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vendredi 5 septembre 2008

braderie de rentrée

On jurerait, si l'histoire ne se déroulait pas dans le milieu si distingué de la finance internationale, assister au boniment de marchands forains bradant leurs derniers articles avant de remballer les invendus dans le camion. Toute la semaine, la presse financière s'est interrogée sur la décote que subiraient les titres Natixis lors du lancement de l'augmentation de capital à laquelle la banque d'affaires, et ses infortunés actionnaires, doivent aujourd'hui, à cause de sa situation désastreuse, faire face. Natixis, nous apprennent aujourd'hui Les Echos, a en effet vu ses dépréciations d'actifs liées au marché américain du crédit passer de 35 millions d'euros au premier semestre 2007 à 1,95 milliard d'euros sur la même période de l'année 2008. Et les spéculations de début de semaine, portant sur un rabais de l'ordre de 40 %, seront rapidement enfoncées : sur la base du cours de l'action au 3 septembre, soit 5,84 euros, la décote s'établit finalement à 61,5 %, puisque, pour le commun des mortels, le prix du ticket d'entrée au capital du plus mal en point des établissements financiers français se monte à 2,25 euros.
Les actionnaires, et en particulier le public qui possède un quart du capital d'une société introduite en bourse en novembre 2006, jouiront d'un petit privilège, l'action nouvelle, dans un ultime geste commercial, leur étant proposée au tarif ridicule de 2,03 euros. Mais ce n'est pas ainsi que l'on masque les très mauvaises affaires, l'importance de la décote induisant logiquement une forte baisse du titre Natixis, lequel ne vaut plus, pour l'heure, que 3,61 euros. Introduite en bourse au cours de 19,6 euros, l'action aura donc perdu en à peine plus de dix-huit mois plus de 80 % de sa valeur.

La tourmente financière née de la crise des crédits hypothécaires américains, que le Conseil d'Analyse Économique étudie dans un long rapport, et dans une note de synthèse aussi courte que remarquable par la clarté tant de son propos que de la reconstitution de l'enchaînement des événements, a, en quantité comme en diversité, fait une véritable hécatombe de victimes collatérales. Si la Suisse et la Grande-Bretagne sont les premières touchées, la finance française voit quelques-uns de ses établissements les plus solides sévèrement plombés. Et les plus atteints ne sont pas ceux que l'on croit : si l'affaire Jérôme K. a dévoilé les mauvaises affaires de la Société Générale, la banque, selon Les Echos, n'occupe, avec 9,4 milliards de dollars de recapitalisation, que la troisième place au palmarès des établissements en détresse ; devant elle, on trouve respectivement Natixis, et le Crédit Agricole. Or, il n'échappera à personne que ces sociétés que le malheur rapproche se distinguent profondément par leur nature.

Si la Société Générale reste une classique entreprise cotée, avec 75 % de son capital en bourse, le Crédit Agricole présente une structure autrement plus complexe : certes, la société anonyme Crédit Agricole est elle aussi cotée, mais son capital est en majorité détenu par les caisses régionales, structures mutualistes et qui entendent le rester. Quant à Natixis, il s'agit d'une filiale conjointe, et détenue à parts égales et à hauteur de 35 % chacune, par la Banque Populaire, coopérative depuis 1917, et par la Caisse d'Epargne, qui l'est devenue en 1999. Le capital de la Banque Populaire est réparti entre ses sociétaires, tout comme celui de la Caisse Nationale des Caisses d'Epargne ; et Natixis représente, pour les deux groupes, leur seule entité financière cotée. En d'autres termes, ce sont précisément les structures coopératives qui ont le plus risqué, et le plus perdu, sur, et à cause de, ce marché des crédits hypothécaires américains.
Pour une fois, la ménagère de Carpentras représente réellement le fonds de commerce de ces réseaux bancaires, auxquels leur implantation très large et très solide dans la banque de détail permet de céder sans trop de remords à la tentation du large, et de cette banque d'affaires si prestigieuse, si élégante, si éloignée des humbles origines de la paysannerie comme de la petite entreprise, si rentable, et tellement risquée. Le bon sens s'étant visiblement noyé lors de la traversée de l'Atlantique, les actifs toxiques récupérés là-bas suffiront à asphyxier les entités capitalistes nées des stuctures coopératives, et à déprimer les actionnaires qui n'en sont pas sortis à temps, en particulier ceux qui, derrière le placement de père de famille promis par leur banque de proximité, trouveront ces actifs hautement volatils de l'ingénierie financière, et ne resteront sans doute pas sans réaction face à l'effondrement du titre. Ainsi donc, les banques les plus engagées dans la crise du capitalisme sont précisément celles qui, en théorie, récusent les modalités de cette organisation de l'économie : faut-il que l'appât du gain soit irrésistible, pour que les plus vertueux y cèdent, et découvrent à leurs dépens que le savoir-faire qui fait la réputation des banques d'affaires ne s'acquiert pas avec les restes du Crédit Lyonnais. Au moins, la Caisse des Dépôts n'ayant jamais voulu de Natixis, l'État sort-il indemme de l'affaire : l'esprit en paix, la CDC a ainsi pu refuser tout secours à sa fille indigne.

vendredi 29 août 2008

tobin des bois

L'occasion est rare, puisqu'elle voit quelques figures lieu-communardes, le gauchiste, le crypto-libéral, exprimer leur plein accord avec l'éditorialiste du Monde : en taxant le capital pour financer le RSA, Nicolas Sarkozy agit dans le sens d'une justice redistributive fort malmenée depuis son accession au pouvoir, puisque, du bouclier fiscal à la réforme des droits de succession qui, abattements aidant, n'intéressait que les plus fortunés, son activisme fiscal s'était assez rarement intéressé à cette France qui se lève tôt pour gagner péniblement son pain à la sueur de son front. En accordant son blanc-seing au projet de Martin Hirsch, en renonçant à le financer grâce à la prime pour l'emploi, en mettant à contribution, à l'opposé, le patrimoine, et lui seul, le président se comporte en authentique homme de gauche et réalise, de plus, un joli coup au dépens d'un Parti Socialiste qui, engagé dans ses grandes manoeuvres, n'avait nul besoin d'une humiliation supplémentaire.
Pourtant, sans doute, peut-être, par la faute d'un excès d'enthousiasme, la véritable portée de cette révolution fiscale semble ne pas avoir été appréciée au mieux par ses commentateurs.

Feu James Tobin, prix Nobel d'économie, avait, à son corps défendant, acquis une célébrité au moins nationale lorsque son idée de taxer à un niveau très faible les mouvements spéculatifs jouant sur les taux de change avait été détournée par Attac, une association qui semble pour l'heure bien mal en point, dans un sens qu'il récusait totalement, puisqu'exclusivement punitif. Au passage, on notera que James Tobin avait comme objectif de protéger les monnaies de pays en développement contre les ravages de la spéculation : le moins que l'on puisse dire est, qu'aujourd'hui, les monnaies en question, pour l'essentiel, se portent comme un charme, sans que Tobin y soit pour rien. Mais son nom reste, bien malgré lui, associé à cette ancestrale diabolisation des revenus financiers propre à ce catholicisme social que l'on retrouve chez Attac comme chez Martin Hirsch, dont l'on voit la trace dans les termes mêmes utilisés pour décrire la décision de Nicolas Sarkozy. On va, en effet, lit-on, prélever chez les plus riches pour aider les plus pauvres, taxer, comme une revanche, comme si c'était original, le patrimoine, le capital, parfois, plus rarement bien qu'il s'agisse effectivement de cela, les seuls revenus de ce capital. Et personne, sinon, en commentaire des billets cités plus haut, les intéressés eux-mêmes, n'emploie, à la place, le terme qui convient, parce qu'il n'est pas, lui, chargé des mêmes connotations négatives, et qu'il fait mal à cette France laborieuse : taxation de l'épargne. Pourtant, du PEA aux livrets bancaires, de l'assurance-vie au produit de ce studio de 12 m² loué pour un tarif exorbitant à un étudiant désargenté, la totalité des revenus de l'épargne sera soumise à cette taxe que l'on dit nouvelle, à la seule exception des placements expressément défiscalisés qui, pour le commun des mortels, se limitent désormais aux 15 300 euros que l'on peut recueillir sur son livret A, ultime cocotier survivant de la jungle défoliée des avantages fiscaux. Subsisteront, il est vrai, quelques maquis résiduels, comme l'exonération d'impôt des plus-values mobilières, c'est à dire de ces sommes extorquées sur le dos des travailleurs en spéculant en bourse, qui reste entière tant que l'on ne franchit pas un seuil annuel de cessions désormais fixé à 25 000 euros. Bouclier fiscal aidant, la taxe pour le RSA frappera dès le premier euro l'épargne la plus modeste, tout en n'affectant en rien les grandes fortunes déjà protégées.

