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mardi 24 août 2010

zerowatt

On estime rarement à sa juste valeur la principale vertu des énergies vertes, leur inépuisable potentiel comique. L'AFP, voici peu, dans un article qui ne semble pas relever d'une actualité particulière, nous offrait ainsi un grand moment d'économie absurde, en évoquant la question des "prix négatifs", une configuration qui se produit lorsque, sur le marché spot de l'électricité géré depuis Leipzig par une bourse spécifique, l'European Energy Exchange, les électriciens allemands sont contraints de payer leurs clients pour qu'ils daignant les débarrasser de leurs kilowatts superflus. Évidemment, ce genre de chose ne se produit pas tous les jours, faute de quoi on s'éclairerait à la bougie, mais résulte de la rencontre explosive entre une règlementation aussi rigide que sommaire, et des facteurs climatiques particuliers.

Car les conditions exorbitantes consenties aux énergies vertueuses en Allemagne fédérale ne se limitent pas à des tarifs d'achat très avantageux : elle comprennent aussi l'obligation, pour les opérateurs du réseau électrique tels RWE, E.On ou Watenfall, de racheter la totalité de l'électricité ainsi produite, sans aucune respect de l'équivalence entre consommation et production, laquelle conditionne pourtant le fonctionnement d'une énergie impossible à stocker, et donc habituellement générée en fonction de la demande. Naturellement, le problème vient des éoliennes, le vent ayant la fâcheuse habitude de ne respecter en rien le rythme de la vie humaine, et se révèle d'autant plus aigu en Allemagne que là-bas, des éoliennes, il y en a beaucoup, et qu'elles se trouvent au même endroit, sur la côte de la mer du Nord. Quand le hasard veut que la production atteigne un pic tandis que la demande reste faible, les électriciens se retrouvent donc encombrés d'un excédent d'énergie qu'ils ne peuvent dépenser, faute de consommateurs : aussi, pour le plus grand profit des propriétaires d'installations hydroélectriques, dont la pratique consiste, en heures creuses, à remplir leurs bassins pour turbiner ensuite, en heures pleines, l'eau ainsi pompée, les rémunèrent-ils pour s'en défaire.
Ainsi présenté, ce système se révèle d'une admirable absurdité ; mais l'article de l'AFP appelle sans doute quelques commentaires supplémentaires. D'abord, on se trouve sur un marché spot, qui ne gère, au jour le jour, que des échanges portant sur des volumes limités ; d'autre part si, comme on pouvait s'y attendre, la volatilité à court terme y est forte, les évolutions, sur l'année, ont tendance à se compenser, et le phénomène du "prix négatif" reste exceptionnel, même si, indubitablement, certains plongeons sont spectaculaires. Surtout, on comprend mal pourquoi les électriciens se contraignent à vendre à perte ce courant en trop au lieu de, simplement, le rendre à la terre nourricière. C'est que le législateur, dans sa grande bonté, ne les a pas oubliés : en leur permettant de répercuter leurs pertes sur le consommateur final, il les a mis à l'abri des conséquences de son inconséquence. En d'autres termes, on a moins affaire ici à une brûlante question d'actualité qu'à une façon, pour les producteurs historiques, de mettre en avant certaines conséquences inattendues d'une règlementation qu'ils subissent, et de la prolifération de ces nouveaux intervenants qui ne répondent pas aux même règles. D'ailleurs, le fait que, au même moment, ils s'associent avec des grands entrepreneurs, et des politiques, pour lancer un appel contre la taxe qui va bientôt frapper le secteur électronucléaire et, à plus long terme, pour la poursuite de l'activité, ne relève sans doute pas du hasard.

Mais la position du responsable du syndicat allemand des énergies renouvelables, le BEE, exprimée à la fin de la dépêche de l'AFP, mérite aussi qu'on s'y arrête. Sans-doute paraîtra-t-il bien léger de fonder une analyse sur ces quelques lignes, privées de plus de leur contexte d'origine. Mais après tout, on n'est vraiment pas à ça près. Le porte-parole du BEE, donc, s'insurge contre ces électriciens qui préfèrent, quand la demande faiblit, faire supporter aux consommateurs ces "prix négatifs" plutôt que de fermer leurs centrales. On appréciera à sa juste valeur un argument qui revient à faire peser sur l'ensemble des moyens de production l'instabilité qui caractérise de manière irrémédiable l'éolien. On appréciera aussi sa mauvaise foi, lui qui fait comme s'il était aussi simple d'arrêter une centrale nucléaire que de débrayer une éolienne, opération pratiquée de façon routinière dès que le vent souffle trop fort. Mais ainsi, dans son refus, pour le bien commun, de renoncer à un chiffre d'affaires qui lui est garanti, pour peu, et si peu, qu'il produise, on voit bien combien, à l'image des effets d'aubaine du solaire photovoltaïque dont on a parlé ici , la vertu des énergies propres se dissout sans peine dans le plus cupide entrepreneuriat.

jeudi 19 août 2010

obstination

Le plus surprenant, avec le dernier exploit des faucheurs d'OGM venus, un dimanche marial, juste avant l'aube, à Colmar, arracher soixante-dix pieds de vigne transgénique, est de découvrir avec quelle obstination l'INRA considère encore que sa mission consiste à mener les projets de recherche qui lui paraissent les plus pertinents, sans tenir aucun compte des avis de ce haut conseil scientifique que forme désormais l'opinion publique, laquelle s'exprime sans vraiment le savoir, mais en toute fidélité, au travers de son bras armé et légitime, les militants anti-OGM. Publiée dans Les Échos de mercredi, la réaction de la présidente de l'institut reste ainsi entièrement à l'intérieur du seul registre qu'elle se permette d'employer, celui du respect des lois. Pour autant, elle ne mésestime pas l'importance de considérations plus politiques. Et d'une certaine façon, la recherche en question donne un peu l'impression d'être l'essai de la dernière chance. Pratiquée sur un lopin dont, pour éviter une contamination virale, la terre était isolée de son environnement, conduite sur des pieds qui, servant seulement de support à des greffes, ne produisaient ni fleurs ni fruits, menée, en toute diplomatie, avec la collaboration d'écologistes locaux, elle montrait à quel point l'INRA était prêt à ces concessions qui lui semblaient garantir l'essentiel, la poursuite de ses recherches génétiques. Et cette stratégie a connu un certain succès : on en voudra pour preuve le vibrant communiqué de soutien aux faucheurs que les Verts ont rendu public. Expédié mécaniquement en quelques lignes, contraint, faute d'argument précis, de se contenter d'une généralisation creuse, manipulant l'épouvantail des multinationales, évitant donc soigneusement toute allusion au caractère public de la victime, prenant, en somme, ouvertement, ses lecteurs pour des abrutis, ce communiqué démontre en tout cas que l'INRA a au moins appris, dans l'affaire, une technique utile, celle qui consiste à couper proprement l'herbe sous les pieds de ses adversaires.
Mais ça ne suffit pas. Rester dans le cadre, seul accessible à un organisme public, de la loi, compter sur la rationalité seule n'apporte aucun secours face aux comportements étroitement obscurantistes de ceux qui, incarnations autoproclamées d'un intérêt supérieur qu'ils ont seuls la capacité de définir, ont décidé de s'affranchir des contraintes légales, sociales, et éthiques pour mener à bien leur croisade personnelle. La comparaison avec les inquisiteurs brûlant les hérétiques au nom d'autres intérêts supérieurs, ceux de la vraie foi, mais aussi des intérêts du condamné lui-même lequel, abandonné aux mains du démon, n'est plus en mesure de les percevoir, relève à peine de la métaphore. Contre eux, ne reste donc d'autre recours que celui du droit, et de la condamnation pénale.

Mais l'INRA agit ici avec la naïveté de ceux qui croient, ou feignent de croire, que le strict respect des contraintes règlementaires qui leur sont imposées, le fait, en somme, de se placer de la manière la plus complète dans l'ordre du droit, suffira à faire en sorte que la loi les protège. Une fois de plus, l'expérience prouve le contraire. Et on ne peut manquer de rapprocher l'action des faucheurs volontaires, dont le petit historique publié dans Les Échos rappelle qu'ils manient la faucille exterminatrice depuis plus de dix ans, de celle des illuminés de Tarnac. On a en effet, dans les deux cas, affaire à un groupe de quelques dizaines d'activistes partageant une commune idéologie et vandalisant de manière extrêmement ponctuelle et à l'abri de justifications politiques un bien public sans mettre en danger la vie de qui que ce soit. Quant au "trouble grave à l'ordre public par l'intimidation ou la terreur" évoqué dans l'article de L'Express à propos des saboteurs ferroviaires, il s'applique sans nul doute bien plus à une manœuvre qui va contraindre les chercheurs d'un établissement public à s'exiler, où à changer de métier, qu'à une ordinaire rupture de caténaire comme la SNCF en connaît, de manière accidentelle, plusieurs fois par an. Question faits, la différence entre les deux actes se limite donc au montant des dégâts causés, l'arrachage de vignes expérimentales n'étant pas nécessairement moins coûteux que le fauchage d'une ligne de traction de TGV ; question traitement judiciaire, c'est le jour et la nuit. Après leur interpellation lors d'une opération de police comme on n'en avait plus vu depuis Action Directe, après de longs mois de détention, les bricoleurs du rond à béton attendent un procès pour terrorisme que la justice semble bien peu pressée d'instruire. Les as du sécateur quant à eux, à l'image de leur chef de file, multi-récidiviste et toujours en liberté, ne risquent pas grand chose. En première instance, pour un premier arrachage perpétré à Colmar voilà moins d'un an, la justice est déjà passée : 2 000 euros d'amende en échange du plaisir de ruiner cinq ans de recherches, on aurait vraiment tort de se priver.

L'absence de soutien dont se plaint la directrice de l'INRA, l'indifférence d'un pouvoir qui, au moins dans ce domaine, semble abandonner à d'autres son monopole de l'usage légitime de la violence physique, l'isolement de chercheurs qui n'ont désormais d'autre option raisonnable, s'ils veulent préserver le savoir déjà acquis, que d'aller exercer leurs talents ailleurs, ne sont pas chose nouvelle. Depuis longtemps, en matière d'OGM agricoles, les choix, en France, ont été, définitivement, faits ; ne reste plus qu'à attendre le verdict du réel. Mais on peut être sûr, si les craintes de la directrice de l'INRA se révèlent fondées, si l'interdiction, aujourd'hui, du génie génétique agricole se paye, dans un futur proche, par la totale dépendance d'une agriculture nationale qui produira alors bien plus que les seuls aliments à l'égard d'importations dont elle ne contrôlera absolument pas la substance, et dont elle subira le coût, que ceux-là même qui auront organisé cette ruineuse subordination trouveront tous les arguments, et les relais, nécessaires à les dégager de leur responsabilité.

samedi 14 août 2010

monolithe

Il faudrait une connaissance intime du milieu et de ses enjeux pour expliquer la multiplication de ces petites structures, parfois individuelles, mais presque toujours composées de deux associés, qui font aujourd'hui l'architecture de ce pays. Une rencontre pendant les études, des difficultés à s'établir, la place toujours occupée par les anciens à la tête de leurs grandes agences internationales, la diversité d'une commande publique qui forme l'essentiel de l'activité, voilà sans doute quelques-unes des explications possibles. Cet éparpillement n'empêche d'ailleurs pas les regroupements, par affinité, par âge. Mais il sera surtout au principe d'une concurrence sévère, dans laquelle chacun cherchera à faire fructifier un style personnel. Beaucoup comme, par exemple, Bernard Bühler, miseront sur la variété des couleurs et des matériaux. Plus rares seront ceux qui s'imposeront un vocabulaire plus austère, orthogonal, monochromatique, et souvent noir, tels Franck Salama, qui construit un ensemble de maisons de ville le long de la rue Villiot, ou LAN Architecture.

