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mercredi, mai 7 2008

un pays sérieux

Même dans ce calme trompeur qui ces jours-ci succède à la tempête boursière, la performance réalisée la semaine dernière par le Bovespa paraît irréelle. En une seule journée, la dernière du mois d'avril, l'indice des valeurs de la bourse de Sao Paulo a en effet progressé de 6,3 %, franchissant pour la première fois de son histoire le seuil des 70 000 points. En première analyse, le mouvement semble inexplicable. Les variations quotidiennes sont en général d'autant plus brutales que la taille du marché est réduite ; de plus, le plus souvent, l'amplitude à la baisse est bien plus forte qu'à la hausse, et génératrice de ces dépressions brutales et circulaires universellement connues sous l'appellation de crashs boursiers. Rien de tel ici, le géant brésilien disposant de la seconde capitalisation boursière de tout le continent américain, nord compris ; évidemment, même s'il est devant le Mexique, il est toujours loin des États-Unis. Il fallait, en fait, attendre l'édition des Echos du week-end pour comprendre : Standard & Poor's, une des plus célèbres agences de notation, ces sociétés dont l'activité principale consiste à évaluer la capacité d'une entité, État ou entreprise, à rembourser ses dettes, donc à estimer le risque pris en lui prêtant son bon argent, a relevé la note de la dette brésilienne souscrite en monnaie étrangère de BB+ à BBB-. Énoncé comme ça, c'est tout sauf spectaculaire, d'autant que le chemin reste bien long jusqu'au paradis, le triple A des pays les plus fiables. Il n'empêche : par ce simple signe, le Brésil abandonne l'enfer, et entre au purgatoire des pays à "investissement non spéculatif". La première conséquence est aussi mécanique que financière : les gérants des fonds dont les contraintes réglementaires leurs interdisent les pays à risque pourront désormais investir au Brésil. Le flux de capitaux potentiels qui s'abattrait alors sur les sociétés brésiliennes suffit à expliquer la performance du Bovespa. La seconde conséquence, sur le plan politique, mérite que l'on s'y attarde un peu.

Car les courtes réactions que l'on peut lire ici et là, dans les Echos ou dans l'IHT, de la bouche de Luis Inacio da Silva ou de son ministre de l'Économie, Guido Mantega, célèbrent le retour de l'honneur perdu. Leur discours n'a rien de technique, ni d'économique ; le ministre des finances se réjouit de l'entrée du Brésil dans le club des nations les plus respectées, alors que le président, plus émotif, évoquant une conquête du peuple brésilien que celui-ci attendait depuis de nombreuses années, déclare, selon les Echos pour lesquels il faut voir là l'infirmation d'un jugement attribué à Charles de Gaulle, que "le Brésil est maintenant considéré comme un pays sérieux".
Au désespoir des âmes compliquées, le capitalisme reste tragiquement simple : c'est juste une histoire de rémunération du risque. On accepte de se priver momentanément de ces quelques économies épargnées sou par sou en les prêtant à un inconnu, ou en participant au capital d'une société anonyme parce que l'on est convaincu d'avoir affaire à des gars sérieux, qui rembourseront leur dette au jour dit et avec intérêts, ou serviront ces dividendes dont on peut même accepter d'être privé pendant quelques années, à condition que la croissance de la société le justifie. Et on est prêt à prendre un risque, à condition de disposer, grâce par exemple aux agences de notations, des moyens de l'évaluer au mieux. Et c'est tout : apatride et intemporel, le capitalisme se moque bien de distinguer le blanc du noir. Voilà pourquoi, à l'inverse de ces modes d'assistance qui, parce qu'ils s'adressent à ceux dont on a décidé qu'ils ne pouvaient pas s'en sortir seuls, dévalorisent de bien des façons ceux qu'ils prétendent aider, le capitalisme qui réussit permet de retrouver sa dignité. Le goût de la revanche est d'autant plus doux qu'elle est acquise selon les critères des donneurs de leçons, et au moment précis où ceux-ci se montrent bien incapables d'appliquer à leur propre compte les remèdes qu'ils prescrivent si volontiers aux autres. Ainsi en a-t-il été de l'Espagne, cet autre pays latin, cet autre royaume du préjugé et du stéréotype, que le vertueux citoyen allemand qualifiait de membre du "Club Med", et avec lequel il était hors de question de faire monnaie commune lors de la création de l'Euro en abandonnant son fier DM. Presque dix ans plus tard, l'excédent budgétaire accumulé en Espagne, la dette publique qui ne représente plus que 36 % du PIB, contre 65 % en Allemagne, permet au pays du flamenco et de la corrida d'emprunter sur les marchés financiers à des taux inférieurs à ceux que l'on accorde au champion de l'acier et de la machine-outils, lequel présente désormais un risque supérieur. Il en va de même avec le Brésil, objet d'un mépris comparable de la part de ce vieux pays tellement apte à prodiguer ici et là ces jugements définitifs. En plus, on doit avoir l'honnêteté de l'avouer, la réussite du Brésil offre un plaisir égoïste et particulier, cette mesquine vanité d'avoir eu raison.

mercredi, avril 30 2008

l'affaire du cordon

L'affaire n'a suscité, le jour même, qu'un rapide commentaire au JT du matin, et, semble-t-il, rien dans la presse du lendemain. Il a donc fallu attendre le Monde daté de samedi, et cette rubrique Derrière l'image dont l'objet est d'analyser une photo de presse, pour trouver, sous la plume de Daniel Psenny, un article décrivant, témoignages à l'appui, l'incident, et, donc, une photo. La scène se passe dans la cour de l'Elysée, à la sortie du conseil des ministres : côté gauche, alignés, les mains derrière le dos à l'exception, tout au fond, de l'inévitable photographe qui fait son cliché, cameramen, JRI, preneurs de son, journalistes. Un pas devant eux, leur matériel est posé par terre, sous un cordon écru qui court jusqu'aux marches du palais présidentiel, et délimite un étroit couloir où l'on voit passer Jean-Marie Bockel, avant que le regard ne rencontre un second cordon disposé de façon symétrique et derrière lequel les photographes, eux, travaillent. Le cordon, nous dit l'article, est précisément la cause de ce mouvement d'humeur. Subrepticement installé par le service de presse de l'Elysée pour contenir les débordements d'enthousiasme avec lesquels techniciens et journalistes accueillent la sortie du conseil des ministres, qui marque la fin d'une longue attente dans le froid et sous la pluie, en se précipitant sur tel ou tel, histoire de lui arracher quelques mots avant de se replier en vitesse vers leurs rédactions respectives, il suscite l'indignation de ceux que l'on empêche ainsi de faire correctement leur travail. La gifle envoyée à la figure de la liberté de la presse fait d'autant plus mal que, précise dans l'article un photographe de Sipa fort de ses vingt ans d'expérience de sorties du conseil, elle était totalement inattendue.

Sans doute s'agit-il là d'un privilège, qui ne concerne que la presse nationale, et dont elle conteste avec virulence qu'on ose le lui retirer. Car une expérience personnelle assez significative, acquise voilà déjà quelques années au prix de très modestes émoluments en enregistrant des sons pour les équipes d'actualité télévisée d'une très, très célèbre agence de presse de nationalité britannique permet d'affirmer que, pour la presse internationale, dans la cour de l'Elysée, le cordon est de rigueur. Il se décline même en deux couleurs, écru pour le visiteur ordinaire, chef d'État d'Afrique francophone par exemple, rouge pour l'hôte de marque, genre secrétaire général de l'ONU. C'est que, quand la presse internationale s'en mêle, à l'occasion par exemple d'une présidence française de l'Union Européenne, celle qui sera de retour à l'été, il y a du monde. Alors, ce ne sont pas quatre malheureuses caméras qui attendent, avides de commentaires, comme sur la photo du quotidien du soir, mais une bonne trentaine. L'Elysée qui prévoit tout installe alors un très utile praticable à trois niveaux, monté sur roues : l'expérience montre que la place ainsi offerte reste souvent bien en dessous du nécessaire.
Au demeurant, on a du mal à imaginer quelle liberté peut bien être menacée par la présence, essentiellement symbolique, de cette barrière. Elle n'oppose aucun obstacle aux photographes, qui, toujours en pointe question confraternité, travaillent comme si de rien n'était, pas plus qu'aux cameramen et JRI. Et elle ne rend guère plus difficile le recueil de ces indispensables confidences des ministres sur leurs lieux de villégiature et le mauvais temps qu'ils y ont subi : il suffit en effet, plutôt que de rester parqué avec le troupeau, de suivre un peu à l'écart celui qui voudra bien apporter quelques paroles utiles. La cour de l'Elysée, c'est vaste. Quant à la thèse soutenue par l'article du Monde, et détaillée par un journaliste, selon laquelle il s'agissait pour le pouvoir, en empêchant toute proximité physique entre ministres et journalistes, "d'éviter d'éventuels dérapages" et "d'imposer un silence dans les rangs des ministres", elle prête, pour le moins, à sourire. Sans doute faudrait-il préciser les moyens de coercition dont les journalistes disposent, et qui doivent être bien redoutables pour forcer un ministre très étroitement protégé par ses officiers de sécurité, à avouer ce qu'il souhaite garder pour lui. Certains, en leur temps, se faisaient même une spécialité, non seulement de ne rien dire, mais de le faire ouvertement savoir, à l'image d'un Jean-Louis Debré, passé maître dans l'art de boxer d'innocents microphones qui ne lui avaient absolument rien fait.