La révolution fiscale date en fait de 1990, lorsque Michel Rocard a créé cette CSG destinée à mettre à contribution tous les revenus, du travail comme du capital, au profit de l'assurance sociale, avec une ponction au très modeste taux de 1,1 %. Presque vingt ans plus tard, par petites touches, en utilisant cette tactique bien connue du saucissonnage générant ici un RDS, là une CSA, et même une contribution de 2 % pour laquelle personne, le stock étant sans doute épuisé, n'a réussit à trouver un acronyme, le taux de cet impôt hors impôt s'élève, pour les revenus financiers, à 11 %. En ajoutant 1,1 % à la contribution déjà existante, on atteindra donc 12,1 %, perçus uniformément, hormis les exceptions mentionnées plus haut, sur tous les revenus de l'épargne. Il s'agira, en d'autres termes, d'une véritable flat tax qui ne s'annonce pas comme telle, et de l'impôt direct le plus rémunérateur pour les finances publiques. La décision de Nicolas Sarkozy, n'est, une fois de plus, frappée d'aucune espèce d'originalité, ne présente pas le moindre risque, et ne signale pas la moindre rupture : tirant un peu plus sur cette même corde qui persiste à tenir bon, elle ne relève que de la facilité.

mercredi 20 août 2008

20 août

Dans la chambre, c'était le silence. Un moteur d'avion bourdonnait au loin. L'aéroport se trouvait à environ cinq kilomètres de mon appartement. Les pilotes commençaient leur descente vers les pistes juste au dessus de l'immeuble et ça faisait toujours un bruit infernal. Je m'y étais fait. Ça ne me réveillait plus.
Couché dans mon lit, j'écoutais les bruits familiers de la circulation sur la grande avenue de Brevnov. Ces bruits ne faiblissaient pas. A cette heure tardive, il y avait une circulation inhabituelle. J'ouvris les yeux. Auréolée de brume nocturne, la lanterne jaune brillait d'une lumière tranquille.
Nouvelle explosion du téléphone. Je décrochai.

"Smiricky
- L'expérience a raté.
- Va au diable !" dis-je énergiquement tout en tendant involontairement l'oreille vers un vrombissement qui venait de là-haut. A moitié réveillé, mon cerveau enregistra que cela ne ressemblait pas au bruit d'un Boeing nocturne. L'autre moitié du cerveau s'éveilla en sursaut. Tout à coup, l'auteur de science-fiction n'avait plus besoin de me dire quoi que ce soit. Ça n'avait pas été un rêve. Simplement, la confluence de deux cauchemars, nocturne et diurne, en cauchemar de la réalité. Je répétai dans le combiné :
"Va au diable, Ocenas !" et, malgré moi, je laissai percer une certaine déception dans ma voix.
"J'y suis déjà. Avec toi. Les Frères sont arrivés.
- Ces avions ? C'est eux ?
- Les avions aussi. Et une colonne blindée arrive de Melnik. Ils devraient bientôt être chez vous, à Vokovice. Regarde par la fenêtre.
- Mais non. S'ils y étaient, je les entendrais. Les tanks, ça fait un bruit comme un chargement de ferraille."

Et déjà je les entendais sous ma fenêtre. Je me souvenais bien de ce vacarme. Pendant mes premiers jours de service militaire, ça m'avait terrifié. Puis, je m'y étais fait. En dix-huit ans, j'avais perdu l'habitude et la peur me prit à la gorge.
"Les voilà, dis-je dans le téléphone.
- Les tanks ?
- Ouais
- J'ai appelé chez Hejla. ça ne répond pas. Mon vieux, j'ai comme l'impression que les gars du KGB se sont déjà mis au boulot."
Je tremblais de tous mes membres.
"Dis pas de conneries !
- J'espère que c'est une connerie, dit l'auteur de science-fiction. Alors, salut et à bientôt en Sibérie!"

Josef Škvorecký, Mirákl, traduit du tchèque par Claudia Ancelot, NRF/Gallimard 1978

Munich ?

L'heure est grave et, plus que jamais, le barbare à nos portes. Hugues, du moins, semble le craindre ; et il cite une tribune parue dans Le Monde et signée Robert Kagan, lequel en est totalement convaincu : l'Ossétie méridionale, c'est les Sudètes, bientôt, comme Prague en 1939, Tbilissi tombera et, donc, Poutine, c'est Hitler, Sarkozy, Daladier et, pour incarner Chamberlain, on se permettra de penser qu'il verrait bien Angela Merkel. Mais ce n'est pas seulement l'ineptie propre à tout parallèle de ce type, où, dans la vaine recherche d'une sorte de mécanique historique universelle qui marche à tous les coups et dans toutes les situations, on néglige tous les éléments qui viendrait invalider la comparaison tout en grossissant les similitudes, qui rend celle-ci futile, mais bien le fait que rien, dans la manière dont les choses se sont déroulées et se déroulent encore, ne permet d'affirmer qu'il en va de la Géorgie d'aujourd'hui comme de la Tchécoslovaquie de 1938.
Pour cela, il faudrait que, après avoir rompu tous ses engagements et au terme d'un vaste programme de réarmement, un pays militarisé jusque dans ses écoles maternelles décide d'annexer une démocratie voisine, laquelle se trouvait liée par des accords de défense avec la Grande-Bretagne et la France. La crise ainsi provoquée aurait conduit, en échange d'une promesse à laquelle seul un pompeux imbécile du calibre de Neville Chamberlain pouvait croire, à la capitulation de la démocratie face au totalitarisme, et, malgré les traités, à l'abandon des tchèques. Or, chacun de ces points dément toute similitude avec l'actuelle situation en Géorgie.

D'abord, parce que, malgré tout, entre l'autoritarisme d'un Poutine et le totalitarisme hitlérien, la différence tient plus du gouffre que du nid-de-poule. Sûrement, la population russe songe autrement plus à s'enrichir sur le mode le plus strictement capitaliste qu'à relever l'honneur perdu de l'empire déchu et, à ce titre, le parallèle que Robert Kagan trace avec le "coup de poignard dans le dos" du traité de Versailles montre à quel point il préfère s'abandonner à ses fantasmes plutôt qu'étudier un peu l'histoire européenne, en particulier celle de l'Allemagne de Weimar, de la crise économique et de l'hyperinflation. L'armée russe, d'autre part, du moins dans les images que l'on peut voir aujourd'hui en Géorgie, ressemble toujours à cette vaste et hétéroclite collection de matériel périmé : on découvre toujours les mêmes BMP-2, T-72, voire quelques archaïques PT-76 rescapés de la ferraille, qui équipaient les troupes défaites en Afghanistan voilà bientôt trente ans. Pour trouver en Russie des chars plus modernes, il faut aller chercher le T-90 dont, nous dit un connaisseur, la désignation originale de T-72BU fut changée pour faire oublier le désastreux spectacle des carcasses fumantes de T-72 irakiens ; de ce T-90, précise le webmestre de army-guide.com, la Russie possède une centaine d'exemplaires. Il doit savoir de quoi il parle : il est ukrainien. Évidemment, ces antiquités suffisent largement à écraser la Géorgie ; mais écraser la Géorgie, même l'armée belge pourrait le faire. Et pour que l'Europe occidentale ait à craindre le militarisme russe, il manque encore à celui-ci quelques centaines de milliards de dollars d'investissements.
Il n'y a, enfin, sur le plan politique, aucune comparaison possible avec 1938 : rien d'autre qu'une sympathie certaine pour une petite démocratie viticole ne relie l'Union Européenne et la Géorgie, avec laquelle le passé commun semble bien limité. Et les positions de Nicolas Sarkozy et, plus encore, d'Angela Merkel, n'ont rien de munichois. Bien sûr, les moyens d'actions sont sévèrement restreints, et la Russie n'est pas un partenaire économique facile, comme le démontre encore la mésaventure de Robert Dudley, PDG du pétrolier russo-britannique TNK-BP et désormais contraint de diriger son entreprise en exil. Mais l'économie russe relève encore largement du tiers-monde en ce sens où, à la différence de la Chine ou de l'Inde, elle vit essentiellement de ses exportations de matières premières. Or, là, la dépendance est réciproque, en particulier lorsque, comme pour Gazprom, le client se trouve au bout du gazoduc, et seulement là : si ce client-là n'est pas roi, du moins dispose-t-il aussi de quelques moyens de pression.

Objectivement, la crise est bien moins grave que celle des missiles de Cuba, en 1962, que l'intervention soviétique en Afghanistan, voire que l'invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, à laquelle elle ressemble fort et qui, pourtant, malgré la date anniversaire, n'est l'objet, de la part de Robert Kagan, d'aucune allusion. Alors, il faut vraiment regretter profondément la guerre froide et la confortable simplicité de son monde binaire pour souhaiter si ardemment son retour.

mardi 12 août 2008

devoir de vacances

Ce ne sont pas les sujets d'actualité qui manquent. Le temps à y consacrer non plus, d'ailleurs, bien que la période soit également propice à des occupations pénibles, salissantes, mais parfois nécessaires. Rénover sa salle de bains, par exemple. Malgré tout, la langueur estivale invite aux sujets faciles ou, du moins, ôte toute envie de se plonger dans l'abîme des lectures indispensables à la production d'une analyse un tantinet personnelle sur la guerre russo-géorgienne. Et puisque la fine fleur de l'EHESS s'y prête, et vous y invite même, on serait malvenu de faire le difficile.
Il s'agit donc de participer à l'une des ces opérations collectives et récurrentes de dévoilement personnel, encore qu'ici, on ne montre pas grand'chose, puisqu'il s'agit seulement de sa bibliothèque. La règle, ouvrir n'importe quel livre à la page 123, ce qui exclut d'office la plupart des bandes dessinées, voire les Repères et les Que sais-je ?, et citer les lignes 6 à 10, est trop simple ; ajoutons donc une contrainte : assis à sa table de travail, l'ouvrage doit être accessible sans qu'il soit besoin de se lever. En l'espèce, ça donne ça :

...ou moins automatiquement (bien qu'il soit malgré tout utile de savoir pourquoi). En 
revanche, les choses ne sont pas si faciles pour l'administrateur du système, car une
erreur infime peut paralyser des applications entières. Le plus souvent, le message :

Permission denied

indique que l'accès au fichier visé est plus restreint qu'escompté.

