continueront de rouler avec leurs engins interdits, au risque de l'amende. Et quand bien-même se convertiraient-ils à l'électrique que se poserait alors, dans la ville dense, le problème de la recharge. Construire l’indispensable infrastructure de production et de distribution d'électricité, c'est le genre de tâche dont se chargeait autrefois l’État des autoroutes et du TGV ; aujourd'hui, il semble plutôt placer ses espoirs dans la magie.
Plutôt que d'affronter le complexité du monde, les politiques, et la presse, exploitent ad nauseam un réservoir restreint de fictions dont ils connaissent et les impacts et les effets sur le savoir de sens commun de la population. Une des caractéristiques de l'heure tient au fait que ce corpus soit figé, et qu'il faille donc trouver en permanence de quoi maintenir une vision du monde rendue caduque par les progrès accomplis, laquelle implique de jouer des mises en scène de plus en plus absurdes, comme lorsque l'on fabrique un événement mondial avec un accident d'ampleur limitée qui se produit au Sri-Lanka. En Île-de-France comme ailleurs, la qualité de l'air n'a jamais été meilleure depuis que l'on dispose de relevés réguliers, et ceux qui, sincèrement, en doutent, peuvent compter sur le réseau Copernicus pour se rassurer. Bien au-delà de l'optimum raisonnable, les quelques progrès que l'on tente encore d'assurer seront acquis à des coûts exorbitants. Quel politique aura enfin le courage du retour à la raison ?

jeudi, février 18 2021

entre-deux

Avec la hausse du recours aux deux-roues motorisés dans les grandes agglomérations durant les années 1990, une pratique s'est développée sur les axes autoroutiers qui desservent les métropoles, et en particulier sur cette artère que l'on présente comme la plus fréquentée d'Europe, le boulevard périphérique parisien : pour échapper à la congestion des heures de pointe, rouler entre deux files de véhicules à quatre roues. Elle s'est assez rapidement organisée avec la collaboration tacite des usagers en question : sur la voie extérieure, les automobilistes serrent à gauche, sur celle d'à côté, à droite, dégageant ainsi un espace qui facilite la circulation des deux-roues. Motocyclistes qui réduisent fortement la durée de leur trajet quotidien, automobilistes dont aucun n'ignore que, si les deux-roues n'existaient pas, la durée de leur trajet à eux serait, au minimum, doublée, tout le monde y trouve son compte. Une pratique spontanée étrangère à tout cadre réglementaire qui s'institutionnalise sans que l’État y soit pour quoi que ce soit, voilà exactement ce qu'il déteste. Et un bon moyen de résoudre le problème consiste à autoriser le comportement en question.

Ainsi, en décembre 1999, un décret tolérant "la circulation d'un deux roues à moteur entre les deux files les plus à gauche" sur une route comportant au moins trois voies était rédigé. L'opposition virulente de certains acteurs, police et gendarmerie en particulier, le retour aux affaires d'un gouvernement de droite en mai 2002 mit fin à cette rare tentative d'adopter une position libérale. Difficile pour autant d'ignorer le réel, et les récriminations des éternels insatisfaits ; aussi l’État eut-il alors recours à une autre façon de résoudre le problème : organiser une concertation, et commander une étude.
Faisant appel à des motards volontaires et expérimentés, l'analyse des "comportements spontanés de conduite" donnera ainsi lieu à publication en octobre 2012. L’envergure limitée de la recherche, son caractère purement exploratoire inciteront à l’État à mettre en place une troisième manière de résoudre le problème : faute de résultat probant, lancer une nouvelle expérience, plus longue, et plus ample. Son principe consistait à autoriser, dans un cadre précis et sur un certain nombre d'axes, cette circulation inter-files, fournissant ainsi matière à analyse. Lancée en février 2016, elle vient de prendre fin. Parallèlement, le CEREMA, organisme en charge de l’étude, rendra publiques ses conclusions.

Fruit d'un travail fouillé, comme le montre la taille de ses annexes, ce document fait soigneusement le tour de la question, s'intéressant aux divers aspects du problème à l'aide d'observations in situ, d'une analyse des compte-rendus d'accidents, et d'enquêtes sous-traitées à des organismes de sondage. Et ses conclusions peuvent parfaitement se résumer d'une formule lapidaire : pas grand chose à signaler. Le respect des règles régissant la pratique de la circulation entre deux files, lesquelles imposent notamment de ne pas dépasser une vitesse de 50 km/h, reste approximatif, mais s'améliore au fil du temps, ce qui constitue une manière d'exploit puisque, comme le précise le rapport, les règles en question ont été explicitées sous forme de dépliants distribués aux usagers concernés au début de l'expérimentation, en février 2016 donc, et n'ont jamais fait l'objet d'un rappel depuis. Quant à l'accidentalité, elle reste, à la seule exception de l’Île-de-France où l'on constate une petite hausse, suffisamment faible pour que le bilan qu'en tire l'étude soit dépourvu de validité statistique. Rien de neuf, en somme. Mais dans l’intervalle, profitant de la fin de cette période de tolérance, certains s'infiltrent. Visiblement à court d'idées, incapable d'inventer une quatrième astuce pour résoudre le problème, l’État devrait reconduire la solution précédente et commander une nouvelle recherche, prenant ainsi le risque d'entrer dans une boucle infinie.

Tout cela, pourtant, n'est que simulacre. En matière d'inter-files, l'étude qui importe a été réalisée voilà près de dix ans lorsqu'un des ancêtres du CEREMA, le CETE Île-de-France, a procédé à un comptage sommaire du nombre de motocycles en circulation sur quelques grands axes menant à la capitale. À l'heure de pointe matinale, vers 9h00, ceux-ci représentent sur les voies les plus chargées près de 40 % d'un trafic qui, nécessairement, s'effectue alors entre deux colonnes d'automobiles à l'arrêt. Personne, ni les divers usagers de la route, ni les autorités directement concernées, ni même les milieux politiques et économiques, n'ignore que les deux-roues motorisés, et leur façon de se déplacer dans les interstices des infrastructures, apportent un degré de liberté qui leur est propre et qui permet seul de conserver un peu de fluidité à un système qui serait, en leur absence, totalement engorgé.
Quant à la puissance publique, très tôt, en abandonnant son premier projet de décret, elle avait fait un choix au fond assez classique, celui de l'entre-deux, de la zone grise du ni spécifiquement interdit ni explicitement autorisé qui lui laisse une totale liberté d'action et lui permet, en toute tranquillité et sans craindre de conséquences judiciaires, de se comporter de manière arbitraire, sanctionnant ou pas, réprimant plus ou moins sévèrement selon l'agenda de tel ou tel acteur et l'humeur du moment. Pourtant, il arrive que, lorsqu’il s'agit d'adopter un ensemble de dérogations au code de la route parfois assez radicales, par exemple le droit de ne pas respecter un feu rouge, ou de rouler en sens interdit, avec exactement le même objectif - faciliter la circulation d'une catégorie d'usagers de la route - les choses se passent le plus simplement du monde, pour peu que les usagers en question soient des cyclistes. Les motocyclistes circulant en inter-file ne mettent en danger qu'eux-mêmes et d'autres motocyclistes qui ont choisi de faire pareil, et ne demandent rien d'autre que d'ajouter trois lignes à un article réglementaire. À l'inverse, un cycliste exempté du respect du code de la route le fait au détriment d'autres usages vulnérables, et en particulier des piétons. Mais ceux-ci, on le sait bien, au même titre que les motocyclistes, ne comptent pas.

Enfin, pour conclure, et puisque les pouvoirs publics s'inquiètent à ce point de la sécurité des motocyclistes, on souhaiterait leur soumettre un autre sujet d'étude, plus original, qui devrait répondre à un question simple. En France, on dénombre de l'ordre de trois millions de motocyclistes, dont environ 600 sont tués chaque année sur les routes. En Espagne roulent approximativement trois millions de motocyclistes, et même 3,6 millions selon les dernières données disponibles avec, chaque année, environ 350 tués. Pourquoi ?

jeudi, juin 11 2020

politique

Les dizaines d'années de recherches menées par d'éminents spécialistes à la renommée internationale ne suffiront pas à masquer cette tragique réalité  : les raisons de l'émergence d'un mouvement social, sa puissance, sa durée, son déclin, représentent autant de mystères insolubles. Tout au plus peut-on essayer d'être en permanence attentif et, lorsqu'ils se produisent, les prendre au sérieux, les observer, et tenter de les comprendre. Évidemment, la tâche sera d'autant plus difficile que la mobilisation adoptera des contours largement inédits. Mais, au premier jour, la brume se dissipe. Avant le démarrage de l'épisode des gilets jaunes, cette coalition impossible de gens qui, la veille, ne se connaissaient pas, on avait imaginé que leur mobilisation serait un succès si le nombre des participants dépassait les 50 000 manifestants. On le sait, ils ont été six fois plus nombreux. La raison pour laquelle un événement aussi massif n'a pas, dans un premier temps, entraîné de réaction significative des autorités reste inexplicable ; et la conséquence de ce déni, leur capitulation totale quelques semaines plus tard, inévitable.

Lorsque l'on aborde les questions suscitées par la difficile implantation sur le territoire métropolitain de familles immigrées provenant pour l'essentiel des anciennes colonies françaises, et que l'on s'intéresse aux destin de leurs enfants, on se retrouve à l'inverse en territoire connu. Apparues voilà des décennies, les contestations que ces derniers mènent de manière sporadique mais récurrente ont déjà été traitées, pour ne retenir qu'un élément dans une production significative, voilà plus de trente ans par Didier Lapeyronnie. Autant dire que, en première analyse, la manifestation du 2 juin dernier ne faisait que suivre, par la force des choses et la persistance des problèmes, un schéma déjà maintes fois employé. Et comme pour les gilets jaunes, il convient à la fois de s'intéresser à son remarquable succès, obtenu en dépit de conditions défavorables et en particulier d'une interdiction formulée quelques heures seulement avant son déroulement, technique que l'on dit habituelle chez ce préfet-là, et à la réponse que le politique pourrait lui apporter.

