phobie

Si tant est qu'il soit possible de tirer des enseignements généraux d'un événement dont les propriétés intrinsèques rendent la reproduction impossible, l'accident de Fukushima Daiichi peut au moins avoir valeur de test. Et celui-ci montre que, malgré l'extrême sévérité de la catastrophe naturelle, en dépit du cumul de négligence, d'incompétence et d'impréparation qui caractérisent la manière dont Tepco, l'opérateur de la centrale, conformément à un mode d'exercice du pouvoir qui semble largement partagé par nombre de grandes entreprises japonaises, a géré l'affaire, un accident nucléaire majeur impliquant trois réacteurs à la fois peut n'avoir aucune conséquence sanitaire sur la population environnante. C'est bien là l'ennui avec la phobie de l'électronucléaire : elle ne peut se nourrir que de l'angoisse eschatologique de cette catastrophe finale qui rendra la Provence ou la Normandie inhabitables pour des millénaires mais dont on est bien obligé de constater que, quarante ans après les premières prédictions, on l'attend toujours. De plus, à force d'instruire le procès de l'électronucléaire, on perd facilement de vue le fait que, ailleurs en Europe, on produit de l'électricité avec d'autres moyens que l'atome, le charbon et le lignite en particulier, et que ces choix opposés à la préférence nationale pour l'énergie propre ont, sur la santé des gens, des conséquences qui n'ont rien d'illusoire, et qu'un tout récent rapport de l'Agence européenne de l'environnement se donne comme objectif de quantifier avec précision.

Selon la mode actuelle, l'étude confond sous le terme générique de polluants deux catégories de rejets dont les effets sont, le plus souvent, bien distincts : les gaz qui contribuent à l'accroissement de l'effet de serre, au premier rang desquels on retrouve, du fait de sa masse, et malgré son innocuité pour la santé humaine, ce malheureux dioxyde de carbone, et les polluants au sens strict, une famille bien plus large et qui, de diverses manières, dégrade la santé des habitants alentours. Au moins le rapport est-il suffisamment détaillé pour faire la part des choses, et proposer un classement des installations les plus polluantes avec, et sans CO2. Avec gaz à effet de serre, alias polluants globaux, le tableau des vingts plus gros pollueurs comprend exclusivement des centrales thermiques brûlant charbon, et lignite. En ne retenant que les rejets nocifs désormais qualifiés de polluants régionaux, on retrouve en gros les mêmes, avec en plus l'aciérie de Thyssen Krupp à Schwelgern.
Évidemment, comme tout classement, celui-ci souffre de nombre d'injustices. Ainsi mesure-t-il, avant tout, la taille des unités en cause : que Drax, la plus grosse centrale thermique britannique, figure à la cinquième place ne signifie pas nécessairement que ses performances environnementales soient particulièrement mauvaises. On constate d'ailleurs qu'une part significative des installations les plus dangereuses se situent dans les pays européens les moins développés, la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, là où on ne dispose vraisemblablement pas de la capacité d'investissement allemande. Mais on se rend également compte que, justement, parmi les vingt plus mauvais élèves, on retrouve huit allemands, et aucun français. Une carte, qui fait ressurgir un monde oublié, permet mieux qu'aucun chiffre de se représenter la situation ; cette carte, des Midlands à la Silésie, c'est, depuis le XIXème siècle, celle de l'Europe sale. La France, à quelques petites exceptions près, les aciéries de Dunkerque ou de Fos, la pétrochimie du Havre, mais aussi l'Espagne, en dehors des Asturies ou l'Italie, à l'exception de Tarente, n'appartiennent pas à cette Europe-là.

On retrouve un appareil de cartes du même genre, bien plus vaste, mais qui raconte à peu près la même histoire, dans une autre publication récente de l'Agence, son rapport annuel sur la qualité de l'air européen. Là, il est facile de repérer les grandes concentrations urbaines, productrices de particules fines, d'ozone et d'oxydes d'azote, mais aussi les particularités de l'agriculture bretonne, qu'on ne retrouve qu'en Belgique, aux Pays-Bas et dans l'Italie du nord, ou l'oxyde de souffre, plus industriel. Et l'on constate, une fois de plus, à quel point la situation française se révèle, à l'exception de la Grande-Bretagne qui profite elle aussi des influences océaniques, bien meilleure que dans les pays voisins, Allemagne, Espagne, Italie surtout. Comme l'indiquait Proteos, cette situation et ses conséquences produisent sur la santé des habitants des effets qui se lisent dans les modèles de l'OMS. En comptant comme l'Organisation de la santé, en parlant comme un écologiste, par rapport à un pays européen de population équivalente comme le Royaume Uni, la qualité de l'air en France, et les centrales nucléaires d'EDF, permettent chaque année d'épargner 6 000 vies. Comment se fait-il que personne n'en parle, et qu'il faille aller dénicher l'information dans un petit article de bas de page paru dans Les Échos ?

Paradoxalement, la faute en revient sans doute, pour l'essentiel, à EDF. Habitué à mener une politique autonome dans la tradition de la haute administration nationale, rendant négligemment des comptes aux politiques qui lui en demandaient, résistant à l'ingérence d'une Autorité de Sûreté Nucléaire bien en peine d'accomplir sa mission, considérant que ses clients n'avaient d'autre avis à exprimer que leur satisfaction face au prix modéré de son électricité, le monopole public s'est montré incapable de répliquer à l'argumentaire antinucléaire monté par les écologistes autrement que par ces protestations indignées, ces assurances vaines et ces arguments d'autorité qui, de tout temps, n'ont jamais eu d'autre effet que de convaincre les inquiets de la pertinence de leurs motifs d'inquiétude. EDF produit de l'électricité de manière fiable, peu coûteuse, sans utiliser de charbon, donc sans rejets polluants ; mais se contenter de ces données rationnelles et quantifiables n'est d'aucune utilité pour combattre une fiction, surtout lorsque celle-ci dénonce un mal absolu d'une façon d'autant plus confortable que, pour l'heure et sur le territoire national, les effets de celui-ci relèvent seulement du domaine infini de l'imaginaire. Mais l'argument inverse, dans un pays qui oublie un peu plus chaque jour ce qu'était le charbon et dont les monuments publics n'ont depuis longtemps plus besoin qu'on débarrasse leurs façades de la suie qui les recouvrait, peut de moins en moins s'appuyer sur une expérience concrète, et impliquerait un détour par une autre fiction, guère pratique, qui force à imaginer ce que serait le monde s'il n'était pas effectivement ce qu'il est.
On peut, certes, essayer, démonter la manière dont s'articule l'argumentaire écologiste, insister sur ce qu'il laisse volontairement dans l'ombre, compter les morts de la pollution atmosphérique : il faudrait, pour cela, se poser en militant, dénoncer, par exemple, l'éolien, son inefficacité et la fuite en avant qui l'accompagne. Mais les grandes entreprises préfèrent jouer les bonnes citoyennes, installer des éoliennes près d'une raffinerie aujourd'hui fermée et faire semblant de croire, comme le touriste compensateur de carbone, qu'une petite pénitence publique pardonnera leurs gros péchés. Là, au fond, se situe le nœud du problème : incapable, comme les autres grands acteurs industriels, d'assumer sa situation, EDF abandonne la maîtrise de son destin, se contentant de mal rendre les coups, légitimant par là-même le discours de ceux qu'elle n'a même pas le courage de présenter comme ses adversaires.

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