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patience

, 19:48

Quand on construit des centrales électronucléaires, il faut avoir une longue patience, prévoir un abri contre les tempêtes, et savoir attendre que le vent tourne. Ainsi vont les choses chez Areva où, après les quatre Atmea turcs, après les deux EPR d'Hinkley Point, le troisième contrat de l'année montre que les temps changent, même si ce nouveau succès se révèle un brin paradoxal. Il s'agit en effet d'apporter sa contribution à la mise en service d'Angra 3, réacteur brésilien dont la construction a repris en 2010 après un fort long sommeil, puisque les travaux entamés en 1984 furent interrompus deux ans plus tard. D'origine Siemens, les éléments du réacteur déjà livrés attendaient patiemment sur place de servir à quelque chose ; l'allemand ayant, comme on le sait, renoncé à l'atome, il revient à son partenaire, Areva, de terminer le travail et de rajouter ce qui manque, en particulier le système de contrôle d'un réacteur qui revient de bien loin.

Car si l'arrêt de sa construction, due en premier lieu à des soucis de financement, dura si longtemps, c'est parce qu'Angra 3 a été victime des conséquences de l'incident de Goiânia. On a déjà brièvement raconté l'histoire, telle que la rapporte l'IAEA : le 13 septembre 1987 à Goiânia, la capitale du Goiás, état du centre du Brésil, deux ferrailleurs, à la recherche de métaux dans une clinique abandonnée, démontent un appareil de radiothérapie, récupèrent sa source, l'ouvrent. Intrigué par la luminescence bleutée que dégagent les paillettes de césium 137, l'un d'entre eux la ramène chez lui. Enfants, famille, amis s'amusent de cette poudre, qui offre des perspectives aussi inédites que spectaculaires en matière d'ornements corporels. Quelques jours plus tard, la maladie des rayons commence à frapper, et les autorités prennent l'affaire en charge : quatre morts, une vingtaine d'hospitalisations, des amputations, quarante maisons contaminées.
Mais le rapport de l'IAEA ne dit rien des conséquences sociales et politiques de ce qui reste à ce jour le plus grave accident impliquant la radiothérapie, accident classé au niveau 5 de l’échelle INES : il faut pour cela se référer à l'article que Roger et Jeanne Kasperson ont publié en 1996 dans les Annales de l'Académie américaine de sciences politiques. Brièvement relaté dans la presse locale, l'incident aurait pu en rester là. Mais il poursuivit son chemin jusqu'à São Paulo, où l'on prit conscience de son potentiel considérable : le 1er octobre, une chaîne de télévision y consacre une émission à sensation. Immédiatement, disent les auteurs, Goiânia est envahie par une armée de journalistes et de cameramen, alors que les hebdomadaires américains répandent la nouvelle : Time parle de "paillettes mortelles" tandis que Newsweek, bien plus couleur locale, titre sur un "carnaval de poison étincelant". En deux semaines, le prix des produits agricoles du Goiás, un état à la superficie un peu supérieure à celle de l'Italie, est divisé par deux, les hôtels sont désertés, des pilotes refusent de faire décoller leur avion lorsque des habitants de l'état figurent parmi les passagers, des pierres sont lancées sur des voitures immatriculées dans le Goiás. Les conséquences politiques, aux effets de plus long terme, viendront plus tard, avec la mise en accusation du nucléaire, le démantèlement proposé de la commission nationale de l'énergie nucléaire et la construction d'une opinion publique hostile à l'utilisation de l'atome, facteurs qui contribuent à expliquer pourquoi Angra 3 a été enterré, et pour longtemps. Et tout ça dans le cadre d'un usage thérapeutique de l'atome, tout ça à cause d'une unique capsule de césium à peu près grosse comme le poing.

Pour un public ordinaire, l'atome et ses dangers restent totalement à l'écart de toute appréciation rationnelle, et les valeureux mais pauvres efforts de vulgarisation des autorités politiques et scientifiques n'y changeront rien. La peur qu'inspire le nucléaire, cette technique humaine capable de dévaster la terre presque aussi bien qu'un impact de météorite ou un sursaut gamma, rejoint de très profondes angoisses eschatologiques et occupe ainsi la fonction d'un invariant anthropologique, tout en disposant d'une pertinence qui fait aujourd'hui défaut aux diverses incarnations des châtiments divins, famines ou épidémies. L'atome devient ainsi le vecteur idéal des marchands de peur, animateurs de ce monde distordu où la moindre dépêche de la province de Fukushima gagne une diffusion mondiale, selon un processus sans doute comparable à ce qui s'est autrefois passé à Goiânia. Mais, en devenant ainsi un combustible du flux des nouvelles quotidiennes, il perd sa singularité : il entre alors dans le grand fourre-tout de cette sorte de savoir universel où s'alimente le sens commun, pour lequel la répétition tient lieu de preuve.
Ce n'est pas spécialement neuf après tout, et la métaphore du nuage de Tchernobyl, passée dans le langage courant, témoigne aussi de cette connaissance qui se croit savante alors qu'elle n'est que futile. Or, ce savoir a comme propriété essentielle que, du fait de sa banalité même, plus personne n'y prête attention : devenu l'aliment des conversations de bistrot, y compris celles qui se tiennent sur les plateaux de télévision, il y perd sa capacité d'effroi, comme le montrent les échecs répétés des tentatives de mobilisation populaire contre l’électronucléaire. Et puisque ce sujet qui hante les entrepreneurs de morale n'intéresse pas les foules, ou, du moins, les intéresse autrement moins que le montant de leur facture d'électricité, il suffit de laisser le temps faire son œuvre, et apaiser les craintes. À en juger par le carnet de commandes d'Areva, et sans doute plus encore par celui de ses concurrents, la période de pénitence a désormais pris fin. Encore faudrait-il veiller à ne pas la réactiver, et se décider enfin à investir pour renouveler un parc national vieillissant, et dont on prend sans doute de plus en plus de risques à prolonger l'existence bien au-delà des plans initiaux.

marketing

, 19:44

Existe-t-il situation plus tragique que d'arriver sur son lieu de villégiature pour découvrir que l'âge et les vibrations ont eu raison de son vieux portable, et qui plus est un quinze août, lorsque les camions chargés de livrer un remplaçant commandé dans l'urgence sont condamnés à un repos forcé ? Face à une telle extrémité, il convient d'abord de garder son calme, et de résister à l'attrait empoisonné de la grande surface du coin, pour continuer à faire confiance à ses fournisseurs habituels, quand bien même leur marchandise arriverait un peu plus tard. En consultant les catalogues avec comme seul critère impératif un PC avec écran de 13", un coup d’œil rapide donne l'impression d'un vaste choix. Mais l'offre semble brutalement segmentée, et très déséquilibrée. L'éventail des prix, qui s'étend de 500 à plus de 1500 euros, au premier abord, n'étonne guère, mais leur répartition surprend : ici, sur dix-huit ordinateurs, treize coûtent mille euros et plus, là, dans ce qui est disponible, on en a deux autour de 500 euros, quatre entre 700 et 800, et vingt-cinq à partir de mille euros.
On a donc pris le moins cher, qui fera l'affaire le temps qu'il durera ; il arrive promptement, et avec Windows 8. Soit. On lance la machine, on accède à une procédure d'accueil d’apparence classique, où l'on doit donner quelques informations habituelles. Certes, le bidule tient absolument à vous doter d'un compte Microsoft, quitte pour cela à parasiter une adresse électronique existante, mais on passe outre. Comme on a déjà préparé son Linux sur une clé USB et que l'on sait comment faire, on profite du premier redémarrage pour désactiver secure boot ; un geste innocent, des conséquences incalculables. Car, sans la moindre mise en garde, on entre alors dans ce cercle de l'enfer propre à Microsoft, et qui s'intitule réparation automatique. Les pécheurs endurcis savent qu'arrivés là, il leur faut abandonner toute espérance ; seuls les novices tenteront leur chance, en vain. Après quelques opérations qui paraîtront mystérieuses même à un kabbaliste, une alternative est proposée : renoncer, et arrêter sa machine soit, en d'autre termes, la convertir en objet décoratif à poser sur une commode, ou passer une porte que franchiront les masochistes, les suicidaires et les héros, pour affronter directement la bête, et finir vaincu après une sombre lutte. Tout cela, en fait, relève de la magie noire : on en voudra pour preuve les bribes de documentation qui accompagnent le système, et évoquent des "charms" ou énoncent des formules secrètes, telles "the edge is key for touch", la frontière est la clé du toucher, ou bien cette notice écrite dans toutes les langues connues de la mondialisation et qui résume cette procédure de restauration dont on a vu qu'elle ne servait qu'à entretenir l'illusion. Puisqu'on n'a pas de temps à perdre avec ces sottises, on choisit la solution d'Alexandre : on efface tout, on installe un brave Linux - Mint, pour changer - et, en une heure à peine, on sort des ténèbres pour fêter son retour parmi les vivants. Reste à trouver un moyen de se faire rembourser un système que l'on ne peut de toute façon pas réinstaller, puisqu'il est livré sur un dvd, tandis que la machine n'a pas de lecteur.

