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épisode

, 19:39

Ainsi donc, démentant les prévisions d'un observateur superficiel, ils l'ont fait. Et la décision de contraindre les résidants de la petite couronne parisienne à délaisser leur mode de transport habituel dès lors qu'ils avaient tiré le mauvais numéro d'immatriculation a connu un grand succès. Certes, après un weekend correctement venté et disperseur de pollutions, restreindre la circulation un lundi, jour ouvrable de plus faible trafic, revenait à se lancer au secours de la victoire. Et puis, à Paris, on peut compter sur la préfecture de police, toujours prête, même le dimanche, à agir dès qu'il s'agit de réprimer quelque chose. Bien ordinaires, les petits arbitrages politiques qui ont induit la mesure ne présentent guère d'intérêt. Il en va tout autrement de cet étrange sentiment qui semble, au moins dans les milieux éduqués et parmi certaines cohortes, largement partagé, celui de vivre un enfer quotidien où, pour reprendre une comparaison usuelle, tout citadin connaîtra inéluctablement, du seul fait de son lieu de résidence, le triste sort des ouvriers empoisonnés à l'amiante.

Cet exceptionnel épisode où, en certains endroits, la concentration de particules dite PM10 dans l'air a dépassé le seuil fatidique de 100 µg/m³ a donc provoqué un émoi national, une épidémie dont les symptômes, yeux larmoyants, gorges brûlantes, toux, valent en ces temps de commémoration comme hommage aux soldats de la Grande Guerre et, pire encore, réussi à surcharger le serveur d'Airparif que, donc, en temps ordinaire, personne ne songe à consulter alors qu'il constitue pourtant la seule source d'information pertinente sur la question.
Ce désintérêt pour l'analyse scientifique du problème s'explique aisément, et pas seulement par l'investissement intellectuel qu'il faut, là comme ailleurs, consentir pour acquérir une connaissance de celui-ci un peu meilleure que celle dont disposent les adeptes exclusifs des petits cours dispensés autour de la machine à café. Car la science, quelle qu'elle soit, fonctionne d'abord comme un outil de désenchantement, banalisant l'exceptionnel, désacralisant le mystérieux, forçant à prendre en compte les phénomènes dans leur durée et dans leur variabilité géographique. En somme, un ensemble de propriétés fatigantes, perturbantes, et qui risquent de vous faire une bien vilaine réputation auprès des collègues.

On comprend alors pourquoi tout le monde préfère l'autre solution, celle qui consiste à répéter tous ensemble chiffres qui tuent et slogans gouvernementaux, appuyés sur les irréfragables légitimités de la statistique, et de l'intérêt public. On a déjà eu l'occasion de s'intéresser à l'argument essentiel de la théorie du diesel assassin, ces 42 000 morts qu'on assortit parfois du qualificatif de prématurées sans savoir ce qu'il signifie, argument imparable puisque produit par l'OMS elle-même. Pourtant, une recherche élémentaire, une petite réflexion personnelle, un banal raisonnement analogique devraient suffire à suspecter une réalité un peu plus complexe que celle dont rendent compte les communiqués du ministère de l'Environnement.
En France, en 2013, l'INSEE a enregistré 572 000 décès : le mauvais air serait donc responsable de près de 8 % du total. Or, on le sait quand on regarde la télévision, il y a bien pire ailleurs ; aussi, une petite comparaison s'impose. Hélas, dans ce monde où on aime tellement les standards que chacun a le sien, l'exercice est difficile : à Pékin, l'ambassade des États-Unis, seule source fiable, ne mesure que les PM2,5 ; Airparif, les PM10. Comme on le constate en consultant les normes américaines, cela ne revient pas vraiment au même. Pour la jouer en toute sécurité, on va dire que les pics de pollution à Pékin atteignent des niveaux vingt fois supérieurs au niveau d'alerte parisien, fixé donc à 100 µg/m³. D'où il ressort nécessairement que, à Pékin, les particules fines tuent 160 % de la population.
On peut difficilement qualifier un tel raisonnement de compliqué. Et il suffit largement à invalider les certitudes du sens commun, tout comme l'historique des normes automobiles en matière de polluants qui, de l'Euro 1 imposé voilà plus de vingt ans, à l'Euro 5 en usage aujourd'hui, ont contraint les constructeurs à diminuer les émissions de particules d'un facteur 28, anéantissent la thèse si commode de l'inaction des pouvoirs publics, et de la toute-puissance des lobbies industriel.

Comment se fabriquent les justifications des enfants gâtés ? Elles passent d'abord par l'ignorance, celle des données les plus simples, par exemple, ici, le nombre des décès annuels, ignorance à cause de laquelle on ne sait rien d'ordres de grandeur pourtant élémentaires, donc du caractère simplement invraisemblable de certaines affirmations. Elles prospèrent ensuite grâce à une morale rudimentaire qui, comme dans la cour de récréation de l'école primaire où personne ne voulait se retrouver dans le camp des méchants, condamne certains actes, la recherche de profit à travers une activité commerciale, et en sanctifie d'autres, l'impératif absolu de santé publique. Il n'importe pas que celui-ci ait un coût, et qu'il devienne prohibitif à mesure que les rendements décroissent, puisqu'on l'imagine supporté par d'autres. Il n'importe pas non plus qu'il réponde, chaque jour un peu plus, à une logique inaccessible puisque, simplement, étrangère aux conditions de l'existence terrestre, celle de la pureté totale, de l'effet nul, du zéro mort.
Alors, certes, d'un certain point de vue, tout cela n'aboutit qu'à des discussions de comptoir, où l'on disserte de l'air qu'il fait. D'un autre côté, c'est ainsi que se construisent les représentations, ces certitudes subjectives au nom desquelles on agit, à cause desquelles on prend des décisions, et qui vont conduire à accorder aux thèses de certains groupes une audience et une crédibilité qu'elles n'auraient pas autrement si aisément acquises.

En confiant aux hygiénistes le pouvoir de décider de la politique de santé publique, on a choisi une voie : celle de la surenchère permanente, du durcissement des standards dès que ceux-ci sont atteints, du mépris des limites économiques, méprisables par nature, et physiques, que l'on prétend, dans une sorte de résurgence du mythe du progrès infini, pouvoir toujours dépasser. Au nom de l'idéal, on méprise la réalité. Mais celle-ci finit toujours par se venger, et le succès des hygiénistes sera leur tombeau.

condors

, 19:38

"Les écritures comptables sont parfois des manifestes politiques" écrit pertinemment Véronique Le Billon dans Les Échos de ce vendredi. Elles offrent en tout cas à Gérard Mestrallet, PDG de GDF-Suez qui, depuis des mois, hurle dans le désert avec ses complices électriciens européens, l'occasion de régler publiquement ses comptes en mettant son bilan à jour. Celui-ci sort de l'opération allégé de près de 15 milliards d'euros, dont 9 de dépréciations d'actifs essentiellement constitués de centrales thermiques et de stockage de gaz, et 5,8 d'amortissement de sur-valeurs. En procédant ainsi, l'entreprise évalue, et réévalue, les conséquences d'une variable qu'elle ne maîtrise pas mais qui, dans les marchés ordinaires, ne joue pas un rôle aussi déterminant que dans le secteur de l'électricité, la politique publique, celle, en l'espèce, qui prépare l'avenir radieux de la transition énergétique.
On a déjà souvent parlé de cette étrange physique bureaucratique qui considère qu'un peu de volonté et beaucoup de subventions suffisent pour bâtir un système efficace de production d'électricité à partir de sources aléatoires. On s'est plusieurs fois étonné de cette persévérance à mettre en œuvre une politique qui, pour la France en particulier, en l'espèce l'un des pays les plus vertueux au monde, aboutira à une électricité plus chère, fournie de façon moins fiable et dégageant plus de dioxyde de carbone, soit exactement l'inverse des objectifs affichés. L'intervention du président de Suez ajoute une pièce intéressante au dossier, puisqu'elle montre l'ampleur des effets délétères entraînés par ces kilowatts aléatoires et subventionnés et alors même que leur part dans le total de la consommation reste très minoritaire, voire marginal.

Or, le comique de la situation réside en ceci que l'intervention publique n'a pas, pour l'heure, réussi à détruire la stabilité physique de l'approvisionnement électrique, et que l'on peut encore mettre en route sa machine à laver avec l'espoir raisonnable de ne pas tout faire sauter. Mais elle a détruit sa stabilité économique, laquelle se trouve désormais suspendue à ces sources de production aléatoires mais prioritaires ce qui, dans un univers d'entreprises privées, revient à peu près au même : et ci celles-ci sont toujours en mesure de contrôler les variations imprévisibles de l'afflux, ou de l'absence, d'électrons éoliens ou solaires, les variations des prix du kWh qui les accompagnent sont hors de contrôle.

Alors, comment s'adapter ? On connaît déjà un certain nombre de tactiques comme celle qui consiste, outre-Rhin, à compenser les surcoûts de l'aléatoire en produisant à côté le moins cher possible, en l'espèce avec le charbon américain bradé, ou le lignite extrait dans des zones densément peuplées et brûlé sur place dans des centrales proches des mines à ciel ouvert. Et tant pis si, pour ce faire, on doit étendre ces Garzweiler où, pour le bien commun en général et celui de la transition énergétique en particulier, 8 000 villageois allemands sont menacés d'expulsion. Bien moins pittoresques, et biens moins pitoyables, que les indigènes luttant contre Belo Monte et qui bénéficient, eux, de toute la tendre attention des beautiful people hollywoodiens, ces villageois souffrent en effet d'un désavantage compétitif aussi paradoxal qu'irrémédiable puisque, pour les trouver perdus dans la jungle des campagnes de Rhénanie, il suffit, depuis Maastricht, le cœur de l'Europe, de parcourir 50 km. Et puis, Karlsruhe ayant donné son accord, tout se fait dans le plus strict respect du droit.
Gérard Mestrallet illustre, lui, une technique différente, et autrement plus franche que celle des électriciens allemands. Président d'une entreprise capitaliste active sur une secteur bien défini et soumis à une règlementation qui montre à quel point il fait un exécrable lobbyiste, puisqu'il n' a aucun influence sur celle-ci en dépit de ses effets dévastateurs pour son activité, il se contente de régler ses comptes. À court terme, la perte de 9,7 milliards d'euros qu'il enregistre sur l'exercice 2013 vaut comme une moins-value fiscale qui affecte directement l’État et fonctionne, au fond, comme ces pratiques d'autoréduction en usage dans des milieux pourtant fort éloignés de la grande industrie. À long terme, et sur une échelle plus large, la stratégie d'un patron dont les trois quarts du chiffre d'affaires sont réalisés en Europe s'énonce clairement, même si elle ne semble pas facile à appliquer : on continue à investir ailleurs et, ici, on ferme.

Après les pigeons, après les poussins, voici donc que les condors, les plus grandes envergures du bestiaire ornithologique, à leur tour, prennent publiquement position. Ils ont la vertu de leur méprisable perversion, celle de compter, et de compter seulement mais aussi, à la différence de leurs petits cousins bien plus fragiles, celle de pouvoir redéployer leurs ailes sous des cieux plus propices et, donc, de s'abstenir, ou d'aller investir dans des pays prometteurs, quand ces comptes ne sont pas bons et n'ont aucune chance de s'améliorer. Mais tous ont en commun de démontrer chaque jour un peu plus de quelle manière toutes les URSS finissent nécessairement par échouer.

humeur

, 19:16

Pour une fois, l'intérêt de l'article se situe dans ses commentaires, même si la manière dont Éric Mettout, directeur adjoint de la rédaction de l'Express justifie la baisse de la limitation de vitesse sur le périphérique parisien et, plus encore, l'adversaire contre lequel il la justifie, méritent qu'on s'y arrête un moment.
Adoptant la rhétorique de ceux qui affirment n'avoir absolument rien contre, puisque, d'ailleurs, ils en sont, mais malgré tout, le journaliste reproche à la FFMC son opposition systématique à tout ce que l’État produit en matière de sécurité routière, prenant en exemple les effets qu'il juge déjà acquis de cette diminution de 10 km/h de la vitesse autorisée sur le boulevard le plus fréquenté du pays. Alors, certes, on peut légitimer douter que cette mesure ait la moindre influence en matière de sécurité : voie de type autoroutier, sans carrefour et à sens unique, le périphérique connaît déjà, par rapport à son trafic, une accidentalité très faible. De plus, le bilan 2010 de la Préfecture, dernier à comporter ce genre de détail, montrait que les usagers vulnérables, les motocyclistes, y représentaient 85 % des blessés hospitalisés. Diminuer significativement ce dernier facteur en baissant la seule limitation de vitesse imposerait de la porter, par exemple, à 30 km/h.

Mais développer une critique de cet ordre impliquerait de prendre l'article de l'Express pour ce qu'il n'est pas, une analyse rationnelle et argumentée d'une situation précise. Or, en fait, on a affaire ici à un billet d'humeur, ainsi que l'on qualifie les propos de comptoir lorsque leurs auteurs sont payés pour les tenir et, dans le genre, il s'agit d'un assez grand moment. Il adopte ainsi un style aussi familier que révélateur, celui que les gens vraiment cool prennent pour se mettre à la portée d'un public aux capacités intellectuelles limitées, celui, aussi, où se lit la conscience aigüe qu'a son auteur d'une distance sociale aussi évidente qu'irrémédiable. Le style donne le ton, celui de la leçon que les lettrés consentent, quand ils sont de bonne humeur, à administrer aux ignorants. Quant au contenu, il révèle deux éléments tout autant caractéristiques, l'ethnocentrisme, et l'hétéronomie.
Car on le devine assez vite, contrairement à ses affirmations, l'auteur ne parle pas en motard, mais en automobiliste : de son point de vue dominant, il peut donc fustiger ces motards qui ne se plient pas aux obligations imposées aux autres, le contrôle technique en particulier. Journaliste, il suit par ailleurs, quand il parle de sécurité routière, de même que ses confrères et ainsi que Dominique Marchetti l'a montré, la ligne de la plus stricte hétéronomie, reprenant mot à mot les arguments et justifications de la politique publique, sans se permettre la plus mince critique, sans émettre le moindre doute puisque, bien sûr, là comme ailleurs, les politiques qui la fabriquent n'ont d'autre objectif que le bien public.