Une partie de ce succès tient au déplacement physique de la contestation depuis son espace originel, cette zone gendarmerie éloignée de tout et en particulier des caméras de télévision, vers la capitale. Que le palais de justice, lieu idéal pour exprimer des revendications de cet ordre, ait quitté le centre pour venir s'installer dans la zone, au nord de la porte de Clichy et à quelques mètres de cette banlieue-qui-fait-peur a pu, aussi, jouer un rôle puisque, moins accessible aux parisiens, il le devient bien plus pour ceux qui habitent autour.
En ouvrant ce que les spécialistes des mouvements sociaux appellent une fenêtre d'opportunité politique, l'affaire George Floyd permet par ailleurs de s'inscrire dans un mouvement bien plus vaste, et à la portée bien plus longue. Il n'empêche : le rapport de force ainsi créé, qui suscite l'intérêt au-delà des frontières, oblige le politique à réagir et, si possible, en allant au-delà du déni, et de la stigmatisation des vilains écoliers désobéissants qui n'ont pas respecté les consignes sanitaires. Comment peut-il s'acquitter de cette tâche qui, certes, n'a rien d'élémentaire ?

Réduire la question au cas d'espèce revient à emprunter une voie doublement sans issue. Lorsqu'une affaire sort du domaine judiciaire pour se transformer en cause, et en cause défendue par les familles des victimes avec tout un appareil de comités de soutien et d'expertises dissidentes, la raison politique s'efface : aucune autre conclusion que celle que les familles exigent ne trouvera grâce à leurs yeux, et elles s'enferment alors dans une sorte de réclusion mentale qui pourra durer des décennies. Au moins, l’obstination dont elles font preuve a eu ici un effet positif, celui d’agglomérer les rancœurs, les craintes, les déceptions qu'une partie de la jeunesse nourrit à l'égard de l'autorité policière. Que le politique ignore ce passage du particulier au général, qu'il n'essaye pas de répondre aux revendications ainsi formulées constituerait une faute aussi lourde que son erreur initiale face aux gilets jaunes.

Or, indépendamment de toute action gouvernementale, la procédure publique permettant de recevoir témoignages, doléances et explications existe : la commission d'enquête parlementaire. Le fait assez fondamental qu'elle ne puisse s'occuper d'affaires judiciaires en cours n'enlève rien aux pouvoirs dont dispose alors le parlement, dans le contenu de ce qu'il souhaite examiner, dans l'obligation faite à ceux qu'il désire entendre de répondre à sa convocation. L'opposition est riche de parlementaires qui se feront un plaisir sans doute un brin pervers de mettre sur pied une commission de cet ordre ; l'intelligence du pouvoir serait de ne pas s'y opposer ce qui, enfin, permettrait de se débarrasser en partie de cette impression aussi désagréable que persistante d'être gouverné par un troupeau de canards décapités s'agitant dans tous les sens.

lundi, février 24 2020

fermeture

Remember Fessenheim. Transmis par téléphone, l’avertissement déconcertait les protagonistes de The Enforcer, le troisième épisode des aventures de l'inspecteur Dirty Harry Callahan. L'intrigue voulait que ce message soit l’œuvre d'un groupe terroriste extorquant une rançon à la ville de San Francisco, sous la menace d'attentats à la bombe. Il faisait référence à l'un de ses forfaits supposés, une attaque visant la centrale alsacienne. Le film datant de 1976, précédant donc d'un an la mise en service de la première centrale nucléaire française construite avec une technologie américaine, il pose une énigme difficile à résoudre, celle de savoir par quel mystérieux chemin et, plus précisément sans doute, par quelles obscures liaisons militantes cet événement lointain a bien pu tracer sa route jusqu'à rejoindre l'esprit d'un scénariste d'Hollywood. Il montre en tout cas que, avant même son ouverture, la notoriété internationale de Fessenheim était acquise.

Désormais, Fessenheim a atteint son stade terminal, sans que le gouvernement responsable de cet arrêt puisse présenter d'autre argument que le "parce que c'est comme ça". Les pitoyables justifications officielles se trouvent fort bien analysées dans ce fil, tandis que les conséquences pour les employés et la population alentours apparaissent dans cet article remis à jour de Teva Meyer où celui-ci montre le rôle central des implantations nucléaires pour les communes rurales qui les accueillent mais aussi, en creux, combien leur fermeture, malgré les promesses et les discours, les laissera démunies. Aussi va-t-on plutôt s'intéresser à la question en endossant le costume du naïf, et en essayant de comprendre comment certains arguments peuvent porter auprès du grand public. Commençons donc par le premier d'entre eux : la vétusté.

À la fin de l'année 1906, à bord d'un aéroplane de sa conception, Alberto Santos-Dumont réussit à voler sur une distance de 220 mètres. Trente ans plus tard, le premier Douglas DC-3 est livré à American Airlines. Aujourd'hui, presque 85 ans après, des dizaines de ces appareils, souvent équipés de leurs moteurs d'origine, sont toujours en service commercial. En 1909, Louis Blériot traversa la Manche aux commandes de son Blériot XI ; trois ans après son vol historique, la machine d'Alberto Santos-Dumont n'était plus qu'une pièce de musée.
Le développement d'une technologie nouvelle n'a rien de linéaire, ni de continu. Une fois passée l'étape du laboratoire, des prototypes, des premières applications, l'évolution peut être rapide, voire explosive, avant que la situation ne se stabilise autour d'une solution qui s'impose pour des décennies. Il en va de même avec la fission nucléaire, découverte puis expérimentée dans les années 1930 et 1940, appliquée dans le domaine civil en 1950 et 1960 avec des technologies variées que l'on regroupera sous le vocable de réacteurs de première génération avant que, dans les années 1970, l'implantation ne se généralise autour de trois ou quatre modèles. En France, on aura donc la seconde génération de réacteurs à eau sous pression, avec Fessenheim comme tête de série. Depuis, en gros, on en est là : l'EPR de troisième génération n'a rien de révolutionnaire, et, pour l'heure, la quatrième génération se décline pour l'essentiel sous la forme de multiples travaux de recherche.

La fermeture de la centrale ne se justifie donc ni par la nécessité technologique née d'une innovation révolutionnaire, ni par un impératif technique. Comme toutes les installations de ce type, elle peut fonctionner aussi longtemps que l'autorité de sûreté lui en donne le droit. Le temps long de l'industrie fait que, souvent, on cesse d'utiliser une machine seulement lorsqu'on ne trouve plus de pièces détachées pour assurer sa maintenance. Dans une centrale nucléaire, on fabrique ces pièces à la demande. Quant au moteur, les assemblages de combustible qui forment le cœur, on le change tous les dix-huit mois. En Russie, le troisième RBMK de Smolensk vient d'être prolongé pour quinze ans. Cette fermeture revêt, par contre, une forte importance symbolique, puisque, en agissant ainsi, le politique accrédite l'activisme antinucléaire, et déclasse d'un coup tout le parc actuel : le combustible du réacteur arrêté n'a pas encore eu le temps de refroidir que, déjà, les fossoyeurs s'attaquent à leur prochaine cible.

En 1984, avec Dancing with tears in my eyes, qui met en scène des bureaucrates en blouse blanche veillant négligemment sur un réacteur nucléaire dont l'accident va tout dévaster, Ultravox connaît un succès modeste en Grande-Bretagne. Après Three Mile Island et The China Syndrome, et avant Tchernobyl, le clip illustre la vision que le public d'une époque encore marquée par la guerre froide peut avoir d'une technologie où le terme de nucléaire n'évoque rien d'autre qu'une bombe, et où l'on peut facilement voir en chaque réacteur une menace d'anéantissement proche, dans le temps comme dans l'espace. Née dans la mouvance pacifiste antinucléaire, Greenpeace saura étendre son influence et se reconvertir avec succès, après la fin de la guerre froide, le désarmement, l'arrêt des essais atomiques dans le monde occidental, en une opposition efficace au nucléaire civil qui saura jouer de l'ignorance du public, et capitaliser sur les vagues notions tirées d'un passé meurtrier, et sur le flou délibéré de la distinction entre civil et militaire.
Tel est, au fond, le rôle des activistes, et des relais politiques qu'ils peuvent trouver dans les partis écologistes. Électoralement minoritaires, ceux-ci ne disposent que du pouvoir que les majorités leurs accordent, en monnayant âprement leur soutien. Le succès critique de leur idéologie anti-moderne se paye aujourd'hui dans bien des secteurs vitaux de l'activité du pays et, donc, à Fessenheim. Deux doctrines s'opposent aujourd'hui en Europe à propos de l'électronucléaire : la Grande-Bretagne, la Suède, la Finlande, la République Tchèque et la Slovaquie, la Roumanie et demain la Pologne ont décidé de continuer. L'Allemagne, la Belgique, la France arrêtent leurs réacteurs. Pour le pays stigmatisé comme le plus nucléarisé au monde, le prix de cette foucade sera sans guère de doute exorbitant. On aurait pu imaginer meilleur avenir que d'aller quémander un prêt auprès du FMI pour construire des surgénérateurs russes et des réacteurs au thorium chinois. Mais après tout, l'un dans l'autre, d'une manière générale, on n'a que ce qu'on mérite.

lundi, décembre 30 2019

ailleurs

Dans la France bien organisée de la reconstruction d'après guerre mondiale et des Trente glorieuses, l’État centralisateur déployait son action grâce à diverses structures, chacune propriétaire d'un petit bout de problème, chacune dotée d'une compétence thématique précise, chacune, au fond, pièce d'un ensemble global à peu près cohérent, relativement efficace, et attaché aux réalités du terrain. Ainsi, pour tenter de développer autre chose que la seule capitale, une Délégation à l'aménagement du territoire vit le jour en 1963. Le ministère de l’Équipement, qui gérait alors, via ses directions départementales et leurs subdivisions, un maillage territorial étroit, disposait quant à lui de ses propres bureaux d'études, avec huit centres régionaux et une structure spécifiquement urbaine, le CERTU. Fusionnées, absorbées, dissoutes lors du toilettage intégral des années 2000, ces structures, et d'autres telles le SETRA, le service d'étude des routes et autoroutes, ont disparu, leurs restes étant éparpillés ici dans un Commissariat, là dans le CEREMA.
Malgré tout, l'activité perdure. L'Observatoire des territoires, rattaché au commissariat éponyme, vient ainsi de publier un document qui, sur la thématique très fréquentée des déplacements domicile-travail, mérite largement d'être commenté tant il se distingue, sur plusieurs plans, des publications routinières que l'on trouve ici ou là.