Il fut un temps où le client était roi, et où les gros bataillons des équipes marketing, avides d'études, de panels, de tests, s'acharnaient par tous les moyens à le satisfaire, tandis que revenait aux publicitaires la lourde tâche de le convaincre de son besoin impérieux d'un moteur à cinq soupapes par cylindre et d'une fourche équipée d'un dispositif anti-plongée. Ainsi fonctionnait la traditionnelle économie des biens manufacturés, animée par cette concurrence grâce à laquelle on arrivait assez facilement à trouver ce dont on avait précisément besoin. Le numérique a démoli tout cela, en premier lieu parce qu'il a entraîné un bouleversement permanent, et un mode particulier de redistribution périodique des cartes qui avantage systématiquement ceux qui ont eu la chance de tirer des atouts tout en ayant su comment les conserver. La segmentation de cet univers né, pour le grand public, dans les années 1980 mais bâti sur des fondations bien plus anciennes s'est progressivement développée, et son fractionnement s'aggrave avec l'écart croissant entre un très petit nombre d'acteurs, Intel, Microsoft, Apple, demain peut-être Samsung qui, parce qu'ils disposent d'un monopole du composant, du système, ou de la frime, captent l'essentiel de la rentabilité du secteur, et tous les autres. Le PC, cette machine de besogneux près de ses sous dédaigneux de l'esthétique, a perdu la partie, et les vieux HP, IBM et Dell avec lui. Si on ne trouve plus de portables 13" à moins de 1000 euros, c'est parce qu'aucun fabricant ne se risque à faire autre chose que de copier servilement les visions du leader charismatique, Apple et ses MacBooks dont les prix s'étagent entre 1000 et 2500 euros. Et ces concurrents sans idées se risqueront d'autant moins qu'Intel, avec ses ultrabooks, s'aligne lui aussi sur la stratégie du gourou : que le client se débrouille avec ces produits tous identiques, avec leur profil tellement mince qu'il n'est plus question d'y glisser un lecteur optique, et leur armada de diodes toutes, obligatoirement, blanches. Qu'il se débrouille aussi avec cet écran tactile et ce système d'exploitation qui obéit au doigt, puisque tout le monde sait que s'il a acheté un clavier avec, c'est uniquement pour permettre à la machine de reposer en position stable.
En même temps que l'uniformisation de l'offre, mais sans qu'il soit utile de postuler l'existence d'un lien, s'est développée une uniformisation, et une centralisation, des contraintes : la croissance des réseaux a permis de déporter les droits d'abord, les contenus ensuite, des ordinateurs où ceux-ci étaient à la discrétion de leurs créateurs vers des serveurs où ils se trouvent désormais à la disposition de ceux qui ont pris grand soin de ne vous vendre qu'un droit d'usage, provisoire et amendable, de la machine que vous avez achetée. Et avec le secure boot, qui offre au renard une tanière en plein cœur du poulailler, la frontière entre matériel et système disparaît puisque celui-ci permet à Microsoft de prendre le contrôle d'un ordinateur dès le début de son démarrage, et que Windows, en invité indélicat, s'impose désormais dans la phase de boot. Bien sûr, pour l'heure, on peut le désactiver, et installer un système libre. Mais en agissant ainsi, on rejoint le monde des déviants qui optent pour la liberté et refusent la sécurité passive à laquelle se doit d'adhérer sans discussion ni discernement tout bon citoyen. Combien de temps faudra-t-il encore pour qu'un tel comportement devienne, au même titre que le fameux défaut de sécurisation de son accès Internet, pénalement répréhensible ?

révolution

, 19:34

Ces jours-ci, sur nos places, le long de nos avenues, et jusque devant les portes des logements de nos représentants élus, on aurait donc assisté à la naissance d'un mouvement social nouveau, d'une ampleur historique. C'est en tout cas ce qu'affirme un de ses animateurs lequel, formé à Sciences Po et à l'ESSEC, quinquagénaire catholique vendéen et père de six enfants, ne possède pourtant aucune des caractéristiques sociométriques généralement associées aux contestataires de l'ordre social, du moins dans leur forme traditionnelle. Certes, quelques spécialistes ont cru assister, avec la fin des années 1960, à l'émergence de revendications inédites, féministes, écologistes, homosexuelles, qu'ils ont un peu vite qualifiées de nouveaux mouvements sociaux parce que leurs exigences relevaient d'un registre étranger aux classiques revendications utilitaristes des mouvements ouvriers. Pourtant, en plus du fait que les positions des manifestants d'aujourd'hui s'opposent frontalement à celles des activistes des années 1960, rechercher ce que cette contestation peut bien montrer de neuf conduit assez vite à s'engager dans une impasse.

L'efficacité de l'organisation comme l'efficience de la mobilisation n'ont en effet rien pour surprendre. Car elles reposent sur les réseaux d'une église catholique que l'on peut voir comme la plus ancienne et la plus tentaculaire des mondialisations encore actives, issue de ce prosélytisme pluriséculaire qui ne pouvait trouver le repos avant d'avoir arpenté le globe et visité la plus humble demeure. Cette espèce de monde parallèle et secret des paroisses, qui fourni aux seuls initiés ce dont ils ont besoin en matière d'éducation, de distractions, de convictions, et d'engagements, et dont on ne peut trouver meilleure illustration que chez Étienne Chatiliez et dans la prestation immortelle de Patrick Bouchitey, dispose de toutes les ressources utiles aux mobilisations, en matière d'organisation comme de financements. Quand on compte sans doute, avec les clubs de football, parmi les plus grands affréteurs de cars et de trains, envoyer ses troupes manifester à Paris plutôt qu'en pèlerinage à Lourdes ne requiert qu'un changement de destination. Et les ressources financières dont disposent ces catégories sociales généralement aisées permettent autrement plus facilement de faire confectionner banderoles et drapeaux que lorsque, faute d'argent, il faut se débrouiller soi-même, en profitant d'un stade riverain pour étaler de la peinture sur un bout de tissu posé au sol tout en espérant que la pluie ne vienne pas tout gâcher.
Quant au répertoire d'action employé, il se singularise par son côté totalement hétéroclite aussi bien que par sa parfaite absence d'originalité, puisqu'il est intégralement copié. On retrouve ainsi ces HomMen, qui recyclent le torse nu et couvert de slogans des Femmen tout en apparaissant masqués, afin d'éviter les ennuis de retour au bureau le lundi matin, ou bien ce printemps français qui, compte tenu de ses orientations politiques, va puiser son inspiration là où on ne l'attendait vraiment pas. Jean-No a montré par ailleurs tout ce que l'iconographie du mouvement actuel doit à l'esthétique de mai 68, en dépit d'une gamme de couleurs plus étendue qu'autorisent à la fois les progrès techniques, et l'aisance financière. Et on n'aurait sans doute pu trouver meilleure manière de résumer ces propriétés qu'en choisissant de baptiser ce mouvement Manif pour tous, puisqu'il copie l'acronyme de l'adversaire tout en portant sa principale revendication, la légitimité du recours à la rue pour une fraction de la population dont on considère qu'elle s'en tient presque toujours éloignée, au point que l'exception actuelle permette de ressusciter, à gauche, le facile et ridicule fantasme des factieux de 1934.

