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inspections

, 19:03

Réunis à Kaysersberg en assemblée annuelle les coupeurs de plants ont profité de l'occasion, un peu comme un congrès de notaires organisé dans la capitale et dont les participants, le soir venu, s'encanaillent au cabaret, pour retourner sur le lieu d'un de leurs récents exploits, le centre de recherche de l'INRA à Colmar. Là, armés de leur audace et sûrs de leur bon droit, ils se sont fait ouvrir les lieux, et, de la même manière qu'un contrôleur fiscal fouille les poubelles d'un possible fraudeur, ont procédé à une inspection, s'assurant que les chercheurs n'avaient pas illégalement reproduit les expérimentations qu'ils avaient détruites, tout en leur interdisant de les poursuivre.
L'ironie de l'actualité veut que cette intervention se produise au moment même où d'autres acteurs, eux aussi partie prenante du monde agricole mais qui se placent aux antipodes des valeurs défendues par les activistes écologistes, ont recours exactement aux mêmes méthodes. Les producteurs de porcs, ces hideux représentants de l'agriculture productiviste, s'invitent, de la même manière, en des lieux où ils seront aussi peu bienvenus, cantines, grandes surfaces, grossistes voire même, tant qu'à faire, les cuisines du casino de Forges-les-Eaux. Là aussi, ils procèdent à des contrôles ; là aussi, ils décrètent, inspectent, rejettent, réprouvent, détruisent parfois une marchandise parfaitement conforme à la législation mais qui a le malheur de ne pas avoir été produite sur le sol national. Parfois, suivis par ces équipes d'actualité télévisée qui, bizarrement, ont fait défaut à Colmar, ils s'offrent le plaisir supplémentaire d'une petite humiliation publique à la Harold Garfinkel, sermonnant tel responsable lequel, honteux, baisse la tête, lâchement soulagé de s'en tirer à si bon compte.

Car, comme le faisait remarquer Alexandre Delaigue, les vandales de Colmar jouent bien aux gardes rouges, rappelant à ceux qui voudraient l'oublier d'où vient leur éducation idéologique, et de quelle manière ils comptent la mettre en œuvre. Ils vérifient eux aussi que la science qui se pratique dans ces espaces obéit bien à leurs préceptes révolutionnaires, humiliant au passage ceux qui s'obstinent à ne reconnaître d'autres maîtres que la rigueur et la véracité. Au fond, ils ne se distinguent guère de leurs prédécesseurs maoïstes que par un usage plus subtil de la violence, subtilité contrainte puisque l'appareil maigrichon du parti éprouverait quelques difficultés à les soutenir s'ils se comportaient exactement comme leurs devanciers, subtilité utile aussi puisqu'elle leur permet de revendiquer, devant une presse complice, une action non-violente. Mais le principe, celui d'une science soumise à l'impératif politique et que n'importe quel citoyen doit être en mesure de contrôler puisque le seul fait d'être citoyen lui procure les capacités nécessaires, demeure : aussi attend-on avec impatience le moment où ces pourfendeurs de la science confinée s'introduiront dans un laboratoire P4.
L'identité des méthodes ne doit pas masquer les différences substantielles qui distinguent les faucheurs des éleveurs. Coincés dans leur monde fermé, dépendants d'une action publique désormais impuissante puisqu'elle n'a pas plus la capacité d'imposer un prix que de fermer les frontières, les agriculteurs tentent d'améliorer leur situation par ce recours à une violence pratiquée depuis des décennies dans le monde rural, et dont les conséquences judiciaires restent généralement fort modestes. Sans doute faut-il voir là l'effet du principal atout dont dispose cet univers, un poids électoral bien plus élevé que son importance démographique. Les faucheurs, eux, ne possèdent aucun capital de cette sorte ; leur seul force réside dans leur activisme, ce qui rend d'autant plus inquiétants les succès qu'ils ne cessent d'obtenir.

Cinq ans après, la molle réaction de l'INRA qui se contente de faire part de sa résignation sans même trouver utile de se fendre d'une petite protestation, d'un simple communiqué, et annonce le dépôt d'une plainte qui, vu l'historique judiciaire de ces actions, restera de pure forme montre comment les choses ont évolué. La lâcheté, ici, n'appartient pas seulement à ceux qui, en première ligne, renoncent à toute résistance et se satisfont d'une humiliation qui préserve leurs biens. Elle revient surtout à ceux qui les abandonnent. Faire respecter la loi et régner l'ordre, cette mission que les pouvoirs publics revendiquent, et exhibent, sans cesse n'a à l'évidence plus la même universalité que lorsque Max Weber y trouvait le seul principe susceptible de définir sans ambiguïté la nature de l'État. Depuis bien longtemps, ou depuis quelques années, certains acteurs ont manifestement réussi à s'approprier une portion de cet usage légitime de la violence physique : et il serait sans doute du plus grand intérêt de retracer la genèse, l'ethnologie, et la cartographie de cette appropriation.

escamotage

, 19:55

En arrière-plan, toute une fourmilière de petits entrepreneurs, militants, journalistes, experts, s'active pour construire un monde social adapté à leurs convictions, et obéissant à leurs désirs. Aussi faut-il, en permanence, s'exercer à démolir ces édifices, mettre à nu leur ossature et repérer les failles de raisonnements qui s'appuient le plus souvent sur la force de la preuve ultime, la statistique. Parfois, l'affaire n'est pas simple, tant la perversité sans limite du diable lui permet de se dissimuler dans les détails les plus infimes. Transpirant la gentille urbanité et la banalité trompeuse un récent reportage d'une journaliste de France Info fournit l'occasion idéale de s'abandonner au plaisir coupable du vandalisme intellectuel.

Le sujet en lui-même, la visite d'un atelier géré par une association de cyclistes où les usagers peuvent entretenir eux-mêmes leur vélo, n'a rien de bien neuf, ni dans sa glorification de l'effort participatif, ni même dans le cas d'espèce présenté ici. Car, sans poursuivre plus loin la recherche d'antériorité, voilà plus de trente ans que l'atelier mécanique associatif figure au programme d'une autre organisation revendicative du secteur des deux-roues, la FFMC. Et si cette initiative ne se matérialise plus guère aujourd'hui, c'est parce que la surcharge électronique et numérique dont souffrent les motos modernes implique d'en confier la maintenance à un spécialiste. Plus intéressante est l'organisation qui gère cet atelier.
Bien loin des associations représentatives comme la FUB, Vélorution, pourtant présentée comme un sympathique club de cyclistes réclamant simplement "plus de place au vélo dans les déplacements", ne fait mystère ni de son activisme d'extrême-gauche, ni du complet sectarisme qui l'accompagne. On ne peut que rêver à ce que donnerait une rencontre de ses militants avec les camarades de Kuhle Wampe.

En fait, l'intérêt essentiel de ce court billet réside dans son paragraphe introductif, dont la concision fait ressortir les failles d'un raisonnement aussi répandu que profondément biaisé. Présenter la fréquentation de cet atelier comme "preuve" de l'usage régulier du vélo auquel s'adonneraient 25 millions de citoyens, soit plus des deux tiers de la population de la tranche d'âge 20-64 ans, relève d'un sens du raccourci assez spectaculaire. Mais l'affirmation qui précède, selon laquelle la moitié des déplacements couvriraient une distance inférieure à 5 km, déplacements pour lesquels le vélo serait donc tout indiqué, si banale qu'elle semble, ouvre une perspective qui invite à exploration approfondie.

Car celle-ci peut facilement être étayée d'éléments objectifs, tâche sans doute bien trop ennuyeuse pour que la journaliste s'y abandonne. L'an dernier, la DRIEA a en effet publié une note rédigée par des ingénieurs TPE et qui s'interroge sur le développement que pourrait connaître la pratique du vélo en Île de France, et en particulier sur ce fameux transfert modal qui verrait les automobilistes délaisser leur voiture au profit de la bicyclette. L'étude donne ainsi une répartition détaillée de la portée des déplacements cyclistes franciliens. Ainsi, si 93 % des trajets en bicyclette couvrent une portée inférieure ou égale à 5 km, 79 % font moins de 3 km, et 65 %, donc près des deux tiers, moins de 2 km. Le vélo, en première hypothèse, ne fait donc guère concurrence à l'automobile, et encore moins au deux-roues motorisé. Très probablement, ses nouveaux utilisateurs se déplaçaient auparavant à pied, ou grâce à des transports en commun peu pratiques, comme l'autobus.
Les auteurs, faisant preuve d'une louable prudence dans leurs estimations, tant les convertis risquent de se révéler bien moins nombreux et bien moins ardents que ne l'imaginent les prosélytes, donnent en hypothèse basse une part modale de 6 % pour le vélo, lequel permettrait ainsi de transférer, à l'heure de pointe du matin, moins de 5 % des déplacements automobile vers la bicyclette.

En somme, le report modal tant espéré risque fort de ne rien avoir de révolutionnaire. Aussi faut-il s'interroger sur un basculement de même nature, qui a vu nombre d'automobilistes franciliens passer au deux-roues motorisé pour sécuriser leur déplacement domicile-travail quotidien. L'ampleur du phénomène n'a pas échappé à la DRIEA qui, depuis 2012, mesure ce trafic particulier en des points stratégiques. La synthèse de ces recherches donne une part de trafic qui varie, sur une large plage horaire matinale et dans le sens province-Paris, entre 15 et 20 %. Sur le pont de Sèvres, une pointe fugitive, juste avant 9 heures, approche les 40 %. On comprend que, lorsque la rigueur de l'hiver décourage ces usagers souvent également automobilistes, leur absence se ressente instantanément dans le volume des embouteillages, préoccupation essentielle pour la DRIEA.

Comme l'écrit Pierre Kopp, l'intérêt économique du deux-roues motorisé se révèle donc bien supérieur à celui du vélo. Et, sans nul doute, cette situation va durer. Comment expliquer qu'un usage aussi massif reste, à l'exception des rares organismes directement intéressés au problème, unanimement méprisé des pouvoirs publics ? On a analysé par ailleurs, et grâce à un remarquable rapport rédigé dès 1975 par des sociologues, comment les ingénieurs en charge du trafic avaient exclu les deux-roues de leur champ de réflexion. Quarante ans plus tard, malgré le développement explosif de ce mode de déplacement, la situation n'a pas changé. Quand l'INSEE, quand Eurostat publient les taux de motorisation des ménages, les organismes statistiques qui décrivent la réalité mesurable et dont les données servent ensuite de fondation aux politiques publiques excluent systématiquement les deux-roues motorisés. À Paris, en s'aidant des statistiques d'immatriculations, on peut évaluer que cet arbitraire automobile sous-estime le véritable taux de motorisation des ménages d'environ 20 %.
Du journaliste le plus superficiel au statisticien le plus austère, entre oublis intéressés, biais cognitifs, ignorance, négligence, et facilité, quantité d'acteurs dont la fonction consiste en principe à rendre compte de la réalité ne décrivent rien d'autre que la résultante de cet ethnocentrisme qu'ils trouvent superflu de combattre, tandis que personne ne les contraint à le faire. Et l'erreur perdure, et ne fait que croître.

arguments

, 19:30

La crise grecque relève de ces situations à propos desquelles tout un chacun, et les lettrés en particulier, se doit d'avoir un avis, alors même que très rares sont ceux qui peuvent revendiquer quelque pertinence à ce propos. Une pertinence qui reste, au demeurant, mesurée, les divers cercles de négociateurs, à Athènes ou à Bruxelles, à Berlin ou a Washington, ne contrôlant chacun qu'une partie d'un jeu qui consiste précisément, et plus que jamais avec ces diables de Syriza, nouveaux venus adeptes des coups de théâtre et des renversements de table, à tenter de deviner quel chemin va prendre cet imprévisible partenaire. Autant dire que rien de définitif ne sera connu avant trente ans, date de l'ouverture des archives communautaires. On imagine sans peine la torture insoutenable qu'entraînerait le respect d'un si long délai.
Il est d'autant plus tentant de céder à l'invincible attrait des analyses de comptoir et des hypothèses gratuites que les munitions de manquent pas. Une crise de la dette n'étant pas précisément un phénomène inédit et se jugeant grâce à une immense collection de statistiques qui vont des relevés quotidiens de taux d'emprunts aux bilans des banques centrales et autres organismes nationaux, lesquelles nourrissent une foultitude de notes d'analystes divers, on dispose ainsi d'un corpus infini qui autorise toutes les comparaisons, toutes les hypothèses, et toutes les prises de position. Aussi est-il intéressant de voir comment un si abondant matériau a pu être employé pour construire un certain argumentaire, celui qui ne veut voir dans la situation grecque que la douloureuse mésaventure d'un pauvre peuple victime des machinations des puissants.

