Le grand tournant a été pris en Novembre 1995. Alain Juppé, Premier ministre depuis l'élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République, fort d'une majorité introuvable puisque les députés de droite occupaient alors 484 des 577 sièges de l'Assemblée Nationale, lance une réforme qui, simplement, naïvement, vise à aligner l'ensemble des régimes de retraite sur le droit commun. Il s'attaque ainsi à des positions imprenables, celles des agents de l’État avec leurs régimes spéciaux en général, et ceux de la SNCF et de la RATP en particulier. Disposant de privilèges obscènes assis sur une colossale capacité de nuisance, bien aidés par quelques particularités nationales et notamment la centralisation intégrale dans l'unique mégalopole-capitale, leur grève parvient, sans guère d'efforts, à paralyser sinon le pays entier, du moins son centre vital. En à peine un mois la réforme, trop ambitieuse, insuffisamment réfléchie, échoue. Et le rapport de forces ainsi cristallisé perdure aujourd'hui.
En avril 1997, un an avant le terme de la législature, Jacques Chirac dissout l'Assemblée Nationale. Sa manœuvre, là aussi, échoue. La gauche retrouve le pouvoir, et le poste de Premier ministre revient à Lionel Jospin, le deuxième responsable politique le plus nuisible de l'histoire de la Vè République. Parangon de la lâcheté socialiste, l'homme de l'affaire du foulard, celui qui, en particulier avec l'abandon de la filière des surgénérateurs, cédera, en dépit de son poids électoral infime, à toutes les exigences de l'écologie criminelle, sera aussi celui de la cagnotte. Il refusera de mettre à profit les recettes issues de l'embellie économique de la fin des années 1990, fruit du mirage de la nouvelle économie et de la réalité du développement massif de la téléphonie mobile, pour réduire une dette publique qui, après quinze ans d'accumulation, restait encore gérable. On se doit de reconnaître qu'il fut bien aidé par les experts du Conseil d'analyse économique qu'il venait de créer. Ceux-ci s'inquiétaient plutôt, avec la gravité qui convient, du principal défi qui attendait le pays avec l'arrivée du nouveau siècle : gérer le retour au plein emploi.
Deux décisions politiques aux conséquences désastreuses, et quelques trimestres, ont suffit pour dessiner un modèle toujours d'actualité. Au prix d'une mise minimale, les grévistes de 1995 ont gagné de quoi rendre jaloux bien des spéculateurs. Même ceux qui, alors âgés de moins de trente ans, commençaient tout juste leur carrière, ont pu conduire celle-ci sans accident à son terme, et jouissent désormais d'une retraite facilement gagnée, et qui s'annonce fort longue. Le fait que leurs successeurs portent seuls le poids de la fin des privilèges ne les concerne en rien. En tentant de réduire les inégalités de statut, et en échouant, l'action politique a agrandi une fracture qui ne cesse de s'élargir entre les élus, et les exclus. La partition se faisant en fonction de l'année de naissance, ces derniers, par définition, sont de plus en plus nombreux, de plus en plus aigris, et mûrs pour le recours aux extrêmes.
D'une certaine façon l'élection d'Emmanuel Macron en mai 2017, lequel arrive au pouvoir en incarnation de l'idéal-type weberien du dirigeant charismatique vaut comme une première tentative de promouvoir un candidat extérieur à l'appareil des partis traditionnels. Les espoirs très prématurés que celui-ci a suscité seront vite déçus, en partie parce que les circonstances, et la succession de crises sociales, sanitaires et géopolitiques, ne faciliteront pas sa tâche, en partie parce qu'il se révélera fort mauvais politique. À l'heure du bilan, et en fait de réformateur audacieux très au fait du fonctionnement d'un État dans lequel le vrai pouvoir, immuable et fortifié, se trouve entre les mains de la haute fonction publique, et des directeurs d’administrations centrales, Emmanuel Macron se révèle n'être rien d'autre que ce à quoi l'on s'attendait, le produit le plus achevé de la filière de l'élite technocratique.
Dans un des ses billets pour Les Échos, publié après l'échec de Matteo Renzi dans sa tentative de conduire une réforme institutionnelle par voie référendaire, Jean-Marc Vittori remercie les élus et le peuple italiens. Car, écrit-il, la France et l'Italie sont, compte tenu de leur situation financière et de leur dépendance aux prêteurs étrangers, dans la même situation que deux explorateurs poursuivis par un lion, où l'important n'est pas de courir plus vite que le fauve. En rejetant une réforme qui aurait apporté à l'Italie la stabilité qui lui faisait défaut, les électeurs ont fragilisé un peu plus sa position. Depuis, la France a sombré dans une impuissance dont elle ne sortira pas avant dix-huit mois, et dont il paraît douteux que ce soit pour le meilleur ; l'Italie, de son côté, a procédé à son aggiornamento. En conséquence, la prime de risque qui grève la dette française se trouve aujourd'hui, devant l'Italie, l'Espagne, le Portugal et même la Grèce, la plus élevée de l'Union européenne. On sait maintenant lequel des deux explorateurs court le moins vite ; et ce n'est pas Giorgia Meloni.