Or, en France, catholicisme et mouvement social entretiennent des relations aussi anciennes que rarement mises au jour, comme le font par exemple François Purseigle et Jean-Philippe Martin dans L'altermondialisme en France, la longue histoire d'une nouvelle cause. Leurs articles donnent en effet une idée de la riche progéniture du catholicisme social, puisque la Confédération Paysanne apparaît comme la fille aînée de la JAC tandis que, ailleurs dans l'ouvrage, se trouve établie la filiation entre un tiers-mondisme en partie chrétien et ATTAC. Les manifestants protestant contre l'égalité des droits face au mariage civil ne le font donc pas au nom du catholicisme en général, mais d'une vision traditionaliste et réactionnaire de celui-ci, étroitement liée à la droite parlementaire. Rien d'étonnant alors à leur si long silence, puisque, la droite étant restée au moins partiellement au pouvoir durant les vingt dernières années, ses partisans avaient d'autant moins besoin de s'exprimer dans la rue qu'ils n'avaient, sur ce sujet, rien à craindre des élus de leur camp. Aujourd'hui, occasion leur est offerte de se venger, et de goûter à leur tour la joie de la confrontation physique, le frisson du danger, l'odeur des lacrymos. Dans un pays où la rue conserve une singulière légitimité politique, les voilà qui recyclent encore autre chose, cette tradition de la contestation de gauche et d'extrême gauche qui permet, contre la majorité, parce que le nombre peut prétendre incarner la force et le droit, d'entraver le libre fonctionnement des institutions démocratiques. Et ils fournissent, de plus, une merveilleuse illustration de la manière dont on peut se considérer comme victime d'une atteinte intolérable alors même que ses droits ne sont touchés en rien.

limiers

, 19:27

Le jour de gloire est donc enfin arrivé. L'intransigeant Mediapart, le vilain petit canard têtu qui, seul contre tous, croyait dur comme fer à la culpabilité du ministre désormais honni avait donc raison. La victoire est si éclatante que son directeur peut se permettre de jouer les modestes, regrettant ce combat mené contre tellement d'ennemis recrutés en masse dans la classe politique comme dans la clique médiatique. Triomphent avec lui ces francs-tireurs du journalisme qui se dit d'investigation, ces redresseurs de torts dont la raison sociale se borne à prétendre faire, mieux qu'elle et sans posséder aucun de ses moyens, le travail de la justice. Mais le dur métier du sociologue le contraint, une fois de plus, à dénouer l'enchantement, tâche en l'espèce d'autant plus facile qu'il peut à cette fin s'appuyer sur un célèbre article de Luc Boltanski.

La dénonciation que celui-ci rédige avec Yann Darré et Marie-Ange Schiltz et publie dans les Actes de la Recherche en 1984 peut en effet se lire comme une analyse des conditions de succès des dénonciations, lorsque leurs auteurs comptent sur la grande presse pour donner à leurs combats privés le retentissement le plus large. Détaillant minutieusement un corpus de lettres reçues entre 1979 et 1981 par le Service des informations générales du Monde, Luc Boltanski montre sur quels critères vont s'appuyer les journalistes pour décider de leur donner une suite. Et s'il ne s'intéresse qu'au premier stade, ce tri préalable qui va permettre de distinguer le normal, éventuellement susceptible de fournir des informations exploitables, du pathologique, rien n'interdit d'imaginer d'autres critères du même genre, et de les appliquer à l'affaire Cahuzac. Dans celle-ci, on trouve donc deux dénonciateurs, un avocat, vieil ennemi politique local battu en 2001 et qui possède ainsi un intérêt évident à agir, et un ancien agent des impôts pourvu de tous les attributs du redresseur de torts dans sa déclinaison obsessionnelle, ceux dont les courriers risquent d'être classés comme pathologiques par les journalistes qui les reçoivent, et une preuve, un vieil enregistrement qui aurait été le fruit d'une erreur de manipulation sur un répondeur téléphonique. En appliquant les critères de sens commun étudiés par Luc Boltanski, en comparant, pour reprendre un de ses termes favoris, l'énorme écart de grandeur qui sépare les accusateurs, leurs intérêts et leurs preuves, du ministre, on comprend qu'il est inutile de convoquer le complot des élites pour expliquer pourquoi une histoire de ce genre n'intéresse pas un grand quotidien national. Elle ne peut, en d'autres termes, connaître d’autre publicité que celle que lui donne un acteur périphérique du champ journalistique, coutumier des dénonciations et dont la réputation ne souffrirait pas d’une erreur, et contraint, pour sa survie même, à prendre des risques que refuseraient des acteurs mieux installés.

Le succès de sa stratégie d’investissement alternative faisant des envieux, le petit canard se trouve brusquement entouré de volées de grands cygnes qui cherchent à imiter son succès, avec des bonheurs divers. Certains, privés de capital social, rentabilisent les vieux investissements symboliques de la presse, en commandant un de ces sondages d'opinion dont les questions contiennent déjà les réponses. D'autres, plus fortunés, profitent de leurs placements dans un fonds commun pour se lancer à leur tour dans la chasse aux actifs vénéneux. Le Monde, en l'espèce, croit avoir trouvé son coupable en la personne d'une société financière suisse, mais fondée par des français, et qui rend d'assez ordinaires services de banque privée et de gestion d'actifs. Si l'on se gardera de commenter les faits rapportés par un quotidien qui, saisi d'une brutale frénésie, publie ces révélations sur trois pages entières dans son édition datée du dimanche, on peut, par contre, procéder à quelques comparaisons pour saisir la pleine ampleur des enjeux. Reyl & Cie, nous dit Le Monde, possède aujourd'hui 6 milliards d'euros d'actifs sous gestion. En France, le seul secteur de la gestion d'actifs comprend plus de 600 intervenants, filiales des grands établissements financiers ou sociétés indépendantes dont la plus importante, Carmignac, gère 54 milliards d'euros. Dans le monde, et en Suisse, évidemment, c'est beaucoup plus, le plus gros indépendant, le genevois Pictet, annonçant, entre les dépôts et les encours sous gestion, un total de 309 milliards d'euros. On ne prend alors guère de risque à imaginer la fraude fiscale des particuliers européens comme à la fois représentant une part infime de l'actif financier global, et pesant bien peu en regard d'affaires bien plus graves, comme les très sombres histoires de la Russie poutinienne.
Le Monde, on se doit de le reconnaître, accorde à celles-ci, dans les mêmes pages, bien plus d'importance. Mais il ne faut pas tant voir là le souci d'informer les masses, et de leur fournir quelques utiles éléments de comparaison, que celui d'exploiter les données disponibles, lesquelles doivent constituer un échantillon assez représentatif de l'ampleur et de la fréquence des mouvements financiers illicites et valent donc aussi comme purs indicateurs statistiques. La grande presse, au fond, adopte ici un comportement de rentier. Son audience, sa réputation, son réseau de pairs, et la demande de son public lui permettent de mettre la dénonciation en scène, sans pour autant prendre aucun risque. Le risque reste le propre des voleurs de fichiers, des diffuseurs de télégrammes confidentiels, des divulgateurs de notes de frais, autant de petites mains, bureaucrates anonymes et entrepreneurs de morale qui décident un jour de dévoiler ce qu'ils sont payés pour tenir secret. Alors, lorsque l'un d'entre eux se fait prendre, le pouvoir se montre certes implacable ; mais le secret est un maître ambigu, qui ne protège pas uniquement des opérations illicites. Et si, au mépris de ses engagements, tout un chacun peut s'accorder le droit de divulguer ce qu'il sait au nom de considérations morales qui lui sont propres, qui viendra garder ces nouveaux gardiens ?