Mettant ainsi le pied dans un nid de militants plutôt déterminés et souvent fort compétents, à l'image de Marco, qui ne signe pas le droit de réponse de la FFMC, mais que l'on peut reconnaître à son rituel et républicain salut et fraternité, il se trouve vite ramené à son ignorance d'un problème que son attitude méprisante ne suffit pas à masquer. Aussi contre-attaque-t-il en puisant dans le répertoire le plus mécanique, stigmatisant l'argumentaire de la FFMC en lui accolant un gros mot, complotiste. On ne reviendra pas sur cette notion, déjà analysée ailleurs. Mais brandir pour la réfuter la théorie du complot, ce pur artefact journalistique, revient à affirmer que les politiques n'ont pas, comme disent les politistes, d'hidden agenda, ce programme clandestin par lequel ils parviennent, au bout d'un certain nombre d'itérations, à imposer un état de fait qui, brutalement présenté tel quel dès le départ, aurait sans doute suscité de vives réactions dans la population. Et c'est aussi une manière d'affirmer que le journalisme politique ordinaire, avec ses connivences, ses petits secrets partagés, ses révélations planifiées, constitue une activité nécessaire et suffisante à la manifestation de toute la vérité. Or, en l'espèce, la politique restrictive de la municipalité parisienne que la FFMC, en reprenant un de ses termes favoris, qualifie de motophobe, n'a plus rien de secret puisqu'elle s'expose, justifications incluses, dans ce plan de déplacements municipal que le rédacteur de l'Express n'a visiblement pas lu.
Mais l'argument de l'affrontement se situe ailleurs, lorsque Marco récuse le paternalisme de son adversaire, sa façon méprisante de s'adresser à ces excités bas du plafond aux capacités mentales tout juste suffisantes pour leur permettre de manipuler leur poignée de gaz. Sa manière de juger ceux dont il prétend partager le destin, son recours aux pires stéréotypes de la bonne conscience effrayée par les hordes pétaradantes en dit long sur sa conception de son métier, de son rôle, de l'univers social qui est le sien et de son attitude à l'égard de ceux qui n'en font pas partie. La FFMC n'existe pas pour défendre des intérêts corporatistes, mais pour revendiquer que les motards soient traités en adultes, et à égalité de droits avec les autres usagers vulnérables, et manifester contre ces préjugés essentialistes dont le billet du journaliste de l'Express fournit une liste à peu près complète. Alors, Parisiennes et Parisiens, de Rivoli et d'ailleurs, le 1er février, après dix-huit mois d'absence, la FFMC revient dans la rue. Enfin.

foreverpunk

, 19:23

On imagine mal, ou trop bien peut-être, le quotidien, entre grotesques pattes d'eph et immondes vestes afghanes, de la jeunesse disciplinée dans une ville ennuyeuse du milieu des années 1970. Sortir se limitait à assister à un concert à la MJC Magnan, une des pitoyables enclaves de cette culture baba qui fleurissait alors. On y voyait défiler des imitations d'Ange, le groupe français de l'heure, copie des groupes progressistes britanniques, tous mauvais comme des cochons, ennuyeux comme la pluie et sérieux comme des instituteurs de la IIIème République avec, comme le dit si bien Éric Tandy, leur musique de paysans.

Tous ceux qui ont compris ce qui se passait lorsque les Pistols ont débarqué se souviennent de cet instant de libération, de ce moment où, clairement, violemment, avec une totale évidence, la vérité a éclaté. Europunk, à la Cité de la Musique, raconte tout ça, avec le parti pris parfaitement défendable de se limiter à l'Europe, puisqu'il recrée ainsi les conditions d'alors, et échappe à une illusion chronologique qui insisterait sur l'influence d'un mouvement américain bien moins cohérent, et connu des années plus tard.
L'exposition s'articule le long d'une chronologie très détaillée, où l'on apprend, par exemple, que le Stephan Eicher d'avant Grauzone a enregistré ses premiers morceaux sur le matériel abandonné par un groupe punk après une descente de police dans la salle où il travaillait comme serveur. Avec la chronologie, l'exposition fournit l'occasion de voir des séquences vidéo telles la fameuse apparition des Olivensteins sur FR3 Normandie qui, délicate attention, sont présentées sur des moniteurs à tube cathodique, parfois, d'époque. Et son autre parti pris consiste à montrer à quel point, tellement mieux que de la musique, le punk, c'est de l'art. Les principaux contributeurs à cette esthétique, Malcolm McLaren, Vivienne Westwood et Jamie Reid ou bien les membres de Bazooka ont chacun droit à leur enclave. Et l'exposition prend fin quand arrive le temps de grandir, et de passer aux choses plus sombres.

À voir ces affiches, ces fanzines, ces tracts, ou les pages de Libération occupées par Bazooka, l'impression qui domine est celle d'un total dénuement. L'indépendance, l’agressivité, la provocation trouvent ici une logique contrepartie. Puisqu'on ne saurait être à la fois dehors et dedans, il faut se débrouiller seul, s'autofinancer, et survivre dans un réseau largement souterrain avec une esthétique qui, à l'époque du disco décadent et du reggae triomphant, n'attire pas des foules dont on n'a, au demeurant, que faire. Rébellion juvénile, explosion qui tirait sa vitalité de son urgence et de son évidence, le punk ne pouvait durer longtemps, et ceux qui, peu nombreux, firent ensuite carrière bâtirent celle-ci sur les cendres de leurs premiers groupes, presque tous disparus après deux ou trois albums. Clore aussi rapidement l'histoire, n'en laisser que des souvenirs de jeunesse et des témoignages d'un instant, au fond, ça n'est pas plus mal.
Malheureusement, même un dimanche matin à 10 heures, il y a un monde fou. Et on remarque une nette tendance à venir en famille, montrer aux enfants déjà grands à quoi maman s'occupait quand elle avait leur âge, ce qui n'est pas forcément une bonne idée puisque, visiblement, le blondinet s'emmerde. Reste un dernier point : 9 euros l'entrée, j'en connais qui trouveront ça cher et pas du tout punk ; ils n'auront pas vraiment tort. Il fallait bien que la culture légitime se venge, quelque part.

µg

, 19:05

L'intérêt politique des politiques publiques tient à la façon dont le caractère supposé rationnel des policies, chargées de résoudre un problème public et appuyées sur des données objectivables, disparaît aujourd'hui totalement sous le masque des politics, lorsque les élus et leurs agendas, le gouvernement et sa haute fonction publique réduisent ces questions à l'état d'auxiliaires électoraux. Née avec l'écologie gouvernementale de gauche, la politique de l'air compte au nombre des plus viciées par cette composante parasite. À ce titre, elle mérite d'être analysée à la lumière d'un document récent et remarquablement instructif malgré sa brièveté, qui offre le bonus appréciable d'une assez saignante comparaison européenne.

Ce récapitulatif des données relatives à la qualité de l'air en Europe pour l'année 2011, que le ministère chargé de la question a récemment publié, a comme première propriété que son contenu factuel dément très largement et la présentation alarmiste qui en est faite, et les commentaires qui l'accompagnent. À deux exceptions près, la situation française se montre en effet tout à fait satisfaisante. Car si l'ozone pose parfois problème, surtout autour de Marseille et de Lyon, les seuils horaires en matière d'oxydes d'azote ne sont dépassés que dans 2 % des cas, tandis que le dioxyde de souffre, le monoxyde de carbone et le benzène ont, simplement, disparu. Rien de déshonorant ne ressort par ailleurs des comparaisons internationales puisque, tous polluants confondus, les dépassements de seuils concernent moins de 5 % des points de mesure, au même niveau que l'Allemagne, ou la Suède.
Ne reste donc en lice que le principal accusé et bouc émissaire routinier, les particules. Pourtant, même là, on cherche, sinon le problème, du moins le scandale, en vain. Si 20 % des stations françaises observent des dépassements du seuil journalier d'émissions de particules 10 µm, ce résultat reste un des meilleurs en Europe, n'étant guère surpassé qu'au Royaume-Uni, en Espagne, aux Pays-Bas et au Danemark : sans doute, pour partie, ce qui se perd sur le diesel se regagne sur le charbon. Les amateurs de corrélations hasardeuses s'empresseront de remarquer que ces pays sont aussi les champions de l'éolien ; les esprits plus lucides se contenteront de noter que ces deux faits on une origine commune, le régime des vents.
Là se trouve un premier écueil, classique, de l'uniformisation européenne : le principal facteur explicatif de la pollution de l'air dans la vieille Europe ne relève plus aujourd'hui de l'activité humaine, de la préférence pour le charbon ou le diesel, mais de la situation géographique et de l'exposition aux vents dominants d'ouest. L'Espagne, de ce seul fait, se place ainsi bien mieux qu'une Italie qui concentre les malheurs dans la vallée du Pô. Mais pour faire disparaître cette inégalité, on n'a jamais trouvé d'autre moyen que de l'ignorer.

Comment expliquer, alors, une telle dissonance entre une situation qui semble plutôt bonne et ne cesse de s'améliorer, et les rapports cataclysmiques qui s’accumulent, promettant les pires sanctions à une France négligente et empoisonnée par son maudit diesel ? Le rôle des propriétaires du problème, l'OMS, les autorités sanitaires en général qui ne cessent, de leur propre autorité, de réviser les seuils à la baisse tout en désignant de nouveaux coupables ne doit pas être sous-estimé. Mais l'explication principale réside plutôt dans la soumission du système statistique à l'agenda politique : comme d'habitude, le diable se glisse dans les détails, même s'ils figurent ici sur la première page. Pour qu'un pays atteigne un seuil critique sur un polluant donné, il suffit en effet d'une seule mesure, dans une seule station de contrôle. En France, en 2011, pour les oxydes d'azotes, celles-ci étaient au nombre de 418, ce qui permet d'apprécier la robustesse statistique d'un raisonnement qui considère le verre comme plein alors qu'il n'est rempli qu'à 3 %. Et les problèmes méthodologiques, typiques de l'instrumentalisation statistique, donc politique, d'un réseau de mesures qui n'a absolument pas été conçu pour ça, et ignore notamment les critères de représentativité des populations surveillées, ne s'arrêtent pas là.
Il suffit par exemple de se rendre chez Airparif pour constater que, à Paris, les deux stations les plus déviantes sont implantées sur le périphérique, porte d'Auteuil et porte Dorée. À la lisière du trafic elle ne mesurent donc pas les particules dans l'air que respirent les parisiennes et les parisiens, mais bien dans celui des seuls usagers du boulevard. Les plus exposés sans doute, mais qui ne le sont que pour des durées plus ou moins brèves. Pollueurs en majorité, ils ne souffrent par ailleurs que des conséquences des choix qu'ils opèrent pour se déplacer : pour une fois, les externalités leur retombent dessus.

Les victimes, en d'autres termes, ceux qui se déplacent sans émettre de particules, appartiennent à une catégorie qui n'a jamais réussi à retenir l'attention des autorités de la capitale, les utilisateurs de deux-roues motorisés. Ailleurs, à Madrid, malgré de rudes conditions atmosphériques estivales qui expliquent les pics d'ozone en juin et juillet, la bonne qualité de l'air dépend aussi d'une politique ouvertement favorable aux deux-roues motorisés, et qui ignore la préférence pour le diesel.
La France n'ayant pas suivi le même chemin, Paris ayant de longue date récusé la solution madrilène, le politique en est réduit à son mode d'action favori, les faux-semblants. Après l'épisode mort-né des ZAPA, ces zones interdites aux véhicules individuels passé un certain âge, après la réduction de 10 km/h de la vitesse maximale espérée sur le périphérique, voilà donc la pantalonnade de la circulation alternée, prototype de l'annonce médiatique seulement destinée à faire taire les clameurs, ici, mais aussi à Bruxelles, en répondant à la situation exceptionnelle de ces six jours d'alerte hivernale par une décision inapplicable et dont ceux qui la présentent espèrent bien, ce que les données confirment, qu'elle n'aura jamais à être appliquée. Car malgré tout, les chiffres sont têtus, et Airparif les diffuse : en 2013, la seule alerte recoupe les six jours de cette anomalie hivernale. En cumulant les seuils d'information du public et d'alerte, on arrive à 36 journées à problèmes : une pour les oxydes d'azote, deux pour l'ozone, et 33 pour les particules.

patience

, 19:48

Quand on construit des centrales électronucléaires, il faut avoir une longue patience, prévoir un abri contre les tempêtes, et savoir attendre que le vent tourne. Ainsi vont les choses chez Areva où, après les quatre Atmea turcs, après les deux EPR d'Hinkley Point, le troisième contrat de l'année montre que les temps changent, même si ce nouveau succès se révèle un brin paradoxal. Il s'agit en effet d'apporter sa contribution à la mise en service d'Angra 3, réacteur brésilien dont la construction a repris en 2010 après un fort long sommeil, puisque les travaux entamés en 1984 furent interrompus deux ans plus tard. D'origine Siemens, les éléments du réacteur déjà livrés attendaient patiemment sur place de servir à quelque chose ; l'allemand ayant, comme on le sait, renoncé à l'atome, il revient à son partenaire, Areva, de terminer le travail et de rajouter ce qui manque, en particulier le système de contrôle d'un réacteur qui revient de bien loin.

Car si l'arrêt de sa construction, due en premier lieu à des soucis de financement, dura si longtemps, c'est parce qu'Angra 3 a été victime des conséquences de l'incident de Goiânia. On a déjà brièvement raconté l'histoire, telle que la rapporte l'IAEA : le 13 septembre 1987 à Goiânia, la capitale du Goiás, état du centre du Brésil, deux ferrailleurs, à la recherche de métaux dans une clinique abandonnée, démontent un appareil de radiothérapie, récupèrent sa source, l'ouvrent. Intrigué par la luminescence bleutée que dégagent les paillettes de césium 137, l'un d'entre eux la ramène chez lui. Enfants, famille, amis s'amusent de cette poudre, qui offre des perspectives aussi inédites que spectaculaires en matière d'ornements corporels. Quelques jours plus tard, la maladie des rayons commence à frapper, et les autorités prennent l'affaire en charge : quatre morts, une vingtaine d'hospitalisations, des amputations, quarante maisons contaminées.
Mais le rapport de l'IAEA ne dit rien des conséquences sociales et politiques de ce qui reste à ce jour le plus grave accident impliquant la radiothérapie, accident classé au niveau 5 de l’échelle INES : il faut pour cela se référer à l'article que Roger et Jeanne Kasperson ont publié en 1996 dans les Annales de l'Académie américaine de sciences politiques. Brièvement relaté dans la presse locale, l'incident aurait pu en rester là. Mais il poursuivit son chemin jusqu'à São Paulo, où l'on prit conscience de son potentiel considérable : le 1er octobre, une chaîne de télévision y consacre une émission à sensation. Immédiatement, disent les auteurs, Goiânia est envahie par une armée de journalistes et de cameramen, alors que les hebdomadaires américains répandent la nouvelle : Time parle de "paillettes mortelles" tandis que Newsweek, bien plus couleur locale, titre sur un "carnaval de poison étincelant". En deux semaines, le prix des produits agricoles du Goiás, un état à la superficie un peu supérieure à celle de l'Italie, est divisé par deux, les hôtels sont désertés, des pilotes refusent de faire décoller leur avion lorsque des habitants de l'état figurent parmi les passagers, des pierres sont lancées sur des voitures immatriculées dans le Goiás. Les conséquences politiques, aux effets de plus long terme, viendront plus tard, avec la mise en accusation du nucléaire, le démantèlement proposé de la commission nationale de l'énergie nucléaire et la construction d'une opinion publique hostile à l'utilisation de l'atome, facteurs qui contribuent à expliquer pourquoi Angra 3 a été enterré, et pour longtemps. Et tout ça dans le cadre d'un usage thérapeutique de l'atome, tout ça à cause d'une unique capsule de césium à peu près grosse comme le poing.