Ainsi en est-il de cette affirmation majeure, selon laquelle la dette qui étrangle la Grèce n'a pas lieu d'être, puisque née seulement de la volonté des institutions européennes de sauver les banques, lesquelles, avides de profits et fort peu regardantes sur les risques, avaient prêté inconsidérément à un État dont elles ne pouvaient ignorer qu'il ne serait jamais capable de les rembourser. Cette approche simple et efficace, cette irréfutable condamnation qui ne fait que renvoyer le libéralisme à l'un de ses principes, assumer ses erreurs, masque un dédain pour les faits, une méconnaissance du fonctionnement des sociétés modernes, voire une vision aussi rudimentaire que datée du mécanisme de l'endettement public.
Car les organismes financiers en cause n'ont pas prêté d'argent à la Grèce ; ils ont souscrit à des emprunts émis par l’État grec, parce que telle est leur fonction, et parce qu'ils n'avaient aucune raison de ne pas le faire. En décembre 2009 Dexia, qui bougeait encore, a produit à ce sujet une note qui a valeur historique. Elle montre, jusqu’à ce fatal automne 2008, à quel point, par rapport à l'inévitable référence allemande, l'écart des taux à 10 ans dans la zone Euro reste mesuré ; ensuite, il s'accroît brutalement. Pourtant, la Grèce continue à emprunter à des taux inférieurs à ceux de ses voisins balkaniques, comme une Turquie alors au cœur de sa décade prodigieuse. C'est seulement fin 2009, quand l'heure des comptes approche à grand pas, que les choses se gâtent. Ce traitement de faveur a une seule raison : l'Euro, qui protège la Grèce et écarte toute idée de défaut. Or, jusqu'à la preuve du contraire, admettre un pays dans la zone Euro ne dépend pas du pouvoir des banques.
Celles-ci ont, par contre, payé pour les erreurs des politiques puisque en 2010, avec les contorsions qui permirent à la Grèce de faire défaut sans être considérée comme faisant défaut, elles ont soldé leurs créances au prix d'une décote de 50 %. Un peu plus de 100 milliards d'euros ont ainsi été effacés, milliards pris en charge par les actionnaires, les salariés, et les clients soit, en fait, par tout un chacun. Dans la tourmente post-2008, tordre les bras des banquiers pour qu'ils renoncent à 100 petits milliards de plus n'était de toute façon pas bien difficile. Cette mise en cause de la responsabilité des banques procède donc, en plus de l'ignorance, d'une double illusion, rétrospective, puisque l'on juge les erreurs passées dans la position confortable de celui qui connaît la suite de l'histoire, et perspective, puisque l'on extrait le seul cas grec de la marche normale des affaires, ignorant ainsi la façon routinière dont les organismes financiers achètent en permanence tout espèce de dette publique à travers le monde, entre autres parce que la réglementation les contraint à le faire.

Si, dans quelques mois, le FMI se voit contraint d'interdire à la Grèce l'accès à sa monnaie interne, les droits de tirage spéciaux, le pays rejoindra alors un cercle de l'enfer fort peu, et fort mal, fréquenté, puisqu'elle n'y côtoiera guère que la Somalie, et le Soudan. Sa dette représentera un montant presque vingt fois supérieur à ce que doivent ces deux pays africains, et bien supérieur à la somme des arriérés accumulés sur une période de trente ans par des pays aussi divers que Panama, le Liberia, le Zimbabwe, l'Irak ou le Cambodge. Et il faut bien une telle perspective, historique et planétaire, pour se rendre compte du caractère aussi monstrueux qu'inédit d'une telle situation, pour tenter d'imaginer comment la résoudre, et faire en sorte qu'elle ne reste qu'une exception. Pourtant, pour l'heure, cela ne préoccupe guère : l'important, comme lorsque qu'un économiste français de renommée mondiale donne un entretien au plus respectable des quotidiens allemands, se limite visiblement à trouver dans l’intransigeance allemande le coupable idéal, quitte pour cela à recycler un argument anachronique inventé par Syriza, et aussitôt réfuté.
Car l'heure n'est pas à la raison, et à l'analyse : l'heure est à la barricade, que l'on édifie entre gens du même bord à l'aide des matériaux les plus grossiers. L'heure est à l'agitprop, et l'intérêt de la chose tient au fait que l'on voit s'abandonner ainsi des gens pourtant très éduqués, bien que totalement ignorants des principes de base du fonctionnement des pays européens modernes, qui reprennent et répandent des arguments binaires, réduisant ainsi la complexité du processus démocratique dans une union monétaire comprenant 19 membres tout autant souverains les uns que les autres à une occurrence supplémentaire de l'affrontement entre le courageux peuple grec et une mécanique allemande qui, aujourd'hui, n'est plus militaire, mais technocratique. Spectacle fascinant pour un observateur sarcastique que de voir comment on peut, consciemment ou non, organiser de la sorte son ignorance comme d'autres leur insolvabilité.

folk hero

, 19:32

Cela fait bien trop longtemps qu'on avait abandonné Jérôme K., alors empêtré dans sa martingale perdante, et avant même que ses actes ne le conduisent, très brièvement, dans une prison d'où il devait assez rapidement ressortir tout en conservant à sa charge une dette de l'ordre de 5 milliards d'euros à régler à son ancien employeur. On aura donc suivi très superficiellement cette étonnante métamorphose qui a mué le petit arnaqueur en héros du nouveau prolétariat financier. Mais cet extraordinaire processus d'inversion, la manière dont journaux et magazines grand public en ont rendu compte, et ce dernier développement sorti du chapeau d'une presse en quelque sorte hétérodoxe et qui veut se distinguer de sa devancière par sa rigueur comme par son intransigeance, méritent que l'on s'y attarde.

Car rien dans cette affaire ne rentre dans un cadre d'analyse classique, à l'exception peut-être des agissements de Jérôme K., grâce auxquels il a ajouté son nom à une liste qui s'est incrémentée depuis, celle de ces rogue traders dont le plus célèbre a réussi à provoquer la faillite de la très vénérable Barings. Bien plus solide, la Société Générale a quand même pas mal tangué dans l'affaire, puisque son trader fou avait réussi l'exploit d'engager pas moins de 50 milliards d'euros dans ses transactions hasardeuses. Ce seul chiffre suffit à démolir la thèse de la hiérarchie complice, et ouvre un premier gouffre entre rationalité et croyance populaire. Accréditer celle-ci revient en effet à considérer que, pour les responsables de la deuxième plus grosse banque du monde en termes de chiffres d'affaires, il est de bonne pratique de laisser un employé quelconque, dans tous les sens du terme, et sorti de son domaine de compétence jouer la survie de l'entreprise, et donc la situation de ses 148 300 collaborateurs, sur un coup de dés.
Capturé, le personnage va ensuite magistralement assurer et sa défense, et la fabrication d'une image qui, astucieusement, à l'écart de la position intenable de la victime innocente, en fait certes un coupable, mais un coupable qui, minuscule roussette dans un océan peuplé de grands requins blancs, doit bénéficier de larges circonstances atténuantes, d'autant que, depuis, exhibant comme preuve son pèlerinage pédestre à Rome, il a trouvé la voie du salut, et a donc droit à la rédemption. Alors certes, ce Robin des Bois d'un nouveau genre a bien volé les riches. Mais il l'a fait à son profit exclusif et sans aucune considération pour les conséquences d'actes qui ont coûté très cher à son employeur, et donc à ses collègues dont les donneurs de leçons semblent fort peu se soucier, abandonnant cette tâche aux seuls représentants syndicaux de Soc Gen.

Jérôme K. devient ainsi, à l'exact opposé des folk devils de Stanley Cohen, une manière de héros populaire qui va prendre l'argent là où il se trouve sans trop se préoccuper de la manière, un homme sincère dans un monde de menteurs, un individu écrasé, comme tout ménage surendetté, par des échéances qui le poursuivront jusqu'à la fin de ses jours, donc un personnage éligible à la compassion publique, et un client d'autant meilleur pour la grande presse qu'il a vite fait ses preuves en la matière. Ce qui conduit à un dernier développement, puisqu'il faut bien s'interroger sur cette hiérarchie des indignations qui fournissent matière à scandale public, en l'illustrant d'un autre exemple récent, mettant lui aussi en cause une grande banque autochtone

On a sans doute déjà oublié, tant ils furent et demeurent nombreux, ce procès particulier grâce auquel la justice américaine a eu le culot d'extorquer quelques milliards à BNP, coupable d'avoir violé sa législation sur les pays sous embargo. Les journaux généralistes s'en étaient alors vertement pris à ces américains dont la législation impérialiste, venant à l'appui de leur puissance économique, leur permettait de ponctionner à l'envi les ressources d'une entreprise française. Du coup, on avait négligé le fond de l'affaire, et l'on ne trouvera guère que la presse spécialisée, Les Échos en particulier, pour la présenter en détail.
Le reproche concerne la filiale genevoise de la banque, aujourd'hui dissoute. Spécialiste du négoce international des matières premières, elle a a, malgré l'embargo américain et en développant un arsenal de techniques lui permettant de dissimuler ses actes, continué à joué son rôle jusqu'en 2007, fournissant en particulier au Soudan cet intermédiaire indispensable à l'exportation de son pétrole vers des compagnies chinoises. Ainsi, en toute connaissance de cause, elle a permis à un régime dont les responsables sont depuis 2009 poursuivis pour crime de guerre et crime contre l'humanité de financer ses activités. Sans vouloir jouer les moralisateurs, on peut raisonnablement juger qu'on est ici bien au-delà du dysfonctionnement.

Seulement voilà : le négoce des matières premières, la technique financière, la place de Genève, les massacres au Soudan, c'est trop loin et bien trop compliqué pour faire une bonne histoire. Le p'tit gars de chez nous, sorti du rang, et qui, entouré de bourgeois formés en grandes écoles, réussit à arnaquer les voyous de la finance internationale, ça plaît au peuple, et c'est autrement plus vendeur. Entre presse grand public et hétérodoxe, les distinctions s’estompent, et d'autant plus que la seconde joue pour la première à la fois le rôle du découvreur de talents cachés, et celui du franc-tireur dont on peut sans risque exploiter les trouvailles, puisqu'on ne fait que les dupliquer, en leur donnant une plus vaste audience. L'important, pour l'une comme pour l'autre, n'est pas tant la pertinence, l'exemplarité, la gravité, que le simple potentiel commercial.

vision zero

, 19:11

L'intérêt du document relatif à la "lutte contre la pollution atmosphérique liée au trafic routier" qui sera discuté au Conseil de Paris lundi prochain et qu'une bonne âme a fort opportunément fait parvenir à la rédaction la plus intéressée par le problème, celle de Moto Magazine, ne tient pas tellement à un contenu sans surprise. Depuis longtemps, depuis le premier mandat de Bertrand Delanoë, depuis le drame de la ZAPA survenu alors que Nathalie Kosciusko-Morizet était en charge du ministère de l’Écologie, on sait le rôle politique que joue la pollution de l'air dans les grands centres urbains, celui d'une arme absolue, celui d'une justification strictement irréfutable, puisque réputée neutre et touchant un domaine sacré, la santé, et qui vient appuyer une politique qui obligera les pauvres à rester dans leurs banlieues, et les un peu moins pauvres à changer de mode de déplacement s'ils veulent continuer à venir travailler dans la ville dense.
La nouveauté de ce texte ne se situe pas là, mais dans sa perspective, puisqu'il dévoile enfin cet plan de long terme que l'on sentait venir, et qui prévoit rien moins que de bannir des rues parisiennes, d'ici la fin de la décennie, toute circulation de véhicules à moteur thermique, l'exception de pure forme accordée à des engins qui n'existent pas encore, puisqu'ils seront commercialisés à partir de juillet prochain, ne changeant pas grand chose à l'affaire. Ainsi sera mis en œuvre cet agenda qui veut réserver la ville-musée aux touristes et aux parisiennes et parisiens qui ont capacité à l'être, les riches, les héritiers, les clients de telle ou telle politique de logement.

Malgré tout, ce texte fournit l'occasion d'une mise à jour des dernières nouvelles du front épidémiologique, avec ce fameux récent rapport de l'InVS sur le danger immédiat des particules fines, que l'on a longtemps cherché en vain avant de découvrir qu'il s'agissait d'un simple article de six pages dans une livraison de l'habituel bulletin hebdomadaire de l'institut. Recueillies dans dix-sept agglomérations, les données de l'étude montrent d'abord que, en moyenne, aucune d'entre elles ne dépasse la valeur réglementaire de concentration de particules fines dans l'air, 40 µg/m³, et qu'elles se situent souvent assez près du niveau plus exigeant recommandé par l'OMS, soit 20 µg/m³. À Paris, le niveau moyen atteint 27 µg, à Lyon, 29,5 µg. La règle, en somme, est respectée et, pour ceux qui veulent l'instrumentaliser pour justifier une prohibition, les choses commencent mal.
Il faudra donc aller chercher le détail, qui établit une corrélation entre les rares journées de dépassement du seuil, et une hausse de mortalité qui s'élève, en moyenne, à 0,5 %, estimation dont les bornes vont de 0,08 à 0,94, pour trouver un infime indice autorisant une politique coercitive, indice qu'il faut fermement s'employer à faire grossir.

En première analyse, l'agitation politique et médiatique entourant la pollution atmosphérique à Paris montre comment transformer en problème de santé public majeur une question qui relève donc, littéralement, de l'épaisseur d'un trait. Le rôle des acteurs-clés de ce processus, les épidémiologistes, la façon dont, à partir de 1996, ils ont trouvé dans la presse respectable le relais idéal pour porter leur cause a bien été mis en lumière par Luc Berlivet, lui qui évoque à leur sujet un "coup de force symbolique". En poursuivant des objectifs propres, ils ont aussi offert aux élus des grandes villes la justification idéale pour une politique qu'ils mettront rapidement en œuvre puisque, au même moment, un outil décisif voit le jour.
En se mettant, fictivement, à la place de l'historien le plus connu, celui qui vit dans cet avenir d'où il pourra confortablement s'interroger sur les mécanismes qui ont généré cette rupture majeure et sur la façon dont tout a commencé, on n'aurait guère de difficulté à trouver un coupable, Corinne Lepage, et sa loi sur l'air et l'utilisation rationnelle de l'énergie. En accordant à tout un chacun le droit de respirer un air qui ne nuise pas à la santé, elle a, en plus d'inventer un droit incompatible avec l'état physique du monde que nous connaissons, et qui équivaut, par exemple, à affirmer un droit de vivre à l'abri des rayonnements ionisants ou des ondes électro-magnétiques, dessiné l'armature juridique qui autorise aujourd'hui, dans ces villes où, comme à Paris, la démocratie, c'est vingt individus choisis par un institut de sondage, les municipalités à empiler les contraintes sans jamais se préoccuper de leurs conséquences ni économiques, ni sociales.