Autant dire que cette mise en scène par la presse elle-même d'un attentat à sa liberté semble bien démesurée. La grève de l'image d'actualité n'est pas une pratique courante. La presse audiovisuelle espagnole y a eu recours de façon suivie, pour protester contre la façon dont José Couso, cameraman de Telecinco, a été tué par un obus tiré, dans une inadvertance longuement préméditée, par un char M1 sur un hôtel dont tout le monde savait qu'il était occupé par des journalistes, lors de la prise de Bagdad en avril 2003. La presse française défend les causes qu'elle peut.

lundi, avril 28 2008

anachronisme et sens commun

La question de l'anachronisme ne préoccupe pas le seul historien. Mais le sociologue s'intéressera plutôt à la manière dont leur recours à l'anachronisme peut invalider des jugements qui, tout en proclamant leur caractère scientifique, relèvent en fait du sens commun. Une des figures les plus courantes, et la plus proprement anachronique, consiste à contredire a posteriori une position officielle en présentant des arguments qui, notamment parce qu'ils sont anachroniques, n'auraient, le temps s'écoulant en sens unique, pas pu alimenter la position en question. L'expertise citoyenne, qui se pose comme indépendante et est née des ruines de la centrale de Tchernobyl, dans un moment qui, même si la notion déplaît aux historiens, apparaît de plus en plus comme un tournant, fournit un exemple d'une telle situation. Car la CRII-RAD, le premier vecteur de cette nouvelle catégorie d'acteurs, disqualifiait, en des termes privés de tout nuance et dont la virulence se mesurait par leur recours hautement toxique au point d'exclamation, les taux de radioactivités relevés sur le territoire national dans les jours suivants l'accident de Tchernobyl par l'organisme public alors en charge de la radioprotection, le SCPRI, en présentant ses propres mesures, bien plus élevées et consignées depuis sur son propre atlas. L'outil du SCPRI, comme le précise un document publié par son successeur, l'IRSN, document en lui-même une démonstration de la logique de l'anachronisme, comprenait alors un nombre limité de stations stratégiquement disséminées sur tout le territoire, en particulier dans les aéroports, et dans les centrales nucléaires ; il était donc exclusivement conçu pour surveiller l'activité radioactive là où l'on pouvait s'attendre à en trouver, ou, en d'autres termes, pour servir à quelque chose. Les cartes issues des mesures successives relevées après l'accident sont lacunaires, simplificatrices, contradictoires et évolutives ce qui, pour le scientifique, traduit la difficulté de rendre compte d'une réalité complexe avec des outils peu adaptés et, pour le doctrinaire, prouve, de la manière la plus formelle, le complot. Une fois l'accident terminé, une fois les radioéléments retombés en des points précis du territoire, il suffisait d'aller promener ses instruments dans les bassins de réception des torrents du Mercantour pour calculer des taux de radioactivité bien supérieurs à ceux du SCPRI, tant il est élémentaire de trouver ce qu'on cherche une fois que l'on sait précisément où ça se trouve, et où ça se trouve en quantité : mais pousser jusqu'au bout l'anachronisme de cette démarche, c'est reprocher aux sevices concernés, non seulement de ne pas avoir prévu l'accident, mais de ne pas avoir anticipé la localisation des retombées.

On reste là à un niveau assez grossier, pas très éloigné au fond de l'ordinaire "on aurait pu prévoir", consolation symbolique d'après la catastrophe qui soulage, mais ne trompe personne. Mais il existe une autre forme courante d'anachronisme qui fonctionne, en quelque sorte, à rebours de la première. Plus exactement, il ne s'agit pas là d'une démarche où l'on projette le présent sur un passé, moment où ce présent était donc à venir : il s'agit, dans le présent, de raisonner de façon rétrospective, et donc de ramener le passé au présent, mais sans tenir compte des évolutions qui ont eu lieu entre ce passé et le présent, sans raisonner, en d'autres termes, mutatis mutandis. On peut illustrer cette situation sans sortir du domaine de la santé publique : on sait que le nombre de cancers dans la population augmente sans cesse. La raisonnement de sens commun en recherchera la cause dans une mécanique simple, et concluera donc à une augmentation de la présence dans l'environnement de substances cancérigènes. Sans être en mesure d'apporter le moindre argument pour ou contre cette thèse, on peut en tout cas relever la faiblesse du raisonnement qui la sous-tend. Car il implique que, entre l'origine de la série statistique qu'il analyse, 1975 par exemple, et aujourd'hui, rien n'a changé, sauf la quantité de cancers : or, bien sûr, plus rien n'est pareil. Et il n'y a pas seulement plus de cancers parce que l'on dispose à la fois de moyens techniques plus efficaces, et de politiques de dépistage plus systématiques, donc, comme le montre l'INVS au sujet des cancers thyroïdiens, parce que, cherchant plus et mieux, les trouvailles sont plus nombreuses. Il faut aussi tenir compte de l'évolution des causes de mortalité, qui se traduit par exemple dans un allongement continu de l'espérance de vie qui ne doit plus rien à l'effet statistique de la baisse de la mortalité infantile, mais traduit une amélioration de l'état sanitaire de la population. Et la diminution du nombre de décès prématurés entraînés par une cirrhose du foie se traduira d'autant plus nécessairement par une hausse des cancers de ce même organe que ces deux maladies dépendent d'une même cause, une consommation excessive d'alcool.
Essayer d'évaluer l'influence de l'environnement sur le cancer implique de remonter dans le temps, et de construire un modèle neutralisant les effets de l'évolution historique, ce qui contraint à écarter les causes les plus fréquentes, tabac, alcool, donc les facteurs statistiquement les plus significatifs, et à trouver des occurrences de la maladie où elle frappera des sujets encore jeunes, et pour lesquelles on pourra isoler l'effet des progrès thérapeutiques. En somme, pour dépasser les faiblesses du raisonnement anachronique courant, il faut construire un protocole fictif, complexe, abstrait, et fortement hypothétique : on comprend que le sens commun s'insurge contre de telles spéculations, et qu'il soit si simple et si gratifiant, d'un simple souffle de ce bon sens qu'on n'apprend qu'au bistro, d'anéantir l'édifice de paille du scientifique.

lundi, avril 21 2008

manifestations de (tigres de) papier

La photo illustre l'article sur les manifestations francophobes qui se déroulent en Chine, que Reuters publiait samedi. Elle montre quelques jeunes hommes brandissant devant l'objectif du photographe un drapeau français. A l'évidence, il s'agit d'une bannière authentique et d''excellente qualité, et pas d'une de ces grossières imitations de papier que les mêmes hommes jeunes brûlent depuis toujours dans les défilés anti-impérialistes à Hanoï, Caracas, Téhéran ou Abidjan. Le bleu et le rouge sont frappés de ces croix gammées qui, tournant dans le bon sens, rappellent indubitablement le nazisme, et pas le svatsika bouddhiste, la version locale du même emblème. Sur le blanc, support plus propice à l'écriture, le message est plus complexe puisqu'on peut lire, de haut en bas, Jeanne d'Arc = prostitute, Napoléon = pervert, FRANCE = NAZI, et, tout en bas, là aussi en capitales mais en lettres plus grosses, FREE CORSICA !!! Autant dire qu'avec cette seule image, on plonge dans l'abîme de la réflexion.
Dans un article consacré à la manifestation nationale d'agriculteurs qui s'est déroulée à Paris en mars 1982, Patrick Champagne a introduit la notion de "manifestation de papier". La démonstration paysanne ne comptait pas seulement comme déploiement de forces, avec ses dizaines de milliers d'agriculteurs représentant chacun une exploitation, une spécialisation, un lieu de production, ni comme mise en scène d'un monde agricole uni au-delà de l'agglomération de ses particularismes : elle visait aussi à fournir à la presse un événement à rapporter, en essayant de faire en sorte à la fois que la couverture en soit la plus large possible, et la plus visible, en première page ou en ouverture des journaux télévisés, et que les comptes-rendus en soient aussi conformes que faire se peut au discours, et à la présentation de soi, qu'avaient voulu exprimer les organisateurs du défilé.

Le drapeau français des manifestants chinois relève exclusivement de cette catégorie : il n'a été préparé et brandi que pour les objectifs des agences de presse internationales, qui ont universellement diffusé son image à leurs milliers d'abonnés. On se trouve donc devant un objet journalistique, dont la pauvreté du contenu est compensée par la taille de son audience potentielle. Cet objet ne vaut que par lui-même : le nombre de participants à la manifestation, cette mesure traditionnelle de succès ou d'échec, de représentativité et d'importance, n'a plus aucune pertinence puisque, pour la photo ou le sujet de journal télévisé, il suffit de cadrer l'image en plan suffisamment serré pour que celle-ci soit toujours la même, que l'on dénombre quelques dizaines de manifestants, comme en Chine, ou quelques centaines de milliers. Pour exister à l'échelle mondiale, la francophobie chinoise n'avait besoin que de mobiliser quelques individus, et ceux-ci n'avaient qu'à présenter un message universel, concis, et approprié, pour lequel un drapeau, comme signe, et comme support, fait parfaitement l'affaire.
Cela n'a rien d'original : l'exhibition des couleurs du pays abhorré comme les quelques mots d'anglais approximatif, histoire de bien faire comprendre au monde entier à quel point on déteste l'occident, comptent au nombre des figures obligées, avec l'incinération de l'objet en question à laquelle il est significatif que les manifestants chinois n'ont pas eu recours, de ce genre de démonstration. Mais le message inscrit sur le drapeau, en dehors de cette assimilation au nazisme qui serait classique si l'on ne se trouvait pas en Chine, pays directement confronté au militarisme nippon mais pas au nazisme, et si cette référence témoignait donc non seulement de connaissances spécifiques, mais aussi de l'incorporation d'une échelle de valeurs étrangère et sans pertinence locale, paraît, lui, totalement original. Il passe d'abord par la dévalorisation des gloires nationales, Jeanne d'Arc et Napoléon, ces figures apprises ici à l'école primaire et correctement orthographiées là-bas, accent compris. Le "prostitute", le "pervert" qui les flanquent témoignent d'une première hypothèse, sans doute assez réaliste, qui voudrait que la notoriété planétaire de ces figures rendent ces slogans explicites auprès de la population lettrée anglophone. Mais il se termine avec cet extraordinaire Free Corsica accentué de points d'exclamation, qui retourne le Free Tibet des manifestations européennes, compare les révoltés tibétains aux autonomistes corses, et légitime la présence chinoise au Tibet comme la répression qui y a cours en traçant un parallèle avec les relations difficiles entre la République et l'île. Autant dire qu'on se retrouve alors loin de l'école primaire : on espère ne pas risquer grand-chose en postulant que les seuls chinois qui disposent de quelques lumières sur la situation politique corse sont des étudiants, peut-être des élèves scolarisés dans les lycées français, voire même, suprême ingratitude, des diplômés de l'Università di Corsica. Et, ailleurs dans le monde, à l'exception peut-être des sympathisants des divers mouvements autonomistes, il faut être français, et seulement français, pour comprendre le sens d'un discours qui est tout sauf universel.