S'ouvrant sur un aperçu à l'échelle européenne aussi court qu'intéressant, le rapport a comme première vertu de s'appuyer sur un corpus d'études méconnues. Depuis des décennies, les agents des organismes fusionnés aujourd'hui au sein du CEREMA réalisent, selon des modalités proches de l'étude périodique sur les déplacements de l'INSEE, des enquêtes s'intéressant aux déplacements des ménages dans nombre de zones urbaines. La base de données ainsi constituée souffre de défauts exposés dans le rapport, puisqu'elle s'étant sur un intervalle temporel assez large, et qu'elle manque d'exhaustivité, ne couvrant que 60 % de la population nationale. Il n'empêche : avec plus de 250 000 ménages retenus, elle offre une précision, et une robustesse, bien supérieures à l'enquête périodique de l'INSEE, laquelle ne recense que 21 000 ménages.

Il devient alors possible de décomposer de multiples manières la question des déplacements quotidiens. Assez souvent, les autorités vont à l'essentiel, et on caricaturera à peine en affirmant qu'elles ne s'intéressent guère qu'au mode, et à la durée, du transport des résidants de l’Île-de-France dans le trajet aller-retour quotidien qui leur permet de travailler dans la capitale. Le poids de la région, l'importance des effectifs concernés justifient certes un traitement spécial, et le rapport de l'observatoire n'y échappe pas, notant comme d'autres le temps particulièrement élevé perdu dans les déplacements, et l'importance des transports en commun. Mais il ne se contente pas de cette forme de programme minimum, et, en comparant les trajets en termes de kilomètres parcourus avec, d'un côté, l'Île-de-France et, de l'autre, le reste du pays, montre à quel point l'usage de l'automobile reste totalement dominant.
Si importante que soit la part des transports en commun dans la région capitale, elle reste un peu inférieure à celle de l'automobile. Et les utilisateurs de deux-roues motorisés qui, tradition du CERTU oblige, n'ont pas été oubliés dans l'affaire, parcourent quatre fois plus de kilomètres que les cyclistes. Ailleurs, tout change : la part des deux-roues, à moteur ou pas, passe du marginal à l'anecdotique, le recours à la marche se réduit tout en restant significatif, et l'automobile écrase tout.

Mais l'intérêt essentiel du document se trouve sans nul doute dans l'analyse détaillée qu'il propose de la mobilité rapportée aux catégories sociales. Ainsi, après les artisans et commerçants, les ouvriers fournissent le plus gros contingent d'automobilistes, et plus encore en Île-de-France que dans le reste du pays, et cela parce que leurs trajets s'effectuent essentiellement de banlieue à banlieue, alors que les réseaux de transports sont majoritairement concentriques. Les distinctions sociales associées aux déplacements se trouvent remarquablement résumées dans un graphique reproduit sur la page 25 du rapport, lequel associe, en fonction de la zone de résidence, habitats et emplois, et illustre les mouvements des uns vers les autres. En majorité, les actifs parisiens sont des cadres qui travaillent pour moitié sur place, et profitent donc de trajets très courts, pour moitié en banlieue. Les employés, la seconde catégorie la plus fournie, viennent principalement de banlieue. La capitale compte peu d'emplois ouvriers, et très peu de résidants appartenant à cette catégorie. Et là encore, Paris relève de l'exception : alors que, du fait de sa surface ridicule, on constate une énorme disproportion démographique entre la capitale et sa banlieue, la situation se révèle ailleurs bien plus équilibrée, avec une répartition équitable des habitants entre ville-centre et périphérie, et une structure sociale beaucoup moins concentrée, où emplois comme résidences des ouvriers sont distribués à peu près à égalité entre le centre et la banlieue, et même si le centre draine massivement des employés venus des alentours.

Noter que la hiérarchie spatiale est avant tout une hiérarchie sociale relève à l’évidence du truisme. Il en va de même avec la constatation selon laquelle, qu'il s'agisse des lieux d'habitation ou d'emploi, les contraintes s'empilent en raison inverse du capital, financier, culturel et social dont disposent les citoyens. Et, comme le rappelle le rapport, ces contraintes pèsent plus encore sur les femmes qui doivent le plus souvent, à côté de leurs activités professionnelles, gérer les tâches domestiques et familiales. Bien à l'abri dans ses paisibles quartiers centraux, on peut se donner le beau rôle, et jouer les donneurs de leçons perché sur son vélo. Mais pour la majorité, en province, en périphérie, il n'existe pas d'autre moyen de résoudre les problèmes chaque fois spécifiques des trajets quotidiens que le recours à un véhicule individuel à moteur thermique, lequel se trouve être, presque toujours, une automobile. Déclarer la guerre à ce mode de déplacement ne résoudra rien. Mais on peut toujours rêver de la voiture volante.

mercredi, juillet 31 2019

tribune

Un évident consensus se dégage pour voir en l'affaire Dreyfus sinon la naissance, du moins la consolidation d'une figure devenue depuis familière, celle de l'intellectuel, et plus précisément de son moyen d'expression favori, la tribune où il prend position sur un sujet qui, en principe, agite les foules. Ce mode d'action est devenu si fréquent, et si banal, qu’il nourrit une abondante littérature sociologique. Et puisque les sociologues sont coutumiers de l'exercice, leur fonction publique essentielle revenant, au fond, à fournir un diagnostic sur le monde social tel qu'il est, il était inévitable qu'ils produisent, dans une logique plus étroitement épistémologique, nombre de textes analysant cette pratique. Ainsi Nathalie Heinich, sociologue spécialiste des mondes de l'art, a-t-elle publié en 2002 un article dans lequel elle pose des distinctions pertinentes entre les diverses modalités d'intervention, plus ou moins étroites, plus ou moins légitimes, des chercheurs, et dans lequel elle défend, envers et contre tous, l'impératif de neutralité axiologique. Cet article ouvrira un riche débat, duquel on se contentera de retenir la contribution, toujours très claire, d'Erik Neveu, politiste spécialiste de la presse et des mouvements sociaux.

Équipé de ce petit bagage conceptuel, on va s'aventurer sur un terrain au premier abord dépourvu de danger, et s'intéresser à une intervention récente, L'objet, modeste, ne se retrouve pas en première page d'un quotidien dit de référence, mais plus obscurément sur des supports variés dans la presse francophone. Cette tribune en forme d'appel s'ouvre avec le rituel "nous" qui signale les prises de positions collectives, celles des sauveteurs d'ours polaires, des défenseurs de la noble profession d'expert-comptable, des promoteurs d'une vie saine, rurale et bien de chez nous. Le texte, très court, a malgré tout été rédigé par une vingtaine de signataires, ce qui laisse présumer des débats passionnés et des compromis durement négociés. Ces rédacteurs, de plus, généralement liés d'assez près aux sciences dures, partagent une même caractéristique, un relatif anonymat qui les situe à l'opposé des porteurs professionnels de paroles diverses, bons clients des débats télévisés et habitués des pages opinion des quotidiens. Autant dire que, en se limitant à ces quelques propriétés, on peine à percevoir quelle genre d’indignation un tel texte pourrait bien susciter.
Alors, si indignation, très circonscrite au demeurant, il y a, c'est qu'il se lance, sans souci des conséquences, à l'assaut de deux bastions.

Car cette tribune a une cible précise : une certaine forme de journalisme scientifique, qui, plutôt que de faire son travail lequel, en l'espèce, en plus d'informer le grand public de nouveautés significatives, doit clarifier des choses complexes qui ne sont pas à la portée du commun des mortels, préfère se mettre au service d'un nombre délimité de causes, et va alors picorer dans telle ou telle étude scientifique les résultats qui l'arrange, tout en négligeant ce qui pourrait invalider ses convictions voire même, précise la tribune, attribuer cette production de données qu'il ne veut pas connaître aux manœuvres obscures de quelque lobby.
La cible essentielle de cette attaque n'aura eu aucune peine à se reconnaître, puisque, dans ce grand quotidien du soir qui avait refusé d'accueillir le texte, une réaction vient d'être publiée dans un cadre qui ne doit rien au hasard, celui d'une rubrique qui a comme raison d'être de trancher les polémiques, et de dire la vérité. Cette réaction mérite quelques commentaires, tant elle ne fait, par la manière même dont elle s'applique à contourner les critiques, que les confirmer. Elle réduit d'abord le collectif ouvert des signataires soutenant l'appel aux seuls scientifiques qui l'ont rédigé, limitant ainsi sa portée et, donc, sa légitimité. Elle transforme ensuite l'accessoire, les sujets polémiques pris comme exemple par la tribune, en essentiel, analysant chacun d'un d'eux, jugeant celui-ci acquis, et celui-là contestable. Se contenter de cette énumération n'est qu'une manière d'éviter soigneusement de répondre sur le fond, un tour de passe-passe de joueur de bonneteau qui trompe le naïf en le faisant regarder ailleurs.

