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printemps

, 19:32

S'intéresser, en technicien et en praticien, au mouvement de contestation lancé voilà quatre mois par des étudiants québécois contre l'explosion des coûts d'inscription à l'université n'a longtemps été possible que grâce au travail minutieux et éreintant de notre homme à Montréal, secondé au bout de quelques semaines par des bulletins de moins en moins rares de l'AFP, lesquels semblent avoir fort peu et fort tardivement intéressé la clientèle de l'agence. Impossible, ainsi, de comprendre le sens de cette image d'une actualité autrement mieux couverte si l'on ignore que Xavier Dolan, metteur en scène du film présenté ici à Cannes, est québécois. Les conflits étudiants, aussi universels qu'interminables, ennuient, sans doute, et quand bien même celui-ci aurait-il trouvé à se dénommer d'une manière qui devrait ravir les media par son mélange de localisme si pittoresque et d'universalisme humaniste, Printemps Érable. Le vote d'une loi d'exception, un terme qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, celles de la guerre d'Algérie, loi qui a comme principe de briser la contestation étudiante, et comme effet de restreindre drastiquement la liberté de manifestation de tous les citoyens, change la donne, et la manifestation du 22 mai augure d'une attention un peu plus soutenue de la presse locale même si l'article en ligne du Monde, simple réécriture du billet de l'AFP, indique une nette volonté de traiter la question à l'économie. Il faudra alors, comme de coutume, faire à sa place le travail de la presse, et s'interroger sur les particularités de ces manifestations à partir d'une pratique connue, et d'un point de vue ethnocentriste.

Dans les régimes démocratiques, le droit de manifester ne va pas de soi. Souvent considéré comme une menace directe à un pouvoir qui tire sa légitimité des urnes, son inclusion parmi les droits fondamentaux du citoyen doit beaucoup à la pacification des mœurs politiques. Aujourd'hui, en France, on connaît une situation simple, et stable : quelques jours avant la date prévue, le parcours d'une manifestation se dépose auprès de l'autorité compétente, la Préfecture de police à Paris, et se négocie si besoin est. L'accord une fois trouvé, le droit de manifester, considéré comme une composante de la liberté d'expression, est acquis, et protégé : ce qui devient alors un délit, c'est l'entrave à l'exercice de ce droit. Mais l'autorité se trouve prise entre deux exigences contradictoires, devant protéger et les libertés et la sécurité publiques. Comme le montre Olivier Fillieule dans Stratégies de la rue, l'autorisation de manifester sera d'autant plus volontiers accordée que le demandeur est bien connu de la police, et entretient des relations cordiales avec les agents des renseignements généraux : on entre alors, pour reprendre l'expression de Pierre Favre, dans le cadre d'une manifestation routinière, dont les forces de l'ordre surveilleront, jusqu'à sa dispersion, le bon déroulement. Que l'ordre règne avec le moins d'interventions possible reste l'objectif des autorités, et celui-ci ne sera pas seulement mis en danger par la présence de groupes partisans de l'action violente, mais aussi par des manifestants débutants, pacifiques mais inexpérimentés et incapables, par exemple, d'assurer leur propre service d'ordre.
Au Québec, on avait déjà remarqué d'étranges modes de revendication, avec ces motards qui défilaient en prenant bien soin de ne gêner personne, ce qui n'est pas la meilleure façon d'imposer son point de vue. Et si les manifestations fréquentes, voire quotidiennes, sont d'usage lorsque la contestation vise un objet précis, abandon d'une mesure gouvernementale ou départ du dictateur, choisir de défiler la nuit, même si la pratique n'est pas inédite, surprend un peu. Agir ainsi, c'est chercher les ennuis et, avec ce que l'on voit du comportement des forces de l'ordre, on peut les trouver sans la moindre difficulté. D'un côté comme de l'autre, on a le sentiment d'un amateurisme qui s'explique peut-être par la rareté, sur le sol canadien, des conflits de ce type : et l'incapacité des autorités à agir autrement qu'à contretemps, incapacité bien résumée par ailleurs, renforce ce sentiment. Le défi maintenant posé par la loi d'exception concerne tous les citoyens ; d'eux dépend le fait que ce printemps cesse d'être seulement celui des universités.

En prenant bien garde à ne pas créer de liens artificiels entre des mouvements qui n'ont d'autre point commun que d'avoir lieu au même moment, on peut quand même voir, au Québec, en Russie où les opposants, dans une réminiscence des grands moments de la contestation intellectuelle que l'on a connu, par exemple, à Prague, font appel à une créativité que l'on sait inépuisable, mais aussi au Sénégal, soit dans des pays où des citoyens sans attache politique particulière défient un pouvoir plus ou moins régulièrement élu, une similitude. Le fondement de la révolte, c'est la lutte contre la corruption des élites politiques, un terme qu'il faut entendre dans son acception la plus large, comme une situation dans laquelle des individus ou des institutions profitent de leur position de pouvoir pour imposer, au profit de quelques-uns, une répartition clandestine de biens et de positions sociales. En Europe, ce mouvement a débuté voilà vingt ans, avec Mani pulite ; et peut-être, avec le gouvernement de Mario Monti et les pressions de tous ordres, et de la réalité d'abord, qui s'exercent contre le clientélisme et la corruption, connaît-il en ce moment une avancée décisive. Le parcours d'une contestation pacifique des avantages illégaux, en d'autres termes, est singulièrement long, demande de la ténacité, de l'obstination et, en particulier lorsqu'elle a comme ennemi le crime organisé, du courage : mais celle-ci a comme résultat la construction commune d'un système social plus efficace, et plus juste. Bien peu le savent, mais les protestataires qui se fixent de tels objectifs sont d'authentiques libéraux.