Avec les seules croix gammées, le message aurait était clair, mais trivial. La culture universitaire de ses rédacteurs à la fois assure son originalité, critère fondamental pour produire une bonne image de presse, et limite son audience, sinon aux seuls Français anglophones, du moins au seul public international suffisamment lettré pour en saisir le sens, ce même public qui, d'ordinaire, ne restreint pas ses sources d'information aux seuls slogans vindicatifs de manifestants xénophobes. Alors, au fond, on ne trouve là rien d'autre que la vanité de l'intellectuel : à vouloir être trop savant, on n'est compris, sinon de personne, du moins seulement de ceux qui, comprenant tout, tiendront à juste titre le message pour rien.

lundi, avril 14 2008

0,9 %

Le premier contact entre le commun des mortels et la radioactivité artificielle date d'Hiroshima, et de Nagasaki ; on aurait pu souhaiter commencements moins brutaux. Dans cette population fortement irradiée, la surveillance des cas de cancers a donné naissance à un principe, celui de la linéarité sans seuil. On considérait que, quelle que soit son intensité et sa durée, une exposition aux rayonnements ionisants générerait nécessairement une quantité proportionnelle de cancers. Il s'agissait là d'une simple règle de prudence, par laquelle, faute de données, on tenait comme vraie la proposition la plus protectrice pour les individus. Qu'elle soit vraie ou fausse n'avait, au départ, pas vraiment d'importance. On était entre scientifiques, et l'évolution des connaissances dans ce domaine encore inexploré conduirait nécessairement, en fonction des résultats obtenus, à modifier une règle qui, progressivement, serait devenue plus fine, et plus pertinente. Pourtant, alors même qu'elle se montre inappropriée, puisqu'elle n'explique en rien comment des populations exposées, en fonction de leur lieu de résidence, à une radioactivité naturelle qui varie largement dans une fourchette de un à dix ne développent pas des cancers en proportion, et semblent même d'autant moins touchées que ces radiations sont élevées, la règle de la linéarité sans seuil tient toujours. C'est que, sortant du domaine scientifique, elle est depuis devenue un dogme qu'il est, désormais, impossible de remettre en cause. Car ce principe est merveilleux : il permet, par exemple, et quand bien même son application produit des résultats absurdes, d'affirmer que les retombées sur le territoire national de radioéléments produits par l'accident de Tchernobyl ont entraîné des cancers, alors même que les doses reçues ont été totalement négligeables, et cela du seul fait que ces retombées ont effectivement eu lieu, et apportent donc un supplément, si infime soit-il, à l'exposition radioactive habituelle.

On n'a sans doute pas assez prêté attention à la manière dont, dans son action auprès du grand public, l'activisme écologique, si souvent moqué pour son goût universitaire de la théorie, a su se montrer totalement pragmatique. Sans doute faut-il voir là l'influence de ces militants qui savent parler simplement à l'individu ordinaire, journalistes, publicitaires, instituteurs, professeurs. Dans l'immense champ de la connaissance scientifique et technique, celui qu'un enseignant du secondaire se doit de balayer en totalité, sans en avoir le temps, pour fournir quelque rudiments de savoir à ses élèves, il lui a suffit de cultiver quelques petites parcelles éparses qu'il a su faire fructifier, en capitalisant sur les accidents comme Tchernobyl ou Seveso, en bonifiant un vocabulaire banal pour à la fois lui donner une énorme charge symbolique, un imaginaire particulier, et une portée globale. Tchernobyl a ainsi permis la prolifération de ce premier terme du lexique de la peur : radioactivité. Mais rien n'aurait été possible sans l'appui de ce formidable mot-clé, réapparu lorsque cette terreur oubliée, la pandémie, est revenue avec le développement du sida : contamination. Il ne restait alors plus qu'à disséminer ce vocable, et à lui faire franchir la barrière des règnes. Avec le sida s'est imposée à tous l'idée qu'une fois suffit. S'il suffit d'une fois, peut-être n'a-t-on besoin que d'une unité pour être contaminé. Alors, tout contact avec la substance est potentiellement mortel : et ce qui n'est pas nécessairement vrai avec un virus, qui dispose, lui, de la capacité de se reproduire dans l'organisme, s'applique par extension aux rayonnements ionisants ou aux toxiques comme certaines catégories cancérigènes de dioxines, même si c'est faux, et même si leur dangerosité n'est qu'une question de dose.

On construit ainsi un monde binaire, donc pourvu du degré de complexité le plus faible possible, et dont l'efficacité est d'autant plus grande que son système de valeurs recoupe une opposition universelle, bien et mal, présence ou absence. Mais comme un antagonisme aussi radical est dénué de sens dans la complexité infinie du monde réel, il faut introduire une règle qui va dire ce qui est, et ce qui n'est pas. Et c'est là que l'on retrouve cette notion de seuil, et l'affrontement entre acteurs sociaux aux intérêts opposés pour définir une norme, et la rendre contraignante par voie réglementaire. Pour les OGM, le passage de la réalité à la fiction binaire s'effectue à 0,9 % : il s'agit du "taux de présence fortuite d'OGM" en dessous duquel un aliment est réputé vierge. Même s'il en contient, on fait comme s'il n'en avait pas. Une telle frontière n'a, comme le dit Jean-Yves Le Déaut dans sa décidément remarquable contribution au débat parlementaire sur la réglementation des OGM, de sens que dans l'espace politique. On comprend que, instruit par l'exemple de la radioactivité, les partisans des cultures OGM se battent pour définir un seuil, et le placer aussi haut que possible. Leurs adversaires agissant en sens inverse, on arrive à un compromis qui ne marque pourtant pas la fin du combat, puisque les tenants d'un monde sans OGM revendiquent, au travers du sens qu'ils ont donné au mot "contamination", un monde sans aucune trace d'OGM, tout en sachant que, inévitablement, on trouve des traces de tout partout. La revendication d'une présence d'OGM ramenée à leur seuil de détection, quel que soit le niveau de la chaîne de production auquel on se situe, équivaut à une interdiction totale, et revient à tracer une frontière qui, loin d'être fixe, évoluera en fonction des progrès de la détection, et fera basculer dans le camp du mal des produits d'abord considérés comme vierges. L'affrontement permet de désigner un autre vainqueur du combat autour des OGM : Eurofins. L'entreprise, un réseau de laboratoires implanté dans une trentaine de pays, est un acteur majeur dans le domaine de la bioanalyse ; son action est hors de prix, son rendement dérisoire, et tout le monde est à l'achat.

mercredi, avril 9 2008

nique KM

Sur les bancs de l'Assemblée, comme le rapporte notre correspondant permanent toujours en première ligne, Authueil, la guerre est déclarée, et le combat fait rage. Dans l'entrelacs de tranchées, il est d'autant plus difficile de distinguer les positions de chacun que, à force de compter les votes de députés UMP appuyant des amendements socialistes ou communistes au projet de loi réglementant l'emploi d'organismes génétiquement modifiés dans l'agriculture, elles recouvrent de moins en moins les appartenance politiques nominales. C'est que l'on assiste là à la floraison d'un phénomène que l'on sentait en germe depuis certaine embrassade, la fronde du député UMP anonyme, mais souvent élu dans une circonscription rurale, contre la secrétaire d'État, Nathalie Kosciusko-Morizet. Car tout le monde, et elle la première, a compris que c'est bien de cela qu'il s'agit ; et ce qui est en jeu dépasse largement sa personne, et peut se deviner derrière une remarquable intervention datant de l'après-midi du mercredi 2 avril, oeuvre de Jean-Yves Le Déaut.

Pour les habitués de ce carnet, le député socialiste de Meurthe-et-Moselle n'est sans doute plus un inconnu. En effet, la formation scientifique de ce pilier de l'OPECST fait de lui un oiseau rare  : docteur en biochimie, il a été durant quinze ans professeur de biochimie à l'Université de Nancy où il dirigea l'UER de biologie et le laboratoire de biosciences de l'aliment. Inutile, en d'autres termes, de chercher sur les bancs de l'Assemblée député plus qualifié pour traiter de la question. On comprend que, en dehors de l'atteinte à son amour propre, le fait que l'on n'ait pas jugé utile de le convier au Grenelle de l'environnement, lui qui, député et biologiste, pouvait à double titre prétendre y participer, mérite que l'on s'y arrête.
Car, de plus en plus, cette négociation qui n'en était pas une prend la valeur d'un paradigme novateur, où l'on voit l'exécutif oublier le législatif pour imposer une politique négociée avec des groupes de pression privés de la légitimité des urnes, puisque personne ne les a élus. Pour contourner la difficulté, tout un appareil de justification a été mis en place, qui fonctionne, en quelque sorte, par mimétisme, en reproduisant des mécanismes existants, mais sur un mode fictif. Ainsi en est-il du Grenelle lui-même. Idée magistrale, l'emprunt de ce terme permet, d'un seul mot, de récupérer toutes les propriétés du Grenelle d'il y a quarante ans, de ce moment où, en pleine crise politique, ces partenaires sociaux que l'on ne qualifiait pas encore de représentants de la société civile s'étaient accordés pour apporter des avancées décisives à la situation des salariés, sans que l'État semble imposer quoi que ce soit. Sauf que les vrai accords de Grenelle ont, eux, été négociés entre organisations représentatives parce qu'elles avaient au préalable satisfait à des critères réglementaires stricts, et portaient uniquement sur cet étroit domaine qui relevait de leur compétence presque exclusive, l'organisation du travail.
La large consultation du Grenelle de l'environnement où l'on a juste oublié de faire une place au plus qualifié des représentants du peuple souffre donc d'un handicap majeur, l'absence de légitimité de ses participants, désignés par le fait du prince. Pour y pallier, l'arme ultime de l'organisation écologiste, comme de la presse avec laquelle elle partage intérêts et méthodes, c'est le sondage, cette formidable invention que l'on peut embellir des atours de la scientificité tout en sachant fort bien qu'il suffit de poser la question qu'on veut de la manière qui convient pour obtenir la réponse qu'on attend. En brandissant le résultat du sondage, et sa massive condamnation publique des OGM, on peut faire comme si le peuple avait voté quand bien même, dans l'isoloir, il se comporte différemment. Il est simplement dommage que l'on ait omis de lui poser la question préalable, en lui demandant de définir précisément ce qu'est un OGM. Nul doute que l'avis populaire y aurait beaucoup perdu de sa crédibilité.

