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mercredi 1 juillet 2009

grand jeu, petits joueurs

Certainement, la perspective de vacances prochaines donne des ailes à William, et le conduit à s'affranchir de toute espèce de contraintes, celles qui, en particulier, continuent à tisser un fil ténu entre le métier de journaliste, et la simple exactitude des faits qu'il a pour fonction de relater. Le sujet qu'il présentait ce mardi soir sur Arte Info, mettant aux prises un pauvre État martyr, l'Irak, et les majors pétrolières qu'on sait depuis de nombreuses décennies être l'incarnation terrestre des forces du mal, et qui le sont d'autant plus que, depuis qu'elles ne sont plus simplement occidentales mais aussi chinoises, russes, malaisienne ou brésilienne, elles témoignent de l'absolu du mal dans son extension à la planète entière, avait il est vrai tout pour devenir un cas d'école de ce que d'autres qualifient de maljournalisme.

Enchaînant fort subtilement sur le sujet politique du jour, le repositionnement des forces américaines en dehors des villes irakiennes, ce bon William titrait sur cette "grande vente aux enchères", paradoxale en ce jour de restauration de la souveraineté nationale, puisque le gouvernement décidait "d'attribuer l'exploitation de certains de ses champs pétroliers à des compagnies étrangères". L'impartial chroniqueur dénombrait ensuite avec rigueur la meute des vautours, puisque "trente et une sociétés attirées par cet océan de pétrole se sont portées candidates", l'hyperbole étant d'ailleurs de son cru, les Irakiens, en fait d'océan, se contentant modestement d'évoquer un lac. Parlant de vente alors que les concessions, limitées en durée, ne sont que des locations, s'étonnant du recours à des sociétés étrangères, ce qui suppose que l'État irakien soit parfaitement en mesure d'exploiter ses ressources lui-même, on trouvait bien là ce genre de lancement qui vous met tout de suite dans l'ambiance.
La suite se devait donc d'être à la hauteur, et on n'a pas été déçu. Pour la journaliste en charge du reportage, le consortium composé du britannique BP et du chinois CNPC s'est "octroyé la plus belle part du gâteau", en l'occurrence le champ pétrolier de Roumaila, le lot le plus intéressant avec ses réserves estimées à plus de 17 milliards de barils, champ "bombardé par les américains en 2003", ce qui explique que "sa production ne soit que d'un million de barils par jour". L'affirmation s'appuyait sur ces images connues des puits irakiens incendiés par les troupes de Saddam Hussein lors de leur retraite. Objectivement, et faute de sources, on n'a pas pris la peine de vérifier si ce champ précis avait effectivement subit des dégâts causés par l'armée américaine. Impossible de dire donc si l'on a affaire à cette situation classique de l'illustration mensongère d'un événement réel, ou s'il s'agit d'une pure falsification. Comme il faut bien, si peu que ce soit, faire son métier, le reportage précisait que les compagnies seraient rémunérées par une redevance fixe, d'un montant "six fois inférieur à celui espéré". Mais pour les Kurdes, c'est encore trop : les autorités s'opposant à "une invasion économique étrangère", Bai Hassan n'a pas trouvé preneur, contribuant au "succès très mitigé de ces enchères".

Puisque sur Arte, on n'aime ni les chiffres, ni les riches, il faut, pour obtenir quelques précisions, se retourner vers les auxiliaires habituels, les dépêches de Reuters et de l'AFP. Et ce qu'elles nous apprennent est, franchement, stupéfiant. On se trouve dans un mécanisme d'enchères, où l'on confronte donc deux prix, celui de la demande, et celui de l'offre. Pour Missane, les chinois de CNOOC et Sinopec voulaient 25,4 dollars du baril ; les Irakiens en proposaient 2. Pour Bai Hassan, les mêmes chinois et les américains de Conocco demandaient 26,7 dollars ; le gouvernement irakien montait jusqu'à 4. Et Roumaila a trouvé preneur parce que les exploitants ont accepté de baisser à 2 dollars une offre initialement fixée au prix magique de 3,99 dollars. Avec les taxes et la part obligatoirement prélevée par la compagnie locale, il leur restera en fin de compte un dollar par baril. Même si la comparaison manque de pertinence, le baril de WTI s'échange par les temps qui courent à 70 dollars du baril.
Si, comme tout acteur rationnel, les entreprises visent à obtenir le maximum, elles peuvent fort bien, contrairement aux certitudes de William, se contenter, tant que l'affaire est rentable, d'une rémunération modeste, à une seule condition, impérative : que celle-ci, dès maintenant et sur le long terme, soit absolument garantie. Or, les certitudes n'existant que dans l'univers des enfants, des fous, et des présentateurs d'Arte Info, il leur faut quantifier le risque qu'elles prennent avant d'investir. Et on ne surprendra personne en précisant que, question risques, l'Irak et son pétrole, aujourd'hui, les cumulent tous. Inutile de revenir sur le risque physique qui ne se limite pas à celui qu'affronte quotidiennement chaque citoyen irakien, mais doit prendre en compte le fait qu'une société étrangère, serait-elle chinoise, exploitant cette ressource stratégique, présente une cible privilégiée. L'incertitude juridique, alors que, comme le précisent aujourd'hui Les Echos, on attend toujours que le parlement irakien ratifie la loi pétrolière, pèse sans doute encore plus. Enfin, même si l'on parle ici de court terme, le risque d'une baisse de la demande existe, ce qui contribue à privilégier une stratégie d'attente : puisque rien de presse, inutile, compte tenu de cette réconciliation impossible entre demande et offre, de négocier. Il sera toujours temps de revenir lorsque le gouvernement iraquien sera revenu à de meilleures dispositions.
Telle est la dure réalité : une compagnie pétrolière travaille pour de l'argent, et pas pour le simple plaisir, si grand soit-il, de confirmer les préjugés d'un journaliste de télévision. Et puisque, visiblement, l'État irakien partage avec le journalisme d'Arte un même éloignement sidéral à l'égard de la réalité, il doit, lui qui se croyait assis sur une fortune, se trouver bien surpris de cet échec, découvrant que, faute de technologie, de savoir-faire et d'exploitant, celle-ci ne vaut pour l'heure pas plus que le sable qui l'entoure. Avant de toucher les fruits de leur richesse naturelle, il se pourrait donc que les Irakiens aient encore beaucoup à apprendre, et longtemps à attendre.

vendredi 26 juin 2009

la carrière de Frédéric

Frédéric portera donc toute sa vie le fardeau de ne même pas être le fils de qui-vous-savez. Si l'on pouvait compter sur un Noël Mamère, avec sa pensée toujours à hauteur de moustache, pour fustiger l'association du patronyme prestigieux et du président honni et, par là-même, inventer le délit d'infidélité au clan, les commentaires, une fois acquise la nomination du nouveau ministre de la Culture, partagés entre la pertinence du choix, et la tentation du bon coup, succombèrent au superficiel, et louèrent l'habileté tactique de celui qui n'en était pourtant pas à son coup d'essai. Pourtant, si coup il y avait, il ne se limitait en rien à compléter un déjà copieux tableau de chasse.

La seule définition pertinente de la culture est sans doute de nature anthropologique ; pour l'appliquer, il faudrait étendre les frontières du ministère jusqu'à englober à peu près tout ce qui est vivant, et même plus. La culture dont on parle et qu'on administre n'est donc qu'une convention, dont le périmètre varie d'un pays à l'autre au point que, parfois, on juge superflu d'y consacrer un ministère et que, souvent, celui-ci n'a d'autre attribution que la gestion du patrimoine, c'est à dire la conservation de ce que les générations précédentes ont créé. Tel n'est pas le cas dans la patrie de Malraux où le poste, toujours pourvu même s'il l'est parfois d'un simple secrétaire d'État, a connu des fortunes si variées qu'il semble constamment à réinventer, et qu'il paraisse tout devoir aux qualités spécifiques de son titulaire. Gibier de passage pour politicien en intérim, fin de mission pour ceux qu'il fallait bien caser quelque part, vieux fidèles ou élus fatigués, il deviendra, on le sait, en mai 1981, la chose de Jacques Lang, sans doute seul à avoir réalisé ainsi son ambition première, et cumulard en chef puisqu'il occupera le poste la durée d'une législature, et par deux fois. Mais en 1997, en élargissant le périmètre à la communication, on faisait entre les marchands dans le temple. Comme on le sait, ceux-ci réussirent, à la croisée de la diffusion et de l'expression, à imposer une définition dans laquelle la culture devenait ce que les grands diffuseurs de biens symboliques décidaient être leur intérêt commercial, définition qui réduisait donc le champ d'action du ministère aux seuls arts industrialisables, à l'exclusion de tout le reste, des arts plastiques au cinéma indépendant, de l'architecture contemporaine à la littérature, tout ce qui, en somme, intéresse les esthètes, ne rapporte guère, et, parfois, impose au public une certaine exigence. C'était le temps aujourd'hui oublié de l'exception culturelle, justifiant, contre ce si encombrant ami américain, un protectionnisme qui, du jour au lendemain, a succombé à l'union sacrée transatlantique des victimes de pirates numériques. On sait à quel désastre mena la servilité du ministère Albanel, et on comprend que, pour reprendre la contrôle du navire, il faille absolument nommer à la barre un capitaine indemne de tout soupçon, même de celui du copinage politique, pourvu d'une authentique compétence esthétique et, si possible, suffisamment imprévu pour que sa désignation fasse sensation. Alors, quand on a d'excellentes raisons de faire ce que l'on fait, on n'est pas dans le coup, fut-il de maître : on est dans la stratégie.