Auteurs d'une petite résidence étudiante qui sera bientôt livrée rue Pajol, responsables d'un impressionnant projet à Beyrouth, un ensemble de bureaux et d'appartements dominé par une tour strictement carrée, mais dotée d'un revêtement infiniment variable, les deux associés ont aussi participé au dernier grand chantier de la ville, Clichy-Batignolles. Pour la parcelle 1.B, le long du parc, au nord de la rue Cardinet, ils ont conçu un monolithe triangulaire à ressauts qui rappelle le paquebot de Pierre Patout, qu'ils ont prévu aussi haut que possible, et qu'ils ont bâti sur un socle blanc, et recouvert de verre noir. Ce verre, en fait, est celui de ces panneaux photovoltaïques sans lesquels aujourd'hui, à Paris, construire n'est plus concevable, mais qui, détournés de leur fonction, trouvent ici un double emploi esthétique puisque, en plus de leur couleur, leur découpe anime la façade, et dévoile selon les endroits les enduits colorés qui recouvrent le bâtiment. De jour, le monolithe de verre reflète les éléments proches, casse sa rigidité par la combinaison savante des ouvertures et des couleurs, et dote la parcelle d'un monument, geste de provocation, manifeste esthétique, autant que point de repère. De nuit, avec le jeu des lumières, on atteint un niveau de beauté inégalé depuis des années.
Mais le concours est perdu. À la place, Périphérique construira un immeuble bien plus ordinaire, un peu moins haut. Et blanc.

mardi 10 août 2010

idéal-type

Voilà déjà longtemps que, un peu par hasard, en suivant une manifestation d'agriculteurs, Patrick Champagne, alors sociologue à l'INRA, a commencé à s'intéresser à la place envahissante que les sondages d'opinion occupent dans le jeu politique. Son analyse, qui garde aujourd'hui la même pertinence, n'a en rien entravé le développement d'un processus qui, liant intimement un commanditaire et un prestataire de service, constitue une forme de symbiose dans laquelle chacune des parties investit, et gagne un avantage particulier. Le sondeur apporte en caution une scientificité d'autant moins facile à contester qu'elle s'appuie sur un savoir d'ordre mathématique, donc peu accessible au commun des mortels, savoir auquel se mêlent des tours de main, en matière de redressements par exemple, qui restent secrets. En contrepartie, il trouve dans la presse un marché qui vient utilement compléter ses activités plus banalement commerciales. Le commanditaire, quant à lui, en dehors de la production d'un matériau parfois susceptible de remplir sa première page, trouve ici un moyen d'occuper une place stratégique et originale dans le jeu politique, se présentant comme dépositaire de la vraie pensée des vrais gens saisie dans toute sa spontanéité, ce qui lui permet de revendiquer une légitimité à s'exprimer au nom du peuple, puisque c'est le peuple lui-même qui s'exprime au travers du sondage, en vertu de laquelle il pourra contester la bien plus ordinaire légitimité que procure le bulletin de vote, Cet entrelacs d'intérêts très largement partagés explique sans doute pourquoi le récent sondage du Figaro, malgré ses conclusions surprenantes, en dépit de son ton triomphal, n'a pas vraiment fait l'objet, dans la presse traditionnelle, de virulentes critiques.

Au Monde comme à Libération, en fait de commentaires, on se satisfait en effet de paraphraser l'article originel ; tout au plus osera-t-on faire remarquer à quel point le sondage du Figaro fait les affaires du pouvoir, tout en faisant la démonstration, en cette période estivale, d'une impressionnante réactivité, puisque la publication du sondage sera synchronisée avec l'annonce des mesures qui constituent précisément son objet. Les critiques se trouveront donc ailleurs, sur OWNI par exemple, fort intéressante revue en ligne dont un des rédacteurs consacre un billet un peu rapide, et s'intéressant essentiellement à des problèmes de méthode, à la question. En retour, il essuiera une sévère bordée envoyée par le clan d'en face, avec la réaction assez typique d'un acteur qui se contente d'enchaîner les affirmations d'autorité, et dont le discours se limite, au fond, à revendiquer que l'on lui accorde la confiance qu'il mérite, puisque c'est lui l'expert. Pourtant, en dehors du fait qu'en critiquant la méthode on emprunte une voie sans issue puisque l'on ne dispose pas des éléments permettant d'en sortir, il n'est pas sûr que l'on fasse ainsi l'analyse la plus pertinente.

Au premier abord, ce sondage surprend surtout par son contenu. Mis en ligne par le Figaro, il comporte en effet une seule question, qui sollicite accord ou désaccord sur sept items, présentés comme des mesures annoncées par le gouvernement pour lutter contre l'insécurité. Et ces items n'ont pas seulement en commun qu'il est difficile d'être contre, puisque cela reviendrait le plus souvent à se prononcer contre l'application de la loi : ils sont aussi à la fois très délimités, très techniques, et très particuliers. On n'en voudra pour preuve que le ce "retrait de la nationalité française aux ressortissants d'origine étrangère coupable de polygamie ou d'incitation à l'excision". Il fonctionne d'abord comme une évidence, et un oxymore - comment peut-on être à la fois de nationalité française, et adopter des pratiques jamais vues dans l'histoire du pays ? Il ne concerne ensuite qu'un nombre extrêmement réduit de résidents, donc encore bien moins de nationaux, au point que l'on puisse postuler sans risque que, de près ou de loin, aucun des sondés n'a jamais été confronté aux pratiques qu'on le charge de condamner. La mesure proposée, de plus, l'est dans une formulation complexe et technique, et décrit des situations soit inexistantes, sauf à supposer que l'état civil français enregistre sans s'en émouvoir des mariages multiples pour un même individu, soit impossibles à prouver. En d'autres termes, le seul choix rationnel, face à une telle question, est de ne pas répondre : or, ce choix a été expressément exclu par le sondeur. La seule opinion raisonnable est de ne pas en avoir, mais c'est précisément, parce qu'elle met à bas tout l'édifice du sondage qui implique l'existence, en permanence, à n'importe quel propos, chez chaque individu, d'une opinion formée et réfléchie, la seule qui soit interdite.

Mais, au-delà de la critique la plus pertinente, issue du monde universitaire, qui montre que, comme toujours, la bonne réponse se cache fort peu dans la question, ce sondage révèle un certain nombre de traits qui le transforment en un idéal-type de cette façon de faire de la politique que l'on peut bien appeler le sarkozysme. Cette manière de procéder, cette maïeutique particulière qui vise à faire condamner des comportements extrêmement précis, très particuliers et fort éloignés du quotidien de la majorité des citoyens, fonctionne ainsi, en posant un interdit règlementaire sur un point délimité que l'on se chargera ensuite, progressivement, indéfiniment, d'élargir. D'autre part, un publiciste pourra sans doute confirmer que nombre de ces mesures ne passeront pas la censure des divers Conseils, gardiens de l'ordre des lois : les faire plébisciter par anticipation revient à dévaloriser cette censure, au prétexte qu'elle s'opposera à la volonté populaire mesurée de la façon la plus scientifique, la moins contestable, par sondage. Le Figaro, dans cette stratégie, joue fidèlement son rôle avec la procédure de justification que l'on vient de décrire. Ainsi fonctionne le populisme et, puisque son action vient d'être plébiscitée par voie de sondage grâce à une unanimité citoyenne sans précédent, on attend sans impatience la réélection prochaine du président bien-aimé, laquelle ne saurait se produire autrement, à l'image de ceux qu'à recueillis ce sondage, qu'avec des scores de démocratie populaire.

vendredi 30 juillet 2010

fictions

Un majordome indiscret et une comptable indélicate, une vieille dame richissime mais dont la santé mentale inquiète, sa fille unique qui, en justice, cherche à la faire placer sous tutelle, un ministre et son épouse, un gestionnaire de fortune et sa Légion d'honneur. Beaucoup de pouvoir, énormément d'argent, du drame familial, des haines et des trahisons. Le feuilleton de l'été mélange des ingrédients si disparates, joue sur des ressorts si traditionnels, regroupe des figures si typées qui se résument à des archétypes dont certains plongent très loin dans l'histoire du drame et de la comédie tout en conservant une forte efficacité narrative, que l'on en vient à regretter qu'il ne sorte pas de l'imagination d'un émule de Raymond Roussel, ou d'un descendant de Carlo Goldoni. Malheureusement, l'histoire ici contée l'est par des avocats et des journalistes ; aussi, avec l'absence d'imagination revendiquée par ces professionnels du verbe, retrouve-t-elle un déroulement convenu puisque déjà bien souvent parcouru et commenté, celui des liaisons inavouables entre argent et politique, et, par manque de matière, connaît-elle des développements bien peu convaincants.

En laissant de côté la piste annexe et distincte du conflit familial, l'intrigue essentielle, telle qu'exposée par exemple par le Monde voilà une dizaine de jours, se résume d'une ligne : Eric Woerth, Ministre du Budget et trésorier de l'UMP, a joué de sa position pour faire embaucher son épouse par le gestionnaire de la fortune Bettencourt ; la contrepartie comprendra une instruction aux services fiscaux de ne pas s'occuper de la première fortune nationale, et une Légion d'honneur. Toute le métier du journaliste, bien résumé par ce titre, "Le principal collaborateur de Liliane Bettencourt met Eric Woerth en difficulté", sera de relier des éléments factuels dont personne, à ce jour, n'est en mesure de déterminer de façon certaine s'ils sont vrais ou faux, au besoin en leur imprimant une légère distorsion qui les rendra plus aptes à s'intégrer dans un schéma pré-existant, pour l'aider à démontrer la thèse qu'il défend. Définir, par exemple, le gestionnaire de la fortune de l'héritière comme un "collaborateur" rend à cette dernière un rôle actif dans la gestion de ses affaires, rôle qu'elle ne tient pas puisque, précisément, ce gestionnaire est rémunéré pour faire ce travail à sa place. Dès lors, en agençant les mêmes éléments d'une autre manière, en les éclairant à partir d'un autre angle, en plaçant, en somme, les mêmes figures au milieu d'une autre intrigue, on peut aboutir à de toutes autres conclusions.
Héritière du fondateur de L'Oréal, à ce jour sixième capitalisation boursière du CAC 40 et dont elle détient encore 30 % des parts, Liliane Bettencourt dispose donc d'un patrimoine que Forbes évalue à 20 milliards de dollars, soit un peu plus de 15 milliards d'euros au cours actuel. On conçoit qu'un tel patrimoine justifie une gestion attentive, une structure ad hoc, et l'emploi à plein temps d'une certaine quantité de spécialistes. Analyste financier diplômée d'HEC, l'épouse du ministre alors en charge du budget possédait à cette fin toutes les qualifications nécessaires : alors, si l'on reproche à son mari d'avoir défendu ses intérêts auprès de son futur employeur, on se doit de faire de même lorsque Gros Louis réussit enfin à placer son bon à rien de fiston dans le garage de son copain Léon et, plus généralement, de considérer comme suspectes toutes les embauches qui se déroulent au travers de quelque réseau de relations que ce soit. Et il faut une certaine perversité pour voir dans une simple Légion d'honneur qui, certes, vaut plus qu'un plat de lentilles, mais ne coûte malgré tout pas très cher à la République, la preuve du trafic d'influence, en admettant que l'on puisse établir ce lien de causalité sans lequel l'hypothèse s'effondre. Quant au fait que la veuve d'un ministre continue à financer le parti politique auquel appartenait feu son époux, on aura beaucoup de mal à trouver cela surprenant. Penser qu'un ministre du budget puisse étouffer un scandale fiscal sans susciter aucune réaction interne, en particulier de la part des vigilants syndicalistes du Trésor, c'est sans doute lui prêter bien plus de pouvoir qu'il n'en possède. Enfin, les zones d'ombre de la fortune Bettencourt, un caillou aux Seychelles et deux comptes en Suisse pour un montant total de 80 millions d'euros, tout en attestant de la permanence, chez les riches, de ce sentiment qu'il convient de toujours garder un peu de monnaie planquée quelque part, dans l'hypothèse où la France s'abandonnerait au bolchévisme, apparaissent presque insignifiantes. Les sommes en jeu ne représentent, après tout, que 0,5 % du patrimoine total de l'héritière. Bien sûr, comme toujours, on ne prête qu'aux riches et, pour l'essentiel, des soupçons : mais si, en l'espèce, le crédit est infini, la récolte se révèle bien maigre.

On retrouve ici, d'une certaine façon, un problème de chemin critique. Dans le vaste univers des événements vécus par les personnages de l'intrigue durant les années récentes, certains ont été, par eux, et surtout par d'autres, mis en lumière. Et seul le chemin qui relie tel point à tel autre, et qui les relie arbitrairement puisqu'ils sont en fait très éloignés dans le temps et dans l'espace social, parce qu'il permet d'appliquer une fois de plus un modèle déjà connu, accepté et légitimé, donne à l'histoire un sens. Avec ces matériaux ordinaires et chargés de signification, la presse sérieuse, en utilisant ici un de ces schémas d'explication du monde qui justifient son existence et répondent à la demande de ses lecteurs, produit l'histoire que l'on peut lire dans les quotidiens de référence. Les héros appartiendraient-ils à un autre univers, celui où la richesse demeure mais où le sexe remplace le pouvoir, et un public plus populaire se délecterait de leurs turpitudes, à la une de ces périodiques spécialistes de l'atteinte à la vie privée. D'une certaine façon, malgré l'immense distance intellectuelle et sociale qui sépare la noblesse journalistique de la presse de caniveau, ces deux approches sont comparables, puisqu'elles découlent d'un travail de production de sens qui fonctionne à l'identique, et qu'elles remplissent une même fonction en fournissant au lecteur son feuilleton estival quotidien.

lundi 26 juillet 2010

failed

Saisissant l'occasion, CNBC avait agrémenté son journal boursier du matin, qui présente rapidement la tendance à l'ouverture dans quelques-unes des places européennes, d'une infographie un brin sarcastique. Au même titre que le plus ordinaire des téléphones mobiles parvenu à la fin de son processus d'assemblage chez un quelconque sous-traitant chinois, les banques européennes qui venaient de réussir les tests de résistance aux crises financières organisés par le Comité européen de régulation bancaire se voyaient, l'une après l'autre, marquées d'une coche verte dans la case appropriée. Car voilà bien la première particularité, un peu surprenante, de cette procédure engagée depuis des mois et dont on attendait un verdict clair sur la solidité du système bancaire européen et, par extension, un apaisement définitif des angoisses : les résultats en sont strictement binaires et, donc, ça passe, ou ça casse. Si le verdict a le mérite de la simplicité, s'il conduit à un bilan très globalement positif puisque, des 91 établissements auscultés, sept seulement échouent, il soulève une certaine quantité de questions auxquelles, inévitablement, les analystes cherchent à apporter des réponses.