En matière de pollution atmosphérique, la mairie de Paris a adopté une vision zero. Comme avec ces politiques de sécurité routières scandinaves qui exigent qu'il n'y ait plus, sur les routes, ni mort ni blessé grave, il n'est désormais plus question de tolérer le moindre des inconvénients qui accompagnent la vie au centre d'une ville de 12 millions d'habitants. Ni bruit, ni pollution, la tranquillité, et l'air pur de l'île de Houat. Pourtant, sur l'île de Houat, l'isolement apporte aussi des désagréments, d'un autre ordre, et, en bonne logique, il faudrait reconnaître à ces habitants-là aussi le droit de vivre à moins de 3 km d'un CHU, droit dont jouissent les parisiens et qui influence profondément la santé publique sans que personne ne prenne ce paramètre en compte.
Profiter des avantages sans avoir aucun des inconvénients, puisque ces externalités-là seront supportées par d'autres, devient donc la nouvelle devise de la politique municipale. Deux outils pour y arriver, l'interdiction, et la subvention, grâce à laquelle les pauvres se payeront le plaisir d'une bonne action inédite, puisqu'ils contribueront à la prime de 10 000 euros qui profitera à tout acheteur d'une Tesla. Dans ce nouvel ordre entièrement consacré à la poursuite de l'absolu, on peut s'épargner cet ennuyeux mode de raisonnement technocratique digne de la période d'avant, avec son sinistre rapport coûts/bénéfices qui n'avait d'autre fin que de nous empêcher de mettre en œuvre nos lubies au fallacieux prétexte qu'elles coûtent trop cher. Et on peut aussi en finir avec cette vieille pesanteur scientiste, puisqu'on fabrique un monde nouveau, simple, accessible, transparent, unidimensionnel. De nouveau, on a aplati la terre.

indignation

, 19:25

Le conte noir de Noël est presque trop beau pour être vrai. La mairie d'Angoulême, commune passée à l'UMP en mars dernier, a, bien maladroitement, choisi cette période de bonté pour encager quelques bancs publics, histoire de décourager les importuns qui avaient pris la salle habitude d'un peu trop se répandre en cet endroit stratégique, la galerie marchande du Champ de Mars. Démonstration d'égoïsme administrée au moment le moins importun, métaphore de l'extension continue de cette privatisation par enclosure des espaces publics connue sous le terme de résidentialisation, réponse symbolique autant que physique au vagabondage qui passe, dans la logique du zoo humain, par la mise en cage du corps du délit. C'est tellement vrai, tellement clair, tellement explicite que, à coup sûr, ça doit être freudien, quelque part.
Pourtant, les photos de l'objet font naître quelques doutes. D'abord, ce qu'on voit là, de banales planches de bois planes et dépourvues de dossier, ne ressemble pas du tout à un banc public, et se rapproche plutôt des bas-flancs de ces cellules de garde à vue popularisées par notre bon maître, au point de rendre le symbole vraiment lourd. De plus, ces planches ont été soigneusement ceinturées d'un grillage qui monte à hauteur d'homme et s'appuie, à chaque angle, sur de solides cornières. Quel peut bien être l'utilité d'un tel dispositif ? À quoi bon laisser en place un équipement désormais totalement inutile puisque plus personne ne peut y accéder ? Pourquoi ne pas, simplement, le retirer ? C'est que, nous apprend la mairie, en fait, il ne s'agit pas de bancs, mais de blocs de béton coulés là pour décourager le stationnement automobile, dont l'emploi comme mobilier urbain s'est sans doute fait à titre accessoire. Quant à cet imposant ferraillage, selon la même source, il est destiné à constituer un gabion, ces structures de soutènement massives dans lesquelles on accumule les pierres, avant de les entourer d'un grillage chargé d'assurer leur stabilité.

On laissera de côté la question de savoir ce que ces gabions-là vont bien pouvoir étayer pour s'intéresser à l'enseignement sociologique à tirer de la fable, cette mécanique de l'indignation pas très éloignée de celle des moral panics décrites par Stanley Cohen et, en particulier, au rôle que joue la presse dans la publicisation et l'amplification des faits, elle qui, comme l'écrit Stanley Cohen, fonctionne depuis longtemps et de sa seule initiative comme agent d'indignation morale. Le récit des multiples manières dont la ville traite ses importuns, de l'opposition entre sédentaires et vagabonds, est aussi ancien que la ville elle-même, et abondamment documenté par l'histoire comme par la sociologie.
Des techniques actuelles mais plus toutes neuves et appliquées systématiquement sont devenues aujourd'hui si banales qu'elles ne suscitent guère de réactions. Ainsi en est-il des bancs et sièges implantés dans les stations de la RATP, qu'un bon connaisseur de la chose décrit dans un billet doté, de plus, de références bibliographiques de premier ordre, sièges conçus par des designers super cool pour, entre autres exigences, faire en sorte qu'il soit physiquement impossible, non seulement de s'y allonger, mais même d'y rester plus longtemps que le temps nécessaire à l'arrivée de la rame.

Il n'y aurait pas eu de scandale à Angoulême si celui-ci n'avait pas fourni matière à une si bonne histoire et même, en cette veille de Noël, à une histoire presque miraculeuse, tant elle concentre idéalement tout ce dont la presse en général, et les journaux télévisés en particulier, ont besoin, un puissant impitoyable s'attaquant vicieusement à de pauvres démunis qui ne demandaient rien d'autre qu'un pauvre espace où s’asseoir, la vertueuse et si télégénique indignation de citoyens révoltés par tant d'injustice, un dispositif, objet à montrer au vingt heures et qui vaut comme preuve incontestable de l'offense, le tout conditionné en une minute trente avec en bonus le discours implicite sur l'état de plus en plus pitoyable de notre pauvre monde. Car seul son potentiel symbolique vaut qu'une telle histoire soit largement diffusée, par une presse qui trouve dans les faits de ce genre un de ses matériaux préférés. Le monde s'intéresse sans doute très modérément au fait qu'un gendarme portugais borné ait cru bon de délivrer une contravention à un ambulancier arrêté sur une autoroute pour prodiguer des soins à l'octogénaire qu'il transportait ; mais l'AFP, en la bonifiant avec l'un de ces titres clinquants que, marché oblige, elle a appris à faire, a trouvé l'anecdote suffisamment bonne, donc assez rémunératrice, pour en assurer la diffusion. Et la réaction unanime, instinctive, pavlovienne, de la foule des indignés face à l'affaire d'Angoulême montre que les journalistes d'aujourd'hui savent aussi bien que ceux d'hier flairer la bonne histoire, et l'exploiter.

safety first

, 19:37

Dans la baie de Golfe-Juan le spectacle, sonore et visuel, et surtout sonore d'ailleurs, de l'Alouette III de la sécurité civile s'exerçant au secours aux noyés a longtemps relevé du rituel. L'appareil, dont le premier vol eut lieu en 1959, et qui, avec son prédécesseur l'Alouette II, fondera le succès mondial de ce qui était alors la division hélicoptères de Sud Aviation, fournissait tout ce que, en ces temps d’insouciance, on demandait à une machine : faire le boulot de façon fiable et pour pas trop cher. Rien d'étonnant alors qu'il soit utilisé jusqu'à son dernier souffle, et jouisse d'une longévité de centrale nucléaire. Le dernier exemplaire quittera en effet le service en août 2009, juste cinquante ans après son premier vol. Ainsi connaîtra-t-il une retraite paisible, échappant à l'ignominie qui vient de frapper ses successeurs souffrant, comme lui, du défaut congénital d'être des monomoteurs.
Un règlement européen entré en vigueur en France le 28 octobre dernier vient en effet de reléguer ces machines en catégorie B, au prétexte qu'elles ne présenteraient "aucune garantie quant à la poursuite d'un vol en toute sécurité dans le cas d'une panne moteur". Au nom de cette affirmation pour le moins péremptoire, il leur sera interdit de survoler des zones habitées ou inhospitalières. On peut tenter de deviner le pourquoi de cette nouvelle contrainte, on peut en imaginer les effets : mais on tient là de nouveau, à coup sûr, un magnifique exemple des désastres qu'engendre une certaine façon de produire les politiques publiques européennes, et de les appliquer.

Reprenant un schéma d'analyse devenu classique, on se trouve ici en présence d'une mesure effective, puisque les règlements européens sont d'application obligatoire et immédiate, et efficace puisque, le secteur aérien étant, en permanence, des plus contrôlés, l'administration n'éprouvera aucune difficulté à la faire respecter. Mais son efficience ne sera pas simplement nulle : elle produira des effets autrement plus négatifs que le danger imaginaire qu'elle prétendait combattre.
L'événement étant aussi rare que suivi avec attention, on n'éprouve aucune difficulté à trouver une liste des accidents graves d'hélicoptères survenus sur le territoire national ces dernières années. On le constate, les accidents mortels découlent le plus souvent de collisions avec des câbles, de lignes haute tension ou de téléphériques, ou des parois ; peu nombreuses, les pannes moteur causent d'autant moins de décès que les pilotes sont supposés maîtriser l’auto-rotation, la technique qui permet de profiter de l'énergie accumulée par le rotor pour, en cas d'urgence, réussir à se poser, plus ou moins bien, et avec plus ou moins de casse. Un hélicoptère, au moins, n'a pas besoin, pour ce faire, d'une piste longue de 3000 mètres. Le nouveau règlement, en d'autres termes, dans un pays où l'on n'exploite pas de voilures tournantes pour survoler les étendues glacées de la mer du Nord en direction d'une plate-forme pétrolière, n'apportera aucun progrès en matière de sécurité. Il aura, par contre, un profond impact économique et social sur un petit univers qu'il va totalement bouleverser.

Un récent article des Échos donnait en effet l'état des lieux d'une activité essentiellement pratiquée par des entreprises individuelles, propriétaires d'un unique monomoteur, et qui disparaîtront faute de pouvoir mettre en œuvre la nouvelle réglementation. À terme, un tel sort frappera sans doute aussi l'héliport dit d'Issy-les-Moulineaux, pour le plus grand bonheur de la Marie de Paris qui récupèrera ainsi des réserves foncières qu'elle convoite depuis longtemps. Les conséquences, bien sûr, s'étendront à Airbus Hélicoptères, toujours largement engagé dans le monomoteur ; et, déjà, voilà qu'elles touchent la gendarmerie. Quant aux petits exploitants, ils se retrouvent avec un appareil au domaine d'utilisation sévèrement limité et qui, dans bien des cas, compte tenu de sa durée de vie, n'est sans doute pas amorti.
Ils ne peuvent pourtant même pas le revendre, puisqu’il ne vaut plus rien. On admirera la position des fonctionnaires de la DGAC, sans doute plus habitués à tenir la baguette que le manche, et pour lesquels on peut changer d'hélico comme de vélo. Toute la grandeur hautaine avec laquelle l'administration traite les petits s'exprime dans cette concession d'une bouleversante bonté par laquelle, deux ans après l'adoption du règlement européen, elle leur accorde encore quelques semaines pour s'adapter. Des adaptations, des petites tricheries, des passe-droits, des complaisances locales, sans doute, ils en trouveront : et tout, peut-être, continuera comme avant, jusqu'à l'incident. Volant, en quelque sorte, sans permis, ils se trouveront à la merci du moindre pépin, que leur assureur refusera de couvrir.

Cette question mineure, qui n'intéresse pas au-delà des quotidiens économiques, offre un aperçu limpide du fonctionnement des politiques publiques européennes, dans leur refus du spécifique, dans leur obsession de la sécurité. Il n'est plus question de raisonnement ordinaire, de rapporter les bénéfices aux coûts, de tenir compte de toutes les conséquences. Les faits, économiques, sociaux, et même techniques puisque, au-delà du sens commun, on aurait du mal à démontrer qu'un hélicoptère bi-turbines soit effectivement plus sûr qu'un monomoteur, n'ont plus d'importance. Il n'existe d'autres impératifs que de continuer à avancer, de justifier la fonction du législateur et l'existence de l'administration, de produire quelque chose qui réponde aux attentes présumées du citoyen : et, en l'espèce, rien ne rapporte autant que la sécurité. Qu'il faille pour cela détruite une activité, et donc la source de financement, si modeste soit-elle, qu'elle représente, et qui seule permet à ces politiques de perdurer, n'importe pas. Et la métaphore vaut bien plus largement, dans le temps et dans l'espace. Fatiguée, affaiblie, la structure finira par lâcher. Continuant sur sa lancée le fuselage, avec sa cabine et son poste de pilotage, désormais privé de voilure et de propulseurs, conservera l'illusion d'avancer. Mais il n'avance plus ; il plonge.

déjà vu

, 19:51

C'était, écrivent Les Échos, une activité historique. Peugeot, qui avait commencé voilà un siècle à construire des vélos, qui avait connu son heure de gloire dans les années 1960 et 1970 en inondant le pays de cyclomoteurs après avoir abandonné la moto, ses modestes cylindrées utilitaires ayant perdu tout intérêt pour un public tout entier acquis à l'automobile, avant de se lancer au début des années 1980 dans la production de scooters dont la promotion du premier modèle, importé du Japon et des usines Honda, laisse aujourd’hui encore des souvenirs impérissables, renonce. Déficitaire depuis plus de dix ans malgré d'incessantes réductions d'effectifs, Peugeot Scooters va, comme la branche automobile, chercher son salut dans les bras d'un repreneur asiatique. Sans doute par souci d'équilibre géostratégique, celui-ci n'est pas chinois, mais indien. Mahindra, conglomérat familial présent dans l'automobile, et beaucoup moins dans un marché du deux-roues motorisé en forte expansion, se paye ainsi, comme d'autres dans un secteur nettement plus haut de gamme, une de ces vieilles marques européennes dont la survie dépend du mariage avec un nouveau riche. Et si la conclusion est banale, le processus qui l'a entraînée mérite d'être analysé, en particulier parce qu'il rappelle quelque chose.

