réducteurs de textes
Ce que Michel Cabirol et Martine Orange on publié sur une double page dans La Tribune de mardi dernier valait bien, à la fois, la Une du quotidien économique, et d'abondantes citations chez les confrères, presse écrite comme journaux télévisés. Les auteurs cherchaient en effet, en reconstituant une chronologie qui court de l'automne 2005 à la fin du printemps 2006, à déterminer à quel moment la véritable ampleur des difficultés de production de l'Airbus A380 avait été
portée à la connaissance des dirigeants de la maison-mère, EADS, et si ceux-ci avaient caché cette information à leurs actionnaires, tout en vendant leurs propres options sur le titre à un cours alors bien supérieur à celui que l'on connaît aujourd'hui, se rendant coupables de ce délit d'initié sur lequel l'AMF enquête désormais.
On dispose donc ainsi d'une source, à l'égard de laquelle les autres journalistes exercent leur droit de courte citation plutôt que d'écrire leur propre article ou, en d'autres termes, d'un côté d'un texte de référence, et de l'autre de divers résumés qui permettent, par
comparaison, de déterminer ce qu'on en a retenu, comment on l'a compris, et ce dont on n'a pas parlé, exercice que l'on a rarement l'occasion de faire d'une manière aussi nette, et qui se révèle riche d'enseignements.
Ainsi, tous les quotidiens généralistes insistent sur une date particulière : le 6 mars 2006, Airbus réduit de 29 à 24 le volume des A380 qu'il prévoit de livrer en 2007 ; c'est du moins l'information que Le Figaro comme Le Monde présentent. A Libération, qui ne se contente pas de citer La Tribune, on est plus précis, même si l'on n'entre pas dans les détails : ces 29 avions, en fait, formaient une marge de sécurité
que le constructeur s'était accordée, un objectif de production qu'il aurait souhaité atteindre, sans jamais annoncer publiquement autre chose que son engagement à livrer en 2007 24 A380. Il y a, entre le fait de produire moins d'avions que prévu, et celui de revenir au plan initial en ayant abandonné l'éventualité d'en faire plus, plus qu'une nuance, et on peut parier qu'on entendra parler des ces cinq appareils virtuels. Mais la date du 6 mars est importante, puisqu'on est à la veille du moment fatidique, le conseil d'administration du 7 mars.
Tenu à Amsterdam, EADS étant une société de nationalité néerlandaise, il y sera, d'après La Tribune, en plus de la conférence de presse du lendemain consacrée aux comptes 2005 dont les excellents résultats entraîneront le cours de
l'action vers ses sommets historiques, question des futurs développements, notamment de l'A350 mais, officiellement, pas de l'A380. C'est ici que quotidiens généralistes comme journaux télévisés sortent leur atout : Jean Galli-Douani. Celui que La Tribune appelle un "dirigeant au passé sulfureux" affirme, enregistrement à l'appui, que le directeur technique d'Airbus, Alain Garcia, lui a confié lors d'une conversation téléphonique que les problèmes techniques de l'A380 avaient bien été évoqués lors du conseil d'administration du 6 mars. Le Monde et Le Figaro en restent là, Libération, et surtout La Tribune, citent la date de la conversation : novembre 2006, soit huit mois plus tard. Et au Parisien Jannick Alimi, seule généraliste à avoir mené l'enquête, se procure enregistrement et procès-verbal du conseil et n'y trouve nulle mention de l'A380. Personne, enfin, ne semble vraiment s'intéresser à la personnalité de Jean Galli-Douani.
Heureusement Google, l'ami de l'internaute mais visiblement pas du journaliste, permet, grâce au compte-rendu des auditions de la commission parlementaire consacrée à la disparition d'Air Lib, de lire, dans la bouche d'un témoin pour le moins virulent, un commentaire sur le personnage assez éloigné des euphémismes de La Tribune, commentaire grâce auquel on apprend que l'enregistrement d'une conversation téléphonique à des fins de dénonciation n'est pas, pour Jean Galli-Douani, chose nouvelle. Il est bien fâcheux de constater à quel point, ici comme dans la vraie affaire Clearstream ou avec la viande illégale de Buffalo Grill, les accusations spectaculaires reprises par la presse sont portées par des acteurs qui ont intérêt à nuire, ces plaideurs
compulsifs, alliés fidèles de la théorie du complot, et dont les accusations finissent généralement en non-lieu, la justice, à la différence des journalistes, ne trouvant pas superflu de vérifier la véracité des témoignages qu'elle recueille.