Et ils s'intéressent d'abord aux perdants : cinq caisses d'épargne espagnoles dont la désormais célèbre CajaSur, caisse andalouse propriété voici peu de l'église catholique mais qui, ayant échoué dans sa recherche d'un bon samaritain suffisamment généreux pour la sauver de la faillite, avait été mise sous tutelle par la Banque d'Espagne avant que ses actifs soient repris par le basque BBK, l'allemande Hypo Real Estate qui traîne depuis des années le boulet de ses créances immobilières, et une seule banque grecque. Face à un tel succès, la déception est grande. Nombreux, en effet, sont ceux qui trouvent la liste bien trop courte, ce qui les conduit à adopter deux stratégies distinctes, mais pas nécessairement incompatibles : critiquer la procédure de tests, et chercher à rallonger la liste des échecs.
En s'intéressant à ceux qui sauvent leur tête de justesse et échappent de peu à la recapitalisation obligatoire, on trouve ainsi, à côté de quelques espagnols de plus, des poids lourds comme la Deutsche Postbank, l'irlandais Allied Irish mais aussi, dans ce monde où la corruption des valeurs morales atteint un si haut degré qu'il n'est même plus question de respecter la noblesse des ans, la plus vieille banque du monde, ce Monte dei Paschi di Sienna fier de sa date de naissance, dans la seconde moitié du XVème siècle. Quant à critiquer les tests de manière plus directe, on retiendra essentiellement les zones d'ombre d'une procédure qui laisse de côté des questions gênantes, comme un défaut éventuel sur une dette souveraine, se construit à partir d'hypothèses qui semblent manquer de pessimisme, et aboutit parfois à des résultats à la fois triviaux et incohérents, puisque des établissements hier en difficulté et qui ont bénéficié d'aides publiques se retrouvent aujourd'hui en meilleure position que ceux qui n'ont eu besoin de personne pour traverser la crise. On peut, de plus, échafauder une critique plus globale des défauts inhérents aux comparaisons internationales de cet ordre, et qui en limitent fatalement la validité.
Le Comité avait comme objectif de vérifier, dans chacun des pays concernés, les capacités de résistance d'une quantité indéfinie de banques représentant au minimum la moitié du marché national : il s'est donc préoccupé de dix-neuf établissements espagnols, et de quatre français. Au-delà d'une absence étonnante, celle du Crédit Mutuel, propriétaire du CIC, une telle disproportion dit bien à quel point le fait d'appliquer, à Chypre comme en Allemagne, et dans des systèmes bancaires au degré de concentration extrêmement variable, des critères uniformes sans la moindre pondération produit des résultats absurdes : une bien improbable faillite de la petite Sydbank, auditée avec succès par le Comité, aurait de toute façon bien moins de conséquences pour la stabilité globale du système que celle d'une caisse d'épargne allemande, dont il ne se soucie pas. À vouloir construire un modèle simple, binaire, uniforme, avec comme objectif de fournir des résultats incontestables et transparents, on tombe inévitablement dans l'excès inverse, celui de produire une analyse sommaire et incomplète que chacun, dans son coin, va chercher à bonifier à l'aide de ses propres critères.

L'exercice visait, au fond, à évaluer dans quelle mesure le système bancaire serait en mesure de résister à une crise qui, en réalité, vient juste d'avoir lieu, et à laquelle il a effectivement résisté puisque les prévisions d'apocalypse n'auront pas suffit à l'abattre et que, avec des exceptions que l'on a déjà évoquées et dont la situation ne relève pas du hasard, il fonctionne toujours avec les mêmes banques dont le statut comme la composition du capital n'ont pas sensiblement varié. En d'autres termes, le modèle vérifiait que, au cas où se produirait ce qui s'est déjà produit, les choses se passeraient bien comme elle se sont déjà passées. Venant suffisamment longtemps après la bataille pour se retrouver, non pas face à un champ de ruines, mais devant un système qui, pour l'essentiel, fonctionne de nouveau, le Comité d'évaluation ne pouvait que constater à quel point les défaillances éventuelles ne pourraient être que marginales. Les tests, en d'autres termes, arrivent trop tard pour se révéler véritablement fructueux ; mais le fait que Dr. Doom les trouve insuffisants démontre sans doute possible qu'ils n'ont pas été inutiles.

dimanche 18 juillet 2010

podium

Il aura fallu une attaque certes régulière mais fort peu élégante de Casey Stoner dans le dernier virage du Sachsenring pour que Valentino rate le podium. Six semaines après s'être fracturé tibia et péroné droits lors d'une chute durant les essais du Mugello, le voici donc, contre tout attente, y compris celles d'un piètre commentateur de bien peu de foi, de retour dans la compétition du Moto GP, et au plus haut niveau. Ce qui, au delà des remarques émerveillées sur les capacités de récupération quasi-miraculeuses d'un sportif encore jeune et excellemment soigné, et dont les performances dépendent bien moins de la solidité de ses jambes que de l'efficacité de sa machine, conduit à chercher ce qui, chez un champion qui a tout gagné, qui n'a plus rien à prouver, qui peut désormais, sur les doigts d'une seule main, décompter les années qui le séparent de la fin de sa carrière et qui, de toute façon et sauf catastrophe pour ceux qui le précèdent au classement, ne gagnera pas cette année, peut bien le pousser, contre la raison, à remonter en selle au risque d'aggraver ses blessures.

L'histoire des grands prix moto est certes riche en exemples similaires, de pilotes aux fractures à peine consolidées, aux blessures encore ouvertes, qui reprennent trop tôt la compétition : mais le plus souvent, il s'agit de pilotes privés, qui s'affrontent loin de la tête et des usines, qui, même aujourd'hui, et bien plus à l'époque du Continental Circus, survivent avec un budget réduit et ne peuvent donc se permettre de longtemps manquer des courses. Valentino, seul sur sa propre planète, ne connaît aucune de ces contraintes matérielles ou symboliques qui obligent le plus grand nombre à vivre la course comme un métier et à chercher, dans l'espoir d'obtenir mieux, toutes les occasions de se mettre en valeur. Pour lui, pas d'enjeu matériel puisque sa fortune est assurée et le championnat perdu, et s'il existe un enjeu symbolique, montrer à ses adversaires qu'il faudra encore et toujours compter avec lui, sinon cette année, du moins la prochaine, si son résultat au Sachsenring valide cette stratégie au-delà de ses attentes, il semble bien insuffisant à expliquer le risque pris avec ce retour prématuré. Ce qui l'anime, ce qui le conduit à revenir en course, dans un mouvement à la fois follement audacieux et raisonnablement soumis à agrément médical, c'est donc cette passion de la compétition que la raison serait bien en peine de définir, elle qui ne peut que constater à quel degré sa vie, c'est seulement ça. Et peut-être, aussi, la conscience aigüe qui fait que, au fil des mois, les occasions d'encore vivre ça se feront de plus en plus rares.

samedi 10 juillet 2010

le retour des ploutocrates

Dans ce monde où rien n'égale, par le nombre comme par la variété, les turpitudes des riches, l'honnête homme peut légitimement craindre que les autorités ne s'épuisent à tenter de les contenir. En pleine période de départs en vacances, alors que la police s'affaire à assurer la sécurité de paisibles estivants, la voilà ainsi contrainte de détourner de cette utile fonction une partie de ses moyens pour donner la chasse, selon ses propres termes, à des "délinquants de la route", méprisables gosses de riches qui profitent de la circonstance pour, entre relais cinq étoiles et parties fines avec mannequins dopés aux implants mammaires, sillonner la France lors d'une course clandestine au volant de bolides et à des vitesses folles. Heureusement, la police veille et l'argent du contribuable, judicieusement investi dans l'escadron d'interception rapide de la gendarmerie, permet que force reste à la loi. Accessoirement, les barrières de péage d'autoroute aident, aussi : comme le rapporte la dépêche de l'AFP reprise par le Point et quelques quotidiens régionaux, les contrevenants, tous britanniques, sont embastillés, et leurs véhicules saisis au profit des domaines et, donc, du même contribuable.

Ces turpitudes, pourtant, ne sont pas si clandestines que l'AFP l'affirme, puisqu'elles s'étalent à profusion sur un site web dont le nom de domaine se trouve banalement enregistré dans le Sussex, et qui détaille au jour le jour, grâce à un blog qui n'oublie aucun détail touristique, mais se montre fort discret quant à la récente intervention de la gendarmerie, les sordides exploits de ces nouveaux riches lesquels, sûrs de l'impunité que confère toujours la fortune, n'hésitent pas à rendre publics leurs agissements secrets. Ce qui, malgré tout, surprend un peu. Aussi, un petit tour sur la faq révèle un détail qui aura échappé à la sagacité de la police, comme à l'attention de l'AFP qui, visiblement, n'a pas cherché à en savoir plus. Ce dont il s'agit, en fait, c'est d'une banale épreuve de régularité, dont le vainqueur aura réussi à maintenir une vitesse moyenne aussi proche que possible de l'idéal, soit 98,15 km/h. En 2007, nous dit-on, l'épreuve a été remportée par une Smart, voiture bridée qui ne peut dépasser 130 km/h : nous voilà bien loin de la griserie de la vitesse, et de l'excitation du danger. Évidemment, si la Smart se révèle être le véhicule le mieux adapté à la compétition, on s'étonnera de voir les concurrents lui préférer, le plus souvent, des voitures à hautes performances. Tout cela, en d'autres termes, ressemble d'assez près à une très franche hypocrisie. Mais on ne trouvera pas moins d'hypocrisie, et du même type, du côté des pouvoirs publics, par exemple lorsque la région Auvergne vente sa "terre de motards" parcourue au guidon de Speed Triple, de Super Duke ou de MV Agusta, soit largement de quoi arsouiller sans retenue mais, bien sûr, dans le plus étroit respect des règles, et des limitations de vitesse.
Et si l'hypocrisie était illégale, il n'y aurait plus beaucoup de politiques en liberté. On comprend ainsi pourquoi les autorités britanniques laissent le Cannonball Run en paix : elles ne peuvent rien lui reprocher. En France, depuis le fameux décret de 2006 sur les concentrations, qui implique entre autres de déposer le parcours d'une manifestation de ce type, la situation est différente, notamment parce que, si officielle que soit l'épreuve, son trajet reste secret. Il se murmure d'ailleurs que le décret de 2006 avait comme objectif premier de réprimer ce genre d'événement, et donc d'inventer une incrimination adaptée, à la hauteur de ce mortel danger et de cet insupportable défi que représente, une fois par an, la présence sur notre sol de cette poignée de "petrol heads". Mais la soute à munitions règlementaires nationale est suffisamment pourvue, en quantité comme en variété, d'armes de tous calibres pour que la gendarmerie n'éprouve nul besoin d'utiliser celle-ci. Il lui suffit en effet d'employer un classique, l'excès de vitesse supérieur à 50 km/h, pour avoir le droit de sortir l'arme nucléaire, la confiscation du véhicule. Certes, ce choix se paye d'une certaine inefficacité puisque, parmi la quarantaine de concurrents, deux seulement se verront privés de leur jouet. Outre-manche, une attention aussi sélective suscite l'intérêt du journaliste du Telegraph, lequel, en plus de traduire les informations policières, fait un travail qui a semblé superflu au correspondant de l'AFP puisque, témoignages à l'appui, il s'interroge sur la pertinence d'une répression aussi précisément cadrée. Ce qui, par ailleurs, amène le sociologue à quelques réflexions.

Car cette considérable opération de police au si maigre butin trouve l'essentiel de sa justification dans le domaine symbolique. Or, la situation que l'on retrouve ici, la condamnation morale de ces agissements irresponsables, la stigmatisation d'une infime catégorie de population au nom du droit des gens et du plus grand nombre à la tranquillité retrouvent trait pour trait des caractéristiques vieilles d'un siècle, datant des débuts de l'automobile, avant la Première guerre mondiale. François Ewald, dans un ouvrage inaccessible et publié à la Documentation Française en 1982, a décrit l'effroi qui s'est emparé alors des populations, et a trouvé un écho sur les bancs de la Chambre des députés, face aux exactions des "barons du 100 à l'heure" et autres "ploutocrates arrogants", lesquels s'affrontaient dans de meurtrières courses sur route ouverte. L'insupportable arrogance de cette poignée de nantis, leur mépris du seul bien des pauvres, leur vie, qu'ils fauchent au coin d'une rue sans même prendre la peine de s'arrêter, la manière dont ils profitent de leur richesse comme de leur oisiveté pour détourner à leur seul profit et au détriment des gens ordinaires l'espace public de la route provoquèrent alors, de la part des autorités comme de la population, des réactions allant de la vertueuse indignation à l'agression physique contre les "écraseurs".
Le retour, exactement un siècle plus tard, de comportements du même ordre vaut peut-être comme indice d'une autre réapparition, celle d'une catégorie de population extrêmement riche dont les devanciers, comme l'a montré Thomas Piketty, seront ruinés entre les deux Guerres mondiales. Mais on trouve dans la situation actuelle une différence, puisque les forces de police disposent des moyens légaux, physiques et symboliques de réprimer ces agissements et d'assurer la publicité de leur action, et un invariant : les riches, au fond, constituent d'éternels et irremplaçables objets de détestation, objets d'autant plus pratiques qu'ils font, d'eux-mêmes, tout ce qu'ils peuvent pour se faire détester.

lundi 5 juillet 2010

cauchemar à Bruxelles

Que peut donc faire le malheureux motard solitaire lequel, ayant prévu de compléter un déplacement à Bruxelles, voyage d'affaires en quelque sorte puisqu'il s'agissait de participer à la 1st International Motorcyclists' Conference organisée par la FEMA, de quelques digressions ethnographiques et de promenades architecturales dans cette ville que l'on dit capitale pour l'Art Nouveau, lorsque, entrant en ville le samedi en début d'après-midi, cette CBF proudly assembled in Italy with the worst possible quality commence à caler au point mort, puis cesse définitivement de fonctionner, inaugurant ainsi un parcours imprévu qui le conduira, de la batterie au régulateur, du régulateur à l'alternateur, à traverser tous les cercles de l'enfer électrique, et qui ne trouva de conclusion provisoire que le jeudi suivant, par un retour à la maison en train, donnant ainsi aux sympathiques mécaniciens de Bike Zone, seule lueur dans les ténèbres de la négligence et au coeur des marécages de l'appât du gain, le temps nécessaire pour tout remettre en ordre ? Devenir en moins de 24 heures un as de la STIB et profiter de cet efficace système de transports en commun pour, malgré tout, visiter, étant entendu que la participation à la conférence sera fonction du temps laissé libre par cette saleté de machine et que pour la MEP Ride, le clou de la manifestation, ce sera pour l'an prochain.