archives

, 19:51

La vie du doctorant en sciences sociales, les témoignages à ce propos abondent, n'est que douleur et frustration. Certes, il lui arrivera de croiser quelques heureux élus : sélectionnés depuis longtemps par ces institutions au statut dérogatoire, Normale Sup', Sciences Po', EHESS, leur petit nombre et leurs propriétés adaptées leur permettront d'assurer la reproduction du corps des professeurs de l'enseignement supérieur. Ils seront, de plus, à même de bénéficier au mieux de ces soutiens institutionnels aptes à leur ouvrir des portes fermées au commun des mortels, soutiens qui feront défaut aux autres, la population pléthorique des anonymes. Assez pénible en temps ordinaire, lorsqu'il s'agit par exemple de recueillir l'assentiment préalable à un entretien auprès de tel haut fonctionnaire qu'on ne sait trop comment joindre, cette situation devient difficilement supportable lorsque la porte en question, aussi close que soigneusement gardée, livre accès à ces archives qui, racontant la manière dont sont prises les décisions qui vont réglementer la vie des citoyens, ont pourtant vocation, dans une démocratie, à être publiques.
Le chercheur n'ayant en l'espèce pas à avoir plus de droits qu'un citoyen ordinaire, il se trouvera confronté aux mêmes difficultés que l'historiographe amateur, pour peu que celui-ci ait le malheur de s'intéresser à un sujet un petit peu contemporain, traitant, en fait, d'événements qui se sont produits sous la Ve République. Car l'administration, selon un principe qui rappelle d'assez près la défense en profondeur dont dépend la sûreté des installations nucléaires, a soigneusement mis en place une série de verrous qui, sur plusieurs étages, la protègent des intrusions de ces importuns, chercheurs animés de la coupable intention de trouver, ou simples citoyens. Et sa tactique principale fait appel à l'éloignement, dans l'espace d'abord, dans le temps ensuite.

Quand, à la fin des années 1960, décision a été prise de séparer la noblesse des archivistes-paléographes du vulgaire intéressé par des matières contemporaines, une moderne cité des archives a été édifiée sur un terrain opportunément laissé libre par l'OTAN : malheureusement, il ne s'agissait pas de la porte Dauphine qui accueillera l'université du même nom, mais d'un espace mitoyen de la caserne de gendarmerie de Fontainebleau, soit à peu près la position la plus éloignée du centre que l'on pouvait encore trouver à l'intérieur de l'Île de France. Sur place, le chercheur disposera d'une vaste salle de lecture, fort bien éclairée, où il lui faudra d'abord réussir, en attendant son tour, à consulter les catalogues détaillés des dépôts d'archives, la base accessible en ligne ne fournissant que des renseignements fort succincts. En effet, deux postes informatiques sont prévus à cet effet, et deux postes seulement. Ils permettent d'accéder à une série de dossiers dont les noms sont formés d'une année et d'un numéro d'ordre, dossiers qui renferment chacun un descriptif détaillé d'un versement d'archives particulier, lequel peut fort bien comprendre des mètres cubes de cartons. Enregistrées sur un serveur de fichiers sous Linux accessible par Samba, ces données, techniquement, pourraient tout aussi bien être consultables à partir d'autres endroits, le centre parisien des Archives Nationales, rue des 4 Fils, ou bien des postes répartis ici et là, dans les bibliothèques universitaires ou les centres de documentation des laboratoires du CNRS, par exemple. En principe, chaque dossier contient un descriptif, unique, sous forme de fichier Word ou OpenOffice ; en réalité, des dossiers par dizaines sont vides, contraignant ainsi le chercheur à faire appel aux archivistes qui, avec un peu de chance, pourront lui fournir une version papier du catalogue convoité. Alors, il sera presque parvenu à vaincre le premier obstacle, le moins redoutable.

Car une barrière bien plus rude l'attend, la conception particulière que l'administration a de la loi. Celle-ci pose pourtant un principe simple : sauf exceptions, tous les documents administratifs, une fois versés aux archives, sont en libre accès. Limitative par définition, la liste des exceptions qui confine les archives au secret durant vingt-cinq, cinquante, soixante-quinze ans, voir plus, concerne, comme on pouvait s'y attendre, des situations classiques : secret industriel, défense nationale, sûreté de l’État, vie privée. S'intéressant à la politique publique de sécurité routière, soit à la manière dont, presque toujours à l'écart du débat parlementaire, l'administration règlemente l'aspect le plus quotidien et le plus universel de la vie du citoyen, la façon dont il se déplace, le chercheur imaginait mal qu'on l'empêchât d'accéder aux archives sur la question : à la seule exception du secret des délibérations du gouvernement, aucune restriction ne lui semblait opposable. Mais, faisant de l'exception une règle, l'administration ne l'entendait pas ainsi. Cherchant systématiquement à profiter du délai de confidentialité le plus long possible, en l'espèce, vingt-cinq ans, elle a toutefois eut soin de laisser, à sa seule discrétion, une porte entrouverte, puisque l'accès à ces archives secrètes reste toujours possible, moyennant dérogation. Dans la salle de lecture de Fontainebleau, deux tables sont réservées à la consultation de celles-ci : là, sous l'œil inquisiteur du pion, ce garnement de chercheur qui a l'audace de s'intéresser aux décisions récentes des pouvoirs publics et la naïveté de penser que ceux-ci vont tranquillement le laisser faire pourra, la honte au front, se livrer à sa coupable activité, jusqu'à un certain point. Car la dérogation, facilement accordée, vient avec une restriction, qui interdit toute forme de reproduction des documents en question. C'est qu'un refus de dérogation se doit d'être motivé : accorder celle-ci tout en contraignant le chercheur à faire les cent kilomètres qui le séparent de Fontainebleau seulement armé d'un papier et d'un crayon permet de se débarrasser bien plus efficacement de l'importun sans avoir à rendre aucun compte.

