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Fièrement plantée à l'entrée de la place de la Castille, à Madrid, dans l'une des tours jumelles de la puerta de Europa, œuvre tardive de l'assez peu regretté Philip Johnson, Bankia, malgré son nom et sa situation, n'a rien d'une banque. Par la taille, il s'agit pourtant de la quatrième entité financière espagnole. Par l'ancienneté, à côté d'institutions vénérables telles BBVA et Santander, elle fait figure de gamine, puisqu'elle existe seulement depuis juin 2010. Bien sûr, en cette époque de crise, sa création ne doit rien à l'expansion d'une économie en pleine croissance, ni à la conquête de nouveaux marchés en devenir, seraient-ils numériques : conglomérat rassemblant quelques-unes de ces caisses d'épargnes régionales qui font la fierté des indigènes, au point que la plus célèbre d'entre elles n'éprouve aucun besoin de se dénommer autrement que la Caixa, Bankia tient plutôt de la colonie de canards boiteux. Fort bien exposée par la correspondante des Échos, sa triste et courte histoire montre le rôle déterminant que les politiques, et la règlementation, c'est à dire, en somme, l'absence d'autonomie de décision des dirigeants, jouent dans la crise bancaire. En l'espèce, le regroupement sur la base de préférences politiques d'établissements lourdement endettés passe par un montage qui va créer d'un côté une bad bank, BFA, et de l'autre un établissement classique, Bankia, contrainte à faire son entrée en bourse. Les trois pauvres milliards d'euros levés à l'occasion ne feront pas longtemps illusion et, en mai dernier, en convertissant en actions une partie de sa dette, l'État espagnol, qui détient désormais 45 % du capital, nationalise de fait Bankia.

La morale de l'histoire démontre une fois plus à quel point, partout en Europe, les frustes paysannes du crédit coopératif n'en finissent pas de payer leur rêve de s'être voulues princesses. Mais le cas Bankia recèle une énigme : comment une entreprise aussi mal née et au destin aussi tragique que prévisible peut-elle réussir à se financer par une entrée en bourse ? Un papier d'ambiance de l'AFP réalisé à l'occasion de la récente assemblée générale des actionnaires de l'entreprise apporte une réponse. On y déroule toute la litanie du petit porteur floué, les économies d'une vie englouties dans une action qui, malgré la décote initiale de 60 % qui a accompagné son introduction en bourse, a trouvé moyen de perdre près de 80 % de sa valeur en moins de deux ans, les vitupérations, les insultes, les casseroles, toutes ces biens maigres façons symboliques de compenser ses pertes. Et le spectacle auquel on assiste ainsi apporte d'autant plus d'enseignements qu'on la déjà vu jouer, deux ans plus tôt, dans les mêmes conditions et de la même manière, mais avec des acteurs différents. Car l'affaire Bankia ressemble comme deux caisses de crédit mutuel au scandale Natixis, cette banque d'affaires filiale commune de la Caisse d’Épargne et des Banques Populaires, introduite en bourse en 2006 et financée par les clients des maisons-mères, qui a elle aussi connu un parcours boursier dévastateur qui lui a fait perdre l'essentiel de sa capitalisation, tout en ouvrant le bal des petits actionnaires ruinés.

On le sait depuis longtemps, les imbéciles, tôt ou tard, sont séparés de leur argent. Mais l'imbécilité existe sous des formes diverses. Dans sa célèbre analyse, John Kenneth Galbraith visait son incarnation professionnelle, sur le long terme, dans des gros volumes. Il décrivait la trajectoire des spéculations excessives, des risques pris par ceux qui espèrent, disait Warren Buffet, quitter le bal tout juste avant minuit en dépit du fait qu'ils regardent l'heure sur une pendule dépourvue d'aiguilles. On a plutôt affaire ici à une micro-imbécilité, celle du petit épargnant ignorant et surtout désireux de ne rien apprendre, poussé malgré tout par l'appât du gain et facilement convaincu que l'affaire qu'on lui propose ne présente aucun risque. Mais ignorer qu'en achetant du Natixis, on investit dans le segment le plus dangereux de l'activité financière, ignorer, plus encore, que la consolidation forcée et aléatoire de caisses régionales dramatiquement endettées augure assez mal des capacités de survie de la nouvelle entité, pose un problème particulier. Quel démon pervers pousse ces individus caractérisés par leur phobie du risque et leur peur panique de la bourse à investir, et investir parfois des montants déraisonnables, précisément dans les valeurs les plus dangereuses de la cote ?
Les manœuvres des agents de Natixis comme de Bankia, intéressés au placement de la plus grande quantité d'actions possible tout en évitant de prendre en compte la situation comme les besoins de leurs clients, les pressions, les silences, les tromperies, les mensonges, ont certes perdu une partie de leurs malheureux actionnaires. Mais la responsabilité essentielle est à porter, de façon à peine paradoxale, au compte de la prudence de ces investisseurs malgré eux. La caisse locale de crédit mutuel, cette institution qui passe son temps à seriner qu'elle n'est pas une banque comme les autres, construit son capital symbolique dans cette relation villageoise avec son client. Le banquier, le notaire, le pharmacien, tous ces conseillers intimes d'une traditionnelle économie de la proximité qu'on se plait à imaginer compétents et désintéressés ne peuvent avoir d'autre objectif que de répondre de la meilleure façon possible aux besoins de leurs concitoyens. Par leurs conseils, ils permettent à ceux-ci des économies d'apprentissage, ils leurs offrent cette si agréable simplification du monde qui se paye d'une totale dépendance. En leur sous-traitant sa capacité de décision, en se reposant sur le doux édredon de la confiance, on se place à la merci du grand monde et de ses prédateurs. Et quand la catastrophe est arrivée, on peut encore exercer ces recours qui permettent de désigner un autre coupable et de se penser seulement comme victime, quand bien même ils n'offrent aucune possibilité de récupérer son argent. Et c'est aussi une excellente façon de ne pas s'instruire de ses erreurs.

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