Adieu moto, et place à la STIB, système hétéroclite d'une étrange capitale polycentrique qui compte au nombre de ces villes de centre et du nord de l'Europe qui n'ont jamais abandonné le tramway, et dont le réseau associe les quelques lignes d'un métro récent, qui ne manque pas, à juste titre mais de manière un peu facile, de se comparer favorablement à son pitoyable équivalent parisien, le bus, et diverses générations d'un tramway en partie souterrain, grâce à l'invention locale du prémétro, mais dont les rames les plus anciennes, qui n'auraient pas détonné dans la Tchécoslovaquie de l'ère Novotný, avec leurs portes-guillotines et leurs marches aussi étroites qu'escarpées, semblent maintenues en service dans le seul but de réguler, via les fractures du col du fémur, la population des personnes âgées. Il n'empêche : ce réseau assure, dimanche compris, une desserte satisfaisante des endroits les plus éloignés, et rend donc d'autant plus difficile la compréhension de ce qui paraît bien être une spécificité locale, un trafic automobile d'une densité d'autant plus ahurissante qu'il n'est que très marginalement complété par les deux-roues, les scooters restant invisibles au moins en centre ville, les vélos n'étant utilisés que par quelques inconscients, et les motos, souvent de forte cylindrée, n'étant guère nombreuses. Bruxelles-Capitale, moitié plus vaste que Paris mais trois fois moins dense, se distingue en effet de son homologue française par l'importance de son parc automobile, le nombre des foyers équipés étant équivalent à celui des autres provinces du pays alors qu'il est, à Paris, significativement inférieur. La vision de ces conducteurs, seuls au volant de leurs véhicules, pris dans une circulation dantesque et des embouteillages sans fin, refusant les transports en commun sans pour autant adopter, comme à Paris, le deux-roues motorisé, laisse perplexe, et semble sortie du fond des âges.

Logé dans le quartier des institutions européennes, dont la population ne se distingue d'un ordinaire quartier d'affaires que par les passages incessants, avenue de Cortenbergh, d'une remarquable diversité d'officiers de toutes armes et de toutes nations, le visiteur à pied aura du moins l'occasion de faire d'étranges expériences, telles celle de l'alignement impérial de la rue de la Loi, interminable succession d'immeubles officiels tous, un samedi soir, totalement déserts, sans un gardien, sans un planton, sans un policier, et qui procure l'illustration physique d'un pouvoir vacant. Il pourra aussi parcourir longuement le parc Ambiorix et ses alentours, et s'interroger sur les causes de cet urbanisme absurde. Bruxelles, au tournant du XXème siècle, est en effet, avec un règlement qui limite drastiquement la largeur des immeubles, le royaume d'une maison urbaine qui, ne pouvant se développer ni en façade ni en hauteur, s'étale en profondeur. Pour en juger, il faut dîner dans l'une de ces cantines pour eurocrates que l'on trouve rue Archimède ou rue Franklin, au nord de Berlaymont, chez Barbanera par exemple, ce qui permet de bien comprendre l'emploi de ces parcelles longues et étroites, avec l'escalier en façade et sur le côté, l'enfilade des pièces sur trois étages, et en fond de parcelle un assez vaste jardin où l'on mange, très bien, et pour même pas cher.
L'Art Nouveau, largement composé de commandes privées de maison individuelles, a donc trouvé ici un terrain d'action idéal, et un assez riche vivier d'architectes dont Victor Horta, auteur du tout proche hôtel van Eetvelde, reste le plus connu. Un peu plus loin, on trouvera des constructions singulières, comme, square Ambiorix, l'excessive maison Saint-Cyr ou, rue des Francs, au sud-est du parc du Cinquantenaire, la maison Cauchie, directement inspirée de la Sécession viennoise. Celle-ci, les amateurs le savent, marque essentiellement sa présence en ville grâce au palais Stoclet de Joseph Hoffman, qui bénéficie, depuis son classement par l'UNESCO, d'une rénovation qui semble aussi indispensable, tant son état général est médiocre et ses bronzes dégradés, que négligemment menée. Paul Hankar, à Saint-Gilles, Ernest Blérot, autour des étangs d'Ixelles, complètent un parcours Art Nouveau effectivement riche et varié, qui ne rend que plus étonnante la discrétion des architectes contemporains bruxellois. Avec LéopoldVillage, l'un de ces gestes ostentatoires qui permettent de bien montrer à ces salauds de pauvres ce dans quoi ils n'ont pas le droit d'habiter, avec une étroite résidence coincée entre mitoyens avenue de Tervuren, mais aussi avec des logements sociaux, Pierre Blondel semble bien isolé dans le développement d'une architecture contemporaine de niveau international.

Emprunté le jeudi soir, le Thalys aura quarante minutes de retard. Ensuite, comme toujours, le trafic sur la ligne 13 sera interrompu et, donc, depuis la place Clichy, on rentre avec ses pieds. Au total, le trajet de retour en train et métro coûtera deux fois plus cher, et prendra une heure de plus, qu'à moto. Pour les usagers des transports en commun, l'avenir appartient à ceux qui n'ont pas peur de marcher.

mercredi 23 juin 2010

pas d'IGH sans PLU

Dans ce monde où la corruption des idéaux sportifs se paye d'une attaque de chauvinisme pathologique aux dimensions du délire, sur ces écrans qui, en mémoire de leurs millions perdus, prennent leur part du deuil national et lui accordent une couverture excédant largement tous les précédents, de la crise financière au tsunami de décembre 2004, en ces heures d'une noirceur sans égal où même l'étrange défaite, celle qui se produisit juste soixante-dix ans plus tôt, paraît bien futile, on éprouve quelque scrupule à évoquer d'autres turpitudes, infimes, puisque municipales, triviales, parce que politiques. Mais puisque la vie garde le mauvais goût de suivre son cours, sa loi d'airain commande de passer à autre chose. Clichy-la-Garenne vit aussi, depuis un mois, un drame, mais d'une toute autre espèce puisque, au prix de troublants renversements d'alliance, le conseil municipal a le mois dernier rejeté le Plan Local d'Urbanisme.
En elle-même, la décision n'a rien d'anodin, puisque, au moins durant le temps qu'il faudra pour recoller ses morceaux, elle enterre une procédure longue, entamée au début de la décennie, lourde, ne serait-ce que par le nombre de ses pages, lesquelles se montrent par ailleurs aussi rébarbatives que chichement illustrées, et décisive, puisqu'elle construit le cadre légal dans lequel s'inscriront les projets urbanistiques nombreux et variés d'une ville certes de taille modeste avec ses 57 000 habitants, mais qui dispose à la fois d'une quantité non négligeable de réserves foncières, et d'une situation idéale, en lisière de l'opération de la décennie qui se déroule chez cet encombrant voisin parisien, Clichy-Batignolles.

Autant dire que le rejet d'un tel travail au moment où il n'attendait plus qu'un dernier vote favorable du conseil municipal surprend un peu ; la méthode, un vote à bulletins secrets demandé par les élus Verts, étonne moins. C'est celle-ci, en tout cas, qui explique ce renversement d'alliances proprement stupéfiant, qui passe par une étrange coalition de Verts, de Communistes, de Socialistes, tous de jure membres de la majorité municipale, alliés pour la circonstance avec les élus UMP fidèles à la sarkozo-balkaniste Marie-Claire Restoux, laquelle se découvre brusquement une fibre bien combative puisque que son maintien au deuxième tour des municipales de 2008 contre Rémi Muzeau, le terne M. Propre de la droite locale, avait assuré la réélection de son ennemi d'aujourd'hui. Depuis, la bataille des justifications et le combat des communiqués suit son cours, et la contribution des boîtes aux lettres des citoyens au déballage général se montre presque à la hauteur de la déjà lointaine offensive de Didier Schuller : dernier petit soldat à voir le feu, un communiqué de deux pages aux armes de la ville, mais signé des Socialistes et Radicaux de gauche légitimistes, détaille, selon le pouvoir municipal, les conséquences mortelles du rejet pour nombre de projets déjà programmés.
Mais l'anecdote apporte déjà des enseignements intéressants, tous politiques, mais dans un sens fort distinct. Sur le plan tactique, elle montre à quel point les Verts font toujours preuve de la même habileté lorsqu'il s'agit d'exploiter leur culture démocratique soixante-huitarde. Elle permet également de repérer une partition inédite entre élus de bords opposés, votant ici non pas en fonction de leur appartenance, puisque le Parti Radical et les partisans de Rémi Muzeau ont rejoint le clan légitimiste, mais selon un choix qui consiste soit à préserver l'intérêt général, soit à ne pas rater une occasion de mettre en difficulté un maire assez mal élu, quand bien même on serait nominalement du même bord, et sans aucun souci des conséquences. Mais de façon plus générale, le rejet du PLU démontre à quel point l'épouvantail des tours conserve sa redoutable efficacité.

Unanimement, les opposants de gauche au PLU justifient en effet leur renversement d'alliance par cet auxiliaire désormais indispensable à la démocratie, un sondage dans lequel des citoyens se déclarent massivement opposés à l'édification de tours sur le territoire communal. Il reste en effet dérisoirement simple de cacher sous le gros mot de tour le concept d'Immeuble de Grande Hauteur dans lequel, pourtant, la hauteur ne jour qu'un rôle assez secondaire. En effet, la norme concerne essentiellement la sécurité des occupants du bâtiment, et définit la hauteur à partir de laquelle les exigences plus strictes de l'IGH s'appliquent : 50 mètres pour les habitations, 28 pour les bureaux. La tour Bois-le-Prêtre, en cours de rénovation à la lisière sud de la ville, ressemble donc bien à un IGH, au même titre que sa voisine, la tour Borel qui, construite au bord du périphérique, sera détruite. Avec 32 et 53 mètres, les deux IGH dont l'implantation était prévue sur la limite sud de la ville n'auraient donc guère modifié ses contours ; et même si, côté Seine, au nord, on prévoit de monter jusqu'à cent mètres, on reste en fait, on s'en rend bien compte, dans le banal, et l'anecdotique
Ce rejet de la densification aura des conséquences un brin paradoxales, puisqu'il contraindra les enfants de ces mêmes citoyens opposés aux tours à aller voir s'il seront mieux accueillis ailleurs, dans des communes sans doute bien plus périphériques mais qui leur fourniront les logements qu'ils auront les moyens de s'offrir. De plus, que les opposants le veuillent ou non, IGH, et même imposante tour, il y aura, et en bordure de ville. Édifié dans la zone, au bord du périphérique, le futur Palais de Justice de Paris se dotera d'une tour qui portera bien haut le glaive de l'institution aveugle, puisqu'elle pourra atteindre les deux cent mètres. Nul doute que, où que l'on se trouve à Clichy, on ne verra qu'elle.

mercredi 16 juin 2010

pa bô moto

L'objet paraîtra sans doute insignifiant. Très vite, le sens commun le rangera dans le vaste catalogue de ces incongruités produites par des agents de l'État qui, ignorant conjointement tout du sujet qu'ils traitent et de la manière de le traiter, produisent un résultat si discordant qu'il paraîtra, au yeux du public compétent auquel il est destiné, simplement grotesque. Mais si cette première impression n'est pas fausse, elle ne saurait remplacer une analyse plus détaillée. Cet objet, si excentrique soit-il, ne tombe en effet pas du ciel : version finale et prête à diffuser d'une de ces innombrables brochures pédagogiques qui encombrent les comptoirs des administrations, et même dans leur version virtuelle, il possède une généalogie que l'on peut tenter de retracer, et révèle un certain processus mental, des valeurs, des représentations, des convictions, des croyances, en somme tout un matériau symbolique qui, d'ordinaire, fournit son pain quotidien au sociologue.