Ainsi, ce jeune homme longiligne, ce dandy au superbe costume de soie qui, naguère, me vendit un billet pour une séance à l'Entrepôt, point focal de la cinéphilie radicale des années 70 et 80 et qui, du cinéma à l'écriture, de la villa Médicis au carnet d'adresses, possède tout ce que l'on peut imaginer en fait de capital adapté au poste, rejoint la rue de Valois. Plus que le théatral Jacques Lang, on lui souhaite de suivre les traces d'un Michel Guy avec lequel il a tant en commun, le libéralisme, l'ouverture d'esprit, le désintéressement, la curiosité, le goût de l'expérimentation, tout ce qui fait qu'au fond il n'y ait jamais meilleur ministre de la Culture qu'un authentique mécène. Et puisque l'Industrie, c'est pour Estro qui rate l'Intérieur une fois de plus, qu'on lui laisse donc le soin d'essuyer les larmes amères des marchands de disques. Fredo, on compte sur toi : ne nous déçois pas !

vendredi 12 juin 2009

guichet ouvert

Certes, la matière date un peu, du 25 mai dernier pour être précis. Bien sûr, ce carnet s'est donné comme contrainte, entre autres, de restreindre son champ d'action à la seule actualité. Mais en ces temps d'intermittence employés à noircir les pages d'un futur mémoire universitaire, lequel contraint à délaisser partiellement cette innocente récréation qui consiste, pour l'essentiel, à dire du mal d'autrui, il aurait été dommage de rater une telle occasion. C'est que la table ronde radiofréquences qui s'est tenue durant tout le mois de mai au Ministère de la Santé a produit un document de synthèse de toute beauté.

Car, sous le verbiage sociologisant bonifié d'emprunts à l'obscurité de la langue diplomatique, emprunts au demeurant inévitables puisque, en fait, on a affaire là au compte-rendu de négociations de paix, on n'a aucune peine à percevoir la panique qui monte, celle qui oppresse l'appareil d'État depuis l'arrêt de la Cour d'appel de Versailles, qui confirmait la décision du TGI de Nanterre condamnant Bouygues Telecom à démonter un relais de téléphonie mobile, et faisant ainsi droit aux requêtes des plaignants qui arguaient d'un trouble anormal du voisinage. La plainte qui enfle de si peu de bouches et depuis si peu de temps, mais qui a déjà franchi le barrage de la Cour d'appel, arrive maintenant en cassation. Didier Truchet, professeur de droit public à Paris 2, résume dans le document l'alternative ultime : ça casse, ou ça passe. Dès lors, le "mariage inédit entre le principe de précaution et le trouble anormal de voisinage" sera consommé, et l'on obtiendra "une nouvelle lecture du droit de voisinage qui pourrait mener infiniment loin". La boîte de pandore que l'on ouvrirait ainsi a la profondeur des abysses. Et il faut voir dans cette table ronde un dernier effort de conciliation avant la bataille que les opérateurs de télécoms, en plein déploiement de leur réseau 3G, mèneront de toutes leurs forces, et une tentative presque désespérée des pouvoirs publics pour reprendre la main, en faisant amende honorable, et en offrant tout ce que l'on peut imaginer en fait de compensations symboliques.

Il s'agit donc de résoudre la question qui taraude l'appareil d'État depuis tant d'années, celle de "l'acceptabilité sociale" : sous quelles conditions, et à quel prix, pourrait-il retrouver ce pouvoir perdu, celui de déployer des infrastructures nouvelles, de diffuser l'innovation technique, d'imposer à quelques-uns ces nuisances que justifient l'intérêt général, sans qu'aussitôt la vague des nimbys ne vienne submerger le plus humble projet, et décourager la plus modeste initiative ? La stratégie mise en oeuvre passe d'abord par la justification : on retrouve ainsi cette tautologie désormais habituelle, dans laquelle, après que l'on ait, d'autorité, affirmé la dangerosité d'un objet physique banal et dont personne ne s'était soucié jusqu'à présent, on justifiera les mesures de sauvegarde que l'on projette par cette "forte inquiétude du public" que l'on a suscitée soit-même par cette affirmation. Elle implique aussi de grandir la victime : on décrétera que, bien que les mécréants de l'OMS refusent de considérer les sujets électrohypersensibles comme atteints d'un trouble spécifique, bien que des essais menés en double aveugle aient conclu à l'absence de corrélation entre leurs symptômes et l'exposition à des champs électromagnétiques, ces gens sont, malgré tout, malades, et doivent être considérés et traités comme tels. Au passage, on en profitera pour grandir aussi les quelques associations de militants anti-ondes, et accorder à ces structures qui comptent quelques centaines de membres un droit de représenter la population du pays entier, donc de décider en son nom.
Ainsi, tout en se gardant de l'illusion d'apaiser des craintes contre lesquelles on ne peut rien, puisqu'elles ne relèvent pas de l'ordre du rationnel, on espère au moins arriver à un compromis acceptable, et tenir sur l'essentiel, la dimension physique, c'est à dire les niveaux d'émission des relais. Les plaignants réclament une diminution drastique, puisqu'ils affirment se satisfaire d'un niveau de 0,6 V/m alors même que la puissance autorisée pour le réseau UMTS en cours d'installation atteint 61 V/m. Bien que le document récuse d'emblée toute référence technique, il consacre malgré tout quelques paragraphes à cette question, et établit, au moins, une certitude : baisser les champs n'aura d'autre effet que de déclencher une surenchère d'exigences, et la voie de la diminution, sans frein, sera donc sans issue.

Il est assez facile de suivre cette généalogie de la peur, née avec les rayonnements ionisants et qui, en mettant à profit leur commune nature ondulatoire et l'ignorance complète du grand public à l'égard de ces phénomènes physiques, s'étend désormais, par contagion, aux proches cousines, ces infortunées ondes électromagnétiques. De cette montée de la plainte l'appareil d'État, d'abord renfermé dans ses certitudes, puis impuissant à traiter une protestation qui s'exprima par le canal judiciaire et profita de la déconsidération qui le frappait, porte une responsabilité essentielle. Se lançant tardivement dans une bataille déjà perdue, il se trouve contraint à multiplier les concessions. Mais en cédant à l'irrationnel et au subjectif, en acceptant comme preuve la simple sensation, il offre un accès à tous les délires, et leur fournit un mode d'emploi. L'inquiétude vous ronge, et les nanotechnologies vous privent de sommeil ? Montez une association, trouvez un juge compatissant, et vous parviendrez bien à les faire interdire. Vous avez de la chance, il est encore temps : pour l'instant, elles n'existent que dans les laboratoires. Evidemment, vous éprouverez dès lors quelques difficultés à faire établir la matérialité des dommages. Mais rassurez-vous, dans ce nouveau code civil, les faits n'ont aucune importance, seul compte le ressenti. Et vous avez vraiment peur : or, la peur, c'est déjà un préjudice.

vendredi 5 juin 2009

décentralisation des luttes

On a parfois de bonnes surprises en faisant son marché. Ainsi, ce mercredi matin, approchant de ce classique et élégant bâtiment industriel en briques qui, bien qu'implanté au centre de la ville, abritait encore récemment une fabrique d'agrafes, on découvre un spectacle inédit : une manifestation de salariés. A Clichy-la-Garenne, malgré la densité en sièges sociaux, la chose est rare, la dernière du genre ayant, pour compter large, rassemblé moins de cinquante personnes devant L'Oréal. Mais depuis quelques mois, la vieille usine austère et quasi-aveugle s'est fort joliment métamorphosée en un siège social pimpant, doté d'un impressionnant poste de contrôle qui ne doit pas dépayser les aiguilleurs en retraite, celui de Fret SNCF, la filiale de transport de marchandises de l'opérateur ferroviaire historique. Occasion idéale pour une petite observation sociologique, qui vous repose un temps d'un objet de recherche de plus en plus pressant à mesure que la date de remise du mémoire approche.
Car, là, c'est du sérieux : jusqu'à trois cent personnes bloquent la rue, pour l'essentiel militants CGT venus de la France entière avec, ça et là, quelques drapeaux SUD-Rail. Cinq CRS, en tenue de combat, bras et jambes recouverts d'écailles mais la tête coiffée d'un simple calot ce qui, dans la subtile grammaire corporelle des forces de répression, indique à la fois une certaine prudence à l'égard de l'adversaire, et la certitude que tout se passera bien, interdisent l'entrée de l'immeuble. Un peu plus loin, quelques policiers locaux, voire municipaux, encore peu habitués à de telles situations, et le gars des RG. Dans la rue adjacente, la terrasse du café est pleine, et le commerce local profite de l'aubaine jusqu'à la boutique de sandwiches tout au bout de la rue. Deux barbecues mergez sans lesquels le cégétiste perdrait sans doute tous ses repères participent de la réussite de la journée. Malheureusement, les distributeurs de tracts sont hélas bien trop occupés à discuter entre eux pour prêtrer attention à l'apprenti-sociologue de passage, qui ne saura donc rien du motif de la contestation du jour même si, avec un tel employeur, celui-ci n'est pas bien difficile à deviner.

En 1980, précise l'Annuaire des transports, la SNCF a véhiculé 205 millions de tonnes de marchandises ; en 2005, après vingt-cinq ans de régression, on était tombé à 107 millions. Pourtant, si l'on regarde les choses du point de vue du naïf, celui de l'économiste libéral à la recherche d'avantages comparatifs, la France, ce pays, si l'on se réfère aux normes européennes, vaste, peu dense et fort mal pourvu en voies navigables, a d'excellentes raisons de développer une forte activité de fret ferroviaire. Mais, à en juger par la carte publiée voici quelques années par le Ministère des Transports, c'est raté, et la litanie des pertes, des plans de relance et des subventions dérogatoires à l'orthodoxie bruxelloise est à la fois si longue et si répétitive qu'on se contentera de mentionner le dernier article en date, celui que le Figaro publiait quelques jours avant cette réunion du CE qui apporta un peu d'animation dans les rues clichoises. De l'article, on retiendra moins le catalogue des échecs et les lancinants appels à l'intervention publique que le graphique, qui livre des données assez brutales : sept années de pertes, dont les plus importantes sont prévues pour 2009, et une comparaison simple : les filiales de transport ferroviaire de Fret SNCF réalisent presque trois fois plus de chiffre d'affaires par employé que leur maison-mère.