Mais au-delà de sa cible essentielle, cette tribune a entraîné des dégâts collatéraux, et provoqué un sévère rappel à l'ordre venu des gardiens d'une chapelle du grand temple épistémologique. Car en défendant l'aptitude de la science à produire des connaissances fiables ce qui, il faut bien l'admettre, représente un strict programme minimum, ses auteurs ont plongé la tête la première dans un nid de vipères. Sans le vouloir, ils se sont retrouvés en terrain hostile, sur le domaine de la sociologie des controverses initié par, et rassemblé autour de, Bruno Latour avec sa remise en cause relativiste du mode de fonctionnement des sciences dures. Partisans d'une mode d'élaboration de la science qu'ils qualifient, comme tant de choses de nos jours, de citoyen, mode illustré par des travaux comme celui que l'on a évoqué ici, les tenants de cette approche cèdent trop souvent à une furieuse compulsion qui consiste à dévaloriser les opposants qu'ils se sont donnés en les stigmatisant sous l'étiquette de scientistes.

Affrontant ainsi deux catégories d’adversaires aguerris, organisés, et rompus aux polémiques, les auteurs de la tribune paraissent bien démunis. Il ne forment en effet qu'une coalition lacunaire, regroupement de quelques individus privé d'assise institutionnelle. Pourtant, ils tirent leur force d'un point commun : au travers de divers canaux, les blogs, Twitter, YouTube, qui délaissent les dispositifs de publication traditionnels, nombre d'entre eux consacrent une partie de leur temps à rendre leur domaine de recherche ou d'expertise accessible aux profanes. Chacun dans sa spécialité, ils rendent ainsi le service que l'on attend d'un journaliste scientifique, fournir une interprétation valide, éclairée et accessible de phénomènes, et de technologies, redoutablement complexes. Ici, comme souvent, la manière la plus économique de faire tomber les bastilles consiste à les contourner.

jeudi, janvier 17 2019

cinétique

Un personnage secondaire d'un roman d'Heinrich Böll, bourgeoise âgée, rhénane francophile et francophone, affirmait ne rien lire d'autre dans les journaux que les pages locales. Sans prétendre s’astreindre à la même discipline, on se doit de constater que l'on y trouve des informations qui, a priori, ne sont reprises nulle part ailleurs, et méritent pourtant que l'on s'y attarde. Ainsi en est-il de cet article accessible sur le site en ligne du Parisien, lequel, au premier abord, ne fait que relater, sur le mode de l'exercice imposé, l'une de ces rituelles opérations de sécurité routière dans lesquelles la Préfecture de police, ici par la voix du préfet en personne, livre une fois de plus un dernier avertissement avant poursuites.
Elle comporte pourtant un élément étonnant puisque, répondant au journaliste du Parisien, Bruno Jouvence, commandant de police et chargé de la sécurité routière à la préfecture, précise que  : "L’an dernier" - en 2017, donc - "sur 13 piétons tués à Paris, trois l’ont été lors d’un choc avec un vélo." Provenant d'un fonctionnaire on ne peut mieux placé pour savoir exactement ce dont il parle, une telle affirmation n'en demeure pas moins surprenante.

Car la grandeur physique qui importe en matière d'accident de la circulation routière n'est pas tant la vitesse que l'énergie cinétique, d'où la gravité démesurée des accidents impliquant des camions. Autant dire que, à l'opposé, la bicyclette, le plus léger des véhicules autorisés à circuler sur la route, modeste auxiliaire qui se contente le plus souvent d'emporter un seul individu lequel, malgré quelques exceptions, a tout intérêt à rester aussi svelte que possible tout en se déplaçant à des vitesses réduites et généralement inférieures ou égales à 20 km/h, possède une énergie cinétique très faible. Aussi, quand bien même il entrerait en collision avec un piéton, il ne devrait pas lui causer de dommages considérables. Ainsi, à l'échelon national, le bilan des accidents de la route, pendant les quelques années où il a présenté une matrice mettant en regard les coupables et les victimes, ne recensait guère chaque année qu'un ou deux accidents mortels dans lesquels un piéton était tué par un cycliste. En Île-de-France, la DRIEA publie, elle, un bilan qui détaille ce genre de situation : en l'espèce, le seul cas avéré datait de 2014. Aussi attendait-on avec impatience l'édition 2017 de ce document, seule en mesure de confirmer les propos recueillis par le Parisien, et qui vient tout juste d'être publiée.

En 2017, nous apprend-elle, six piétons ont été tués dans des collisions avec des cyclistes, et seulement cinq avec les utilisateurs de deux-roues motorisés. Pour le dire autrement, en Île-de-France, les piétons victimes d'accidents mortels ont plus souvent été tués par des cyclistes que par des cyclomotoristes ou des motocyclistes. Une anomalie si radicale, quand bien même elle reste statistiquement peu significative, mérite bien quelques réflexions. Hélas, les données réellement pertinentes restant soigneusement protégées de la curiosité publique dans les placards des administrations concernées, celles-ci appartiendront pour l'essentiel au registre de la spéculation

Une partie de la gravité de ces accidents s'explique probablement par une caractéristique essentielle de la mortalité des piétons, l'âge : à Paris, en 2017, douze des treize piétons tués étaient âgés de plus de 65 ans. On peut fort bien supposer que les piétons victimes d'accidents causés par des cyclistes ont atteint un âge encore plus avancé, comme l'illustre cet acte impardonnable survenu voilà vingt ans : leur très grande vulnérabilité implique alors que le moindre choc puisse être fatal. Or, compte tenu du vieillissement de la population, un tel facteur va prendre de plus en plus d'importance.
Le succès de ce mode de déplacement récemment réintroduit dans les rues des villes, et la politique qui favorise fortement son développement en multipliant les aménagements tant physiques que réglementaires, entraîne sans doute aussi des effets de composition. On croise ainsi de plus en plus de vélos à assistance électrique susceptibles d'atteindre sans efforts violents leur vitesse limite, 25 km/h, ou bien des livreurs à vélo, vigoureux jeunes gens fort mal payés pour lesquels chaque seconde vaut, sinon de l'or, du moins quelques centimes, et qui, pour cela, prennent, et font courir aux autres, tous les risques. La banalisation d'autres pratiques, comme la circulation illégale sur les trottoirs, contribue sans doute elle aussi à cette dangerosité accrue des cyclistes envers les piétons.

Il serait évidemment fort intéressant d'en savoir plus : à cette interrogation, les autorités seules sont en mesure de répondre. Il reste, dès lors, à imaginer la suite, en prenant comme modèle le royaume que tous les cyclistes envient, les Pays-Bas. Là, l'usage universel du vélo a de lourdes conséquences en matière d'accidents. Le détail restant malheureusement réservé aux seuls néerlandophones, on se contentera de la vision sommaire qu'apporte le rapport annuel de l'International Transport Forum, dans sa section qui traite des Pays-Bas. Dans ce pays où, comme dans bien d'autres, la mortalité routière ne baisse plus depuis 2010, les automobilistes et leurs passagers représentaient, en 2016, 41 % des tués sur les routes, et les cyclistes, 30 %. Mais le rôle de ces derniers apparaît encore plus nettement si l'on s'intéresse aux seuls blessés hospitalisés, puisque deux tiers d'entre eux sont des cyclistes, victimes en majorité d'accidents n'impliquant pas de véhicules motorisés. Le nombre de ces blessés atteint en conséquence, depuis 1993, année où ceux-ci ont été comptabilisés pour la première fois, un plus haut historique.
Servilement repris par les politiques, l'argument sanitaire essentiel des activistes pro-vélo se résume en ce slogan selon lequel le principal danger de la bicyclette serait de ne pas en faire. Un propos aussi sommaire peut faire illusion tant que la pratique reste faible : son accroissement, sa diversification montrent que le risque qui l'accompagne ne concerne pas seulement ceux qui, après tout, l'ont choisi, mais, de plus en plus, et de plus en plus grièvement, les piétons, ces usagers vulnérables qui n'ont rien demandé, et espéraient au moins circuler paisiblement sur les trottoirs, ces espaces censés leur être réservés. Que leur situation se dégrade encore plus, et on voit mal pourquoi il en irait autrement, et il sera évidemment très intéressant d'observer les réactions, dans les discours, et dans les actes, des parties concernées et, en première ligne, des pouvoirs publics.

jeudi, novembre 22 2018

jaunes

La très longue histoire des révoltes fiscales françaises, auxquelles Charles Tilly consacre une large place dans son ouvrage classique, La France conteste, connaît donc aujourd'hui un épisode inédit, qui fait intervenir de nouveaux acteurs avec, en termes de mobilisation, si l'on regarde les choses avec une petite connaissance de l'analyse des mouvements sociaux, un succès impressionnant. Car, même dans un pays où, plus que beaucoup d'autres en Europe, la revendication échappe rarement au détour de la rue, convaincre autant d'individus de passer de la récrimination à l'action, de la protestation verbale à l'occupation du terrain, ne va pas de soi, et d'autant moins lorsque, comme c'est ici le cas, l'initiative cumule les handicaps.