Jean-Claude Thoenig, dans un ouvrage ancien, donc classique, évoquait, un peu sur le ton de la plaisanterie, ce "cercle restreint de cadres supérieurs (qui) impose ses propres choix (...) à la collectivité et à ceux qui sont censés la diriger". Le sociologue sait bien que la réalité est loin d'être aussi sommaire ; mais les quelques recherches qu'il peut malgré tout mener lui montrent que, si ces stratégies, parfois, échouent, ce n'est pas faute d'essayer, et d'essayer avec une inventivité, une astuce, une connaissance à la fois de la vraie cartographie du pouvoir, et de l'immense répertoire des moyens d'action de tous ordres qui sont le propre des initiés, qui rendent et les administrateurs et leurs stratégies redoutables. On peut se réjouir du vent nouveau, de l'élan irrésistible qui ouvre les portes de l'administration, de ses secrets et de ses données, de cet éternellement neuf qui n'est qu'éternellement vieux. Instruit d'expérience le sceptique, grognon, plutôt que de se contenter de ce que l'autorité décide souverainement de lui offrir, préférera attendre qu'elle satisfasse ses demandes propres, sans les assortir de ces modestes restrictions, de ces ordinaires conditions qu'elle a soigneusement conçues pour rendre son travail impossible. Dans le contrat fictif passé entre administration et citoyen, mieux vaut porter la plus grande attention à ce qui est inscrit en bas de page, en petits caractères.

corridor 5

, 19:22

Symboliquement comme physiquement, le TGV représente décidément une cible bien trop facile. Il exacerbe d'abord la vulnérabilité inhérente à tout réseau ferroviaire, lequel implique une synchronisation minutieuse de tous les trains qui y circulent. Un signal en panne, un camion en travers de la voie, et tout s'arrête ; alors, le système s'effondre, et le mal se propage de gare en gare et sur des centaines de kilomètres. Il souffre ensuite de sa notoriété, qui garantit aux actions qui le visent un retentissement autrement plus large que si elles prenaient pour objet la micheline Nice-Digne. Il s'appuie, enfin, sur un réseau en cours de construction, lequel, pour son malheur, arrive à une époque durant laquelle, contrairement au XIXème siècle, les ingénieurs ne peuvent plus agir au mieux de leurs intérêts, et tracer tout droit sans se préoccuper du reste. Rien d'étonnant alors à ce qu'il devienne un gibier de choix pour les activistes d'extrême-gauche. Et si l'on n'attend plus grand chose de l'affaire de Tarnac, sauf peut-être un non-lieu discret au milieu des remous des campagnes électorales, il semblerait que les cousins transalpins des faucheurs de caténaires aient passé la frontière, mettant ainsi en lumière la virulente opposition qui entoure, côté italien, la construction de la ligne TGV Lyon-Turin.
Non que la contestation de ce type d'infrastructure soit un fait nouveau. En son temps, le TGV Méditerranée en avait fait les frais, servant ainsi de prototype à des mobilisations associatives rassemblant des acteurs aux intérêts très divers et parfois antagonistes, mais qui sauront malgré tout contraindre la SNCF à redéfinir, même de façon marginale, son projet, forçant ainsi une négociation qui depuis lors dépasse largement le cadre des rituelles et formelles enquêtes publiques. Et si, au premier abord, l'opposition à la nouvelle ligne Lyon-Turin semble bien relever de la stratégie des NIMBY, elle possède quand même une propriété originale, puisqu'il ne s'agit pas ici de contester un tracé, mais l'existence même du projet. Ce qui, si l'on regarde avec un peu d'attention le trajet en question, ne manque pas de susciter quelques interrogations.

La merveilleuse carte mise en ligne par la Stampa permet de replacer la ligne dans son contexte. Celle-ci forme en effet un petit segment du corridor 5, l'axe ferroviaire sud-ouest/nord-est qui devrait à terme permettre une liaison à grande vitesse entre Lisbonne et Budapest, et même jusqu'en Ukraine. Le tunnel de base, long de 57 kilomètres et reliant Saint-Jean de Maurienne à Susa constitue le nœud du problème ; il ne s'agit, pourtant, que du principal ouvrage d'une ligne qui ne comportera pas moins de huit tunnels majeurs. Côté français, on prévoit au total 140 km de voie, dont 86 seront enterrés ; et la quasi-totalité du parcours à l'air libre se situe de ce côté-ci de la frontière. Côté italien, le tunnel de base débouchera en effet à Venàus, longera Susa avant de replonger aussitôt : la distance en plein air, à la merci des vandales et des ligures, ne doit pas dépasser cinq kilomètres. Ensuite, le TGV roule dans un tunnel de plus de vingt kilomètres de long, ressort fugitivement, et termine en souterrain son parcours à Turin.
En d'autres termes on peut, sans doute à très bon droit compte tenu de l'ampleur des travaux et de leur difficulté, contester la pertinence du projet, son coût, son utilité. Très probablement, si jamais il voit le jour, les aléas du chantier rempliront pour longtemps l'agenda de la Cour des comptes. On peut aussi, dans cet ordre d'idées, s'interroger sur cette manie de tout enterrer, par exemple la nouvelle ligne électrique haute tension qui passera sous les Pyrénées, et en courant continu, générant ainsi un surcoût considérable et d'énormes difficultés techniques. Pitoyable effet de la tragédie des biens communs, où il est tellement plus commode d'acheter sa tranquillité en planquant sous terre les ouvrages à problèmes, avant de répartir leur coût sur l'assemblée muette des contribuables. Mais, sauf à faire preuve de la plus absurde mauvaise foi, impossible, à Susa, de retenir la gêne imposée à des riverains qui doivent déjà, et sur des distances autrement plus longues, supporter autoroute et voie ferrée. Ce qui rend d'autant plus intéressante l'analyse rapide des justifications avancées par les contestataires, telles qu'elles sont résumées par l'un d'eux dans le billet déjà cité de France 24.

On s'en rend alors compte, ce qui est en cause, c'est la notion même de TGV. Dans une lecture du plus pur style communauté et société, et dans un merveilleux aveu qui ne pourra que réjouir les partisans du moindre effort intellectuel auxquels il suffit, pour déprécier les écologistes, de les stigmatiser en adeptes du retour au Moyen-Âge et de l'éclairage à la bougie, l'anti alta velocità vente les communautés villageoises médiévales, et l'époque où les voyageurs, du pas lent de leur monture, s'arrêtaient dans chaque village, l'époque, aussi, où l'on mourrait là où on était né sans rien connaître des alentours. Le TGV, évidemment, n'est pas de ce monde-là. Tout au contraire, il est du genre des projets majeurs qui dessinent l'Europe de demain, et dont les effets ne peuvent s'apprécier qu'à très long terme. Ce qui ne peut que conduire à tracer un autre parallèle.
Plus au nord, et sur l'axe sud-nord, un autre tunnel majeur vient tranquillement de voir le jour : approuvé en votation populaire, le Gothard n'est pas encore en service, mais la fierté qu'il suscite permet une réconfortante découverte, puisqu'il existe encore, au cœur de l'Europe, une nation d'ingénieurs, un pays, aussi, où l'intérêt public n'est pas une notion morte, où le général arrive à vaincre le particulier, et où force reste encore à une loi, en particulier lorsqu'elle est confortée par le vote des citoyens. On ne saurait imaginer plus saisissant contraste avec l'activisme qui agite le val de Susa, mélangeant opportunisme et localisme, attirant les professionnels de la lutte armée, et se résolvant dans une volonté obstinée et radicale de refuser la loi commune. L’État, une fois de plus, se trouve confronté ici au défi de ces groupes qui, au delà de leurs objectifs et de leurs justifications totalement particuliers, se ressemblent en ceci qu'ils lui contestent son fameux monopole de la violence physique et cherchent à imposer, sur un territoire restreint, pour une population précise, leur propres lois : intégristes, mafieux, autonomes, même combat.

