Même morte, la ZFE ne se rend pas. Introduite un peu à la hussarde, comme article singulier dans une loi à l'objet tout autre, la suppression de ce dispositif qui avait été progressivement mis en place depuis déjà quelque temps satisfait la moitié droite de l'hémicycle, et provoque la fureur de la moitié gauche. Si la droite, alarmée un peu tard par l'extension aux villes moyennes de restrictions qui jusque là ne touchaient que les métropoles, se réjouit d'avoir eu gain de cause, la gauche ne s'avoue pas vaincue, et porte l'affaire devant le Conseil constitutionnel avec, semble-t-il, d'assez bonnes chances de succès. Le texte de la saisine vaut d'ailleurs la peine que l'on s'y attarde tant, au delà de la seule ZFE, il démontre combien l'empilement, strate par strate et depuis des décennies, de contraintes et d'interdictions décidées au nom de la santé et de l'écologie a construit un édifice carcéral dont il sera très difficile de sortir. Sur le point qui nous intéresse, sans surprise, ce recours déroule l'argumentaire usuel, déjà souvent évoqué, et qui n'ignore évidemment pas la fiction des 40 000 décès annuels à porter au compte d'un air pollué par le trafic automobile.
Et pourtant, depuis le début de la révolution industrielle, depuis l'ère du charbon qui culmina avec le grand smog de Londres, la qualité de l'air des métropoles n'a jamais été aussi bonne. Après ce fatidique hiver 1952, les efforts des pouvoirs publics en matière de réduction de la pollution atmosphérique ont produit des résultats spectaculaires, mesurés par le CITEPA, organisme ad hoc créé dès 1962. Ignorer ces évidences sensibles implique d'appartenir à l'une ou l'autre de deux catégories disjointes de la population : les naïfs, ou les malins.
À une époque que les moins de soixante ans n'ont pas connue, toute baignade dans la Méditerranée s'accompagnait d'un accessoire aussi indispensable qu'incongru, un flacon d'essence de térébenthine. Celle-ci servait à nettoyer une peau souillée par les boulettes d'hydrocarbures que l'on ne manquait pas de récolter lors de sa séance de natation. Venir à bout de ces résidus, obtenir une eau propre à la qualité contrôlée a nécessité des décennies d'efforts, passant par la production d'une réglementation effective, efficace, et suffisamment dissuasive pour être respectée. Cette expérience du quotidien des années 1960, 1970, voire 1980, reste par définition inaccessible aux jeunes générations. On se permettra pourtant de suggérer à celles-ci de se soumettre à une petite expérience olfactive. Chaque week-end offre un choix de rassemblements de youngtimers, ces automobiles des années 1970 et 1980, suffisamment âgées pour bénéficier désormais d'une carte grise véhicule de collection, et toujours dans leur jus. Aller renifler ce qui sort de leur pot d'échappement permet de se faire une bonne idée des temps révolus, de l'atmosphère nocive subie chaque jour dans l'espace public avant la disparition progressive de nuisances aujourd'hui limitées à l'occasionnel bus hors d'âge, à l'archaïque cyclomoteur deux-temps, ou au fumeur invétéré.
Ainsi, le citoyen se voit aujourd'hui réduit au rôle de naïf. En raison même des progrès accomplis, son expérience d'un environnement toxique a cessé d'être pertinente. Son appréciation de la situation n'est plus qu'abstraite, et repose, au travers de ce qu'en rapporte une presse toujours à la recherche de mauvaises nouvelles, sur les études venant d'organismes producteurs de mystères qui le dépassent.
Or, et quand bien même on ne disposerait d'aucun moyen de procéder à une critique sérieuse, on se doit de regarder de plus près ce que produisent les organismes en question. La mesure des polluants atmosphériques repose sur l'activité d'un réseau associatif, incarné en Île-de-France par Airparif, et dont les instances régionales sont regroupées au sein du réseau Atmo. S'agissant d'une structure à vocation scientifique et dont les analyses font autorité, on s'étonnera que son bureau soit présidé par une militante de France Nature Environnement, par ailleurs députée EELV. On s’inquiétera également du fait que, au-delà de la réglementation, Airparif mette en place un outil de mesure des particules dites ultrafines, dont le diamètre est inférieur à 100 nanomètres. Dans cette course à l'infiniment petit, Atmo Rhône-Alpes fait mieux que sa consœur puisque, pour mesurer la concentration dans l'air du polluant à la mode, les PFAS, elle calcule en picogrammes. Un picogramme, pour faire simple et parler clair, c'est un millième de milliardième de gramme. Une hypothèse s'impose alors : décidées à assurer leur survie tandis que leur raison d'être s'évanouit, profitant des progrès constants d'appareils de mesure de plus en plus performants, et sans doute de plus en plus chers, ces organismes, comme sans doute nombre d'entités œuvrant dans des domaines voisins, justifient leur existence en envahissant de nouveaux territoires dont on ne sait rien, donc dont on peut tout craindre.
En agissant ainsi, ils ne font que répondre à une demande globale, et adopter un cadrage, comme disent les goffmaniens, restreint à la seule santé publique. Cette façon de faire, conforme à leur fonction, occulte les composantes économiques et sociales auxquelles un élu responsable se doit de prêter attention. S'obstiner dans la voie de ZFE devenues superflues, et dont le minuscule et provisoire gain qu'elles peuvent éventuellement apporter en matière de santé publique se paye d'une variété de dommages collatéraux, en faire un genre de totem que l'on défend ou bien, d'ailleurs, que l'on attaque, uniquement selon son positionnement politique, revient à ignorer les contraintes qui pèsent sur une part vulnérable de la population laquelle, à bon droit, se sent méprisée, et ne peut pas ne pas réagir, d'autant qu'elle a déjà amplement montré de quoi elle était capable. La posture dirigiste d'un élu qui, au fond, au lieu de remettre en cause ses croyances et ses prénotions, choisit la facilité et le conformisme relève d'une forme de cynisme qui, comme toujours, n'est que la plus sotte des naïvetés.