Envoyé par les soins de l'actuelle Déléguée Interministérielle à la Sécurité Routière à la FFMC, sans doute moins dans un simple but d'information que pour recueillir un avis dont on imagine qu'il a été particulièrement saignant, et avec peut-être en tête un léger doute quant à la pertinence de la chose, l'objet en question n'est qu'un simple dépliant destiné à rappeler à leurs devoirs les utilisateurs de deux-roues motorisés. Il ne provient pas de la Sécurité Routière, mais de la Préfecture de police de Paris, laquelle, on l'imagine, compte bien le diffuser, sans doute à l'occasion de telle ou telle de ces opérations de répression médiatiques qu'elle affectionne. Autant dire que l'on s'attend à du brutal, bien dans la ligne de ces campagnes sanglantes mais réalistes qui visent à montrer sans détour aux usagers de la route les conséquences potentielles de leur insouciance. On n'est pas déçu. Moto Routine, Histoire d'un petit trajet quotidien déroule en neuf vignettes humoristiques les mésaventures de Bernard le motard, aussi fier de sa super-sport que de son étincelante dentition, mais fort peu regardant en matière de code de la route et qui, de ce fait, au terme de la fable, se trouvera bien dépourvu quand la loi sera passée. On pourrait en rire, ou en pleurer : mais la stupeur qui saisit le lecteur face à cette accumulation d'imbécilité, de laideur, de pauvreté d'imagination, de faiblesse d'esprit et, d'une certaine façon, de mépris à l'égard de l'usager aussi bien que du contribuable, incite à ne pas en rester là.
D'autant que l'on dispose d'un élément de comparaison, avec cette autre brochure provenant de la même source, sans grande utilité, et pas vraiment à jour question règlementation, mais qui, au moins, s'adresse à des adultes, et offre donc avec la dernière née un contraste d'autant plus ahurissant qu'elle reste, elle, dans le registre neutre et informé, références aux textes appropriés incluses, que l'on attend de ce type de littérature. Les aventures de Bernard, à l'opposé, se limitent à illustrer un comportement exclusivement infractionniste mais qui, décrit comme quotidien, se donne donc comme universel, et utilisent à cet effet une mise en images d'école primaire qui en dit long à la fois sur la conception que la police a de la pédagogie, et sur son idée du niveau de discours qu'il convient d'adopter pour être compris des motards. Aussi, on ne pourra s'empêcher de relier ce drastique écart de ton à l'arrivée récente, à la Préfecture, d'une commissaire divisionnaire en charge de la sécurité routière, dont la prestation lors de ses rares apparitions à la table ronde ministérielle sur les deux-roues motorisés a montré à la fois combien elle ignorait tout de ce type de véhicule et de ses utilisateurs, et à quel point elle n'avait aucune intention de remédier à cette carence. Et si le contenu purement répressif de la brochure ne fait que reproduire l'étroite vision du monde propre à la police, en passant sous silence la responsabilité mineure des motocyclistes dans les accidents dont ils sont victimes que la même police constate pourtant, expliquer l'infantilisme contreproductif de sa tonalité oblige à formuler des hypothèses plus larges.

Sans nul doute, on se trouve ici devant la manifestation d'un habitus, et d'un habitus de genre, ce terme sans imagination par lequel les sociologues désignent l'inégale répartition des rôles et positions sociaux en fonction du sexe. La progressive arrivée de femmes à des postes de pouvoir les cantonne souvent à des situations étroitement liées à la sphère domestique et à ses dépendances - l'éducation, la santé, l'environnement. Ainsi en est-il de la sécurité routière, avec une déléguée issue de la préfectorale au niveau national, et une commissaire de police à la Préfecture. Or, à l'inverse de l'automobile, domaine dans lequel, y compris au niveau des infractions, la parité est de règle depuis quelque temps, la moto reste encore une affaire d'hommes, le taux de féminité du permis A ne dépassant pas 13 %.
En d'autre termes, si presque tous les membres valides d'une cohorte obtiennent le droit de conduire une automobile, une femme sur vingt-cinq, et un homme sur quatre passent, en plus, le permis moto. Or, seul l'apprentissage de ce monde et de ses règles qui se met en place lorsque l'on devient motard permet d'échapper aux stéréotypes qui, à l'inverse, s'imposent d'autant plus facilement aux non-initiés qu'ils viennent en confirmer d'autres, ceux de la fonction policière comme du genre féminin. Facile alors de s'en tenir aux vieux clichés des ton-up boys, tentant de manier seulement l'outil de la répression, inévitable de traiter avec la plus grande condescendance et le plus étouffant maternalisme ces gamins attardés, bruyants et indisciplinés, et tant pis pour les Charles Conrad ou les Clive Granger qui pourraient s'en retourner dans leur tombe, si, au cours de leur longue carrière, il n'avaient eu l'occasion d'en voir bien d'autres. Au moins, Bernard le motard ne restera pas seul, puisque la Préfecture agrandira la famille des vilains garçons avec Edmond le piéton, Baptiste le cycliste et Naceur le livreur. Bizarrement, pour Brigitte l'automobiliste, elle demande un délai.

mercredi 9 juin 2010

saturday night terror

Il existe, depuis l'origine, un certain langage propre à la Sécurité Routière, un certain mode de pensée qui consiste à réduire drastiquement la complexité inépuisable du monde social à des schémas de natures variées, technique, réglementaire ou psychologique, mais qui partagent tous un même contenu appauvri jusqu'au ridicule et une même foi en l'efficacité purement mécanique des outils, physiques ou symboliques, mis en œuvre. Ainsi le dernier d'entre eux, un court-métrage mettant en scène une situation sociale particulière, l'alcoolisation collective de jeunes adultes et ses conséquences en matière d'accidentalité routière, représente-t-il, en tant que tel, et sans doute plus encore par le contexte dans lequel il s'inscrit, un objet d'analyse d'autant plus intéressant qu'il semble connaître un étonnant succès critique, jusque sur les bancs de l'Assemblée Nationale.

Le fait social qui justifie cette nouvelle campagne est bien connu des spécialistes qui lui ont donné le qualificatif, bizarrement ignoré en France, de saturday night fever : la surmortalité routière considérable qui touche les jeunes adultes entre 18 et 25 ans, les samedi et dimanche entre minuit et six heures du matin. On sort de boîte complètement bourré, on s'empile à cinq dans la Clio de maman et on va s'écraser contre un arbre quelques kilomètres plus loin. Le graphique que l'on trouve en page 13 du document cité plus haut, produit par la DG Transports de la Commission Européenne, en montrant à quel point la situation nationale se compare de manière très défavorable à celle d'autres pays européens, explique sans doute une telle discrétion. Mais si le document date de 2008, la série statistique représentée, qui s'achève en 2001, ne dit rien de l'évolution récente : or, depuis, en partie grâce à un travail de terrain suivi, au plus près des sorties de discothèques, cette situation s'est significativement améliorée. Le film de la Sécurité Routière, en somme, arrive bon dernier dans la bataille.
Celle-ci, d'autre part, présente sa nouvelle œuvre comme une cassure dans un discours qui abandonnerait l'euphémisme pour enfin montrer sans dissimulation la réalité physique de l'accident de la route. Mais ce tournant, comme le rappelle dans son livre Jean Chapelon, ancien responsable de l'Observatoire de sécurité routière, a été pris dès 1999, avec la série de films alors tournés par Raymond Depardon. Alors, l'originalité vient plutôt du mode de diffusion choisi, YouTube, en lieu et place d'une ordinaire campagne télévisée. Et ce circuit, en plus de démontrer à quel degré, au service communication de la Sécurité Routière, on est authentiquement cool, occupe une place prépondérante dans la stratégie mise en place. En imitant les comportements que l'on prête aux adolescents et aux jeunes adultes, avec leur manie de s'échanger des liens vers la vidéo du moment, en tentant sa chance sur ce marché versatile et éphémère, la Sécurité Routière cherche sans doute moins un succès qu'une justification. Elle peut en effet prétendre contourner ainsi l'écueil qui guette toute publication destinée à cette population si difficile à atteindre et à cataloguer, au point qu'il faille pour ce faire renoncer aux canaux traditionnels, à la télévision en particulier ; elle peut, de plus, en choisissant le web, s'autoriser à présenter un film dont la durée serait rédhibitoire pour tout autre support, et se permettre toutes les démesures.

L'objet lui-même, avec ses 5'15", échappe aux conventions de la durée standard des messages publicitaires. Mais il cumule toutes les autres, et en particulier la franche imposture du réalisme, ce mensonge qui, à force de collectionner des détails donnés comme véridiques, prétend vous persuader que ce à quoi vous assistez n'est pas une fiction. Pourtant, on a un peu de mal à croire que les acteurs qui jouent le rôle des victimes de leur propre imprudence aient accepté de se faire couper en morceaux pour le bien commun ; et, d'ailleurs, insister sur le fait que d'authentiques pompiers participent au film montre bien, comme avec toute chasse à l'authentique, que l'on se trouve dans un univers de pure fiction qu'il faut absolument, en quelque sorte, bonifier en y incluant autant d'éléments que possible qui soient aussi proches du réel que possible, sans pour autant pouvoir changer quoi que ce soit à cette situation de base. Mais l'imposture va plus loin puisque l'adhésion aux conventions du réalisme se limite à la sanglante exhibition des conséquences de l'accident. Tout, dans cette vidéo - la durée, le format large, la complexité chronologique, le découpage détaillé - fait référence aux propriétés du film de long métrage, y compris le réemploi de cet effet grossier et grotesque, le montage parallèle, et les pauvres codes du réalisme y sont, en fait, sacrifiés au profit du spectacle, et d'une mise en scène qui s'imagine pertinente et créative alors qu'elle ne fait que copier des conventions depuis longtemps dévaluées dans l'univers dont elle s'inspire.

Dans quelques jours, nous apprend Le Parisien, la Sécurité Routière doublera sa mise, en diffusant une vidéo du même style en version deux-roues motorisés. Alors, facilitons-lui la tâche : le message dont elle a besoin, la publicité la plus simple et la plus efficace, qui, loin de renier son caractère de fiction, procède, exactement à l'opposé, par le recours à une classique et inventive hyperbole et montre une fois de plus les vertus combinées d'une authentique créativité et d'une totale économie de moyens, existe déjà. On prend le pari que, celui-là, elle n'osera jamais le diffuser. Trop cru, sans nul doute.

lundi 7 juin 2010

un héros de la jeunesse

Voir Valentino Rossi évacué par hélicoptère après sa chute durant les essais du grand prix d'Italie ne peut que remettre en mémoire la façon dont une blessure à peine plus grave mit fin à la carrière sportive d'un Mick Doohan, alors guère plus âgé que ne l'est aujourd'hui le fulgurant transalpin. Au-delà de la saison perdue, la question qui attend tout sportif, mais plus encore celui qui vient d'enchaîner quatorze années de compétition au plus haut niveau, et n'a plus guère d'autre repère que de surpasser Ago par le nombre de ses victoires, se pose : comment arrêter ? La fin de contrat, la férocité d'une concurrence qui s'exerce dans sa propre équipe, la blessure, l'âge, plaident comme autant de justifications raisonnables pour raccrocher son cuir. Mais la raison, justement, n'entre pas en ligne de compte ; l'important, c'est le geste, et il est gratuit.

Pour un des sportifs les mieux payés d'Italie, ce qui ne l'empêcha pas de pratiquer avec une certaine légèreté l'optimisation fiscale, parler de gratuité peut sembler incongru. Et pourtant, Valentino serait tout autant Rossi, et aurait tout autant gagné, avec la retenue caractéristique d'un Dani Pedrosa même si celle-ci, il est vrai, reste exceptionnelle dans ce sport si expansif. Rossi serait autant Rossi en se tenant, comme d'autres, à l'écart de la foule, caché derrière ces écrans auxquels, désormais, la mécanique est asservie. Pour gagner, la technique, le métier, dans toutes leurs acceptions, suffisent : mais le spectacle, les mises en scènes préparées avec les copains d'enfance qui, au fil des ans, montrent toujours le même gamin excentrique et heureux comme au premier jour, lui, est offert.
Dans ce monde où la corruption des valeurs morales réduit l'idéal sportif à une sinistre exhibition du chauvinisme le plus crasse, sur cette planète où des individus par centaines de millions se préparent à vivre un mois durant des tragédies nationales sur petit écran, il est bon de vanter, à l'inverse, les vertus de la légèreté, du superficiel, de cette gratuité qui n'appartient qu'à la jeunesse. Là comme ailleurs, l'ogre de Tavullia reste inégalable, et n'a rien à craindre des pitreries narcissiques d'un Jorge Lorenzo. Reviens, Valentino !

mardi 25 mai 2010

une première

Parfois, on en vient à regretter de s'être imposé des règles qui proscrivent le recours à l'illustration, si facile, si envahissante, mais, à l'occasion, utile. Faute de mieux, il faudra donc imaginer le promeneur découvrant, sur le mur aveugle d'un immeuble prédisposé à cet effet, haut d'une douzaine d'étages et bien visible des usagers du périphérique parisien, quelques centaines de mètres à l'est de la porte de Clichy, une toute récente œuvre picturale à vocation publicitaire et, donc, édifiante. Une petite fée à la longue chevelure blonde concentre entre ses mains la lumière neuve du monde. L'apparition, virginale, botticellienne, tient du miracle puisque cette lumière provient d'une lampe à diodes électroluminescentes Toshiba e-Core dont l'alimentation électrique relève sûrement de l'intervention de l'esprit saint, la petite fille se trouvant en pleine campagne, dans un champ dont les blés aussi blonds que ses cheveux s'étendent à perte de vue. Ceci posé, plutôt que de se contenter d'une description un peu vaine, autant se référer à l'image fournie par le concepteur. Ce que, en revanche, l'on ne voit pas sur la photo, et qui reste invisible de l'automobiliste pressé et accessible au seul piéton, c'est la grille de cellules photovoltaïques disposée en dessous du panneau publicitaire, et orientée vers le sud-ouest.