Sortie de Polytechnique en 1992, Nathalie Kosciusko-Morizet a choisi le Corps des ingénieurs du génie rural, au prestige plutôt discret : si son rang de sortie lui permettait de viser plus haut, le choix de cette spécialisation révèle une intention politique qui, à l'époque, n'avait plus rien de visionnaire, mais qui constitue un investissement rentabilisé dès 2002, avec à la fois une élection à la députation, et un poste de conseiller technique chargé de l'environnement auprès du Premier Ministre, poste qu'elle quittera pour rejoindre ses fonctions actuelles. Le Grenelle est sans doute largement son oeuvre, en particulier ce rejet des OGM qu'elle préparait dès 2005, comme le relève perfidement Jean-Yves Le Déaut. C'est peut-être l'absence de concurrence à droite, et sa certitude d'être indispensable, à la fois par sa double culture technique et politique et par sa manière de se poser en porte-parole exclusif des organisations écologistes qui la soutiennent, qui explique l'audace de sa démarche, et la manière dont elle dédaigne oppositions et inimitiés dans son propre camp.
Ce projet de loi, que l'on peut résumer d'une ligne en constatant qu'il pose tant de contraintes à l'utilisation des semences produites par génie génétique qu'il en interdit de facto l'usage, ne méritait sans doute pas meilleur sort que le renvoi en commission demandé par Jean-Yves Le Déaut. Le passage en force vire au mélodrame, laissera des traces, et réclamera peut-être une victime. On comprend que, de l'avis général, c'est à dire celui d'Authueil, et le mien, l'avenir à court terme, voire même un peu plus, de Nathalie Kosciusko-Morizet soit en jeu ; pour les développements, voir en face, et plus tard, au Sénat.

mercredi, avril 2 2008

numéro deux

Au début des années 1980, Jean-François Bizot a relancé Actuel, et recommencé à chercher des choses vraiment neuves. A l'époque, on pouvait lire dans un même article le portrait d'un jeune couturier inconnu et provocateur, Jean-Paul Gaultier, et celui d'un architecte débutant mais pugnace, déjà en guerre contre l'étouffant corset des réglementations d'urbanisme, et auteur seulement d'un collège, et d'une étrange clinique recouverte de bardages d'acier, Jean Nouvel. Presque trente ans plus tard, et avec quatorze ans de retard sur son rival de toujours, Christian de Portzamparc, Jean Nouvel devient le second architecte français lauréat du prix Pritzker.

Au fond, si l'on s'intéresse à l'architecture en tant qu'art, et pas en tant que fonction sociale, on ne trouvera que très peu d'architectes. Plus exactement, parmi les diplômés sortant chaque année des écoles, rares seront ceux qui auront l'occasion d'exercer leur métier comme créateurs de formes, même à titre anonyme au sein d'une agence connue, et pas comme simple techniciens préposés d'office à la construction. Si l'on raffine la sélection et que l'on avance dans la carrière, d'abord avec ceux qui dirigent leur propre agence, qui construisent leur notoriété à coup de concours, parviennent à obtenir des commandes de premier plan avant que leur réputation, acquise à domicile, ne leur ouvre les portes des concours internationaux, on arrive à une très courte liste, quelques dizaines, peut-être une centaine de noms, avec beaucoup d'européens, quelques japonais et américains, et une poignée de sud-américains. C'est dans ce réservoir de nobelisables que le prix Pritzker, aujourd'hui vieux de trente ans, puise ses lauréats : les surprises y sont rares, les exceptions relèvent plutôt du remords, comme le prix accordé à Jorn Utzon trente ans après l'achèvement de l'opéra de Sydney, et l'on ne gagnerait sans doute pas lourd en pariant sur les noms de futurs récipiendaires, comme Santiago Calatrava ou Peter Zumthor. Finalement, l'institution préférant les individus, tolérant de justesse les couples comme Herzog et de Meuron, c'est la tendance au collectivisme des Coop Himmelb(l)au et autre Architecture Studio qui risque de les priver de médaille.
En somme, on retrouve là, sans surprise, un mécanisme d'élection par les pairs, où chacun obtient son prix à tour de rôle, donc, en d'autres termes, la meilleure garantie d'un choix conformiste et académique. De quelle étrange propriété l'architecture est-elle dotée pourqu'il se passe, en fait, exactement le contraire  ?

C'est que, dans cette intense compétition internationale, dans ce marché de la construction toujours en expansion, le bâtiment d'exception conserve la fonction de prestige qui a toujours été la sienne. Bien sûr, celle-ci peut être atteinte sans souci esthétique, et c'est d'ailleurs presque toujours ainsi que les choses se passent, simplement en construisant la tour la plus haute, ou en concevant la décoration la plus clinquante. Pourtant, il restera toujours un espace pour les novateurs, une sorte de champ de la création architecturale, avec des catégories de bâtiments, opéras, salles de concert ou musées, que des maîtres d'oeuvre, esthètes et connaisseurs, et le plus souvent à statut public, ne pourront confier qu'à ces agences qui, comme celle de Jean Nouvel, sont en permanence en concurrence pour produire des bâtiments inédits. Pour cela, ils seront puissamment aidés par les contraintes techniques que pose leur discipline. Longtemps, l'audace formelle, celle que permet le béton en particulier, est restée, d'Eugène Freyssinet à Santiago Calatrava, une spécialité de ceux qui, étant ingénieurs avant d'être architectes, n'avaient pas peur d'aller aux limites des capacités plastiques de la matière ; le développement des puissances de calcul informatique, l'innovation technique permanente des producteurs de matériaux jointe à l'expérience de plus en plus grande qu'ils accumulent dans des techniques éprouvées se combinent pour offrir aux architectes un éventail de solutions qui n'a jamais été aussi large, ni aussi neuf.
Le quotidien banal et rassurant, l'affreux conformisme, l'accord a minima, existe toujours ; mais, d'une certaine façon, il se cache, relégué aux marges de la ville. La compétition entre capitales, à laquelle, englué dans sa grisaille verte, le Paris du premier mandat Delanoë avait cessé de participer, retrouve de la vigueur, tant l'écart avec les autres, Berlin, Barcelone, ou Londres, se montre gigantesque. Les projets, parfois d'une belle audace, fleurissent, et, dans l'ambiance actuelle, ce n'est pas forcément bon signe. Car c'est dans la débâcle de la dernière crise immobilière que s'était abimée la Tour sans fins.

lundi, mars 31 2008

le bilan de la Pref'

Pour la France, pour Paris, il s'agit sans doute d'une grande première, même si, à Berlin, on s'acquitte de cet élémentaire devoir d'information du citoyen depuis 2002 : la Préfecture de Police vient de publier le bilan 2007 de l'accidentalité et de la sécurité routière dans la capitale laquelle, il n'est jamais inutile de le rappeler, s'arrête au Boulevard périphérique. On écrirait presque que ça valait la peine d'attendre, tant ce document représente un travail considérable, et contient des éléments notables, en particulier un excellent cahier cartographique qui recense précisément, arrondissement par arrondissement, les zones les plus dangereuses. Malheureusement, ses qualités s'arrêtent là : la partie purement statistique pêche doublement, par ses erreurs et ses imprécisions, et par son absence presque totale de référence méthodologique, et les quelques commentaires qui ouvrent la brochure sont, eux, remarquables par leur intention normative comme par l'habileté avec laquelle ils détournent certains faits pour étayer cette intention. C'est donc la mort dans l'âme que l'on se voit, une fois de plus, enclin, pour étudier ce document, à pratiquer le dézinguage de rapports officiels, une des grandes spécialités de la maison.

Les 86 pages de ce bilan contenant largement de quoi écrire plusieurs billets, on se contentera, contrairement à l'habitude, de s'intéresser à l'accidentalité des piétons. C'est que, côté deux-roues motorisés, rien de neuf : l'accidentalité est constante, puisque sa hausse correspond très exactement à celle des immatriculations de motocycles en Île-de-France. De la même façon, la responsabilité présumée des conducteurs en cas d'accident reste de l'ordre de 40 %, soit à peu près ce que la Sécurité Routière relève au plan national, dans une publication plus détaillée. Mais la Préfecture distingue les 125 cm³, donc les scooters conduits par des automobilistes ici qualifiés de "scootéristes", des motos : pour la première catégorie, le taux de responsabilité est de 40,40 %, pour la seconde, de 39,86 %. Voilà qui va à l'encontre de préjugés très largement partagés, et bien au delà du petit cercle des cyclistes urbains.
En prenant comme base 100 l'année 1994, et sur la seule Île-de-France, on arrive, en 2006, pour les immatriculations de véhicules neufs, à l'indice 172 pour les motos, et 425 pour les 125 cm³ alors que les automobiles régressent à l'indice 74. La très forte augmentation du parc des 125 cm³, ou, pour parler comme les spécialistes, l'important transfert modal de la voiture vers le scooter, ne conduit donc pas à une croissance anormale du risque. Un automobiliste ne devient pas motard du simple fait de se retrouver au guidon d'un scooter ; pour autant, âge et expérience de la conduite aidant, il ne se métamorphose pas non plus en danger public.

Pour les piétons, c'est une autre histoire. Malheureusement, la grande confusion qui règne dans le document entre deux catégories d'analyse, la "circulation irrégulière sur la chaussée" et la "traversée irrégulière" du piéton, conduit à exposer ses conclusions avec prudence ; c'est qu'elles sont accablantes. L'accidentalité des piétons, en baisse régulière depuis 2001 pour atteindre, en 2005, un point bas avec 1944 accidents, remonte fortement depuis. Cette date ne doit sans doute rien au hasard, et cette augmentation brutale ne peut s'expliquer ni par la démographie, ni par un trafic automobile qui, comme le note la Mairie, baisse fortement depuis 1997, et s'effectue à une vitesse de plus en plus lente. Aussi se trouve-t-on réduit à une seule hypothèse : la cause principale de cette hausse est à rechercher dans ces aménagements de voirie par lesquels s'est illustrée la municipalité parisienne, et dont l'un des objectifs affirmés était d'améliorer la sécurité des piétons. Leur effet, comme on pouvait s'y attendre, a été inverse : le système, fonctionnant à risque constant, a conduit ces piétons, majoritairement responsables des accidents dont ils sont victimes, à prendre encore plus de risques. Il suffit sans doute, pour confirmer cette hypothèse, de s'intéresser au sort de "l'espace civilisé" du boulevard de Magenta.
On l'a dit, l'un des intérêts du rapport se trouve dans sa partie cartographique ; celle-ci cumule trois ans de données, de 2005 à 2007, afin d'identifier les rues et carrefours les plus dangereux. Les travaux à Magenta ayant commencé en juin 2004, et le boulevard n'ayant rejoint la civilisation qu'en mars 2006, seuls 22 mois de statistiques le concernent dans son état actuel. Il faut donc conserver une certaine réserve mais, en principe, ça fait mal : à côté des Champs-Elysées, du boulevard Denfert-Rochereau ou de voies rapides comme le quai de Bercy ou la voie Georges Pompidou, axes qui connaissent un trafic bien plus intense, et plus rapide, le boulevard de Magenta fait partie des dix axes les plus dangereux de la capitale, et comporte deux des dix carrefours les plus accidentogènes. Les chiffres de la Préfecture venant ainsi confirmer l'expérience de l'usager, on félicitera comme il se doit Denis Baupin et sa fidèle adjointe, Charlotte Nenner, qui auront parfaitement réussi à transformer une artère relativement banale en un des hauts lieux de l'accidentalité parisienne.