titan

, 19:28

Il est de ces moments où le regret lancinant de ne pas être l'une de ces petites souris cachées au milieu des ors de la République et qui ne perdent rien de ce qui s'y déroule en secret se mue en désespoir. Car il faudra sans doute attendre longtemps avant qu'un témoin, et plus longtemps encore avant qu'une archive, ne relate publiquement ce qui s'est vraiment passé dans les bureaux de Bercy, lorsqu'est arrivée la désormais fameuse missive du patron de Titan. On peut au moins être sûr d'une chose : en répondant le 20 février à une lettre datée du 8 Arnaud Montebourg a largement pris le temps de la réflexion. Très probablement, ce courrier a été soigneusement gardé sous le coude par son destinataire avant que, dix jours plus tard, une de ces bonnes âmes sans lesquelles le monde serait beaucoup plus ennuyeux ne le fasse parvenir au relais le plus approprié pour sa diffusion, Les Échos, contraignant alors le bondissant ministre à se fendre de la réponse appropriée. La transaction étant désormais complète, on peut donc étudier paisiblement l'affaire, en commençant par s'intéresser à la carrière de ce Maurice M. Taylor Jr. qui vient de défoncer, de façon si fracassante, la vitrine du magasin de porcelaine des relations sociales françaises.

Sorti de Michigan Tech avec un diplôme d'ingénieur, Maurice participa en 1983 à la fondation de Titan. Détaillée sur son site web, l'histoire d'une société qui vit le jour par l'acquisition d'activités de Firestone se limite à la longue liste des rachats qui assureront sa croissance et en feront un spécialiste mondial de la fabrication de roues, des jantes et des pneus destinés aux marchés spécialisés des travaux publics et du machinisme agricole, et, accessoirement, aux détails de ses démêlés constants avec les syndicats. On comprend ainsi ce qu'un entrepreneur toujours à l'affût d'une occasion de racheter une entreprise en difficulté est venu faire à Amiens, puisque l'usine Goodyear lui aurait permis de s'implanter dans le seul grand pays européen qui manque à son inventaire, la France. Une petite visite sur place, et de longues négociations infructueuses, lui firent comprendre que l'offre était de celles qu'il faut à tout prix refuser. Et l'affaire en serait restée là si un ministre opiniâtre ne s'était mis en tête de le faire changer d'avis. Le grizzli ne détestant rien tant que d'être harcelé au fond de sa tanière, il réagit donc de la manière que l'on sait, donnant ainsi l'image hélas aujourd'hui bien trop rare d'un de ces patrons qui ont absolument tout ce qu'il leur faut dans le pantalon, et pas du tout peur de le faire savoir au monde entier.

La lettre d'Amérique a donc lancé une réaction en chaîne où chaque explosion dévoile un pan de la réalité de rapports sociaux que l'on cherche, d'habitude, à cacher. Maurice joue ici le rôle du naïf qui, ignorant des usages et ne voulant rien en connaître, constate que le roi et nu et, plus grave encore, le dit ouvertement. Son premier impair, dans ce courrier où un mécanicien parle d'ouvriers, consiste à utiliser le ton cru de la conversation d'atelier. Il renverse ainsi les rôles et, à l'opposé du langage maîtrisé qui appartient d'ordinaire à l'élite hautement éduquée des patrons de grandes entreprises, dépossède les syndicalistes d'un de leurs attributs symboliques en adoptant leur brutalité d'expression. Et ceux qui, en s'appuyant sur leur position sociale, en se justifiant par la menace qui pèse sur leurs emplois, se permettent l'injure au chef d'État ne peuvent accepter qu'on leur parle sur le même ton. Habitué à la réserve de patrons qui ne lui diront jamais publiquement son fait, cette brutale abolition de la distance sociale déclenche chez le responsable cégétiste la pulsion de l'enfant capricieux qui casse ses jouets sans susciter aucune réaction et qui, soudainement, de la part d'un inconnu, reçoit une claque. Plus généralement, la façon dont la presse, les politiques, les dirigeants des centrales syndicales détournent les propos du patron de Titan, en généralisant à l'ensemble du salariat français ce qui s'applique uniquement à qu'il a vu dans les seuls ateliers d'Amiens, pendant les quelques heures qu'il a passées sur place, participe d'une opération commune et spontanée de colmatage, où il importe de recouvrir vite et uniformément ce qui a été dévoilé.

Mais bien sûr, le morceau de choix reste la réponse tardive d'Arnaud Montebourg, la défense de sa vertu outragée garantissant un immense moment d'hilarité dans le pur style du Monsieur la France n'est pas celle que vous croyez. Dans ses arguments à prétention rationnelle, il confirme l'étendue de son ignorance avec cette comparaison parfaitement vaine entre Titan et Michelin, en matière de taille comme de rentabilité puisque Titan fabrique à la fois des roues et des pneus qu'il destine à ce seul marché spécialisé, agricole pour l'essentiel, qui ne représentait en 2011 que 16 % du chiffre d'affaires de Michelin. Son rappel de l'histoire des implantations américaines en France, son catalogue des atouts nationaux semblent sortis d'une brochure à destination des conseillers commerciaux des ambassades, et ne répondent à aucune des critiques émises par Maurice Taylor. Quant à sa flèche du Parthe, où il promet au patron de Titan de déchaîner sur ses pneus les foudres de ses gabelous, aussi bien que sa manière de couvrir sa nudité du drapeau de La Fayette, elles ne font que rappeler la dimension pathétique de l'histrion.
Même si le courrier de Maurice ne sort guère du registre du pittoresque, il rappelle quand même à ceux qui préfèreraient l'oublier pourquoi et à quelles conditions un entrepreneur investit en France. Car celui-ci n'a que faire de la création d'emplois, n'a nulle intention a priori d'entrer dans le jeu clientéliste des politiciens locaux, ne concourt par pour une Légion d'honneur. Il se contente d'évaluer si le projet qu'il envisage répondra à ses attentes dans les conditions de rentabilité qu'il juge acceptables. Dans le cas contraire, dans ce monde vaste et ouvert, il n'aura guère de mal à trouver ce qu'il cherche ailleurs. L'indignation générale qui salue ses propos montre combien reste insupportable le fait d'être traité comme n'importe qui, comme un quelconque chinois ou un vulgaire indien. Elle confirme aussi cette volonté de ne rien changer dans l'agencement du monde du travail français puisque, de même que les siciliens de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, ceux qui y participent, parce que leur vanité est plus forte que leur misère, se considèrent comme parfaits.

stratégie

, 19:26

Dans l'univers monotone, planifié et tellement pauvre en inattendu de la vie politique contemporaine, l'intervention militaire au Mali a des allures providentielles. Contraints à agir dans la précipitation, l'État et ceux qui l'entourent se retrouvent ainsi dans la posture de Zeno lorsque, surpris par une question posée par un ancien amour, ce dernier n'a pas le temps d'inventer un mensonge, et se voit donc obligé d'être sincère. Bien sûr, l'émotion n'efface pas le métier du politique, lequel ressurgit au moment opportun. L'hommage présidentiel aux tirailleurs sénégalais maliens venus de leur plein gré défendre une patrie bien lointaine et fort peu maternelle prend ainsi d'assez larges libertés avec la réalité historique. Mais, tout comme un tremblement de terre dévoile brutalement et provisoirement la structure d'un bâtiment à moitié écroulé, la parenthèse malienne permet de jeter un bref coup d'œil sur certains des mécanismes de l'appareil du pouvoir. Certes, une analyse pertinente de ce qui se montre ainsi impliquerait de recourir à une armada de spécialistes. D'un autre côté, il serait proprement inhumain de résister à une aussi merveilleuse occasion de tenir des propos inconséquents, et de jouer les stratèges de comptoir.

