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La conversion soudaine d'un État qui, au prétexte de satisfaire des préteurs qui n'exigent de lui ni une telle brutalité, ni une pareille célérité, passe en un éclair de la position du noble dépensier à celle du boutiquier avare, et qui n'est pas sans rappeler la vieille histoire de la courtisane devenue, avec l'âge, bigote, entraîne inévitablement quantité d'effets de composition. Et lorsque celui-ci choisit une option, celle d'augmenter la pression fiscale bien plus que de limiter la dépense publique, et décide de répartir cette charge nouvelle sur la catégorie sociale la plus aisée, qui se trouve ainsi mise à contribution de multiples manières, il génère nécessairement des réactions aussi puissantes que variées, réactions dont on ne peut supposer que, par anticipation, il n'ait pas tenu compte. Ces effets, on peut les traiter d'un haussement d'épaules, et affronter sereinement le cabot agressif qui dort dans chaque niche fiscale. Pourtant, ici, ces réactions ne se résument pas aux jappements des rentiers, puisqu'elles permettent d'assister à une mobilisation relativement inédite, celles des créateurs d'entreprises dotées d'un haut potentiel de croissance, et des financiers spécialistes du capital-risque qui les accompagnent, soit l'antithèse absolue du somnolent détenteur d'obligations d'État. Et au moins autant que la mobilisation elle-même, il sera intéressant d'analyser la façon dont la presse s'y prend pour fondre ces deux catégories si opposées en une seule, celle de ces vils capitalistes qui ne méritent rien d'autre que de subir l'opprobre générale.

Pour y voir un peu clair, le plus pertinent est de se livrer à une petite étude de cas, en retenant l'exemple d'une jeune entreprise française de très haute technologie, parfaitement inconnue du grand public bien que son objectif soit de fabriquer des produits industriels de large diffusion, en l'espèce des pièces détachées d'un type très particulier : CARMAT. La société vise à commercialiser le fruit de recherches entamées voilà plus de vingt ans par Alain Carpentier, cardiologue et actuel président de l'Académie des sciences, et en particulier un cœur artificiel autonome. D'abord menées conjointement avec le CETIM, centre technique de la Fédération des industries mécaniques, ces recherches vont intéresser Matra qui, en 1993, va fonder CARMAT avec Alain Carpentier sous la forme d'un GIE. En 2008, le prototype est prêt et, avec l'arrivée d'un partenaire, Truffle Capital, CARMAT devient une société anonyme. Son avenir semble suffisamment radieux pour entraîner, en juillet 2010, son introduction en bourse à un prix de 18,75 euros. De fait, après une année de stagnation, les cours explosent, touchant en juin 2011 un plus haut de 186 euros ; depuis, la tension a baissé, mais reste élevée, puisque l'action cote aujourd'hui 116,12 euros, soit une plus-value de 520 % depuis l'introduction. La participation d'Alain Carpentier, l'homme sans lequel rien ne serait arrivé, peut alors être évaluée à plus de 63 millions d'euros.
Bien sûr, pour l'heure, CARMAT, suivant l'expression consacrée, ne fait rien d'autre que de brûler du cash, lequel, à l'exception d'une petite subvention départementale et d'un prêt d'Oséo, la banque publique d'investissement qui, l'un comme l'autre, n'arriveront qu'en 2009, provient intégralement d'investisseurs privés : ses recettes sont nulles, et resteront telles encore pendant des années. Si l'entreprise s'achève sur un échec, les centaines de millions investis par les financiers comme les actionnaires l'auront été en vain, leur perte sera totale, et personne ne les plaindra. Si le succès est au rendez-vous, et que le créateur souhaite revendre un gros morceau de son capital, cette vente bénéficiera pour l'essentiel à un acteur qui n'aura rien risqué, très peu investi et, grâce à sa capacité discrétionnaire de changer les règles fiscales, récupéré la plus grosse part de la richesse créée : l'État. Bousculer les équilibres fragiles, les arbitrages incessants qui gouvernent et modifient l'activité des investisseurs n'entraîne chez lui ni scrupule, ni souci. Il faut donc que les entrepreneurs et investisseurs concernés se mobilisent, seul moyen pour eux d'obtenir un compromis plus raisonnable. Le monde, au fond, est bien trop compliqué pour que l'État s'essaye à la subtilité. Il préfère passer en force : un bon coup de pied dans la fourmilière, et, suivant la virulence de la réaction des fourmis, on changera de plan.

Cela n'a rien de bien neuf. Aussi convient-il de s'intéresser à la façon dont quelques journalistes ont rendu compte de l'affaire. Dans le Monde du dernier week-end, on a droit à une synthèse qui parvient très efficacement à étrangler le pigeon en le noyant dans un flot de références à des révoltes anti-fiscales qui couvrent le monde occidental et démarrent en 1930. Sous le masque de l'objectivité pédagogique, on ne peut trouver meilleur moyen de rabaisser cette opposition à un mouvement d'humeur de petits commerçants poujadistes habitués du vote d'extrême-droite, la catégorie sociale, en somme, la plus méprisable aux yeux des rédacteurs du quotidien du soir. À l'AFP, quelques jours plus tôt, le ton joue de la connivence sarcastique de celui à qui on ne la fait pas : les petits malins du web sont certes très forts en mobilisation de réseau, mais il convient, avec l'aide de leur ministre de tutelle, de leur rappeler que l'État ne touchera pas à leur magot, à la seule condition qu'ils le réinvestissent dans le genre d'entreprises qui auront fait leur succès.
On a ici affaire à un jugement moral porté par des individus qui n'ont aucune qualité à le faire, mais sont sans doute assez représentatifs d'un point de vue général et largement partagé. Ce point de vue de sens commun, abonné au livret A, n'est pas seulement fondamentalement incapable de comprendre l'idée même de risque, et le fait qu'il se rémunère en fonction du danger encouru. Il exprime, paradoxalement, l'idéal de rentier de celui qui a réussi à stabiliser une position sociale, souvent héritée, qui le met à l'abri des menaces d'un monde en mouvement, qui lui fournit aussi, avec le capital intellectuel et social inhérent à sa position, le droit de donner des leçons à des entrepreneurs parfois autodidactes, préoccupés de réussite et jugeant celle-ci selon un critère qui lui fait horreur : l'argent.

Entrepreneurs et investisseurs, pourtant, adhèrent à l'un des principes qui fondent la société libérale dans tous les sens du terme, celui de faire, dans le cadre de la loi, l'usage que l'on veut du patrimoine que l'on possède. Il n'est sans doute pas d'emploi plus socialement utile que de le risquer dans la création d'entreprise. Il n'en est pas, non plus, de plus volatil, puisque ce capital peut, aussi bien, sagement dormir dans un coffre-fort ou, quand il est investi, l'être n'importe où dans le monde : l'arbitrage dépend très largement des conditions ambiantes, des espérances de gain, et de la possibilité de faire d'un profit éventuel l'usage que l'on souhaite dans les limites que l'on reconnaît. Mais la République se passe fort bien d'investisseurs : elle n'accepte que des Saint François prêts à se dévouer jour et nuit au seul service du bien commun, engageant leur patrimoine tout en renonçant à en tirer un profit personnel. Aussi, aux entrepreneurs rétifs qui refusent de renoncer à l'espoir de faire fortune, elle adresse un message très similaire à celui que reçoit la jeunesse depuis trente ans : allez vous en. Qui serait assez fou pour ne pas suivre ce conseil ?

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