Fret SNCF restera comme l'idéal-type de l'impuissance des politiques à forcer l'adaptation au réel de ces structures qui, bien que commerciales, peuvent, du fait de leur statut, indéfiniment échapper à la sanction du marché. Sur ce point, d'une certaine manière, un insider, Bernard Aubin, ancien secrétaire fédéral de la CFTC Cheminots, et Hubert Haenel, conseiller d'État, sénateur UMP et auteur d'un récent rapport sur la libéralisation du rail, se rejoignent. L'ouverture à la concurrence n'est en fait qu'une tactique utilisée au-delà du raisonnable et que l'on justifie par l'intérêt du consommateur, cette sorte de panacée efficace contre toute espèce de monopole, et grâce à laquelle on espère, progressivement, les remettre sur le chemin de l'efficacité. D'où, comme l'explique fort clairement le sénateur, le recours à cette politique des paquets, qui permet de camoufler la question qui fâche au coeur d'un bouquet de mesures partielles, techniques, qui ne prendront tout leur sens qu'à la fin du processus et qui permettent de commencer par le plus facile. Pour le rail les deux premières salves ont été tirées en 1998, puis en 2002 ; elles s'appliquent au seul transport de marchandises, puisque le bouquet final n'éclatera qu'en 2010, avec l'ouverture à la concurrence du trafic voyageurs. Il reste donc un peu de temps avant que la Deutsche Bundesbahn ne débarque en force, temps que Fret SNCF met à profit pour retarder l'échéance. Puisque seules les filiales marchent, elle se propose d'en créer encore quelques unes, et, faute de subventions, d'abandonner l'acheminement des wagons isolés, son activité la plus importante, et la plus déficitaire. En attendant leur départ à la retraite, on transfèrera donc les salariés en trop vers une activité voyageurs pour l'instant épargnée par la faucille bruxelloise. Et pour les filiales, comme à la Poste, on embauchera des jeunes sous statut de droit commun. Comme toujours, la démographie suppléera à la lâcheté du politique, et les structures s'adapteront sans remettre en cause la sainte préservation des avantages acquis, en organisant une inégalitée vertigineuse fondée sur le critère le plus simple : la date de naissance.

mercredi 13 mai 2009

la reprise du travail au département socio

Sans doute ne faut-il pas l'annoncer trop fort, mais au département, à Paris 8, la grève est finie. Du moins celle des tables et des chaises qui, toujours entassées dans un coin du hall d'entrée, entourées d'un de ces filets de plastique orange qui délimitent ordinairement les secteurs dévolus aux travaux publics, n'attendent plus qu'une bonne âme, ou la réquisition du personnel technique, pour retrouver leur usage originel. Pour les cours, c'est moins clair. Il semble, en fait, que l'on précipite le sauvetage de ceux qui ne peuvent pas attendre, les étudiants en fin de cycle tels les M2 qui, de toute façon, soutiendront en septembre un mémoire qui n'a jamais été menacé. Pour les autres, l'urgence n'est pas déclarée. Et puis, on a décidé en AG de valider les unités du semestre en attribuant comme note la moyenne du semestre précédent : nul doute que la tutelle entérinera. Pour le reste, on semble compter sur le bon vouloir d'enseignants parfois invisibles, et l'on n'a vraisemblablement plus à redouter de très hypothétiques perturbateurs. Si fragmentaire soit-elle, cette impression est bien à l'image de ce conflit sans tête ni stratégie dont la principale leçon restera l'incroyable incurie dont les enseignants-chercheurs ont fait preuve dans la conduite de leur mouvement.

Il est vrai que le fait de s'être brutalement réveillé au moment de la sortie des décrets, dix-huit mois après le vote de la LRU, en ayant donc manqué sa chance d'influer sur sa rédaction, obligea à entamer la campagne avec un sérieux handicap. La loi ayant comme principal enjeu la modification des rapports de force entre les présidents d'université et les CA, CS et autre CEVU, toutes institutions parfaitement inconnues de ces rares étudiants qui ne sont pas permanents UNEF, elle aurait, de la part des enseignants, impliqué un sérieux effort pédagogique s'ils avaient eu comme objectif de faire comprendre à leurs élèves en quoi elle pouvait bien les concerner. Quant à la modification du statut des enseignants-chercheurs, si elle remplit la poudrière qui explosera après le discours présidentiel du 22 janvier, elle n'avait aucune chance de mobiliser les foules studieuses. Et pourtant, cette armée universitaire qui ne peut faire masse qu'avec ses innombrables fantassins partit en campagne en battant le pavé de toute la puissance de ses seuls labos. Elle entama, par ailleurs, une grève bien singulière, puisqu'il lui suffisait de cesser de faire cours pour interrompre l'activité des universités, tout en négligeant de se déclarer gréviste afin de continuer à percevoir son traitement. On trouvait là, en somme, des conditions idéales pour un conflit durable et, de fait, celui-ci, s'étendant sur un semestre entier, a dû battre bien des records dans l'histoire pourtant extrêmement fournie de cette conflictualité particulière. En même temps, au désespoir de certains, les manifestations de papier échouent à attirer les journalistes : ceux-ci se montreront plus attentifs lorsque, avec l'entrée en scène des étudiants, des chaises, et des blocages, ils trouveront enfin cette matière propre à inquiéter les parents avec l'avenir de leurs enfants, et des cadres d'analyses plus habituels. Mais si la presse arrive, c'est parce que l'année se termine, et qu'il en grand temps de passer aux choses sérieuses, examens et diplômes. Dès lors, le mouvement se perd, englué dans la masse, avalé par le temps. La plus ordinaire des stratégies du pouvoir, le pourrissement, suffit à assurer la victoire à la Pyrrhus de la Secrétaire d'État. Et, dans le rôle du fusillé pour l'exemple, les quelques récalcitrants qui subsistent encore feront parfaitement l'affaire.
S'ils avaient eu l'intention de démontrer à quel point le pays peut parfaitement, un semestre entier, fonctionner sans eux, au point d'à peine s'apercevoir que les universités sont vides, s'ils avaient voulu confirmer le stéréotype du chercheur enfermé dans son labo, privé de sens pratique et incapable de se débrouiller lorsqu'il est aux prises avec la réalité, si leur objectif était de démonter la stérilité et le conformisme d'organisations syndicales qui se comportent avec les mêmes méthodes, et la même subtilité, que les cheminots CGT, les enseignants-chercheurs ne s'y seraient pas pris autrement. Et pourtant, il y avait un enjeu, autrement plus important que de défendre bec et ongles la ligne Maginot de ses pauvres territoires, et sa place au comité truc. La réforme LMD, l'évaluation des chercheurs au moyen de critères bibliométriques ne sont que quelques avatars de ce vaste mouvement d'uniformisation bureaucratique qui traite à l'identique les MBA IAE et les futurs archivistes-paléographes, qui vérifie de façon tatillonne que les études des sociologues, des publicistes, et des quants sont bien organisées strictement de la même manière, et qui considère, par ailleurs, que, à Séville comme à Narvik, les conditions d'éclairement imposent à tous les véhicules la même obligation de rouler phares allumés. Il y a là des enjeux vitaux, et qui nécessitent une analyse un brin plus complexe que le recours mécanique à l'assommante vulgate anti-néo-libérale.

Au fond, que représentent l'université et les enseignants-chercheurs pour les décideurs nationaux et européens ? Comment croire qu'ils ne voient là qu'une source de dépenses et de soucis dont ils se passeraient bien ? L'utilité de l'université se limiterait-elle donc à satisfaire la vanité de ces élus locaux qui ne sont pas près de renoncer au droit d'avoir la leur ? Comment peut-on, alors que l'on est, à la fois, peu nombreux, et directement en relation avec ce pouvoir politique dont on a formé les responsables, négliger à ce point d'aller plaider sa cause et se contenter de lui rendre ce mépris dont il ne semble, en effet, guère être économe ? Par définition, on ne négocie qu'avec ses ennemis et, à ce jeu, cinq motards au fond d'une impasse à Montreuil ou dans un bureau à Bruxelles sont plus forts que l'hétéroclite communauté universitaire.

mardi 28 avril 2009

boulevard barbare

Un des intérêts du bilan désormais annuel que la Préfecture de police rend de l'accidentalité routière à Paris tient précisément au fait qu'il ne permet pas seulement de compter les morts. Limité à la seule capitale, il s'intéresse donc à un territoire extrêmement restreint, excessivement dense, administré par une entité unique et qui, depuis l'élection à la mairie de Bertrand Delanoë, est devenu le lieu où une nouvelle majorité socialiste et écologiste a profondément modifié l'organisation des rues. Autrefois réparti de façon aussi binaire que primaire entre les voies de circulation, au milieu, et les trottoirs, de chaque côté, ce paysage ancestral, pour quelques-unes des grandes artères de la ville devenues lieux d'expériences diverses, a connu une véritable métamorphose théorisée dans cette notion d'espace civilisé dont le nouveau boulevard de Magenta, qui traverse en diagonale tout le 10ème arrondissement, reste le prototype. Il s'agissait donc, nous dit la Mairie, de restreindre la place autrefois dévolue aux véhicules à moteur privés au profit de tous les autres usagers, passagers des autobus, cyclistes et piétons en particulier, avec comme principaux objectifs de réduire la circulation automobile, et d'améliorer la sécurité des piétons et des cyclistes. Commencés dès juin 2004, les travaux de pacification du boulevard de Magenta prendront fin en mars 2006.
Or il se trouve que le bilan de la Préfecture comprend une très intéressante cartographie de l'accidentalité, qui recense les artères et les carrefours les plus dangereux. Dans ce but, et pour obtenir une certaine validité statistique de données dont les effectifs, malgré tout, restent faibles, elle cumule les chiffres de trois années consécutives soit, en l'espèce, 2008, 2007 et 2006. En d'autres termes, cette publication permet pour la première fois, grâce au boulevard de Magenta, de dresser un bilan accidentologique des conséquences de la politique de Denis Baupin, adjoint au maire chargé des transports pendant le premier mandat de Bertrand Delanoë, théoricien et principal instigateur de cette notion d'espace civilisé. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est sanglant.