Celle-ci, en effet, se singularise d'abord par son absence de structuration préalable, puisqu'aucune organisation revendicative établie, syndicale ou autre, ne participe à la préparation de l'événement. Plus encore, elle devra se passer du soutien des quelques spécialistes du mode d'action envisagé, occupation de points stratégiques sur le réseau routier ou ralentissement de la circulation sur les grands axes. Coutumières de ce genre de répertoire ni les organisations de camionneurs, ni la fédération des motards grognons ne participeront en tant que telles au mouvement. Enfin, elle devra, en un temps très bref, rassembler suffisamment de volontaires pour faire de la journée inauguratrice de la contestation un succès.
Quand bien même il ne s'agissait au départ que d'y consacrer son samedi, réussir à mobiliser aussi rapidement autant d'anonymes relève de l'exploit. Sans doute, d'ailleurs, une analyse ethnographique de la mobilisation relèverait-elle nombre de socialisations préalables, comme autrefois chez les fondateurs de la FFMC, souvent venus des moto-clubs pirates. Au moins, pour réconforter l'analyste désemparé devant tant d'infractions aux théories de l'action collective, ce mouvement naît-il grâce à l'indispensable élément déclencheur, seul en mesure de cristalliser un mécontentement latent. En l'espèce, il s'agit de cette brutale hausse du prix des carburants qui fait suite à une longue phase de repli des prix du pétrole, hausse amplifiée par une taxation présentée comme vertueuse, laquelle permet à son tour de désigner le coupable le plus universel puisque responsable par défaut de tous les maux, l’État.
Confus, désorganisé, contradictoire, ce mouvement rappelle dans son mode d'action jusqu'au-boutiste, majoritairement illégal et potentiellement violent, dans sa composition sociale, dans son répertoire d'action, dans sa géographie même, ces protestations d'ouvriers bloquant leurs usines, lesquelles constituent souvent le seul employeur industriel d'une ville isolée, tout en menaçant, faute d'accéder à leurs revendications impossibles à satisfaire, de tout faire sauter. Sauf que les protestataires du week-end ne sont plus quelques centaines mais, au pic de la mobilisation et selon la police, 280 000.

La pire des politiques, pour un pouvoir confronté à une telle opposition, massive, brutale, aux développements imprévisibles, et dont on peut mesurer l'efficacité en dénombrant les ronds-points bloqués, les camions immobilisés, les zones commerciales désertées serait de faire le dos rond, d'attendre que ça se tasse tout en laissant la police, ici et là, rétablir provisoirement l'ordre, de compter sur l'offensive précoce du général hiver pour renvoyer les occupants dans leurs foyers. C'est pourtant bien ainsi que, pour l'heure, il réagit.

C'est que le gouvernement avait un plan, celui, dit-il, de réussir la transition énergétique, qu'il présente comme une espèce d'obligation sacrée, une lutte pour que cette fin de l'histoire-là soit enfin définitive, plan assorti de promesses, de petits cadeaux et de jolies images. Et, affirme-t-il, il s'en tiendra fermement à sa feuille de route. Or, ironiquement, la justification essentielle de ce plan, l'impérieuse diminution des émissions de dioxyde de carbone se trouve, dans le cas particulier d'un des pays les plus vertueux de l'OCDE, simplement, vaine. On l'a déjà dit, lorsqu'on ne représente même plus 1% des émissions mondiales de CO2, les efforts ne sont plus à faire ici, mais chez les voisins. S'il existe une technologie à abandonner aussi tôt que possible, c'est le charbon et pas le diesel. Et si le levier de la fiscalité conserve un intérêt, c'est pour inciter à l'économie face à la diminution des ressources en général et du pétrole en particulier, diminution inévitable mais ni linéaire ni programmable. Un effort à poursuivre sur le long terme, des paliers faibles et progressifs, une politique stable, une visibilité permettant à chacun de faire ses arbitrages sans craindre d'être pris au dépourvu par les caprices des puissants, en somme exactement le contraire de la politique actuelle qui joue d'un côté la conversion à marche forcée vers ce mirage du tout-électrique qui pour l'heure vit essentiellement de subventions, et de l'autre la fin du moteur thermique, illusion aussi impraticable que socialement dommageable du fait de ses multiples effets de composition, lesquels toucheront massivement et de façon répétée les plus faibles.
Mais sans doute est-il bien plus facile de contraindre ses propres citoyens que les entreprises de son premier partenaire européen, lesquelles profitent sans complexe de tarifs préférentiels sur une électricité sale. Prêtes à renoncer au principal atout énergétique du pays au nom d'on ne sait quel fétichisme de la promesse à tenir, fût-elle absurde, les politiques menées en France depuis vingt ans méprisent la réalité, qu'elle soit technique, économique ou sociale. Avec cette révolte aussi soudaine qu'inédite, la réalité a commencé à se venger

jeudi, mai 31 2018

avionneur

Le décès de Serge Dassault, mort à la tâche à l'âge respectable de quatre-vingt treize ans, s'accompagne de commentaires souvent peu amènes, pointant pour l'essentiel les petits soucis judiciaires qui ont perturbé sa tardive et modeste carrière politique, réduisant son rôle à celui d'un héritier de la fortune paternelle et, accessoirement, stigmatisant par principe son activité à la tête de Dassault Aviation. Car quand bien même elle tirerait aujourd'hui l'essentiel de ses revenus de la production d'avions d'affaires, l'entreprise conserve une activité plus ancienne, et plus cyclique, qui la voit poursuivre le développement cette longue lignée d'avions de chasse qui a fait sa célébrité : pour certains, cela suffit à ranger son président dans la détestable catégorie de ces gens promis à un cercle particulier de l'enfer, et qu'ils qualifient sans détours de marchands de canons.

Incontestablement, Serge Dassault n'était pas un homme du XXIème siècle. De fait, sa carrière professionnelle, entamée en 1951 après avoir fait l'X et Sup'Aéro, se confond avec l'histoire de cette industrie de l'air et de l'espace qui reste l'un des rares avantages compétitifs dont ce pays dispose encore aujourd'hui. Pourtant, au lendemain de la Seconde guerre mondiale, après cinq ans d'occupation, il ne restait rien d'un secteur qui n'avait jamais brillé par son inventivité, et ne disposait alors que de maigres atouts, la disparition de ses concurrents italien et germanique, les quelques ingénieurs allemands laissés de côté par les soviétiques et les américains. En d'autres termes, sa fortune actuelle doit tout aux choix fait dans ces années 1950 et 1960, fruits à la fois d'expérimentations invraisemblablement risquées, et de décisions politiques et techniques qui se sont, souvent bien plus tard, révélées, dans tous les sens du terme, payantes. Ces choix, par ailleurs, avaient comme point commun de constituer autant de paris, allant souvent contre les doctrines en vigueur, ce qui, au fond, dans un environnement compétitif qui se passe très bien de lui, représente pour un outsider sa seule chance de succès.
Pour Dassault, dont les affaires avaient modestement repris après guerre grâce à un petit avion de transport, l'instant décisif viendra avec la conception d'un chasseur bi-sonique bien plus polyvalent que ses adversaires britanniques ou américains, à l'époque où l'on attendait simplement d'un intercepteur qu'il lance à haute altitude un unique missile chargé d'abattre un seul bombardier stratégique soviétique, cahier des charges fort peu réaliste et pour le moins restreint. La diffusion intercontinentale du Mirage III générera un capital technique et symbolique dont, aujourd'hui encore, l’entreprise, en partie, vit. Pourtant, la diversification viendra assez vite, avec d'abord le développement de l'aviation d'affaires, puis la création de filiales répondant à des besoins annexes.
Ainsi, le département électronique interne, concevant d'abord des radars embarqués, puis ensuite un tas d'autres choses, deviendra en 1962 une société distincte dont Serge Dassault prendra ensuite la tête. Et en 1981, autour de CATIA, le logiciel de CAO maison, Dassault Systèmes verra le jour avec, précisent Les Échos, un effectif de cinq ingénieurs. Aujourd'hui, l'entreprise n'est pas seulement le premier acteur mondial du secteur : dans un domaine qui a si souvent bénéficié de l'attention étouffante et inconstante de l’État, qui a vu tant de projets grandioses s'effondrer sans qu'aucune leçon ne soit tirée de leur échec, elle reste le seul éditeur français de logiciels de dimension internationale.

Ne rien retenir de cette aventure revient à considérer le monde d'aujourd'hui comme donné, existant tel qu'il est par la volonté d'on ne veut savoir quel bon ou mauvais génie, alors qu'il est le fruit d'une histoire complexe et de contingences variées. Telle est, sans doute, la propriété de la jeunesse, et de l'ignorance. Un peu comme avec le plan que suivent toutes les bibliographies de personnages politiques dans Wikipédia, lesquelles détaillent successivement la formation de l'individu en question, sa carrière d'élu, et ses ennuis judiciaires réels ou supposés, tout se passe comme si seule comptait désormais une sentence morale décidée par des gens qui n'ont aucune autorité pour la rendre, ce dont ils se passent fort bien, tout en produisant des jugements privés de pertinence, ce qui ne doit guère les gêner. Ainsi, mettre en œuvre l'automatisme qui propulse Serge Dassault dans le clan des marchands d'armes ne présente aucune difficulté. S'interroger sur le destin des chars Leclerc, produits dans les arsenaux d’État, vendus aux Émirats arabes unis et engagés par ceux-ci dans les combats urbains de la guerre civile au Yémen serait sans doute, moralement, plus utile mais, techniquement, plus complexe et, narcissiquement, moins rémunérateur.
L'époque n'est certes plus à l'homo faber. Mais l'héritier sera bien plus le donneur de leçons qui vit dans ce monde efficace et confortable, mais pas indestructible, auquel il n'a nullement contribué, conçu et reconstruit après la Seconde guerre mondiale par les ingénieurs des grands corps techniques et qui, au nom de sa vaniteuse morale d'instituteur, s'emploie quotidiennement à le démolir sans rien avoir à mettre à sa place.

lundi, février 26 2018

rageux

Parmi tant d'autres points significatifs, le récent jugement dans lequel le Tribunal administratif de Paris annule la décision du Conseil de Paris fermant à la circulation des véhicules motorisés la section centrale de la voie Georges Pompidou, sur les quais de la rive droite de la Seine, offre à l'observateur averti l'occasion d'une petite spéculation. On peut en effet lire ce jugement à l'envers, en ce qu'il retrace le cheminement d'une décision politique vers sa traduction réglementaire, et la commande faite à l'administration municipale de trouver de quoi fonder en droit une décision déjà prise. Ce n'est pas faire injure à cette administration que de constater qu’elle a échoué, d'autant que l'on ne prend guère de risque à parier qu’elle avait prévenu sa hiérarchie de la légèreté de ses motifs, et du risque encouru si, d'aventure, un grincheux venait à contester cette fermeture devant la justice administrative.