Le portrait inédit de François Hollande en chef de guerre permet ainsi de s'interroger sur les capacité de la presse grand public à croire aux fictions qu'elle produit. Le président précédant, on s'en souvient, était affligé d'une tare qui lui valait des moqueries de cour de récréation et de vertigineuses dissections du complexe qu'elle était supposée entraîner chez lui, sa petite taille. La stature de François Hollande, pourtant, équivaut à celle de Nicolas Sarkozy ; mais personne ne relève ce fait. Le monde simple mû par des mécaniques élémentaires que la grande presse fabrique a besoin de conserver une armature de vraisemblance pour fonctionner, sous peine de se révéler pour ce qu'il est, une fiction. Le renouvellement constituant une des lois du genre il fallait donc, au nouveau président, trouver une nouvelle faiblesse, qui ouvre un chapitre inédit du vaste recueil des confidences, des révélations, des exclusivités, des secrets arrachés entre deux portes grâce auquel cette presse assure sa livraison hebdomadaire. De François Hollande, on donnera donc l'image de l'homme faible, dominé par les femmes, incapable de prendre une décision franche, l'opposé, en somme, de celle de son prédécesseur. Personne, évidemment, pour s'attacher au fait que cette légende a été construite par ceux qui avaient intérêt à l'écrire ainsi, ses concurrents politiques directs. Et personne pour rappeler que François Hollande a réussi là où ceux-ci ont échoué. Rien ne prouve, au demeurant, que son rôle dans l'affaire soit allé beaucoup plus loin que de laisser carte blanche à son état-major.

Il est sûr, en tout cas, que les responsables militaires ont bien vu l'occasion qui s'offrait à eux, et qu'ils ont décidé de jouer le coup à fond. Dans une opération de ce genre, l'armée française part en effet avec un nombre significatif d'avantages. Agir au Mali revient pour elle à la fois à se trouver en territoire connu, et ami, et à conduire une guerre qu'elle a déjà menée, dans des conditions physiques comparables, et avec un équipement souvent identique. Car on ne peut manquer de relever les similitudes entre le déroulement que l'on observe aujourd'hui au Mali et celui de l'intervention qui a eu lieu voilà plus de vingt ans, lors de l'invasion irakienne du Koweït, l'opération Daguet, avec toutefois une nette montée en grade puisque, avec Serval, on passe du cervidé au félin. Évidemment, au Mali, il a d'abord fallu agir dans l'urgence, avec des moyens qui n'étaient pas forcément les plus adaptés. Ensuite, le déploiement accéléré d'une surprenante quantité d'unités a permis, comme en Irak, une rapide reconquête d'un territoire peu ou pas défendu. Mais, à l'inverse de la première guerre du Golfe, il n'est pas dit qu'on en restera là.
Décision a ainsi été prise d'envoyer au front quelques dizaines de VBCI, le tout nouveau véhicule blindé de transport de troupes qui commence à équiper les unités de cavalerie ; et cette décision ne répond pas seulement à la volonté d'essayer un tout nouveau matériel dans des conditions pour lui inédites. Car cet engin n'a plus rien à voir avec les pauvres VAB que l'on voyait crapahuter lourdement dans les fossés afghans : bien plus lourd, bien mieux blindé et armé, monté sur huit roues il permet, avec les AMX 10RC récemment rénovés, de constituer des unités aptes à lancer des attaques rapides et lointaines, dans la profondeur du désert malien. Il serait étonnant que l'on ne s'y essaye pas. À trois millions l'unité, il faudrait juste éviter qu'ils les cassent.

L'opération, enfin, dans la façon dont elle est conduite, va générer une remarquable quantité de profits politiques, qui permettent, contre les États-Unis et leurs échecs répétés, d'affirmer une manière autochtone de faire les choses. Bien sûr, on n'est pas en Afghanistan : il faudrait pour cela que l'Afghanistan soit une ancienne colonie dont le Français reste la langue officielle et qu'une centaine de milliers d'afghans résident sur le territoire métropolitain. Il n'empêche : recevoir à l'Élysée les associations maliennes dès les premiers jours du conflit, sécuriser les alentours des villes reprises pour ensuite laisser l'armée malienne y entrer la première, se rendre dès que possible sur place et ne pas craindre les contacts avec la population, toutes ces petites attentions qui ne coûtent rien et restent dans les mémoires témoignent d'une volonté affichée de s'engager totalement sur le terrain sans pour autant trop se mettre en avant, l'opposé exact de la doctrine américaine en la matière. Et tout cela efface bien quelque chose, et sans doute pour longtemps, le sinistre discours de Dakar, la personnalité de son locuteur et l'invraisemblable archaïsme des idées de son porte-plume. C'est déjà ça.

energiewende

, 19:15

Le début d'année boursière solde les comptes de l'an passé, et rend les contre-performances d'autant plus visibles que les bilans, globalement, sont très positifs. Toujours englué dans les mêmes marécages, l'indice français des grandes capitalisations a malgré tout gagné 15,23 % sur l'année, alors que le DAX allemand, habitué aux vertiges des hauteurs, s'est apprécié de 29 %, et échoue à un jet de piolet de ses sommets de 8 000 points, déjà atteints en 2000 et en 2007. Mais la performance offerte par les grands producteurs européens d'énergie, engagés dans une course à l'abîme et auxquels Les Échos consacraient un dossier dans leur édition du 18 décembre, s'égrène à l'opposé comme un chemin de croix : le franco-belge GDF Suez, - 24,8 %, l'électricien national, toujours propriété à 85 % de l'État français, - 20,8 %, et - 82 % sur cinq ans. En Allemagne, si RWE reste positif sur l'année avec + 12,3 %, l'action perd quand même 67,3 % sur cinq ans, tandis que celle de son concurrent E.on baisse de 15,7 %. Et en Espagne, le cumul d'infortunes qui frappe Iberdrola tourne à la malédiction puisque, en plus des difficultés de son marché national, il doit faire face en Bolivie à la nationalisation de ses filiales locales, et commence à se vendre par départements.
Leur métier, qui consiste pour la plupart d'entre eux à produire avec des moyens extrêmement lourds un élément que ses propriétés physiques rendent insaisissable, ce qui contraint à le consommer au moment même où il est créé, et à le distribuer à partir de ces lieux de production rares et centralisés jusqu'au plus humble hameau perdu au fond des vallées, n'a déjà rien de simple. Il les met en particulier à la merci des vents contraires de la dépression économique, laquelle va réduire la demande alors qu'ils n'ont que peu de moyens d'adapter les coûts de leur offre, puisque les frais fixes de leurs lourdes centrales pèsent toujours du même poids. Ils doivent aussi composer avec des tarifs toujours largement fixés par la puissance publique, et bien en dessous de l'optimum. Ils doivent, enfin, encaisser les chocs du tournant énergétique, qui les oblige notamment à acheter à des prix qu'ils ne maîtrisent pas, et sont très supérieurs à ceux de leurs moyens propres, une production dont ils n'ont aucun besoin et qui conduit, en Allemagne, à l'apparition de ces merveilleux prix négatifs, les électriciens payant leurs clients pour les débarrasser d'une production qu'ils sont obligés d'acheter.

