on attendait Breton, ce fut Juncker

La vertu d'Arcelor, outragée par la prétention de Lakshmi Mittal, ce parvenu dont la fortune commença à Calcutta et prospéra au point qu'il peut désormais, suprême affront de nouveau riche, louer le château de Versailles pour marier sa fille, résiste de plus en plus difficilement aux assauts de son entreprenant courtisan. France 2, contre toute attente, en recueillant les propos de quelques ouvriers de Mittal Steel Gandrange, autrefois Tréfileurope et revendue en 1999 à Mittal par son propriétaire d'alors, Arcelor, désamorça l'inquiétude salariale : ceux-ci confièrent ne pas se porter plus mal sous leur nouveau drapeau, et avoir vu créer 300 emplois. Ils savent bien, d'une façon générale, que la sidérurgie en a depuis longtemps fini avec sa reconversion, que chacun de ses emplois a sa justification économique, et que, pour le personnel de production, le passage du luxembourgeois Arcelor au néerlandais Mittal Steel ne devrait pas changer beaucoup plus que la couleur de leur tenue de travail.

Par leurs implantations - Mittal Steel, construite progressivement à partir de 1989 par le rachat de vielles aciéries en général publiques, d'abord à Trinidad et Tobago, puis au Mexique, aux Etats-Unis et en Europe de l'Est, Arcelor regroupant les sidérurgies espagnole, luxembourgeoise et française, et très présent au Brésil -par leurs stratégies commerciales - Arcelor misant plutôt sur des contrats à long terme, Mittal plus opportuniste - comme par leurs activités - Arcelor plus en amont, Mittal plus vers l'aval - les deux sociétés sont remarquablement complémentaires. Les unir permettrait, dans un secteur très dispersé, de créer un groupe capable de résister à l'oligopole des producteurs de minerai de fer, lesquels peuvent, comme le brésilien Vale do Rio Doce début 2005, se permettre, compte tenu de la demande, d'augmenter le prix de leur métal, en une seule fois, de 75 %. On ne voit pas, d'ailleurs, pourquoi, comme le fait Thierry Breton, reprocher à Mittal le caractère inamical de son OPA, quelques jours seulement après le succès de l'opération similaire d'Arcelor sur le canadien Dofasco.
C'est sans doute là que l'amour-propre du luxembourgeois saigne. En déclarant vouloir revendre à Thyssen Krupp, le rival malheureux d'Arcelor pour le rachat de Dofasco, le sidérugiste canadien, avec une petite décote histoire de rester bons amis, Mittal prouve à quel point, lui qui a attendu la fin de cet épisode pour lancer son attaque sur Arcelor, son plan était soigneusement préparé. Et puisque son offre se fera en grande partie par l'ouverture d'un capital jusqu'ici essentiellement familial, et accessoirement par un versement en numéraire substantiellement couvert par la revente de Dofasco, le rachat d'Arcelor ne devrait pas coûter tellement plus à Lakshmi Mittal que le mariage de sa fille.
Face à tant de maîtrise, la résistance du grammairien Thierry Breton s'effondra assez vite ; ne reste plus, aux côté d'Arcelor, que Jean-Claude Juncker et l'État luxembourgeois, qui pèsera dans la bataille du poids que lui donne sa participation au capital du groupe : 5,6 %.

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