Comme dans tout document de ce type, un enjeu majeur se cache dans l'anodine présentation initiale qui n'a, normalement, d'autre but que d'introduire et de synthétiser, en relevant quelques faits saillants, les données qui occuperont l'essentiel du document. Pourtant, c'est dans ces quelques pages que l'on mesure tout l'art, fait de demi-vérités et de pieux mensonges, du retoucheur, qui saura transformer cette matière brute et brutale du résultat statistique en un discours orienté, où se lit la ligne politique de l'autorité. Ce discours, concentré, efficace, cet "executive summary" des rapports en langue anglaise, est tout ce qui intéresse la presse, qui n'aura besoin de rien d'autre, et surtout pas de se plonger dans des analyses statistiques au delà  des compétences du journaliste courant, pour informer, en toute indépendance et objectivité, ses lecteurs. Disons-le tout net : le retoucheur de service à la Préfecture est très fort, puisqu'il réussit, à force de subtiles confusions et d'oublis opportuns, à occulter les conclusions que l'on a exposées plus haut.
On ne peut manquer, pour finir, de remarquer combien, dans ce texte introductif, la Préfecture s'enorgueillit de la "forte progression de la verbalisation" des cyclistes et de leurs comportement dangereux : de 2006 à 2007, 118,7 % de contraventions en plus. Hélas, il s'agit d'une coquille ; le chiffre réel, que l'on reconstitue grâce à la partie statistique, s'établit en fait à + 188,7 %. Cette augmentation, du coup, est presque quatre fois supérieure à celle que subissent les deux-roues motorisés. Il est vrai qu'ils partent de bien plus haut. Sincère bienvenue au club, camarade cycliste ! Tu auras, j'en suis sûr, assez d'humour pour pardonner cette familiarité aussi bien que cette ironie mais, affreux vieux motard, je ne peux que me réjouir de voir nos chemins se rejoindre enfin, même s'il faut pour cela se retrouver, ensemble, du mauvais côté du code de la Route. Au moins disposes-tu, dans ta communauté, des compétences nécessaires à la défense de tes intérêts face à la répression policière ; sinon, viens chez nous : on a ce qu'il faut.

mardi, mars 25 2008

Weber à la piscine

Passer tous ses samedis à la piscine ne vous transforme pas en amateur d'un sport qui, pratiqué en spectateur, ne suscite qu'un ennui profond. Ce n'est donc pas en connaisseur que l'on s'intéresse aux récents développements du conflit qui oppose depuis des lustres l'entraîneur Philippe Lucas à la Fédération Française de Natation à laquelle, jusqu'à aujourd'hui, au moins formellement, il appartient. En fait, l'intérêt de la question se limite à son aspect sociologique, lequel se révèle, par contre, particulièrement riche. Car Philippe Lucas représente un type quasi-idéal d'une figure traditionnelle de la sociologie, au sens de Max Weber du moins, le leader charismatique. Cette forme de domination, d'abord religieuse, puis généralisée à la société entière et en particulier à la politique, est le propre de l'élu des Dieux, l'individu unique et particulier dont les qualités exceptionnelles suscitent l'adhésion sans réserve de disciples dévoués à sa personne et prêts à se sacrifier pour elle : autrefois prophète, écrivait Max Weber, aujourd'hui chef de guerre, grand démagogue et, donc, ici, entraîneur de natation.
Ainsi se présente Philippe Lucas, Pygmalion pétrissant les muscles de ses nageurs, hérétique refondateur d'une natation de haut niveau où il se pose comme seul détenteur du secret de la performance. Sa présentation de soi si particulière, ses manières de sergent-major toutes empruntes de subtilité, son langage ordurier, ses interventions accumulant les provocations à l'égard de la presse comme des institutions sportives ne relèvent donc pas de l'excentricité : bien au contraire, il s'agit là des briques indispensables à la construction de son personnage, et à la justification de son mode de domination. On comprend que, face au pouvoir rationnel d'une Fédération qui obéit à des règles codifiées et dispose d'un monopole pour réglementer la pratique de la natation de haut niveau sur le territoire national, et pour représenter la natation française dans les compétitions internationales, un tel comportement soit extrêmement risqué. Pour s'y tenir, pour imposer son pouvoir à la Fédération, il lui faut impérativement convaincre une quantité suffisante de champions de rejoindre son bassin d'entraînement, de sorte qu'une équipe de France ne soit pas concevable sans eux, et donc sans lui. Autant dire que, comme pour n'importe quel gourou, le départ des disciples marque le début de la chute.

Chaque secteur d'activité connaît ses hérétiques. S'ils se retrouvent seuls, est-ce à cause de la pression sociale, et des moyens considérables dont dispose la structure hiérarchique pour imposer son autorité, au prix, par exemple, d'une exclusion, ou parce que leur hérésie se limite à une idiosyncrasie que plus personne d'autre ne partage ? L'avantage du sport est de permettre de départager ces conceptions antagonistes à l'aide d'un arbitre impartial, le chronomètre, et dans un espace de confrontation, et de comparaison, idéal, la compétition internationale. Et dire que les résultats obtenus par les nageuses et nageurs de la Fédération aux championnats d'Europe d'Eindhoven ne plaident pas pour Philippe Lucas relève de l'euphémisme.
Les titres et records du monde de l'antibois Alain Bernard, dont les performances comme la gigantesque silhouette font de l'ombre aux Laure Manaudou et autre Aurore Mongel, résonnent alors comme autant de coups de Trafalgar, et apportent une pleine piscine olympique au moulin de la Fédération. Même sur France 2, où l'on avait beaucoup misé sur Philippe Lucas, on accepte, face à l'évidence, et non sans quelques récriminations et mises en cause de cette combinaison miracle qui a comme défaut principal d'être australienne, la défaite. Un nageur peut donc fort bien réussir sans Philippe Lucas, mais avec un entraîneur, et au sein d'un club, parfaitement intégrés dans les structures officielles. Il peut même, comme Laure Manaudou dont bien des commentateurs, après sa fuite en Italie, prédisaient qu'elle serait incapable de garder son niveau sans son entraîneur, le faire en ayant coupé les ponts avec lui. Tout l'appareil de la domination charismatique s'effondre alors : non seulement Philippe Lucas ne suffit plus à garantir le succès, mais sa position hérétique lui interdit de fournir à ses disciples les rétributions qui garantissent le maintien de son pouvoir. Brûlant ses vaisseaux, il ne lui reste d'autre option que le sacrifice, celui de la dernière championne fidèle, Esther Baron. En refusant sa sélection, la Fédération prend un risque qui, après Eindhoven, s'avère payant ; par contrecoup, elle envoie Philippe Lucas par le fond. Puisque le retour au sein de l'orthodoxie paraît impossible, l'exclusion, et le bannissement, le menacent : le voilà, tel Ulysse, contraint à l'errance ; aux dernières nouvelles, son Ithaque serait en Roumanie.

lundi, mars 24 2008

gouvernement municipal

Qui a osé dire de Bertrand Delanoë qu'il avait la rancune tenace et le caractère de cochon ? Le voilà qui, malgré une historique déroute électorale qui leur a fait perdre la moitié de leurs sièges au conseil municipal, offre aux Verts quatre postes d'adjoints. Quatre postes pour neuf élus : même si la composition exacte du conseil et de ses groupes politiques n'est pas encore en ligne, et qu'il est pour l'instant difficile de se livrer à des calculs élaborés, Le Monde recensait au lendemain du second tour 99 élus pour la majorité, alors qu'on dénombre 36 adjoints. Les Verts obtiennent donc un peu plus d'un poste pour deux élus, là ou le socialiste ordinaire doit se contenter d'en avoir de l'ordre d'un sur trois. Le prince, dans la victoire, se montre généreux, et magnanime, même s'il donne à ses alliés Verts des postes somme toute assez peu stratégiques, mais tout à fait dans leurs cordes. Ainsi, entre la petite enfance confiée à Christophe Nadjovski, les espaces verts qui reviennent à Fabienne Giboudeaux et les handicapés dont sera chargée Véronique Dubarry, ils disposeront de tous les atouts nécessaires pour revendiquer le monopole de la gestion des bacs à sable. Chef de file éliminé au premier tour, Denis Baupin abandonne quant à lui les transports pour une tâche plus noble, plus vaste, et largement plus symbolique, l'environnement en général, et l'application du plan climat en particulier. On peut parier qu'il mobilisera toute son énergie pour faire fermer les incinérateurs des ordures parisiennes éparpillés en banlieue, voire pour boucher le grand siphon qui collecte les eaux usées de la capitale et empuantit la vie des riverains de l'usine du SIAAP de Clichy-la-Garenne.