La Préfecture établit d'abord un classement des dix sections et des dix carrefours les plus accidentogènes de la ville. Dans son bilan 2007, cumulant donc les données jusqu'en 2005, le boulevard de Magenta apparaissait en quatrième position sur ce premier classement, la section comprise entre la rue du Château d'Eau et la rue de Lancry recensant 25 accidents et 33 blessés. En 2008, avec 30 accidents et 37 blessés, cette section figure désormais en deuxième place alors que, avec 23 accidents et 26 blessés, une autre portion du même boulevard fait son entrée à la septième place. En 2007, le carrefour avec le boulevard de Strasbourg où l'on déplorait au total 24 accidents et 28 blessés était sixième ; avec un accident de moins, en 2008, il gagne malgré tout une place. La seule amélioration concerne un autre croisement, celui avec la rue du Faubourg Saint Martin, naguère septième, et qui disparaît du classement. Mais il y a pire.
En 2005, en 2006, comme en 2007, le 10ème arrondissement n'a connu qu'un seul accident mortel, sans aucun lien avec l'espace civilisé, respectivement rue du Faubourg Saint Denis, quai de Jemmapes, et quai de Valmy. En 2008, on en a compté cinq, dont trois étaient en relation directe avec le boulevard, deux ayant eu lieu sur la voie elle-même, le troisième à son débouché place de la République, alors que les deux autres se produisaient à proximité, rue Lafayette et place Franz Litsz. Bien sûr, sur le plan de la stricte rigueur statistique, les effectifs restent trop maigres pour tirer des conclusions définitives. Mais il n'est sans doute pas indispensable d'attendre que les blessés se chiffrent par centaines, et les morts par dizaines, pour prendre acte du désastre. Et il est, en tout cas, certain que cet aménagement n'a apporté aucune amélioration dans le domaine de la sécurité, sécurité qu'il a très probablement dégradée en produisant ainsi un résultat exactement opposé à son objectif annoncé. Difficile, de plus, de porter cette hausse de l'accidentalité au compte de la circulation automobile : d'après Charlotte Nenner, alors élue Verte de l'arrondissement en charge des transports, celle-ci, depuis le changement de statut du boulevard, a diminué de moitié, ce qui lui suffit pour considérer cet aménagement comme exemplaire.

Si exemple il y a, c'est bien de ce mode de pensée et d'action propre aux Verts, et que l'on pourrait qualifier de technocratie de deuxième génération. Et il n'y a là qu'apparent paradoxe. Il s'agit bien, comme à l'époque où la technocratie gaullienne décidait seule, au nom du monopole de la connaissance technique qu'elle s'était attribué, du tracé des voies ferrées à grande vitesse et des autoroutes urbaines, de développer en laboratoire, toujours en revendiquant le monopole d'une connaissance qui est, ici, plus d'ordre scientifique, et produite par des chercheurs, un modèle que l'on va, de force, inscrire dans le paysage. Mais alors que les planificateurs oeuvraient dans ce qu'ils considéraient être l'intérêt général, les Verts apportent une dimension normative, fondamentalement neuve, où il ne suffit plus d'être, simplement, comme dans toute démocratie banale, un citoyen respectueux des lois : il faut impérativement faire partie du clan des vertueux, en l'occurrence les piétons et les cyclistes regroupés sous l'appellation, et l'excuse, d'usagers vulnérables. C'est en leur nom, à leur intention et, parfois, en dépit de leurs protestations, que l'on aménage, que l'on aménage contre leurs concitoyens qui se déplacent autrement, et même, au besoin, contre eux-même, puisqu'il suffira, pour ceux qui tarderaient à saisir les bienfaits de la science verte, d'un peu d'éducation, et de quelques admonestations, afin de remettre les récalcitrants dans le tortueux chemin de la piste cyclable de nouvelle génération. Du moins, à la différence des hauts fonctionnaires des Mines et des Ponts, les Verts sont-ils élus ; comme tels, ils peuvent toujours être battus.

jeudi 23 avril 2009

deux roues, quatre possibilités

Pour un peu, à force de le guetter au mauvais endroit, on l'aurait raté. Voilà en effet quelque jours que le bilan 2008 de la sécurité routière et de l'accidentologie à Paris que la Préfecture de police établit désormais en avril et pour la seconde fois a été rendu public. Dans le but louable de faciliter la tâche du lecteur aussi bien que du téléchargeur, la Préfecture a toutefois changé sa place dans l'arborescence de son site web, et l'a éclaté en six fichiers différents. Il s'agit malgré tout d'un document du plus haut intérêt, dont l'exploitation ne pourra se faire dans le cadre étroit d'un unique billet. Et, cela n'étonnera personne,  on s'intéressera d'abord aux deux-roues, mais, pour changer, à tous les deux-roues, propulsion animale comprise. C'est qu'on n'a guère le choix.
Car il faut bien avoir en tête les obstacles que l'on rencontre en cherchant à produire une analyse un tant soit peu sociologique de données qui, pour l'essentiel, se résument à des tableaux chiffrés pour lesquels, au moment de choisir les éléments à publier, la Préfecture a privilégié la lisibilité au détriment de la pertinence. Or, bien en amont, l'information initiale, celle que les services de police recueillent plus ou moins bien en remplissant les fiches obligatoirement renseignées pour chaque accident corporel sera, nécessairement, infiniment plus précise, bien plus abondante, et comprendra ces données cruciales, âge, sexe, profession, qui disparaissent dans le bilan préfectoral. Il s'agira donc, dans la mesure du possible, à partir de ce qu'on nous présente, d'en retrouver des bribes. C'est que, en fait, quelques-unes de ces données sont toujours là : mais, éclatées en tableaux distincts, regroupées en catégories souvent contestables qui, notamment, mélangent quatre types de véhicules différents sous un même qualificatif de "deux-roues", elles nécessiteront un important travail de reconstitution grâce auquel, derrière ce dont on dispose, on se représentera ce qui nous fait défaut. Essayons.

Pour simplifier, il ne sera ici question que d'accidents mortels ; avec 51 tués, on retrouve, après le bilan exceptionnellement favorable de 2007 où l'on en avait dénombré 37, une tendance de fond globalement stable depuis 2003, année où 54 morts ont été comptabilisés. En d'autres termes, et au passage, on cherchera en vain une amélioration significative de l'accidentalité depuis l'élection à la Mairie de Bertrand Delanoë, le nombre de blessés hospitalisés plus de 24 heures, soit 827 personnes, étant même le plus élevé de la décennie. Ces morts, pour l'essentiel, sont des piétons. De 17 en 2007, on passe en 2008 à 29 tués, soit une hausse, qui reste aussi significative qu'impressionnante, de 70 %. Il n'est pas dit, pour autant, que l'esthète du café-racer soit dans le vrai, en postulant que, par là même, le fanion de la stigmatisation et de la répression passera des motards aux piétons : faute de faire référence au document principal, il se montre sans doute bien trop optimiste
Car pour la Préfecture, les méchants sont toujours là, au même endroit, avec leur moteur, leurs bruits, leurs odeurs et, même, leur verre de trop. En effet, écrit-elle " 8 des 15 usagers de deux-roues motorisés tués étaient sous l'effet de l'alcool ou de stupéfiants ". Seulement, voilà : elle regroupe, dans cette catégorie unique, trois types de véhicules distincts qui correspondent à des populations bien spécifiques. Les cyclomoteurs, utilitaires limités en vitesse et interdits de périphérique, sont employés par des adolescents, des livreurs de pizza, des réparateurs d'ascenseurs, des agents d'entretien et des adultes souvent d'âge mûr, aux faibles revenus et dépourvus de permis de conduire ; le scooter 125 cm³ est devenu la monture de l'automobiliste ayant arbitré comme il convient entre rapidité et sécurité. Les cylindrées supérieures restent, sauf exception, réservées aux motards, les seuls, les vrais, les purs, ceux avec le permis A. On rappellera au passage, que, nulle part en Europe, sauf en Irlande, on ne confond cyclomotoristes et motocyclistes dans les bilans d'accidentalité : la Préfecture, elle, le fait. Or, il se trouve que, dans ses tableaux, elle ouvre une piste qui permet d'en savoir un peu plus sur ceux qui jugent que, d'origine, un deux-roues est bien trop stable, et que l'alcool reste le meilleur moyen de combattre cet inconvénient. L'analyse des facteurs générateurs d'accidents est en effet la seule portion du document où la Préfecture distingue ces différentes catégories. Et chez les cyclomotoristes, l'alcool représente, avec 144 accidents corporels sur 1948, le deuxième facteur par ordre d'importance ; pour les 125, on ne comptabilise plus que 71 cas sur 1710 accidents. Enfin, pour les motards, la fréquence devient suffisamment faible pour ne plus apparaître dans un tableau qui comporte huit facteurs. On ne risque pas grand chose en pariant que, pour l'essentiel, ces huit tués sont des cyclomotoristes avec, peut-être, deux ou trois scooteristes et, sans doute, aucun motard. L'alcoolisme, on le sait, est social : la Préfecture, comme toujours avec l'accidentologie, cette science d'État qui met une boîte à outils de disciplines scientifiques au service de la répression, nie cette dimension essentielle. Et c'est bien malgré elle qu'elle livre ces indices qui permettent de la retrouver.