Toshiba, "entreprise citoyenne de la planète terre", une définition qui dénote un sens certain de l'anticipation, a donc choisi ce mur aveugle en des lieux désolés pour réaliser ce qu'elle présente comme une première à l'échelle de l'Europe : la "première publicité lumineuse éco-conçue", vertueuse à double titre puisqu'elle vante d'une part les mérites des diodes, source d'éclairage la plus économe en électricité, et qu'elle se flatte d'autre part de briller la nuit sans rejets carbonés, les malheureux watts malgré tout indispensables pour éclairer les foules lorsque ce feignant de soleil est couché l'étant grâce à 56 panneaux photovoltaïques en silicium monocristallin, puissants chacun de 300 Wc. Tout de suite, un problème se pose, puisque la petite fée blonde ne dispose sûrement pas du pouvoir qui ferait briller le soleil la nuit pour alimenter ces photopiles sans lesquelles elle resterait seule, perdue dans la pénombre de son mur sinistre : nécessairement, Toshiba a donc complété son installation d'un réseau de batteries à même de restituer nuitamment l'électricité produite de jour. La lecture du communiqué de presse donne pourtant à l'énigme une réponse toute autre. Pendant la journée, l'électricité produite rejoint le réseau ; mais la nuit, c'est ce même réseau qui "est utilisé comme une batterie" et fournit donc les watts nécessaires lesquels, dans notre beau pays, ont ainsi toutes les chances d'être pour l'essentiel d'origine nucléaire, et un peu hydraulique. Merveilleuse création que cette assimilation du réseau, producteur d'une énergie qui doit être consommée dans l'instant, à une batterie, dispositif électrochimique à même de stocker cette énergie en quantités infimes. De cette façon, sûrement, s'explique le contrariant miracle de ces illuminations de Noël approvisionnées par des photopiles. Si la vertu ne sort pas grandie de l'affaire, la morale, du moins, reste sauve, et le dispositif bien mieux élaboré que la naïve escroquerie de cet agriculteur andalou qui, écrivaient Les Échos le mois dernier, utilisait un groupe électrogène pour accroître nuitamment la production subventionnée de sa ferme solaire. Mais alors, puisque l'énergie de l'un ne peut en aucun cas servir à l'autre, la relation entre les panneaux photovoltaïques et l'illustration qui les surplombe se révèle n'être que purement spatiale, et simplement voulue à des fins publicitaires. Mais l'intérêt de la chose ne s'arrête pas là.

Car si l'on a, d'un côté, une publicité lumineuse presque ordinaire, et, de l'autre, une installation photovoltaïque tout aussi banale, cette dernière n'a a priori aucune raison d'échapper au droit commun : Toshiba se garde bien de le préciser, mais on ne voit pas à quel titre le caractère publicitaire de sa démarche lui interdirait de profiter des subventions sans lesquelles une telle installation reste inconcevable. C'est que, à un tarif public de l'ordre de 300 euros pour un panneau de 100 Wc, l'investissement dépasse les 50 000 euros : un gestionnaire avisé de saurait renoncer aux financements que lui offre si généreusement une collectivité qui ne cherche qu'à promouvoir une certaine manière de faire, et ne se préoccupe pas des usages auxquels l'énergie est destinée. Toshiba, en somme, en plus de détourner la vertu écologiste à des fins purement mercantiles, puisque l'énergie qu'il produit ne sert pas à ces 15 maisons de quatre pièces données en équivalence de la capacité installée, mais n'existe que pour justifier l'éclairage de cet objet méprisable, un panneau publicitaire, trouve l'électricité nécessaire de la façon la plus banale, en raccordant son circuit au réseau, et, grâce aux subventions, se rembourse de ses dépenses aux frais de la collectivité. Remercions en tout cas l'entreprise japonaise d'avoir, pour sa première européenne, fait le choix de la porte de Clichy qui, après l'hôtel Ibis et ses panneaux partiellement protégés par un pare-soleil, se pose décidément en haut lieu de la cocasserie photovoltaïque.

vendredi 21 mai 2010

grand spectacle à Carole

Bien plus qu'anthropologue, il faudrait vraiment être papou pour saisir toute l'étrangeté de ces instants mystérieux durant lesquels une politique publique se met en scène, dans un moment de pure théâtralité et à l'initiative des fonctionnaires chargés de son application. Peut-être aussi, tant ce à quoi l'on assiste paraît stratifié en couches qui se superposent sans jamais se toucher, est-il en plus nécessaire d'être archéologue. Car la banalité du spectacle, la façon dont il se limite à exploiter un domaine tant de fois visité, celui des actions édifiantes pour enfants des écoles, dans la pure tradition missionnaire des hussards noirs de la III ème, ne l'empêche pas, en partie pour cette raison même, de poser un défi à la rationalité, puisqu'analyser ce qu'il prétend être, le prendre au mot en quelque sorte, conduit dans une impasse.

L'action se déroule donc à Carole, centre du monde motard d'Île-de-France, circuit social gracieusement prêté pour l'occasion par le Conseil général de Seine-Saint Denis et qui accueillera bientôt une manifestation autrement plus importante. Une fois par an, la Préfecture de police de Paris, en charge donc du respect de l'ordre sur le territoire de l'ancien département de la Seine, organise en ces lieux où elle est très modérément populaire une de ces journées dites de sensibilisation, à la sécurité routière des deux-roues motorisés en l'occurrence, destinée à un public de collégiens et lycéens des environs, venus en autocar avec leurs enseignants participer à une excursion scolaire qui les emmène assez loin des habituels musées nationaux. Nécessairement, la journée, pour l'essentiel, leur est consacrée, et porte donc avant tout sur le bon usage des seuls véhicules que les mineurs ont le droit de conduire, vélos un peu, cyclomoteurs surtout. Ils trouveront sur place, sinon de quoi s'amuser, du moins, faisant le plein de bons conseils vite oubliés et de brochures pédagogiques, de quoi repartir avec une idée assez exacte de ce que l'on attend d'eux. Mais le spectacle lui-même commence à 14 heures, avec l'arrivée des officiels, George Sarre qui représente la mairie de Paris, Michel Merli pour le gouvernement. Le dispositif qui se met alors en place, sur la courte ligne droite de l'arrivée, sépare les spectateurs, rassemblés au niveau des stands, des personnalités, installées sur l'herbe en regard du virage de l'Hôtel, et aux premières loges. Les cascades qui constituent, en quelques sorte, le produit d'appel de la journée, se déroulent en effet à quelques mètres d'eux, et l'on s'inquiète un peu des conséquences qu'aurait eu la glissade de la Bandit que son pilote couche à 50 km/h si la machine n'était pas exactement restée dans l'axe de la piste. Évidemment, la moto, c'est pour les adultes : pour les adolescents, on procède donc à un "crash test" durant lequel un automobiliste, franchissant un panneau stop, va percuter un scooter conduit par un mannequin, simulation à laquelle ne manque ni l'élève méritant chargé de jouer l'appel aux secours, ni les interventions successives des pompiers, de la police et du SAMU. Tout cela semble, en somme, effroyablement banal.
Pourtant, bien des questions demeurent. Pourquoi, par exemple, avoir requis la participation d'idoles des jeunes d'un autre temps, quinquagénaires sans lien connu avec la moto, seconds couteaux dont la présence s'explique sans doute par la modestie de leurs prétentions financières, compatibles avec le budget disponible ? À quelle logique répond le recours à une équipe de cascadeurs dont le fonds de commerce réside exclusivement en la promotion de ces comportements interdits, et que l'on absoudra en répétant qu'il convient surtout de ne pas les imiter ? Quelle conclusion tirer de la mise en scène d'un accident qui, dans le monde réel, aurait bien des chances d'être mortel, et où la victime en cyclomoteur ne commet d'autre faute que d'être dans son bon droit, sinon d'interdire l'emploi de cet engin ? Dans des circonstances identiques, un piéton ou un cycliste s'en seraient donc mieux sortis ?
On comprend alors que ce type de manifestation n'a d'autre but que de démontrer une prétention à agir, et d'autre raison d'être que de participer à la promotion de ceux qui l'organisent. Ceux-ci, en faisant appel à ces têtes connues sensées convaincre les media de se déplacer, en produisant pour les mêmes media un spectacle, et un spectacle de bonne cause et de bons sentiments, sans le moindre succès d'ailleurs puisque, en plus de celle de la station régionale de France 3, les équipes présentes appartenaient à la police et aux pompiers, construisent à la fois leur propre gratification, et assurent, face à leurs concurrents au sein de l'appareil d'État, une publicité de leur travail qui ne peut que renforcer leur capital social. Mais, en parallèle, et de façon totalement distincte, se déroule une toute autre histoire.

Avec les policiers motocyclistes du CMPN, avec les moniteurs de l'AFDM, quelques dizaines de motardes et motards, et quelques utilisateurs de scooters, ont en effet pu s'inscrire à une courte mais utile session de formation gratuite. Il ne s'y passe rien de spectaculaire : quelques tours d'un circuit ouvert par un motard de la police, quelques exercices de freinage et d'évitement, quelques conseils, et des discussions aussi informelles que confraternelles avec ces policiers faisant, pour le bien commun du monde motard et leur propre satisfaction, œuvre utile, loin des consignes répressives d'une hiérarchie qui se donne en spectacle quelques mètres plus loin. Entre le pratique et le symbolique, l'adulte et l'enfantin, l'utilité publique et la stratégie privée, l'action et le discours, la complicité et la prohibition, le contraste ne pourrait être plus violent, et le fait que ces acteurs aux comportements tellement opposés relèvent de la même administration ne fait que le renforcer. Nul doute que, avec le budget dépensé en spectacle, des dizaines d'actions de formation du même genre pourraient être organisées. Si celles-ci se déroulent donc en arrière-plan, à l'intérieur de la représentation des autorités, c'est sans doute parce que l'un ne peut aller sans l'autre et que, pour arracher à ses responsables le droit à ces quelques heures de travail utile et autonome, il faut que ceux-ci y trouvent une compensation qui les satisfasse et qui soit à la hauteur de leur vanité.

lundi 17 mai 2010

rendez-vous en ville

La perversion fondamentale de la jeunesse a toujours été de se rendre incompréhensible aux adultes. Et, contrairement aux affirmations imbéciles des sociologies spontanées du baby-boom, cette perversion ne date pas d'hier. Simplement, elle a pendant des siècles été réservée à ces minces catégories sociales qui disposaient du privilège de vivre une jeunesse, rejetons des classes nobles et de la bourgeoisie riche, ou étudiants lesquels, pendant longtemps, se confondaient avec les premiers. Seule l'amélioration générale du bien-être économique au lendemain de la seconde Guerre mondiale, et, accessoirement, l'arrivée à l'âge pré-adulte de cohortes particulièrement fournies, modifieront cette situation, en élargissant de façon massive les effectifs de ceux que l'on appellera désormais les jeunes. Et quarante ans après les folks devils de Stanley Cohen, ceux-ci persévèrent dans leur obstination à créer des phénomènes sociaux à la fois brutaux, massifs, éphémères, et générateurs, chez les adultes en général et les autorités en particulier, de ce que le sociologue britannique qualifiait d'affolement moral.