Pour les transports, qui restent après tout la préoccupation essentielle du banlieusard, on traitera donc désormais avec une voisine, Annick Lepetit. Son mandat municipal lui ayant largement permis de comprendre le cauchemar de la ligne 13, il n'y a, du côté des transports collectifs, sujet par ailleurs assez peu polémique, rien de surprenant à attendre. On s'intéressera plutôt, pour échafauder de vaines spéculations sur la façon dont son expérience parlementaire la conduira à traiter cette forme particulière de déviance qui consiste à revendiquer le droit de se déplacer de façon systématique en deux-roues motorisé, sur un engagement qui semble lui tenir à coeur, puisqu'elle appartient au groupe d'étude parlementaire consacré aux sectes. Or sa position en la matière semble totalement s'aligner sur celle de l'organisme spécifiquement chargé, au sein de l'appareil d'État, de traiter cette question, la Miviludes.
Dès lors, elle s'oppose frontalement à cette assez considérable quantité de sociologues spécialistes des religions, dont les opinions, qu'elles soit donnés à titre individuel comme chez Sébastien Faith, ou qu'elles revendiquent une position collective comme dans la tribune de Raphaël Liogier parue dans Le Monde, convergent pour décrire cette Mission interparlementaire comme possédée de sa mission même, fabriquant un danger imaginaire qui justifie l'existence des associations prohibitionnistes dont elle se fait l'echo, et évitant soigneusement de prendre en compte le moindre avis scientifique. Ainsi, ses préoccupations peuvent rapidement tourner au grotesque, en particulier quand elle prétend étudier avec sérieux ce merveilleux sujet de fiction pour journal télévisé, le satanisme. Sans doute s'agit-il là, avec le retour de la bête immonde qui ravit les enfants, de la meilleure expression possible d'un fantasme qui reprend, au sens propre, l'archaïque thème de la chasse aux sorcières. Aussi faut-il s'attendre à ce que l'intervention du simple bon sens vire à la critique assassine, comme celle qui paraît, toujours dans Le Monde, sous la plume d'Olivier Bobineau, lequel, en lieu et place des 25 000 adeptes de la mouvance sataniste que dénombre la Mission, n'en a trouvé qu'une centaine. C'est que le critère par lequel la Mission définit le suppôt du Malin, le "contact avec", semble furieusement extensif ; du seul fait d'avoir assisté à un concert de Marilyn Manson entouré de sympathiques petites gothiques, à coup sûr, Palpatine est du nombre.

Certains auront peut-être compris où l'on souhaite en venir : par son statut, organisme interministériel singulier rendant directement compte au Premier Ministre, par sa composition, où l'on retrouve des hauts fonctionnaires, des associations de victimes, et ces personnalités qualifiées nommées par le seul Premier Ministre, par la façon dont elle détermine souverainement aussi bien le périmètre de son intervention que l'objet de son ressentiment, par la manière enfin dont elle peut, comme on la vu plus haut, s'affranchir de toute rigueur scientifique, la Miviludes ressemble comme une soeur jumelle au Comité Interministériel de Sécurité Routière. Il s'agit, dans un cas comme dans l'autre, de défendre une orthodoxie sociale contre des pratiques qui n'ont d'autre défaut que d'être marginales, obscures, et essentiellement propres à la jeunesse ou, en d'autre termes, de rassurer les parents en condamnant les enfants et, plus encore, ceux dont on croit qu'ils les influencent. Mission comme Comité délimitent un champ autonome, recrutent des participants dont la diversité n'est qu'apparente puisqu'ils sont choisis en fonction de leur adhésion à un objectif commun, produisent, et reproduisent, un mode de fonctionnement scientifique nourri de publications sans validité, et fournissent à la presse télévisée ce quota de bonne conscience et d'information sensationnelle qui suffit à obtenir son plein appui. Et puisque le scientifique est hors jeu, l'élu reste seul en mesure de s'opposer à ces pratiques. Aussi, on attend d'Annick Lepetit, dans ses nouvelles fonctions municipales, qu'elle ne suive pas docilement les avis du CISR, et qu'elle reconnaisse aux deux-roues motorisés la place qui revient aux citoyens qui les conduisent ; on espère ne pas voir dans son appui inconditionnel à la Miviludes un mauvais présage.

mardi, mars 18 2008

résultat des tractations

Qu'est-ce qu'un scrutin à dimension locale ? Sans doute une élection où l'on vote moins pour une famille que pour un individu, ce qui explique que l'on puisse mettre de côté l'illusion d'avoir des principes pour voter pour, ou contre, ce maire qui augmente les impôts et construit des piscines. A quoi le reconnaît-on ? Sans doute au fait que les stratégies électorales des candidats et des électeurs s'y croisent en sens contraire, et que les résultats de ces élections restent indéfinissables si l'on ne s'attache qu'à la couleur politique, et incompréhensibles si l'on ne refait pas l'historique de situations toujours locales et chaque fois spécifiques. Ainsi en va-t-il de la réélection de Gilles Catoire à Clichy-La-Garenne.

Dans l'épisode précédent, celui des législatives, on avait vu comment Rémi Muzeau, en récompense pour son opération de nettoyage de la section UMP locale, avait été débarqué par le potentat de la circonscription, Patrick Balkany, au profit de Marie-Claire Restoux, ancienne championne, et nouvelle venue en politique. Rémi Muzeau, désormais indépendant et divers droite, après un échec prévisible aux législatives face à Patrick Balkany, se présentait donc aux municipales à la fois contre son adversaire de toujours, le socialiste Gilles Catoire, et contre la candidate officielle de l'UMP. On sait que, soit à cause d'un atterrissage douloureux, comme celui de Pierre Lellouche dans le VIIIème arrondissement de Paris, soit par la volonté forcenée d'un élu de mourir aux commandes, à l'image de Jean-Marie Rausch à Metz, cette division à droite a été fréquente, et garantissait une campagne active, et un choix démocratique puisque, pour une fois, celui-ci revenait aux électeurs et pas aux militants : les urnes trancheront, et que le meilleur gagne.
A Clichy, comme on le supposait, l'argent économisé aux législatives a été bien employé, et l'on a rarement constaté de telles dépenses depuis que, par l'inébranlable vertu du financement public, la modération est devenue, en la matière, la règle. Au premier tour, on a donc vu s'affronter les T-shirts blancs de la liste d'union de la gauche, élargie au point d'embrasser Lutte Ouvrière, les blousons bleus des partisans de Rémi Muzeau, les écharpes orange de la très active section locale du MoDem autour de Stéphane Cochepain, et même les Radicaux de Gauche à bicyclette, dans leur traditionnelle manifestation d'indépendance avant la fusion obligatoire avec la liste de Gilles Catoire. Chez Marie-Claire Restoux, en dehors d'une brève apparition sur les marchés, la discrétion était de mise. Aussi n'y eut-il guère de surprise au soir du premier tour, les électeurs de droite, qui ne le sont pas pour rien, préférant le candidat indépendant qui conquit ainsi une fort honorable deuxième place, à l'investie du baron de l'UMP réélu dans un fauteuil en sa bonne ville de Levallois. Le MRG rejoignant la gauche unie, le MoDem, malgré ses 11 % au premier tour, fusionnant avec la liste Muzeau, il ne restait à la candidate officielle de l'UMP, avec ses 14,3 %, qu'à accepter le verdict des urnes, faire de même, et préserver les très maigres chances du seul candidat de droite en mesure de battre le maire sortant socialiste au second tour.

Mais dans les quartiers nord des Hauts-de-Seine comme, sans doute, dans bien d 'autres endroits en France, c'est au sommet qu'on décide. Pas question pour Patrick Balkany d'accepter la dissidence, et de tolérer un rebelle dans la ville voisine, a fortiori s'il révèle une détestable tendance à jouer les M. Propre. Il valait mieux, à tout prendre, la laisser aux mains d'un adversaire politique avec lequel aucune surprise n'est à craindre, depuis le temps qu'on se connaît. Le maintien de Marie-Claire Restoux, dont le score descendit à 8,5 %, et le nombre de voix tomba de 2 268 à 1 375, suffit à verrouiller l'élection, et à assurer le triomphe sans gloire et sans éclat d'un Gilles Catoire qui ne réussit à réunir que 50,92 % des suffrages. Marie-Claire Restoux sauvait ainsi un siège à un conseil municipal où elle se retrouvera face à Lutte Ouvrière, et aux côtés d'un dissident appartenant à sa famille politique, avec lequel les relations seront sûrement des plus cordiales ; nul doute qu'elle ne retrouve ainsi cette ambiance sportive qui doit lui manquer. Mais cette victoire-là, les électeurs de droite ne sont sans doute pas près de la lui pardonner, et l'on prend le pari que sa carrière politique ne la mènera pas beaucoup plus loin ou, du moins, pas ici.
L'ordre des baronnies et le partage des circonscriptions règne donc toujours dans les Hauts-de-Seine, au point que l'on se demande ce que Manuel Aeschlimann, assez largement battu à Asnières, a bien pu faire de tellement catastrophique pour se trouver ainsi congédié. Dans ces fiefs à domination familiale et, parfois, à transmission héréditaire, on reste en poste à tout prix, et jusqu'au bout. On conseillerait bien à ces élus de ne pas suivre l'exemple de Jean-Marie Rauch, et de s'inspirer plutôt de la sagesse d'un Léopold Ritondale, maire de Hyères-les-Palmiers depuis 1983 et qui, à l'âge vénérable de 86 ans, avait décidé de laisser sa place aux jeunes. Hélas pour lui, il n'aura pas le temps de profiter d'une retraite paisible : deux semaines avant le premier tour, l'imputrescible Ritondale est mort à la tâche.

samedi, mars 15 2008

à cause de Bertrand

Il ne s'agit pas seulement d'un jeu sans importance, puisque personne n'ose s'y soustraire. Il ne s'agit pas non plus de raconter six choses totalement insignifiantes, faute de quoi, d'une certaine façon, on triche. Et l'on ne peut se contenter d'invoquer, en cédant à son tour, ni les signatures prestigieuses qui vous ont précédé, ni l'insistance de Bertrand.
C'est que parler de soi ne fait pas vraiment partie des habitudes de la maison, et le faire à la première personne encore moins. Pourtant, derrière des prétextes divers, ceux qui jouent le jeu le font pour une bonne raison, la même sans doute qui pousse les mêmes à organiser ces rencontres qui naissent de façon systématique dès qu'un groupe virtuel se constitue, et qu'il possède les caractéristiques idoines, une certaine cohérence sociale, et une taille adaptée, à la fois assez grande pour permettre de se réunir, et assez petite pour que la rencontre soit physiquement possible dans les lieux ordinairement consacrés à cette tâche, cafés et restaurants. La rencontre pour de vrai n'est pas seulement là pour éviter ces erreurs d'interprétation qui, à la seule lecture d'écrits anonymes, peuvent être considérables, et qui, d'ailleurs, peuvent perdurer après un premier contact : elle constitue, en fait, le but, et le coeur d'une activité qui ne saurait se satisfaire de nouer des relations de plume. Reste, évidemment, le handicap d'un éloignement au quatre coins du vaste monde, qui limite drastiquement les possibilités de participation. D'où l'intérêt de dire quelque chose sur soi, et quelque chose d'assez vague pour ne pas être flagrant, et d'assez précis pour ajouter quelques couleurs au portrait mental que, inévitablement, on se fait d'inconnus.