gêneurs

, 19:37

On le sait depuis bien longtemps, il faut prendre les traits d'esprit au sérieux, et plus encore lorsqu'ils visent des objectifs dérisoires. À l'appui de sa dernière trouvaille, laquelle fera date dans l'histoire de la démocratie locale, la Mairie de Paris met à contribution son agence de communication, et son compte Dailymotion, pour illustrer de manière plaisante l'usage qu'elle souhaite que ses citoyens fassent de ce droit de pétition dont disposent tous ses résidants majeurs. Et cette matière, bien que ne durant que trente petites secondes, se révèle fort riche à analyser.
En technicien, on moquera au passage la pauvreté de la chose, la réalisation, par ailleurs spécialiste en faux raccords, ayant visiblement, sans souci de vraisemblance, recruté ses figurants dans son entourage immédiat, avant de transformer par la magie de la bande-son une brave CBF 600 entièrement d'origine en petit deux-temps rageur. Mais le statut très mineur de l'objet en fait tout l'intérêt : cette illustration, sans nulle doute commandée et conçue en vitesse, puis réalisée à l'économie, cette démonstration de bêtise qui, entièrement dépourvue d'imagination, se réfugie dans la providence des idiots, le stéréotype, permet à cause de cela d'apercevoir avec une totale clarté ces représentations inconscientes qui ont gouverné les choix de ses auteurs, mais aussi de reconstituer et la demande de la municipalité, et les interdits qu'elle a posé. Et cette route était semée d'embûches.

Il s'agissait donc de promouvoir la version électronique d'un droit généreusement accordé l'an dernier aux Parisiennes et aux Parisiens, celui de mettre à l'agenda municipal un problème particulier, à condition que la pétition qu'ils lanceraient alors recueille un nombre suffisant de signatures, en l'occurrence, et à ce jour, un peu moins de 19 000. Ce droit, bien sûr, ne saurait s'étendre au-delà des limites communales : sur le futur Tribunal qui ornera dans quelques années la sortie de leur ville, et sur l'ombre généreuse que leur prodiguera sa tour haute de 160 mètres, les Clichoises et Clichois, qui subiront ses nuisances sans profiter d'aucun avantage puisque leurs affaires à eux se traiteront toujours à Nanterre, n'ont rien à dire. Ce droit, par ailleurs, ressemble furieusement à celui que l'on connaît chez les Helvètes, champions de la démocratie directe avec ce référendum facultatif dit d'initiative populaire, riche en effets de composition parfois fort gênants. Audacieuse mais pas téméraire, la municipalité a visiblement prévu le cas et posé les verrous nécessaires. En cas de succès, l'initiative des Parisiennes et des Parisiens sera soumise à la Commission du débat public qui décidera, on l'imagine souverainement et sans avoir à fournir de justification, de donner suite à la demande, ou pas, laquelle suite se limitera à inscrire la proposition en question à l'ordre du jour d'un conseil municipal. Comme on s'en rend compte, cette disposition possédait en tant que telle une vertu comique bien suffisante pour rendre superflue son illustration au moyen d'une petite séquence mettant en scène des acteurs ridicules.
Mais puisqu'illustration il y a, il faut donc s'interroger sur le sens de celle-ci, et sur ce qu'elle révèle de l'inconscient municipal. Le droit de pétition concerne donc n'importe quel sujet du ressort du Conseil de Paris, de l'heure de collecte des ordures ménagères à la gestion du logement social, de l'aménagement de la voirie au budget consacré à la pratique du vélo, tous éléments qui mettent donc directement en cause sa politique. Évitant les sujets susceptibles de la fâcher, la municipalité a préférer jouer comme de coutume les moralisateurs et mettre en scène de paisibles passants à la tranquillité troublée par le bruit des intrus, un sujet rendu passablement glissant par un ancien titulaire du poste qu'occupe Bertrand Delanoë. Impossible, dès lors, pour s'offusquer du vacarme d'un deux-roues motorisé, de recourir à l'image du gamin de banlieue sur son pisse-feu à l'échappement amoureusement travaillé, quand bien même le problème se limiterait à lui et à ses semblables : la bienséance actuelle ne permet plus que de stigmatiser les groupes sociaux majoritaires. Mettre en scène le bruit des moyens de transports individuels, comme Philippe Zittoun l'a bien montré, relève par ailleurs des stratégies parfaitement conscientes d'une municipalité qui a produit un problème public en s'appuyant sur un outil de preuve, une carte dont elle a soigneusement limité les contours de façon à ne prendre en compte que le bruit automobile et à faire de celle-ci, et des deux-roues qu'elle associe sans discernement dans sa volonté de prohibition, la cause unique du bruit, des odeurs et de la pollution.

La vidéo met en scène l'idéal municipal, le minable petit entre-soi qui ferme l'horizon du maire d'un Paris de seconde zone et l'isole totalement des autres métropoles européennes, et sa tactique, opposer les Parisiennes et les Parisiens, les ménages les moins motorisés de France, ses électeurs, à ces envahisseurs sur deux ou quatre roues, rangés dans le même sac du gêneur allogène destructeur de la tranquillité publique, envahisseurs qui ne sauraient être égaux en droits aux Parisiennes et Parisiens, et deviennent donc les légitimes victimes de leur ostracisme, exprimé par voie de pétition. Alors, profitons du 25 mars pour rappeler à la municipalité parisienne que, pour ce qui concerne leurs droits, les citoyens ne dépendent pas d'elle et de sa mauvaise volonté, mais d'appareils règlementaires situés autrement plus haut dans la hiérarchie des normes, et pour lui montrer, au cas où elle en douterait encore, de quoi les manifestations motardes sont capables, en toute légalité, question volume sonore.