Aussi la réaction virulente de la municipalité parisienne recèle-t-elle un véritable potentiel comique, avec ce long cri d'indignation dans lequel elle mobilise toutes les ressources de son arsenal rhétorique, tout en démontrant une fois de plus son incomparable dextérité dans l'art raffiné du bonneteau statistique. Faute de place, on se contentera de commenter deux points de cet argumentaire, avec d'abord ce qui a trait à la pollution atmosphérique. Au passage, on remarquera que la Mairie fait ici preuve d'une rare sollicitude à l'égard de sa banlieue, puisqu'elle ne fait aucune distinction entre Parisiens et Franciliens, les données d'Airparif auxquelles elle se réfère couvrant toute l’Île-de-France. Il faudra un esprit singulièrement mesquin pour faire remarquer que le seul territoire municipal jouit d'une qualité de l'air systématiquement meilleure que celle de la région dans son ensemble.

Cette réponse à une décision de justice détaillée sur dix-sept pages pourrait difficilement adopter un format plus opposé. On se retrouve face à une série de vignettes exposant un court slogan et un chiffre choc, renvoyant en annexe à une page complémentaire qui fonctionne exactement de la même manière. Il s'agit moins, en somme, d'argumenter, que de fournir à ses troupes de quoi nourrir leur activité sur un célèbre réseau social. Malgré tout, on relève un lien qui pointe vers le site d'Airparif, la seule autorité en la matière, et en l'espèce vers le bilan 2015 de l’association.
Trois millions de Franciliens, nous dit la Mairie, respirent un air pollué : on se demande donc d'où sort ce chiffre puisque, en première analyse, Airparif n'en compte que la moitié. Il se trouve, de plus, que ce rapport, on l'a analysé lors de sa publication, voilà bientôt deux ans. Dans l'éventail des polluants contrôlés, le chiffre choisi pour faire peur fait référence au dioxyde d'azote, une substance qui n'a plus déclenché d'alerte à la pollution à Paris depuis vingt-et-un ans, et plus précisément au dépassement de la valeur limite annuelle, qu'aucune métropole européenne ne respecte. Il aurait été plus pertinent, et plus honnête sans doute, de s'en tenir aux particules fines, dernier polluant vraiment problématique. Hélas, nous dit Airparif, elles n'affectent plus aujourd'hui que 300 000 Franciliens, ce qui, immédiatement, devient bien moins spectaculaire.
Étrangement, la Mairie a par ailleurs choisi d'ignorer l'édition 2016 du même rapport, pourtant publiée en juin dernier. Il est vrai que, dans celle-ci, la quantité de Franciliens soumis à ces excès particulaires est tombée à 200 000.

Mais si la Mairie réagit avec une vigueur un peu inquiétante à, il semble utile de le rappeler, une décision de justice, c'est sans doute à cause des considérants 14 à 17 du Tribunal administratif, lesquels mettent en pièces la notion supposée justifier scientifiquement son action, l'évaporation. Entre autres méchancetés, le tribunal fait un peu d’épistémologie, rappelant qu'une collection de cas particuliers ne saurait suffire à fonder un concept scientifique, un peu de statistique, jugeant qu'un écart de un à quatre entre trafic estimé et comptabilisé était quand même un poil excessif, et un peu de géographie, considérant que limiter l'étude d'impact à une zone centrée sur la voie en question et large de 200 mètres ne permettait pas de pleinement apprécier les effets d'une mesure qui s'exercent jusqu'à l'échelon régional.

Et c'est bien là que se situe l'enjeu fondamental de l'affaire, dont l'importance déborde largement du territoire concerné, et ne saurait être réduite au combat entre une capitale de gauche et une région de droite. Installée sur une emprise qui, comme le rappelle le Tribunal, reste toujours la propriété du port autonome de Paris même s'il n'en a plus l'usage, la voie Georges Pompidou assurait une liaison directe entre banlieues ouest et est, et réduisait la capitale à un simple rôle de transit. En d'autres termes, elle lui imposait une servitude dont bénéficiaient essentiellement des banlieusards. D'une manière qui vient d'être déclarée illégale, la Mairie a donc décidé de couper cette liaison. L'évaporation du trafic, cette notion quasi-magique, moralisatrice, puisqu'elle dénie aux usagers motorisés de la voirie leur droit légitime à l'employer, et autoritaire, puisqu'elle leur laisse la charge de se débrouiller autrement et d'aller n'importe où, mais pas ici, se présente ainsi telle qu'elle est, un abus de pouvoir. Qui se soucie, après tout, de la manière dont vont se comporter ces banlieusards, qui trouveront sûrement un moyen de passer. Par les égouts, au besoin.
Plus aristocratique que jamais, la municipalité parisienne livre ainsi sa conception du rôle d'une ville située au centre d'une métropole mais bien décidée à s'affranchir de toutes les contraintes qui accompagnent nécessairement sa position géographique, aussi bien que son insertion dans un espace politique et économique plus vaste. Illustré de magnifiques clichés opposant, littéralement, le jour à la nuit, l'argumentaire municipal confirme si besoin était le destin qui attend, sinon toute la capitale, du moins ses arrondissements centraux, celui d'être le réceptacle à touristes d'une ville-musée, construite et gérée dans le mépris le plus complet de tout le reste, y compris le simple respect de l’État de droit.

jeudi, janvier 11 2018

80

À un léger détail près, on pourrait s'épargner la peine de commenter ce récent Comité interministériel de sécurité routière, et se contenter de recycler le billet écrit voilà plus de deux ans, lorsque cette cérémonie s'était tenue pour la dernière fois. Car, du Premier ministre au ton sévère dénonçant une situation inacceptable au menu détaillant l'habituel catalogue de vingt mesures, des appels à une mobilisation citoyenne déjà cent fois lancés et effectifs dès 1984 avec l'initiative REAGIR de Pierre Mayet au serpent de mer ici incarné par l'éthylotest anti-démarrage, on cherchera en vain dans ce programme la trace d'un semblant d'originalité. Franchement, ça lasse. Le cumul d'inepties dépassant significativement celui de la session précédente, on en vient à plaindre sincèrement les fonctionnaires de la DSCR, qui ont sûrement payé de longues nuits sans sommeil leur chasse aussi désespérée qu'infructueuse aux idées neuves. Par simple charité, on retiendra malgré tout l'attention accordée aux piétons, et en particulier la verbalisation des refus de priorité dont ils sont victimes, et on se réjouira, en tant que motard, d'être enfin autorisé à allumer ses feux antibrouillard quand la visibilité est mauvaise, un équipement dont, malgré des décennies de pratique, on ignorait totalement l'existence.

Mais il y a un symbole, et d'importance. Pour la première fois en quarante ans, puisque la limitation des vitesses aujourd'hui en vigueur sur le réseau secondaire hors agglomérations date de 1974, l’État s'attaque à l'immuable, et réduit de 10 km/h la vitesse autorisée. Tout, dans cette décision, mérite analyse, tant elle est caractéristique de la façon dont la puissance publique décide et agit, de la manière dont elle se justifie et, même, de ce à quoi elle croit.

Depuis peu, la mécanique simpliste de la sécurité routière affronte un obstacle : la courbe de la mortalité, son but, sa fierté, son unique preuve d'efficacité, ne baisse plus. Pour les automobilistes en particulier, elle aurait même retrouvé une légère hausse. Un simple coup d’œil sur les données publiées par les principaux pays européens montre pourtant une tendance partout à peu près identique  : une baisse de moins en moins marquée de la mortalité routière au fil du temps, qui débouche sur un plateau à partir de 2010, avec parfois de légères hausses comme pour ce pays qui vaut comme un modèle de vertu, la Suède. En d'autres termes et en première analyse, si on atteint, ici et ailleurs, une limite, c'est celle d'une politique conduite à l'identique depuis quarante ans. Alors, il ne serait pas superflu, en particulier pour un pouvoir tout neuf, de prendre le temps de la réflexion.
Mais en ce début d'année, sans même attendre les quelques semaines nécessaires à la consolidation du bilan 2017, on agit. On le fait en prenant comme justification une expérience menée sur quelques tronçons de route, dont la validité semble douteuse, et dont les conclusions restent secrètes. On le fait en s'aidant de cet univers para-scientifique aussi rassurant que fictif qu'on appelle l'accidentologie, avec ses lois éternelles puisque mathématiques, lesquelles s'appuient sur de courtes expériences naturelles conduites à la fin des années 1970 dans un seul pays, et sur les véhicules d'alors. On le fait, enfin, en allant au plus court et au plus conforme, et en évitant surtout de s’intéresser au détail. En refusant de voir le conducteur tel qu'il est, un individu par définition adulte, formé plus ou moins bien, plus ou moins expérimenté et apte à réfléchir avant d'agir, en ayant choisi de le surveiller grâce à des automates, on a fermé toutes les pistes, sauf celle que l'on emprunte en resserrant la ceinture d'un cran.