Pour un public ordinaire, l'atome et ses dangers restent totalement à l'écart de toute appréciation rationnelle, et les valeureux mais pauvres efforts de vulgarisation des autorités politiques et scientifiques n'y changeront rien. La peur qu'inspire le nucléaire, cette technique humaine capable de dévaster la terre presque aussi bien qu'un impact de météorite ou un sursaut gamma, rejoint de très profondes angoisses eschatologiques et occupe ainsi la fonction d'un invariant anthropologique, tout en disposant d'une pertinence qui fait aujourd'hui défaut aux diverses incarnations des châtiments divins, famines ou épidémies. L'atome devient ainsi le vecteur idéal des marchands de peur, animateurs de ce monde distordu où la moindre dépêche de la province de Fukushima gagne une diffusion mondiale, selon un processus sans doute comparable à ce qui s'est autrefois passé à Goiânia. Mais, en devenant ainsi un combustible du flux des nouvelles quotidiennes, il perd sa singularité : il entre alors dans le grand fourre-tout de cette sorte de savoir universel où s'alimente le sens commun, pour lequel la répétition tient lieu de preuve.
Ce n'est pas spécialement neuf après tout, et la métaphore du nuage de Tchernobyl, passée dans le langage courant, témoigne aussi de cette connaissance qui se croit savante alors qu'elle n'est que futile. Or, ce savoir a comme propriété essentielle que, du fait de sa banalité même, plus personne n'y prête attention : devenu l'aliment des conversations de bistrot, y compris celles qui se tiennent sur les plateaux de télévision, il y perd sa capacité d'effroi, comme le montrent les échecs répétés des tentatives de mobilisation populaire contre l’électronucléaire. Et puisque ce sujet qui hante les entrepreneurs de morale n'intéresse pas les foules, ou, du moins, les intéresse autrement moins que le montant de leur facture d'électricité, il suffit de laisser le temps faire son œuvre, et apaiser les craintes. À en juger par le carnet de commandes d'Areva, et sans doute plus encore par celui de ses concurrents, la période de pénitence a désormais pris fin. Encore faudrait-il veiller à ne pas la réactiver, et se décider enfin à investir pour renouveler un parc national vieillissant, et dont on prend sans doute de plus en plus de risques à prolonger l'existence bien au-delà des plans initiaux.

cartoons

, 19:41

Quand l'évolution technologique, incontrôlable et irrépressible, a brisé une très vieille barrière, celle du spectre des fréquences hertziennes qui à la fois limitait drastiquement la quantité de canaux de télévision et rendait leur régulation publique inévitable, le pouvoir politique a perdu la meilleure justification à cette politique malthusienne qui lui a toujours permis d'entraver efficacement le développement de la télévision en France. En inventant la TNT pour meubler les fréquences libérées par la technique, les autorités ont eu l'occasion d'endosser un beau rôle à bon compte, celui de l'élargissement d'une offre essentiellement caractérisée par son uniformité. La suite de l'histoire a montré qu'elles ne prenaient ainsi guère de risque puisque, très vite, l'habituelle concentration capitaliste a permis de consolider la puissance des acteurs dominants. La TNT s'est ainsi transformée en marché secondaire pour les grands groupes multimedia, celui où ils testent des nouveautés, rentabilisent leur catalogue, et placent les inédits qui, faute par exemple d'une sortie cinématographique, doivent se contenter de diffuseurs de second rang.
À ce titre, la segmentation des longs métrages d'animation, ce genre autrefois violemment partagé entre productions Disney et produits d'artisans mais qui, lui aussi, a connu une révolution technologique avec l'arrivée des ordinateurs et la multiplication des studios et des films, fournit une image pertinente de la fonction de chaque acteur. Ainsi les grosses machines, Shrek, Toy Story, nourrissent la séance familiale du dimanche soir sur les vieilles chaînes, tandis qu'Arte s'est réservé le monopole de la diffusion d'Hayao Miyazaki. Mais l'accroissement de l'offre laisse sur les étagères une quantité significative de longs métrages, lesquels vont principalement se retrouver sur Gulli, cette filiale de Lagardère dont on ne doit pas sous-estimer l'intérêt, bien qu'elle soit destinée à un très jeune public et que son site web fasse tout spécialement mal aux yeux.

Gulli, ces temps-ci, diffuse Chasseurs de dragons, long-métrage français produit par Futurikon et dérivé d'une série télévisée, qui constitue un objet d'étude tout à fait pertinent, et plus encore si, cédant à une propension maladive, on le compare à un autre inédit de Gulli, Flushed Away. Certes, compte tenu de la disproportion de leurs budgets, une telle façon de raisonner se montre particulièrement injuste. Car dans Chasseurs de dragons, le souci d'économie perce sans cesse, dans le nombre très réduit de personnages, puisque les trois héros ne se trouvent guère confrontés qu'à une dizaine de compagnons et d'antagonistes, dans les espaces indéfinis d'une histoire linéaire, occasion de toujours réutiliser les mêmes textures, mais aussi, paradoxalement, dans la vigueur de ces mouvements de caméra désormais devenus virtuels. Car, avec cette nouvelle technique, un signal a disparu, celui de la pauvreté de l'illusion de mouvement qui dépend désormais d'une puissance de calcul abondamment disponible, et pas du travail de ces petites mains chargées de faire bouger des trucs douze fois par seconde. Grand uniformisateur, l'ordinateur, là aussi, met pauvres et riches à égalité.
Pourtant, quelque chose de très accessible manque à Chasseurs de dragons, les idées. Avec son scénario qui tient en un paragraphe, avec ses personnages stéréotypés, la petite fille fragile et rebelle, le géant au cœur sensible, le petit arnaqueur finalement pas si mauvais, et son unique et bien modeste idée de scénario, la façon dont succombe le boss de fin de niveau, il fait preuve d'une pauvreté que la modestie de ses financements ne saurait à elle seule justifier, quand bien même une plus grande richesse, d'ambiance ou de personnages, a elle aussi son coût.

Dix fois plus onéreux Flushed Away, coproduction entre le britannique Aardmann qui abandonne pour l'occasion cette technique de la pâte à modeler qui a fait sa réputation et l'américain DreamWorks, producteur de Shrek, ne relève assurément pas de la même catégorie, mais dépend d'autres choix, et prend ce que le français ignore, un risque. En abandonnant le fait-maison, les gens d'Aardmann n'ont renoncé ni à leur esthétique, ni à leur inventivité, ni même à cette métaphore sociale qui aborde parfois des rivages douteux, comme lorsque, en bons britanniques défenseurs des animaux, les auteurs de Chicken Run tracent un inacceptable parallèle entre élevage industriel et camps de concentration nazis. Flushed Away, qui met en scène un rat des beaux quartiers, animal domestique brutalement expulsé de sa cage dorée pour se retrouver dans les égouts, forcé de rejoindre une société souterraine de rongeurs fort bien organisée, et de composer avec elle pour tenter de retrouver son paradis bourgeois, tisse la même trame anthropomorphique, et déborde d'inventions, d'inattendu, et de plaisirs convenus, comme avec l'entrée en scène du méchant, une grenouille forcément, avec son accent inimitable, française.
L'animation, ce royaume des gens qui inventent, chacun dans son petit studio bricolé, des mondes entiers avec rien, des ombres, des épingles, des bouts de carton découpés, a connu avec l'arrivée de l'informatique une révolution qui unifie les procédés, lisse les apparences, mais ne modifie en rien les contenus, et leur nécessité. Flushed Away, évidemment, coûte cher et oblige à faire un pari, perdu en l'occurrence puisque le film n'a pu être rentabilisé par sa sortie en salles. Chasseurs de dragons, à l'opposé, existe par la seule vertu de son financement public, direct avec des véhicules d'investissement appropriés, indirect grâce aux obligations de production des chaînes. Profitant, comme tant d'autres, d'un confortable abri public, et plutôt que de prendre un risque, il va se contenter d'ajuster ses modestes ambitions à la hauteur de son petit budget, montrant une fois de plus à quel point l’État omniprésent, sans même en avoir l'intention, va déterminer les choix des acteurs les plus divers, les plus modestes, les plus éloignés de ses préoccupations, ceux qu'on imagine à tort les moins dépendants de lui.

conscience

, 19:19

A lui seul, le départ d'Hervé Kempf ne constitue sans doute pas une raison suffisante pour recommencer à acheter Le Monde. La perspective d'être débarrassé de ses ineptes et obsessionnels billets du samedi, jour du supplément télé, ne modifie en effet qu'à la marge les termes d'une transaction qui s'exprime de la façon la plus simple : pourquoi donc acheter un quotidien qui se lit en un quart d'heure là où Les Échos, qui ne coûtent pourtant que 10 centimes de plus, réclament trois fois plus de temps ? Mais le débat qui naît à cette occasion, opposant le chroniqueur à sa hiérarchie et qui met au jour deux positions irréconciliables, éclaire de façon fugitive un paysage souterrain, bien éloigné de l'écologie telle qu'on la pratique dans les ministères et au sein du parti propriétaire historique du problème, et qui mérite que l'on s'y attarde.

Tout est dit, en fait, dans la façon dont le démissionnaire relate les causes de son départ, en invoquant une question sur laquelle on s'est toujours bien gardé d'avoir le moindre avis, la construction d'un nouvel aéroport dans la périphérie de Nantes. À l'inverse, son parti-pris ne peut trouver de meilleure illustration que cette photo de l'ordre noir de la République, très soigneusement cadrée afin de mettre en valeur la menace silencieuse des casques et des armures, prise dans un violent contre-jour qui accentue son effet dramatique et laisse difficilement deviner ces bandes jaunes qui signalent une compagnie de CRS. Comme toujours, face à la force symbolique de cette image, il n'est guère possible de répondre autrement qu'en en présentant d'autres, qui, tout en jouant bien mieux leur rôle d’illustration, n'ont aucune chance de passer à la télévision. Tout est dit, aussi, dans cet aveu, où il annonce sa décision de se rendre, de sa propre initiative et sans mandat de sa hiérarchie, sur un terrain où se joue, écrit-il, "un moment important de l’histoire du mouvement écologique."

Un monde alternatif d'un genre relativement nouveau a vu le jour lorsque les combattants de mai 1968, dans leur immense majorité, sont retournés à leurs études. Ceux qui ont persisté ont connu des fortunes diverses, duré plus ou moins longtemps, et finalement rallié tel parti politique traditionnel où ils ont souvent connu de très honorables et confortables carrières. D'autres ont créé leur propre parti, aujourd'hui connu sous l'étiquette Europe Écologie / Les Verts, et ont, eux aussi, de manière un peu plus confuse, fait carrière. Mais, sur les marges du parti officiel, il en reste d'autres. Libertaires, luddites, malthusiens, anticapitalistes, perpétuateurs et propagateurs des plus assommants discours soixante-huitards, ils s'appuient sur un prêt-à-penser, au sens le plus littéral du terme, que certains, tel cet auteur d'un blog qui se fixait comme ambition de faire un meilleur Monde lequel, par ailleurs, l'héberge, mettent à la portée de tous, et qui comprend des pensées aussi stupéfiantes que celle d'un Alain Gras. Dispersés et très peu nombreux, on les rencontre surtout dans les grandes villes universitaires, où ils s'agglomèrent dans telle association, tandis qu'ils communiquent grâce à un réseau de journaux en ligne qui, comme n'importe quelle brochure de pasteur évangéliste, a l'ambition de proclamer à un monde qui ne l'attend pas forcément une vérité secrète, unique, et bouleversante.
C'est sans doute là que la rationalité se doit d'affronter un de ses défis les plus redoutables : comment peut-elle expliquer ce séminaire de doctorants, tenu dans un labo rattaché au CNRS et dont les organisateurs, un temps, par méfiance de l'informatique, préféraient s'échanger des documents par voie postale ? Comment peut-on à la fois préparer les diplômes intellectuellement les plus exigeants, voire déjà disposer d'un poste universitaire, et développer cette capacité d'aveuglement qui fait rejeter toute source d'information légitime, au non de la manière dont cette légitimité a été acquise, pour lui préférer des supports militants, au contenu, par définition, systématiquement biaisé ? Il est sûr, en tous cas que, loin de n'être qu'un militant écologiste banal, Hervé Kempf appartient bel et bien à cet univers-là lui qui, sur le terrain de l'aéroport, essaye, comme ceux qui l'entourent, de ressusciter les mobilisations massives des années 1970, avec cent fois moins de participants, lui qui adhère sans recul à leur volonté de combattre, par la force, le monopole de la violence légitime, et de créer un des ces espaces fictifs, illustrés par tel squat dont la légende dépasse toujours infiniment la réalité, et qui vaut comme preuve suffisante de la viabilité de leur conception d'un monde autre.