Et, ma foi, le résultat ne manque pas d'intérêt. Car la matière du livre, pour le profane, ne se laisse pas si facilement deviner. On y trouve certes des termes comme "administrateur système", "applications", "fichier", qui sont d'usage courant dans le domaine informatique, et signalent au connaisseur qu'il pourrait avoir affaire à un manuel d'administration système. Mais les mots employés restent de nature assez générale, et possèdent un sens spécifique et dénué d'ambiguïté seulement parce que, du fait d'avoir acheté le livre, on sait bien qu'il y est question d'informatique, et pas de préparation au concours de l'ENA où des termes identiques, "administrateur", "fichier", trouveront un tout autre sens. A contrario, rien dans ces lignes, les transpositions paresseuses et parfois faites à contre-sens de l'Anglais d'origine, l'ignorance et le mépris de la langue, le dédain du style, l'incapacité à organiser le champ étudié en un ensemble logique et cohérent, ne rapproche l'ouvrage du tout-venant des manuels pour informaticiens. Ses auteurs, et ses traducteurs, appartiennent à cette petite catégorie de spécialistes qui ne se contentent pas de leur qualification, et estiment que leur travail ne se limite à présenter des informations aussi exemptes que possible d'erreurs : ils ont, en plus, cette incroyable prétention d'écrire, et de produire un ouvrage qui ressemble presque à un livre normal, où l'on fait attention à la forme parce que l'on sait qu'elle facilite grandement la compréhension du fond, où l'on se permet aussi quelques pointes d'humour et d'autodérision, et cela même si rares sont ceux qui s'en rendront compte, et que votre éditeur n'est pas près à vous allouer un seul dollar pour ce travail-là.
Il s'agit donc du Système Linux, de Matt Welsh, Kalle Dalheimer et Lar Kaufman, paru, bien sûr, chez O'Reilly. Même si la traduction, qui, par la force des choses, n'est plus l'oeuvre du seul René Cougnenc, se montre moins élégante que celle de la première édition, ce livre reste un grand, et rare, moment d'intelligence en informatique, au sens localisé du terme.

mardi 5 août 2008

le cube de glace

En publiant en page douze de son édition datée d'aujourd'hui un entretien avec André Roelants, président de Clearstream, filiale de Deutsche Börse et un des principaux acteurs européens du règlement-livraison, entreprise à laquelle on a déjà consacré un billet qui, même si l'analyse en paraît bien sommaire, ne semble pas avoir tellement vieilli, Le Monde ne rate pas une excellente occasion d'échauffer un peu les esprits, en cette période estivale où ceux-ci, bien souvent, sont en congé. Bien évidemment, l'article traite d'actualité : on y évoque les conséquences de la crise financière, le spectre du risque systémique, la faillite de la régulation. Mais, on le sait bien, tout ça, c'est pour la galerie, pour justifier la publication de l'entretien dans les colonnes Économie & Entreprises ; le vrai sujet, en fait, c'est l'Affaire, et sa conclusion sans doute définitive, puisque son initiateur, Denis Robert, abandonne la partie, et que son compagnon de route, Ernest Backes, le cadre dirigeant que Clearstream avait licencié, se voit débouté par la CEDH, laquelle, à la lecture de l'arrêt qu'elle a rendu le 8 juillet dernier, doit sans doute modérément apprécier d'avoir été dérangée pour si peu.
Evidemment, il ne saurait être question d'adopter la moindre position sur la question, ce qui reviendrait à rejoindre l'un ou l'autre camp, et à le faire sur des bases sans doute assez friables. Si l'affaire Clearstream présente tellement d'intérêt, ce n'est pas dans ce qu'elle prétend révéler : c'est parce qu'elle fournit la meilleure illustration possible, dans toutes les dimensions qu'elle explore, du fonctionnement social de cette figure absolument singulière que l'on appelle un journaliste d'investigation.

Commençons par poser une hypothèse zéro, au sens ou l'entend Howard Becker : obtiendrait-on le même succès public en dénonçant des manoeuvres obscures au sein de telle ou telle société, propriétaire de centres de données informatiques ? Leur activité s'effectue pourtant avec le maximum de discrétion, à l'abri de hauts murs renforcés de barbelés et couverts de caméras de surveillance, dans des immeubles perdus au coeur de banlieues anonymes. Qui peut affirmer, et eux-mêmes sont sans doute incapables de le faire, que, quelque part au milieu de leurs teraoctets d'espace disque, on ne pourrait pas trouver des listes suspectes, des données maffieuses, des fichiers pédophiles ? Personne ne les connaît et, pourtant, leur rôle est rigoureusement comparable à celui de Clearstream : inconnues du grand public avec lequel elles n'entretiennent aucun lien direct, elles fournissent à leurs clients institutionnels des prestations logistiques portant sur des éléments immatériels ; un seul point les distingue : les centres de données relèvent du secteur informatique, Clearstream, de la finance. On bascule ainsi de la technologie absconse au réceptacle de tous les fantasmes.
Et c'est le terreau sans lequel le journaliste d'investigation ne pourrait prospérer : son activité n'est pas factuelle, mais symbolique. Il ne sert pas à démontrer des choses, ce dont, faute de moyens matériels et de compétences techniques, il serait le plus souvent incapable, mais à occuper une fonction, celle du redresseur de torts qui, par son existence même, justifie une certaine vision du monde, et une vision fondamentalement pessimiste.

Alors, l'objet de Clearstream, obscur et secret par définition, le devient par intention, et en fait un sujet d'autant meilleur que personne n'avait eu l'idée de s'y intéresser avant. En plus, les circonstances s'en mêlent, avec la rencontre d'Ernest Backes, ce cadre licencié qui a des choses à dire, et dont il est bien regrettable qu'il ait attendu d'être licencié pour les raconter, tant cette position fait nécessairement naître quelque doute quand à sa sincérité. Mais la machine ne démarre vraiment que lorque les publications de Denis Robert entraînent la réaction judiciaire de Clearstream : évidemment, il aurait été bien plus habile de la part de l'entreprise de restreindre la portée de son action en diffamation, et de se contenter de réclamer l'euro symbolique. Mais, comme le dit André Roelants, elle ignorait tout de la bonne manière de se comporter en public, chose que, après tout, elle n'avait aucune raison de savoir faire. Du coup, elle transforme le journaliste en héros, et l'affaire se limite désormais à décrire le chemin de croix d'un persécuté, que l'on cherche à tout prix à faire taire, avec par exemple le harcèlement incessant de ces actes de procédure, lesquels n'ont pourtant d'autre but que de maintenir ouvertes des affaires qui, en leur absence, seraient prescrites au bout de trois mois.
Ainsi se dégage à la fois le rôle du journaliste d'investigation, et la nature de son public : ce journaliste, en fait, est un opérateur de simplification du monde. Il permet de transposer une réalité techniquement impénétrable, juridiquement complexe, politiquement indécise, en la portant du côté de cette si rassurante morale qui permet à chacun d'intervenir, et où le seul fait d'avoir un objectif lucratif vous place irrémédiablement du côté du mal. Et on s'adresse ici exclusivement à un public que l'on connaît bien, celui du catholicisme de gauche, la matrice du Monde Diplomatique, de Télérama, ou d'ATTAC : la lecture des commentaires de soutien à Denis Robert montre bien, au delà de la diversité des personnes, la triste monotonie d'une vision du monde béatement simpliste. On comprend alors l'anathème qui frappe un Philippe Val, que l'on croyait des nôtres, et qui se révèle n'être qu'un sinistre rénégat. Mais, malheureusement pour leurs adeptes, les prescriptions de ces opérateurs ne sont efficaces que pour ceux qui croient à la magie.

lundi 4 août 2008

rude boy Rudy

C'est Celui qui l'a repéré le premier : en direct de Bandol, par un jour de grand vent, Rudy Ricciotti lance avec sa virulence coutumière une croisade contre la HQE, alias Haute Qualité Environnementale, cette sorte de médaille que l'on accroche désormais sur la façade des édifices vertueux, respectueux de l'environnement, du développement durable, de la planète, des matériaux naturels et des générations futures. Ce label n'a pourtant rien d'obligatoire, et, au premier abord, ne semble pas exagérément contraignant : même si la procédure est désormais normalisée par l'AFNOR, et certifiée par la filiale ad hoc du CSTB, on peut construire HQE avec des murs en béton, des fenêtres en PVC et des isolants en laine de verre. Alors, pourquoi une telle sortie de la part d'un architecte qui, il est vrai, est coutumier du fait ?
On trouve peut-être un début de réponse avec la brochure dans laquelle le certificateur, Certivéa, présente la démarche. Voilà déjà quelques années que les grandes entreprises, ces pécheresses sans espoir de salut, cherchent, à force de rapports environnementaux, de soutiens à l'activisme écologique, de donations aux bonnes oeuvres, à faire oublier un passé, et un passif, souvent assez pesant. Elles utilisent pour cela les ressources de leurs services de communication, qui savent si bien raconter des histoires édifiantes illustrées de jolies photos : mais, dans le genre, dans l'accumulation des clichés, des témoignages émouvants de héros positifs de l'isolation thermique, des récits de combats implacables contre la déperdition calorique, personne ne fait aussi bien que Certivéa, qui présente par ailleurs une collection hétéroclite de bâtiments certifiés HQE, dont certains sont d'une excellente qualité esthétique, tandis que d'autres, et les immeubles de bureaux en particulier, rejoignent sans états d'âme l'accablant tout-venant de la production de série.