A contrario, sur ce boulevard périphérique interdit aux cyclomoteurs, on compte un seul tué, contre deux l'année précédente ; sans doute vaudrait-il mieux utiliser ici le chiffre des blessés, un indicateur plus significatif. Mais le fait que, pour toutes les catégories, les données 2008 soient rigoureusement identiques à celles de 2007 laisse suspecter que la Préfecture s'y est légèrement emmêlé les tableaux. Un nombre de tués stable, dont on a vu par ailleurs ce qu'il devait à la confusion que la Préfecture entretient entre cyclomoteurs et motocycles, une quantité de blessés en forte augmentation, mais dont la croissance suit sans doute celle du parc, presque deux fois moins de tués chez les deux-roues motorisés que chez les piétons, et, bien que la pratique connaisse un fort développement, presque deux fois moins qu'en 2006 où l'on en dénombrait 27 : voilà qui devrait calmer les pulsions répressives, d'autant que le texte de la Préfecture, dans une avancée conceptuelle fondamentale, couvre piétons, cyclistes, cyclomotoristes et motocyclistes du même parapluie qualificatif " d'usagers vulnérables " ce qui, malgré l'évidence, n'allait pas de soi. Pourtant, dans la partie répression du bilan, elle annonce la couleur, et détaille le menu : pour les cyclistes, on sera gentil, et l'on se contentera de leur rappeler que " le respect des règles du code de la route constitue la meilleure garantie pour leur intégrité physique ". Pour les motorisés, c'est contrôle, sanction, développement de la verbalisation à la volée et encore plus de travail pour la CJ.
Il semble, selon Moto-Net, que ce programme d'action soit désormais pleinement partagé par la DISR. Sans doute le magazine en ligne a-t-il toujours été à la pointe du combat ; mais s'il a raison, il s'agit là d'une déclaration de guerre. Préparons nos munitions.

jeudi 16 avril 2009

un art difficile

Peut-être, en ces temps d'activités protestataires aussi diverses qu'intenses, faudrait-il trouver un moyen de distinguer, au coeur de l'épais brouillard des initiatives brouillonnes, l'action la plus singulière, la plus incongrue. Un Darwin award des luttes sociales, en somme. Indiscutablement, les pêcheurs de la Manche que Verel évoque, et qui ont donc empêché durant quelques jours tout trafic au départ de Boulogne, Calais, ou Dunkerque, auraient toutes leurs chances. Car on peut légitimement les suspecter d'avoir épuisé dès que possible leurs quotas de sole et de cabillaud dans le seul but de démontrer que le fait qu'ils aient eu besoin de si peu de temps pour capturer tout ce à quoi ils avaient droit était la meilleure preuve de l'abondance de la ressource, et qu'il n'y avait par conséquent aucune raison défendable de leur interdire de continuer à le faire.

Pourtant, et du seul fait d'un vieux penchant pour l'industrie lourde, on se permettra de préférer l'action des sidérurgistes CFDT de l'aciérie ArcelorMittal de Florange, celle qui n'a pas fermé, qui bloquent les voies ferrées permettant d'approvisionner l'usine. Le premier aciériste mondial, on le sait, est l'une des principales victimes de cette sorte de gigantesque attaque cardiaque qui a figé l'économie mondiale, pétrifiée par la faillite de Lehman Brothers, à l'automne dernier. Depuis, des ventes d'automobiles aux mises en chantier de logements, du prix du minerai de fer au pittoresque Baltic Dry, qui mesure l'évolution du coût du fret maritime des matériaux de base, des livraisons de charbon à la demande d'acier, tout, absolument tout, s'est effondré. Depuis, la prévision, cet art d'autant plus difficile qu'il s'exerce vers le futur, est morte, ce qui rend le moment historique. Car pour ces marchés financiers qui ne détestent rien de plus que l'incertitude la prévision, même fantaisiste, même incroyable, et quitte à faire lourdement payer un peu plus tard à son auteur le prix de son inexactitude, joue un peu le rôle du respirateur qui maintient le patient en vie. Depuis l'automne dernier, le courant est coupé, la machine a été remplacée par un vulgaire ballonnet que l'on actionne de temps à autre, l'incertitude règne et, l'une après l'autre, les entreprises annoncent qu'elles abandonnent toute prévision, serait-elle à trois mois, et renoncent à se fixer quelque objectif que ce soit.
Mais pour un ArcelorMittal, cette situation est d'autant plus grave que son appareil de production est lourd, et qu'adapter sa production à une demande qui s'effondre sans qu'on sache jusqu'où et encore moins pour combien de temps implique d'arrêter ses hauts-fourneaux, ces installations qu'on n'éteint jamais, sauf quand c'est pour toujours. Alors, à l'échelle d'un groupe mondial, on bricole : on retarde des investissements en Inde, on ferme une usine aux Etats-Unis, on réduit drastiquement la production des aciéries européennes. A Florange, ArcelorMittal met en sommeil un second haut-fourneau, et transporte l'acier nécessaire pour maintenir une activité dans le reste de l'usine à partir de Dunkerque, une solution, à l'évidence, qui n'a rien d'optimal, qui porte la marque de l'improvisation et du provisoire, et qui semble surtout destinée à conserver, par le recours au chômage partiel, les postes de travail d'un personnel provisoirement surnuméraire, et qu'il faut bien occuper à quelque chose. Voilà pourquoi l'action des sidérurgistes CFDT pose un défi à la rationalité, avec cette façon délirante d'exiger de leur employeur qu'il dise un avenir sur lequel il a renoncé à faire la moindre prévision qui relève du caprice, et qui, sans doute, s'explique par une surenchère entre organisations syndicales dans laquelle la CFDT, elle qui a la réputation de préférer la négociation, se trouve contrainte, pour être crédible, à aller encore plus loin que les autres.

Mais, finalement, le mieux, c'est sans doute la ronde. A l'initiative d'enseignants de l'université Paris 8, en suivant le mot d'ordre d'une ancienne gloire locale, depuis quelques semaines, à Paris et parfois en province, enseignants-chercheurs grévistes, étudiants, et simples sympathisants, d'un même élan, jour et nuit, tournent en rond. Métaphore transparente, expression publique d'un aveu d'impuissance, d'une obstination dans l'échec, volonté de se placer hors du monde tel qu'il est qui, comme dans bien des épreuves ascétiques, a recours à une mise en scène physique à la dimension pitoyablement narcissique. C'est vain, c'est inédit, c'est révélateur bien au-delà du symbole initial. Pour un peu, si ça n'était pas aussi vaniteux et ridicule, ça en deviendrait beau.

vendredi 10 avril 2009

canard largué

Arme lourde de l'action collective, employée par les démunis, et à leurs propres dépens, contre les puissants, le boycott ne semble pas avoir fait l'objet d'une définition sociologique précise. Apparu en Irlande dans le dernier quart du XIXème siècle, le terme désigne une forme d'ostracisme qui visait alors la personne de Charles Boycott, régisseur britannique d'un propriétaire terrien absentéiste du comté catholique de Mayo, en conflit avec des ouvriers agricoles irlandais. Refusant de travailler pour lui, évitant même toute espèce de contact avec sa personne, les membres de la communauté villageoise le contraignirent à recourir, à grands frais, à une main d'oeuvre en provenance des comtés protestants, accompagnée d'une forte et dispendieuse escorte militaire. L'action collective ainsi lancée possède donc quelques caractéristiques particulières, puisqu'elle a, pour celui qui s'y engage, un coût, qu'elle peut, aussi, présenter un risque, qu'elle suppose la présence d'un certain nombre d'interactions en face à face pour lancer et entretenir la mobilisation et que, puisque son succès dépend uniquement du nombre des participants, elle implique aussi d'être en mesure d'exercer une certaine pression sur la collectivité, et d'y faire régner l'ordre. Le boycott du service municipal de transports de Montgomery dans l'Alabama, avec ses conséquences pénales pour certains, et ses difficultés quotidiennes pour tous, correspond exactement à cette définition. Il en va de même, sans pousser plus loin la comparaison, de la grève fiscale connue sous le nom de boycott de la vignette moto et qui, exposant à des sanctions pécuniaires, impliquant de créer une organisation à même de convaincre indécis comme récalcitrants, accompagna la naissance du mouvement motard français.

Tout oppose, on le voit, ces mobilisations lourdes, longues, périlleuses, et actives, aux actions de consommateurs qui décident de ne plus acheter tel ou tel produit, eux qui ne prennent aucun risque, qui ne souffrent d'aucun désagrément puisqu'ils peuvent toujours s'en procurer un autre à la place, qui ne s'engagent dans aucun mouvement, et qui, en somme, se donnent bonne conscience au meilleur des comptes, puisqu'il leur suffit d'étiqueter leur acte privé de ce mot de boycott pour récupérer tous les profits symboliques qui s'attachent au terme. On ne s'étonnera pas, dès lors, de voir l'expression fleurir dans les rangs de la "gauche critique", et de la retrouver dans l'appel récemment lancé par un maître de conférences en sciences politiques à l'Université Paris I, appel visant à couper systématiquement tous les câbles qui peuvent encore relier le monde universitaire au journal Le Monde, et qui a déjà fait l'objet d'une analyse détaillée chez Raveline. Si le texte de la "charte de bonne conduite" qu'il propose relève d'une petite guérilla personnelle à l'encontre d'un journaliste en particulier, son action, dans ses motifs, en rappelle une autre, bien plus coûteuse celle-là, la démission d'un maître de conférences en sociologie tout juste nommé à l'Université de Lille et qui a déjà fait l'objet dans ces pages d'un billet dont le titre aurait pu resservir.
Car les postures du démissionnaire et du coupeur de liens, aussi bien que leur parcours professionnel et, on l'imagine, leurs positions politiques, semblent étroitement similaires. Ils se sont tous deux accordés le pouvoir de décréter les normes auxquelles l'objet de leur ressentiment - l'université, le quotidien du soir - doit se conformer. Mais comme cet objet ne leur doit rien et qu'ils n'ont aucune prise sur lui, il ne leur reste qu'à adopter l'orgueilleuse position du noble déchu, ou de l'amoureux transi, et à se retirer du jeu. Ils se distinguent par la dimension de leur acte, strictement individuel avec la démission, nécessairement collective dans l'ostracisme à l'égard du Monde, et le caractère parodique de cette charte de bonne conduite, lestée de cette touche d'humour qui manquait si cruellement au démissionnaire. Mais ils se rapprochent par cette commune expression publique du narcissisme le plus puéril.