C'est que le fonctionnement du système repose en totalité sur l'ajustement permanent et instantané de l'offre à la demande, et se trouve donc constamment déséquilibré, de façon transitoire avec les variations quotidiennes et saisonnières de la demande, de façon structurelle lorsque l'on s'obstine à mettre en service de plus en plus de moyens de production dont on ne peut ni prévoir ni contrôler ce qu'ils produisent. L'inconséquence de la démarche devenant de plus en plus criante, le tournant énergétique, dont, en Allemagne, la Frankfurter Allgemeine Zeitung rend compte dans sa rubrique energiewende, résonne de plus en plus souvent comme une litanie du désenchantement. Pour ne citer qu'un exemple, le Schleswig-Holstein, comme son voisin danois, se couvre ainsi d'éoliennes, dont Marlies Uken montre bien pour Die Zeit à quel point elles entraînent de fantastiques effets d'aubaine. Pour acheminer cette énergie, le gouvernement fédéral prévoit de construire 2 800 km de lignes à haute tension dont, évidemment, personne, nulle part, ne veut dans son jardin.
En France, où la transition a du retard, on se contente pour l'heure de mettre en place les petits rouages d'une mécanique absurde, une sorte de pendant purement règlementaire aux machines de Rube Goldberg. Ainsi, le ministère nous a récemment gratifiés d'un immense moment comique, qui témoigne de l'inquiétude que suscitent les pointes de consommation saisonnières ; pour y remédier, il instaure un mécanisme dit de garantie de capacité, qui, en contraignant les fournisseurs d'électricité à garantir la sécurité de l'approvisionnement, les force à acheter les garanties en question auprès des producteurs de courant. Nulle part, bien sûr, on ne mentionne le fait que la production et la distribution sont assurées par les mêmes entités, lesquelles vont donc se garantir elle-mêmes. Dans un genre voisin, RTE pourra désormais, en cas de besoin, couper le courant des sites industriels gros consommateurs d'électricité, avec comme contrepartie un dédommagement financé par les consommateurs ordinaires.

La mesure, au demeurant, n'a rien d'absurde, et il est sans doute plus rationnel de compenser les pertes que subissent ainsi, de façon exceptionnelle, les industries, que d'entretenir à l'année des moyens de produire de l'électricité qui servent trop peu souvent pour être rentables. Le problème, naturellement, survient lorsque l'exception devient une habitude, lorsque, à force de s'obstiner dans la construction d'un système de production d'électricité déséquilibré par nature, on épuise les nécessairement faibles capacité de régulation. Le politique a pour raison essentielle d'imposer son pouvoir à la réalité ; pour ce faire, il ne dispose guère d'autre instrument que la règlementation. Tant qu'il s'agit de résoudre des questions sociales, et pour peu qu'il ne rencontre pas de vive opposition de la part de citoyen mobilisés, même en faible nombre, ce pouvoir suffit. Quand on aborde le domaine économique, celui où règne l'argent, ses possibilités d'action se réduisent d'autant plus que l'opposition n'a alors plus besoin de s'exprimer dans la rue, puisqu'elle dispose d'un bien plus vaste choix d'armes, la thésaurisation, l'exil, financier ou physique. Mais lorsqu'on met en place une politique qui vise à modifier les fondements physiques immuables sur lesquels l'univers s'est construit sans rien demander à personne, et encore moins au gouvernement, fondements qui impliquent par exemple qu'on ne peut stocker de l'électricité qu'en très faible quantité et en employant des moyens ruineux, le pouvoir n'a d'autre allié qu'un rideau d'ignorance bien ténu, qui peut se lever à chaque instant et de façon simple, lorsque l'on détaille sa facture d'électricité. Engagé dans cette transition énergétique d'autant plus dogmatique, aveugle aux réalités et sourde aux critiques, que, en France, rien ne la justifie, il ne pourra plus très longtemps compter sur le silence des citoyens, et la complaisance des journalistes. Comme l'écrit Andreas Mihm, toujours dans la FAZ, les objectifs environnementaux auraient pu être atteints sans cette politique, tandis que l'approvisionnement électrique est aujourd'hui plus cher, et moins sûr.

verdict

, 19:08

Les bonnes âmes qui se sont mobilisées pour les petites moscovites ne leur ont pas nécessairement rendu service. Un tel soutien ne pouvait en effet que confirmer les justifications d'un régime dominé par ses vieux réflexes soviétiques, et qui voit palpiter dans toute espèce d'opposition la main de l'étranger. Mais c'est bien là que se trouve l'intérêt de l'affaire ; elle met en œuvre des mécanismes routiniers, sans lien direct les uns avec les autres mais qui, tous ensemble, contribuent à une dramaturgie dans laquelle chacun joue un rôle déjà mille fois tenu, au point que la seule originalité du spectacle du pouvoir vienne d'un verdict qui permet aux vilaines filles d'échapper à la peine maximale. Car ni les entrepreneurs de causes ni les organes de répression ne sont sortis du cadre étroit dans lequel ils évoluent d'habitude.
Les soutiens, attendus, peu nombreux et souvent tardifs, n'ont guère débordé au delà du cercle des protestataires habituels, se sont contentés des ordinaires comptines et ont souvent dû, en France en particulier, faire sans les politiques, le fait que telle ministre se satisfasse d'un tweet pour solde de tout compte montrant à quel point l'intervention officielle était hors de question. Sans doute valait-il mieux, en effet, priver le pouvoir soviétique d'une occasion de dénoncer la pression étrangère sur une justice par définition indépendante et impartiale ; mais l'honnêteté, alors, commandait de rester silencieux.
La répression, quand à elle, se contente de l'exécution mécanique d'une partition datant de l'ancien monde, qui remet en scène ce terme si marqué de hooliganisme, tout droit sorti de l'époque où les républiques populaires réprimaient les débordements de la jeunesse en les transformant en attentats contre le socialisme. Le socialisme a disparu et l'église orthodoxe ne l'a pas remplacé, mais la méthode sert encore, stigmatisant les mauvais sujets qui osent s'en prendre à ce que le bon peuple a de plus précieux, le sacré, le sauveur, qu'il s'agisse de la foi, ou d'un homme fort qui investit énormément dans tout ce qui peut conforter son image virile et sera donc particulièrement peu enclin à supporter d'être ridiculisé par des gamines insolentes.

Ce qui surprend, en fait, et vient bousculer le déroulement des affaires de cet ordre, c'est le courage des inculpées. Les vandales d'occasion filmés par Juris Podnieks agissent sans conscience, et dans l'ignorance des risques ; une fois arrêtés, et dépossédés de leur destin, il ne leur reste qu'à espérer la clémence du juge, donc à faire amende honorable. Pussy Riot, à l'opposé, ce collectif intellectuel descendant de la dissidence de l'ère soviétique, mène ses actions politiques en pleine conscience de leurs conséquences, et, défiant le pouvoir et sa justice, persiste dans l'insoumission.
Tout cela, évidemment, rappelle le formidable Music partisans de Miroslaw Dembinski. Dans la Biélorussie d'Alexandre Loukachenko où, comme durant les années 1960, le rock est forcément et politique et subversif, le documentariste suit le périple chaotique de deux générations de rockers et de la petite bande qui les accompagne. La toute jeune Svieta Songako et son groupe Tarpach en est encore à l'heure de l'indignation, et des défis qui, là aussi, passent par la prison. Plus âgés, Lavon Volski et Pit Paulau, les duettistes de NRM, préfèrent jouer aux vieux sages sentencieux, adoptant la posture sarcastique du cynique. Leur quotidien se déroule sur fond de pressions policières constantes, de concerts annulés, de vagabondages, et de ce jeu perpétuel où la souris doit se montrer bien plus habile que le chat.