Pourtant, la sécurité routière, avec son appareil statistique qui n'est jamais qu'une grosse machine à réduire drastiquement la complexité infinie d'un réel, par définition, accidentel, et à homogénéiser ce qui n'est qu'exception, offre malgré tout, dans ses bilans annuels, matière à réflexion. Ceux-ci montrent, par exemple, que la mortalité des automobilistes découle pour moitié d'accidents impliquant des véhicules seuls. C'est le cas de la surmortalité des jeunes adultes les samedi et dimanche, tôt le matin, ce phénomène que l'on appelait autrefois à Bruxelles la saturday night fever, qui conjugue alcoolisation prononcée et vitesse très supérieure aux limites. Dans des situations de cet ordre, on a du mal à se représenter l'efficacité de la nouvelle règle.
Mais, plus encore, il se pourrait qu'elle se montre contre-productive. Car elle va avoir un effet inédit et négligé, celui d'annuler la différence de vitesse dont bénéficiaient les usagers par rapport aux conducteurs d'un véhicule auquel la politique de sécurité routière ne s'est jamais intéressée, le poids-lourd. En 2016 nous dit le bilan de l'ONISR, 1 760 automobilistes sont décédés dans un peu plus de 46 000 accidents. Moins de 3 000 accidents ont impliqué des poids-lourds  ; pourtant, 493 personnes ont été tuées dans de telles circonstances, dont 438 n'étaient pas dans la cabine du camion. L'énergie cinétique ne met pas seulement en jeu la vitesse, mais aussi la masse ; et le véhicule le plus massif se montre bien plus dangereux que tous les autres. Dans la nouvelle configuration mise en place sur les routes secondaires, il ne sera même plus possible de s'éloigner légalement de ce danger. Qu'est-ce qui pourrait mal se passer ?

Cette première incursion du nouveau gouvernement sur un terrain neuf vaut comme une forme de renoncement : face à un problème à la fois complexe et secondaire, on choisit la solution simple, celle du conservatisme. Et l'affaire présente surtout un intérêt politique, avec la vigueur étonnante de l'engagement du Premier ministre. On avait pris l'habitude de voir la sécurité routière comme une sorte de cause occasionnelle, mise en avant au début des années 2000 lorsque la forte baisse de la mortalité valait comme preuve d'efficacité de l'action publique, et apportait une rémunération politique. Lisible dans la périodicité de plus en plus lacunaire des CISR, la stabilisation des années 2010 avait ensuite incité les politiques à se montrer bien plus discrets. Il y a sans doute, dans cet engagement, un peu d'imprudence. Et, si jamais le bilan 2018 ne montre pas ces 150 vies d’automobilistes sauvées sur les routes secondaires, il y aura des comptes à rendre. En attendant, on se permettra de conclure en apportant sa contribution à l'édifice commun par une modeste question. On dénombre en France environ 2,8 millions de motocyclistes, dont un peu plus de 600 sont tués chaque année sur les routes. En Espagne, on recense de l'ordre de 2,8 millions de motocyclistes. Chaque année, un peu plus de 300 sont tués sur les routes. Pourquoi ?

jeudi, novembre 23 2017

lehman moment

Anticipons un brin. La semaine prochaine, tenant compte de la position unanime des organismes chargés de veiller sur la santé publique, la Commission européenne refusera de prendre la décision qui, pourtant, s'impose, prolonger pour dix ans l'autorisation donnée aux agriculteurs d'utiliser l'herbicide le plus répandu sur la planète, le glyphosate. L'organe de décision de l'Union choisira sans doute, comme souvent, d'en faire le moins possible. Et l'on ne saurait lui donner tort tant, dans cette énième réinterprétation du mélodrame de l'Union divisée, la Commission joue encore une fois le rôle ingrat du brave type, volontariste, sincère, mais un peu simplet, qui veut à tout prix réconcilier les familles divisées. La dernière ayant impérativement lieu le 15 décembre, il ne lui reste plus beaucoup de temps pour mettre en place l'un de ces fameux compromis qui ont fait sa réputation, lequel se traduira sans doute par une reconduction a minima, pour une période de trois à cinq ans.
Donnée pour la première fois en 2002, traitant d'un sujet accessible à un nombre limité de spécialistes, la pièce a pourtant connu un énorme succès public. Une pétition réclamant l'interdiction du glyphosate a ainsi obtenu le soutien de plus d'un million de citoyens européens. On espère que, en accord avec leurs nobles principes, les signataires auront la décence de se procurer une binette, et de mettre leur force de travail à la disposition de ces agriculteurs qu'ils souhaitent priver de leur herbicide préféré. N'ayant qu'une appétence limitée pour le ridicule, et face à un domaine dont on ignore tout, on se gardera bien de prendre un quelconque parti. On se contentera d'analyser brièvement la mécanique qui a produit pareil résultat, en s'appuyant sur des éléments facilement accessibles.

Et son fonctionnement peut se résumer de la façon la plus simple, puisqu'il tient en une unique phrase, reprise à l'envie par la presse grand public, y compris dans un pays peu concerné par les décisions de l'Union européenne : " l'Organisation Mondiale de la Santé a classé le glyphosate comme cancérogène, il faut donc l'interdire." Or, il se trouve que cette assertion, dans sa prémisse, est fausse, et, dans sa conclusion, dépourvue de sens. Et pour s'en convaincre, il n'est nul besoin de chercher des preuves au-delà de celles que fournit l'OMS elle-même.

Dans un court document destiné au grand public, l’organisation explique sa méthode, distinguant deux notions souvent confondues, danger, et risque. Avant qu'une substance ne soit mise sur le marché, l'OMS, ou l'une des agences spécialisées qui lui sont associées comme le CIRC, procède à une classification préalable qui tente, sur la base de la littérature disponible, d'estimer s'il y a des raisons de penser que le produit en question présente un danger pour les êtres humains. En ce qui concerne plus particulièrement le cancer, on voit que l'agence ne chôme pas et que, sur les 1003 suspects examinés à ce jour, un seul a, sous réserves, été mis hors de cause.
On conçoit qu'une procédure qui ne trouve que des coupables ne soit pas d'une grande effectivité ce pourquoi, dans un second temps, un groupe d'experts se réunit pour évaluer le risque que représente la molécule en question. Pour celle qui nous intéresse, il a été jugé que, dans son utilisation normale, elle ne posait pas de problème particulier. S'agissant d'un produit employé depuis quarante ans, une telle conclusion n'étonnera que les hypocrites, auxquels on rappellera que la population exposée se compose quasi-exclusivement d'agriculteurs.
La très longue liste des cancérogènes avérés et probables qui, outre les coupables habituels en libre circulation pour la population adulte, l'alcool et le tabac, comprend le café, la viande rouge, les poussières de bois ou de cuir, voire des sources vraiment très difficiles à contrôler telles le soleil ou les champs magnétiques ou, pire encore, le "métier de peintre", cause de "leucémie de l’enfant du fait d’une exposition maternelle" montre par ailleurs combien l'association pesticide-cancer-interdiction relève d'un comportement pavlovien. Tout cela, au fond, n'est peut-être qu'un complot de la presse généraliste, qui viserait à réhabiliter les vieilles théories behaviouristes du stimulus-réponse autrefois attachées à la psychologie sociale, et pour lesquelles l'être humain possède plus ou moins l'intelligence d'une souris.

Que la grande presse s'adresse à son auditoire comme si son niveau d'éducation n'avait pas dépassé le stade de l'école primaire n'a aujourd'hui plus rien de surprenant. Que les marchands de peur tirent profit de l'ignorance généralisée non plus. Mais que, en dépit de l'évidence que la Commission rappelle, les États membres, occupés, pour l'essentiel et comme toujours, par de vulgaires petits calculs politiciens nationaux, refusent de prendre la décision qui s'impose entraîne une conséquence redoutable. Car, alors, l'édifice de l'expertise scientifique s'effondre. Les avis argumentés des agences nationales comme internationales qui analysent soigneusement chaque nouvelle molécule avant qu'elle ne soit employée dans l'espace public, et quand bien même leurs conclusions restent, en bonne logique scientifique, soumises à ré-appréciation, n'ont plus aucune importance, puisqu’une coalition d'activistes suffit à les invalider.
On assiste bien à un moment Lehman, cet instant où, parce que les autorités en ont décidé ainsi, le terrain se dérobe, les certitudes disparaissent, et la construction la plus sûre, celle que l'on croyait à l'abri de n'importe quel aléa, ne vaut plus rien. Dans une autre partie du monde organisé, régulé par des institutions rationnelles et publiques qui disposent seules d'un pouvoir de décision, on revit ce moment d'effondrement où, dans la panique, les propriétaires d'actifs financiers ont décidé de vendre, tout, et à n'importe quel prix, et que l'on appelle une capitulation.

jeudi, juin 29 2017

ennemi

Les hostilités ont démarré avant même l'élection présidentielle, avec ce billet d'un journaliste et documentaliste, devenu depuis lors député sur la liste de la France Insoumise. Le quotidien du soir n'ayant pas pour habitude de laisser un accès en ligne gratuit aux textes qui ne lui ont rien coûté, impossible de recenser avec exactitude les occurrences, sous des formes variées, de ce terme qu'il scande dans son libelle, haine. Ensuite, la vague a enflé, produisant par exemple cet entretien déconcertant d'une sociologue émérite, ancienne élue au Comité d'hygiène et de sécurité de feu l'IRESCO. Apparaissent alors des termes inédits au contour vague, tel cette Macronie qui visiblement désigne, à droite aussi bien qu'à gauche, un objet d'exécration. Les positions se solidifient, les certitudes s'ancrent, tout un processus de production du réel se met en place, et il ne peut qu'interloquer un esprit rationnel puisqu'il reste, pour l'heure, par définition, totalement fictif.