Car le problème, en fait, n'est pas tant la norme, que la raison pour laquelle on s'y conforme. Au moins du côté des maîtres d'oeuvre, on ne construit pas HQE seulement pour obtenir un label qui sanctionne un authentique progrès dans les performances d'un bâtiment : on construit HQE pour que ça se sache, et que ça se voie. Voilà pourquoi un véritable stéréotype de la construction HQE commence à voir le jour, avec un maître d'oeuvre public, une destination scolaire, un recours aussi poussé que possible au bois, comme élément structurel aussi bien que comme revêtement, une ventilation naturelle, et l'indispensable quota de cellules photovoltaïques : construit dans les Vosges par Architecture Studio, comme le signale cette toiture proéminente caractéristique de nombre des réalisations de l'agence, le collège Guy Dolmaire répondrait parfaitement à ce cahier des charges, si ses concepteurs avaient aussi cédé à la mode de la photopile ; question de budget, peut-être, ou, plus simplement, de bon sens, ils ne l'ont pas fait.
C'est qu'il n'existe, pour l'heure, et sans doute encore pour quelques années, voire une ou deux décennies, pas de moyen plus ruineux de produire de l'électricité qu'en captant les photons du soleil. Cette technologie qui se justifie pleinement dans les communautés isolées de pays en développement, où elle éprouve pourtant, à cause du coût de l'investissement, des difficultés à s'imposer, n'a rien à faire dans les zones urbaines des pays développés, zones par ailleurs souvent bien moins pourvues en matière de rayonnement solaire. Elle découle donc de l'effet d'aubaine que produisent les généreux tarifs de rachat imposés à EDF, et permet ainsi de se donner bonne conscience à d'autant meilleur compte que c'est la collectivité qui paye. Alors, il serait d'autant plus stupide de s'en priver dans sa construction HQE que les photopiles permettent, en plus, de s'assurer les faveurs des autorités, du public, et de la presse : on trouvera un merveilleux exemple de ce genre d'attitude avec l'hôtel Ibis de Clichy, dont les garde-corps à la finalité obscure, puisque la construction est dépourvue de balcons, sont ornés de 75 m² de panneaux photovoltaïques. Evidemment, du seul fait de les placer verticalement, on perd d'un coup environ 30 % de leur potentiel énergétique ; mais disposés comme ça, de la rue, on les voit quand même beaucoup mieux.

Voilà donc ce qui échauffe tant Rudy : l'éphémère, la mode, le futile et, donc, l'éphémère. Sans doute est-il fort gratifiant, et très valorisant, de construire en bois, cette matière si naturelle et si chaleureuse : mais dans quel état sera-t-elle dans vingt ans, après dix-neuf ans d'entretien négligé à cause de son coût prohibitif ? La vidéo de Rudy diffusée sur le site du Moniteur n'a, en fait, pas été réalisée pour le magazine : elle fait partie d'un ensemble d'interventions recueillies à l'occasion d'une exposition que le Pavillon de l'Arsenal, la vitrine de la politique architecturale de la municipalité parisienne, consacre, sans craindre le pléonasme, à l'architecture durable. À côté d'un Rudy Ricciotti, Christian de Portzemparc comme Jean Nouvel, avec la retenue qui convient à leur stature internationale, expriment des préoccupations similaires. Le bâtiment le plus durable, comme le dit Jean Nouvel, sera celui qui possèdera la plus grande inertie, donc les murs les plus épais, et les ouvertures, sources de déperditions caloriques, les plus réduites : la construction écolo idéale, en somme, c'est le bunker. Alors, construisons HQE, d'accord, mais construisons en béton.

vendredi 25 juillet 2008

niveau zéro

L'insolent William s'est montré encore plus préremptoire qu'à son habitude, en présentant ce jeudi soir le journal télévisé d'Arte ; avec l'alerte qui venait de se produire à la centrale de Tricastin, il tenait en effet le quatrième incident survenu en moins de deux semaines dans une installation relevant du parc électronucléaire national. Et la raillerie d'usage tourna vite au sarcasme quand l'auteur du sujet se gaussa de la réaction de l'autorité de contrôle, l'ASN, qui classa provisoirement l'affaire au niveau 0 de l'échelle INES. Cette échelle qui, puisque les scientifiques sont taquins, comprend sept niveaux, plus un, permet de cataloguer, à l'intention du grand public, et en fonction de leur gravité, les divers incidents, voire les accidents, qui peuvent se produire avec les sources de radioactivité. Au niveau zéro, on n'est pas encore dans l'incident, mais simplement dans une déviation par rapport aux normes qui mérite d'être consignée et suivie, mais guère plus, et n'est généralement pas rendue publique. Hors, cette même ASN propose au dit public une petite fiche présentant cette échelle INES, fiche que le reportage montrait, en entourant la partie qui précisait que la contamination d'un travailleur devait être classée en niveau 2 : à la rédaction d'Arte, on n'était sans doute pas peu fier d'avoir ainsi pris ainsi l'ASN au piège de ses contradictions.
Dommage que l'on ait si rapidement glissé sur la formulation exacte de la fiche, "contamination importante" ; dommage aussi que personne n'ait pensé à retourner la page : tout en bas, et, certes, écrit en plus petit, l'ASN apporte des précisions sur les critères qu'elle emploie pour juger de l'importance des contaminations radioactives sur les individus. Même si les calculs, qui tiennent compte du nombre de personnes concernées, semblent un peu complexes, on peut supposer que, en fonction du nombre d'employés en cause, un classement au niveau 2 aurait impliqué qu'ils reçoivent une dose supérieure au quart de la limite réglementaire annuelle : or, à Tricastin, elle était dix fois moindre. Et puis, si la rédaction d'Arte nourrissait un doute à l'égard de la décision de l'ASN, il ne lui aurait pas été difficile de contacter l'Autorité, qui lui aurait sûrement répondu puisqu'elle est, aussi, là pour ça. Ce classement, enfin, n'est que provisoire, l'ASN pouvant parfois, après enquête, revenir sur sa décision initiale : nul doute que si cela se produisait, les couloirs d'Arte résonneraient des échos du triomphe de William.

Paradoxalement, il n'est pas si facile de faire peur avec le nucléaire. Pourtant, tout s'y prête : une charge symbolique catastrophiste considérable, une technologie totalement opaque pour un public non-spécialiste, une dangerosité qui se signale au sens commun par les précautions même avec lesquelles l'autorité traite tout élément radioactif, un activisme antinucléaire dont, malgré la maigreur de ses effectifs, la virulence ne se dément pas et auquel, pour l'essentiel, les media sont acquis, tout cela fait de l'électronucléaire un secteur où l'imaginaire, la matière première de l'information télévisée, règne, et dans lequel il suffit de puiser lorsque, comme en ce mois de Juillet où le Tour de France peine à produire son habituel quota de scandales, le besoin s'en fait sentir. D'où la figure classique mais toujours efficace de la funeste série, avec ces quatre incidents en deux semaines. L'ASN ne rendant en principe pas publiques les alertes de niveau zéro, on éprouvera quelques difficultés à établir une base de comparaison fiable, histoire de s'assurer que cette succession d'incidents soit bien exceptionnelle. Pourtant, un des documents disponibles sur le site de l'Autorité fournit un recensement complet des urgences survenues en 2003, année qui a connu un incident de niveau 2, 148 de niveau 1, ce qui est un peu supérieur à l'habitude, et 870 événements de niveau zéro. Avec quatre incidents en deux semaines, on se trouve un ton en dessous du rythme habituel : étrangement, la vigilance de la presse semble donc avoir été prise en défaut, ou alors, on est vraiment à la morte-saison.
Malheureusement pour les activistes, en alerte permanente depuis trente ans, le sens commun ne se nourrit pas que d'imaginaire. Ainsi, aux temps forts de la contestation, ceux-ci, s'appuyant sur la découverte de fissures dans la chaudronnerie de réacteurs nucléaires, pronostiquaient leur défaillance. Trente ans plus tard, on est bien obligé de le constater : pour l'instant, ça tient. De la même façon, on peut être sûr que si le suivi médical des travailleurs du nucléaire révélait un taux anormal de cancers, on en serait informé dans la seconde. Pour l'heure, le risque du nucléaire n'est pas là où l'alerte résonne depuis si longtemps en vain que l'on a fini par se lasser, mais bien dans cette figure opposée de la médecine, que des erreurs dans sa procédure de soins rendent responsable du plus grave accident survenu en France, en termes de santé publique. Et pendant ce temps-là, l'incident de la centrale de Krsko, qui avait ému l'Europe entière, rejoué le spectre de Tchernobyl avec la Slovénie en fait d'URSS et un brave réacteur Westinghouse à la place du RBMK, et provoqué la fureur du voisin autrichien, a été classé par l'autorité de sûreté slovène au niveau 0 de l'échelle INES ; ça plaira pas à tout le monde.

lundi 21 juillet 2008

cavalier sûr

En première analyse, une consultation par laquelle l'Union Européenne sollicite l'avis des citoyens sur le développement de dispositifs électroniques de sécurité adaptés aux deux-roues motorisés ne va intéresser que ceux à qui elle est destinée, les motards, et leurs compagnons moins chanceux, condamnés à subir le même environnement hostile au guidon de cylindrées bien plus modestes. Pourtant, en fouillant un peu, en essayant de comprendre pourquoi, et comment, la Communauté s'intéresse à une catégorie de ses membres jusqu'ici délaissée, et s'y intéresse de cette façon-là, on trouve un matériau d'une portée bien plus générale, et une occasion de jeter, par un minuscule trou d'épingle percé dans sa carapace, un oeil sur le fonctionnement de la machine technocratique.