Inculpées et condamnées pour avoir dérangé cet ordre moral imposé par une église qui complète idéalement l'autoritarisme poutinien, les filles de Pussy Riot viennent, à leur corps défendant, de trouver leur place dans la longue liste de cette dissidence propre à ce qui fut le bloc de l'Est, où elles se retrouvent en excellente compagnie. Leur action a valeur de test, et montre combien la Russie, la Biélorussie, et tant d'autres anciennes républiques soviétiques, n'ont toujours pas changé d'époque, et subissent un pouvoir acharné à réprimer le moindre débordement. Avec leurs masques de fortune, ces cagoules découpées dans des bas multicolores, elles ont aussi à la fois inventé un objet authentiquement punk, et doté la dissidence d'un symbole autrement plus éclatant que ce pitoyable masque de Guy Fawkes issu d'un imaginaire commercial et qui recouvre le visage de ces anonymes qui se payent de mots sans risquer grand chose. Punk can never die, et la jeunesse rebelle non plus.

première

, 19:28

La structure des rapports de force politiques étant maintenant établie et fixée pour les cinq années à venir, on attendait avec impatience que se manifestent les premières incarnations de l'alliance asymétrique entre le Parti Socialiste et EELV. Car l'échec électoral d'écologistes plus que jamais soumis au bon vouloir de plus puissants qu'eux pour obtenir des places au parlement comme au gouvernement, et privés de toute capacité de nuire, rend d'autant plus instructif l'analyse des quelques occasions de briller en société que leur procureront leurs alliés : disposeront-ils d'un peu de poids et de quelques libertés, ou devront-il se contenter du service minimum ? Et s'ils abusent d'une liberté très surveillée, conserveront-ils la bienveillance de leurs patrons ? Une première réponse vient d'être apportée au Sénat, avec un rapport consacré à un thème central pour les écologistes, la production d'énergie, rapport qui présente la particularité d'être le fruit du travail d'une commission présidée par un cacique de l'UMP, mais dont le rapporteur appartient au groupe écologiste. D'un point de vue technique, son contenu déçoit assez vite. Car le Sénat, grâce en particulier au remarquable travail des parlementaires de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques, nous avait habitué à des synthèses d'une excellente qualité scientifique. Pourtant, rien de tel ici puisque le sénateur-rapporteur EELV, s'il représente socialement, puisque cet animateur socio-culturel s'est illustré au sein de mouvements de chômeurs, comme politiquement, avec son appartenance ancienne à la Ligue Communiste Révolutionnaire, une trajectoire typique des Verts, ne dispose a priori d'aucune qualification pour traiter du sujet dont il est question.
Mais, on le comprend vite, il n'y a rien de technique dans tout cela. Il s'agit, pour reprendre son intitulé merveilleusement significatif, du rapport d'une commission d'enquête dont l'objectif est de déterminer les "coûts réels" de l'électricité, commission qui statue avec un objectif : répartir les coûts en question entre les différents agents économiques. En d'autres termes, on ne prend même pas la peine de camoufler un peu ni le but, ni la méthode. Comme toute commission de ce type, elle va dresser un acte d'accusation, celui d'EDF, avec son parc électronucléaire et son réseau de distribution unidirectionnel et centralisé, ces ennemis historiques sans lesquels le mouvement écologiste ne serait ce qu'il est, accusé coupable de produire massivement une électricité scandaleuse, puisqu'à la fois peu chère et non émettrice de CO2. Pour avoir sa peau, la méthode est simple, et en usage depuis bien longtemps : surcharger sa péniche jusqu'à la faire couler, tout en faisant perdre autant de poids que possible aux gracieux esquifs de l'énergie verte.

Et pourtant, ça commence mal : impossible de ne pas constater que, à la seule exception de la Grèce, la France propose, avec un prix de l'ordre de 130 euros, le MWh le moins cher de l'UE à 15 ; à l'autre extrémité du spectre, on trouve le Danemark, à 275 euros, et l'Allemagne, à 245. La rhétorique qui permet d'annuler par petites touches cet incontestable avantage procuré par le parc électronucléaire d'EDF possède une indéniable beauté. L'argument choc, un brin paradoxal, vient en première ligne : pour le consommateur ordinaire, cette électricité bon marché coûte en fait fort cher, puisque sa facture compte parmi les plus élevées d'Europe. C'est que, incité qu'il par le démoniaque EDF qui profite de son monopole pour imposer ce chauffage électrique avec lequel il rentabilise son parc de centrales, le particulier consomme beaucoup. L'argument n'est pas dénué de validité, le kw bon marché n'entraînant pas la meilleure des incitations à isoler correctement son doux foyer, encore que. Mais il oublie un peu vite que ce kw gaspillé par effet Joule représente autant de calories économisées, calories d'origine le plus souvent fossile puisque produites par du gaz naturel. Un tableau succinct recensant l'ensemble des consommations énergétiques de quelques pays européens se montre ainsi beaucoup plus favorable au cas français, étant entendu que la Grèce, l'Italie ou l'Espagne disposent, en matière de températures hivernales, d'avantages comparatifs dont se trouve dépourvue l'Europe du nord. Mais la cargaison étant réservée, il ne reste plus, ensuite, qu'à remplir les soutes.
Appuyée sur un rapport de la Cour des comptes, la manœuvre s'effectue sans difficulté, le rapporteur faisant feu de tout combustible : les dépenses de recherche, l'activité du CEA, l'entretien des centrales, la gestion de déchets et même l'assurance à souscrire contre un hypothétique accident majeur ou le coût de l'EPR, alors même qu'aucun réacteur de ce type n'est encore entré en service, tout est bon pour surcharger de coûts l'électronucléaire. Pas un mot sur les recettes commerciales, à l'exportation en particulier, de la filière, et encore moins sur les mégatonnes d'émissions évitées de ce gaz qui reste le grand absent du rapport, le CO2 : les externalités de l'électronucléaire ne sauraient être que négatives.

Les énergies alternatives, comme on pouvait s'y attendre, seront l'objet d'un traitement inverse, même s'il convient de nuancer cette affirmation, le coût du kw photovoltaïque interdisant au plus convaincu des écolos d'accorder sa considération à ce qui reste essentiellement un merveilleux aspirateur à subventions. Pourtant, cette évidence ne semble pas avoir été comprise par tous. L'avenir, le rapporteur en est convaincu, sera totalement débarrassé du nucléaire, grâce aux économies d'énergie, et grâce à l'éolien : les inconvénients rédhibitoires de cette filière cèdent sans difficulté face à son enthousiasme, puisqu'il voit le problème de l'intermittence résolu grâce au mirage de l'hydrogène, grâce aussi aux interconnexions de lignes à très haute tension qui permettent déjà aux éoliennes danoises d'alimenter les turbines hydrauliques suisses, grâce, enfin, à la smart grid qui mettra fin au monopole hiérarchique du réseau EDF et permettra à chacun de produire autant que de consommer. Le fait, évidemment, de faire référence à des techniques purement expérimentales, ou d'oublier fort opportunément de quel camp viennent les opposants déterminés au déploiement de lignes à haute tension ne saurait contrarier son optimisme.

