Flexisécurité est dans l'air du temps, comme dans le rapport Attali, même si le terme n'y figure pas. L'idée, pour éviter que le dispositif réglementaire protégeant les salariés ne décourage l'embauche, vise à faciliter la résiliation des contrats de travail, côté employeur comme côté salarié, tout en fournissant à ce dernier à la fois tous les moyens de retrouver un emploi, par exemple en suivant une formation utile, et une indemnisation satisfaisante pour la durée de sa recherche. La rupture à l'amiable qui vient d'être approuvée par les partenaires sociaux va, pour les situations individuelles, dans ce sens. Et pour limiter au strict nécessaire le recours au licenciement collectif, le rapport préconise un élargissement des possibilités d'action de l'employeur : il lui serait ainsi possible d'adapter ses effectifs avant que la situation de son entreprise se dégrade au point qu'il ne reste rien d'autre à faire que de licencier, au pire moment et dans les pires conditions. La "réorganisation de l'entreprise" et "l'amélioration de la compétitivité" deviendraient ainsi des motifs légitimes pour un licenciement économique. On considère, en somme, les employeurs comme des gens généralement bien informés de la situation de leur société, mieux en tous cas que les pouvoirs publics, la presse, voire les actionnaires, et l'on postule que les contractions d'effectifs mises en oeuvre dans des entreprises dont la situation financière reste positive le sont a priori pour de bonnes raisons.
C'est un peu un processus du même ordre que l'on observe chez ArcelorMittal, qui souhaite réduire les capacités de son usine de Gandrange, déjà propriété de Mittal avant sa fusion avec Arcelor, à un détail capital près : il n'y est pas question de plan social, mais de suppression de postes sans licenciements, avec le volet habituel de pré-retraites, départs volontaires, ou mutations vers d'autres structures du groupe. Les licenciements qui auront lieu si ce projet vient à terme seront donc, d'un point de vue réglementaire, à l'initiative du salarié. Et l'objectif de la flexisécurité est précisément, dans de telles conditions, de lui apporter toute l'aide nécessaire.
Impossible, par définition pourrait-on dire, de juger de l'opportunité de cette fermeture. Même si leurs positions divergent, patronat et syndicats semblent en tous cas reconnaître la faible rentabilité de l'installation, dont les difficultés ne datent pas d'aujourd'hui. Et, comme toujours, l'actionnaire-vautour est hors du coup : si l'on ferme, ce n'est sûrement pas pour le satisfaire, lui qui n'a déjà aucune raison de se plaindre, et dont on voit mal en quoi la valeur de ses actifs pourrait en aucune façon être affectée par la suppression de 0,19 % des postes du premier sidérurgiste mondial. L'opération, au demeurant, semblait se dérouler sans difficultés particulières, avant que le Président s'en mêle.

De passage sur la route de Bucarest, Nicolas Sarkozy a donc tenu à intervenir dans une affaire qui ne le concerne en rien, ArcelorMittal n'étant pas une société française et l'État n'en étant pas actionnaire. Monté sur un tonneau tel Sartre à Billancourt, son discours fait, à quelques réserves près, l'unanimité chez les représentants syndicaux : le camarade Sarko les a compris. Sa prestation lui vaut un billet à Libération, un silence distrait au Figaro, et deux bouts de colonne dans La Tribune. Un service minimum, en somme. Son intervention, en effet, n'est en première analyse qu'un monument d'inconséquence. Personne ne croit une seule seconde que l'État se substituera à ArcelorMittal pour réaliser les investissements que celui-ci aurait jugé pertinent de ne pas faire, une subvention, dans la situation actuelle du sidérurgiste, et sous quelque forme que ce soit, étant proscrite par le droit communautaire. Et la comparaison avec l'intervention qui a permis de remettre Alstom en marche ne relève que d'un effet de manche, Nicolas Sarkozy se voyant sans doute bien entrer dans l'histoire économique comme le sauveteur d'une entreprise aujourd'hui florissante, oubliant au passage le rôle des gens d'Alstom, Patrick Kron en tête.
Mais sans doute y-a-t-il dans l'affaire autre chose que du discours. Gandrange ne représente pas grand-chose pour ArcelorMittal, et l'argument exposé plus haut se retourne : cela ne coûterait pas non plus très cher de garder l'aciérie en l'état. Si l'intervention directe de l'État est exclue, les petits arrangements, les modes d'action informels par lesquels il peut influer sur la décision d'ArcelorMittal, compte tenu à la fois de la notoriété de l'entreprise et de l'importance symbolique de ce qui reste de sidérurgie lorraine, valent d'être utilisés. Cette implication élyséenne, ce déplacement de la plus haute personnalité de l'État, naturellement, ne concerne que les entreprises suffisamment prestigieuses pour qu'un bénéficie politique substantiel puisse en être attendu et, en fait de nouvelle donne dans les relations de travail et dans la liberté d'action des entrepreneurs, ne fait apparaître qu'une morale pas très neuve : si les armes traditionnelles de la démagogie et du clientélisme permettent d'envisager de ramasser quelques voix, il n'y a pas à hésiter une seconde.