Il faut bien reconnaître à l'invention qui cause le tumulte actuel un haut degré de perversité. La peur de "l'apéro géant" se construit ainsi sur une crainte abondamment relayée en ces hauts lieux d'analyse des véritables phénomènes de société que sont les journaux télévisés, celle d'une tendance délétère à l'abus d'alcool qui caractériserait la jeunesse actuelle. Mais, en recyclant le terme d'apéro, la pratique va, d'une part, renvoyer les adultes à leurs propres habitudes de consommation et, de l'autre, récupérer la justification conviviale, donc inoffensive, de ces aimables réunions entre amis où l'on ne fait de mal à personne en buvant un verre de trop. Évidemment, ici, les amis sont des inconnus, et leur nombre significativement supérieur à celui que l'on attend pour le rituel barbecue estival. C'est qu'un autre diable, à l'inquiétant pouvoir multiplicateur mais tout autant incompris des adultes, entre en scène : le web, et ce que l'on qualifie de réseaux sociaux. Avec lui s'accomplit l'alliance impossible entre virtuel et réel, qui bouscule les si rassurants schémas qui délimitent deux mondes sans relation possible, du côté de l'écran celui des malheureux esclaves de leur vie rêvée, qui ne la vivent même pas en la rêvant, et du côté de la rue celui d'une intangible réalité. Avec lui, les procédures de contrôle ordinaires perdent leur effet, et la panique règne.
C'est ainsi qu'il faut comprendre l'avertissement que la Préfecture de police lance pour le 23 mars, date d'un rassemblement programmé sur le Champ de Mars, et qui entretient sciemment la confusion entre deux significations distinctes du terme de manifestation, le sens politique d'un droit à exprimer des revendications dans l'espace public, droit soumis à une simple déclaration et assez rarement mis en cause par les autorités, et le sens commercial d'un événement se déroulant dans le même espace, mais générateur de flux financiers et donc soumis à autorisation et à taxation. Seulement, et sauf à y lire un message pour le moins obscur, l'apéro géant ne relève pas de la première catégorie, et encore moins de la seconde puisqu'il est gratuit. Comme toujours dans une telle situation, la Préfecture cherche donc, pour s'assurer une prise sur cet objet inconnu, l'élément commun à toute initiative : un responsable, duquel on pourra exiger des comptes, et qui recevra la facture du nettoyage des lieux que bien peu de participants à l'apéro songent à remettre en l'état dans lequel ils l'ont trouvé. Mais personne n'organise ces événements, puisqu'aucune organisation n'est nécessaire : tout au plus peut-on trouver la trace d'un initiateur, simplement coupable d'avoir donné un rendez-vous à une quantité indéterminée d'inconnus, et qui, s'il cède à la pression des autorités, n'a ensuite même pas la capacité d'annuler son initiative.

Cet organisateur, tout le monde le recherche, même Nathalie Kosciusko-Morizet qui, en tant que jeune officielle du gouvernement, et comme chargée des affaires du web, devrait pourtant mieux qu'aucun autre savoir qu'il n'existe pas, tout comme devrait lui apparaître l'absurdité de sa comparaison avec les rave parties, qui ne figure ici que par analogie, en tant que phénomène jeune, analogie dont l'objectif essentiel est de rassurer. En effet, il s'agit là d'une déviance contre laquelle les autorités ont mené un combat victorieux, puisqu'on a totalement cessé de l'évoquer à la télévision. Mais l'ampleur même du phénomène, qui effraie tant les autorités, viendra sans doute à leur secours. Ses conséquences négatives s'exerceront en effet en premier lieu sur les participants, ceux notamment dont l'objectif essentiel n'était pas de participer à un concours de beuverie. Alors, à l'intérieur de ce bloc de la jeunesse, que l'on perçoit si commodément comme monolithique, simplement structuré par l'appartenance à telle ou telle cohorte, puisqu'ils sont, après tout, tous, ou presque, les enfants d'un système éducatif qui continue, en dépit de tout, à se vouloir équitable et égalitaire, les distinctions sociales, provisoirement oubliées, ressurgiront, et nombreux seront ceux qui abandonneront la partie. Ce sera alors le moment, sans doute tout autant éphémère, de groupes bien plus restreints, bien plus homogènes, et bien plus faciles à cataloguer et à contrôler, comme au bon vieux temps des mods et des rockers.

vendredi 30 avril 2010

citadelle Hortefeux

Dans ce monde étrange et complexe de la sécurité routière, où le difficile partage des tâches entre ministères divers aussi bien qu'une paradoxale confidentialité, puisque ce produit d'appel des journaux télévisés se gère presqu'exclusivement à l'aide de décrets, arrêtés, instructions, circulaires et donc loin des yeux de la représentation nationale et de ses électeurs, dérobent l'action publique aux regards critiques, on ne peut que se féliciter de la manière dont une presse authentiquement indépendante réussit encore à lever le voile sur ce qui, à défaut, demeurerait caché. En diffusant une récente circulaire du ministre de l'Intérieur, parvenue par des voies détournées mais, considérant la liste de ses destinataires, sans doute relativement haut placées, à Moto Magazine, journal officiel de l'opposition, cette presse ne fait pas seulement œuvre de salubrité publique : elle fournit à l'observateur une rare occasion de comprendre comment l'État justifie et organise une action purement coercitive, et sur quelles représentations de l'univers social celle-ci s'appuie.

Il n'y a guère lieu de s'étonner que les instructions aux Préfets et aux forces de police données par l'actuel ministre de l'Intérieur ne se soucient que de répression, et de l'intensification de celle-ci. Personne, de même, ne sera surpris de voir le ministre attribuer à la seule force de sa voix et à la seule efficacité de ses troupes le bilan très favorable d'une accidentalité hivernale qui doit pourtant tout à la rigueur de l'hiver en question. Mais sa circulaire d'avril, qui adopte un schéma logique aussi caractéristique qu'instructif, mérite que l'on s'y arrête. Comme toujours, l'argument de départ se fonde sur cet outil dont le caractère scientifique exhibé doit couper court à toute contestation, une statistique ; en l'occurrence, celle-ci relève, le printemps venu, une hausse brutale de l'accidentalité en faisant, on l'imagine, référence aux quelques mois qui ont précédé la belle saison et qui, neige oblige, furent exceptionnellement paisibles, Cette hausse ne montre pourtant rien d'autre qu'un retour à des conditions météorologiques, et de circulation, normales. Il n'empêche : en prouvant l'existence d'un danger imminent, les chiffres commandent et justifient un accroissement de l'action. Mais celle-ci ne portera pas sur la population dans son ensemble : en extrayant des interactions complexes qui forment le réel les trois catégories de suspects habituels, les jeunes, les étrangers, les motards, la circulaire tire le négatif du portrait d'un bon citoyen, adulte, français, automobiliste, qui se trouve correspondre à la plus grande part des usagers de la route, et l'absout par avance de toute responsabilité dans les accidents auxquels il se trouverait mêlé, et qui impliqueraient l'une des catégories en question. Naturellement, ce blanc seing vaut avant tout pour ces usagers qui semblent particulièrement irriter le ministre, les adeptes du deux-roues motorisés, et alors même que les statistiques du ministère concurrent, les Transports, ne cessent de démontrer que, à la seule exception des chauffeurs de bus, leur responsabilité dans les accidents est systématiquement la plus faible parmi les différentes classes de conducteurs. Le glaive de la répression s'abattra donc sur eux avec force, et en détail.

En fabriquant une catégorie délinquante par nature, ce qui lui permet de toujours taper sur les mêmes de manière à limiter le nombre des mécontents, le ministre ne fait pas preuve d'une originalité fracassante. Mais, visant des pratiques précises, les actions qu'il impose à ses troupes permettent de dresser une carte exacte de la catégorie en question. On retrouve ainsi, sans grand étonnement, les motards sportifs adeptes des départementales sinueuses, avec leur vitesse excessive et leur plaque d'immatriculation non conforme qui présente donc pour eux un risque qu'ils ne soupçonnent pas. Mais en évoquant la circulation dans des voies réservées, c'est à dire dans les couloirs d'autobus, en insistant pour que les contrôles portent aussi sur les trajets quotidiens du domicile au travail, le ministre élargit sa vindicte à l'usage utilitaire du deux-roues motorisé, tel que le pratique, avec des engins qui vont du cyclomoteur à la supersport, le plus grand nombre. Les discours de cet ordre, d'ordinaire, maintiennent une distinction entre usages légitimes et excessifs, les seconds ouvrant seule la voie à la répression. Ici, la frontière saute, et le soupçon, et la stigmatisation, portent indistinctement sur tous les utilisateurs de deux-roues motorisés, et, donc, sur telle ancienne juge d'instruction, tels médecins bien connus des services de presse, voire même tel très haut fonctionnaire qui, écrit le journaliste des Échos qui sait visiblement de quoi il parle, gare dans la cour de l'hôtel particulier qui abrite son administration sa puissante GSX-R 1000.
Mais la directive se montre tout aussi intéressante dans les moyens d'action qu'elle préconise, requérant l'organisation de véritables traquenards, exigeant une présence hebdomadaire sur le terrain et une collaboration sans faille entre police et gendarmerie. Ceux qui auront pris connaissance du dernier rapport de la Cour des comptes qui fait état, entre 2002 et 2008, d'une diminution de 42 % du parc motocycliste de la police, ceux qui savent à quelles disparitions d'unités conduit cette forme particulière de robotisation par laquelle les radars fixes remplacent les CRS motocyclistes, ceux qui suivent les péripéties de l'affaire Matelly comprendront à la fois que le ministre cherche ici à asseoir son pouvoir sur une gendarmerie toujours rebelle, et que sa circulaire, comme tant d'autres dont Jean-Claude Thoenig et Dominique Gatto ont décrit le stérile parcours, finira, faute d'effectifs et de volonté de la mettre en œuvre, dans un placard d'où l'on ne l'exhumera que pour les grandes occasions, lorsqu'il se déplacera en personne accompagné de cet appareil médiatique dont il fait visiblement le plus grand cas.

Alors cet autoritarisme, ce sectarisme, ce refus d'une réalité patente dans les grandes agglomérations où les deux-roues motorisés, loin d'être la monture des marginaux inconscients auxquels le pouvoir aimerait tant réduire leurs utilisateurs, peuvent représenter plus de 15 % des déplacements de surface, cette grotesque exhibition de force en somme, résonnent en réalité comme aveu d'impuissance d'une politique répressive qui, à bout d'effets, ne peut que persister dans une voie sans issue et cacher son échec sous le parapluie des discours. La citadelle assiégée du ministre s'apparente à un fort Chabrol.

vendredi 23 avril 2010

beautiful people

Dans ce monde où même les paradis autrefois perdus n'échappent plus aux progrès incessants de la corruption des valeurs morales, il est bon de se pencher sur les motifs qui peuvent pousser certains membres de groupes sociaux plutôt privilégiés à se préoccuper, dans le cadre du plus total désintéressement, du sort d'autres groupes humains que le sens commun considérera comme bien moins favorisés. Ce cas de figure se trouve illustré d'une façon quasiment idéale par une récente dépêche de l'AFP qui mérite, à elle seule, d'être érigée en objet d'analyse. Elle relate la dernière en date des péripéties qui affectent le projet de Belo Monte, le consortium mené par l'électricien public Eletrobras remportant l'appel d'offres pour la construction d'un barrage sur l'un des affluents de l'Amazone. La dimension de l'ouvrage qui sera, avec sa puissance de 11,2 GW, le troisième du monde après les Trois Gorges et le bien plus ancien barrage d'Itaipu sur le Paraná, entre Brésil et Paraguay, contribue à doter l'événement d'une certaine notoriété.
On le sait depuis déjà longtemps, les projets d'aménagements d'une telle envergure n'ont pas nécessairement bonne presse. Mais il s'agit ici d'hydroélectricité, c'est à dire non pas seulement d'une électricité produite sans consommation d'énergie fossile ni rejets d'aucune sorte, mais aussi d'une technique qui, permettant de stocker cette énergie avant de l'injecter de manière presque instantanée dans le réseau, représente la manière optimale de produire une énergie propre. La contestation ne portera alors pas sur le processus lui-même, mais sur les inconvénients de la retenue d'eau, qui implique en particulier de déplacer les populations dont l'habitat sera englouti. On estime ainsi que les 17 680 MW des Trois Gorges entraîneront le départ d'au moins 1,2 million de personnes ; dans l'Amazonie, région infiniment moins peuplée que la Chine centrale, le déplacement concerne de 20 à 30 000 familles. Belo Monte pouvant alimenter vingt millions de foyers, la question de l'intérêt public d'un tel investissement ne se pose donc guère.

