Dans le cadre de ses tentatives répétées pour grignoter quelques fractions de parts de marché à l'imputrescible Jean-Pierre Pernaut en se plaçant encore plus près des gens, le journal de 13 heures de France 2 diffuse depuis peu un reportage hebdomadaire sous forme de feuilleton quotidien. Celui qui vient de prendre fin ce vendredi montrait l'expédition au cours de laquelle des élèves en formation de mécanique au lycée professionnel La Briquerie à Thionville ont remis en état des 4x4 usagés avant, accompagnés par leurs enseignants, de les conduire eux-même à travers le Sahara jusqu'au Niger pour les remettre à l'ONG des Touaregs de la vallée du Tidène. A l'évidence, joindre l'utile à l'humanitaire en triomphant des sables du désert, et arriver à bon port avec presque tout son contingent de véhicules, puisque l'un d'entre eux, boîte de vitesses cassée, sera laissé, une fois la frontière du Niger franchie, aux bon soins d'un artisan local, permettait d'offrir au journal télévisé cette ration d'héroïsme obscur et désintéressé qui fait son pain quotidien.

Pourtant, si l'on analyse le problème avec l'oeil du gestionnaire, on se dit que, une fois les véhicules restaurés ce qui, après tout, devrait suffire à assurer la formation d'élèves en maintenance automobile, il existait ensuite une solution simple et d'usage courant pour les convoyer vers l'Afrique. Il aurait suffit de faire les 200 km qui séparent Thionville d'Anvers, d'embarquer les voitures sur l'un de ces navires que les Grimaldi Lines arment spécialement pour l'occasion et, douze jours plus tard, celles-ci auraient été débarquées à Cotonou où il ne restait plus qu'a prendre la route, traverser le Bénin et une partie du Niger pour arriver à bon port, éviter la casse et, de plus, avec la place restée libre dans les véhicules, apporter quelques suppléments de marchandises au delà des 70 kilos de cahiers et de livres et des médicaments qui ont fait le voyage trans-saharien. Ceci, c'est la solution rationnelle, celle que l'on se doit donc d'utiliser si l'on n'a pas d'autre but que d'être utile aux populations. D'ou l'on conclut nécessairement que toute autre manière de procéder vise en réalité un autre objectif.
Choisir donc, comme ici, de faire le voyage par la route et en équipages, de traverser le désert semble-t-il en négligeant les voies commerciales, démontre sans équivoque que la mission humanitaire ne représentait qu'un objectif secondaire. Il s'agissait bien, pour les professeurs, instigateurs du projet et souvent pilotes des véhicules, et éventuellement pour les élèves, d'organiser leur propre rallye-raid privé avec, tout comme dans le grand, ensablements, bivouacs en plein désert, nuit passées à la mécanique et, très accessoirement, bizutage de la prof de français préposée au pelletage, et fourniture de jolies images et de sentiments forts sans lesquels il aurait été illusoire de penser intéresser la télévision. Les 4x4, déjà plus trés neufs, livrés dégradés par le voyage, et hors d'usage pour l'un d'eux, sont donc arrivés. On espère que les touaregs en auront l'utilité, et on est prêt à parier qu'ils n'ont pas été dupes, et qu'ils apportent, en connaissance de cause, leur part de spectacle.

C'est que, à cause de la concurrence entre demandeurs, il leur faut bien passer par les conditions des riches, et fournir cette indispensable dose de folklore et de bons sentiments pour réussir à en obtenir quelque chose.
Ils sont donc arrivés. Qu'adviendra-t-il de ces véhicules ? On aimerait bien que France 2 envoie dans un an une équipe sur place, pour constater leur état et l'usage qui en a été fait. On parie qu'on n'en saura jamais rien.