Alors, pour une fois, laissons le snobisme de côté, faisons comme tout le monde, et parlons comme tout un chacun :

  1. J'ai franchi le rideau de fer pour la première fois en 1972, au poste frontière de Folmava. C'était intéressant. Plus tard, plus loin, le barrage de moustiques qui se lève le long du Danube, à la tombée de la nuit, c'était intéressant aussi.
  2. J'ai appris à nager chez Pasqualin, à - ou plutôt à côté de - Vallauris-Plage. Oui, ça existe vraiment. Et j'ai obtenu mon permis moto sur la Digue des Français.
  3. J'étais dans la salle de l'Animathèque de la rue Jacques Bingen le jour où Jean-Pierre Jeunet a présenté l'Evasion.
  4. J'ai connu l'université Paris VIII dans ses locaux de Vincennes, à l'époque du souk et des dazibao à la gloire éternelle du Grand Leader Kim Il Sung. C'est une relation qui dure.
  5. J'ai été expert en cinéma polonais, en littérature sud-américaine et en architecture moderne, mais c'était il y a longtemps. L'architecture, ça continue.
  6. Il n'existe aucune raison de ne pas me considérer comme le meilleur pizzaiolo bénévole à l'ouest du Var. J'ai des témoins.
Et ça ira très bien comme ça.

vendredi, mars 14 2008

note2be2

En justifiant son exploitation d'un site web consacré à la distribution anonyme de notes et commentaires relatifs à des enseignants identifiés sans équivoque possible par leur patronyme et leur lieu d'exercice par un recours mécanique à cette bonne fille aux épaules larges, la liberté d'expression, le gérant de note2be se dotait d'une protection minimale, et il n'y a pas à s'étonner qu'elle ait cédé. En revanche, la satisfaction des plaignants, enseignants personnellement cités et syndicats les représentant, après l'ordonnance de référé prohibant la mention de leur nom par le site en question étonne, et cela, non parce que cette décision est provisoire, mais parce que le site peut très bien fonctionner sans. La seule interdiction formulée à son égard l'empêche de recourir aux patronymes des enseignants. Tout le reste, la notation, l'anonymat des intervenants, la base de donnée nominative des établissements, reste possible. Et on voit mal comment il aurait pu en aller autrement.
Car on n'a pas attendu Shanghaï pour faire le palmarès des établissements d'enseignement. Chaque année, L'Express publie son classement des lycées, fonction de leur taux de bacheliers. Et l'Etudiant propose, lui, toute une palette de palmarès, du lycée aux grandes écoles. On y apprend qu'Audiberti, autrefois Lycée d'Etat Mixte d'Antibes-Juan-les-Pins, se classe, sur le plan national, 1465ème sur 1593 ; ça m'étonne pas. Et ces publications ne sont que la version formelle, et formalisée par leur recours à des critères objectivables, de cette infinité de classements informels qui feront de tel lycée, grâce à ses "bons profs", grâce à son encadrement et à l'origine sociale de ses élèves, le "bon établissement", celui où l'on tentera tout pour envoyer sa progéniture, et de tel autre le repoussoir qu'il faudra obligatoirement éviter. Inutile de revenir sur l'éventail bien connu des stratégies, de la demande d'une matière rarement enseignée, et seulement, par chance, dans le lycée que l'on recherche, à la location de la chambre de bonne qui permet de se domicilier dans le quartier qu'il faut, stratégies grâce auxquelles on pourra, sur la base de ces classements publics, comme des réputations transmises de relation à relation, contourner la carte scolaire, et réussir son coup. Qu'ils le veuillent ou non, de l'enquête PISA aux commérages, les enseignants, ou les établissements où ils exercent, sont en permanence l'objet de bien d'autres évaluations que celles de leurs supérieurs hiérachiques, réputées être si étroitement corsetées qu'elles perdent toute signification.

Alors, si le principe de l'évaluation est acquis, et que seul l'état-civil pose problème, la solution paraît évidente : remplacer le nom par un surnom ou, plus simplement, et plus efficacement, par un prénom et une initiale. Madame Rosa L., professeur d'allemand au collège Felix Djerzinski, sera ainsi privée de sa voie de recours sans que ni ses élèves, ni leurs parents, ni les autres collégiens, n'éprouvent la moindre difficulté à l'identifier. Comme toute espèce de commérage, les commentaires qui la concernent n'ont d'intérêt que pour un nombre très limité d'individus, mais la viabilité commerciale du site se trouvera pleinement assurée par l'agrégat de ces individus. C'est là qu'il est intéressant de s'attarder un peu sur la très courte décision de la CNIL, postérieure à l'ordonnance de référé, et qui d'ailleurs s'appuie sur l'existence de celle-ci pour justifier sa brièveté. On s'amusera d'abord de l'argument qui revient, en quelque sorte, à accorder au système éducatif le monopole de l'évaluation des enseignants, la CNIL reprochant à note2be de se livrer à une activité qui pourrait, dans l'esprit du public, créer une confusion avec un système de notation officiel. Le public doit décidément être bien obtus, pour ne pas comprendre la nature commerciale de l'entreprise note2be, ou la CNIL bien à court d'arguments, pour en avancer d'aussi médiocres. La Commission s'inquiète par ailleurs de l'association qui serait révélée à tous entre un enseignant et son établissement, brisant ainsi la confidentialité de l'affectation : ceux que leur mère croit nommés à Louis Le Grand auront en effet du mal à s'expliquer, si elle apprend qu'ils enseignent à Staincy-en-France. Elle brandit, enfin, la menace d'une sanction, en cas de réapparition d'un fichier nominatif. Mais, sauf décision de justice que les initiés considèrent comme hautement improbable, ce fichier ne risque pas de revoir le jour, d'autant qu'il n'est finalement pas si indispensable. L'argumentaire des plaignants, les commentaires des victimes potentielles, la décision de la CNIL, ne portent que sur la présence des patronymes, qui permettrait de constituer progressivement sur les enseignants une sorte de dossier personnel parallèle, rempli par on ne sait qui sur la base d'on ne sait quoi, et qui, un jour ou l'autre, pourrait être employé à leur détriment. Cet argument tombe si l'anonymat s'installe, si l'identification de tel ou tel n'est possible que par ceux qui disposent des informations privées utilisables à cette fin, et si elle n'est jamais absolument certaine.

On se demande, en fait, ce que, pour les enseignants, et en dehors de ce recours à leur patronyme, note2be peut avoir de si intolérable : le fait que des internautes distribuent des notes, sur une échelle qui reproduit en effet celle qu'ils emploient envers leurs élèves, le fait qu'ils soient soumis à une évaluation sans règles, sans recours et sans contrôle, puisque leurs juges sont anonymes, ou le fait que le mirroir qui leur est ainsi montré, et qui renverse à leur détriment la relation d'autorité qui fonde leur pouvoir, les montre nus, et vienne briser l'illusion éducative, non pas chez ceux qui la nourrissent encore et doivent être fort peu nombreux, mais plutôt auprès des acteurs, syndicats en particulier, qui ont intérêt, sans y croire, à l'entretenir.
On serait prêt à prendre le pari que, avec la notoriété qui est désormais la sienne, not2be réapparaîtra en version 2, toujours à la pointe du combat pour la liberté d'expression dans les cours de récréation, contraint pour assurer sa mission de recourir à l'artifice d'un anonymat aussi friable que possible, mais soigneusement taillé pour échapper aux poursuites judiciaires : laisser en friche un investissement si prometteur, ce serait vraiment dommage. Il faudra, alors, répondre à la question, et savoir si ce qui gêne, c'est le nom, ou la note.

dimanche, mars 9 2008

beggar thy neighbour

S'il semble clair, ici dans un billet, avec un lapsus, que la méthodologie particulière et sans validité statistique que l'INC a choisie pour donner sa lecture des hausses des prix de produits de grande consommation visait à concurrencer la rivale UFC dans son domaine de prédilection, les scandales à forte couverture médiatique, il est aussi intéressant de revenir sur cette question de façon plus fondamentale, et d'abord pour comprendre ce que les hausses de ces prix-là peuvent avoir de tellement intolérable. Car l'explication de sens commun, celle qui accorderait une importance particulière à ces produits, du lait, des pâtes, des yaourts, du jambon, parce que l'on peut très difficilement s'en passer, se révèle bien trop courte.

L'alimentaire, comme le rappelle Olivier Bouba-Olga, représente dans le budget des ménages français une part qui ne cesse de baisser, et qui n'a jamais été aussi faible. Celle-ci, même pour les ménages modestes, ne dépasse pas 17 % du total. Les produits visés par l'INC, de plus, sont caractérisés par leur faible coût unitaire, ce qui limite singulièrement l'effet d'une hausse même forte sur les mêmes budgets : ainsi, nous dit l'INSEE, sur les 26 566 euros de dépenses moyennes d'un ménage ouvrier en 2006, 103 ont été consacrés au lait et 53 aux pâtes, contre 263 à la viande de boeuf, et 172 aux vins, apéritfs et champagne. Quelle que soit l'ampleur des hausses, les fusilli Agnesi, les pâtes de mon enfance, ne seront jamais inaccessibles : puisqu'elle représentent 0,2 % du buget du ménage ouvrier moyen, les pâtes peuvent voir leur prix quadrupler sans avoir d'influence notable sur celui-ci.
C'est le revers de l'ordinaire : l'extrême banalité de ces produits, et donc leur faible prix unitaire, fait que tout le monde les consomme et que tous, sans distinction de positions sociales, peuvent à bon droit se prétendre frappés par la hausse. La richesse symbolique de l'argument se déploie alors sur plusieurs niveaux, puisqu'on peut y voir une réponse à la prise en compte de produits inessentiels, comme le matériel électronique, par l'IPC de l'INSEE, le meilleur argument pour obtenir une hausse de rémunérations qui ne sont pas seulement salariales, puisque l'on n'a même plus de quoi acheter l'indispensable, le retour de fantasmes de pénurie comme manifestation d'inquiétude face à l'évolution du monde, et la conséquence ultime de cette diabolique mondialisation, puisque la nouvelle richesse des Indiens et des Chinois vient, jusque dans nos campagnes, littéralement nous ôter le pain de la bouche. Il y a, en d'autres termes, pour les participants à ce jeu politique, élus, organes de presse, groupes de pression s'affrontant dans leur propre champ de concurrence, de quoi s'occuper pendant quelques jours. Le seul qui se taise, c'est l'INSEE ; c'est pourtant lui qui aurait le plus à dire.