Les écrits du chroniqueur, au profit desquels il détourne le malheureux Thorstein Veblen qui n'est plus en mesure de se défendre depuis bien longtemps, confirment si besoin en était ce que cet engagement peu avoir de radical, d'absolu et, donc, d'intolérant. On ne se trouve pas ici dans un militantisme politique, syndical ou associatif habituel, ni dans une croyance religieuse ordinaire qui, l'un comme l'autre, font rarement obstacle à une analyse relativement objective d'une situation quelconque, le genre de chose, en somme, qu'on exige d'un scientifique, et qu'on espère d'un journaliste. Le militant moral, lui, parce qu'il se dévoue pour une cause vitale et absolue, ne saurait voir sa conviction entravée par de tels scrupules. Reste à comprendre comment un individu aussi partisan a pu, si longtemps, être associé à un quotidien généraliste que d'aucuns, amateurs d'insultes répétées, qualifient de "productiviste socio-libéral". Son départ, qui le voit, comme d'autres avant lui, tenter l'aventure de la presse web, a aussi valeur de signal. Alors que l'avenir vert vire au cauchemar, et que la politique énergétique supposée traiter le problème environnemental le plus urgent, le réchauffement climatique, montre, sans surprise, qu'elle ne fait que l'aggraver, il ajoute en effet un minuscule indice à ce mouvement de désaffection naissant à l’égard des thèses écologistes que l'on commence à percevoir, et qui laisse entrevoir, une fois de plus, pour ses partisans les plus déterminés, une longue traversée de leur cher désert.

marketing

, 19:44

Existe-t-il situation plus tragique que d'arriver sur son lieu de villégiature pour découvrir que l'âge et les vibrations ont eu raison de son vieux portable, et qui plus est un quinze août, lorsque les camions chargés de livrer un remplaçant commandé dans l'urgence sont condamnés à un repos forcé ? Face à une telle extrémité, il convient d'abord de garder son calme, et de résister à l'attrait empoisonné de la grande surface du coin, pour continuer à faire confiance à ses fournisseurs habituels, quand bien même leur marchandise arriverait un peu plus tard. En consultant les catalogues avec comme seul critère impératif un PC avec écran de 13", un coup d’œil rapide donne l'impression d'un vaste choix. Mais l'offre semble brutalement segmentée, et très déséquilibrée. L'éventail des prix, qui s'étend de 500 à plus de 1500 euros, au premier abord, n'étonne guère, mais leur répartition surprend : ici, sur dix-huit ordinateurs, treize coûtent mille euros et plus, là, dans ce qui est disponible, on en a deux autour de 500 euros, quatre entre 700 et 800, et vingt-cinq à partir de mille euros.
On a donc pris le moins cher, qui fera l'affaire le temps qu'il durera ; il arrive promptement, et avec Windows 8. Soit. On lance la machine, on accède à une procédure d'accueil d’apparence classique, où l'on doit donner quelques informations habituelles. Certes, le bidule tient absolument à vous doter d'un compte Microsoft, quitte pour cela à parasiter une adresse électronique existante, mais on passe outre. Comme on a déjà préparé son Linux sur une clé USB et que l'on sait comment faire, on profite du premier redémarrage pour désactiver secure boot ; un geste innocent, des conséquences incalculables. Car, sans la moindre mise en garde, on entre alors dans ce cercle de l'enfer propre à Microsoft, et qui s'intitule réparation automatique. Les pécheurs endurcis savent qu'arrivés là, il leur faut abandonner toute espérance ; seuls les novices tenteront leur chance, en vain. Après quelques opérations qui paraîtront mystérieuses même à un kabbaliste, une alternative est proposée : renoncer, et arrêter sa machine soit, en d'autre termes, la convertir en objet décoratif à poser sur une commode, ou passer une porte que franchiront les masochistes, les suicidaires et les héros, pour affronter directement la bête, et finir vaincu après une sombre lutte. Tout cela, en fait, relève de la magie noire : on en voudra pour preuve les bribes de documentation qui accompagnent le système, et évoquent des "charms" ou énoncent des formules secrètes, telles "the edge is key for touch", la frontière est la clé du toucher, ou bien cette notice écrite dans toutes les langues connues de la mondialisation et qui résume cette procédure de restauration dont on a vu qu'elle ne servait qu'à entretenir l'illusion. Puisqu'on n'a pas de temps à perdre avec ces sottises, on choisit la solution d'Alexandre : on efface tout, on installe un brave Linux - Mint, pour changer - et, en une heure à peine, on sort des ténèbres pour fêter son retour parmi les vivants. Reste à trouver un moyen de se faire rembourser un système que l'on ne peut de toute façon pas réinstaller, puisqu'il est livré sur un dvd, tandis que la machine n'a pas de lecteur.

Il fut un temps où le client était roi, et où les gros bataillons des équipes marketing, avides d'études, de panels, de tests, s'acharnaient par tous les moyens à le satisfaire, tandis que revenait aux publicitaires la lourde tâche de le convaincre de son besoin impérieux d'un moteur à cinq soupapes par cylindre et d'une fourche équipée d'un dispositif anti-plongée. Ainsi fonctionnait la traditionnelle économie des biens manufacturés, animée par cette concurrence grâce à laquelle on arrivait assez facilement à trouver ce dont on avait précisément besoin. Le numérique a démoli tout cela, en premier lieu parce qu'il a entraîné un bouleversement permanent, et un mode particulier de redistribution périodique des cartes qui avantage systématiquement ceux qui ont eu la chance de tirer des atouts tout en ayant su comment les conserver. La segmentation de cet univers né, pour le grand public, dans les années 1980 mais bâti sur des fondations bien plus anciennes s'est progressivement développée, et son fractionnement s'aggrave avec l'écart croissant entre un très petit nombre d'acteurs, Intel, Microsoft, Apple, demain peut-être Samsung qui, parce qu'ils disposent d'un monopole du composant, du système, ou de la frime, captent l'essentiel de la rentabilité du secteur, et tous les autres. Le PC, cette machine de besogneux près de ses sous dédaigneux de l'esthétique, a perdu la partie, et les vieux HP, IBM et Dell avec lui. Si on ne trouve plus de portables 13" à moins de 1000 euros, c'est parce qu'aucun fabricant ne se risque à faire autre chose que de copier servilement les visions du leader charismatique, Apple et ses MacBooks dont les prix s'étagent entre 1000 et 2500 euros. Et ces concurrents sans idées se risqueront d'autant moins qu'Intel, avec ses ultrabooks, s'aligne lui aussi sur la stratégie du gourou : que le client se débrouille avec ces produits tous identiques, avec leur profil tellement mince qu'il n'est plus question d'y glisser un lecteur optique, et leur armada de diodes toutes, obligatoirement, blanches. Qu'il se débrouille aussi avec cet écran tactile et ce système d'exploitation qui obéit au doigt, puisque tout le monde sait que s'il a acheté un clavier avec, c'est uniquement pour permettre à la machine de reposer en position stable.
En même temps que l'uniformisation de l'offre, mais sans qu'il soit utile de postuler l'existence d'un lien, s'est développée une uniformisation, et une centralisation, des contraintes : la croissance des réseaux a permis de déporter les droits d'abord, les contenus ensuite, des ordinateurs où ceux-ci étaient à la discrétion de leurs créateurs vers des serveurs où ils se trouvent désormais à la disposition de ceux qui ont pris grand soin de ne vous vendre qu'un droit d'usage, provisoire et amendable, de la machine que vous avez achetée. Et avec le secure boot, qui offre au renard une tanière en plein cœur du poulailler, la frontière entre matériel et système disparaît puisque celui-ci permet à Microsoft de prendre le contrôle d'un ordinateur dès le début de son démarrage, et que Windows, en invité indélicat, s'impose désormais dans la phase de boot. Bien sûr, pour l'heure, on peut le désactiver, et installer un système libre. Mais en agissant ainsi, on rejoint le monde des déviants qui optent pour la liberté et refusent la sécurité passive à laquelle se doit d'adhérer sans discussion ni discernement tout bon citoyen. Combien de temps faudra-t-il encore pour qu'un tel comportement devienne, au même titre que le fameux défaut de sécurisation de son accès Internet, pénalement répréhensible ?

soumises

, 19:25

Existe-t-il situation plus tragique que d'arriver sur son lieu de villégiature pour découvrir que l'âge et les vibrations ont eu raison de son vieux portable, et qui plus est un quinze août, lorsque les camions chargés de livrer un remplaçant commandé dans l'urgence sont condamnés à un repos forcé ? Du coup, on doit assumer un léger retard dans ses publications, et traiter d'un sujet provisoirement sorti de l'actualité, les réactions à ce document de travail du Haut Conseil à l'Intégration dont Le Monde, maître de l'euphémisme, prétend s'être procuré une copie. On trouve là l'occasion d'une petite étude de cas qui permettra de voir d'un peu plus près le rôle cardinal que joue la presse dans cette fameuse construction sociale de la réalité sociale, occasion à laquelle il serait bien dommage de renoncer. Mais pour commencer, à revers de la chronologie, on va s'intéresser à la manière dont deux universitaires, concernés en tant que tels par ces histoires, Jean No et David Monniaux, on traité la question, démontrant par là-même combien ils souffrent du handicap rédhibitoire de ne pas être sociologues.

L'un comme l'autre réagissent en fonction de leur situation professionnelle ; tout deux reprennent à leur compte le raisonnement typique de la lâcheté socialo-jospinienne sur le mode duquel cette question a toujours été traitée en France, et qui transforme ce voile, signe de soumission, en affirmation de liberté religieuse, tout en l'adaptant aux propriétés d'une université qui s'adresse à des adultes venant du monde entier, et qui se doit donc de les accueillir tels quels. Seul Jean-No se risque sur le terrain d'une bien maigre explication sociale : pour des dominés, descendants d'anciens colonisés à la culture par définition très éloignée de la tradition française, l'exhibition de leur religiosité constitue une façon d'inverser les stigmates qui les frappent. Il suffit pourtant de traîner un peu dans les couloirs d'une université que l'on connaît bien, puisqu'on fréquente la même, pour constater que les individus concernés a priori, les jeunes filles que l'on peut supposer nées de parents musulmans, dans leur écrasante majorité, se passent très bien d'une telle affirmation. Fort probablement, elles viennent à l'université, entre autres, pour échapper au destin de bonne-épouse-bonne-mère-craignant-dieu auquel certains seraient ravis de les réduire, et n'ont donc nul besoin de cette confirmation visible d'un statut qu'elles récusent.
Mais surtout, leur analyse qui reste pure spéculation, puisqu'elle ne fait que décrire leur réaction à une contrainte pour l'heure fictive, néglige totalement l'enchaînement des faits, et fait comme si le HCI avait proposé au gouvernement d'interdire aux étudiantes voilées l'accès à l'université. Bien sûr, telle est bien la manière dont les titres de la presse présentent cette question ; mais on voit mal comment se contenter d'une telle approche, puisqu'elle suppose que les membres du Conseil, grands spécialistes de la marche sur des œufs, ignorent tout de la technique pour faire les omelettes.

Il font donc aller un peu au-delà des titres pour comprendre ce qui a pu se passer. Inutile de parcourir le site du HCI, puisque le document à l'origine du scandale, n'étant pas public, ne s'y trouve pas. On se contentera donc des articles du Monde ou du Figaro, en lisant un peu plus que le premier paragraphe. On notera au passage que le Monde ne conçoit de musulmanes que voilées, ce qui constitue un magnifique exemple d'authentique islamophobie, avant de se rendre vite compte du véritable objectif du HCI. Le Conseil réagit en effet à l'activisme d'entrepreneurs de morale dont il a eu connaissance, comme celui dont Catherine Kintzler donne quelques exemples, activisme par lequel des groupe de nature diverse, mais dont les croyances s'opposent frontalement au rationalisme universitaire, groupes très spécifiques et aux bien maigres effectifs, cherchent à imposer à l'ensemble de la société, et à l'université d'abord, une exception qui leur donnerait le droit ne se conformer qu'à leurs propres règles, et pas à celles qui régissent la communauté des citoyens.
Si leurs objectifs et leurs répertoires d'action sont similaires, ces groupes restent fort divers, et n'entrent pas tous dans le champ couvert par le Conseil. Tel est le cas, par exemple, de la stratégie de domination de moins en moins cachée de l'envahissante secte des végétariens : celle-ci cherche d'abord à faire prendre en compte ses désirs particuliers par la collectivité, et aux frais de celle-ci, avant de promouvoir son mode de vie grâce aux canaux habituels de la pensée alternative, au hasard, Arte, puis de franchir le pas d'une première contrainte dans un domaine dépendant de l'action publique. Il ne lui restera alors plus qu'à étendre l'expérience, et à la transformer en prescription, avant, pour finir, de réécrire la préhistoire en affirmant que l'homme n'a jamais été carnivore.

Comme toujours, le véritable intérêt de l'affaire est ailleurs. Celle-ci montre d'abord combien les vieilles manœuvres hypocrites de la presse, elle qui commence par dévoiler le contenu d'un document en passant sous silence le fait qu'elle devient ainsi le relais servile des intérêts du divulgateur, avant de faire ses gros titres sur le paragraphe le plus vendeur du document en question, au mépris de son sens comme de son contenu, marchent toujours, puisque même des universitaires acceptent de s'y laisser prendre. Elle témoigne aussi, au sein du Conseil, des tensions qui entourent cette question de la laïcité, dont il est pourtant déjà déchargé au profit d'un nouvel organisme. Alors, on peut avancer une hypothèse : si, comme certains le supposent, cet observatoire de plus choisit la facilité d'une politique munichoise, la divulgation de ce rapport tient peut-être du baroud d'honneur, et de la pilule empoisonnée : face à toutes les menaces qui pèsent sur sa raison d'être, d'aucuns ont pu juger qu'un organisme chargé d'harmoniser les relations entre des groupes sociaux très hétérogènes et parfois pourvus d'extrémistes bien déterminés à faire échouer cette mission ne pouvait se rendre sans avoir combattu.

soumiscience

, 19:20

Si les coïncidences ne font pas les causalités, elles fournissent du moins l'occasion de comparer et d'analyser des événements dont la simultanéité ne constitue pas le seul point commun. Aussi, lorsque les représentants éminents de trois disciplines scientifiques - la médecine, la biologie, la sociologie - s'en prennent publiquement, chacune pour son compte et dans un registre distinct, au pouvoir politique, leurs mises en garde méritent qu'on s'y attarde. Et la situation devient hautement intéressante lorsque l'on se rend compte que leur contestation s'écarte des habituelles jérémiades corporatistes s'attaquant à tel ou tel aspect de la xième loi de réforme de l'enseignement supérieur, pour porter sur des questions autrement plus fondamentales.