Et pourtant, dans la dépêche de l'AFP, elle n'est pas du tout posée. Cette victoire du développement durable y est présentée comme défaite, des populations indigènes qui feront les frais du déplacement, mais aussi de leurs porte-parole, Greenpeace, James Cameron, Sting. Cette étrange alliance entre les beautiful people des collines d'Hollywood et les peuples si pittoresques d'Amazonie, donc entre deux groupes humains séparés par toutes les distances imaginables, géographique, économique, culturelle, sociale, et que rapproche seulement leur poids démographique infime, pose en première analyse un défi à la rationalité. Un tel engagement présente il est vrai, pour des gens qui ont autre chose à faire dans la vie que distribuer des tracts et s'enchaîner à des grilles, bien des avantages. Sa nature épisodique et sa force symbolique garantissent en particulier un rendement, en termes de couverture de presse par exemple, sans commune mesure avec le temps investi. Mais qu'il s'agisse d'adopter un orphelin haïtien ou d'organiser un concert au profit de causes extrêmement diverses, le champ des bonnes œuvres qui attendent qu'une fée se penche sur leur humble existence pour leur assurer gloire et prospérité reste illimité. Dans cette féroce compétition, les indigènes d'Amazonie, handicapés par quelques inconvénients pratiques comme leur situation, à l'écart de la civilisation en général et de ses routes aériennes en particulier, ne partent pas gagnants. Mais ils disposent, à l'opposé, d'un incomparable avantage.
Dans un texte publié dans Terrain, la grande revue française d'ethnologie, Pierre Lemonnier, anthropologue et observateur de longue date de sa propre tribu papoue, dresse un portrait hautement sarcastique des chasseurs d'authentique et autres découvreurs de tribus perdues, dont l'Amazonie fournissait récemment un exemple aussi fictif que ceux qui l'ont précédé. C'est que, écrit-il,  le contact étroit avec la nature, la rusticité technique, l'ignorance du monde extérieur "sont autant de contrepoints et de contrepoids de notre civilisation industrielle" ; découvrir la dernière tribu perdue marquerait à la fois la clôture du monde et l'abandon de l'espoir d'encore trouver de vrais sauvages, emplis de la sagesse et de "l’entente avec la nature qui nous ont irrémédiablement échappé". Une fois découverts, les expulser de cette terre dont on ne peut les dissocier, modifier de manière irréversible leur environnement, livrer à une exploitation mercantile cette contrée vierge dont la virginité est sans prix prendra la dimension d'un crime, et commandera l'intervention d'un redresseur de torts.
La cause justifiera la création d'un organisme qui lui est spécialement consacré, Amazon Watch. Avec son siège à San Francisco et ses succursales à Washington et Malibu, l'entreprise dit bien à quel public elle se destine. Elle recueillera le concours de têtes d'affiches qui, même, feront le déplacement dans ces contrées perdues. Sans eux, le grand public des pays développés n'aurait guère eu à connaître Belo Monte ; grâce à eux, la lecture infantile qui s'intéresse, non pas à la spoliation dont sont victimes, dans le même pays, les bien trop nombreux et trop ordinaires paysans pauvres confrontés aux latifundiaires, mais au destin de ces quelques indigènes qu'il convient de conserver en l'état, au nom de la biodiversité et comme s'ils formaient une espèce à part, s'impose. Dans un pays démocratique, pourtant, comme le Brésil, la voix du premier arrivé ne compte pas plus que celle du dernier immigrant, et le cacique indigène n'a pas plus de pouvoir que le mendiant du Nord-Est. Et s'il est de l'intérêt général de léser vingt mille familles pour en contenter mille fois plus, cet intérêt-là commande.

mardi 20 avril 2010

la revanche des enfants d'Erik

On finira par croire que les Islandais ont pris goût aux premières pages des journaux. Les fiers descendants des vikings, pourtant, à cause de leur faible nombre comme de la position géographique de leur île, à l'écart de presque toutes les routes du monde, étaient longtemps restés extrêmement discrets, donnés simplement en exemple d'une société mue par une source énergétique naturelle, la géothermie. Certes, de leur passé de pécheurs reconvertis en flibustiers de la finance, ils conservaient quelques vilaines manies. Mais les dégâts qu'ils causaient en prélevant leur quota de protéines animales sur des cétacés restaient de l'ordre du symbolique, et leur ampleur strictement locale. Leur reconversion massive vers un tout autre type de pêche souvent pratiqué en eaux troubles, et le naufrage subséquent d'un pays entier transformé en hedge fund, élargit sensiblement l'aire des déprédations, touchant de malheureux épargnants aussi innocents que crédules jusque sur les lointaines côtes de la Manche. La faillite d'Icesave, dont les fonds étaient garantis par l'État islandais, la défaillance de ce même état qui a contraint britanniques et néerlandais à rembourser à sa place, le refus massif exprimé par les islandais de faire face aux conséquences de dérèglements dont ils ont largement profité provoqua une première explosion du nombre des victimes de l'Islande. Et voilà qu'avec l'ordinaire éruption d'un volcan banal dans une île qui en compte tant, éruption qui n'a pour l'heure causé aucune perte humaine, surgit une troisième plaie dont les conséquences s'étendent désormais au monde entier.
Le nuage des cendres, cet objet quasi mythologique, offre en tout cas l'occasion rare de mener une expérience scientifique en conditions réelles, expérience qui se déroule dans le pire cas de figure, celui de la force majeure, arrivant brutalement sans aucun signe avant coureur, donc sans possibilité de prendre ses précautions, et conduisant à l'interruption totale d'une activité généralement considérée comme vitale, le transport aérien. Et cette expérience se déroule parallèlement sur deux fronts, économique et sociologique, sans relation directe l'un avec l'autre, mais se révèle, dans un cas comme dans l'autre, aussi riche d'enseignements.

Quelles sont donc, pour une vaste zone géographique qui compte encore parmi les plus développées, les conséquences d'un arrêt total des liaisons aériennes, dont La Tribune dresse aujourd'hui un inventaire détaillé ? Elles sont, en fait, presque négligeables. Écrivant cela on n'est, bien sûr, ni sourd aux descriptions pathétiques des éreintants chemins de traverse parcourus en autobus par les touristes rejoignant la mère patrie, ni aveugle face à la dépression qui affecte les actions des compagnies aériennes et, plus encore, des opérateurs aéroportuaires. Mais tout cela ne prête guère à conséquence pour la vie économique dans son ensemble. La plainte déposée par la SEC contre Goldman Sachs, et qui fait resurgir le spectre des cadavres toujours planqués dans les classeurs de la crise financière, a provoqué au même instant une baisse des cours bancaires équivalente à celle qu'ont connue les compagnies aériennes. Quant aux victimes humaines, en ce printemps où les gens ordinaires travaillent, il s'agit pour l'essentiel d'étudiants ou de retraités, dont l'absence n'a donc pas d'impact sur l'activité productive. Bien sûr, on nous parlera de tel congrès de cardiologues qui se tenait en Israël,et dont les participants n'ont pu rejoindre la France à temps pour procéder aux interventions chirurgicales prévues : mais il faut surtout voir là l'effet de l'imprévu, puisqu'une telle manifestation peut se tenir à l'identique dans la grisaille de la porte Maillot. Évidemment, une interruption prolongée des liaisons aurait une influence néfaste sur les pratiques de tel globe-trotter impénitent ; mais, après tout, si Tim Berners-Lee a inventé le web, c'est bien pour que les gens n'aient plus besoin de se déplacer inutilement. Naturellement, les rosiéristes kenyans sont au désespoir ; mais leur production peut difficilement prétendre être vitale pour l'avenir de l'humanité. Transporter des biens par avion ne se justifie que pour des activités spécifiques, la messagerie par exemple, et si l'on a pris l'habitude d'acheminer ainsi des biens particuliers, comme les microprocesseurs, c'est parce que le surcoût de ce mode de livraison pèsera d'un poids négligeable sur le prix de composants aussi onéreux que compacts. En d'autres termes une réduction drastique du nombre des liaisons aériennes, provoquée par exemple par une pénurie quasi-totale de carburant, n'aurait par elle-même pas de conséquences dramatiques sur l'économie mondiale : l'arrêt du transport aérien ne mettrait pas d'autre activité économique en danger que le transport aérien lui-même.

Or, justement, le transport aérien ne joue pas, dans l'affaire, un rôle passif. Et pourtant, là, on n'est plus dans l'imprévu : instruite par de fâcheux précédents, l'Organisation de l'aviation civile internationale a mis au point, avec l'aide des prévisionnistes météo, un système mondial d'alerte qui, en l'espèce, fonctionne : en charge de l'Islande, le centre londonien fournit relevés et prévisions, et est seul à le faire, non pas en vertu de quelque exorbitant monopole, mais bien parce que le dispositif a été conçu comme cela sans, on l'imagine, susciter d'oppositions de la part des compagnies aériennes. Celles-ci, dès lors, en procédant, littéralement, au pif, à leurs propres expériences, en rejouant la scène du praticien contre le théoricien, de la preuve de terrain contre le modèle mathématique, en improvisant une coûteuse procédure qui conditionnerait le retour des autorisations de vol à un démontage complet des réacteurs au bout de quelques rotations, montrent bien à quel point l'accord qui se fait sur des normes qui ont prétention à être scientifiquement fondées n'est, en réalité, que social, et peut être remis en cause dès qu'une nécessité, ici économique, l'impose. Mais, au fond, on les comprend : il est grand temps que les Islandais se décident enfin à discipliner un peu leurs volcans, lesquels n'en sont pas à leur première incartade, avant que la situation ne devienne authentiquement tragique.

mercredi 14 avril 2010

enclave de la République

Dans ce monde où les valeurs corruptrices de l'éphémère et du superficiel étendent chaque jour un peu plus leur empire sur les décisions du politique, il est rassurant d'encore en trouver qui, contre vents et marées et en dépit des défaites électorales, maintiennent le cap vers un avenir dont le même politique a décrété qu'il prendrait une configuration particulière, et s'emploie, sans doutes ni répit, à faire en sorte que cet avenir advienne. On aurait, ainsi, pu imaginer que la sévère défaite des Verts lors des dernières municipales parisiennes allait sonner le glas d'une politique publique dont les prémices sont déjà anciennes, et qui avait comme objectif avoué de bannir les véhicules individuels à moteur thermique des rues d'une capitale dont les limites administratives aberrantes autorisent, comme sous l'ancien régime, ses élus à nier les droits, voire l'existence même, de ces millions d'individus de second ordre qui font la vie de cette ville tout en ayant le malheur de ne pouvoir y résider. Mais le désaveu infligé à la politique emblématique de l'ancien adjoint Vert aux transports, Denis Baupin, créateur des tristement célèbres "espaces civilisés", n'empêche pourtant pas celle-ci d'être continuée par la nouvelle équipe, mais par d'autres moyens.

Plutôt que de remodeler des boulevards entiers, l'offensive se concentre en effet sur des lieux plus stratégiques : les places. Le garrot habituel, la suppression de voies empruntées par les véhicules individuels, permet en effet d'étrangler la circulation de manière ponctuelle, mais efficace, puisque l'on s'attaque ici, dans leur fonction de réorientation du trafic, à des points de passages obligés. Déjà objet d'un remodelage, la place de Clichy sera bientôt rejointe par un espace à la fois plus central, plus vaste, plus symbolique, et objet d'un travail, dans sa dimension spatiale comme dans ses justifications politiques, autrement plus radical. Etayé de propos qui marquent le franchissement d'un palier dans la stigmatisation des motocyclistes et automobilistes, le projet pour une nouvelle configuration de la place de la République prend la forme d'un véritable manifeste, celui d'un retour à la ville du XVIIIème siècle, avec ses places servant de lieux d'échanges commerciaux et de rassemblement de troupes. Il démontre aussi la claire affirmation d'un refus, celui d'assumer le rôle d'une capitale, point central de la région la plus peuplée du pays, avec ses avantages, et ses nuisances. En parallèle, ce refus peut se lire à l'identique dans un autre volet de cette politique publique, qui concerne le logement.

Dans une ville où les réserves foncières ne cessent de se réduire, donc leur prix d'augmenter, l'opération des Batignolles représente une des dernières occasions offertes à la municipalité de densifier l'habitat. Et de fait, même privée de ces tours toujours interdites, l'opération proposera à terme, dans des bâtiments assez imposants, un nombre significatif de logements. Les projets qui commencent à se faire jour, tels celui de Franklin Azzi Architecture, font par ailleurs la preuve d'une qualité architecturale enfin digne d'une ville moderne. Mais les contraintes du label HQE, imposant une quadruple peau et un quota incompressible de ces panneaux photovoltaïques qui, au centre du réseau de distribution électrique le plus dense du pays, produisent un courant dix fois plus onéreux que le prix du marché, contribueront à ajouter leur propre, et considérable, surcoût, au surcoût du foncier de centre ville. Ces logements, en d'autres termes, pour le commun des mortels et quand bien même ils seront, ou prétendront être, sociaux, seront de fait inabordables.
Le peuple continuera donc d'habiter là où il avait pris l'habitude de le faire, dans ces lotissements de plus en plus éloignés du centre, et utilisera comme il pourra les transports disponibles pour rejoindre son lieu de travail. En 2009, et même si l'année 2008 constitue une référence atypique, le marché de la maison individuelle, responsable de cet abominable mitage du territoire, a connu en Île de France, selon le rapport de l'Union des Maisons Françaises une croissance de 21 %. Dans un marché global toujours déprimé, cette hausse provient des seuls primo-accédents de catégories populaires, bénéficiaires d'aides publiques, ceux qui, précisément, devraient pouvoir occuper ces logements sociaux parisiens qui, quand ils existent, restent pour eux inaccessibles. Ceux qui, malgré tout, réussiront à se loger dans ces zones satellites qui possèdent la double propriété d'être suffisamment denses sans pour autant être déshéritées, rejoindront la triste cohorte des usagers des transports en commun, dont une récente et passionnante enquête détaille le sort peu enviable, avec des trajets dont la durée moyenne, pour les résidents des départements de la première couronne, atteint les deux heures, et monte jusqu'à 2h34 pour les habitants de la Seine et Marne. Les autres, comme le rappelle l'INSEE, viendront en voiture et, de plus en plus, en deux-roues motorisés. En approchant du centre, il se heurteront à la barrière de Clichy, puis à l'enclave de la République.

Tout ces éléments en apparence épars, comme par l'œuvre d'un grand architecte, convergent donc, et produisent des effets qui se concentrent en un même point. Paris qui, dans le rapport de l'ORSTIF, compte pour 53 % des emplois, et seulement 23 % des résidants, repousse de plus en plus, en partie du fait des décisions municipales, ses salariés les plus modestes vers les périphéries les plus lointaines et s'ingénie, parce qu'il est autrement plus facile, et rapide, de remodeler une place que de construire une ligne de métro, à rendre leurs déplacements de plus en plus pénibles. Cette politique au fond, qui fabrique dans l'espace public une forme discrète de communauté fermée, accessible, mais seulement à ceux qui résident à proximité, et tourne donc totalement le dos à la fonction d'une capitale, peut parfaitement se résumer d'une formule lapidaire : Paris aux Parisiens.

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