Tous les motards savent que le moyen le plus efficace d'améliorer leur sécurité consiste à inclure dans la formation de tout automobiliste trois heures de pratique du deux-roues motorisé ; ils savent aussi qu'une telle mesure n'a aucune chance de jamais voir le jour. Ce n'est donc pas de ce côté-là que l'Europe cherche : Saferider a comme objectif de transposer au deux-roues motorisé les formidables avancées technologiques dont les automobilistes profitent déjà. Pour cela, le programme associe dans un effort commun à peu près tous les instituts européens du style de l'INRETS, et seulement deux constructeurs, Piaggio, et Yamaha ; et, pour recueillir l'avis des utilisateurs sur l'utilité de systèmes qui, au mieux, n'existent qu'à l'état de prototype, une consultation en ligne est lancée.
Elle implique de commencer par choisir la catégorie de son véhicule : mofa, vélomoteur, scooter ou moto ; et ça commence très mal. Car le mofa, motor-fahrrad, reste un objet inconnu en France, même s'il commence à se développer sous sa forme électrique. Le vélomoteur désignait autrefois ces deux-roues à la cylindrée comprise entre 50 et 125 cm³, que, visiblement, les auteurs de l'étude appellent des scooters. Il faut donc comprendre que, par vélomoteur, ils entendent un cyclomoteur, soit, chez nous, dans le langage courant, un pisse-feu, une tasse, ou un 49,9 cm³. Evidemment, préciser dans le questionnaire la cylindrée du véhicule aurait supprimé la source d'erreurs, mais cette solution a dû paraître barbare aux auteurs du sondage, qui, persuadés sans doute du faible bagage intellectuel de leurs interlocuteurs, ont opté pour cette divine simplicité qui complique tout. On a ainsi à choisir entre quatre catégories, dont une qui n'existe pas, et deux autres qui entraînent des confusions irrémédiables : félicitons donc les rédacteurs qui, dès le départ, ont tout mis en oeuvre pour invalider les résultats de leur étude.
Celle-ci, au demeurant, tient en deux pages : la première cherche à recueillir l'expérience de l'utilisateur victime d'un accident, la seconde lui propose de juger de la pertinence de tel ou tel système, et lui propose un inventaire hétérogène de trucs qui existent déjà, comme l'ABS ou l'ESA, de choses que font des trucs qui existent déjà, en particulier le GPS, de bidules bizarres, comme le "casque climatisation", et de machins incompréhensibles, tels le "Voie départ avertissement (Une fonction qui avertit le conducteur au moment de quitter la route (ou de voies) de manière inattendue)". On a conscience du triple défi auquel était confronté le traducteur, avec un vocabulaire technologique, un public frustre aux pratiques obscures, et une langue confidentielle, le Français : on ne lui en voudra pas d'avoir échoué. Mais l'amateurisme qui se glisse ainsi au coeur d'un processus technocratique suscite la perplexité.

L'hypothèse qui se profile trouvera un début de confirmation lorsque l'on s'intéressera de manière plus concrète à ces dispositifs, puisque chacun d'eux a droit à son propre descriptif. Ainsi s'illumine la question de l'éclairage adaptatif, question doublement obscure puisqu'on ne voit pas comment le phare d'un roadster, nécessairement fixé à la fourche, peut bouger pour suivre une courbe, d'autant que, par définition, dans une situation pareille, on est sur l'angle. C'est qu'ici, on se limite au scooter, où le système peut être intégré au carénage, et en particulier au Yamaha ASV-2, un démonstrateur technologique qui existe déjà depuis huit ans. Avec l'ASV-3, Honda propose un équivalent dont on admirera la sobriété esthétique. En effet, tous ces bidules impliquent, pour être installés, un espace significatif ; et ce qu'on trouve facilement dans une voiture ne peut, transposé aux deux-roues, prendre place ailleurs que dans la carrosserie d'un scooter, cet objet si différent, techniquement comme sociologiquement, d'une moto.

Saferider n'est donc bien qu'un simulacre, une façon pour des bureaux d'études publics de justifier leur existence, d'entrer dans un univers jusqu'ici négligé par la seule voie qu'ils connaissent, celle de la technique, avec des systèmes électroniques qu'ils maîtrisent d'autant mieux qu'ils ont déjà servi sur les automobiles, et de le faire à moindre frais, puisqu'on peut pour l'instant se contenter de compiler des travaux existants, et qu'on a pu fortement économiser sur les traductions. Bien sûr, il est parfaitement vain d'entreprendre le travail de Sisyphe qui viserait à leur faire comprendre qu'il n'y a d'autre point commun entre une voiture et une moto que l'essence qu'ils utilisent.
Naturellement, cette sollicitude hypocrite ne recouvre pas le fossé gigantesque qui empêche toujours l'Union Européenne de prendre en compte les problèmes des motards : pourtant, ami motard, il faut participer à Saferider. Car même si ce sondage n'aura aucune représentativité, même si ses auteurs n'ont même pas été capables d'inclure ces deux variables sociométriques élémentaires que sont profession et niveau d'études, il permettra quand même de recueillir quelques fragments de ces données dont le sociologue a vitalement besoin. D'avance, il te dit merci.

mardi 15 juillet 2008

un père fondateur

Pour celui qui avait échappé à l'extermination des juifs par les Nazis, traversé les années grises de la Pologne socialiste et participé dès l'origine au mouvement qui allait lancer la transition démocratique en Europe de l'Est, la mesquinerie exemplaire avec laquelle le gouvernement des frères Kaczynski tenta de l'impliquer dans sa vilaine chasse aux sorcières ne méritait sans doute qu'un haussement d'épaules.
Lorsque, avec d'autres pays qui, autant qu'elle et plus que tant d'autres, méritaient d'être européens, la Pologne rejoignit l'Union Européenne, Bronislaw Geremek fut proposé à la présidence du Parlement de cette Europe enfin réunie. Que l'on ait, à sa place, choisi de céder à l'ordinaire routine d'un candidat d'appareil montre à quel point la médiocrité se partage. Désormais, il est trop tard.

mercredi 9 juillet 2008

dans les hauteurs

Il en rêvait, affirment aujourd'hui des Echos, depuis son premier mandat. Par une décision votée hier, Bertrand Delanoë et le Conseil de Paris viennent de mettre fin à trente ans d'attentisme pudibond, et d'autoriser le retour dans la capitale des immeubles qui se voient de loin. Et ce n'est pas tous les jours qu'un politique ose prendre une décision qui, certes, ne modifie rien de fondamental, mais va à l'encontre de la dévotion ambiante pour le discret, l'humble, le petit, risque de fâcher des électeurs très contents de rester entre eux et, à coup sûr, contrarie un ancien allié qui, il est vrai, depuis les dernières élections, ne pèse plus très lourd. La tâche n'était pas facile ; observer la manière dont elle a été menée à bien sera donc riche d'enseignements

Bien en deçà des mouvements décisifs, une bonne campagne commence par la préparation du terrain : le 30 octobre 2007, titrant "Bertrand Delanoë et ses totems urbains", Le Monde présentait quelques projets d'immeubles de grande hauteur, et illustrait l'article avec quelques réflexions issues de l'atelier Brénac & Gonzalez, pour le quartier de la porte de la Chapelle. Le décor était planté : un quartier neuf dans l'une des rares réserves foncières qui subsistent dans la capitale, beaucoup de verdure, et des constructions originales, sympathiques et accueillantes dont quelques-unes poussent un peu plus haut que les autres, soit l'exact opposé de l'urbanisme des dalles du XIIIème arrondissement, du Front de Seine, ou de la tour Montparnasse. Les opérations se poursuivront par un déminage soigné, dans lequel on veillera scrupuleusement à ne jamais employer le mot qui fâche : alors, à l'exclusion de tout autre, on désignera donc ces constructions du vocable de "hauteurs", terme neutre sans être pour autant ni inapproprié, ni vide de sens. Reste à affronter l'ennemi, que ses résultats désatreux aux élections municipales ont considérablement affaibli, au point qu'on ne le garde plus dans l'équipe que par pure bonté d'âme. La manoeuvre se déroule en trois temps : en première ligne, on envoie sa fidèle adjointe en charge de l'urbanisme, Anne Hidalgo. Pour désamorcer les critiques, on va limiter l'ampleur des changements : seuls six secteurs périphériques, à peine parisiens, banlieusards presque, accueilleront les nouveaux immeubles ; leur hauteur dépassera de peu les 37 mètres réglementaires, pour les immeubles d'habitation, et se permettra parfois un peu plus d'audace, quand il faudra construire hôtels ou bureaux. Enfin, on n'oubliera pas la diversion participative à la Ségo, avec une "conférence citoyenne" à laquelle le peuple sera convié, et cordialement invité à donner son avis, étant entendu que, de toute façon, les décisions sont déjà prises.