Ce même 6 mars le patron d'EADS, Noël Forgeard, obtient le droit de réaliser ses options, et vend. Mais, et, sur ce point, le jour des révélations de La Tribune, les journaux télévisés restent muets, il n'est pas tout seul, puisque près de 700 cadres dirigeants d'EADS font de même. Alors, si Noël Forgeard commet ainsi un délit il doit, en toute équité, être poursuivi au même titre que 700 autres cadres de son groupe, ce qui risque d'assez fortement encombrer les salles d'audience.
Enfin, on ne trouve guère que dans La Tribune, et dans Le Monde qui se contente d'en résumer l'enquête, mention de Gustav Humbert. Le "cachotier", comme elle l'appelle, après avoir été directeur de l'usine EADS d'Hambourg, celle dont le câblage aléatoire des parties d'A380 dont elle est chargée a entraîné le retard du programme, est à l'époque président d'Airbus ; jusqu'en mai 2006, il refusera de reconnaître l'ampleur des problèmes ; le quotidien économique affirme pourtant qu'il a commencé à vendre ses
options en novembre 2005, soit quatre mois avant Noël Forgeard.
Le coupable potentiel, en d'autres termes, est allemand, donc bien moins susceptible d'intéresser les foules que Noël Forgeard ou, mieux encore, Arnaud Lagardère. On le répète depuis trop longtemps, un journal télévisé n'est rien d'autre que la mise en scène d'un spectacle simpliste, puisque, au fond, les guignols, c'est l'info, lequel, dans le domaine de l'entreprise, se contente d'exhiber ses méchants capitalistes, tueurs d'emplois et spolieurs de petits actionnaires. Rien d'étonnant à voir les journaux télévisés ne retenir de l'enquête de La Tribune que ce qui leur permet de se payer les têtes d'affiche. Le paradoxe vient plutôt d'une presse écrite qui se montre à peine moins caricaturale, entre le catalogue d'extraits du Monde, le billet minimaliste du Figaro, l'acte d'accusation de Libération, et où seul le Parisien, le moins prestigieux de la bande, se donne la peine d'une petite enquête, et d'une conclusion qui, doutant, au même titre que La Tribune, de voir, comme on dit chez Eolas, prospérer le délit d'initié, a toutes les chances, à la fois de se révéler exacte, et de relancer la complainte habituelle d'une justice inféodée au capital.

Commentaires
À croire que tu ne me lis pas ;). Il a bon dos, l'Allemand. Je peux te parler d'un certain radar pour l'atterrissage qui s'embourbe depuis des années dans une complexité industrielle monstrueuse, confié à Thales mais conçu à coup de prestas sous-payés au fin fond de la campagne, et qui n'aura jamais aucune certif' (sauf peut-être en truandant ; procès en cours) ; et les exemples de ce type sont nombreux (ne parlons pas de l'imprimante de bord qui a des interférence sur l'appareil entier : déjà monté de série, elle est heureusement désactivée), c'est notre système industriel même qui a la polio, mais expliquer ça prendrait trop de temps, c'est certain (je passe mon temps à l'expliquer à ma mère, mais c'est tellement ubuesque qu'elle n'arrive pas à comprendre...). Ceci dit, si Airbus marchait bien, avant, c'est qu'ils évitaient ce genre de fonctionnement ; jusqu'à Forgeard. Ce type a clairement tout fait pour couler la boîte. Il n'y a qu'à voir le merdier de l'A400M (qui en tant qu'avion militaire a beaucoup moins de certif ; c'est pas pour rien que les militaires n'ont pas le droit de voler au dessus des zones civiles...). Il faudrait aussi se demander pourquoi faire un gros navion qui ne sert à rien, à la base (pas de marché pour autant de monde par vol, les quadri coûtent trop cher, et il faut modifier les aéroports pour l'accueillir : magnifique, le business plan), à part évidemment couler les finances ; 29 avions en commande, sérieusement, ça ne met pas "un peu" la puce à l'oreille, non ?