À vrai dire, le premier élément concerne moins la science que l'autorité de l'expert, et semble au premier abord fort banal. Au prétexte de la reconversion de l'hôpital le plus vétuste de Paris, un conflit surgit entre la direction de l'assistance publique et la CGT, menée par un urgentiste, cette spécialité devenue, depuis 2003, propriété des héros populaires luttant pour le bien public contre la logique comptable, et des coqs du village hospitalier. La réaction du responsable médical de l'assistance publique tranche, par contre, sur les usages en la matière. Enfermant l'urgentiste dans son piège, celui de la sécurité des patients, Loïc Capron s'en prend directement à son ministre de tutelle, laquelle a prudemment reporté la fermeture de l'hôpital au delà de la date fatidique, celle des municipales de 2014. La virulence des propos du professeur, la sécheresse de son refus des petits arrangements coutumiers, le choix de donner à son différent à la fois une large publicité, et une évidente radicalité, en disent sans doute assez long sur une certaine forme d'exaspération, celle qui touche aujourd'hui les élites techniques et scientifiques et les conduit à s'opposer directement à un pouvoir politique pourtant légitimé par l'élection.

Le feuilleton du MON810 représente par contre un modèle de l’interaction entre science et politique, telle qu'elle se joue de nos jours. On avait abandonné l'épisode précédent au moment où le pouvoir d'hier avait justifié le maintien de son interdiction de la culture du maïs Monsanto par l'apparition aussi soudaine qu'inespérée de preuves définitives quant à sa toxicité. Marcel Kuntz et ses commentateurs ont tenté de découvrir qui avait bien pu élaborer les preuves en question, et comment, et ils livrent des pistes intéressantes, puisqu'ils concluent à un détournement aussi savant que méticuleux de rapports officiels, ainsi qu'à une sélection toute personnelle des seules sources bibliographiques allant dans le sens de l'auteur. Le travail, en d'autres termes, d'un militant compétent, en tant que tel et en tant que scientifique, apte à falsifier subtilement des preuves et à tromper tout le monde, sauf des scientifiques disposant de compétences analogues. Évidemment, le Conseil d’État ne s'est pas fait avoir non plus, et rend un arrêt brutal, sa manière à lui de montrer son exaspération. En affirmant qu'il n'en tiendra aucun compte, le pouvoir d'aujourd'hui se range à l'idéologie d'hier et démontre sa récurrente tendance à toujours se croire sous l'ancien régime, puisqu'il confond exécutif et judiciaire. L'arrêt provoque évidemment un accès de fureur écologiste, toujours aussi convaincante lorsqu'elle feint d'ignorer ce que tout le monde sait qu’elle sait très bien. Mais tout seul dans son coin le lobby scientifique OGM lui aussi contre-attaque.
Et il choisit pour ce faire le meilleur moyen de rester inaudible : la lettre ouverte, la dénonciation publique qui vient après tellement d'autres mais qui, simplement publiée sur un blog, n'est pas tant intéressante pour les effets qu'elle n'aura de toute façon pas. Car ces vrais scientifiques tellement années 1970, et qui, à en juger par la quantité d'honoraires et d'émérites figurant dans les signataires de l'appel, le sont sans doute pour de bon, ne sont toujours pas sortis de la pratique si vieux CNRS de l'étalage des titres, du canal pétitionnaire habituel, et de la seule légitimité scientifique. Leur démarche, tout comme la façon dont elle est formulée, donnent une des clés de leur perte d'influence, eux qui ne s'abaissent sans doute pas à fréquenter les bons cercles, et à arpenter les bons couloirs.

Formé à la seconde école de Chicago, le sociologue ne peut évidemment laisser de côté un troisième appel au public, paru dans Libération sous le patronage d'Howard Becker, ce pourquoi il a autrement plus de chances d'être entendu qu'une pétition de biologistes. Assez œcuménique et surchargé de signataires de premier plan, mais pas tous jeunes non plus, ce texte, sans conteste le plus important des trois, vaut comme une déclaration de guerre aux entrepreneurs de morale et au lobby hygiéniste, engagés dans un contrôle, qui se montre de plus en plus étroit et de moins en moins discernable du totalitarisme, du citoyen, de ses habitudes et de ses comportements et, par contrecoup, aux politiques publiques qu'ils élaborent, et que l’État applique.
Jusqu'à présent cette science soumise, qui abandonne les impératifs qui la définissent pour s'effacer devant ceux du politique, existait à la marge, grâce au détournement de méthodologies rigoureuses, les sondages en particulier, ou avec l’apparition récente et conflictuelle de disciplines qui s'exercent dans des conditions particulières et revendiquent une autonomie que beaucoup leur contestent, la criminologie ou l'accidentologie, dont Joseph Gusfield disait que cette science supposée fournissait ses justifications aux politiques publiques. Les prétentions des hygiénistes que dénonce la vieille bande des sociologues se placent dans un tel cadre, tiré pour l'essentiel des pratiques de contrôle des populations inventées au XIXème siècle. Plus résistante, la science dure devait faire avec son lot de faussaires et de tricheurs : mais elle voit désormais réapparaître une science de militants, science de cour et de courtisans qui prospère dans les replis du pouvoir et avec l'appui des media grand public. En prenant ceux-ci à témoin pour exprimer avec virulence un mécontentement qui s'en prend directement à l'instrumentalisation politique de la connaissance, à ceux qui la produisent, à ceux qui en profitent, ces universitaires qui mènent un combat dans lequel on a peu l'habitude de les voir entendent, à l’évidence, rappeler que la République n'est rien sans savants.

impasse

, 19:23

On militerait volontiers pour une reconnaissance officielle de l'intérêt public des blogs, quels qu'ils soient, tant il devient de plus en plus inévitable de compter sur eux, donc en priorité sur soi-même, pour faire à sa place la travail que la presse juge inutile de faire. La récente clôture du débat déjà oublié consacré à la politique énergétique offre ainsi l'occasion d'une petite note qui illustrera à quoi, aujourd'hui encore, peuvent bien servir les blogs. Cette laborieuse négociation, comme le rappelle le site web qui lui est consacré, devait suivre une feuille de route simple, et classique : chercher comment réduire les émissions de gaz à effet de serre et la dépendance énergétique, améliorer la compétitivité et créer des emplois, et, enfin, maîtriser le prix de l'énergie. Et si l'AFP analyse bien en ces termes les résultats de la concertation, et les oppositions irréductibles que, sans surprise, elle met au jour, personne pour rappeler, comme d'autres l'ont fait depuis longtemps que, compte tenu de la situation si particulière de la France, le meilleur moyen de remplir ces objectifs consiste à poursuivre telle quelle la politique inaugurée dans les années 1970. On notera au passage que, dans l'après 1973, la sécurité d'approvisionnement compta au nombre des raisons qui conduisirent au choix de l'électronucléaire, et que, avec des sources d'énergies à la production imprévisible, cette sécurité serait nécessairement dégradée puisque, avec elles, augmentera la dépendance aux combustibles fossiles importés.
Pour confirmer cette évidence, une publication du Ministère suffit. Ce document, simple, détaillé, bien illustré même si ses concepteurs n'ont pas appris à reproduire correctement une carte, montre en particulier à quel point l'objet essentiel du débat, la génération de dioxyde de carbone par les centrales électriques, a chuté en France à partir de 1980. Le web fournit par ailleurs, comme par exemple avec le site de l'EIA, des statistiques précises sur le facteur qui compte, les émissions par habitant. Avec 5,733 tonnes par tête en 2011, la France fait ainsi, à égalité avec la Suède, seulement dépassée par la Suisse, partie du trio des plus économes parmi les pays européens les plus développés. Par charité, on taira le bilan désastreux de l'Allemagne, avec ses centrales au lignite : mais même le vertueux Danemark et ses champs éoliens, démontrant par l'absurde à quel point ceux-ci ne résolvent rien, fait, avec 8,439 tonnes, très nettement moins bien. Mais établir la géographie d'un gaz qui ignore les frontières et colonise la haute atmosphère implique d'utiliser une échelle plus large, et de tenir compte de la chronologie. En 1990, un Français émettait 6,312 tonnes de dioxyde de carbone, un Chinois 1,896 ; aujourd'hui, ils génèrent respectivement 5,733 tonnes, et 6,520, et rien pour l'instant ne contredit la tendance. Alors, à moins d'atomiser la Chine en recouvrant son territoire de centrales électronucléaires, ce débat national reste purement futile, puisque tout ce qui serait gagné dans un des pays les plus exemplaires du monde développé en matière d’émissions de GES sera de toute façon dépensé par des passagers clandestins vingt fois plus nombreux, dont le nombre croît à mesure du développement de l'Asie, et maintenant de l'Afrique, et qui disposent de l'avantage supplémentaire de ne s'être engagés à rien.

Transformer la solution en problème et récuser les bonnes manières de poser celui-ci vide donc le débat de tout contenu factuel : en conséquence, seul compte son importance symbolique, qui en fait un parfait exemple de la politique publique en action telle qu’elle s'exerce aujourd’hui ou, plus précisément, de la performance scénique ennuyeuse et convenue à laquelle celle-ci se limite désormais, et de la façon dont en rend compte la presse grand public.
Côté politique, on retrouve sans surprise les deux dimensions auxquelles se réduit désormais l'action de l’État, le catalogue, et le plan. Le catalogue, obligatoirement long et diversifié, où l'on entremêlera avec élégance mesures utiles mais pas financées, comme la rénovation des bâtiments, et mécanismes routiniers, qui prévoient des sacrifices supplémentaires au totem éolien, le plan, qui explose tout les délais connus puisque l'avenir avec lequel il prend rendez-vous n'arrivera pas avant 2050. Quant à la presse, pour qui, au fond, tout cela était organisé, elle reprendra, unanime et fidèle au camp qu'elle a choisi depuis longtemps, la stigmatisation du grand méchant MEDEF. Ici, on se doit de signaler la magnifique performance du porte-parole de France Nature Environnement, interrogé sur France 3 par un comparse qui, bizarrement, se présentait pourtant comme journaliste. On passera sur l'assimilation entre modes de production intermittents et centrales électriques classiques, coup habituel qui élimine la question du facteur de charge, pour retenir la façon dont le porte-parole balaye l'argument patronal, la perte de compétitivité induite par la hausse des prix de l'électricité, en prenant l’exemple de l'industrie allemande, supposée supporter sans broncher des coûts bien supérieurs. Sauf que l'industrie allemande ne profite pas seulement, comme la française, de tarifs préférentiels ; elle a droit à une foule d'exonérations, dans ce pays où le consentement des gros consommateurs industriels a été acheté par des mesures qui pèsent sur la population. Alors, si vous cherchez un beau parleur capable de mentir comme un chirurgien esthétique avec l’aplomb d'un ministre du Budget s'exprimant devant l'Assemblée, France Nature Environnement a ce qu'il vous faut.
En fait, l'enseignement de ces mois de procédures tient tout entier dans la radicalisation de l'affrontement entre ceux qui veulent à tout prix leur musée vivant recouvrant l'ensemble du territoire national, et ceux qui cherchent encore à préserver les quelques investissements qui, pour leur malheur, s'y trouvent toujours. Aussi, alors que certains, comme l'INRA, ont lâchement cédé face à la pression de l'action illégale, et définitivement renoncé, il faut saluer la résistance du MEDEF. Voilà le syndicat patronal, gardien de ses seuls intérêts et plutôt amateur de compromis discrets, contraint, face à la défaillance de l’État, de monter en première ligne. Face au radicalisme des entreprises de morale qui ne sauraient accepter le moindre compromis, il fallait bien que, un jour, se dresse un acteur de la société civile : il est plutôt surprenant, et passablement ironique, de voir le MEDEF endosser ce costume, et devenir, en quelque sorte, le dernier défenseur de l'intérêt général.

bxl

, 19:14

Le roc balancé dans les étangs d'Ixelles par Jean Quatremer y fait toujours des vagues. L'accroche provocante d'un article qui s'en prend pour l'essentiel à la manière dont on se déplace dans la capitale européenne, et met directement en cause ses élus, explique sans doute en partie le tumulte qu'il provoque encore. Son auteur, français, donc forcément suspect de défendre clandestinement le statut de l'autoproclamée plus belle ville du monde, endosse par ailleurs un costume qui sied si bien à ses compatriotes et donne une si merveilleuse occasion de les détester, celui du donneur de leçons. Rien d'étonnant, alors, à sa lapidation. Pourtant, il faut bien l'avouer, les souvenirs d'un court séjour effectué voilà trois ans ne confirment que très partiellement la vision du journaliste. Un retour dans la capitale européenne, et une participation à cet exemplaire moment de démocratie durant lequel sept députés européens, sous l'habituel patronage d'un Bernd Lange tout content d’étrenner la nouvelle 1200 GS, taillent la route avec leurs camarades motards, événement comme toujours ignoré de la presse grand public, fournissent l'occasion d'une petite mise à jour. Sans, évidemment, comparer la position du visiteur à celle de l'habitant, on essayera de comprendre ce que la capitale belge peut bien avoir de tellement scandaleux. Et comme on ne saurait, à l'inverse d'un journaliste, se contenter d'impressions personnelles, on mettra à profit une étude publiée par l'APUR, et qui compare les principales métropoles européennes, et leurs modes de transport en particulier. Certes un peu ancien, le document reste néanmoins pertinent : Bruxelles ou Paris, après tout, pas plus que Rome, ne se sont faites en un jour.