Somme toute, l'exercice se révèle concluant. Loin de toute neutralité, le rapporteur se comporte bien en militant, au point de voir ses conclusions attaquées par ses pairs. Le contraire aurait surpris puisque, par exemple, une bonne part de son inspiration, et nombre de données, proviennent de Global Chance, qui, hors annexes, bénéficie dans le rapport de vingt-deux citations là où, pour mentionner un intervenant de statut similaire et d'opinion opposée, Jean-Marc Jancovici n'a droit qu'à deux. Et on connaît mieux que cette boutique farouchement anti-nucléaire, et enracinée dans ce mouvement dès l'origine, en matière de référence axiologiquement neutre pour la haute assemblée. Aussi l'intérêt du rapport réside-t-il, pour l'essentiel, dans l'intervention à la page 298 du groupe écologiste qui, sûr de sa force, expose sans nuance une vision de l'avenir toute d'autorité et de certitude, qui donne l'impression que les Verts nous cachent, dans on ne sait quel sombre recoin, une machine à voyager dans le temps grâce à laquelle ils peuvent décrire avec précision et assurance ce que sera nécessairement le monde dans cinquante ans. À défaut, il faudrait conclure que leurs propos, exposés avec un aplomb dans le travestissement seulement égalé par le PCF à sa grande époque brejnevo-marchaisienne, avec cette théorisation d'un homme nouveau, le "consomm'acteur", et d'une société "responsable et solidaire", ne peuvent que s'appuyer sur une forte volonté de contraindre, et de punir les récalcitrants, et résonnent ainsi de l'inquiétante musique de l'embrigadement des masses.

séparation

, 19:38

Fièrement plantée à l'entrée de la place de la Castille, à Madrid, dans l'une des tours jumelles de la puerta de Europa, œuvre tardive de l'assez peu regretté Philip Johnson, Bankia, malgré son nom et sa situation, n'a rien d'une banque. Par la taille, il s'agit pourtant de la quatrième entité financière espagnole. Par l'ancienneté, à côté d'institutions vénérables telles BBVA et Santander, elle fait figure de gamine, puisqu'elle existe seulement depuis juin 2010. Bien sûr, en cette époque de crise, sa création ne doit rien à l'expansion d'une économie en pleine croissance, ni à la conquête de nouveaux marchés en devenir, seraient-ils numériques : conglomérat rassemblant quelques-unes de ces caisses d'épargnes régionales qui font la fierté des indigènes, au point que la plus célèbre d'entre elles n'éprouve aucun besoin de se dénommer autrement que la Caixa, Bankia tient plutôt de la colonie de canards boiteux. Fort bien exposée par la correspondante des Échos, sa triste et courte histoire montre le rôle déterminant que les politiques, et la règlementation, c'est à dire, en somme, l'absence d'autonomie de décision des dirigeants, jouent dans la crise bancaire. En l'espèce, le regroupement sur la base de préférences politiques d'établissements lourdement endettés passe par un montage qui va créer d'un côté une bad bank, BFA, et de l'autre un établissement classique, Bankia, contrainte à faire son entrée en bourse. Les trois pauvres milliards d'euros levés à l'occasion ne feront pas longtemps illusion et, en mai dernier, en convertissant en actions une partie de sa dette, l'État espagnol, qui détient désormais 45 % du capital, nationalise de fait Bankia.

La morale de l'histoire démontre une fois plus à quel point, partout en Europe, les frustes paysannes du crédit coopératif n'en finissent pas de payer leur rêve de s'être voulues princesses. Mais le cas Bankia recèle une énigme : comment une entreprise aussi mal née et au destin aussi tragique que prévisible peut-elle réussir à se financer par une entrée en bourse ? Un papier d'ambiance de l'AFP réalisé à l'occasion de la récente assemblée générale des actionnaires de l'entreprise apporte une réponse. On y déroule toute la litanie du petit porteur floué, les économies d'une vie englouties dans une action qui, malgré la décote initiale de 60 % qui a accompagné son introduction en bourse, a trouvé moyen de perdre près de 80 % de sa valeur en moins de deux ans, les vitupérations, les insultes, les casseroles, toutes ces biens maigres façons symboliques de compenser ses pertes. Et le spectacle auquel on assiste ainsi apporte d'autant plus d'enseignements qu'on la déjà vu jouer, deux ans plus tôt, dans les mêmes conditions et de la même manière, mais avec des acteurs différents. Car l'affaire Bankia ressemble comme deux caisses de crédit mutuel au scandale Natixis, cette banque d'affaires filiale commune de la Caisse d’Épargne et des Banques Populaires, introduite en bourse en 2006 et financée par les clients des maisons-mères, qui a elle aussi connu un parcours boursier dévastateur qui lui a fait perdre l'essentiel de sa capitalisation, tout en ouvrant le bal des petits actionnaires ruinés.

On le sait depuis longtemps, les imbéciles, tôt ou tard, sont séparés de leur argent. Mais l'imbécilité existe sous des formes diverses. Dans sa célèbre analyse, John Kenneth Galbraith visait son incarnation professionnelle, sur le long terme, dans des gros volumes. Il décrivait la trajectoire des spéculations excessives, des risques pris par ceux qui espèrent, disait Warren Buffet, quitter le bal tout juste avant minuit en dépit du fait qu'ils regardent l'heure sur une pendule dépourvue d'aiguilles. On a plutôt affaire ici à une micro-imbécilité, celle du petit épargnant ignorant et surtout désireux de ne rien apprendre, poussé malgré tout par l'appât du gain et facilement convaincu que l'affaire qu'on lui propose ne présente aucun risque. Mais ignorer qu'en achetant du Natixis, on investit dans le segment le plus dangereux de l'activité financière, ignorer, plus encore, que la consolidation forcée et aléatoire de caisses régionales dramatiquement endettées augure assez mal des capacités de survie de la nouvelle entité, pose un problème particulier. Quel démon pervers pousse ces individus caractérisés par leur phobie du risque et leur peur panique de la bourse à investir, et investir parfois des montants déraisonnables, précisément dans les valeurs les plus dangereuses de la cote ?
Les manœuvres des agents de Natixis comme de Bankia, intéressés au placement de la plus grande quantité d'actions possible tout en évitant de prendre en compte la situation comme les besoins de leurs clients, les pressions, les silences, les tromperies, les mensonges, ont certes perdu une partie de leurs malheureux actionnaires. Mais la responsabilité essentielle est à porter, de façon à peine paradoxale, au compte de la prudence de ces investisseurs malgré eux. La caisse locale de crédit mutuel, cette institution qui passe son temps à seriner qu'elle n'est pas une banque comme les autres, construit son capital symbolique dans cette relation villageoise avec son client. Le banquier, le notaire, le pharmacien, tous ces conseillers intimes d'une traditionnelle économie de la proximité qu'on se plait à imaginer compétents et désintéressés ne peuvent avoir d'autre objectif que de répondre de la meilleure façon possible aux besoins de leurs concitoyens. Par leurs conseils, ils permettent à ceux-ci des économies d'apprentissage, ils leurs offrent cette si agréable simplification du monde qui se paye d'une totale dépendance. En leur sous-traitant sa capacité de décision, en se reposant sur le doux édredon de la confiance, on se place à la merci du grand monde et de ses prédateurs. Et quand la catastrophe est arrivée, on peut encore exercer ces recours qui permettent de désigner un autre coupable et de se penser seulement comme victime, quand bien même ils n'offrent aucune possibilité de récupérer son argent. Et c'est aussi une excellente façon de ne pas s'instruire de ses erreurs.

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