Indépendamment des choix industriels et économiques hasardeux concernant l'A380, dont il y a fort à parier qu'il connaîtra le même sort, peu enviable, que le fabuleux (!) Concorde, le problème de fond est bien celui d'un mode de rémunération de dirigeants et/ou cadres supérieurs ++, qui se pare des vertus du management par la culture du résultat, et de l'efficacité économique erigée en dogme, dogme dont les stock options sont la manifestation tangible: si le boss est bon, la bourse est bonne, si la bourse est bonne, la bourse du boss est bonne. Mais ces miettes, que les actionnaires, les vrais, fonds de pension (Fidelity, Prudential...) ou d'investissement (Goldman, Lehman...), consentent à distribuer à leurs zélés et habiles dirigeants, ne sont pas sans présenter quelques inconvénients. En effet, les dits dirigeants, à moins d'être des ânes battés, ce qu'ils sont rarement, sont parfaitement au fait des "évènements" susceptibles de faire varier un cours de bourse dans des proportions non nulles. Ils sont par ailleurs toujours parfaitement informés des évolutions en cours dans leurs environnements de marché (pression concurrentielle, risques réglementaires, renchèrissement des matières premières, risques pays ou risques de change...). Enfin ils ont toujours, à de rares exceptions près (les ânes...), une bonne vision de leur outil industriel et de ses capacités à absorber les aléas du marché, ainsi qu'une juste perception de la faculté qu'a, ou pas, leur organisation à gérer des changements souvent brutaux, toujours urgents.
Bref: ils sont initiés. Et franchement, quand vous avez, allez, disons 1 petit million d'euros de plus-value potentielle, pour des options arrivées à terme, et que certains signaux faibles vous laissent clairement à penser que le cours de votre belle entreprise risque d'être chahuté dans les semaines, voire les mois à venir, la tentation de prendre son bénéfice n'est-elle pas terriblement humaine? Comme on disait chez Halliburton: take the money and run! Car ce qui pêche, en définitive, dans ce sytème fondé sur le robuste principe de rationnalité économique, c'est que les agents économiques, quelqu'ils soient, ne sont pas rationnels, jamais. Et que, entre le risque, minime, de se faire gauler la main dans le sac, et la perspective de pouvoir s'offrir la Reverso grande complication, juste pour faire chier ce connard de Tchuruck , avec sa Patek Philippe de nouveau riche, le dirigeant n'hésitera pas une seule seconde, et lèvera ses options sans remords. Et qui peut lui en vouloir sérieusement, à part Colette Neuville et les soixante huitards râtés et aigris de l'Hibernation: vous l'avez-vu, vous la Reverso grande complication? La vache, il va en baver Tchuruk et ses mocassins à gland! (www.lacotedesmontres.com/...
Ah, enfin, on se réveille ; j'ai eu peur, un moment.
Alors oui, sur le délit d'initié, il y a à dire. Je me souviens d'un gestionnaire spécialiste des petites valeurs, qui affirmait que, quand le cours d'une entreprise de cette catégorie baisse brusquement sans qu'on comprenne pourquoi, en général, il y a une raison. Traduction : les dirigeants, souvent grands actionnaires de la chose, savent que la situation se dégrade, ce que le maché ignore encore, et vendent un gros paquet d'actions avant qu'il ne soit trop tard.
Personnellement, j'ai hésité à acheter des actions EADS à 8 euros, en 2003 donc, et je ne l'ai pas fait, justement à cause de l'A380 ; j'ai eu tort d'ailleurs, j'aurai revendu à 20. Mais leur histoire de "mécano industriel", la ligne logistique insensée qui fait construire le nez à Hambourg et assembler le tout à Toulouse en passant par la Garonne, sous le pont de pierre de Bordeaux en priant pour que le fleuve ne soit pas en crue, puis par 150 km de départementales où ça passe au millimètre, tout ça pour respecter l'équilibre diplomatique des forces, et qu'en plus ils trouvent ça tout à fait normal, voire même qu'ils seraient plutôt fiers d'y être arrivés, là, ça coince. Moralité, j'ai été initié avant tout le monde, et j'attends avec impatience de savoir comment l'AMF va différencier l'anticipation raisonnable du comportement délictueux.
Sinon, Palpatine a raison : l'A380 n'est pas le seul problème, et provisionner 350 millions d'euros sur A400M qui n'est jamais qu'un brave Hercules nouvelle génération et n'a rien de bien original, ça fait bizarre.