Bruxelles, capitale d'un pays tellement neuf que, prudemment, on a choisi d'y célébrer un cinquantenaire, s'est structurée au XIXème siècle, période durant laquelle sa population a décuplé. Nul besoin d'un baron Haussmann pour percer des boulevards rectilignes et les flanquer de ses sinistres casernes ; à la place on construit alors, certes de façon uniforme, ces maisons de ville qui caractérisent le bâti bruxellois. Et il n'a pas été nécessaire de détruire autre chose que les fortifications qui enserraient le centre historique et qui, comme à Paris, mais sans la zone, laisseront la place à un boulevard de ceinture que Jean Quatremer qualifie abusivement d'autoroute. La ville, en fait, ne compte guère d’autre autoroute que l'E40, qui donne presque directement accès au Cortenberg, embouteillé en permanence, et au rond-point Robert Schuman, centre de gravité du quartier européen. Ailleurs, on trouve des boulevards larges comme ceux des villes allemandes rasées durant la Seconde guerre mondiale, et qui ne risquent pas de voir leur gabarit amputé par une ligne de tramway puisque, à Bruxelles, on a gardé les tramways.
Avec une surface de moitié supérieure à celle de Paris, et une population bien moins nombreuse, la densité, nous dit l'APUR, n'est que de 59 habitants par hectare, contre plus de 200 à Paris. Cette propriété, et son impact très négatif sur la rentabilité d'un réseau de transports publics, et son corollaire, un réseau routier à fort gabarit, expliquent la prédominance de l'automobile dans une ville où, écrivait encore l'APUR, elle représentait autour de l'an 2000 66 % des déplacements domicile-travail, un record. Une situation, en somme, dont on doit avoir l'honnêteté de reconnaître que, produit de l'histoire et de la géographie, elle relève de la plus consternante trivialité. Reste la question de la bruxellisation. À Bruxelles, plutôt que d'aller construire le quartier d'affaires chez les pauvres, à Puteaux, Courbevoie et Nanterre, on a préféré, entre de Brouckère et Rogier, démolir une partie du centre, ce qui n'est guère adroit, mais incontestablement bien moins hypocrite. Et en la matière, la destruction de l'hôtel Nozal d'Hector Guimard, autrefois rue du Ranelagh, vaut bien celle de la Maison du peuple, dimension politique en mois.

Alors, certes, les autochtones ont l'habitude, à toute heure de la journée, de déposer leurs déchets sur le trottoir, simplement emballés dans les sacs fournis par les autorités. Mais on voit mal où se niche le scandale. Longuement parcouru à pied, et à moto, le réseau routier, à l'exception de sections pavées totalement défoncées et dont la fonction consiste visiblement à entraîner les coureurs locaux avant Paris-Roubaix, est de très bonne qualité. Et des pavés, lors d'une sortie entre Cinquantenaire et Woluwe-St Pierre en passant par le centre et l'Atomium, on n'en a guère rencontrés que sur quelques centaines de mètres. Le problème principal, en fait, relève de l'urbanisme. Certes, on construit peu à Bruxelles mais, alors que la ville dispose avec les Pierre Blondel et autre MDW d’architectes de premier plan, persister à bâtir les horreurs impardonnables de l'atelier de Genval, aller chercher Yves Lion pour construire la médiocre tour UP-site, planter un équivalent en face du Leopold Village de Pierre Blondel montre que, à Bruxelles, personne, ni les autorités, ni les promoteurs, n'a compris le rôle politique de l'architecture contemporaine. Dans la compétition internationale, Bruxelles montre ici à quel point elle reste provinciale.
Sans doute se satisfait-elle de ses autres atouts, de la rente que lui procure sa position européenne, et de tous les bénéfices que celle-ci apporte à une capitale qui, à l'exact opposé de Paris, mégalopole insoutenable avec sa densité délirante qu'un urbanisme maniaque tend à accroître encore un peu plus, reste, malgré l'automobile, un endroit agréable, vivable, et qui n'a pour ce faire nul besoin de se transformer en ville-musée pour touristes et résidants occasionnels, et fortunés. Les étangs d'Ixelles, le parc Ambiorix, l'avenue de Tervuren sont autant de lieux dont il n’existe aucun équivalent à Paris. Et ce n'est pas dans cette métropole étouffante que l'on aura l'occasion de voir, à proximité du Cinquantenaire, un héron traverser d'un vol nonchalant l'avenue de Tervuren.

strike

, 19:29

Si l'on en croit Les Échos du jour, le dénouement tant attendu de l'interminable mélodrame qui met en scène les prêts toxiques contractés par les collectivités locales approche. Prenant, comme souvent, la forme d'un compromis discret, la conclusion de ces années de disputes, contrastant avec les admirables envolées lyriques de ces maires et présidents de conseils généraux qui, plus champignaciens que jamais, se représentaient en malheureuses victimes de la perversité sans fin de la finance honteuse et défendaient en conséquence leur droit inaliénable à ne rien comprendre aux contrats qu'ils signent, déçoit un peu. Heureusement, l'Assemblée Nationale est là  ; et bien que son débat du 5 juin dernier n'offrira guère de quoi satisfaire l'amateur d'éloquence parlementaire, il permettra au moins, en quelques lignes, de voir s'affronter deux versions de l'affaire, chacune expliquant à sa façon les causes du problème, et la manière de le résoudre. Mais, bien évidemment, on dispose de suffisamment d'éléments pour tenter d'en imaginer une troisième.

Gilles Carrez, président de la commission des finances et député UMP, présentait donc en ce 5 juin, au nom du droit à être responsable de ses actes et à en assumer les conséquences, un amendement s'opposant à l'article 11 ter de la loi sur la régulation des activités bancaires, article quil interdit certaines formes d'emprunt aux collectivités locales. Gilles Carrez ne manque pas de panache : car son amendement s'en prend ainsi directement à celui qui, par exception, ne préside pas la séance, le grand pourfendeur de la rapacité bancaire, le chevalier blanc combattant la finance obscure, Claude Bartolone.
Celui qui était alors président du Conseil général de Seine Saint-Denis, ce département qui encaisse encore plus de malheurs qu'une héroïne de Charles Perrault, est entré en campagne en 2008 contre ces prêts structurés souscris auprès de l'établissement de référence des collectivités locales, le Crédit local de France, connu depuis 1996 sous le nom de Dexia. Un esprit rationnel se demandera sûrement pourquoi diable avoir choisi ce mode de financement, alors que son taux, variable et dépendant d'un calcul complexe appuyé sur le cours du Franc suisse, va nécessairement évoluer alors même que l'on ignore tout et du sens de cette évolution, et plus encore de son ampleur. La réponse, fort simple, réside dans une autre caractéristique de ces contrats puisque, au départ, leur taux est fixe, et inférieur à celui du marché. Personne n'ignore, depuis La Fontaine, qu'une si singulière générosité cache souvent d'inavouables dessins, et que ces prêts que tant de collectivités locales ont souscrit avec enthousiasme tiennent, fort probablement, de ce que le sens commun qualifie d’attrape-nigaud. Mais malheureusement pour le prêteur, son piège a trop bien fonctionné.
Car si Dexia avait pu prévoir que l'application de la formule permettant de calculer ces taux lui serait aussi favorable, elle en aurait sûrement employé une autre : hélas, la montée inexorable du franc suisse a mécaniquement entraîné les taux dans des zones qui conduisent l'emprunteur à la ruine donc, compte tenu de la nature de celui-ci, à des réactions à la fois brutales, et complaisamment exposées en public. L'indignation, quand bien même elle trouverait en ces établissements bancaires déjà chargés de tous les péchés imaginables une cible d'autant plus facile que le tribunal de l'opinion les a déjà condamnés aux enfers, ne constituant pas un argument juridique d'une solidité suffisante, le recours présenté par la Seine Saint-Denis devant le tribunal de Nanterre sera, en février dernier et malgré les triomphales affirmations du contraire, rejeté. Malgré tout, une erreur vénielle, l'oubli d'une mention obligatoire dans les fax échangés pour confirmer les contrats, permettra à Claude Bartolone de parvenir à ses fins, puisque son département pourra désormais rembourser ses prêts à un taux plus conforme au droit commun. Ce succès en appelant d'autres, il devenait urgent pour l’État et de légiférer, et de trouver un compromis global. Ce qui, évidemment, soulève une question.

Car comme le remarque perfidement Gilles Carrez la Seine Saint-Denis, ce département si pauvre, concentre malgré tout les effectifs de fonctionnaires les plus fournis d’Île de France, après Paris. Et son Conseil général dispose, au sein de sa Direction du budget, de trois services dotés, on le suppose, de fonctionnaires compétents, à même de lire un contrat, voire, hypothèse audacieuse, de comprendre ce qu'il signifie. Si l'on veut bien admettre l'argument complaisant que Karine Berger avance à l'Assemblée, avec sa pauvre petite commune de 10 000 habitants accédant en dépit du bon sens à des produits financiers incompréhensibles, cette histoire de victime innocente ne marche plus pour la Seine Saint-Denis ; il faut donc en inventer une autre. Si la gauche avance la thèse de la finance prédatrice, que la loi seule a le pouvoir de contenir, et la droite celle de l'irresponsabilité doublée d'un aléa moral, on se doit d'en avancer une troisième, la roublardise de l'homme d'appareil qui engrange à court terme les bénéfices d'un contrat qui lui est favorable tout en comptant bien, à moyen terme, sur son art de la procédure pour le dénoncer, au cas où l'affaire tournerait mal.
En Seine Saint Denis, Claude Bartolone et son successeur, Stéphane Troussel, ont joué, et remporté le tapis. D'un seul coup judicieusement placé, les élus font tomber toutes les quilles puisqu'ils gardent les gains des années de faible taux, mutualisent les pertes subies par la suite du fait de ces emprunts, et, ne retenant que ce qui les arrange du jugement du tribunal de Nanterre, se posent en combattants victorieux, braves petits soldats venant, à force d'obstination, à bout de la finance anonyme, pour le plus grand profit de leur capital électoral. Ainsi fonctionne l'aléa moral propre aux élus : leur irresponsabilité trouve sa source dans cette conviction selon laquelle ils trouveront toujours, au nom du peuple et de la démocratie, en tirant parti de la complexité toujours croissante du droit, une astuce pour s'en sortir, et qu'il s'en sortiront d'autant mieux que leur situation sera grave, et qu'elle commandera donc l'intervention d'un État dont les poches profondes n'en sont plus à quelques milliards près.

quotas

, 19:48

Parfois, quelques simples lignes extraites du fil d'actualités de l'AFP et coincées entre les dernières nouvelles de l'activité incessante du terrorisme international et le record du monde du prix du melon recouvrent un trésor. La réponse que le Conseil Constitutionnel vient de donner à une question prioritaire de constitutionnalité, maigre filon en apparence, se métamorphose vite, si l'on se donne la peine de reconstituer l'histoire et de s'interroger sur ses significations, en mine d'or. Et si, plus vif que l'éclair, le grand spécialiste de la QPC a déjà documenté les aspects purement juridiques de la question, il laisse dans l'ombre un riche matériau qui, ramené à la lumière, projette un éclairage brutal à la fois sur une certaine manière de gouverner le pays, et sur les voies extraordinairement tortueuses que doivent emprunter ceux qui cherchent à s'en défendre. On trouvera là, de plus, une merveilleuse occasion de mesurer une fois encore la bêtise verte en action, le genre de plaisir, on le sait, dont l'infinie variété comme la perpétuelle nouveauté font qu'on ne s'en lassera jamais.

L'histoire commence avec le Grenelle de l'environnement, cette grande fête de la révolution verte qui devait ouvrir une ère nouvelle en bouleversant les méthodes de collecte des déchets et la façon de se déplacer sur une distance de deux kilomètres. Un décret, au milieu de cette production règlementaire d’une importance primordiale, a imposé des quotas d'utilisation du bois dans les constructions nouvelles. Le Moniteur fournit à la fois le texte du décret en question, publié en 2010 et signé donc, entre autres, par François Fillon, Jean-Louis Borloo et Chantal Jouanno, et le détail de son application. On le constate, sauf rares exceptions dont le coupable devra se justifier auprès de l'administration, tous les maîtres d’œuvre seront tenus d'incorporer un quota de bois, calculé en décimètres cubes par mètre carré de surface habitable, dans leurs nouveaux projets. Et pas question de tricher : les petits malins qui utilisaient déjà le bois dans l'un de ses usages habituels, les charpentes en particulier, ne s'en tireront pas à si bon compte, et se verront imposer des quotas supérieurs à ceux des purs bétonneurs.
On a beau en avoir l'habitude, on ne peut manquer d'être impressionné par la formidable accumulation d'ignorance volontaire, de mépris du réel, de servile soumission à la dernière idée en vogue, de croyance en l'efficacité du gouvernement par les normes qui se cache sous ces quelques lignes. Pour avoir, dans d'autres circonstances, eu accès aux notes produites par les conseillers techniques des cabinets ministériels et des administrations centrales, et aux conseillers eux-mêmes, on ne peut douter qu'ils aient, là aussi, fait leur travail, et mis en garde les responsables contre les conséquences aussi nombreuses qu'ineptes de leurs décisions. Pourtant, si le bois, jadis matériau de construction unique dans bien des villes, ne sert plus guère que pour les charpentes et les planchers, ce n'est pas à cause de la toute-puissance des Bouygues, Vinci, et autres Lafarge. Et ce n'est pas un hasard si l'essentiel des références actuelles en matière de construction en bois pointent vers un micro-spécialiste comme Le Toit Vosgien, ou vers tel HLM urbain qui permettra de loger généreusement trois familles. Limité à cause de sa faible résistance à des ouvrages de taille modeste, le bois impose, pour lui assurer une certaine durabilité, un entretien constant qui n'est guère dans les habitudes de bien des maîtres d'ouvrage, les bailleurs sociaux en particulier. Et quelles que soit la rigueur des normes auquel il est soumis, il restera toujours bien plus inflammable qu'un immeuble en béton. Le toit en lamellé-collé de la piscine du campus de Saint Martin d'Hères faisait la fierté des indigènes : mais en 1985, il a brûlé, et la piscine avec. C'est une chose de construire, ici et là, ces maisons, écoles, logements, villages Potemkine qui feront la une du journal municipal, et gagneront l'une ou l'autre de ces médailles en carton qui leurs sont réservés ; c'en est une tout autre d'imposer ces principes au secteur du bâtiment dans son ensemble, secteur que l'on gouverne par décret et duquel on n'hésite pas à exiger, du jour au lendemain, qu'il respecte des quotas multipliés par dix, et d'imaginer donc que le bois puisse jouer un rôle essentiel ne serait-ce que dans les quelques centaines de milliers de logement que le pays construit chaque année.

