gêneurs

On le sait depuis bien longtemps, il faut prendre les traits d'esprit au sérieux, et plus encore lorsqu'ils visent des objectifs dérisoires. À l'appui de sa dernière trouvaille, laquelle fera date dans l'histoire de la démocratie locale, la Mairie de Paris met à contribution son agence de communication, et son compte Dailymotion, pour illustrer de manière plaisante l'usage qu'elle souhaite que ses citoyens fassent de ce droit de pétition dont disposent tous ses résidants majeurs. Et cette matière, bien que ne durant que trente petites secondes, se révèle fort riche à analyser.
En technicien, on moquera au passage la pauvreté de la chose, la réalisation, par ailleurs spécialiste en faux raccords, ayant visiblement, sans souci de vraisemblance, recruté ses figurants dans son entourage immédiat, avant de transformer par la magie de la bande-son une brave CBF 600 entièrement d'origine en petit deux-temps rageur. Mais le statut très mineur de l'objet en fait tout l'intérêt : cette illustration, sans nulle doute commandée et conçue en vitesse, puis réalisée à l'économie, cette démonstration de bêtise qui, entièrement dépourvue d'imagination, se réfugie dans la providence des idiots, le stéréotype, permet à cause de cela d'apercevoir avec une totale clarté ces représentations inconscientes qui ont gouverné les choix de ses auteurs, mais aussi de reconstituer et la demande de la municipalité, et les interdits qu'elle a posé. Et cette route était semée d'embûches.

Il s'agissait donc de promouvoir la version électronique d'un droit généreusement accordé l'an dernier aux Parisiennes et aux Parisiens, celui de mettre à l'agenda municipal un problème particulier, à condition que la pétition qu'ils lanceraient alors recueille un nombre suffisant de signatures, en l'occurrence, et à ce jour, un peu moins de 19 000. Ce droit, bien sûr, ne saurait s'étendre au-delà des limites communales : sur le futur Tribunal qui ornera dans quelques années la sortie de leur ville, et sur l'ombre généreuse que leur prodiguera sa tour haute de 160 mètres, les Clichoises et Clichois, qui subiront ses nuisances sans profiter d'aucun avantage puisque leurs affaires à eux se traiteront toujours à Nanterre, n'ont rien à dire. Ce droit, par ailleurs, ressemble furieusement à celui que l'on connaît chez les Helvètes, champions de la démocratie directe avec ce référendum facultatif dit d'initiative populaire, riche en effets de composition parfois fort gênants. Audacieuse mais pas téméraire, la municipalité a visiblement prévu le cas et posé les verrous nécessaires. En cas de succès, l'initiative des Parisiennes et des Parisiens sera soumise à la Commission du débat public qui décidera, on l'imagine souverainement et sans avoir à fournir de justification, de donner suite à la demande, ou pas, laquelle suite se limitera à inscrire la proposition en question à l'ordre du jour d'un conseil municipal. Comme on s'en rend compte, cette disposition possédait en tant que telle une vertu comique bien suffisante pour rendre superflue son illustration au moyen d'une petite séquence mettant en scène des acteurs ridicules.
Mais puisqu'illustration il y a, il faut donc s'interroger sur le sens de celle-ci, et sur ce qu'elle révèle de l'inconscient municipal. Le droit de pétition concerne donc n'importe quel sujet du ressort du Conseil de Paris, de l'heure de collecte des ordures ménagères à la gestion du logement social, de l'aménagement de la voirie au budget consacré à la pratique du vélo, tous éléments qui mettent donc directement en cause sa politique. Évitant les sujets susceptibles de la fâcher, la municipalité a préférer jouer comme de coutume les moralisateurs et mettre en scène de paisibles passants à la tranquillité troublée par le bruit des intrus, un sujet rendu passablement glissant par un ancien titulaire du poste qu'occupe Bertrand Delanoë. Impossible, dès lors, pour s'offusquer du vacarme d'un deux-roues motorisé, de recourir à l'image du gamin de banlieue sur son pisse-feu à l'échappement amoureusement travaillé, quand bien même le problème se limiterait à lui et à ses semblables : la bienséance actuelle ne permet plus que de stigmatiser les groupes sociaux majoritaires. Mettre en scène le bruit des moyens de transports individuels, comme Philippe Zittoun l'a bien montré, relève par ailleurs des stratégies parfaitement conscientes d'une municipalité qui a produit un problème public en s'appuyant sur un outil de preuve, une carte dont elle a soigneusement limité les contours de façon à ne prendre en compte que le bruit automobile et à faire de celle-ci, et des deux-roues qu'elle associe sans discernement dans sa volonté de prohibition, la cause unique du bruit, des odeurs et de la pollution.

La vidéo met en scène l'idéal municipal, le minable petit entre-soi qui ferme l'horizon du maire d'un Paris de seconde zone et l'isole totalement des autres métropoles européennes, et sa tactique, opposer les Parisiennes et les Parisiens, les ménages les moins motorisés de France, ses électeurs, à ces envahisseurs sur deux ou quatre roues, rangés dans le même sac du gêneur allogène destructeur de la tranquillité publique, envahisseurs qui ne sauraient être égaux en droits aux Parisiennes et Parisiens, et deviennent donc les légitimes victimes de leur ostracisme, exprimé par voie de pétition. Alors, profitons du 25 mars pour rappeler à la municipalité parisienne que, pour ce qui concerne leurs droits, les citoyens ne dépendent pas d'elle et de sa mauvaise volonté, mais d'appareils règlementaires situés autrement plus haut dans la hiérarchie des normes, et pour lui montrer, au cas où elle en douterait encore, de quoi les manifestations motardes sont capables, en toute légalité, question volume sonore.

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