Quand, au début des années 1970, Motobécane et Peugeot ont cherché à sortir du piège dans lequel elles s'étaient enfermées en misant tout sur un cyclomoteur dont les ventes avaient commencé à diminuer, sans d'ailleurs jamais cesser depuis, chacun a cherché des moyens de s'en sortir. Ainsi, Motobécane a imaginé cette 350 deux-temps trois cylindres, copiant, avec quelque années de retard, les productions japonaises, la célèbre lignée des trois cylindres Kawasaki en particulier, au moment même où, suivant la voie empruntée en pionnier par Honda, ces fabricants passaient au quatre-temps, bien plus complexe, plus fiable, plus économe, et moins polluant. L'échec coûteux de cette machine périmée avant même d'avoir été commercialisée précipitera la chute de Motobécane, rachetée au début des années 1980, et pour le plus grand bien de ceux de ses salariés qui réussirent à conserver leur emploi, par Yamaha.
Cette stratégie par laquelle une société déjà mal en point mise tout sur un nouveau modèle très éloigné de ce qu'elle produit d'habitude se retrouve, quarante ans plus tard, chez Peugeot, avec son Metropolis. L'échec de ce scooter à trois roues qui, malgré quatre ans de développement, ne sera même pas prêt au moment des essais de presse ressemble diablement à celui de la 350 Motobécane. Copier un concept qui était, objectivement, révolutionnaire lorsque Piaggio a lancé le MP3 en 2007 ne vous donne rien de plus que ce que l'on appelait, autrefois, un me too product, un produit qui, en tant que tel, n'apporte rien de neuf et ne peut donc réussir que s'il dispose d'avantages significatifs et, en particulier, d'un prix attractif, soit quelque chose qu'une société comme Peugeot aurait bien du mal à offrir.

La dernière carte une fois jouée en vain, il ne reste d'autre solution que de renoncer à son indépendance, en s'abandonnant à un repreneur. Ce qui conduit, évidemment, à s'interroger et sur les causes de l'échec, et sur les stratégies suivies avec succès ici et là, à commencer par Motobécane. Les actifs de la société en faillite seront ainsi rachetés par Yamaha qui, sous le nom de MBK, relancera la production de cyclomoteurs et scooters, tout en l'intégrant dans son réseau industriel européen. MBK, aujourd'hui, produit ainsi des mono-cylindres Yamaha propulsés par les moteurs d'une autre société du groupe, Minarelli, et présente le paradoxe de fabriquer aujourd'hui à Saint Quentin plus de motos qu'aucune usine française depuis les années 1960. Piaggio, en Italie, en plus d'innover avec son MP3, en plus d'avoir racheté nombre de vieilles gloires de la moto italienne, a internationalisé et sa production, et ses ventes, au point que les marchés indien et asiatique sauvent aujourd'hui son activité.

Peugeot, lui, empruntera durant ces décisives années 1970 une toute autre voie, celle de la facilité. Cherchant la protection des pouvoirs publics, utilisant les armes du lobbying, les dîners en ville, les études biaisées produites par le laboratoire maison, pour dévier la règlementation dans un sens qui lui soit favorable, il réussira, au début des années 1980, à faire remplacer la classique 125 cm³ par une nouvelle catégorie de motocyclettes légères, les 80 cm³ supposées adaptées aux capacités limitées de son outil de production. L'échec d’une cylindrée qui ne suscitera qu'un intérêt tardif chez les automobilistes lorsqu'elle sera déclinée en scooter, la perte d'influence, pour cause d'ouverture des marchés, d'un ministère de l'Industrie qui n'avait d'autre fonction que de distribuer des subventions, et de choisir les entreprises qui les méritaient, contraindra la société à se réfugier dans des bras plus vigoureux, ceux de Honda. D'abord fabriqués sous licence, les scooters japonais cèderont progressivement la place à des produits autochtones, permettant à Peugeot, tant bien que mal, et malgré des années de pertes, de survivre.
Aujourd'hui, Peugeot Scooters n'a plus guère d'actif monnayable que son nom, dont la capacité à rassurer les automobilistes trouvant dans les deux-roues motorisés le meilleur moyen d'arriver à l'heure au bureau le matin constitue sans doute la meilleure des raisons d'achat. Marché bien spécifique, et qui affrontera avec le tricycle MP3 un concurrent redoutable, puisque sa conception lui procure une sécurité réelle, et pas juste symbolique. Mais cette marque reste sans doute un atout puisqu'il semble que, jusqu'en Inde, elle intéresse.

mototour

, 19:41

En ce moment-même et durant toute la semaine, sur les petites routes tortueuses de nos campagnes, une épreuve connue des seuls amateurs et des habitants du coin se déroule pour la dernière fois. Inauguré dans les années 1970 et alors soutenu par la Prévention Routière et le ministère de la Jeunesse et des Sports, disparu en 1981, relancé en 2003 par Marc Fontan, ancienne gloire des circuits de vitesse et d'endurance, le Moto Tour meurt de nouveau, et rien ne dit qu'il réussisse cette-fois ci à convaincre un prince fortuné de venir le ressusciter. Dans le récent numéro de Moto Magazine, l'organisateur explique les raisons qui le contraignent à l'abandon. Si brève soit-elle, son intervention mérite d'être relatée, tant elle procure un exemple idéal de la manière dont, tranquillement, méthodiquement, avec la plus parfaite bonne conscience, et jusque dans la police des plaisirs, la France d'en haut écrase celle d'en bas.

Principale épreuve d'un championnat encore plus méconnu que les autres épreuves organisées par la FFM, celui des rallyes routiers, le MotoTour se déroule sur une petite dizaine de manches et, démarrant en Alsace pour se terminer dans le Var avec un léger détour par Albi, traverse donc, sur des voies publiques assez rarement interdites à la circulation et où le respect du code de la route s'impose, un paquet de départements, avec obligation de déposer un dossier complet dans chaque préfecture. Mais cette contrainte, connue, publique et uniforme, ne représente que la plus simple expression de l'accumulation toujours croissante de restrictions qui conduisent aujourd'hui Marc Fontan à renoncer. Il en s'explique en ces termes dans Moto Magazine : "Obtenir une homologation, une autorisation de circuler sur certaines routes, avec des motos de compétition, devient impossible. Des associations qui se revendiquent écologistes s'approprient de nouveaux territoires, y compris des routes goudronnées. Sur une étape, nous n'avons pas le droit de passer parce que c'est la période de reproduction d'un animal, sur une autre, parce qu'on passe à 150 mètres de la source d'eau la plus pure de France." Relever un tel défi laisse l'organisateur d'une manifestation à laquelle ne prennent guère part que des amateurs totalement démuni, lui qui ne peut se défendre autrement qu'en protestant vainement de sa bonne volonté, tout en cherchant à amadouer ces puissants dont son sort dépend, et qui ne lui veulent aucun bien. Ce qui, au demeurant, depuis la renaissance de la moto en France au cours des années 1970, témoigne d'une constante.

On trouve aux Archives Nationales, sous la cote 19820387, un versement passionnant. En 1976 Jean-Pierre Soisson, alors ministre de la Jeunesse et des Sports, emporté par l'irrépressible enthousiasme juvénile de l'après mai-68 avait tenté de lancer une politique favorable à la jeunesse, et, pire encore, à la moto. Cet invraisemblable moment d'égarement qui, fort heureusement, ne s'est plus jamais reproduit depuis se traduisit par un certain nombre de mesures concrètes ou, du moins, par quelques tentatives. L'une d'entre-elles visait à mettre en place, à un échelon départemental ou, au minimum, régional, des "centres de pratique motocycliste", sortes de bases de loisirs pour jeunes motards. L'initiative, on s'en doute, fit long feu, et n'en subsiste aujourd'hui que quelques traces, Carole étant sans doute la plus connue. Il n'empêche : des prospections furent lancées à droite à gauche, prospections le plus souvent informelles, et sans caractère public. Immédiatement, pourtant, prévenu par l'on ne sait quel canal, le ban et l'arrière ban de l'entre soi paisible, de l'entre gens de bonne compagnie partit à l'assaut de ce qui, bien souvent, n'était qu'une rumeur.
Conservées aux Archives Nationales trente, quarante, cinquante lettres, d'élus locaux, de représentants de micro-associations de protection d'un tout petit patrimoine, de préservation d'une bande côtière, de présidents de telle ou telle société savante locale, d'habitants ordinaires, remontèrent alors jusqu'au ministère, dénonçant toutes avec la vigueur de l'indignation légitime l'attentat potentiel à leur tranquillité. Ainsi, tel haut fonctionnaire de l’Équipement écrivait, sur papier à en-tête de son ministère, à un préfet pour lui donner ordre de mettre fin aux prétentions d'un motociste désireux d'annexer un champ voisin, au risque de troubler la paisible jouissance de son bien immobilier.

Sans doute autant faute de financements que par peur d'un combat qui s'annonçait bien inégal, l'affaire, le plus souvent, en resta là. L’opposition, depuis, n'a cessé de gagner en puissance. Elle dispose aujourd'hui des vastes ressources de l'énorme cohorte des sales petits flics de l'immobile, ces agents de l'ONF qui traquent jusque devant les tribunaux les agriculteurs qui ont eu le malheur, au guidon de leurs quads, de poser leurs tétines sur les sentiers d'un espace protégé, ces militants surveillant leur village et qui, avec l'application d'un comptable et le zèle d'un tchékiste, notent tout écart à la règle, ces plaideurs dont la seule activité consiste à encombrer les tribunaux administratifs de procédures, saisissant n'importe quel prétexte pour retarder un projet dont ils ont décidé qu'il ne verrait pas le jour.
Au moins ces combattants s'attaquent-ils parfois à forte partie. Il n'en va pas de même avec le MotoTour, typique de ces épreuves sportives peu connues, peu financées, jamais diffusées et qui ne s'adressent en fait qu'à des amateurs, dans tous les sens du terme, moto-clubs, concessionnaires moins commerçants que passionnés, petites structures amicales, et familiales. Dans Les joueurs d'échecs, Satyajit Ray raconte la fin d'un royaume si minuscule que la puissance coloniale britannique avait jusque-là négligé de l'ajouter à son empire ; mais l'exception n'est pas tolérable et, malgré les supplications et le désespoir de son souverain, il doit, à son tour, se soumettre. La défaite de Marc Fontan, son incapacité à combattre le Léviathan, à faire survivre cette petite entreprise de bénévoles relève de la même implacable logique, celle d'une loi que son respect de la règle de droit n'empêche pas d'être celle du plus fort.

naufrage

, 19:44

La Stampa l'affirme, l'épave de la Concorde se trouve désormais en vue du port de Gênes. Aux premières lueurs de l'aube, elle devrait rejoindre sa destination finale, Prà Voltri, à l'ouest de la ville, où quelques heures seront encore nécessaires pour procéder aux ultimes manœuvres. Ainsi prend fin un feuilleton entamé voilà plus de deux ans, lorsqu'un capitaine lâche et vaniteux réussit l'exploit d'échouer son navire contre les rochers du Giglio. Depuis, la compagnie propriétaire du navire, ses sociétés d'assurances, l’État italien ont tout mis en œuvre pour débarrasser l'île de son pesant fardeau. Confiée à l'un des meilleurs spécialistes de la récupération d'épaves, l'opération se déroule pour l'heure de façon nominale. Mais, avant de s'achever, elle aura permis d'assister à un autre spectacle, parfaitement convenu, et pas vraiment inattendu, celui de la bêtise nationale dans son expression la plus crasse.

Les responsables du sauvetage ont choisi la solution techniquement optimale - enlever l'épave et la remorquer jusqu'à un port disposant des infrastructures nécessaires à son démantèlement. Si les premières phases, le redressement du Concordia et son déplacement sur une structure sous-marine semblaient aussi inédites que risquées, le remorquage d'une masse qui ne tient que par ses flotteurs appartient au quotidien des travaux maritimes, où l'on promène d'un bout à l'autre du globe des plate-formes pétrolières autrement plus encombrantes, et dans des mers bien moins accueillantes que la Méditerranée. Seul risque, une évolution catastrophique de la météo, paramètre fortement prévisible et d’autant moins probable que le trajet ne durera que quelques jours.
Cette opération d'une nature banale, mais d'une ampleur inédite, sera de plus entourée d'un luxe de précautions que la Stampa détaille dans une illustration. Précédé d'un navire chargé de repérer d'éventuels cétacés, tiré par deux remorqueurs de haute mer le convoi, qui comprend notamment deux gardes-côtes, une barge, un navire antipollution, sera surveillé par un bimoteur et un hélicoptère des gardes-côtes. Ce qui, au demeurant, n'a rien d'étonnant puisque le trajet, qui contourne la réserve naturelle de l'île de Montecristo, laisse à tribord l'île d'Elbe et son parc national de l'archipel toscan, passe tout près de l'aire maritime protégée des Secche della Meloria et pas très loin du parc national des Cinque Terre, présente un catalogue vaste et diversifié de zones naturelles protégées, et l'on imagine donc que tout sera fait pour que rien ne vienne perturber leur équilibre.

Un pays ami, culturellement, économiquement, géographiquement, politiquement proche, actuel président de l'Union européenne, se lance donc dans une opération de grande envergure, et d'un coût disproportionné puisqu'il représente le double de ce qu'il a fallu investir pour construire le Concordia, pour effacer toute trace physique de l'accident, et ne ménage ni son temps, ni sa peine pour que l'opération se déroule au mieux, et avec succès. La France, que l'affaire ne concerne en rien, pourrait, ne serait-ce que par simple intérêt diplomatique, respecter son choix, et souhaiter sa réussite. Qu'elle ait choisi le comportement inverse, la menace, la défiance, en dit long sur la conception qu'un certain nombre d'acteurs publics ont aujourd’hui de leur rôle.
Embarquée à bord du Jason, un navire qu'on ne retrouve pas dans l'effectif de la Royale mais que, mythologie oblige, on suppose semblable à l'Argonaute, la ministre de l’Écologie, après avoir publiquement humilié son homologie italien, s'est donc offert une petite sortie par mer calme, histoire de constater qu'elle ne pouvait rien voir, les autorités italiennes n'ayant aucune raison de lui laisser franchir la zone d'exclusion de trois milles nautiques entourant l'épave en mouvement, et faisant ainsi, sans le vouloir, la preuve de son impuissance. Mais un politique français ne se laisse pas décourager ainsi : faute d'action, il lui reste toujours un recours, le verbe.