Une action collective, surtout si elle s'interdit le recours à la violence tout en acceptant l'épreuve de la rue, dispose d'un répertoire relativement restreint. Il serait, bien sûr, possible d'investir les couloirs ministériels, et d'aller y négocier sa propre version de l'avenir de l'université, de la recherche, et de la recherche universitaire. Pour une raison qu'il faudra bien, un jour, expliciter, les enseignants-chercheurs ne paraissent pas intéressés par la voie du lobbying mais, au contraire, par une action jusqu'au-boutiste où, pendant qu'on manifeste, les cours sont interrompus, et qui dure depuis le début du second semestre sans produire de résultat probant. Mais en faisant de la manifestation, cet événement où seul compte le nombre et où un prix Nobel en bonne santé vaut exactement la même chose qu'un vigoureux étudiant de L1, l'arme essentielle du rapport de force avec le ministère, les enseignants-chercheurs emploient, en raison de leur faible nombre, une stratégie étonnamment inadaptée à un groupe social qui dispose par ailleurs de tous les relais nécessaires pour s'adresser directement au pouvoir à son plus haut niveau, et semblent, en fait, totalement dépourvus de stratégie, et incapables de faire la preuve d'autre chose que de leur impuissance. Car on ne peut échapper à ce déprimant constat : la mobilisation historique qu'évoque André Gunthert reste sans conséquence, n'a aucun effet sur une réalité sociale prise dans des questions pour l'heure autrement plus préoccupantes, et l'espace mesuré dont dispose la presse est envahi de choses autrement plus importantes que la mobilisation universitaire. Alors, puisque la température refuse obstinément de monter, il faut bien en rejeter la faute sur le thermomètre.

lundi 6 avril 2009

maillon faible

On n'en saura sans doute jamais plus sur l'incident qui s'est produit en cette matinée du 2 avril sur le réseau de banlieue nord de la SNCF que ce qu'en rapporte la dépêche de l'AFP reprise par Les Echos et, plus tard, le bref communiqué publié par la société nationale, et ce d'autant qu'ils ne racontent pas tout à fait la même histoire, et qu'ils se contentent d'un strict exposé des faits là où il semble beaucoup plus intéressant de s'interroger sur ce qu'une telle situation peut avoir de révélateur, non pas tant de l'état physique des infrastructures du rail, que de la dramatique vulnérabilité de celles-ci. Et comme à l'accoutumée, il faudra enrichir la minceur des informations disponibles d'une épaisse couche d'hypothèses, aussi invérifiables les unes que les autres.

Au coeur de la nuit du 1er au 2 avril, les équipes de la SNCF procèdent donc à une opération de maintenance qui consiste à remplacer une batterie de très forte capacité, 1500 ampères, laquelle sert visiblement à suppléer à une panne du réseau électrique dont pourrait être victime un composant vital, un transformateur qui assure l'alimentation en basse tension des installations de signalisation des voies ferrées partant de la gare du Nord. Or, la batterie neuve se trouve être totalement défectueuse : sa mise en service provoque un court-circuit qui se propage sur l'ensemble du réseau, et met hors service pas moins de 109 postes d'aiguillage, et toute la signalisation. Il n'y a, en d'autres termes, en ce petit matin du jeudi, sur ces rails, plus aucune possibilité de faire circuler un train, et, pour une fois, les banlieusards fatalistes et révoltés aussi bien que l'élite intellectuelle qui fréquente le Thalys sont confrontés au même problème, et souffrent pareillement des mêmes maux, retards, annulations, substitutions, et des mêmes conséquences, correspondances manquées, examens perdus, jusqu'au rétablissement d'un fonctionnement normal qui n'interviendra que dans la matinée du vendredi. Tout cela, bien sûr, conduit à une cascade d'interrogations.
La batterie, d'abord, qu'on peut imaginer assez similaire à ce que propose SAFT même si, en l'espèce, la capacité du composant fautif est bien supérieure : elle était neuve, et défectueuse ce qui, pour un élément précisément destiné à prendre le relais en cas de panne de l'alimentation électrique, dont on peut donc supposer qu'il a été longuement testé avant d'être livré, relève de l'exceptionnel, et range donc l'incident dans cette contrariante catégorie d'événements qui, bien qu'ils n'arrivent jamais, se produisent quand même. Le compte-rendu trop succinct de l'incident ne permet pas de savoir si la panne a eu lieu dès le branchement de l'objet, ou seulement quelques heures plus tard, et s'il est bien dû à un défaut de fabrication de la batterie elle-même, ou à une défaillance plus globale de l'installation. Mais les conséquences ont été radicales, et stupéfiantes : il a suffit d'une panne sur un unique élément qui, en temps normal, ne sert à rien, pour que l'ensemble du réseau ferroviaire de la gare du Nord, et pas une seule ligne comme dans le cas plus fréquent de la rupture de caténaire, soit dramatiquement perturbé, et que tout le système de signalisation soit mis hors service, comme dans l'analogie traditionnelle du château de cartes qui s'effondre sans que l'on puisse rien y faire. L'écart entre la cause et ses conséquences semble si énorme qu'il laisse entrevoir une invraisemblable fragilité de cette infrastructure ferroviaire, fragilité qui n'est pas simplement conjoncturelle, due à la vétusté du réseau, ou à la complexité d'une organisation dans laquelle RFF, son propriétaire nominal et impécunieux, dépend de la SNCF et de ses agents pour en assurer l'entretien, mais structurelle, puisqu'elle ne permet pas d'éviter une catastrophe dans laquelle la défaillance d'une infime partie de l'ensemble entraîne inexorablement celle du système entier. Si les réacteurs nucléaires d'EDF étaient aussi vulnérables, ils auraient tous fondu depuis longtemps.

On ne se trouve pas, en d'autres termes, face à un simple incident technique, et son exceptionnalité ne peut justifier la lourdeur de ses conséquences, mais révèle au contraire un état fatal qui tient au réseau lui-même, et qui conduit à une autre interrogation : est-il raisonnable de confier au réseau ferré, et à lui seul, réseau déjà totalement saturé et coutumier des incidents, les missions dont on le charge ? La plus élémentaire des prudences, le bon sens paysan qui appelle à ne pas mettre tous ses oeufs dans le même panier, commande de ne pas faire dépendre les déplacements professionnels des millions de personnes qui ont besoin d'un moyen de transport pour se rendre chaque jour à leur travail dans la région-capitale des seules infrastructures lourdes de transports en commun. On ne réfléchit jamais assez à l'absurdité même de cette notion de transport en commun, puisque, par définition, un transport implique un déplacement d'un point précis à un autre, soit une action purement individuelle, et que la pratique collective de cet acte privé entraîne à la fois des compromis physiques, puisque le voyageur devra toujours assurer par ses propres moyens, ne serait-ce qu'à pied, une partie de son trajet, et des contraintes économiques à cause desquelles, comme le démontre l'indispensable étude de l'APUR et ses cartes spectaculaires, un réseau ferré sera d'autant moins dense qu'il traversera une zone moins peuplée, laissant ces habitants-là sous la seule dépendance des liaisons routières. Et quand, sur un trajet quotidien de 15 kilomètres, on n'a le choix qu'entre l'automobile, l'autobus ou le scooter, l'ADEME est là pour confirmer à quel point, sur le plan de la consommation d'énergie comme des rejets de dioxyde de carbone, le deux-roues motorisé est la solution à privilégier. Ce choix, nombreux sont les banlieusards qui l'ont déjà fait : et le refus pathologique que les pouvoirs publics opposent à cette réponse pragmatique aux nécessités de l'heure, leur volonté de ne rien développer d'autre que la voie ferrée, en saturant de plus en plus un réseau qui n'en peut déjà plus, reste encore le meilleur argument, et la plus efficace des incitations, en sa faveur.

mardi 31 mars 2009

l'autre

Ce n'est pas le moindre des paradoxes dans la vie politique longue et complexe d'Edgard Faure, ce politicien de la Vème République qui incarnait si bien le notable version IIIème, que d'avoir, lui qui fut le premier Ministre de l'Education de l'après mai 68, autorisé la création de deux universités parisiennes si dissemblables, qui n'avaient d'autre point commun que leur égale singularité, et qui, quarante ans plus tard, occupent sur l'axe des établissements universitaires des positions diamétralement opposées : Paris VIII, expulsée en 1980 de ses locaux provisoires installés sur des terrains militaires dans le bois de Vincennes pour se retrouver exilée à Saint Denis, entre Lénine et Stalingrad, au pied d'un échangeur, et Paris IX, profitant toujours des locaux libérés par l'OTAN porte Dauphine, et n'ayant sans doute pas à craindre que le retour de la France au sein des instances de décision de l'alliance atlantique la contraigne à laisser la place. Paris IX, dont la réussite exemplaire remplissait un page entière dans Les Echos de mercredi dernier, Paris VIII, dont toute l'originalité s'est perdue en devenant fac de banlieue. D'une certaine façon, leurs destins se sont croisés.