élévation

, 19:18

Il n'est, au fond, guère compliqué de diriger un État, dès lors qu'une situation financière saine lui garantit les moyens de ses politiques. Celui-ci ne rencontrera pas plus de difficultés lorsque sa solvabilité se dégrade, aussi longtemps que l'épargnant, animé d'un raisonnable espoir de récupérer dividendes et principal, acceptera de couvrir ses déficits. Mais lorsque l'état-anesthésiste a fini de consommer sa dernière ligne de crédit, il ne lui reste plus d'autre choix que de faire appel à la ressource des pauvres : l'imagination. Nicolas Sarkozy, dans son programme post-électoral récemment détaillé à la télévision, revient ainsi sur le problème lancinant et éternel du logement, plus précisément de l'insuffisance d'une offre disponible à un coût que ménages et bailleurs sociaux sont disposés à accepter. Longtemps, la question fut résolue de la façon la plus simple, en enchaînant une si longue liste d'avantages fiscaux qu'il a fallu, pour s'y reconnaître, les baptiser chacun du nom de son promoteur. La dureté des temps condamnant ces solutions faciles, il faut innover, et inventer un dispositif qui produise quelque effet sans pour autant rien coûter. Ainsi vit le jour cette augmentation des droits à construire, qui permettra, durant seulement trois ans, de bâtir, sur un terrain identique, 30 % de surface en plus, une solution d'une si parfaite simplicité qu'on s'étonne qu'elle n'ait pas donné naissance à l'une de ces maximes qui vous marquent un quinquennat : monter plus pour construire plus. Dès lors, on ne peut qu'être surpris de voir une aussi brillante idée si fraîchement accueillie, et en premier lieu par la profession des bâtisseurs.

Car, montrant ainsi que le diable ne se cache pas uniquement dans les détails, cette règle si élémentaire révèle, une fois mise en œuvre, une étonnante capacité à produire des ennuis. Les difficultés sont d'abord techniques : pour passer de 37 à 48 mètres, il faut plus qu'une gomme et des crayons. Revoir totalement la conception d'un immeuble collectif, quand bien même sa construction n'aurait pas encore commencé, se traduirait par des retards inacceptables, ne serait-ce que pour des raisons contractuelles. Seuls pourraient donc profiter du rehaussement les bâtiments encore en projet, et qui ne souffriraient pas d'un délai de quelques mois. Or, la mesure n'étant effective que durant trois ans, ces contraintes vont fortement limiter son effet. Construire plus haut, de plus, ne permet pas de commercialiser des appartements plus abordables, et pour deux raisons. Si la densité a des effets positifs en réduisant les distances et en favorisant les communications, elle augmente aussi le coût de la construction, un immeuble étant d'autant plus cher qu'il est plus haut. En principe, ce surcoût devrait être minoré par un meilleur usage du foncier. Mais, on ne peut guère en douter, les calculs des propriétaires seront vite faits, et les bénéfices à attendre de l'accroissement de densité compensés par la hausse du prix des terrains puisque, on le sait, dans les grande villes, c'est le fonds qui manque le plus. Comme toujours, le propriétaire de la ressource la plus rare sera le mieux à même d'en tirer profit. Le plein effet de ces nouvelles dispositions, en somme, ne s'appliquera qu'aux promoteurs déjà propriétaires du terrain, mais qui n'ont pas encore commencé à construire dessus, ce qui limitera singulièrement leur nombre.
Enfin, au delà des inévitables récriminations des défenseurs du patrimoine, animal ou minéral, cette augmentation des densités risque de trébucher face à des adversaires de taille, les élus locaux. Son principe implique en effet de contourner leurs prérogatives, puisqu'elle s'impose à eux, et à leur Plan local d'urbanisme, à une condition essentielle, et dont il est difficile de s'abstraire, la municipalité disposant toujours de la possibilité de s'opposer, au cas par cas, à un projet. On imagine que, dans les grandes agglomérations, les services de l'urbanisme auront autre chose à faire que d'interdire, ici et là, à la discrète surélévation d'un pavillon ; les promoteurs de grands projets, par contre, auront toujours à combattre pour se voir reconnu leur droit à la hauteur. Et dans les villages, les bonnes relations avec le maire et les voisins détiendront la clé du chantier.

Le gouvernement, écrivaient Les Échos, attend de cette idée si simple 40 000 logements supplémentaires par an. Les mises en chantier de logements, individuels comme collectifs, selon l'INSEE, fluctuent assez largement d'une année sur l'autre, reflétant ainsi des variations plus globales : elles sont passées de 430 000 en 2007 à 305 000 deux ans plus tard. En 2001, avec 421 000 unités nouvelles, on touche le haut de l'intervalle, et ce n'est sans doute pas dû au hasard, mais bien à l'anticipation de la dégradation des conditions de financement qui accompagnera le grignotage d'avantages qui contribuent largement à la vitalité du secteur. Le construire plus représenterait donc de l'ordre de 10 % du total, et viendrait alors compenser très exactement la diminution de leur activité que les professionnels anticipent. L'idée semble si merveilleuse que l'on doit regretter de ne pas y avoir songé plus tôt. Dans les faits, elle permettra surtout au propriétaire de pavillon d'enfin construire sans rien demander à personne ce garage auquel il n'avait pas droit, et dont il rêvait depuis si longtemps. Ayant mangé son gros gâteau, l'État-illusionniste se trouve réduit à sortir de son chapeau une maigre carotte, avec laquelle il lui sera bien difficile de satisfaire l'appétit dévorant de la foule des rongeurs.

