relocaliser

L'agenda du spécialiste, celui dont les coordonnées figurent en première position sur la liste des journalistes lorsque le recours à l'expert s'impose pour traiter une question particulière le confirmera : le terme de relocalisation mérite le grand prix des inventions lexicales de l'année. Promu, exemples à l'appui, par les politiques et la grande presse dans le but de ne pas totalement désespérer Aulnay-sous-Bois, le terme tente de faire passer les ordinaires ajustements à la marge, en matière d'emplois comme d'investissements, qui forment le quotidien des entrepreneurs pour les premiers pas d'une moderne reconquista qui, cette fois-ci, nous emmènera au bout de la terre, jusque dans les faubourgs de Shanghai, reprendre un à un les emplois abandonnés au dragon chinois. La fréquence et la portée de ces ajustements, au demeurant, sur le long terme, pourraient fort bien augmenter, tant la hausse des coûts en tous genres risque de frapper bien plus la Chine que l'Europe. Mais en attendant le jour béni de la compétitivité retrouvée, les affaires continuent. Et il n'est pas sans intérêt d'aller voir comment les choses se passent, dans la vieille France des usines qui fument et du cambouis qui tache.

Une opération promotionnelle lancée par Yamaha Motor France fournit un prétexte idéal. Le japonais, qui sauva de la faillite en 1984 l'historique Motobécane, produit à Saint-Quentin, sous la marque MBK, des scooters et, sous la sienne, des scooters, des 125 cm³, mais aussi des gros trails monocylindre, tous propulsés par des moteurs Minarelli, fabriqués en Italie par une autre filiale du groupe ; Saint Quentin, au demeurant, dispose également d'une fonderie d'où sort une autre spécialité maison, les moteurs marins. Sans doute peu inspirée par la Picardie, la grande presse, à une exception près, ne semble pas avoir jugé l'information digne d'être publiée : aussi vaut-il mieux compter sur les connaisseurs pour comprendre pourquoi Yamaha souhaite tant faire savoir ce qui se passe à Saint Quentin. Il s'agit, en l'occurrence, d'une paradoxale création d'emplois. Les surcapacités de ses usines européennes ont conduit l'entreprise à sacrifier son implantation espagnole, et à transférer sa production en France. Les raisons en sont triviales, et mettent bien en valeur les deux traditionnels avantages compétitifs dont dispose toujours le pays, sa géographie, qui facilite la logistique et fournit, en l'espèce, de larges réserves foncières, et sa main d'œuvre, productive, qualifiée et expérimentée. Nul besoin, on le remarque, de l'intervention d'un quelconque ministre, de l'appui d'une quelconque subvention, la simple logique industrielle suffisant parfaitement à conclure l'affaire.
Didier Bouard, le correspondant marseillais de Moto Magazine, commente lui aussi le déménagement de Yamaha dans un remarquable article paru dans la dernière livraison du mensuel, et dont on ne peut que souhaiter qu'une main innocente le place sous les yeux de notre grand ministre de la reconstruction industrielle. Il relève en effet un défi, partir à la recherche des industriels de la moto dans l'unique grand pays européen à avoir cessé de produire autrement que de façon artisanale des motos au plein sens du terme. Les quelques antiques fabricants de motocycles à vocation utilitaire, en effet, n'ont pas survécu à l'effondrement des années 1960, et, quand ils n'ont pas disparu, se sont reconvertis dans la spécialité locale, le cyclomoteur. L'essentiel de la production de grosses cylindrées d'après guerre fut le fait de Ratier, historique fabricant d'hélices aéronautiques aujourd'hui filiale d'United Technologies, qui construisit jusqu'en 1962 des flats-twins conçus sur la base de moteurs BMW abandonnés sur place par l'occupant après 1945 ce qui, on s'en rend compte, représente une percée technologique majeure. Et pourtant, ces industriels existent, mais, comme pour Yamaha, ils ne sont pas toujours là où on les attend. Ainsi, tous les pneus moto Michelin sont fabriqués en Espagne ou en Serbie ; Dunlop, à l'inverse, filiale du japonais Sumitomo, exporte vers toute l'Europe à partir de Montluçon. On retrouve ici la même logique qui conduit Yamaha à concentrer son activité à Saint-Quentin, logique de groupes mondialisés qui relève chaque fois de stratégies et de situations particulières, et n'a que faire des frontières. Mais pour les PME, voire les artisans, seulement présents sur le territoire national, l'adaptation, pour les spécialistes de l'habillement et du cuir en particulier, implique de produire dans des pays à faible coût, et de façon d'autant moins réversible que la main d'œuvre spécialiste du cuir disparaît progressivement. Le fabriqué en France peut faire la fierté du patron de Top Block, producteur autochtone d'antivols qui reçoit les politiques dans sa "dernière cantine encore ouverte de la région" ; seule, pourtant, la responsabilité morale qu'il ressent à l'égard de ses cinquante salariés l'empêche, comme les autres, d'aller ailleurs.

L'exemple de Yamaha montre comment des circonstances, à la fois singulières et reproductibles puisque, au fond, elles consistent simplement à faire coïncider une demande et une offre, de produits, de techniques, de personnels, permettent à une société japonaise de commercialiser sous sa marque des machines presque totalement fabriquées en Europe, grâce à ces réseaux de spécialistes qui découpent les contours de l'industrie moderne, et dont l'Italie, en particulier, s'est fait une spécialité. Et ce qui vaut pour la moto s'applique aussi bien pour ces produits autrement moins oniriques que sont les disjoncteurs, les chariots élévateurs ou les vannes, tous ces objets ennuyeux et compliqués fabriqués par les vieilles industries mécaniques, optiques et électriques, et sans lesquels rien, nulle part, ne fonctionne. Et, même si elles ne manqueront pas de profiter de l'effet d'aubaine de tel crédit d'impôts, ces industries n'attendent de l'État rien d'autre que sa prise en charge du bien public, les infrastructures, l'éducation, la recherche fondamentale, dont les bénéfices pourront ensuite être mutualisés. La meilleure politique industrielle serait sans doute celle qui aurait l'énorme courage de ne rien faire de particulier, et de renoncer donc aux profits clientélistes et électoralistes de l'interventionnisme narcissique. Visiblement, le ministre du renouveau industriel, auquel ne manque plus qu'un sac de riz sur l'épaule pour faire un parfait docteur Kouchner, ne semble pas privilégier cette voie-là. Et à en juger par la manière dont le gouvernement compte accorder aux DAX, AEX, et autres OMX des avantages déloyaux au détriment des CAC et SBF, à voir la façon dont la ministre en charge de l'énergie confirme, s'il en était besoin, que la durée maximale des engagements contractuels pris par l'État ne saurait excéder l'espace d'une législature, sur ces questions, la solidarité ministérielle semble sans faille, et le portrait de l'entrepreneur en exploiteur unanimement partagé. L'orchestre, comme d'habitude, ne sait qu'exécuter la même petite musique et, comme toujours, il jouera jusqu'au bout.

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