Les quelques articles que la presse nationale consacre au remorquage vibrent d'une unanime schadenfreude. Le culot de ces italiens qui viennent traîner leur épave à quelques milles de notre cap Corse mérite visiblement qu'on leur souhaite le pire. Les arguments rationnels, en effet, manquent pour condamner l'opération, et remuer le précipité des boues rouges de la Montecatini-Edison, une affaire datant de 1972, revient à avouer que l'on ne possède rien de plus récent comme épouvantail à agiter, donc à reconnaître que rien ne permet de douter de la compétence des autorités italiennes en la matière. Il faut pourtant douter, et mécontenter un partenaire, puisqu'on ne saurait laisser échapper une occasion de se mettre en valeur dans ce rôle si confortable, celui du donneur de leçons, celui de l'oiseau de mauvais augure dont on oubliera les prévisions funestes dès que l'histoire sera terminée, mais dont on rappellera longtemps la clairvoyance si jamais les choses tournent mal. Si modeste soit-il, un petit bénéfice de ce type mérite qu'un politique s'y investisse. La récupération du Concordia, confiée à une entreprise américaine implantée sur quatre continents et accompagnée d'un partenaire italien, dirigée par un sud-africain, assurée par des navires britanniques, néerlandais, espagnols, italiens, vaut comme un résumé de ce qu'est le monde d'aujourd'hui, où l'on cherche, et trouve, les compétences les plus spécifiques sans aucun souci des nationalités. Ne voulant rien offrir d'autre qu'un provincialisme mesquin et renfrogné, le gouvernement français, la société civile corse, jouent exactement le rôle qu'on attendait d'eux.

manifs

, 19:45

Tout tourne autour de ce terme si souvent employé, et tellement mal connu, le droit. Pierre Favre, grand spécialiste de la question, l'écrivait déjà voilà vingt ans : les manifestations de voie publique prennent aussi place dans un espace juridique, espace fort mal construit et qui voit "les acteurs sociaux ignorer la règle de droit et le législateur ignorer que les acteurs ignorent la règle." Et la confrontation entre ces deux mondes, organisateurs et puissance publique, manifestants et forces de l'ordre, tenants de leur bon droit et protecteurs du droit tout court, se lit fort bien, avec toutes ses contradictions, dans le cycle de manifestations organisées par des acteurs divers, et avec des fortunes variées, depuis bientôt deux semaines à Paris, et en province.

En principe, au moins sur le territoire couvert par la préfecture de police de Paris lequel, il convient de le rappeler, recouvre l'ancien département de la Seine, le situation paraît relativement claire. La préfecture et sa direction de l'ordre public disposent en effet d'une énorme expérience en matière de manifestations, et les formalités à remplir, lesquelles se limitent à une simple déclaration, relèvent en principe, pour chacune des parties concernées, de la routine. En d'autres termes, il n'y a matière à s'inquiéter que lorsque les organisateurs n'empruntent pas le canal habituel, et que la manifestation n'est pas déclarée ou, pire, interdite.
Ne pas déclarer une manifestation, quand bien même il s'agirait de l'innocent rassemblement d'une centaine d'amateurs de gros cubes qui ont eu la mauvaise idée de se rejoindre un peu trop près de l'Assemblée Nationale, peut vous exposer à quelques désagréments, généralement sans conséquences.

Mais il en va tout autrement quand ses organisateurs persistent dans le maintien d'une manifestation interdite, et, plus encore, lorsque, les choses se passant mal, on se retrouve mêlé à un attroupement, cet objet vague et défini de manière très extensive, mais porteur de lourdes menaces puisque, après les sommations d'usage, les force de l'ordre conservent le droit d'ouvrir le feu, droit qui paraît aujourd'hui bien difficile à appliquer tant les traditions, comme l'équipement des troupes avec le mousqueton règlementaire, semblent se perdre.
Interdire une manifestation ouvre donc une voie semée d'ennuis, accumulant ressentiments et incompréhensions avec un risque majeur, celui qu'une manifestation interdite, mais maintenue par ses organisateurs, entraîne des débordements plus graves encore que ceux dont la crainte a motivé l'interdiction. Il ne reste qu'à attendre que l'opposition parlementaire s'en mêle, et moque ce gouvernement qui interdit un jour, et autorise le lendemain, pour réunir tout ce qu'il faut pour rendre la position du directeur de l'ordre public, et du préfet de Police, intenables, et quand bien même ils auraient tous deux pleine conscience de la précarité de leur position.

Pourtant, cette situation révèle avant tout l'insondable ignorance en matière de sociologie politique de ces acteurs politiques. Librement accessible, le livre tiré de sa thèse par Olivier Fillieule, Stratégies de la rue, donne en effet tous les éléments nécessaires à la compréhension de ce processus de décision, lequel n'obéit à aucune règle écrite. Il s'agit, en fait, d'une question de confiance mutuelle, dans laquelle la police joue un rôle moteur, et où la notoriété des organisateurs, leur capital social en somme, l'ancienneté de leurs relations avec la préfecture, les informations fournies à leur sujet par les Renseignements généraux, valent comme autant d'indices permettant de générer une prévision fiable, et d'obtenir une raisonnable certitude que les choses se passeront bien, ou pas. Ainsi, la manifestation du 23 juillet, prise en charge par des organisateurs de toute confiance et dont le parcours originel, rive droite a, suivant les demandes de la préfecture, été totalement bouleversé, satisfait-elle pleinement aux critères conduisant à une autorisation. L'encadrement assuré par le redoutable service d'ordre de la CGT, qui laisse des souvenirs émus à l'un des interlocuteurs d’Olivier Fillieule, officier de police chargeant à la tête d'un bataillon de cégétistes pour dégager des autonomes, vaut comme la meilleure des garanties que tout se passera bien.
Car la police ne craint pas tant la violence que l'incertitude, celle qui vient avec des acteurs nouveaux, mal connus, difficiles à définir, et dont l'amateurisme fait craindre qu'ils ignorent une règle qui n'est pas de droit, cette règle non écrite qui régit les rapports entre police et organisateurs d'une manifestation. Interdire celle-ci, la contenir dans un quartier populaire comme ce fut le cas le 19 juillet relève donc des mesures prises habituellement en pareil cas, et qui n'ont d'autre objectif que de limiter les dégâts. Comme toujours, la théorie du complot, l'indignation du défenseur d'une cause forcément juste qui trouve incompréhensible qu'on ne la partage pas, et pour qui cette cause justifie de ne tenir aucun compte des entraves légales mises à son expression, la volonté de ne voir dans l'action policière qu'une persécution qui vous vise personnellement constituent autant de postulats qui n'ont guère de chances de résister à l'analyse sociologique.

theme park

, 19:44

Si chaque niche a son chien, chaque taxe a son cochon, et les grognements d'agonie du pourceau qu'on égorge retentissent bien plus fort, et s'entendent de bien plus loin, que les jappements discrets des gardiens de niches fiscales auxquels il suffit, d'ordinaire, de montrer les crocs pour obtenir satisfaction. Ces jours-ci, à l'Assemblée, au Quai d'Orsay et dans les couloirs de l'organisation patronale menacée, on assiste donc à une représentation de la comédie fiscale dans son interprétation tragique, puisque l'Assemblée a voté une hausse vertigineuse d’une taxe bien modeste à l'origine, celle dont doit s'acquitter, pour chaque nuitée, chaque client d'un hôtel au moment du départ. Avec, capitale oblige, deux euros de plus supposés financer les transports en commun d'Île de France, on arrive à un chiffre rond, dix euros pour chaque onéreuse et romantique nuit passée dans la capitale avant d'aller faire la queue avec les autres pour admirer la Joconde, dix euros aussi pour, coincé dans un hôtel de Roissy, attendre une correspondance qui n'arrive pas comme prévu.

Le combat en lui-même ne manque pas d'intérêt. Certes, députés comme hôteliers font, ce qui n'étonne guère, assaut de mauvaise foi. La taxe proposée dépend, semble-t-il, de la catégorie de l'hôtel : 5 euros pour un trois étoiles, 8 pour les quatre et cinq étoiles et, on l'imagine, pas ou peu de changement pour les établissements plus modestes, une modularité que les antagonistes s'empressent d'oublier puisque, là où les hôteliers s'indignent d’une hausse uniforme de 500 %, les députés frondeurs prennent en exemple les poches en effet profondes des clients du Crillon, tout en exonérant les habitués du Formule 1. Il n'empêche : à Paris, une nuit dans un trois étoiles pourrait être taxée à hauteur de 7 euros. Or, si la taxe est fixe et journalière, les tarifs, en fonction de la période de l'année, de la durée de séjour, des conditions de réservation, des remises éventuelles, sont infiniment variables. Il se pourrait donc que ce prélèvement, soigneusement séparé du coût de la prestation globale, atteigne presque 10 % de celle-ci et prenne alors l'allure d'une de ces mauvaises nouvelles dont on se souvient d'autant mieux qu'on les apprend au dernier moment, ici, celui du départ. C'est ainsi qu'on construit des réputations.
Voilà quelques années, deux économistes ont rendu au Conseil d'analyse économique un rapport qui, tout entier consacré à le recherche de moyens optimaux pour valoriser la grande culture nationale ou, en d'autres termes, pour faire raquer le touriste, proposait, parmi d'autres mesures telles le doublement du prix d'entrée dans les musées pour les visiteurs extra-communautaires, d'augmenter cette taxe de séjour, citant un montant de l'ordre de 6 % du prix de la chambre. Or, un tel raisonnement repose sur un pari, puisqu'il s'agit de fixer un niveau plus rémunérateur sans pour autant décourager la consommation, et ne tient sans doute pas assez compte d'un certain nombre de paramètres, et en particulier, de la concurrence. Il oublie que les acteurs sont rationnels lorsqu'ils sont près de leurs sous, et que le touriste de masse en provenance des pays émergents appartient à cette catégorie-là. Il oublie que les propriétés sans égal de la géographie française ne s'expriment pas à l'identique dans toutes ses dimensions, ou plus exactement que si la géographie, celle qui contraint à traverser la France pour relier par la route Barcelone à Hambourg et Turin à Londres, reste incontournable, l'histoire affronte de sérieux concurrents, et que les piécettes lancées dans la fontaine de Trevi forment un capital symbolique autrement plus légitime, valorisable, et valorisé, que les tous récents cadenas de la passerelle des Arts dont on cherche déjà à se débarrasser.

Gardien-chef de ce parc à thème qui représente presque 10 % de la richesse nationale, Laurent Fabius s'oppose vigoureusement à cette initiative lancée par les députés de son camp, à la fois pour des raisons stratégiques, puisque ses effets sur la fréquentation touristique ne sauraient être que négatifs, et pour des considérations de tactique politique, les frondeurs passant à l'action alors qu'une mission parlementaire précisément consacrée à la fiscalité du tourisme doit rendre, dans peu de temps, ses conclusions. Aussi, en dehors d'une manifestation supplémentaire des petits soucis de discipline que connaît l'actuelle majorité, l'histoire offre-t-elle un aperçu intéressant de la manière dont certains membres de la représentation socialiste conçoivent le monde économique, et son fonctionnement. Dans cet univers, le choix n'existe pas, l'acteur, le touriste en l'occurrence, prisonnier d'une offre sans équivalent, devient, un peu comme un abonné aux sorties des comités d'entreprises, un actif fixe, que l'on peut alors taxer sans modération. Risqué par lui-même, ce raisonnement devient dangereux lorsque l'on y ajoute cette masse de paramètres, la concurrence, la réputation, les difficultés d'accès, qui, tous ensemble, incitent à passer plus de temps à Londres ou Rome, et moins à Paris. Mais pour la représentation nationale, en fait, le monde est simple, et la solution aux problèmes qu'il suscite élémentaire : il suffit d'un vote, et, disciplinée, servile, la Chine paiera.

servilités

, 19:43

Les épilogues attendus avec le plus d'impatience se révèlent parfois fort décevants. Ainsi en est-il du tout récent jugement rendu le 14 mai dernier par la cour d'appel de Colmar, et qui marque sans doute la fin de l'affaire de l'arrachage des vignes transgéniques de l'INRA. En d'autre temps, cette histoire avait fait un peu de bruit : aussi pouvait-on raisonnablement, deux jours après, espérer lire quelques commentaires éclairés sur la décision de Colmar, qui relaxe les ravageurs sur le motif principal, et les dispense de peine pour des faits secondaires. Or, on ne dispose guère pour le moment que d'une dépêche d'agence, dont il semble que La Croix donne la version la plus complète, assortie de précisions et de commentaires. Pour l'heure, rien d'autre chez l'INRA qu'une sorte de communiqué préalable, assorti d'une déclaration de bonnes intentions. On se voit donc contraint de s'aventurer en terrain inconnu, à discuter de notions dont on ignore tout. Considérons, en somme, tout ce qui suit comme pure fiction.

Ce qui vient de se passer en Alsace, pourtant, est peut-être décisif. Car la situation n'a rien à voir avec cette action gouvernementale de plus visant à interdire la culture du maïs MON810, dont l'Assemblée Nationale a récemment débattu. Bernard Accoyer, dans un tardif et méritoire moment de lucidité, dit bien ce qu'on peut penser d’une manœuvre qui, pour la troisième fois, prohibe une culture autorisée par l'Union Européenne, interdiction qui, pour la troisième fois, sera cassée par le Conseil d’État. D'ici là, la saison des semis sera passée, et le gouvernement aura gagné un an : ici comme ailleurs, c'est tout ce qui l'intéresse.
Colmar, c'est différent. Certes, il était déjà arrivé en première instance que la justice, pour innocenter les vandales, fasse appel à des arguments un peu baroques, mais qui n'avaient pas tenu en appel. Ici, déjà, on est en appel. Et la Cour, dans un monumental coup de bonneteau, déclare la victime coupable, et métamorphose les coupables en innocents. En décrétant illégal l'essai transgénique de l'INRA, elle rejette les arrachages de vigne dans une dimension parallèle, et, considérant que les coupeurs n'ont rien détruit d'autre que des plans virtuels, les innocente, puisque ce qu'ils ont arraché n'aurait jamais dû exister. Ne reste plus alors que ce délit secondaire de violation de domicile ; la Cour, magnanime et qui, qui après un tel effort, n'est plus à ça près, les dispense de peine. Alors, les lumières de notre bon maître brillant par leur absence, on va essayer de deviner, avec l'aide de la seule logique, ce qui se cache derrière cette "erreur manifeste d'appréciation" reprochée à l'INRA.