A la fin des années soixante, la formation de ces cadres des entreprises privées donc Luc Boltanski a décrit la généalogie, gestionnaires commerciaux, financiers ou comptables n'était, à l'exception des quelques instituts d'études politiques, assurée dans les universités que grâce à ces diplômes complémentaires délivrés par les IAE. Le projet de Dauphine, concurrencer les écoles supérieures de commerce en restant à l'intérieur des cadres de l'enseignement universitaire, lui donnait l'avantage de la gratuité, l'inconvénient de l'absence de sélection et de la contrainte budgétaire, et la laissait partir seule, et bien après les autres, à la conquête d'une place dans un univers fortement compétitif, ce à quoi elle parviendra en investissant un champ alors délaissé, celui de la finance, fonction qui, voilà quarante ans, n'avait d'autre objectif que de trouver aux meilleures conditions les crédits nécessaires à l'activité de l'entreprise, et d'investir au mieux la trésorerie disponible. La pertinence de ce choix stratégique a fait le succès d'une université qui, très vite, refusera du monde, ce qui la conduisit à mettre en place un système de sélection qui ne sera pérennisé qu'en 2004 lorsque, aux côtés de l'EHESS ou du Collège de France, elle rejoindra la famille des grands établissements de l'enseignement supérieur, cette catégorie dérogatoire qui lui permet de contourner toutes les contraintes réglementaires qui pèsent sur le commun des facs. Elle devient alors, comme le dit son président, Laurent Batsch, dans l'article des Echos, "Une université qui sélectionne et qui prépare à l'emploi : la formule est peu répandue en France, mais c'est le modèle international".
Paradoxalement, malgré ses locaux misérables et son environnement folklorique, Paris VIII partait avec un atout incomparable : le capital tant intellectuel que social apporté par ses premiers enseignants, les Foucault, les Deleuze, les critiques des Cahiers, ou avec la filiation sociologique des interactionnistes américains. Directement connectée au 6ème arrondissement, elle attirait aussi un public moins intéressé par le contenu des enseignements que par l'occasion ainsi offerte de conforter son ego en tutoyant les célébrités. En profitant de son bail précaire pour l'exiler en banlieue rouge sur un espace bien plus restreint que celui de Vincennes, Alice Saunié-Séïté, Ministre des Universités de Raymond Barre et fantassin de la restauration giscardienne, sectionnera ce lien vital. Le temps fera son oeuvre, modifiant la composition sociale de ses étudiants, dont la diversité des âges comme des origines sociales que permettait la pratique intensive des cours du soir se réduira progressivement, comme s'évanouira son originalité, l'université où naquit Mygale en squattant Renater ignorant aujourd'hui tout des logiciels libres.

Dauphine, certes, est une université comme il en faudrait plus. Elle concilie en effet gratuité et sélectivité, offrant à ses diplômés toutes les chances de succès sur un marché du travail où elle fait jeu égal avec les grandes écoles de l'enseignement consulaire, qui, du seul fait du coût prohibitif de leurs études, découragent les moins favorisés. Mais des Vincennes, ces endroits où on essayait tout, on essayait n'importe quoi et n'importe comment sont, sans doute, sans qu'on en ait réellement conscience et sans qu'on soit plus aujourd'hui qu'hier en mesure d'évaluer ce qu'ils produisent, tout autant nécessaires. Et cela relève du plus élémentaire critère de bonne gestion que de savoir laisser subsister, ici et là, en petite quantité, au milieu des champs cultivés dans le plus pur respect de l'orthodoxie, les espaces luxuriants des forêts vierges.

mardi 24 mars 2009

sacrifice de patrons

On s'attendait à tout, mais sûrement pas à voir Authueil détecter, derrière le trouble qui saisit l'opinion à la moindre évocation des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises, et sous la volonté du gouvernement d'obtenir par voie réglementaire l'abolition de leurs privilèges, le spectre grimaçant de Louis XVI, et de son impuissance à endiguer la vague de mécontentement qui finira par l'emporter. Prêt à réclamer des têtes, voilà donc notre assistant parlementaire qui se place dans le droit fil des révolutionnaires de 1789 ; cette crise, décidément, est diaboliquement inédite. Mais, en fait, de quoi donc le peuple se plaint-il ? Et en quoi peut-il être concerné par l'affaire des options d'achat d'actions auxquelles les responsables de la Générale viennent, pour l'heure, de renoncer ?

Car cette pratique qui consiste à attribuer à un nombre souvent extrêmement réduit de cadres d'une entreprise des options leur permettant d'acheter une quantité souvent considérable d'actions de l'entreprise en question avec une décote parfois énorme par rapport au cours du marché, options qu'ils seront en mesure de lever, ou pas, au bout d'un délai de quelques années, ce qui leur octroie, en somme, un droit de diluer l'actionnaire ordinaire sans courir le moins du monde le risque auquel celui-ci est exposé, ne s'exerce, en première analyse, qu'au détriment des actionnaires en question, et d'eux seuls. On comprendrait que, dans sa grande bonté, eu égard aux pertes considérables qu'ils viennent de subir, le gouvernement se soucie de leur sort : pourtant, il n'en dit rien. Il possède, il est vrai, une autre raison de ne guère aimer ce mode de rémunération puisque, comme l'écrivait aujourd'hui La Tribune, les dirigeants, étant payés en nature et pas en numéraire, c'est à dire en actions et pas en salaires, supportent des taxes bien moins élevées que les prélèvements sociaux auxquels sont soumis des émoluments plus traditionnels. Mais de cela non plus, le gouvernement ne dit mot.
En fait, les griefs relèvent d'une catégorie morale : on reproche aux responsables, à l'inverse de leurs homologues japonais, de ne pas prendre leur part du malheur commun, de ne pas, comme le veut pourtant leur position de chefs, à la fois montrer l'exemple en faisant assaut de sobriété, et préparer des jours meilleurs en acceptant les réformes qui s'imposent. En somme, on est tous sur le même bateau, il coule, et voilà que le capitaine, au lieu de rester sur la passerelle en attendant stoïquement l'heure fatale, gonfle son parachute et accumule les bouées de sauvetage. Mais penser ainsi, c'est négliger un fait capital : voilà bien longtemps que les navires amiraux de la flotte ont pris le large, et ils ne sont pas près de rentrer au port.

Quand les Trente Glorieuses ont pris fin, en 1979, chaque pays européen a été contraint de s'adapter, dans la douleur, au nouvel ordre. Au Pays-Bas, comme l'expliquait Wiemer Salverda, l'effort a porté sur la diminution du coût du travail, avec le développement du temps partiel dans le secteur privé, et une réduction massive des rémunérations des agents de l'État qui, inflation oblige, ont vu leur revenus moyens baisser de 25 % sur une période de cinq ans. En France, on a choisi de préserver les préservés, donc de sacrifier les jeunes, nouveaux entrants sur un marché du travail qui leur était désormais fermé, et les peu qualifiés, avec la disparition du secteur textile et la refondation de l'industrie chimique ou sidérurgique. Là, et dans les privatisations qui, par une démarche toujours d'actualité, ont remis sur le marché des groupes en bien meilleure forme et contraints, du fait de l'étroitesse du marché national et de l'anémie de sa croissance, à aller chercher ailleurs ce qu'ils ne trouveraient plus ici, sont nées ces grandes entreprises qui, chacune dans son secteur, ont pris, en investissant sur place, des positions de premier plan au niveau mondial. Ainsi en est-il de Total qui, selon ses comptes de 2007, occupait en France 39 % de ses effectifs, alors qu'il n'y réalisait que 24 % de son chiffre d'affaires, ou de la Société Générale laquelle, même dans sa seule activité de banque de détail, emploie autant en France qu'à l'étranger.

C'est là qu'Authueil se trompe, en voyant dans ces états-majors d'entreprises l'empreinte toujours vive des postes réservés aux grands corps, aux énarques en particulier : certes, ils sont toujours présents, dans la banque, chez Saint-Gobain, sorte de vitrine des temps jadis, réserve peuplée de conseillers d'État et d'inspecteurs des finances, ou avec des cursus doubles qui marquent déjà une évolution comme celui de Bruno Lafont dont toute la carrière s'est déroulée chez Lafarge. Certes, les techniciens comme Patrick Kron ou Anne Lauvergeon sont toujours à la barre chez Alstom ou Areva, ces sociétés qui relèvent de leur domaine de compétence. Mais en vendant ses parts, l'État a perdu la capacité de placer ses hommes, et c'est bien parce que bleus et rouges ont, plus qu'aucun établissement bancaire, besoin de lui qu'ils doivent aussi accepter François Pérol. Comment, alors, exiger de gens sur lesquels on n'a plus prise, ni directement puisque, comme le montre Jules, même les 8 % de droits de vote de la Caisse des Dépôts chez Valeo ne suffiront pas à contraindre Thierry Morin à se contenter, en fait de cadeau de départ, d'un lecteur DVD et d'une semaine de vacances à l'île Maurice, ni indirectement puisque, désormais, pour l'essentiel, les sphères de la puissance publique et des grandes entreprises ne se recoupent plus, qu'ils donnent, à leurs dépens, l'impression de participer à l'effort national ? Abandonner les patrons à la vindicte publique n'a rien de particulièrement glorieux et pourrait, à terme, se révéler fort dommageable. La flibuste, rebelle à toute contrainte, pourrait, la tempête une fois apaisée, se montrer, plus que jamais, tentée par l'appel du large.