mandarins

, 19:54

La Cour des comptes, dans son métier de gardien de la salubrité des financements publics, se trouve parfois contrainte de composer avec des acteurs dont les mauvaises manières semblent bien difficiles à corriger. Tout récemment elle a, une fois de plus, eu affaire à une population rebelle, celle de ces universitaires qui occupent des lieux aux noms étranges, les barres de Cassan, le grill d'Albert, et le très haut totem de cette tour sans nom que les indigènes, en hommage à un grand chef aujourd'hui décédé et qui guida la tribu entre 1961 et 1970, ont baptisée tour Zamansky. Son rapport tout juste rendu public et qui détaille, avec une obstination qui confine au masochisme tant elle met en scène l'impuissance d'une Cour qui, pour la troisième fois, revient visiter le chantier du désamiantage du campus de Jussieu pour constater à quel point la situation empire, ouvre la voie à deux types d'analyses. Il fournit une réponse à une manière d'expérience naturelle : à quel coût peut-on mener un chantier qui associe intervention radicale sur une grande et complexe implantation universitaire et volonté de perturber le moins possible la vie et le travail de ses occupants ? Mais il offre aussi, en particulier au travers des commentaires envoyés à la Cour et qui exposent assez clairement ce à quoi elle se contente de faire, diplomatiquement, et sans, à une exception près, citer de noms, allusion, le merveilleux spectacle ethnographique de mandarins en action, présidents d'Universités qui portent bien haut les valeurs du nationalisme de couloirs et considèrent comme affront impardonnable le fait que qui que ce soit ose se mêler des affaires de leur fief et, pire encore, songe, si peu que se soit, à leur demander compte de la façon dont ils dépensent les deniers publics.

Au premier abord, le chantier de Jussieu répond à une double contrainte, le temps, et la loi. Rendu obligatoire par décret en février 1996, le retrait de l'amiante friable devait être achevé en trois ans ; à Jussieu, le coût initial de l'opération se montait à 183 millions d'euros. Quinze ans plus tard, ce montant atteint 1,8 milliards, les travaux de désamiantage ne sont pas tout à fait finis, et le chantier ne trouvera pas son terme avant 2015. Et pourtant, dans cette exorbitante dérive, l'amiante ne joue qu'un rôle mineur, puisque la dépose du matériau cancérigène, seule raison d'être des travaux, ne représente que 9 % des dépenses totales ; quant au délai légal, il s'est révélé extensible à l'infini puisque deux prolongations préfectorales et une période de grâce supplémentaire l'ont décalé de dix ans, sans générer semble-t-il de conséquence particulière. Une autre contrainte réglementaire a contribué, sans que la Cour l'évoque, à l'explosion de l'enveloppe budgétaire. Détruire les 90 mètres de la tour Zamansky aurait conduit à se priver des deux tiers de sa surface, puisque le règlement d'urbanisme, auquel bien sûr il ne pouvait être question de déroger, limitait la hauteur d'un éventuel nouveau bâtiment à 37 mètres ; impossible, dès lors, de ne pas procéder à cette opération de rénovation qui a d'abord mis la structure à nu avant de reconstruire totalement les locaux, et a coûté plus cher qu'une construction neuve.
Mais, en un temps révolu, on ne se serait pas torturé avec des problèmes de cet ordre : on aurait installé ailleurs c'est à dire, quelle horreur, en banlieue, entre Saint-Denis et Aubervilliers par exemple, un campus moderne et aux normes de l'heure, avant de démolir les bâtiments d’Édouard Albert quitte, comme pour Baltard, à garder un pavillon témoin, quitte même à ne rien conserver du tout, la tour Croulebarbe suffisant amplement comme témoignage d'une architecture qui vaut essentiellement par son originalité structurelle, et de consacrer ce merveilleux terrain de bord de Seine, entre Jardin des Plantes et île Saint Louis, à des habitants autrement plus rentables et fortunés que les étudiants impécunieux. Si les choses ne se sont pas passées ainsi, c'est que l'université a pris son destin en mains, posé, avec autant d'obstination que de réussite, ses conditions, et que l’État a capitulé. Au demeurant, un déménagement partiel s'est bien produit puisque Paris 7, l'un des occupants de Jussieu, a vidé les lieux et s'est réinstallé autour des anciens Grands moulins de Paris. On aurait pu imaginer un désamiantage et une réhabilitation des locaux vacants, quelques ajouts comme celui de l'Atrium de Périphériques, et le transfert de l'établissement restant, Paris 6, dans les bâtiments rénovés. Il aurait fallu pour cela que les agendas s'accordent, entre acteurs universitaires, et avec l'aménageur de Paris Rive Gauche. Chacun ayant choisi d'ignorer l'autre, le chantier s'est transformé en un chemin où tout était devenu critique, et pour lequel les poches profondes de l’État furent, sans mesure, mises à contribution, 25 % du coût de l'opération passant en location de locaux provisoires, pour l'essentiel mis à disposition par des bailleurs publics, la Mairie de Paris en premier lieu.

C'est que l'autonomie de l'université Paris 6, la plus grande université scientifique de France, la mieux notée dans le fameux classement de Shanghai, lequel trouve, dans la réponse narcissique et complaisante que fait à la Cour un ancien président de l'université en question, une pertinence que le monde universitaire français, dans l'ensemble, lui dénie pourtant, ne saurait se comprendre autrement que comme un droit à dépenser sans compter et, plus encore, sans contrôle. La seule tentative de reprise en main du chantier par l’État, avec la nomination en 2007 d'une directrice de l'établissement public en charge de conduire l'opération qui avait mandat de rétablir l'ordre, s'acheva piteusement trois mois plus tard, par la démission de la responsable en question et le retour aux affaires de son prédécesseur. La Cour a bien compris à quel point la dérive de Jussieu vaut comme un avertissement pour les opérations futures, et elle s'inquiète à juste titre de la manière dont des universités aussi autonomes qu'irresponsables gèreront un patrimoine foncier qui, désormais, leur appartient. À l'arrière de l'Institut du Monde Arabe, coincé entre grill et barre, le campus de Jussieu accueillera très bientôt une nouvelle folie. Bjarke Ingels, le futur plus jeune récipiendaire du prix Pritzker, construira en effet à cet endroit un centre de recherche bien conforme à cette conception du spectaculaire que partagent les maîtres d'ouvrage, tant elle sert leur prestige et s'accorde à l'estime qu'ils ont d'eux-mêmes, mais vraisemblablement bien moins les comptables publics. La Cour des comptes n'en a sans doute pas fini avec ce dossier, et pourra difficilement faire l'économie d'un quatrième rapport. Portant l'affaire devant les juridictions compétentes elle a, de toute façon, décidé dès aujourd'hui de ne ne pas en rester là.