On ne peut douter qu'un institut aussi sérieux et expérimenté que l'INRA, avant de se risquer au grand jour, n'ait entouré sa démarche de toutes les précautions possibles. Les chercheurs en sciences dures, malgré, souvent, une assez grande naïveté politique et sociale, n'ayant pas la réputation d'être des imbéciles, on imagine que, instruits par l'expérience, ils ne se sont pas contentés de respecter le droit, et d'entourer leur parcelle de barbelés : comme le rappelle l'entretien alors donné aux Échos par la directrice de l'institut, ils ont en effet pris toutes les garanties, juridiques, politiques, sociales, envisageables. Comment, en dépit d'un tel luxe de précautions, peut-on malgré tout déclarer leur essai illégal ?
La Cour invoque une "erreur manifeste d'appréciation des risques" de l'expérimentation. Mais qui, en analysant les faits, peut conclure à une telle erreur ? En général, un tribunal a ici recours à une expertise ; or, en l'espèce, celle-ci ne peut être apportée que par les scientifiques responsables de l’expérience, par les plaignants en somme, puisque personne n'est plus qualifié qu'eux pour juger du danger éventuel de leurs pratiques. Et puisque l'on n'a pas affaire à des savants fous, on peut raisonnablement penser qu’ils ont pris toutes les précautions nécessaires. En les considérant comme insuffisantes, la Cour ne se déclare pas seulement plus compétente qu'eux pour décréter ce qui est danger et ce qui ne l'est pas : bien au-delà de la seule transgénèse, elle condamne toute science qui s'aventurerait dans, pour reprendre ses termes, un "espace non confiné".

Dans Agir dans un monde incertain, un livre que ses auteurs qualifient assez lâchement d'essai, Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe délimitent une frontière entre la bonne science, la "science de plein air", celle qui n'a rien à cacher et que tout le monde peut comprendre, approcher et pratiquer, l'astronomie, l'entomologie, la botanique, et la mauvaise, cette "science confinée", qui dissimule ses lourds appareillages et ses processus obscurs et menaçants derrière les portes closes de ses laboratoires. Pour cette dernière, pas de salut en dehors du contrôle citoyen de ces activités dangereuses : inutile d'ajouter que, pour encadrer cette science citoyenne, personne ne serait plus qualifié qu'un sociologue. L'INRA, en effet, est bien sorti de ses laboratoires pour essayer ses découvertes. Sauf à décider qu'on ne fera plus, désormais, de recherches que pour l'amour de la science, un moment vient fatalement où il faut en passer par là. Respectant les préconisations des Callon, Lascoumes, et Barthes, elle a soumis son essai au contrôle d'un comité citoyen. Cela n'a pas suffi à éviter sa destruction, cela n'a pas empêché la justice de le décréter illégal.
Aussi la décision de la Cour d'appel de Colmar a-t-elle une portée ontologique. En décidant qu'aucune précaution, de quelque type que ce soit, ne sera jamais suffisante dès lors que l'on s'aventure dans l'inconnu, elle n'a pas seulement livré toute forme de recherche scientifique à la plus totale insécurité juridique : elle vient, au fond, d'interdire ce genre de science qui prend le risque de découvrir des choses nouvelles.

épisode

, 19:39

Ainsi donc, démentant les prévisions d'un observateur superficiel, ils l'ont fait. Et la décision de contraindre les résidants de la petite couronne parisienne à délaisser leur mode de transport habituel dès lors qu'ils avaient tiré le mauvais numéro d'immatriculation a connu un grand succès. Certes, après un weekend correctement venté et disperseur de pollutions, restreindre la circulation un lundi, jour ouvrable de plus faible trafic, revenait à se lancer au secours de la victoire. Et puis, à Paris, on peut compter sur la préfecture de police, toujours prête, même le dimanche, à agir dès qu'il s'agit de réprimer quelque chose. Bien ordinaires, les petits arbitrages politiques qui ont induit la mesure ne présentent guère d'intérêt. Il en va tout autrement de cet étrange sentiment qui semble, au moins dans les milieux éduqués et parmi certaines cohortes, largement partagé, celui de vivre un enfer quotidien où, pour reprendre une comparaison usuelle, tout citadin connaîtra inéluctablement, du seul fait de son lieu de résidence, le triste sort des ouvriers empoisonnés à l'amiante.

Cet exceptionnel épisode où, en certains endroits, la concentration de particules dite PM10 dans l'air a dépassé le seuil fatidique de 100 µg/m³ a donc provoqué un émoi national, une épidémie dont les symptômes, yeux larmoyants, gorges brûlantes, toux, valent en ces temps de commémoration comme hommage aux soldats de la Grande Guerre et, pire encore, réussi à surcharger le serveur d'Airparif que, donc, en temps ordinaire, personne ne songe à consulter alors qu'il constitue pourtant la seule source d'information pertinente sur la question.
Ce désintérêt pour l'analyse scientifique du problème s'explique aisément, et pas seulement par l'investissement intellectuel qu'il faut, là comme ailleurs, consentir pour acquérir une connaissance de celui-ci un peu meilleure que celle dont disposent les adeptes exclusifs des petits cours dispensés autour de la machine à café. Car la science, quelle qu'elle soit, fonctionne d'abord comme un outil de désenchantement, banalisant l'exceptionnel, désacralisant le mystérieux, forçant à prendre en compte les phénomènes dans leur durée et dans leur variabilité géographique. En somme, un ensemble de propriétés fatigantes, perturbantes, et qui risquent de vous faire une bien vilaine réputation auprès des collègues.

On comprend alors pourquoi tout le monde préfère l'autre solution, celle qui consiste à répéter tous ensemble chiffres qui tuent et slogans gouvernementaux, appuyés sur les irréfragables légitimités de la statistique, et de l'intérêt public. On a déjà eu l'occasion de s'intéresser à l'argument essentiel de la théorie du diesel assassin, ces 42 000 morts qu'on assortit parfois du qualificatif de prématurées sans savoir ce qu'il signifie, argument imparable puisque produit par l'OMS elle-même. Pourtant, une recherche élémentaire, une petite réflexion personnelle, un banal raisonnement analogique devraient suffire à suspecter une réalité un peu plus complexe que celle dont rendent compte les communiqués du ministère de l'Environnement.
En France, en 2013, l'INSEE a enregistré 572 000 décès : le mauvais air serait donc responsable de près de 8 % du total. Or, on le sait quand on regarde la télévision, il y a bien pire ailleurs ; aussi, une petite comparaison s'impose. Hélas, dans ce monde où on aime tellement les standards que chacun a le sien, l'exercice est difficile : à Pékin, l'ambassade des États-Unis, seule source fiable, ne mesure que les PM2,5 ; Airparif, les PM10. Comme on le constate en consultant les normes américaines, cela ne revient pas vraiment au même. Pour la jouer en toute sécurité, on va dire que les pics de pollution à Pékin atteignent des niveaux vingt fois supérieurs au niveau d'alerte parisien, fixé donc à 100 µg/m³. D'où il ressort nécessairement que, à Pékin, les particules fines tuent 160 % de la population.
On peut difficilement qualifier un tel raisonnement de compliqué. Et il suffit largement à invalider les certitudes du sens commun, tout comme l'historique des normes automobiles en matière de polluants qui, de l'Euro 1 imposé voilà plus de vingt ans, à l'Euro 5 en usage aujourd'hui, ont contraint les constructeurs à diminuer les émissions de particules d'un facteur 28, anéantissent la thèse si commode de l'inaction des pouvoirs publics, et de la toute-puissance des lobbies industriel.

Comment se fabriquent les justifications des enfants gâtés ? Elles passent d'abord par l'ignorance, celle des données les plus simples, par exemple, ici, le nombre des décès annuels, ignorance à cause de laquelle on ne sait rien d'ordres de grandeur pourtant élémentaires, donc du caractère simplement invraisemblable de certaines affirmations. Elles prospèrent ensuite grâce à une morale rudimentaire qui, comme dans la cour de récréation de l'école primaire où personne ne voulait se retrouver dans le camp des méchants, condamne certains actes, la recherche de profit à travers une activité commerciale, et en sanctifie d'autres, l'impératif absolu de santé publique. Il n'importe pas que celui-ci ait un coût, et qu'il devienne prohibitif à mesure que les rendements décroissent, puisqu'on l'imagine supporté par d'autres. Il n'importe pas non plus qu'il réponde, chaque jour un peu plus, à une logique inaccessible puisque, simplement, étrangère aux conditions de l'existence terrestre, celle de la pureté totale, de l'effet nul, du zéro mort.
Alors, certes, d'un certain point de vue, tout cela n'aboutit qu'à des discussions de comptoir, où l'on disserte de l'air qu'il fait. D'un autre côté, c'est ainsi que se construisent les représentations, ces certitudes subjectives au nom desquelles on agit, à cause desquelles on prend des décisions, et qui vont conduire à accorder aux thèses de certains groupes une audience et une crédibilité qu'elles n'auraient pas autrement si aisément acquises.

En confiant aux hygiénistes le pouvoir de décider de la politique de santé publique, on a choisi une voie : celle de la surenchère permanente, du durcissement des standards dès que ceux-ci sont atteints, du mépris des limites économiques, méprisables par nature, et physiques, que l'on prétend, dans une sorte de résurgence du mythe du progrès infini, pouvoir toujours dépasser. Au nom de l'idéal, on méprise la réalité. Mais celle-ci finit toujours par se venger, et le succès des hygiénistes sera leur tombeau.

condors

, 19:38

"Les écritures comptables sont parfois des manifestes politiques" écrit pertinemment Véronique Le Billon dans Les Échos de ce vendredi. Elles offrent en tout cas à Gérard Mestrallet, PDG de GDF-Suez qui, depuis des mois, hurle dans le désert avec ses complices électriciens européens, l'occasion de régler publiquement ses comptes en mettant son bilan à jour. Celui-ci sort de l'opération allégé de près de 15 milliards d'euros, dont 9 de dépréciations d'actifs essentiellement constitués de centrales thermiques et de stockage de gaz, et 5,8 d'amortissement de sur-valeurs. En procédant ainsi, l'entreprise évalue, et réévalue, les conséquences d'une variable qu'elle ne maîtrise pas mais qui, dans les marchés ordinaires, ne joue pas un rôle aussi déterminant que dans le secteur de l'électricité, la politique publique, celle, en l'espèce, qui prépare l'avenir radieux de la transition énergétique.
On a déjà souvent parlé de cette étrange physique bureaucratique qui considère qu'un peu de volonté et beaucoup de subventions suffisent pour bâtir un système efficace de production d'électricité à partir de sources aléatoires. On s'est plusieurs fois étonné de cette persévérance à mettre en œuvre une politique qui, pour la France en particulier, en l'espèce l'un des pays les plus vertueux au monde, aboutira à une électricité plus chère, fournie de façon moins fiable et dégageant plus de dioxyde de carbone, soit exactement l'inverse des objectifs affichés. L'intervention du président de Suez ajoute une pièce intéressante au dossier, puisqu'elle montre l'ampleur des effets délétères entraînés par ces kilowatts aléatoires et subventionnés et alors même que leur part dans le total de la consommation reste très minoritaire, voire marginal.

Or, le comique de la situation réside en ceci que l'intervention publique n'a pas, pour l'heure, réussi à détruire la stabilité physique de l'approvisionnement électrique, et que l'on peut encore mettre en route sa machine à laver avec l'espoir raisonnable de ne pas tout faire sauter. Mais elle a détruit sa stabilité économique, laquelle se trouve désormais suspendue à ces sources de production aléatoires mais prioritaires ce qui, dans un univers d'entreprises privées, revient à peu près au même : et ci celles-ci sont toujours en mesure de contrôler les variations imprévisibles de l'afflux, ou de l'absence, d'électrons éoliens ou solaires, les variations des prix du kWh qui les accompagnent sont hors de contrôle.

Alors, comment s'adapter ? On connaît déjà un certain nombre de tactiques comme celle qui consiste, outre-Rhin, à compenser les surcoûts de l'aléatoire en produisant à côté le moins cher possible, en l'espèce avec le charbon américain bradé, ou le lignite extrait dans des zones densément peuplées et brûlé sur place dans des centrales proches des mines à ciel ouvert. Et tant pis si, pour ce faire, on doit étendre ces Garzweiler où, pour le bien commun en général et celui de la transition énergétique en particulier, 8 000 villageois allemands sont menacés d'expulsion. Bien moins pittoresques, et biens moins pitoyables, que les indigènes luttant contre Belo Monte et qui bénéficient, eux, de toute la tendre attention des beautiful people hollywoodiens, ces villageois souffrent en effet d'un désavantage compétitif aussi paradoxal qu'irrémédiable puisque, pour les trouver perdus dans la jungle des campagnes de Rhénanie, il suffit, depuis Maastricht, le cœur de l'Europe, de parcourir 50 km. Et puis, Karlsruhe ayant donné son accord, tout se fait dans le plus strict respect du droit.
Gérard Mestrallet illustre, lui, une technique différente, et autrement plus franche que celle des électriciens allemands. Président d'une entreprise capitaliste active sur une secteur bien défini et soumis à une règlementation qui montre à quel point il fait un exécrable lobbyiste, puisqu'il n' a aucun influence sur celle-ci en dépit de ses effets dévastateurs pour son activité, il se contente de régler ses comptes. À court terme, la perte de 9,7 milliards d'euros qu'il enregistre sur l'exercice 2013 vaut comme une moins-value fiscale qui affecte directement l’État et fonctionne, au fond, comme ces pratiques d'autoréduction en usage dans des milieux pourtant fort éloignés de la grande industrie. À long terme, et sur une échelle plus large, la stratégie d'un patron dont les trois quarts du chiffre d'affaires sont réalisés en Europe s'énonce clairement, même si elle ne semble pas facile à appliquer : on continue à investir ailleurs et, ici, on ferme.