En fait, le vote du Conseil porte sur deux catégories distinctes de constructions, et répond à deux problématiques différentes. En faisant sauter la limite des 37 mètres, on ajoutera quelques étages aux logements collectifs, sans dépasser la limite des 50 mètres, hauteur à laquelle commence le royaume des IGH, avec leurs contraintes réglementaires propres. Là, on est dans le pragmatique : il suffit de regarder la ZAC des Hauts de Malesherbes, qui, malgré la maîtrise d'oeuvre de Christian de Portzemparc, la qualité des intervenants et la pittoresque Flower Tower d'Édouard François, un amateur de web qui crache, donne, avec ses immeubles de hauteur et de volume identiques, une assez écrasante impression d'uniformité, pour comprendre qu'un peu plus de variété dans les dimensions, un peu plus d'espace libre au sol n'auraient pas été superflus.
Avec la vraie hauteur, on entre dans le symbolique. Les quelques immeubles qui seront construits ne transformeront pas Paris en La Défense, ne rattraperont pas le retard accumulé face à la concurrence, pas plus qu'il ne permettront d'entrer dans la course à celui qui aura la plus haute, un jeu auquel l'Europe, et le monde anciennement développé, ne participent de toute façon plus depuis longtemps. Mais ils donneront à cette ville sinistre, avec ses enfilades de casernes haussmaniennes, un peu plus de variété, de liberté, et de modernité.

C'est bien l'irruption de ce terme haïssable qui irrite l'ancien allié. Le blog de l'ex-numéro 1 des Verts parisiens résonne de l'indignation du délaissé, et ses déclarations disent tout de son intention de tuer le monde moderne, intention typique de la volonté des Verts de ne voir dans cette capitale de 10 millions d'habitants  que le village qu'elle n'est plus depuis l'an mille. Au passage, on notera que l'image qui illustre l'effroi, l'horreur de ce que l'on ne veut plus voir n'est pas, comme d'habitude, la tour Montparnasse, mais le bien plus modeste et bien plus inventif hôtel Sheraton de Pierre Dufau. Voilà qui permet de compléter la revue des tactiques Delanoë d'un dernier élément décisif : savoir attendre que son allié soit suffisamment faible pour ne plus entraver ses plans.

samedi 5 juillet 2008

racaille routière

Il y a décidément quelque chose de troublant dans cette manie qui semble frapper les journalistes de la presse automobile, et qui les conduit à prendre le monde entier à témoin de leur exécration du scooter. Hier, Hugues, qui vit son parcours de cycliste comme un chemin de croix, pestait contre les entraves à sa liberté de circuler en paix que tresse autour de lui le ballet anarchique des scooters, créatures du diable, suppôts de Satan. Au moins le faisait-il sur son blog, dans un billet d'humeur, avec sa verve habituelle, et avec le concours éclairé de commentateurs de première qualité. Aujourd'hui, c'est dans les pages Opinions du Monde qu'un autre professionnel de sa profession, ou plutôt un ancien puisqu'il a abandonné sa fonction de journaliste dans la presse automobile pour fonder une agence de communication, =MCe, devenue un département de Sequoia, répand son fiel dans une fureur toute cathartique.

Ce n'est pas que son discours, en tant que tel, présente le moindre intérêt. Sa réthorique, qui prend appui sur la position de victimes des conducteurs de deux-roues motorisés, la catégorie la plus exposée au risque routier, pour les accuser de n'avoir que ce qu'il méritent, eux qui tombent sous les coups de leur indiscipline, de leur mépris des régles, de leurs, pour employer, comme lui, ce terme qui a beaucoup servi, incivilités, reste totalement rudimentaire. Ses références statistiques, dont il ne cite pas les sources, demeurent obscures : sans doute les données relatives à l'accidentalité viennent-elles de la Sécurité Routière, dans une version particulièrement ancienne de chiffres dont on a par ailleurs démontré qu'ils étaient construits avec des méthodologies invalides. Pour ce qui concerne les émissions de polluants des deux-roues motorisés, censés représenter 10 % d'on ne sait quel total, on évolue dans un nuage d'incertitude : ce n'est sûrement pas à l'ADEME, la seule source fiable en la matière, que l'on trouvera ce genre de chose, elle qui dit précisément le contraire, et fournit une amusante calculette grâce à laquelle on peut comparer les émissions dont un individu se rend responsable en effectuant un même trajet en autobus, en deux-roues motorisé, ou bien en automobile : là, on constate que le scooter se rapproche bien plus du bus que de la voiture. Quant à l'assise qui lui pemettrait de justifier cette ridicule théorie qui voudrait que les comportements délictueux de certains cyclistes et automobilistes trouveraient à la fois leur modèle et leur justification dans ces fameuses incivilités, elle nous renvoie au XIX ème siècle, à l'époque des errements d'un Gustave Le Bon ou d'un Gabriel Tarde. L'ensemble relève de propos de comptoir si éculés et superficiels que, s'aviserait-il d'en franchir la porte, ils vaudraient à coup sûr à leur auteur d'être banni à vie du Balto.

Il reste, alors, deux questions à élucider. D'abord, comment se fait-il qu'un individu que l'on peut supposer raisonnablement intelligent s'abandonne à des considérations aussi ordurières ? L'origine de sa fureur est vraisemblablement anecdotique : victime, sans doute, de la part d'un jeune conducteur de scooter d'un de ces gestes déplacés qui, ailleurs, peuvent vous mener devant un tribunal, il préfère laver son honneur dans les colonnes d'un quotidien de référence. C'est que, comme l'écrivait Luc Boltanski voilà plus de trente ans, la rue, et l'automobile, possèdent cette caractéristique de mettre directement en contact des univers sociaux qui, généralement, s'ignorent. En travaillant avenue Marceau, on a probablement plus de chances de croiser une élégante en Smart ou une mère de famille au volant de son 4x4 tellement plus sûr pour ses enfants, étant entendu que les enfants des autres n'ont qu'à s'occuper eux-même de leur sécurité ; pour autant, on n'y est à l'abri ni du livreur de pizza, ni du coursier syndiqué CGT, ni de leurs manières déplorables. Mais la rage, le mépris de l'autre, la haine parfois, qui suitent de cet article ont sans doute une justification plus profonde.
En 1994, en île de France, les immatriculations de deux-roues motorisés représentaient un peu plus de 4 % de celles des automobiles ; en 2006, on a dépassé les 15 %, et la hausse se poursuit. Et en plaçant, pour la même région, les ventes d'automobiles à l'indice 100 en 1994, on descend, en 2006, à l'indice 75. Cet essor du deux-roues au détriment de l'automobile a d'abord été favorisé par les mesures prohibitionnistes de la municipalité parisienne. Aujourd'hui, un levier autrement plus puissant prend le relais : le banlieusard isolé peut désormais choisir, pour effectuer son trajet quotidien vers son lieu de travail, entre sa vieille berline, qui lui coûtera douze litres de cette si précieuse essence pour cent kilomètres parcourus, ou un scooter, qui en consommera trois. Nombreux sont ceux qui abandonnent la première au profit du second ; de ce fait, ils ne se comportent pas seulement en rénégats : ils réduisent l'automobile à sa dimension utilitaire, et affirment que l'important, ce n'est pas l'objet lui-même, mais ce à quoi il sert. Alors, on comprend qu'un journaliste qui a appartenu à une presse automobile dont le fonds de commerce résulte de la valorisation des caractères symboliques de cette machine, le prestige, l'esthétique, la perfomance, le plaisir, éprouve face à cette attitude une déception d'autant plus forte que, même s'il refuse de se l'avouer, ce basculement marque le début de la fin. Alors, la vindicte et la dénégation interviennent comme un ultime refuge.
Reste à expliquer comment un texte aussi médiocre, aussi pauvre en arguments que riche en invectives, en préjugés, et en erreurs, un texte que bien des blogueurs considéreraient comme indigne d'être publié, a pu se frayer un chemin jusque dans les colonnes du Monde, même s'il se retrouve dans cette rubrique Opinions qui est un peu la tribune libre du quotidien de référence du soir. Il faut sans doute chercher la réponse dans sa signature, où l'auteur se présente comme ancien rédacteur en chef de "Auto-Moto" et de "L'Automobile Magazine". De cet ancien métier, il a sûrement conservé l'essentiel : son carnet d'adresses.

vendredi 4 juillet 2008

boîte noire

Causant la mort de deux adolescents roulant sans casque sur un deux-roues motorisé monoplace dont l'usage est interdit sur la voie publique et pour lequel, compte tenu de sa cylindrée, eut-il été homologué, un permis que le conducteur ne possédait très probablement pas aurait été indispensable, l'accident de Villiers le Bel n'a guère à voir avec le triste quotidien de la collision entre une automobile et un motocycle, laquelle, pour les cyclomotoristes comme les motocyclistes, représente l'essentiel du risque routier auquel ils ont à faire face. Pourtant, l'analyser présente un intérêt notable. A cause des incidents qui l'ont suivi, à cause de la dimension symbolique des forces en présence, des policiers et leur hiérachie d'un côté, deux adolescents de banlieue et leur entourage de l'autre, on peut raisonnablement penser que la presse continuera à faire une large place à cette affaire, et que l'on disposera ainsi d'une très rare occasion de suivre d'assez près les étapes de la procédure, comme les stratégies que mettront en oeuvre les différents acteurs.