illusions

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Une bonne pratique sociologique implique de prendre aux sérieux les intentions et les actions des acteurs, aussi bien que leurs justifications ; et pourtant, il faut bien l'avouer, parfois, la meilleure volonté du monde échoue à mettre en œuvre un tel principe. Mais puisque le renoncement ne figure pas au nombre des options offertes à l'analyste, on se doit de passer au filtre de la rationalité la dernière déclaration d'Eva Joly. Celle-ci, du moins, respecte une logique, celle de l'intensification de la menace qui précède une entrée en guerre, puisque, dimanche dernier, la candidate écologiste aux prochaines élections présidentielles est passée du diktat à l'ultimatum, fixant une échéance à un accord électoral avec le parti socialiste, revendiquant sa part des dépouilles d'un ours qui reste à tuer, exigeant l'arrêt définitif du chantier de l'EPR de Flamanville et, donc, le sacrifice des quelques petits milliards d'euros engagés dans l'opération, et, accessoirement, posant, par là-même, une fois de plus, une redoutable énigme aux scientifiques.
Sur la tactique, on peut hasarder quelques hypothèses. Un accord électoral ne représente jamais qu'un cas particulier de transaction commerciale, dans laquelle on échange des voix contre des postes. Impossible, bien sûr, de reconnaître ce fait : aussi faut-il soigneusement l'envelopper de principes, le cacher sous un emballage de vertu et, pour la galerie, montre ses muscles, et proclamer son intransigeance. Une des particularités du mouvement écologiste consiste peut-être en ceci que les principes y sont sacrés, et la vertu pas négociable, le genre de situation qui complique la tâche des médiateurs. Étonnamment confiant dans sa capacité de nuisance, le parti vert imaginait sans doute trouver en la personne du candidat socialiste cet être faible et rompu aux compromis que, avec autant de mépris que de complaisance, l'on a si souvent décrit. La sèche réaction de François Hollande montre à ceux qui en doutaient qu'il vaut mieux ne pas trop se fier aux réputations, surtout lorsqu'elles sont construites par vos adversaires.

Cette erreur tactique, qui n'étonne guère de la part d'une Eva Joly, mais sans doute un peu plus venant de son entourage, trouve vraisemblablement sa source dans une revendication exprimée par la candidate écologiste, et qui vaut comme une certitude, celle de posséder le monopole de la façon de concevoir la société de demain. Ainsi faut-il comprendre la phrase où elle affirme ne pas être un supplétif du Parti Socialiste, en inversant son sens : puisqu'il appartient aux seuls écologistes de définir ce que sera l'avenir, le rôle historique des socialistes se limite à fournir les effectifs d'électeurs nécessaires à l'accomplissement de ce destin. On devine aisément ce que de telles conceptions doivent à l'exhumation d'un dossier oublié au fond des archives des mouvements d'extrême-gauche ; et on trouvera une éclatante confirmation de ce fait dans l'ethos que révèle le programme qui conduira nécessairement à l'avènement de la société en question.
Sa première caractéristique, en effet, est d'être, au sens propre, révolutionnaire : il vise à construire un monde dans lequel il n'y aurait d'autre énergie que labellisée renouvelable, d'autre moyen de transport que collectif, d'autre agriculture que la polyculture d'avant guerre, reconstruite sur le modèle tant vanté des exploitations de subsistance des pays peu développés. De façon plus singulière, il prévoit aussi d'interdire l'alimentation carnée, sauf à trouver un moyen de tuer sans maltraitance. Car on repère facilement, dans ce catalogue à la cohérence seulement formelle, les mesures qui sont le fruit d'un activisme particulier, porté par quelques individus, et celles qui reprennent des termes bien fugitifs mais aujourd'hui en vogue, sensibilité électromagnétique ou obsolescence programmée. Le principe, en fait, consiste à fabriquer un système où l'on contrôlera tout et dépensera beaucoup. Pour le financer, on mettra à contribution les marchés et les foyers en proportion de ce que la morale réprouve : les paradis fiscaux, les riches, les entreprises, les pétroliers, les publicitaires, les producteurs de carbone et, justement parce qu'il n'en est pas, l'électronucléaire.

Un programme, en somme, qui prévoit de contraindre et punir et dévoile les pensées secrètes de l'idéologie verte ; malheureusement, son financement repose entièrement sur la capacité des marchés à se conduire comme des bons citoyens, dont on attend qu'ils maintiennent des activités qui n'ont d'autre raison d'être que lucratives une fois que les profits ainsi générés auront été généreusement offerts à la collectivité. On semble avoir bien vite oublié que l'objectif de la taxe Tobin n'était pas de produire des rentrées fiscales, mais de décourager certains investissements spéculatifs de court terme en les privant de leur pertinence. La meilleure preuve du succès de cette taxe, le meilleur garant de son efficacité, c'est donc de ne plus rien rapporter. Ainsi veulent se financer les écologistes, à l'abri de toute logique économique, avec comme seule certitude leur vertu. On accuse trop souvent leurs propositions d'être illusoires : les prendre au sérieux implique de reconnaître, à l'inverse, qu'elles sont réalisables, à la condition impérative de construire une société autoritaire, animée par une armée de contrôleurs chargés de scrupuleusement vérifier l'inefficacité de l'activité économique.
Étranglé par la concurrence et les surcapacités, Photowatt dépose son bilan, tandis que, depuis un sommet atteint en juin 2008, l'action de Vestas, premier producteur mondial d'éoliennes a perdu 88 % de sa valeur, imitée en cela par celle de son concurrent espagnol Gamesa. Toujours impatient, le marché n'attend pas 2012 pour estimer à une valeur qui lui paraît juste les entreprises qui jouissent des faveurs écologistes, et vivent des subventions obtenues grâce à elles. Ancré dans la réalité, et même sur un point où l'accord pourrait se faire, le détestable marché ne partage décidément en aucune façon les vertus vertes.