Après les pigeons, après les poussins, voici donc que les condors, les plus grandes envergures du bestiaire ornithologique, à leur tour, prennent publiquement position. Ils ont la vertu de leur méprisable perversion, celle de compter, et de compter seulement mais aussi, à la différence de leurs petits cousins bien plus fragiles, celle de pouvoir redéployer leurs ailes sous des cieux plus propices et, donc, de s'abstenir, ou d'aller investir dans des pays prometteurs, quand ces comptes ne sont pas bons et n'ont aucune chance de s'améliorer. Mais tous ont en commun de démontrer chaque jour un peu plus de quelle manière toutes les URSS finissent nécessairement par échouer.

humeur

, 19:16

Pour une fois, l'intérêt de l'article se situe dans ses commentaires, même si la manière dont Éric Mettout, directeur adjoint de la rédaction de l'Express justifie la baisse de la limitation de vitesse sur le périphérique parisien et, plus encore, l'adversaire contre lequel il la justifie, méritent qu'on s'y arrête un moment.
Adoptant la rhétorique de ceux qui affirment n'avoir absolument rien contre, puisque, d'ailleurs, ils en sont, mais malgré tout, le journaliste reproche à la FFMC son opposition systématique à tout ce que l’État produit en matière de sécurité routière, prenant en exemple les effets qu'il juge déjà acquis de cette diminution de 10 km/h de la vitesse autorisée sur le boulevard le plus fréquenté du pays. Alors, certes, on peut légitimer douter que cette mesure ait la moindre influence en matière de sécurité : voie de type autoroutier, sans carrefour et à sens unique, le périphérique connaît déjà, par rapport à son trafic, une accidentalité très faible. De plus, le bilan 2010 de la Préfecture, dernier à comporter ce genre de détail, montrait que les usagers vulnérables, les motocyclistes, y représentaient 85 % des blessés hospitalisés. Diminuer significativement ce dernier facteur en baissant la seule limitation de vitesse imposerait de la porter, par exemple, à 30 km/h.

Mais développer une critique de cet ordre impliquerait de prendre l'article de l'Express pour ce qu'il n'est pas, une analyse rationnelle et argumentée d'une situation précise. Or, en fait, on a affaire ici à un billet d'humeur, ainsi que l'on qualifie les propos de comptoir lorsque leurs auteurs sont payés pour les tenir et, dans le genre, il s'agit d'un assez grand moment. Il adopte ainsi un style aussi familier que révélateur, celui que les gens vraiment cool prennent pour se mettre à la portée d'un public aux capacités intellectuelles limitées, celui, aussi, où se lit la conscience aigüe qu'a son auteur d'une distance sociale aussi évidente qu'irrémédiable. Le style donne le ton, celui de la leçon que les lettrés consentent, quand ils sont de bonne humeur, à administrer aux ignorants. Quant au contenu, il révèle deux éléments tout autant caractéristiques, l'ethnocentrisme, et l'hétéronomie.
Car on le devine assez vite, contrairement à ses affirmations, l'auteur ne parle pas en motard, mais en automobiliste : de son point de vue dominant, il peut donc fustiger ces motards qui ne se plient pas aux obligations imposées aux autres, le contrôle technique en particulier. Journaliste, il suit par ailleurs, quand il parle de sécurité routière, de même que ses confrères et ainsi que Dominique Marchetti l'a montré, la ligne de la plus stricte hétéronomie, reprenant mot à mot les arguments et justifications de la politique publique, sans se permettre la plus mince critique, sans émettre le moindre doute puisque, bien sûr, là comme ailleurs, les politiques qui la fabriquent n'ont d'autre objectif que le bien public.

Mettant ainsi le pied dans un nid de militants plutôt déterminés et souvent fort compétents, à l'image de Marco, qui ne signe pas le droit de réponse de la FFMC, mais que l'on peut reconnaître à son rituel et républicain salut et fraternité, il se trouve vite ramené à son ignorance d'un problème que son attitude méprisante ne suffit pas à masquer. Aussi contre-attaque-t-il en puisant dans le répertoire le plus mécanique, stigmatisant l'argumentaire de la FFMC en lui accolant un gros mot, complotiste. On ne reviendra pas sur cette notion, déjà analysée ailleurs. Mais brandir pour la réfuter la théorie du complot, ce pur artefact journalistique, revient à affirmer que les politiques n'ont pas, comme disent les politistes, d'hidden agenda, ce programme clandestin par lequel ils parviennent, au bout d'un certain nombre d'itérations, à imposer un état de fait qui, brutalement présenté tel quel dès le départ, aurait sans doute suscité de vives réactions dans la population. Et c'est aussi une manière d'affirmer que le journalisme politique ordinaire, avec ses connivences, ses petits secrets partagés, ses révélations planifiées, constitue une activité nécessaire et suffisante à la manifestation de toute la vérité. Or, en l'espèce, la politique restrictive de la municipalité parisienne que la FFMC, en reprenant un de ses termes favoris, qualifie de motophobe, n'a plus rien de secret puisqu'elle s'expose, justifications incluses, dans ce plan de déplacements municipal que le rédacteur de l'Express n'a visiblement pas lu.
Mais l'argument de l'affrontement se situe ailleurs, lorsque Marco récuse le paternalisme de son adversaire, sa façon méprisante de s'adresser à ces excités bas du plafond aux capacités mentales tout juste suffisantes pour leur permettre de manipuler leur poignée de gaz. Sa manière de juger ceux dont il prétend partager le destin, son recours aux pires stéréotypes de la bonne conscience effrayée par les hordes pétaradantes en dit long sur sa conception de son métier, de son rôle, de l'univers social qui est le sien et de son attitude à l'égard de ceux qui n'en font pas partie. La FFMC n'existe pas pour défendre des intérêts corporatistes, mais pour revendiquer que les motards soient traités en adultes, et à égalité de droits avec les autres usagers vulnérables, et manifester contre ces préjugés essentialistes dont le billet du journaliste de l'Express fournit une liste à peu près complète. Alors, Parisiennes et Parisiens, de Rivoli et d'ailleurs, le 1er février, après dix-huit mois d'absence, la FFMC revient dans la rue. Enfin.

foreverpunk

, 19:23

On imagine mal, ou trop bien peut-être, le quotidien, entre grotesques pattes d'eph et immondes vestes afghanes, de la jeunesse disciplinée dans une ville ennuyeuse du milieu des années 1970. Sortir se limitait à assister à un concert à la MJC Magnan, une des pitoyables enclaves de cette culture baba qui fleurissait alors. On y voyait défiler des imitations d'Ange, le groupe français de l'heure, copie des groupes progressistes britanniques, tous mauvais comme des cochons, ennuyeux comme la pluie et sérieux comme des instituteurs de la IIIème République avec, comme le dit si bien Éric Tandy, leur musique de paysans.

Tous ceux qui ont compris ce qui se passait lorsque les Pistols ont débarqué se souviennent de cet instant de libération, de ce moment où, clairement, violemment, avec une totale évidence, la vérité a éclaté. Europunk, à la Cité de la Musique, raconte tout ça, avec le parti pris parfaitement défendable de se limiter à l'Europe, puisqu'il recrée ainsi les conditions d'alors, et échappe à une illusion chronologique qui insisterait sur l'influence d'un mouvement américain bien moins cohérent, et connu des années plus tard.
L'exposition s'articule le long d'une chronologie très détaillée, où l'on apprend, par exemple, que le Stephan Eicher d'avant Grauzone a enregistré ses premiers morceaux sur le matériel abandonné par un groupe punk après une descente de police dans la salle où il travaillait comme serveur. Avec la chronologie, l'exposition fournit l'occasion de voir des séquences vidéo telles la fameuse apparition des Olivensteins sur FR3 Normandie qui, délicate attention, sont présentées sur des moniteurs à tube cathodique, parfois, d'époque. Et son autre parti pris consiste à montrer à quel point, tellement mieux que de la musique, le punk, c'est de l'art. Les principaux contributeurs à cette esthétique, Malcolm McLaren, Vivienne Westwood et Jamie Reid ou bien les membres de Bazooka ont chacun droit à leur enclave. Et l'exposition prend fin quand arrive le temps de grandir, et de passer aux choses plus sombres.

À voir ces affiches, ces fanzines, ces tracts, ou les pages de Libération occupées par Bazooka, l'impression qui domine est celle d'un total dénuement. L'indépendance, l’agressivité, la provocation trouvent ici une logique contrepartie. Puisqu'on ne saurait être à la fois dehors et dedans, il faut se débrouiller seul, s'autofinancer, et survivre dans un réseau largement souterrain avec une esthétique qui, à l'époque du disco décadent et du reggae triomphant, n'attire pas des foules dont on n'a, au demeurant, que faire. Rébellion juvénile, explosion qui tirait sa vitalité de son urgence et de son évidence, le punk ne pouvait durer longtemps, et ceux qui, peu nombreux, firent ensuite carrière bâtirent celle-ci sur les cendres de leurs premiers groupes, presque tous disparus après deux ou trois albums. Clore aussi rapidement l'histoire, n'en laisser que des souvenirs de jeunesse et des témoignages d'un instant, au fond, ça n'est pas plus mal.
Malheureusement, même un dimanche matin à 10 heures, il y a un monde fou. Et on remarque une nette tendance à venir en famille, montrer aux enfants déjà grands à quoi maman s'occupait quand elle avait leur âge, ce qui n'est pas forcément une bonne idée puisque, visiblement, le blondinet s'emmerde. Reste un dernier point : 9 euros l'entrée, j'en connais qui trouveront ça cher et pas du tout punk ; ils n'auront pas vraiment tort. Il fallait bien que la culture légitime se venge, quelque part.

µg

, 19:05

L'intérêt politique des politiques publiques tient à la façon dont le caractère supposé rationnel des policies, chargées de résoudre un problème public et appuyées sur des données objectivables, disparaît aujourd'hui totalement sous le masque des politics, lorsque les élus et leurs agendas, le gouvernement et sa haute fonction publique réduisent ces questions à l'état d'auxiliaires électoraux. Née avec l'écologie gouvernementale de gauche, la politique de l'air compte au nombre des plus viciées par cette composante parasite. À ce titre, elle mérite d'être analysée à la lumière d'un document récent et remarquablement instructif malgré sa brièveté, qui offre le bonus appréciable d'une assez saignante comparaison européenne.

Ce récapitulatif des données relatives à la qualité de l'air en Europe pour l'année 2011, que le ministère chargé de la question a récemment publié, a comme première propriété que son contenu factuel dément très largement et la présentation alarmiste qui en est faite, et les commentaires qui l'accompagnent. À deux exceptions près, la situation française se montre en effet tout à fait satisfaisante. Car si l'ozone pose parfois problème, surtout autour de Marseille et de Lyon, les seuils horaires en matière d'oxydes d'azote ne sont dépassés que dans 2 % des cas, tandis que le dioxyde de souffre, le monoxyde de carbone et le benzène ont, simplement, disparu. Rien de déshonorant ne ressort par ailleurs des comparaisons internationales puisque, tous polluants confondus, les dépassements de seuils concernent moins de 5 % des points de mesure, au même niveau que l'Allemagne, ou la Suède.
Ne reste donc en lice que le principal accusé et bouc émissaire routinier, les particules. Pourtant, même là, on cherche, sinon le problème, du moins le scandale, en vain. Si 20 % des stations françaises observent des dépassements du seuil journalier d'émissions de particules 10 µm, ce résultat reste un des meilleurs en Europe, n'étant guère surpassé qu'au Royaume-Uni, en Espagne, aux Pays-Bas et au Danemark : sans doute, pour partie, ce qui se perd sur le diesel se regagne sur le charbon. Les amateurs de corrélations hasardeuses s'empresseront de remarquer que ces pays sont aussi les champions de l'éolien ; les esprits plus lucides se contenteront de noter que ces deux faits on une origine commune, le régime des vents.
Là se trouve un premier écueil, classique, de l'uniformisation européenne : le principal facteur explicatif de la pollution de l'air dans la vieille Europe ne relève plus aujourd'hui de l'activité humaine, de la préférence pour le charbon ou le diesel, mais de la situation géographique et de l'exposition aux vents dominants d'ouest. L'Espagne, de ce seul fait, se place ainsi bien mieux qu'une Italie qui concentre les malheurs dans la vallée du Pô. Mais pour faire disparaître cette inégalité, on n'a jamais trouvé d'autre moyen que de l'ignorer.

Comment expliquer, alors, une telle dissonance entre une situation qui semble plutôt bonne et ne cesse de s'améliorer, et les rapports cataclysmiques qui s’accumulent, promettant les pires sanctions à une France négligente et empoisonnée par son maudit diesel ? Le rôle des propriétaires du problème, l'OMS, les autorités sanitaires en général qui ne cessent, de leur propre autorité, de réviser les seuils à la baisse tout en désignant de nouveaux coupables ne doit pas être sous-estimé. Mais l'explication principale réside plutôt dans la soumission du système statistique à l'agenda politique : comme d'habitude, le diable se glisse dans les détails, même s'ils figurent ici sur la première page. Pour qu'un pays atteigne un seuil critique sur un polluant donné, il suffit en effet d'une seule mesure, dans une seule station de contrôle. En France, en 2011, pour les oxydes d'azotes, celles-ci étaient au nombre de 418, ce qui permet d'apprécier la robustesse statistique d'un raisonnement qui considère le verre comme plein alors qu'il n'est rempli qu'à 3 %. Et les problèmes méthodologiques, typiques de l'instrumentalisation statistique, donc politique, d'un réseau de mesures qui n'a absolument pas été conçu pour ça, et ignore notamment les critères de représentativité des populations surveillées, ne s'arrêtent pas là.
Il suffit par exemple de se rendre chez Airparif pour constater que, à Paris, les deux stations les plus déviantes sont implantées sur le périphérique, porte d'Auteuil et porte Dorée. À la lisière du trafic elle ne mesurent donc pas les particules dans l'air que respirent les parisiennes et les parisiens, mais bien dans celui des seuls usagers du boulevard. Les plus exposés sans doute, mais qui ne le sont que pour des durées plus ou moins brèves. Pollueurs en majorité, ils ne souffrent par ailleurs que des conséquences des choix qu'ils opèrent pour se déplacer : pour une fois, les externalités leur retombent dessus.