Dans l'affaire, l'avocat des familles des victimes démarre donc avec un lourd handicap : aussi, on ne s'étonnera pas qu'il choisisse l'attaque, et cherche à rééquilibrer les responsabilités, dont le partage se trouve au départ très défavorable à la partie qu'il représente, en impliquant le camp adverse, donc, ici, la police. Lors d'une conférence de presse qui s'est tenue mardi dernier, il a ainsi, comme le rapporte Le Monde, fait exploser sa première charge. Sa position se fonde sur un rapport d'expertise commandé par le tribunal, et dont il livre quelques éléments, lesquels, bien sûr, infirment la version présentée par les policiers. Ceux-ci, qui prétendaient effectuer une simple patrouille à vitesse normale, soit, au plus, à 50 km/h, venaient de répondre à un appel de leur central et se trouvaient donc, désormais, en intervention. C'est pourquoi, explique l'expert, leur voiture était en train d'accélerer : en quinze mètres, elle était passée de 59 km/h à la vitesse à laquelle se produisit le choc avec le deux-roues des adolescents, lequel roulait à 66 km/h, soit, très précisément, à 64,3 km/h. L'article restant muet sur l'essentiel, à savoir la méthodologie mise en oeuvre par l'expert pour déterminer cette grandeur à la décimale près, il fournit donc une occasion de se payer une tranche de ces spéculations aussi gratuites qu'hasardeuses dont les lecteurs de ce carnet raffolent. En l'occurrence, on se trouve face à une alternative unique : ou bien les véhicules de police sont équipés d'une boîte noire qui enregistre avec une précision extrême les paramètres de leurs déplacements, et on voit alors mal, sauf à supposer que l'installation de ces dispositifs se fasse dans le plus grand secret, quel mauvais génie pousserait leur utilisateurs à des déclarations mensongères, pour se trouver ensuite contredits par un juge aussi infaillible qu'impartial, ou bien la vitesse mesurée par l'expert ne résulte que d'un calcul parfaitement théorique, entièrement déterminé par des paramètres entrés dans un modèle, et qui produirait donc un résultat fort différent, pour peu que l'un d'entre eux soit modifié.

Dans Les antennes de Jéricho, une sorte d'autobiographie, Pierre Schaeffer raconte son éducation chez les Jésuites, et les exigences de son professeur de physique qui notait d'un zéro les copies dont les auteurs trop zélés avaient poussé leurs calculs au-delà de la décimale significative : les résultats se devaient, non pas seulement d'être exacts au sens du raisonnement théorique, donc de montrer que l'élève avait compris et appris ce qui lui était enseigné, mais de l'être aussi dans leur rapport à la réalité, en prouvant que celui-ci avait su à la fois résister à la vanité d'une exactitude inaccessible dans le monde réel, et garder la part d'humilité qu'implique un résultat applicable, mais moins strict que celui que donnerait la rigueur théorique. Cette position, si elle peut assez facilement être rattachée aux valeurs d'une éducation religieuse, devrait aussi être celle de l'expert qui, travaillant sur des données partielles recueillies sur le lieu d'un accident, ne peut, raisonnablement, s'exprimer autrement qu'en ordres de grandeur, et dans l'approximation.
A contrario, les trois dizièmes de kilomètres que l'expert de Villiers-le-Bel juge bon de placer après sa virgule sonnent faux, du simple fait qu'elles font plus exact, au point d'alarmer le journaliste du Monde qui titre un de ses chapitres : "la police roulait à plus de 64 km/h" : si la décimale est vraiment de trop, la confiance en l'expertise reste suffisante pour retenir la valeur entière, et cela même si la thèse de l'avocat, une vitesse excessive de la voiture de police, peut se contenter d'un dépassement de la vitesse limite, soit 50 km/h. Elle lui suffit, en tout cas, pour accuser les policiers, du seul fait de cette vitesse, de s'être rendus coupables d'une "mise en danger délibérée de la vie d'autrui". On peut, sincèrement, lui souhaiter bonne chance, et une infatigable obstination, pour faire prospérer une telle position.
Si, par sa précision même, le calcul de l'expert, concernant la voiture de police, étonne, celui qu'il livre à propos du deux-roues relève soit de la magie, soit de la fantaisie. Il faudrait, en tout cas, qu'il livre d'urgence à Gilles Terrien, seul expert spécialiste des accidents moto, la formule qui lui permet d'être aussi sûr de son fait, et qui, donnant la vitesse exacte d'une moto lors de la collision, apporterait enfin la lumière, et contredirait le rituel "le motard roulait trop vite" de tant de rapports de police.

Au moins cet accident-là a-t-il pu bénéficier d'une expertise. Lorsque, quelques mois plus tard, à Vienne, les circonstances ont produit une situation inverse, et que deux policiers se rendant au petit matin à leur travail à moto ont percuté un poids-lourd dont le chauffeur, en état d'ébriété, effectuait une manoeuvre interdite, le procureur a, précise l'hebdomadaire régional Lyon Capitale, su résister à la tentation de l'expertise, permettant ainsi à la justice de faire preuve d'une inhabituelle promptitude pour infliger au coupable une sanction exemplaire.
Troublant parallèle : à Villiers-le-Bel, deux adolescents circulant dans des conditions totalement illégales se tuent en percutant un véhicule de police ; à Vienne, la situation s'inverse, et deux policiers se tuent en percutant un poids-lourd dont le conducteur circule dans des conditions totalement illégales. Dans les deux cas, la responsabilité de l'accident ne repose pas sur les policiers ; à Villiers-le-Bel, sans doute à cause du retentissement de l'affaire, une expertise est pourtant ordonnée, mais pas à Vienne, où elle démontrerait vraisemblablement, compte tenu de l'état de l'épave, que la moto roulait bien au delà des 50 km/h autorisés ; pour le profane, l'opacité de la boîte noire semble impénétrable.

jeudi 26 juin 2008

laissés pour compte

Sans doute existe-t-il, dans les principaux pays européens, autant de manières de financer la télévision publique hertzienne, celle qui, avec son brave réseau d'émetteurs et son bon vieux râteau, vit, sous cette forme, ses derniers moments, que de systèmes constitutionnels. Côte à côte, on trouvera ainsi la spécificité britannique, avec d'un côté une BBC qui, en plus des ressources qu'elle sait fort bien, et depuis fort longtemps, générer, vit de la seule redevance, et de l'autre un secteur privé qui, avec ce Channel 4 installé dans un fantastique bâtiment signé Richard Rogers, propose une des rares télévisons privées non-commerciale au monde, le particularisme allemand, où les écrans publicitaires sont sévèrement cadrés dans un créneau horaire qui court jusqu'à 20 heures, voire, depuis Franco, l'idiosyncrasie espagnole d'une télévision publique exclusivement financée par la publicité, et s'ébattant donc en toute liberté sous le poids de la double contrainte, politique et commerciale.
En France, comme on le sait, les petites singularités, on les collectionne : seul pays à avoir ouvert son espace télévisuel avec la création d'une chaîne cryptée, laquelle a connu un plein succès dans sa mission de stériliser des ressources financières qui, en son absence, se seraient investies dans le développement d'un réseau câblé, et ouvert, seul pays à avoir privatisé sa principale antenne publique, elle est aussi le pays des solutions faciles où, à partir des années 70, plutôt que d'augmenter la redevance, le pouvoir a préféré ouvrir progressivement des espaces publicitaires sur les chaînes publiques.

Aussi la récente décision de Nicolas Sarkozy, privant à assez court terme ce réseau de ce financement-là, surprend-elle à divers titres, parce que rien ne l'imposait, parce qu'elle a visiblement été prise sans aucune étude prélable, puisqu'on a commencé par décider de supprimer une ressource avant de s'inquiéter de pourvoir à son remplacement, parce que les justifications a posteriori issues du travail de la Commission adhoc sont tellement navrantes, convenues et superficielles, qu'on soupçonne assister là au recyclage d'un rapport-type sorti d'un placard, parce que les conclusions du rapport en question, rendu hier, ont immédiatement été contredites par Nicolas Sarkozy, et, plus encore, parce que celui-ci ne prend même pas la peine de s'exercer au strict minimum d'habileté politique qui sied pourtant à ses fonctions, et qui le conduirait, comme certains de ses prédécesseurs, à garder cette bienséance qui consisterait à camoufler si peut que ce soit la seule bonne raison qui justifie sa décision. On voit mal en effet, avec cet échange d'une petite taxe contre un gros transfert de ressources publicitaires, comment l'expliquer autrement que par un fraternel coup de pouce à une amie en grand danger, cette TF1 dont la part de marché, au plus haut à 40 % lors de sa privatisation, n'a depuis lors cessé de baisser, pour passer sous les 30 % voici quelques mois.

