tigres d'acier

On peut parfois, délaissant ce pestilentiel marécage où viennent se déverser ces ruisseaux d'autosatisfaction bouffonne, de certitudes bavardes, de bonne conscience obèse qui, régulièrement, alimentent Arte, trouver, sur les canaux voisins, une perle. En ce moment, et demain à 16h30 pour la dernière fois, France 5 diffuse un reportage consacré au Tiger Meet 2008 lequel, en plus de ses qualités proprement cinématographiques qui en font un travail de premier ordre, offre une extraordinaire plongée ethnographique dans un univers social aussi riche qu'habituellement délaissé par des sociologues abonnés à l'obligatoire compte-rendu de la misère du monde. Bien des images, pourtant, en sont familières : des adolescents attardés paressent au soleil, préparant un sketch où, dans une scène étonnamment similaire à celle de La Grande Illusion, le travestissement sera de règle, sketch qui leur servira probablement pour une quelconque soirée de fin d'études. Dans un salon de coiffure d'une petite ville, on retrouvera quatre d'entre eux se faisant, sans doute à cause d'un pari idiot, teindre les cheveux en blond. Rien, au fond, de tellement différent de ces images empathiques de jeunes en déshérence si chères à Arte, au détail près que ces jeunes-là sont pilotes de chasse, et qu'ils préparent l'édition 2008 du Tiger Meet.
Inaugurée dans les années soixante, cette rencontre annuelle organisée selon un principe anecdotique, puisqu'elle vise à rassembler les escadrons de chasse de l'OTAN dont l'insigne représente un tigre, et largement contourné, puisque cette édition a vu la participation du Staffel 11 de l'armée suisse, répond à deux fonctions. Elle sert d'abord de banc d'essai opérationnel, en permettant à des pilotes de nationalités très diverses aux commandes d'appareils très variés, parfois propres à une seule force aérienne comme les Super Etendard de la Flottille 11F, la puissance invitante, de participer à d'intenses exercices communs. Mais c'est aussi l'occasion d'une socialisation ritualisée, socialisation qui fournit l'essentiel des images du documentaire de Bertrand Schmit, et qui apporte quelques éléments en réponse à une question d'un grand intérêt. Sans doute n'existe-t-il pas de métier plus sélectif que celui de pilote de chasse. Sur les 801 000 individus qui, au dernier recensement de l'INSEE, composent une cohorte, moins de dix auront l'occasion d'embrasser cette carrière ; la sélectivité est donc à peu près équivalente à celle de l'Inspection générale des finances. Les heureux élus sont très jeunes, extrêmement diplômés, monstrueusement sélectionnés et parfaitement intrépides. Alors, comment on les tient ?

Dans Les traders, Olivier Godechot répond à cette question pour une population qui, par son caractère essentiellement jeune et masculin, sa formation dans les mêmes grandes écoles d'ingénieurs, son appétence pour un risque qui, en l'espèce, n'est pas physique, se rapproche de celle des pilotes de chasse. Et, en fait, on ne les tient pas : bien que salariés, les traders disposent d'une très large autonomie qui s'exerce en particulier dans sa dimension symbolique. Olivier Godechot raconte comment Estelle, nouvelle venue dans un monde qui s'ouvrait alors aux femmes, condamne comme immature le comportement d'un trader pourtant polytechnicien et père de famille, dansant autour de son poste après avoir réusssi sa première transaction. Avec sa position périphérique, elle ne peut se permettre de ne pas adhérer à un formalisme dont se dispensent précisément ceux qui, en raison même de leur parfaite intégration à un milieu dont ils épousent les exigences, s'autorisent une licence qui lui est pour l'instant interdite.
La seule discipline militaire ne saurait suffire à maintenir et animer cet autre groupe de professionnels de très haut niveau qui, de plus, comme en témoigne la fatale dédicace du reportage au pilote disparu depuis son tournage, affrontent un risque physique extrême. Il faut donc recourir à des stratégies parallèles pour assurer la bonne marche des affaires. Décrivant sa carrière dans un numéro de Moto Magazine, un motard sexagénaire, professeur à la faculté de pharmacie de Marseille, racontait qu'il avait racheté la première CB 900 Bol d'Or disponible en France ; son ancien propriétaire avait avancé un argument de vente imparable : "elle tient le Mirage jusqu'au décollage". Il savait sans doute de quoi il parlait, puisqu'il commandait la base aérienne d'Orange. Et l'on peut parier que le prestige de cette machine comptait au nombre des arguments symboliques qui lui permettait de tenir ses pilotes.
Le reportage de Bertrand Schmit apporte une multitude d'exemples de ces stratégies, qui visent à la fois à fonder un groupe à part aussi bien au-delà des différentes nationalités qu'à l'intérieur de ce métier excessivement particulier de pilote de chasse, et à perpétuer son fonctionnement, ce qui ne va pas de soi puisque, par exemple, la base de Cambrai, qui abrite les tigres de l'escadrille 1.12, figure au nombre des sites militaires en attente de fermeture, le 1.12 risquant alors de rejoindre la liste des formations dissoutes. Ainsi en est-il du grand concours de peinture, où l'on récompense l'avion le mieux tigré, opération strictement symbolique mais dont le coût, avec la remise de l'appareil dans son état initial, doit se compter en dizaines de milliers d'euros. Et, sans doute, une des plus extraordinaires manifestations visuelles de cette exubérance sous contrainte se trouve-t-elle dans cette séquence reprise sur le site du producteur du documentaire, où les participants au Tiger Meet se rassemblent, au garde à vous, dans le plus strict alignement militaire, et dans la plus totale extravagance vestimentaire.

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