Le Monde, lui, dans son édition datée d'aujourd'hui et demain, a décidé de se lancer dans la bataille, en désignant comme coupable les entraves à la concurrence entre distributeurs nées de cet empilage de réglementations qui ont toujours visé à protéger le petit commerce sans jamais y parvenir. Au contraire, en figeant les rapports de force entre grandes enseignes, elle les ont doublement servi, en donnant à chacune une position dominante sur une partie du territoire, et en limitant le développement du hard-discount. Celui-ci, nous dit-on, ne représente que 13 % du marché français ; pour le voir à l'oeuvre sur son lieu de naissance, l'Allemagne, il faut ressortir l'article que La Tribune a publié sur la question fin janvier. Bien avant tout le monde, la rédaction du quotidien économique s'est livrée à sa petite enquête, et y va de sa comparaison de prix : les quatre yaourts aux fruits Danone, 1,33 euros en France, 0,89 à Berlin ; le litre et demi de Pepsi-Cola, 1,10 euros contre 0,59 à Munich. Et cela, grâce au hard-discount, dont la part de marché atteint 42 % pour les produits alimentaires et même, dit Alain Caparros, président de Rewe, 70 % sur le lait ou la farine, ces fameux produits de base qui recueillent l'attention de l'INC. Les citoyens allemands, quelle que soit leur catégorie sociale, regardent d'abord le prix, savent parfaitement ce qu'ils dépensent, et n'hésitent pas à rechercher l'enseigne la moins chère. Ils ont donc fait le succès des Aldi et autre Lidl, dont on connaît les arguments de vente, une qualité convenable, une gamme réduite, des coûts de fonctionnement minimes. On dit moins, et pas plus dans La Tribune qu'ailleurs, que le personnel de ces magasins est le premier sacrifié de la guerre des prix, et que ses conditions de travail font passer le temps partiel imposé des caissières de grandes enseignes pour une situation privilégiée. Mais le client aisé paye sans doute assez cher la bonne conscience de son café équitable, celui qui soulage la misère dans les pays lointains, pour se dispenser de prêter attention à celle des employés du magasin d'à côté. On ne parle guère, non plus, de la rentabilité que l'on suppose excellente de ces entreprises : affaires de familles, non cotées, ne publiant pas de comptes, elle entretiennent sur ces questions un secret jaloux. Mais, à l'image d'un Ingvar Kamprad, désormais septième plus grosse fortune mondiale dans le classement Forbes, on peut être convaincu que vendre aux pauvres, c'est très rentable. Surtout quand ils ne sont pas les seuls à acheter.
Enfin, un dernier point, soulevé par La Tribune, permet d'expliquer ces différences de prix entre les deux côtés du Rhin. On conçoit que, pour les grandes sociétés agro-alimentaires, il ne soit pas possible d'être absent du plus gros marché européen. Et elle peuvent y accepter une rentabilité moindre, voire nulle, à condition de reconstituer leurs marges ailleurs, en particulier dans les pays où la concurrence est moins brutale, et donc faire payer aux Français ce que les Allemands économisent. Telle est la morale du hard-discount : paupérise ton voisin. S'il est plus faible que toi, tu ne risques rien.

lundi, mars 3 2008

que choisir : INC ou UFC ?

Ce n'est en tout cas par grâce à Internet que l'on pourra détailler la méthodologie de l'enquête qui permet à 60 millions de consommateurs, la revue de l'Institut National de la Consommation, établissement public sous la tutelle de Bercy, d'affirmer que, depuis la fin du mois de novembre, certains produits alimentaires vendus en grandes surfaces ont vu leurs prix augmenter parfois de plus de 40 %. Car sur le site de la revue en question, on ne lira qu'un court paragraphe, pathétique compte-rendu de la désolation sans nom qu'entraîne ces "terribles hausses", et un bon de commande pour l'édition de mars du magazine. Or, en l'espèce, la méthodologie, c'est l'essentiel : au même titre que ces vices de forme qui font le bonheur d'un Eolas, puisqu'ils lui permettent de faire annuler une procédure à peine entamée, rendant la poursuite de l'étude du dossier superflue, l'emploi d'une méthodologie statistique invalide, quelle qu'en soit la raison, dispense d'accorder le moindre crédit aux résultats produits, lesquels ne serviront qu'à alimenter les chroniqueurs de Pénombre, eux qui, tant l'offre est abondante, n'éprouvent aucune difficulté à faire leurs courses.

Aura t-on, au moins, plus de chances avec la contre-enquête menée par une autre filiale de Bercy, la DGCCRF, agissant à la demande expresse de Christine Lagarde ? Pour l'instant, non : sans doute faudra-t-il attendre quelques jours pour que l'étude soit publiée sur le site de la Direction de la Concurrence. En attendant, on se contentera des déclarations du ministre de l'Économie dans Le Parisien d'aujourd'hui, et de l'article qui les accompagne, puisqu'ils sont, eux, et pour l'instant, accessibles à tous. Les agents de la Direction ont donc constaté, apprend-on sans plus de précision, des hausses comprises, elles, entre 11 % et 18 %. Posons comme hypothèse que la comparaison avec l'étude de l'INC se fasse sur des bases identiques, donc avec comme référence les mêmes produits, ce qui tombe sous le sens, mais aussi la même période. On oublie d'ailleurs un peu vite que ce début d'année a connu des augmentations de tarifs annoncées par l'industrie agro-alimentaire, les fabricants de produits laitiers par exemple, et qui s'étalaient entre 10 % et 15 %, soit à peu près ce que la DGCCRF a constaté. Alors, ceteris paribus, d'où vient cet écart, que le Parisien résume en un tableau et qui montre que, par rapport aux grandes enseignes, l'INC est systématiquement plus cher ? Il semblerait, dit madame le Ministre, que l'Institut se soit contenté de relever ces prix sur Internet, peut-être grâce à l'un de ces magasins virtuels pratiquant la livraison des produits à domicile, comme le Ooshop de Carrefour. Évidemment, voilà qui simplifie considérablement la tâche de l'enquêteur, tout en lui permettant des gains de productivité proprement inouïs : plus besoin de se déplacer, carnet de notes en main, pour relever sur une portion représentative du territoire national et dans une sélection représentative d'enseignes les prix d'un panier significatif de produits. Ça, c'est le boulot de l'INSEE.
Mais pour que la méthode de l'INC soit valide, il faudrait que les prix relevés sur le web soient rigoureusement identiques à ceux que pratiquent les magasins réels. Or, ce monde réel n'est pas seulement un univers où les prix ne sont pas imposés par l'État : c'est aussi un espace où ces prix vont inclure une quantité variable de coûts spécifiques, par exemple celui de la proximité du point de vente. Ainsi, une partie de l'écart qui rend Casino plus cher que Carrefour, écart vigoureusement souligné par Christine Lagarde, peut provenir de la structure sensiblement différente de leurs implantations commerciales, les magasins de proximité, nécessairement plus coûteux en terme de foncier comme de fonctionnement, réalisant chez Casino à peu près le même chiffre d'affaires que les grandes surfaces, là où, chez Carrefour, ils n'en représentent même pas le tiers. Et le tableau du Parisien, qui relève dans les hypermarchés Géant Casino des prix presque toujours inférieurs à ceux de Carrefour, vient confirmer cette hypothèse. Alors, cet écart entre les prix des deux enseignes qui scandalise madame le Ministre vient peut-être tout simplement du fait qu'il ne suffit pas de comparer les prix des mêmes produits pour que les comparaisons soient valides, ce dont, d'ailleurs, en relevant des différences de ville à ville, elle convient. En d'autres termes, si les prix d'une boutique en ligne sont plus élevés qu'en magasin, c'est à la fois pour prendre en compte des coûts spécifiques que la somme forfaitaire réclamée pour la livraison ne couvre vraisemblablement pas, et parce que, tant qu'ils ne découragent pas la clientèle, il n'y a aucune raison de ne pas les pratiquer. Faire, comme l'INC, du circuit confidentiel et spécialisé de la distribution à domicile un modèle valide de l'activité commerciale dans son ensemble, c'est considérer Fauchon comme un magasin alimentaire typique.

Il semble, d'autre part, que l'INC ne se soit pas gêné pour inclure dans sa base de comparaisons les prix d'articles en promotion ; et ça, c'est plus grave. Car il lui était impossible d'ignorer que les prix de ces articles, par définition, étaient à chaque fois le produit d'une situation particulière et non reproductible, et qu'il fabriquait ainsi un mètre-étalon à usage unique. Son enquête ne visait pas à faire le travail de l'INSEE ou de la DGCCRF, ce dont, faute de moyens, il serait incapable. Elle n'avait d'autre but que de constituer une base de prix dont personne ne pourrait contester qu'ils aient effectivement existé, tout en les choisissant afin qu'ils permettent de calculer la hausse la plus importante possible. Cette façon de produire une enquête que l'on sait statistiquement invalide tout en se couvrant contre les accusations de manipulation, de cacher le mensonge sous le tapis des faits, de profiter de l'inculture du consommateur pour lui servir le message qu'il attend rappelle les procédés de l'UFC, cet autre acteur du consumérisme qui ne s'est jamais caché de ses positions militantes. Alors, si l'INC surenchérit, c'est sans doute à cause de la concurrence entre eux deux, et pour les profits symboliques, dans la presse en particulier, qu'il faut en attendre.
Internet, cette version low-cost du monde réel, sert de plus en plus souvent à fabriquer des études à bas coût mais à prétention constante. Que l'on fasse sauter cet ennuyeux verrou de la théorie statistique et sa scolaire exigence de représentativité, et l'on pourra servir un discours identique, et des analyses équivalentes, pour bien moins cher, en oubliant ces petits rappels méthodologiques en bas de page que personne ne lit, mais qui forment le seul rempart contre le n'importe quoi. Cette contrainte, l'INC a voulu s'en affranchir : mais il se pourrait qu'une sévère remontrance de sa tutelle, qui n'apprécie sans doute pas qu'on crée ses propres règles dans le but de marquer contre son camp, lui rappelle que, dans le low-cost, le plus cher, c'est les coûts cachés.

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