On aurait aimé, ici, lire la réaction d'un Rudy Ricciotti, ce grand bâtisseur en béton qui aurait sûrement, à sa manière inimitable, su tirer le portrait de ces élus et fonctionnaires qui lui imposent, simplement, de construire d'une certaine manière en rendant obligatoire l'utilisation de matériaux déterminés. Il faudra, à la place, suivre les méandres du recours présenté par le lobby du béton et qui a ricoché du Conseil d’État au Conseil Constitutionnel, conduisant donc les plus hautes juridictions à se prononcer sur la constitutionnalité de l'emploi de décimètres cubes de bois, et jugeant celui-ci illégal en fonction, tout simplement, de la Déclaration des droits de 1789. On ne peut que suivre Samuel dans sa conclusion, et imaginer toutes les conséquences de cette décision sur la production des règlements si chers à l'administration nationale. Mais on reste interdit devant l'importance que prend, de plus en plus, cette question prioritaire de constitutionnalité devenue planche de salut pour les causes désespérées, alors que quelques échanges de courrier, une ouverture à des positions contradictoires, un arbitrage de bon sens, le fonctionnement normal, en somme, d'un pays correctement administré, devraient largement suffire à régler les questions de cet ordre.

chenil

, 19:28

En vertu du monopole qu'ils étaient en mesure d'exercer sur l'utilisation d'une ressource rare et non substituable, les fréquences hertziennes, les gouvernants ont pu, sur le sol national, pendant très longtemps, contrôler le développement de la télévision. Réagissant chaque fois qu'une nouveauté technique, ou une pression économique et sociale, rendait un élargissement de l'offre physiquement possible, et politiquement souhaitable, ils ont mis en œuvre une politique malthusienne qui a réussi, et sans doute au-delà de leurs espérances, à restreindre drastiquement le nombre comme la diversité des diffuseurs admis à proposer leurs programmes au public le plus large, celui qui passe ses journées devant les écrans télé. Ainsi l'invention de Canal+, la chaîne du football et du cinéma californien, a-t-elle permis de faire coup double, en stérilisant un réseau hertzien tout en asséchant les financements qui auraient permis, comme en Allemagne, le développement du câble. La privatisation de TF1 a inauguré une concurrence déloyale dans l'accès aux ressources publicitaires, grâce à laquelle il n'existe en France, aujourd'hui encore, avec M6, qu'une seule chaîne privée au sens commun du terme. Les principales fréquences de la TNT, après un léger flottement au départ, sont désormais toutes exploitées par des filiales des diffuseurs nationaux, publics ou privés, dont le plus jeune a vu le jour voilà vingt-cinq ans.
En limitant ainsi très étroitement le nombre des élus, le pouvoir a créé un vaste chenil de clients et d'obligés, d'autant plus déterminés à garder sévèrement leurs niches que le douillet confort de celles-ci dépend exclusivement des capacités de leur maître à maintenir un dispositif règlementaire protecteur, faute duquel ils se retrouveraient dans l'heure abandonnés aux vents contraires de l'économie normale, celle de la libre concurrence. Or il se trouve que, par une facétie du destin, les mêmes politiques en cherchant, pour faire moderne, à fournir à tous les foyers un accès de très haut débit aux merveilles du monde de l'Internet, éliminent la seule justification incontestable à leur politique malthusienne, la pénurie physique caractéristique du partage des ressources hertziennes. Aussi, face au danger, les plaidoyers prolifèrent-ils, le dernier en date se voyant accordé, en cette veille de festival de Cannes, une pleine page dans l'édition du weekend du quotidien du soir.

Écrit par un réalisateur s'exprimant ici en tant que lobbyiste, il fait preuve d’une belle inventivité stratégique, puisque l'auteur commence par attaquer son propre camp auquel il reproche avec pertinence d'avoir délaissé son public, renonçant à la rémunération ordinaire du spectacle, les entrées en salle, au profit des recettes variées, abondantes et garanties que lui offrent les multiples dispositifs de soutien à la production. Le cinéma français, en conséquence, se satisfait pleinement des nourritures que lui dispense son maître télévision, et l'alimente en retour de ces téléfilms anodins et indolores dont la répétitive médiocrité trompe de moins en moins de monde, et commence à mécontenter les télédiffuseurs. La séquence d’autocritique inaugurale achevée, on aborde la lancinante question de fond : comment trouver encore plus de sous. La réponse coule de source : élargir la base des contributeurs, en faisant ratifier le principe selon lequel Internet, c'est de la télé, donc que les fournisseurs d'accès sont des diffuseurs comme les autres, et qu'ils doivent de ce fait, comme les autres, participer.

L'idée n'est pas neuve, et Samuel a souvent eu l'occasion de dire tout le bien qu'il en pense. Pourtant, il n'est pas inutile de se demander sur quels arguments une telle prétention peut bien s'appuyer. Techniquement comme économiquement, Internet relève aujourd'hui du domaine privé : les investissements dans le réseau sont le fait de sociétés privées qui, bien ou mal, adaptent sa capacité à leurs besoins. Les contraintes qui pèsent sur cette ressource qui ne regarde en aucune façon l’État, en d'autres termes, ne sont plus physiques, et relèvent uniquement de l'économie de marché. Et les acteurs qui y agissent dans le respect des lois peuvent s'y comporter comme bon leur semble. Ils peuvent, par exemple, diffuser gratuitement, au prix de quelques encarts publicitaires, les programmes télévisés dont ils possèdent les droits mais que, malgré l’admirable diversité de canaux offerts aux téléspectateurs, ils ont perdu l'espoir d'exploiter autrement, tandis que la contrainte du marché illégal leur impose d'agir. D'autres, pendant ce temps là, travaillent discrètement à la construction d'un système alternatif, grâce auquel le financement des contenus numériques sera directement recueilli auprès de leurs utilisateurs. Bien sûr, on n'attend pas de ce circuit une subversion de l'ancien monde. Mais il possède quelques propriétés remarquables. Il montre d'abord à quel point ce public supposé comblé par les professionnels du spectacle télévisé et cinématographique l'est tellement peu qu'il décide de faire à leur place une partie fondamentale de leur travail, celui qui permet à leurs programmes d'exister. Il prouve ensuite que, en dépit de la modestie des sommes investies, un tel système peut prospérer en se dispensant de tout mode de financement règlementé, et donc de toute dépendance aux puissants, et de tout clientélisme. À ce titre, il montre une fois de plus à quel point Internet reste avant tout un inégalable accumulateur de libertés, qu'il s'agisse de celle de s'exprimer, ou de celle de choisir ce que l'on souhaite regarder en jugeant de l'opportunité d'y consacrer les sommes que l'on désire. Habitués qu'ils sont à attendre que la nourriture tombe du ciel, les pensionnaires du chenil, unis avec leurs maîtres dans une commune tentative d'imposer un contrôle qui ne peut réussir qu'en mettant radicalement en cause quelques libertés parmi les plus fondamentales, risquent de rencontrer bien des difficultés, et d'avoir besoin de bien d'autre ressources que leur habituelle inventivité règlementaire pour parvenir à leurs fins.

révolution

, 19:34

Ces jours-ci, sur nos places, le long de nos avenues, et jusque devant les portes des logements de nos représentants élus, on aurait donc assisté à la naissance d'un mouvement social nouveau, d'une ampleur historique. C'est en tout cas ce qu'affirme un de ses animateurs lequel, formé à Sciences Po et à l'ESSEC, quinquagénaire catholique vendéen et père de six enfants, ne possède pourtant aucune des caractéristiques sociométriques généralement associées aux contestataires de l'ordre social, du moins dans leur forme traditionnelle. Certes, quelques spécialistes ont cru assister, avec la fin des années 1960, à l'émergence de revendications inédites, féministes, écologistes, homosexuelles, qu'ils ont un peu vite qualifiées de nouveaux mouvements sociaux parce que leurs exigences relevaient d'un registre étranger aux classiques revendications utilitaristes des mouvements ouvriers. Pourtant, en plus du fait que les positions des manifestants d'aujourd'hui s'opposent frontalement à celles des activistes des années 1960, rechercher ce que cette contestation peut bien montrer de neuf conduit assez vite à s'engager dans une impasse.

L'efficacité de l'organisation comme l'efficience de la mobilisation n'ont en effet rien pour surprendre. Car elles reposent sur les réseaux d'une église catholique que l'on peut voir comme la plus ancienne et la plus tentaculaire des mondialisations encore actives, issue de ce prosélytisme pluriséculaire qui ne pouvait trouver le repos avant d'avoir arpenté le globe et visité la plus humble demeure. Cette espèce de monde parallèle et secret des paroisses, qui fourni aux seuls initiés ce dont ils ont besoin en matière d'éducation, de distractions, de convictions, et d'engagements, et dont on ne peut trouver meilleure illustration que chez Étienne Chatiliez et dans la prestation immortelle de Patrick Bouchitey, dispose de toutes les ressources utiles aux mobilisations, en matière d'organisation comme de financements. Quand on compte sans doute, avec les clubs de football, parmi les plus grands affréteurs de cars et de trains, envoyer ses troupes manifester à Paris plutôt qu'en pèlerinage à Lourdes ne requiert qu'un changement de destination. Et les ressources financières dont disposent ces catégories sociales généralement aisées permettent autrement plus facilement de faire confectionner banderoles et drapeaux que lorsque, faute d'argent, il faut se débrouiller soi-même, en profitant d'un stade riverain pour étaler de la peinture sur un bout de tissu posé au sol tout en espérant que la pluie ne vienne pas tout gâcher.
Quant au répertoire d'action employé, il se singularise par son côté totalement hétéroclite aussi bien que par sa parfaite absence d'originalité, puisqu'il est intégralement copié. On retrouve ainsi ces HomMen, qui recyclent le torse nu et couvert de slogans des Femmen tout en apparaissant masqués, afin d'éviter les ennuis de retour au bureau le lundi matin, ou bien ce printemps français qui, compte tenu de ses orientations politiques, va puiser son inspiration là où on ne l'attendait vraiment pas. Jean-No a montré par ailleurs tout ce que l'iconographie du mouvement actuel doit à l'esthétique de mai 68, en dépit d'une gamme de couleurs plus étendue qu'autorisent à la fois les progrès techniques, et l'aisance financière. Et on n'aurait sans doute pu trouver meilleure manière de résumer ces propriétés qu'en choisissant de baptiser ce mouvement Manif pour tous, puisqu'il copie l'acronyme de l'adversaire tout en portant sa principale revendication, la légitimité du recours à la rue pour une fraction de la population dont on considère qu'elle s'en tient presque toujours éloignée, au point que l'exception actuelle permette de ressusciter, à gauche, le facile et ridicule fantasme des factieux de 1934.

Or, en France, catholicisme et mouvement social entretiennent des relations aussi anciennes que rarement mises au jour, comme le font par exemple François Purseigle et Jean-Philippe Martin dans L'altermondialisme en France, la longue histoire d'une nouvelle cause. Leurs articles donnent en effet une idée de la riche progéniture du catholicisme social, puisque la Confédération Paysanne apparaît comme la fille aînée de la JAC tandis que, ailleurs dans l'ouvrage, se trouve établie la filiation entre un tiers-mondisme en partie chrétien et ATTAC. Les manifestants protestant contre l'égalité des droits face au mariage civil ne le font donc pas au nom du catholicisme en général, mais d'une vision traditionaliste et réactionnaire de celui-ci, étroitement liée à la droite parlementaire. Rien d'étonnant alors à leur si long silence, puisque, la droite étant restée au moins partiellement au pouvoir durant les vingt dernières années, ses partisans avaient d'autant moins besoin de s'exprimer dans la rue qu'ils n'avaient, sur ce sujet, rien à craindre des élus de leur camp. Aujourd'hui, occasion leur est offerte de se venger, et de goûter à leur tour la joie de la confrontation physique, le frisson du danger, l'odeur des lacrymos. Dans un pays où la rue conserve une singulière légitimité politique, les voilà qui recyclent encore autre chose, cette tradition de la contestation de gauche et d'extrême gauche qui permet, contre la majorité, parce que le nombre peut prétendre incarner la force et le droit, d'entraver le libre fonctionnement des institutions démocratiques. Et ils fournissent, de plus, une merveilleuse illustration de la manière dont on peut se considérer comme victime d'une atteinte intolérable alors même que ses droits ne sont touchés en rien.

préservation

, 19:41

Clichy-la-Garenne, dans sa partie nord-est, accueille un bâtiment unique. Totalement hors d'échelle, l'énorme volume de briques de l'hôpital Beaujon, œuvre de l’éclectique Jean Walter, domine un paysage jadis formé d'usines, aujourd'hui constitué d'immeubles collectifs et de bureaux qu'il écrase encore de sa masse comme de sa hauteur. Lors de sa construction, en 1935, il incarnait une conception de la modernité directement importée du pays réputé l'avoir inventée, les États-Unis, et tranchait ainsi avec la tradition locale des pavillons éparts construits au fil du temps selon les besoins et en fonction des ressources, à l'image de son voisin parisien, Bichat, ouvert en 1882, dont le territoire enclavé s'organise aujourd'hui autour d'un grand bâtiment central datant de 1970, et accueille toujours des extensions dont la plus récente, la maternité, a ouvert en 2004. Un ode à la brique et pas au béton, un de ces monuments qui vous marquent un paysage des kilomètres à la ronde, une carcasse, en somme, conçue pour défier les siècles. Pourtant l'histoire, toujours aussi ironique, veut que cet hôpital qui porte le nom d'un établissement sis à proximité de la place des Ternes, et dont les activités furent transférées à Clichy en 1937, soit, comme le dit la rumeur, menacé à son tour de fermeture. Et la vraisemblance de cette information, la manière dont s'organise la riposte, les représentions qu'elle utilise, les profits qu'elle génère, méritent que l'on s'y arrête, même s'il n'est évidemment pas question de prendre en compte des considérations autres qu'urbanistiques, géographiques, économiques et politiques.

L'éventuelle désaffection de l'hôpital Beaujon ne prend son sens que dans un cadre plus général, celui de cette politique de santé fille, et exemple, des vaines tentatives que mènent depuis des décennies et sous des appellations diverses gouvernements et administrations centrales dans le seul but de rendre l’État un petit peu moins coûteux. Faire des économies, on le sait, implique d'abord de dépenser, en l'occurrence en créant une structure chargée d'étudier la question : il s'agit, en l'espèce, de l'Agence Régionale de Santé, qui, certes, publie des programmes, mais fait en sorte que ceux-ci soient si vagues et si convenus qu'ils ne fournissent aucune information pertinente. Aussi faudra-t-il s'en remettre à l'empirisme, et échafauder des hypothèses. En première analyse, on ferme un hôpital lorsque la diminution de la population qu'il dessert justifie sa disparition. Cette situation, que l'on trouve dans ces tranquilles petites villes de province où l'on a de quoi être heureux et fournir de si bons clients aux journaux télévisés ne s’applique pas au cœur de la mégalopole la plus dense d'Europe. Et elle s'applique d’autant moins que la lisière nord de la capitale reste le seul territoire où une expansion demeure possible, et que les magnifiques projets des communes limitrophes vont rajouter quelques dizaines de milliers de clients potentiels à la charge de travail du groupe hospitalier Beaujon-Bichat.
Cette récente colonisation de friches industrielles, et le nouveau quartier des Docks à Saint-Ouen, expliquent peut-être la naissance de la rumeur. Si, comme on a pu le lire, Bichat, à défaut d'être rénové, doit disparaître pour être reconstruit ailleurs, alors se pose en effet la question d’une fusion effective avec Beaujon, et le remplacement, comme pour le récent hôpital Georges Pompidou à Paris, de plusieurs établissements par un seul. En s'urbanisant, Saint-Ouen réduit le foncier disponible pour une telle opération, et précipite le calendrier. Mais il est encore temps, d'autant qu'un terrain idéal existe toujours, jadis occupé part un dépôt pétrolier démantelé depuis des années. Malheureusement, il souffre d'un inconvénient irrémédiable, puisqu'il se situe tout juste du mauvais côté de la frontière : en décalant Beaujon de 500 mètres vers l'est on change de ville, et de département.

