titan

Il est de ces moments où le regret lancinant de ne pas être l'une de ces petites souris cachées au milieu des ors de la République et qui ne perdent rien de ce qui s'y déroule en secret se mue en désespoir. Car il faudra sans doute attendre longtemps avant qu'un témoin, et plus longtemps encore avant qu'une archive, ne relate publiquement ce qui s'est vraiment passé dans les bureaux de Bercy, lorsqu'est arrivée la désormais fameuse missive du patron de Titan. On peut au moins être sûr d'une chose : en répondant le 20 février à une lettre datée du 8 Arnaud Montebourg a largement pris le temps de la réflexion. Très probablement, ce courrier a été soigneusement gardé sous le coude par son destinataire avant que, dix jours plus tard, une de ces bonnes âmes sans lesquelles le monde serait beaucoup plus ennuyeux ne le fasse parvenir au relais le plus approprié pour sa diffusion, Les Échos, contraignant alors le bondissant ministre à se fendre de la réponse appropriée. La transaction étant désormais complète, on peut donc étudier paisiblement l'affaire, en commençant par s'intéresser à la carrière de ce Maurice M. Taylor Jr. qui vient de défoncer, de façon si fracassante, la vitrine du magasin de porcelaine des relations sociales françaises.

Sorti de Michigan Tech avec un diplôme d'ingénieur, Maurice participa en 1983 à la fondation de Titan. Détaillée sur son site web, l'histoire d'une société qui vit le jour par l'acquisition d'activités de Firestone se limite à la longue liste des rachats qui assureront sa croissance et en feront un spécialiste mondial de la fabrication de roues, des jantes et des pneus destinés aux marchés spécialisés des travaux publics et du machinisme agricole, et, accessoirement, aux détails de ses démêlés constants avec les syndicats. On comprend ainsi ce qu'un entrepreneur toujours à l'affût d'une occasion de racheter une entreprise en difficulté est venu faire à Amiens, puisque l'usine Goodyear lui aurait permis de s'implanter dans le seul grand pays européen qui manque à son inventaire, la France. Une petite visite sur place, et de longues négociations infructueuses, lui firent comprendre que l'offre était de celles qu'il faut à tout prix refuser. Et l'affaire en serait restée là si un ministre opiniâtre ne s'était mis en tête de le faire changer d'avis. Le grizzli ne détestant rien tant que d'être harcelé au fond de sa tanière, il réagit donc de la manière que l'on sait, donnant ainsi l'image hélas aujourd'hui bien trop rare d'un de ces patrons qui ont absolument tout ce qu'il leur faut dans le pantalon, et pas du tout peur de le faire savoir au monde entier.

La lettre d'Amérique a donc lancé une réaction en chaîne où chaque explosion dévoile un pan de la réalité de rapports sociaux que l'on cherche, d'habitude, à cacher. Maurice joue ici le rôle du naïf qui, ignorant des usages et ne voulant rien en connaître, constate que le roi et nu et, plus grave encore, le dit ouvertement. Son premier impair, dans ce courrier où un mécanicien parle d'ouvriers, consiste à utiliser le ton cru de la conversation d'atelier. Il renverse ainsi les rôles et, à l'opposé du langage maîtrisé qui appartient d'ordinaire à l'élite hautement éduquée des patrons de grandes entreprises, dépossède les syndicalistes d'un de leurs attributs symboliques en adoptant leur brutalité d'expression. Et ceux qui, en s'appuyant sur leur position sociale, en se justifiant par la menace qui pèse sur leurs emplois, se permettent l'injure au chef d'État ne peuvent accepter qu'on leur parle sur le même ton. Habitué à la réserve de patrons qui ne lui diront jamais publiquement son fait, cette brutale abolition de la distance sociale déclenche chez le responsable cégétiste la pulsion de l'enfant capricieux qui casse ses jouets sans susciter aucune réaction et qui, soudainement, de la part d'un inconnu, reçoit une claque. Plus généralement, la façon dont la presse, les politiques, les dirigeants des centrales syndicales détournent les propos du patron de Titan, en généralisant à l'ensemble du salariat français ce qui s'applique uniquement à qu'il a vu dans les seuls ateliers d'Amiens, pendant les quelques heures qu'il a passées sur place, participe d'une opération commune et spontanée de colmatage, où il importe de recouvrir vite et uniformément ce qui a été dévoilé.

Mais bien sûr, le morceau de choix reste la réponse tardive d'Arnaud Montebourg, la défense de sa vertu outragée garantissant un immense moment d'hilarité dans le pur style du Monsieur la France n'est pas celle que vous croyez. Dans ses arguments à prétention rationnelle, il confirme l'étendue de son ignorance avec cette comparaison parfaitement vaine entre Titan et Michelin, en matière de taille comme de rentabilité puisque Titan fabrique à la fois des roues et des pneus qu'il destine à ce seul marché spécialisé, agricole pour l'essentiel, qui ne représentait en 2011 que 16 % du chiffre d'affaires de Michelin. Son rappel de l'histoire des implantations américaines en France, son catalogue des atouts nationaux semblent sortis d'une brochure à destination des conseillers commerciaux des ambassades, et ne répondent à aucune des critiques émises par Maurice Taylor. Quant à sa flèche du Parthe, où il promet au patron de Titan de déchaîner sur ses pneus les foudres de ses gabelous, aussi bien que sa manière de couvrir sa nudité du drapeau de La Fayette, elles ne font que rappeler la dimension pathétique de l'histrion.
Même si le courrier de Maurice ne sort guère du registre du pittoresque, il rappelle quand même à ceux qui préfèreraient l'oublier pourquoi et à quelles conditions un entrepreneur investit en France. Car celui-ci n'a que faire de la création d'emplois, n'a nulle intention a priori d'entrer dans le jeu clientéliste des politiciens locaux, ne concourt par pour une Légion d'honneur. Il se contente d'évaluer si le projet qu'il envisage répondra à ses attentes dans les conditions de rentabilité qu'il juge acceptables. Dans le cas contraire, dans ce monde vaste et ouvert, il n'aura guère de mal à trouver ce qu'il cherche ailleurs. L'indignation générale qui salue ses propos montre combien reste insupportable le fait d'être traité comme n'importe qui, comme un quelconque chinois ou un vulgaire indien. Elle confirme aussi cette volonté de ne rien changer dans l'agencement du monde du travail français puisque, de même que les siciliens de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, ceux qui y participent, parce que leur vanité est plus forte que leur misère, se considèrent comme parfaits.

Haut de page