Les victimes, en d'autres termes, ceux qui se déplacent sans émettre de particules, appartiennent à une catégorie qui n'a jamais réussi à retenir l'attention des autorités de la capitale, les utilisateurs de deux-roues motorisés. Ailleurs, à Madrid, malgré de rudes conditions atmosphériques estivales qui expliquent les pics d'ozone en juin et juillet, la bonne qualité de l'air dépend aussi d'une politique ouvertement favorable aux deux-roues motorisés, et qui ignore la préférence pour le diesel.
La France n'ayant pas suivi le même chemin, Paris ayant de longue date récusé la solution madrilène, le politique en est réduit à son mode d'action favori, les faux-semblants. Après l'épisode mort-né des ZAPA, ces zones interdites aux véhicules individuels passé un certain âge, après la réduction de 10 km/h de la vitesse maximale espérée sur le périphérique, voilà donc la pantalonnade de la circulation alternée, prototype de l'annonce médiatique seulement destinée à faire taire les clameurs, ici, mais aussi à Bruxelles, en répondant à la situation exceptionnelle de ces six jours d'alerte hivernale par une décision inapplicable et dont ceux qui la présentent espèrent bien, ce que les données confirment, qu'elle n'aura jamais à être appliquée. Car malgré tout, les chiffres sont têtus, et Airparif les diffuse : en 2013, la seule alerte recoupe les six jours de cette anomalie hivernale. En cumulant les seuils d'information du public et d'alerte, on arrive à 36 journées à problèmes : une pour les oxydes d'azote, deux pour l'ozone, et 33 pour les particules.

patience

, 19:48

Quand on construit des centrales électronucléaires, il faut avoir une longue patience, prévoir un abri contre les tempêtes, et savoir attendre que le vent tourne. Ainsi vont les choses chez Areva où, après les quatre Atmea turcs, après les deux EPR d'Hinkley Point, le troisième contrat de l'année montre que les temps changent, même si ce nouveau succès se révèle un brin paradoxal. Il s'agit en effet d'apporter sa contribution à la mise en service d'Angra 3, réacteur brésilien dont la construction a repris en 2010 après un fort long sommeil, puisque les travaux entamés en 1984 furent interrompus deux ans plus tard. D'origine Siemens, les éléments du réacteur déjà livrés attendaient patiemment sur place de servir à quelque chose ; l'allemand ayant, comme on le sait, renoncé à l'atome, il revient à son partenaire, Areva, de terminer le travail et de rajouter ce qui manque, en particulier le système de contrôle d'un réacteur qui revient de bien loin.

Car si l'arrêt de sa construction, due en premier lieu à des soucis de financement, dura si longtemps, c'est parce qu'Angra 3 a été victime des conséquences de l'incident de Goiânia. On a déjà brièvement raconté l'histoire, telle que la rapporte l'IAEA : le 13 septembre 1987 à Goiânia, la capitale du Goiás, état du centre du Brésil, deux ferrailleurs, à la recherche de métaux dans une clinique abandonnée, démontent un appareil de radiothérapie, récupèrent sa source, l'ouvrent. Intrigué par la luminescence bleutée que dégagent les paillettes de césium 137, l'un d'entre eux la ramène chez lui. Enfants, famille, amis s'amusent de cette poudre, qui offre des perspectives aussi inédites que spectaculaires en matière d'ornements corporels. Quelques jours plus tard, la maladie des rayons commence à frapper, et les autorités prennent l'affaire en charge : quatre morts, une vingtaine d'hospitalisations, des amputations, quarante maisons contaminées.
Mais le rapport de l'IAEA ne dit rien des conséquences sociales et politiques de ce qui reste à ce jour le plus grave accident impliquant la radiothérapie, accident classé au niveau 5 de l’échelle INES : il faut pour cela se référer à l'article que Roger et Jeanne Kasperson ont publié en 1996 dans les Annales de l'Académie américaine de sciences politiques. Brièvement relaté dans la presse locale, l'incident aurait pu en rester là. Mais il poursuivit son chemin jusqu'à São Paulo, où l'on prit conscience de son potentiel considérable : le 1er octobre, une chaîne de télévision y consacre une émission à sensation. Immédiatement, disent les auteurs, Goiânia est envahie par une armée de journalistes et de cameramen, alors que les hebdomadaires américains répandent la nouvelle : Time parle de "paillettes mortelles" tandis que Newsweek, bien plus couleur locale, titre sur un "carnaval de poison étincelant". En deux semaines, le prix des produits agricoles du Goiás, un état à la superficie un peu supérieure à celle de l'Italie, est divisé par deux, les hôtels sont désertés, des pilotes refusent de faire décoller leur avion lorsque des habitants de l'état figurent parmi les passagers, des pierres sont lancées sur des voitures immatriculées dans le Goiás. Les conséquences politiques, aux effets de plus long terme, viendront plus tard, avec la mise en accusation du nucléaire, le démantèlement proposé de la commission nationale de l'énergie nucléaire et la construction d'une opinion publique hostile à l'utilisation de l'atome, facteurs qui contribuent à expliquer pourquoi Angra 3 a été enterré, et pour longtemps. Et tout ça dans le cadre d'un usage thérapeutique de l'atome, tout ça à cause d'une unique capsule de césium à peu près grosse comme le poing.

Pour un public ordinaire, l'atome et ses dangers restent totalement à l'écart de toute appréciation rationnelle, et les valeureux mais pauvres efforts de vulgarisation des autorités politiques et scientifiques n'y changeront rien. La peur qu'inspire le nucléaire, cette technique humaine capable de dévaster la terre presque aussi bien qu'un impact de météorite ou un sursaut gamma, rejoint de très profondes angoisses eschatologiques et occupe ainsi la fonction d'un invariant anthropologique, tout en disposant d'une pertinence qui fait aujourd'hui défaut aux diverses incarnations des châtiments divins, famines ou épidémies. L'atome devient ainsi le vecteur idéal des marchands de peur, animateurs de ce monde distordu où la moindre dépêche de la province de Fukushima gagne une diffusion mondiale, selon un processus sans doute comparable à ce qui s'est autrefois passé à Goiânia. Mais, en devenant ainsi un combustible du flux des nouvelles quotidiennes, il perd sa singularité : il entre alors dans le grand fourre-tout de cette sorte de savoir universel où s'alimente le sens commun, pour lequel la répétition tient lieu de preuve.
Ce n'est pas spécialement neuf après tout, et la métaphore du nuage de Tchernobyl, passée dans le langage courant, témoigne aussi de cette connaissance qui se croit savante alors qu'elle n'est que futile. Or, ce savoir a comme propriété essentielle que, du fait de sa banalité même, plus personne n'y prête attention : devenu l'aliment des conversations de bistrot, y compris celles qui se tiennent sur les plateaux de télévision, il y perd sa capacité d'effroi, comme le montrent les échecs répétés des tentatives de mobilisation populaire contre l’électronucléaire. Et puisque ce sujet qui hante les entrepreneurs de morale n'intéresse pas les foules, ou, du moins, les intéresse autrement moins que le montant de leur facture d'électricité, il suffit de laisser le temps faire son œuvre, et apaiser les craintes. À en juger par le carnet de commandes d'Areva, et sans doute plus encore par celui de ses concurrents, la période de pénitence a désormais pris fin. Encore faudrait-il veiller à ne pas la réactiver, et se décider enfin à investir pour renouveler un parc national vieillissant, et dont on prend sans doute de plus en plus de risques à prolonger l'existence bien au-delà des plans initiaux.

cartoons

, 19:41

Quand l'évolution technologique, incontrôlable et irrépressible, a brisé une très vieille barrière, celle du spectre des fréquences hertziennes qui à la fois limitait drastiquement la quantité de canaux de télévision et rendait leur régulation publique inévitable, le pouvoir politique a perdu la meilleure justification à cette politique malthusienne qui lui a toujours permis d'entraver efficacement le développement de la télévision en France. En inventant la TNT pour meubler les fréquences libérées par la technique, les autorités ont eu l'occasion d'endosser un beau rôle à bon compte, celui de l'élargissement d'une offre essentiellement caractérisée par son uniformité. La suite de l'histoire a montré qu'elles ne prenaient ainsi guère de risque puisque, très vite, l'habituelle concentration capitaliste a permis de consolider la puissance des acteurs dominants. La TNT s'est ainsi transformée en marché secondaire pour les grands groupes multimedia, celui où ils testent des nouveautés, rentabilisent leur catalogue, et placent les inédits qui, faute par exemple d'une sortie cinématographique, doivent se contenter de diffuseurs de second rang.
À ce titre, la segmentation des longs métrages d'animation, ce genre autrefois violemment partagé entre productions Disney et produits d'artisans mais qui, lui aussi, a connu une révolution technologique avec l'arrivée des ordinateurs et la multiplication des studios et des films, fournit une image pertinente de la fonction de chaque acteur. Ainsi les grosses machines, Shrek, Toy Story, nourrissent la séance familiale du dimanche soir sur les vieilles chaînes, tandis qu'Arte s'est réservé le monopole de la diffusion d'Hayao Miyazaki. Mais l'accroissement de l'offre laisse sur les étagères une quantité significative de longs métrages, lesquels vont principalement se retrouver sur Gulli, cette filiale de Lagardère dont on ne doit pas sous-estimer l'intérêt, bien qu'elle soit destinée à un très jeune public et que son site web fasse tout spécialement mal aux yeux.

Gulli, ces temps-ci, diffuse Chasseurs de dragons, long-métrage français produit par Futurikon et dérivé d'une série télévisée, qui constitue un objet d'étude tout à fait pertinent, et plus encore si, cédant à une propension maladive, on le compare à un autre inédit de Gulli, Flushed Away. Certes, compte tenu de la disproportion de leurs budgets, une telle façon de raisonner se montre particulièrement injuste. Car dans Chasseurs de dragons, le souci d'économie perce sans cesse, dans le nombre très réduit de personnages, puisque les trois héros ne se trouvent guère confrontés qu'à une dizaine de compagnons et d'antagonistes, dans les espaces indéfinis d'une histoire linéaire, occasion de toujours réutiliser les mêmes textures, mais aussi, paradoxalement, dans la vigueur de ces mouvements de caméra désormais devenus virtuels. Car, avec cette nouvelle technique, un signal a disparu, celui de la pauvreté de l'illusion de mouvement qui dépend désormais d'une puissance de calcul abondamment disponible, et pas du travail de ces petites mains chargées de faire bouger des trucs douze fois par seconde. Grand uniformisateur, l'ordinateur, là aussi, met pauvres et riches à égalité.
Pourtant, quelque chose de très accessible manque à Chasseurs de dragons, les idées. Avec son scénario qui tient en un paragraphe, avec ses personnages stéréotypés, la petite fille fragile et rebelle, le géant au cœur sensible, le petit arnaqueur finalement pas si mauvais, et son unique et bien modeste idée de scénario, la façon dont succombe le boss de fin de niveau, il fait preuve d'une pauvreté que la modestie de ses financements ne saurait à elle seule justifier, quand bien même une plus grande richesse, d'ambiance ou de personnages, a elle aussi son coût.

Dix fois plus onéreux Flushed Away, coproduction entre le britannique Aardmann qui abandonne pour l'occasion cette technique de la pâte à modeler qui a fait sa réputation et l'américain DreamWorks, producteur de Shrek, ne relève assurément pas de la même catégorie, mais dépend d'autres choix, et prend ce que le français ignore, un risque. En abandonnant le fait-maison, les gens d'Aardmann n'ont renoncé ni à leur esthétique, ni à leur inventivité, ni même à cette métaphore sociale qui aborde parfois des rivages douteux, comme lorsque, en bons britanniques défenseurs des animaux, les auteurs de Chicken Run tracent un inacceptable parallèle entre élevage industriel et camps de concentration nazis. Flushed Away, qui met en scène un rat des beaux quartiers, animal domestique brutalement expulsé de sa cage dorée pour se retrouver dans les égouts, forcé de rejoindre une société souterraine de rongeurs fort bien organisée, et de composer avec elle pour tenter de retrouver son paradis bourgeois, tisse la même trame anthropomorphique, et déborde d'inventions, d'inattendu, et de plaisirs convenus, comme avec l'entrée en scène du méchant, une grenouille forcément, avec son accent inimitable, française.
L'animation, ce royaume des gens qui inventent, chacun dans son petit studio bricolé, des mondes entiers avec rien, des ombres, des épingles, des bouts de carton découpés, a connu avec l'arrivée de l'informatique une révolution qui unifie les procédés, lisse les apparences, mais ne modifie en rien les contenus, et leur nécessité. Flushed Away, évidemment, coûte cher et oblige à faire un pari, perdu en l'occurrence puisque le film n'a pu être rentabilisé par sa sortie en salles. Chasseurs de dragons, à l'opposé, existe par la seule vertu de son financement public, direct avec des véhicules d'investissement appropriés, indirect grâce aux obligations de production des chaînes. Profitant, comme tant d'autres, d'un confortable abri public, et plutôt que de prendre un risque, il va se contenter d'ajuster ses modestes ambitions à la hauteur de son petit budget, montrant une fois de plus à quel point l’État omniprésent, sans même en avoir l'intention, va déterminer les choix des acteurs les plus divers, les plus modestes, les plus éloignés de ses préoccupations, ceux qu'on imagine à tort les moins dépendants de lui.

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