Ici entre en scène la stratégie municipale, reproduction mimétique d'un mouvement social, et qui peut être analysée comme tel. On retrouve ainsi un répertoire d'action habituel, la pétition, associé à une pratique plus caractéristique de la municipalité actuelle, le conseil municipal de plein air, témoignage public tant de l'urgence que de la gravité de la situation, et de la détermination des élus du peuple à défendre jusqu'au bout, et jusqu'à l'union sacrée avec des forces assez peu recommandables, et même dans une ville riche, envahie de sièges sociaux, comme Clichy, leur petit intérêt local, provisoire et catégoriel contre toute espèce d'intérêt général. Dans ce genre-là, on ne peut manquer de saluer le succès de ces collèges de pleureuses pleines de vertus, incapables de comprendre les clauses des emprunts toxiques qu'elles ont souscrit auprès de Dexia mais parfaitement à même d'en déceler la petite faille juridique qui, après qu'elles aient profité d'années de financement à bon compte, va leur permettre de faire prendre en charge par la collectivité les surcoûts générés par cette trop bonne affaire, et donc de mutualiser leurs pertes tout en gardant jalousement leurs gains.
Cette mobilisation générale qui atteint déjà un point culminant malgré l'absence de tout fait précis, de toute étude, de toute décision donne une idée de la foi, ou de l'inconscience, qui doivent habiter ceux qui persistent à croire à une réforme possible. La préservation de l'acquis, quel qu'il soit, borne la pensée municipale, et solidifie un front du refus contre lequel il semble vain de tenter quoi que ce soit. Et le cas de Beaujon présente d'autant plus d'intérêt que la municipalité va peut-être au devant d'une victoire déjà acquise, et dont les profits seront d'autant plus rentables que l'option de la fermeture, qui laisse une masse de questions à résoudre, comme par exemple le destin d'un bâtiment qui a assez peu de chances de finir, comme ailleurs, en hôtel cinq étoiles, n'a peut-être jamais été réellement envisagée. L'annonce officielle de son abandon sonnerait alors comme la plus éclatante victoire de la stratégie municipale.

limiers

, 19:27

Le jour de gloire est donc enfin arrivé. L'intransigeant Mediapart, le vilain petit canard têtu qui, seul contre tous, croyait dur comme fer à la culpabilité du ministre désormais honni avait donc raison. La victoire est si éclatante que son directeur peut se permettre de jouer les modestes, regrettant ce combat mené contre tellement d'ennemis recrutés en masse dans la classe politique comme dans la clique médiatique. Triomphent avec lui ces francs-tireurs du journalisme qui se dit d'investigation, ces redresseurs de torts dont la raison sociale se borne à prétendre faire, mieux qu'elle et sans posséder aucun de ses moyens, le travail de la justice. Mais le dur métier du sociologue le contraint, une fois de plus, à dénouer l'enchantement, tâche en l'espèce d'autant plus facile qu'il peut à cette fin s'appuyer sur un célèbre article de Luc Boltanski.

La dénonciation que celui-ci rédige avec Yann Darré et Marie-Ange Schiltz et publie dans les Actes de la Recherche en 1984 peut en effet se lire comme une analyse des conditions de succès des dénonciations, lorsque leurs auteurs comptent sur la grande presse pour donner à leurs combats privés le retentissement le plus large. Détaillant minutieusement un corpus de lettres reçues entre 1979 et 1981 par le Service des informations générales du Monde, Luc Boltanski montre sur quels critères vont s'appuyer les journalistes pour décider de leur donner une suite. Et s'il ne s'intéresse qu'au premier stade, ce tri préalable qui va permettre de distinguer le normal, éventuellement susceptible de fournir des informations exploitables, du pathologique, rien n'interdit d'imaginer d'autres critères du même genre, et de les appliquer à l'affaire Cahuzac. Dans celle-ci, on trouve donc deux dénonciateurs, un avocat, vieil ennemi politique local battu en 2001 et qui possède ainsi un intérêt évident à agir, et un ancien agent des impôts pourvu de tous les attributs du redresseur de torts dans sa déclinaison obsessionnelle, ceux dont les courriers risquent d'être classés comme pathologiques par les journalistes qui les reçoivent, et une preuve, un vieil enregistrement qui aurait été le fruit d'une erreur de manipulation sur un répondeur téléphonique. En appliquant les critères de sens commun étudiés par Luc Boltanski, en comparant, pour reprendre un de ses termes favoris, l'énorme écart de grandeur qui sépare les accusateurs, leurs intérêts et leurs preuves, du ministre, on comprend qu'il est inutile de convoquer le complot des élites pour expliquer pourquoi une histoire de ce genre n'intéresse pas un grand quotidien national. Elle ne peut, en d'autres termes, connaître d’autre publicité que celle que lui donne un acteur périphérique du champ journalistique, coutumier des dénonciations et dont la réputation ne souffrirait pas d’une erreur, et contraint, pour sa survie même, à prendre des risques que refuseraient des acteurs mieux installés.

Le succès de sa stratégie d’investissement alternative faisant des envieux, le petit canard se trouve brusquement entouré de volées de grands cygnes qui cherchent à imiter son succès, avec des bonheurs divers. Certains, privés de capital social, rentabilisent les vieux investissements symboliques de la presse, en commandant un de ces sondages d'opinion dont les questions contiennent déjà les réponses. D'autres, plus fortunés, profitent de leurs placements dans un fonds commun pour se lancer à leur tour dans la chasse aux actifs vénéneux. Le Monde, en l'espèce, croit avoir trouvé son coupable en la personne d'une société financière suisse, mais fondée par des français, et qui rend d'assez ordinaires services de banque privée et de gestion d'actifs. Si l'on se gardera de commenter les faits rapportés par un quotidien qui, saisi d'une brutale frénésie, publie ces révélations sur trois pages entières dans son édition datée du dimanche, on peut, par contre, procéder à quelques comparaisons pour saisir la pleine ampleur des enjeux. Reyl & Cie, nous dit Le Monde, possède aujourd'hui 6 milliards d'euros d'actifs sous gestion. En France, le seul secteur de la gestion d'actifs comprend plus de 600 intervenants, filiales des grands établissements financiers ou sociétés indépendantes dont la plus importante, Carmignac, gère 54 milliards d'euros. Dans le monde, et en Suisse, évidemment, c'est beaucoup plus, le plus gros indépendant, le genevois Pictet, annonçant, entre les dépôts et les encours sous gestion, un total de 309 milliards d'euros. On ne prend alors guère de risque à imaginer la fraude fiscale des particuliers européens comme à la fois représentant une part infime de l'actif financier global, et pesant bien peu en regard d'affaires bien plus graves, comme les très sombres histoires de la Russie poutinienne.
Le Monde, on se doit de le reconnaître, accorde à celles-ci, dans les mêmes pages, bien plus d'importance. Mais il ne faut pas tant voir là le souci d'informer les masses, et de leur fournir quelques utiles éléments de comparaison, que celui d'exploiter les données disponibles, lesquelles doivent constituer un échantillon assez représentatif de l'ampleur et de la fréquence des mouvements financiers illicites et valent donc aussi comme purs indicateurs statistiques. La grande presse, au fond, adopte ici un comportement de rentier. Son audience, sa réputation, son réseau de pairs, et la demande de son public lui permettent de mettre la dénonciation en scène, sans pour autant prendre aucun risque. Le risque reste le propre des voleurs de fichiers, des diffuseurs de télégrammes confidentiels, des divulgateurs de notes de frais, autant de petites mains, bureaucrates anonymes et entrepreneurs de morale qui décident un jour de dévoiler ce qu'ils sont payés pour tenir secret. Alors, lorsque l'un d'entre eux se fait prendre, le pouvoir se montre certes implacable ; mais le secret est un maître ambigu, qui ne protège pas uniquement des opérations illicites. Et si, au mépris de ses engagements, tout un chacun peut s'accorder le droit de divulguer ce qu'il sait au nom de considérations morales qui lui sont propres, qui viendra garder ces nouveaux gardiens ?

visite

, 19:17

Quand bien même elle viendrait perturber son emploi du temps, un sociologue ne saurait refuser l'occasion qui lui est offerte de se livrer à une petite observation, en particulier lorsque celle-ci possède la triple particularité de se dérouler dans un lieu inconnu et selon des modalités inédites, tout en faisant intervenir une population familière, mais que l'on n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer en un tel endroit ni en de semblables circonstances. Il ne s'agit pourtant que de rendre compte de la visite que, pour la première fois en quatre ans de thèse, l'AERES rend à son UMR. Mais le concours de beauté préparé depuis des mois par les enseignants du labo et dont l'épreuve décisive se joue en ce mercredi apporte de quoi remplir son carnet de notes, en commençant, selon la méthode, par décrire un lieu, objectivement, stupéfiant.

Pour une raison que l'on ignore, mais peut-être parce que l'UMR a son siège au centre Pouchet, une des plus grosses boutiques sociologiques du CNRS sans doute déjà bien connue des visiteurs de l'AERES, la procédure se déroule à Paris 8, plus précisément dans le bâtiment A et, pour être complet, dans l'espace Gilles Deleuze, que l'on découvre pour l'occasion, et avec ravissement. Cachée tout au fond d'un couloir au premier étage du plus vieux bâtiment de l'université, construit en 1980 pour entasser les rescapés de l'aventure vincennoise, on découvre une ancienne salle de cours récemment métamorphosée en une majestueuse salle de conseil dont l'espace est pour l'essentiel occupé par une énorme table ovale capable d'accueillir au minimum une trentaine de convives, équipée d'un système audio qui marche et pourvue d'un mobilier de bureau de bonne qualité, même si une enquête discrète n'a pas permis d'en établir la provenance. Le faux plafond lisse et son éclairage discret, la décoration minimale, les murs blancs, le grand portrait du père fondateur affiché dans le couloir, tout cela donnerait presque l'impression d'accéder au Chefetage d'une multinationale allemande si seulement les fenêtres ne délivraient pas le spectacle sinistre d'une morne banlieue semi-pavillonnaire. Dans l'angle, un comptoir où le maître d'hôtel fourni par un prestataire s'apprête à déballer ses cartons de victuailles confirme que l'on se trouve bien dans une sorte d'enclave, du genre de celles où les élites, administratives et intellectuelles en l'espèce, aiment à se retrouver entre elles, le buffet devenant le principal lieu d'échange des informations pertinentes. On se demande juste par quel passage secret la puissance invitante a bien pu faire passer les membres de l'AERES, pour les priver de l'occasion de jeter un coup d'œil aux alentours. Il ne manque, en fait, qu'une ventilation efficace, la chaleur et l'humidité constituant peut-être une forte incitation à respecter les horaires.
À moins que la salle ne soit tout simplement pas destinée à accueillir quatre vingt personnes ; une évaluation rapide des cartons de nourriture disponibles confirme en tout cas que les doctorants ne seront pas invités au festin. Ils ont, en compensation, le privilège de vivre une circonstance rare, le moment où, à rebours de tous les usages, ce sont les enseignants qui quittent la salle, les laissant seuls avec les évaluateurs. Avec leurs questions, qui visent à connaître le nombre de doctorants dont les thèses sont financées et la manière dont elles le sont, le rôle de l'école doctorale au travers des aides diverses qu'elle est susceptible de fournir, et pas seulement sur un plan pécuniaire, les possibilités de placement des jeunes docteurs en dehors du seul cadre universitaire et le soutien que leur apporte à cette fin leur laboratoire, l'inscription de l'UMR dans un cadre international, et en particulier son aide à publications dans la langue fétiche, on comprend assez vite que ce comité d'évaluation, majoritairement masculin et composé de sveltes quadragénaires en costume noir, ne partage pas ces seuls traits avec les auditeurs des grands cabinets mondiaux de conseil aux entreprises. Pourtant sociologues et issus des meilleures lignées, Sciences Po, l'EHESS, ils viennent simplement s'assurer qu'il y a des sous, qu'ils sont employés de façon efficace et efficiente, au profit de futurs diplômés qui, même spécialisés en matières futiles, ne passeront pas le reste de leur existence à la charge de la collectivité.

Ainsi faut-il, au moins dans ce genre de circonstance, comprendre le rôle de l'AERES, et admettre que l'évaluation à laquelle elle se livre ne porte nullement sur un quelconque contenu scientifique, et encore moins sur la qualité de celui-ci. Il s'agit juste d'une forme particulière de Cour des comptes, destinée, grâce à l'astuce aussi légitime que générale du contrôle par les pairs, à épargner la susceptibilité des enseignants, et à les confirmer dans leur certitude qu'ils sont redevables d'un traitement à part et n'ont pas à être évalués comme des fonctionnaires ordinaires c'est à dire, en fait, comme tous les autres. N'étant pas composée de magistrats, l'AERES dispose bien sûr de bien moins de pouvoirs que la Cour des comptes ; elle possède, en revanche, l'arme de l'exhaustivité, puisque sa mission implique, un jour ou l'autre, de rendre visite à chaque établissement d'enseignement supérieur.
Le lendemain, on recevra avec amusement un message de la directrice adjointe de l'UMR, qui, même si elle pense que tout s'est bien passé, attend dans l'anxiété de recevoir sa note. On aura, en tout cas, vécu un moment rare, qui donne l'impression que, contrairement aux étudiants englués dans les strates inférieures de la carrière, les doctorants ne sont pas juste du bétail. Plutôt un genre d'animaux de compagnie, en fait.

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