mercredi 11 mars 2009

total comprime

A l'évidence, bien des qualités, et des qualités rares et précieuses, sont nécessaires pour se retrouver à la tête d'une entreprise privée de dimension mondiale. Mais quand il s'agit de Total, celle que tout le monde a d'excellentes raisons de détester, les motards a fortirioi puisque le pétrolier est le seul à exiger des bandits casqués qu'ils payent leur consommation d'essence avant de passer à la pompe, il en faut une de plus : le masochisme. Comment, en effet, expliquer autrement que par une compulsion sans frein à l'humiliation publique le fait que la plus grande entreprise française, la plus importante capitalisation du CAC 40, le plus fort contributeur à l'impôt sur les sociétés, joigne à la provocation d'avoir réalisé en 2008 les plus gros profits de l'histoire du capitalisme français l'indécence d'annoncer la suppression de 555 postes de travail, un chiffre, par ailleurs, quasiment diabolique ? Sa récompense ne s'est pas faite attendre, et la séance fut longue et douloureuse puisque, d'abord égratigné par les journaux payants, le groupe recevra les plus rudes coups de la bouche même du secrétaire d'État à l'emploi. L'observateur sarcastique lui-même s'étonnera d'une telle annonce, qui arrive à un moment assez peu opportun et ne semblait pas relever de l'urgence absolue, ce modeste ajustement qui porte sur 2,6 % des 37 300 emplois du groupe en France s'étalant jusqu'en 2013, une époque, nous dit-on, où la croissance sera depuis longtemps de retour. Il faut, sans doute, beaucoup aimer les coups, ou être tragiquement inefficace dans sa communication pour commettre une telle erreur. A moins, bien sûr que, que la société n'ait annoncé bien autre chose.
Dans son communiqué mis en ligne hier, le groupe raconte effectivement une toute autre histoire. Devant à la fois faire face à une baisse régulière de la consommation d'essence et à l'inadaptation de ses installations de raffinage, Total réduit ses capacités de production d'essence tout en augmentant la part du diesel dans les produits finis ; agissant ainsi, le pétrolier fait donc précisément ce que ses opposants les plus acharnés lui reprochaient de se refuser à faire. De la même façon, sa branche pétrochimique va investir 230 millions d'euros à Gonfreville et à Carling, tout en cessant quelques productions déficitaires, à Carling, et à Gonfreville. Sur une période de quatre ans, le groupe compte ainsi supprimer 555 postes sans, évidemment, aucun licenciement, les évolutions se faisant avec l'habituel panachage de reclassements, de pré-retraites et de non-renouvellement des départs en retraite. En somme, et alors que, nous dit l'INSEE, sur le seul mois de janvier, la production industrielle s'est contractée de 4,1 %, et que le raffinage s'est effondré de 15 %, un banal ajustement schumpeterien dont il semble difficile de contester la pertinence, tant ses effets paraissent globalement positifs. Premiers informés, les représentants des salariés aux comités d'entreprise n'ont repris que l'information relative aux suppressions de postes, ce qui est de bonne guerre, et forme un préalable traditionnel à l'ouverture des négociations. Est-il, en fait, tellement étonnant de voir la presse faire de même ?

Au fond, cette histoire est intéressante non pas tant parce qu'elle permet de mesurer combien, aujourd'hui, la presse grand public se rapproche à grand pas de cette ultime déliquescence du journalisme d'opinion, le café du commerce, combien sa tâche se limite désormais à n'être que le relais du populisme, s'exprimerait-il par la bouche d'un secrétaire d'État, combien elle appauvrit vertigineusement la complexité du social en ne reconnaissant plus que des bons, ou bien des méchants. Elle montre surtout à quel point celle-ci s'estime en droit de donner des leçons de morale, en décrétant, parfois au sens propre et en détail, qui doit faire quoi et comment, en jouant dans les salles de rédaction au petit stratège économique, décidant à la place de ceux qui seuls ont la capacité de le faire quelle décision doit être prise, en accréditant l'idée folle selon laquelle le meilleur moyen de conserver l'emploi, c'est d'interdire totalement la plus infime des évolutions, et en définissant par la-même le rôle social d'une entreprise privée, qui serait donc de payer ses salariés à ne pas produire des biens qu'elle ne pourra pas vendre. Et comme toujours, elle évite soigneusement de dire un mot des principales victimes de ces ajustements, les nouveaux entrants sur le marché du travail, accablés d'une double peine, celle de connaître des carrières bien plus difficles que leurs devanciers tout en ayant à supporter le poids de leur retraite à taux plein. Mais après tout, il paraît que les jeunes ne lisent plus les journaux : finalement, c'est bien fait pour eux.
Total, pour sa part, doit regretter amèrement de ne pas avoir suivi l'exemple de Shell qui, courant 2008, au meilleur moment, a vendu son activité de raffinage française au spécialiste suisse Petroplus et au néerlandais Basell, dont la filiale américaine se trouve aujourd'hui en faillite. Mais ce n'est peut être que partie remise : avec un baril de WTI qui se négocie encore autour des 45 dollars, et alors que, compte tenu de la lourdeur des investissements nécessaires pour aller chercher la matière première de plus en plus froid, de plus en plus lourd et de plus en plus profond, les seuils de rentabilité des pétroliers se situent plutôt désormais vers les 50 dollars, voire plus, les 14 milliards de bénéfice net dégagés par Total en 2008 pourraient, à l'image du dernier trimestre 2008 chez BP, se transformer pour 2009 en 5 milliards de pertes : comme ça, tout le monde sera content.

mardi 10 mars 2009

arte dernière

Si Thierry Ardisson cumule tous les défauts, du moins a-t-il eu, voilà longtemps, la qualité rare de faire de la télévision neuve, et l'habitude de la réserver aux audiences confidentielles des programmations tardives d'une chaîne du câble. Paris Première, qui fut, un temps, capitale oblige, avant de finir oubliée chez Lagardère tout au fond du couloir, la chaîne du magazine vraiment chic, de l'invention authentiquement originale, de l'esthétique débarassée du compromis et de tout ce qu'Arte ne sera jamais et n'essaye même plus d'être, clôturait ainsi ses programmes avec Paris Dernière. Paris Dernière, durant l'époque où officiait Ardisson, représentait l'idéal-type de ce que la télé pourrait faire de mieux si elle avait, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'humilité nécessaire : le dispositif le plus rudimentaire, un cameraman, un preneur de son, un gugusse, une ville, et on y va. Des rencontres de hasard, des moments sans importance, des inconnus plaçant leur marchandise, des vedettes en promotion, du futile, du complice, du canaille, de l'éphémère, du crucial, parfois.

Impossible de ne pas avoir cette référence en tête en tombant, un soir d'errance télévisuelle, sur cette déambulation nocturne qui, à Berlin, pendant les quelques heures d'une soirée résumée en 52 minutes, réunit deux personnages bien dissemblables, Kai Diekmann, rédacteur en chef de Bild Zeitung, le tabloïd abhorré du groupe Springer, et Henrik M. Broder, journaliste au Spiegel et provocateur opiniâtre, venu avec une collection de couvre-chefs qui vont du fez à la casquette de base-ball et dont il se coiffe au moment opportun, dans un restaurant de luxe ou devant un schnellimbiss turc. A l'évidence, la similitude entre Paris Dernière et Au coeur de la nuit, Durch die Nacht / A travers la nuit dans l'édition originale, ne doit rien au hasard, et se voit, par exemple, comme un hommage, dans ces séquences de transition où la voiture qui emmène les hôtes les conduit d'un point à l'autre. Elle ne sert, pourtant, qu'à l'occasion : car, comme Paris Dernière, Au coeur de la nuit n'est pas seulement nocturne, mais aussi métropolitain, même s'il varie les capitales, Berlin, Paris, ou New-York avec Jo Stiglitz, Bruce Greenwald et la chute de Wall Street. C'est que la qualité de l'émission ne dépend pas seulement de sa densité, de son unité de temps et de lieu, ni de la fluidité que permet ce dispositif si simple où l'on ne fait, au fond, que partager un agréable moment d'après travail entre gens d'un même monde, même si leurs opinions diffèrent. Elle repose entièrement, à la différence de sa devancière, sur ses deux intervenants, des Kuturschaffende nous dit le producteur de la série, sur ce qu'ils connaissent de leur ville, sur la richesse et la variété de celle-ci, sur ce qu'ils ont à montrer et à apprendre, sur les rencontres qu'ils peuvent proposer. Réunir en un même lieu, à quelques kilomètres, en quelques rues, des quartiers si spécifiques, des populations si diverses, et des intellectuels dont la distinction remonte jusqu'au Nobel est bien le propre de la seule métropole, et c'est sans doute une plus grandes vertus d'Au coeur de la nuit de montrer comment elle fonctionne, et pourquoi elle ne peut se comparer à nulle autre ville. Parions qu'avec Claire Denis, le 16 avril, on se trouvera de nouveau en aussi bonne compagnie. L'émission existe depuis 2002, elle approche de son soixantième numéro ; si on la découvre seulement maintenant, c'est à cause de sa programmation irrégulière, de son horaire nocturne, et de cette compulsion d'Arte à cacher, comme si elle en avait honte, ce qu'elle produit de mieux.
Evidemment, cela n'empêche pas, parfois, comme jeudi dernier, l'antenne d'être occupée par le discours imbécile et préremptoire d'un ignorant vaniteux, sorti de ses beaux quartiers et de sa révolte de pacotille pour montrer à quel point il ne diffère en rien de ces indigènes d'au-delà le périph, et combien il éprouve les mêmes difficultés qu'eux. C'est que, malgré tout, on aurait presque eu tendance à l'oublier, mais on bien est sur Arte.

samedi 28 février 2009

les rouges contre les bleus

L'histoire se répète, au fond. Avec cette drôle d'équipe qui n'est jamais meilleure que lorsqu'on la dit battue, cette équipe fragile qui a besoin de dix points de retard pour se décider à tout tenter, cette équipe hétéroclite avec son pilier en pré-retraite et des jeunes de vingt ans, un buteur du dimanche, un ouvreur de troisième main et, au centre, un nouveau venu guadeloupéen qui fait un néo-zélandais très correct.
Parfois, la meilleure attaque, c'est la défense. Et c'était géant.

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