Ce qui ne surprend pas, par contre, c'est cette manière inimitable qu'à le pouvoir politique de traiter une entreprise publique comme si elle relevait de son seul domaine privé, de n'accorder aucune attention aux conséquences que ses décisions auront sur les salariés en général, et en particulier sur ceux dont la fonction était précisément de gérer ces espaces publicitaires bientôt fermés, et, plus encore, de croire que, comme au bonneteau, l'art de l'escamoteur suffira à tromper son monde. On peut, en effet, fort bien décider de ramener la télévison publique dans le strict champ du financement public : il faut alors adapter celui-ci à ses besoins. La BBC fonctionne ainsi, avec une redevance qui, au cours actuel, se monte à 177 euros : ceteris paribus, et sans tenir compte de l'importance des ressources accessoires que le réseau britannique tire de la prospère BBC Enterprises, il faudrait donc, pour arriver au même niveau, augmenter la participation du contribuable français de 57 %. On sait que cette solution a d'autant moins de chances d'être adoptée que, depuis bien des années, les politiques qui se sont succédé au pouvoir n'ont eu de cesse d'inventer de nouvelles formes d'impôt hors impôt, faisant assaut de créativité pour trouver des manières de rendre invisible la ponction fiscale, et son accroissement. C'est ce qui est arrivé avec la redevance audiovisuelle qui, à la faveur d'une réallocation de fonctionnaires inutiles, a été planquée sous le tapis, et perçue depuis lors en même temps que la taxe d'habitation. Comme avec une classique entourloupe comptable, l'État prévoit de dissimuler cette inévitable augmentation dans un poste distinct, en l'occurrence une taxe d'un montant très significatif, puisqu'elle atteint presque 1 %, du chiffre d'affaire des opérateurs de télécommunications et des fournniseurs d'accès Internet, lesquels, évidemment, s'empresseront de la répercuter dans leurs tarifs.
Quant au personnel de la régie FTP, on ne s'en soucie guère. L'annonce de la suppression bouleverse les prévisions des annonceurs, dont les campagnes se planifient sur un temps assez long : face à l'incertitude, inévitablement, ils vont investir ailleurs. Et les employés n'exercent pas seulement un métier particulier dans un univers très restreint : ils n'auront désormais d'autre possibilité de continuer à l'exercer, donc de valoriser leur expérience, que chez leurs concurrents actuels, TF1 ou M6. Autant dire que les places doivent être chères, et qu'il vaut mieux être le premier à les occuper. FTP, en d'autres termes, ne peut, dès à présent, que perdre, des budgets comme du personnel. Et quand bien même le projet élyséen serait abandonné, les pertes subsisteront.
Car les obstacles, du personnel aux opérateurs de telecoms en passant par Bruxelles, qui conduiraient à l'abandon de cette mesure, subsistent, et sont nombreux. Pour l'instant, l'attentisme domine : et à en juger par l'évolution du cours de l'action TF1, le marché, pour l'instant, n'y croit pas vraiment.

mardi 17 juin 2008

information abonnés

On se doute bien que le monde de va pas s'effondrer du simple fait que DirtyDenys soit resté hors ligne durant quelques jours, tout comme l'on a la faiblesse d'imaginer que la souffrance imposée à ses abonnés, brièvement privés d'une très épisodique dose de méchanceté, n'aura rien eu d'insupportable. Malgré tout, on se sent tenu d'expliquer pourquoi depuis vendredi 13, à 13h00, le serveur ne répond plus, parce que ma connexion Internet est coupée. Or, il est sans doute utile de le rappeler, cette liaison est vitale : car le serveur est dans mon salon.

En fait, l'histoire a commencé quand ma télé est tombée en panne. C'était l'occasion de mettre un terme à la longue histoire du tube cathodique, et de faire son entrée dans l'ère nouvelle de l'écran LCD et de la haute-définition. Puisqu'on disposait du terminal adéquat, autant commander la nouvelle version de la Box, la HD, d'autant que le Fournisseur vous récompensait de ces années de fidélité en la mettant gratuitement à votre disposition. En outre, l'ancienne version semblait difficilement accepter d'être branchée sur une télé moderne, et le faisait savoir par des gels d'images assez systématiques, que l'on résolvait au demeurant sans difficulté par un redémarrage quotidien. C'est ainsi que les choses se sont passées en ce vendredi noir : un plantage ordinaire, un redémarrage de routine, et c'est le drame.
La Box reste figée dans de sa phase d'initialisation, à l'étape du rectangle clignotant ; la documentation vous apprend qu'il s'agit en principe d'un problème d'identification. Pas besoin d'être Palpatine pour imaginer ce qui se passe : le Fournisseur d'accès, pour une série de raisons parmi lesquelles la sécurité n'est vraisemblablement pas la principale, réalise un filtrage des bidules connectés à son réseau sur la base de leurs adresses MAC. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler que cette adresse, qui se présente sous la forme d'une série de douze nombres hexadécimaux, identifie de manière unique à peu près tous les appareils qui sont susceptibles d'entrer en communication au travers de n'importe quel type de réseau informatique. Il en existe donc une pour chaque Box, l'ancienne, celle qu'on vient de redémarrer, comme la nouvelle, celle qu'on attend toujours. Très probablement, peut-être lors de l'envoi de la nouvelle Box, effectué en l'espèce dès mardi, peut-être aussi vingt-quatre ou quarante-huit heures plus tard, l'adresse MAC de la nouvelle Box a, dans les bases de données d'authentification du Fournisseur, remplacé celle de l'ancienne. Et puisque c'est le démarrage de la Box qui déclenche la procédure d'authentification, tant que l'ancienne reste branchée, rien ne se passe : le Fournisseur ne prend alors guère de risques en postulant qu'un redémarrage correspondra à la mise en service de la nouvelle Box, laquelle fournira au système l'adresse MAC avec laquelle celui-ci a été mis à jour, qui se trouve précisément être la bonne, et tout ira bien. À condition, bien sûr, que la nouvelle Box soit effectivement parvenue à son destinataire.

Et c'est là que le Transporteur entre en scène. On le connaît bien, le Transporteur, puisqu'on a déjà eu plusieurs fois affaire à lui, et qu'il a toujours employé la même méthode : celle-ci consiste, lorsqu'il livre à un particulier, à d'abord flanquer le bidule dans un camion, à s'apercevoir ensuite que ce client étrange, identifié par une adresse et un état-civil, et pas par une raison sociale, appartient à cette peuplade bizarre qui habite dans un immeuble, immeuble dont la porte est protégée par un code qui lui est inconnu, puisqu'il n'a pas pris la précaution préalable de décrocher son téléphone pour appeler l'individu en question, lequel lui aurait donné ce code sans aucune hésitation, quand bien même il le ferait pour la sixième fois en dix-huit mois. En général, ce n'est pas trop grave : un coup de fil au Transporteur, auquel on fournit les informations nécessaires, généralement suivi, quelques heures plus tard, d'un appel du dépôt de Genneviliers où se trouve le colis, dépôt auquel on donnera aussi les informations nécessaires puisque, visiblement, le coup de fil au numéro générique du Transporteur n'a servi à rien, et tout rentre dans l'ordre : le lendemain, on est livré.
Ce lendemain, c'était vendredi. Vaine attente, nouvelle appel, rendez-vous fixé au lundi, attente inutile. Alors, on a bien essayé de pirater le wi-fi d'un voisin, mais sans succès : les voisins, c'est plus ce que c'était. D'où, mardi matin, la mise en oeuvre du plan B, avec un appel au service technique du Fournisseur, ce qui ne va pas forcément de soi, puisqu'il faut comprendre que le service en question se cache sous l'intitulé : "vous avez un problème avec Windows ?" ; clairement, c'est plus une boîte de geeks. Fort aimable, le technicien confirme l'hypothèse de l'adresse MAC, et accepte de se charger de remettre celle de l'ancienne Box. Naturellement, Murphy étant toujours en pleine forme, une heure après, et sans que le Transporteur ait pris la peine de s'annoncer, la nouvelle Box est livrée ; vite, appeler le technicien du Fournisseur, et lui faire annuler la modification.

La livraison de la première Box avait été prise en charge par le Service Public : dix jours après que le Fournisseur ait annoncé sa disponibilité, ne voyant rien venir, j'était allé au bureau le plus proche du Service. La Box était là, et les employés du Service m'avaient fortement incité à compléter le cahier de doléances qu'ils tenaient à jour, sans doute excédés d'avoir à faire face aux conséquences de l'incurie de leurs collègues des colis. Deux jours après ce déplacement, l'avis de mise à disposition de la Box était dans ma boîte aux lettres. Alors, des ennuis causés par le Transporteur, on tirera une conclusion : dans une entreprise, l'asphyxie bureaucratique ne dépend pas du statut. C'est juste une question de taille.

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