Qu'ont donc fait de si grave un Président tout juste élu et une majorité parlementaire essentiellement composée d’inconnus sans doute avant tout préoccupés de l'apprentissage de leur nouveau métier ? Qu'y a-t-il de tellement révoltant dans la personne même d'Emmanuel Macron ? Du portrait un poil allusif qu'il donne de lui-même, on retient des traits finalement assez courants aux sommets de l’État. Fils de notables provinciaux, énarque, inspecteur des Finances, passé chez Rotschild & Cie où il s'occupait du quotidien des banques d'affaires, les fusions-acquisitions, il rejoindra ensuite le secrétariat général de l’Élysée avant d'être nommé ministre de l’Économie. En somme, le parcours d'un jeune homme brillant, semblable à d'autres, rare par définition mais, dans sa singularité, à l'intérieur de la haute fonction publique, assez habituel.
En fait, ce qui le distingue des autres, de ses concurrents à la présidentielle, c'est sa jeunesse, sa conversion à une carrière politique, et les implications de ces deux propriétés. François Fillon, Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon, dignes représentants de la manière traditionnelle de faire de la politique, ont depuis toujours été des professionnels. Comparativement peu voire très peu diplômés puisque le premier a abandonné une thèse en cours là où les deux autres n'ont obtenu qu'une simple licence, ils s'opposent ainsi au premier de classe qui, entre Henri IV, Sciences Po et l'ENA a trouvé le temps, en échouant à l'ENS, de poursuivre des études de philosophie jusqu'au DEA. Là où Benoît Hamon a suivi la filière de formation propre au Parti Socialiste, l'UNEF, puis le Mouvement des Jeunes Socialistes qu'il a présidé, les deux autres ont été choisis par leurs patrons respectifs, Joël Le Theule, mort prématurément alors qu'il était ministre de la Défense, Claude Germon, député de l'Essonne. On comprend toute la frustration qu'entraîne, après une vie entière de dur labeur militant, le fait de se retrouver doublé dans l'ultime ligne droite par un nouveau venu, fondateur de son propre mouvement et porté là par un concours de circonstances qui lui dégage un vaste espace dans un territoire délaissé, le centre, espace qu'il se trouve seul en mesure d'occuper.
Facile, dès lors, de stigmatiser celui qui justement ne respecte pas la procédure usuelle, d'en faire, pour reprendre les assommants parallèles de ces éditorialistes qui veulent tout faire rentrer de force dans une matrice d'ancien régime, un usurpateur. Rarement aura-t-on connu une telle détestation, un semblable procès en légitimité instruit contre un président, où l'on additionne les pourcentages au dixième près, où l'on recompte méticuleusement les voix qui se sont portées sur Emmanuel Macron tout en ne devant pas être considérées comme lui étant acquises. En 1981, la première élection de François Mitterrand a certes déclenché des réactions similaires, mais les attaques venaient alors d'un seul côté. Sans doute est-ce le propre d'un président centriste que de devoir subir des assauts sur ses deux flancs.

Mais la clé de l'histoire tient peut être dans la jeunesse, qui porte au pouvoir un quadragénaire. Un jour, des historiens s'intéresseront sûrement à ce processus d'aggiornamento qui, chaque fois en fonction de calendriers, de modalités, d'équilibres particuliers et sous la pression de circonstances par définition spécifiques, a vu une large fraction des pays européens s'adapter à la situation nouvelle née des divers chocs subis depuis le début des années 1980, et qui leur ont permis de trouver une trajectoire soutenable en matière de déficits publics, de chômage, de croissance, voire même de sécurité de leur système bancaire. Qu'il se soit déroulé sans grand drame dans l'Allemagne de Gerhard Schröder, ou de façon catastrophique dans l'Espagne d'après 2008, presque partout, cet aggiornamento a eu lieu. Et le dernier carré des résistants ne comprend plus guère que deux membres, l'Italie et la France.
L'accueil enthousiaste que les instances internationales, dirigeants, hauts fonctionnaires, presse ont réservé à Emmanuel Macron, sur l'air sans doute très prématuré du enfin la France se décide à bouger montre à quel point les premiers arrivés sont fatigués d'attendre les retardataires. Pour l'heure, on ignore toujours s'il se passera quelque chose, quoi, ou comment. Mais on ne peut nier qu'avec ce président et sa majorité parlementaire, la probabilité d'un changement significatif soit élevée. On comprend que, pour ceux qui, sans doute à raison, pensent avoir plus à y perdre qu'à y gagner un tel risque doive être combattu avec la plus grande fermeté.

mercredi, mars 8 2017

ladri

Le 23 février dernier Rodrigo Rato, figure du Parti Populaire de Mariano Rajoy, mondialement connu pour avoir présidé le FMI entre 2004 et 2007, était condamné à quatre ans et demi de prison. Il payait ainsi les coupables largesses dont il avait bénéficié lorsqu'il était, de 2010 à 2012, à la tête de Bankia, une entité financière un peu spéciale à laquelle on a déjà eu l'occasion de s'intéresser. En ces temps particulièrement troublés, cette information n'a guère suscité d'intérêt de ce côté des Pyrénées. Elle aurait même pu passer totalement inaperçue si la comparaison obligée avec les ennuis judiciaires qui affectent d'autres personnalités bien connues du même FMI n'avait déclenché une vague de schadenfreude qui a éclaboussé jusqu'à la BBC. Le procès dont il est question, et qui met en cause pas moins de soixante-cinq prévenus, va pourtant bien au delà de l'anecdote croustillante. Hélas, malgré de longues recherches, la pêche aux informations exploitables se révèle bien maigre. On aura rarement autant regretté de ne pas être hispanophone. Mais c'est comme ça.

Au cœur de l'affaire, un système de cartes de paiement clandestines attribuées aux administrateurs de Bankia. Celles-ci leur permettaient, de façon semble-t-il totalement discrétionnaire et, il est à peine nécessaire de le préciser, sans rien déclarer au fisc, de financer sans retenue leurs menus plaisirs. Le Guardian livre ainsi une courte liste et des montants en cause, dont le total atteint la somme respectable de 12 millions d'euros, soit de quoi faire passer n'importe quel parlementaire français pour un tout petit joueur, et des motifs de dépenses, des dîners, du vin, des voyages, tout ce qui permet en somme à des décisionnaires surchargés de s'accorder de bien légitimes moments de détente. Et pourtant, il manque l'essentiel.
Car, loin d'être réservées au seuls cadres du Parti Populaire au pouvoir, ces libéralités profitaient à l'ensemble des administrateurs de la caisse d'épargne. Et ceux-ci représentaient tout le spectre des partis traditionnels, mais également les confédérations syndicales. Là, hélas, les données manquent, mais on peut au moins citer le cas de José Moral Santín, co-fondateur en 1986 d'Izquerdia Unida, parti issu, comme son nom l'indique, d'une scission fondamentaliste du Parti Communiste de Santiago Carillo, président entre 1991 et 1995 de Telemadrid, la chaîne de télévision de la communauté autonome madrilène, puis vice-président de Caja Madrid, la caisse d’épargne qui donnera naissance en 2010 à Bankia et qui aurait déboursé sur le compte de Bankia un total de 365 000 €.

Toujours accessible sur le site des Échos, un article de Jessica Berthereau daté de juin 2012 exposait les spécificités de ces structures, et en particulier leur grande dépendance au personnel politique. Avec l'autonomie régionale consolidée durant les années 1980, un vaste champ d'action s'est ouvert aux élus, leur permettant de contrôler les organismes de crédit, mais aussi ces chaînes de télévision dont certaines ressemblent plus à un groupe audiovisuel qu'à la station régionale de France 3, et d'en tirer tous les avantages matériels et symboliques que l'on peut imaginer.
Il reste un dernier chapitre à écrire, celui de l'euphorie immobilière des années 2000, cette époque prodigieuse où l'Espagne coulait plus de béton qu'aucun autre pays européen, et dont rend compte un article de Julie Pollard publié fin 2007, soit juste avant le grand saut. C'est que, comme on le sait, les histoires d'argent facile finissent toujours mal.

Mais on connaît la suite : les procès, les commissions d'enquête, et la disqualification de structures politiques qui affrontent aujourd'hui de nouveaux concurrents, les gauchistes de Podemos, le centristes de Ciudadanos. La révolte populaire, le discrédit qui frappe la classe politique traditionnelle et l'apparition chaotique d'une offre nouvelle rappellent nécessairement un précédent, lorsque, voilà déjà un quart de siècle, des citoyens italiens en colère accueillaient aux cris de ladri ! les caciques des partis d'alors, Démocratie chrétienne ou Parti socialiste, leur jetant de la menue monnaie à la figure. Vingt cinq-ans et un Silvio Berlusconi plus tard, on peut raisonnablement douter que l'Italie s'en porte beaucoup mieux. L'Espagne, elle, parvenue à la fin de son aggiornamento économique sans qu'il ait été nécessaire de bouleverser ses institutions, pourra sans doute plus facilement oublier ce moment d'égarement, ce mirage de la richesse infinie qui aveugle les pays qui, comme elle, l'entrevoient pour la première fois.

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