damnation

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Il faut parfois faire aveuglément confiance à un simple titre. Hellfest, le métal expliqué à ma mère, documentaire de François Goetghebeur, adhère ainsi totalement à son projet, et remplit idéalement son contrat : profiter d'un encore jeune festival pour à la fois, en musicologue, fournir une rapide introduction à un genre à l'intérieur duquel les experts réussissent à cataloguer une quantité inégalée de chapelles et, en ethnologue, montrer les participants, spectateurs et musiciens, tels qu'ils sont, c'est à dire, pour l'essentiel, des actifs plutôt jeunes, mais pas seulement, plutôt socialement intégrés, et parfaitement à même de prendre pour ce qu'ils sont les codes d'un spectacle macabre qui existe en tant que tel au moins depuis Alice Cooper, ce qui ne rajeunit personne, et qui offre un moyen idéal de faire peur à ses parents tout en ridiculisant les bien-pensants. Mené par un agité très au fait de son sujet, et, pour tout dire, excellent dans son rôle, le reportage n'élude pas les réalités gênantes, comme dans cette séquence au cours de laquelle, à son corps défendant et après bien des difficultés, le journaliste réussit à arracher quelques mots à l'un des membres des Scorpions alors que, leur prestation sitôt terminée, les routiers germaniques quittent rapidement les lieux dans l'un de ces impressionnants convois de Mercedes noires que, en ce temps si durs pour bien des dictateurs, l'on ne croise aujourd'hui plus guère que chez les nouveaux riches de la Russie poutinienne.
Cueilli au cœur de son terrain, le sociologue ne peut que jouer sa partition habituelle, celle du désenchantement : les spectateurs qui l'entourent, d'après lui, sont plutôt plus éduqués, et plus intégrés, que la moyenne, et les adolescents suicidaires brillent par leur absence. Les quelques entretiens et les nombreux plans qui leurs sont consacrés, et qui montrent la diversité des âges, et le soin apporté aux costumes, ne peuvent que confirmer ces propos : à l'opposé de ces sempiternelles vidéos de concerts dans lesquelles on ne perçoit du public qu'une anonyme masse hurlante et trépidante, Hellfest, le métal expliqué à ma mère, montre des individus, adultes ordinaires s'accordant un petit moment de détente. Dans son traitement autant que par son sujet, il rappelle l'excellent Heavy metal auf dem Lande, autrefois diffusé sur ARTE et qui racontait les aventures agricoles de Nuklear Blast ; le reportage, de plus, peut se prévaloir de l'imprimatur accordé par les spécialistes du domaine.

Pourtant, il n'a été diffusé qu'au mois d'août, en troisième partie de soirée, sur la plus confidentielle des chaînes du groupe France Télévisions, laquelle ne semble pas prévoir de rediffusions. Et d'après ce que disent ses auteurs, cette production doit tout à la personnalité, et au récent décès, de Patrick Roy, l'ange tutélaire du festival, et doit donc être prise comme un remords qui, comme toujours, arrive trop tard. L'événement, pourtant, attirant 80 000 spectateurs venus de toute l'Europe, n'a rien de mineur, et permet de mettre en lumière un réseau auquel participent des centaines de milliers de citoyens européens : comment se fait-il qu'il ne figure pas, comme tant d'autres rencontres de moindre importance, à l'agenda culturel de l'été ? Comment se fait-il que l'on ne l'évoque guère auprès du grand public que pour rapporter le point de vue d'une mesquinerie abyssale et d'un nombrilisme exacerbé du catholique outragé ? A quel degré de bêtise faut-il être parvenu pour ressortir à son propos ce spectre grimaçant du satanisme qui ne fait même plus rire les sociologues ?

Le pire, au fond, est que l'on ne se pose guère ces questions. Le festival de métal, les rassemblements de motards, avec leur participants aussi nombreux que bien visibles, ne représentent qu'un segment particulier dans l'immense diversité de ces pratiques individuelles ou collectives à propos desquelles Christian Bromberger a rassemblé quelques études. Mais le rock, la moto, ou les jeux vidéos possèdent aussi, en corrupteurs de la jeunesse, une dimension déviante, et recèlent un potentiel substantiel de provocation. Dès lors, deux attitudes sont possibles. On peut, dans un ordre d'idées libéral, respecter les choix faits par des adultes, s'assurer qu'ils n'enfreignent pas la loi et prendre les mesures appropriées en cas de besoin : c'est, sur le terrain, assez souvent ainsi que les forces de l'ordre procèdent. Emprunter le chemin contraire entraîne toute une série de conséquences dont la moindre n'est pas ce sommet de ridicule atteint lorsqu'une vertueuse coopérative de magasins décide de retirer de ses rayons les exemplaires d'un jeu vidéo qui se pratique en ligne, et s'achète donc tout aussi bien de la même manière, indiquant ainsi aux amateurs la voie à suivre.
Car on sort alors du domaine du droit, et de son respect, pour entrer dans celui de la morale, et des prohibitions que l'on se permet en son nom. On abandonne les affaires publiques pour se mêler de la vie privée. N'aimant rien tant que de jouer les directeurs de conscience, les militants de l'ordre moral n'éprouvent aucun scrupule à franchir ce pas, ne concevant même pas que l'on puisse leur en tenir grief puisqu'il sont, eux, persuadés à la fois d'être du côté du bien, d'agir dans leur bon droit, et de répliquer à une agression qui les touche dans ce qui les justifie, leur foi. Les tribunaux, bien sûr, sont là pour mettre un terme aux atteintes les plus visibles. Mais la loi ne contraint pas les choix de quantités d'acteurs qui ont intérêt à obéir à certains impératifs, acteurs dont les décisions se voient en particulier sur ces canaux de télévision dont la diversité de la programmation évolue en fonction inverse de leur nombre. Cette censure de tout ce qui ne pourrait pas passer sur TF1 à 20h30 oblige ceux qui en subissent les conséquences à s'organiser autrement ; comme leurs passions ordinaires rassemblent suffisamment d'amateurs pour assurer leur pérennité, ils s'organisent à l'écart des canaux institutionnels, et prospèrent dans leur coin, avec leur presse, leurs rendez-vous réguliers, et Internet pour relier tout ça. On tourne, mais en rond : et puisque la passion trouve moyen de s'exprimer, réclamer plus, réclamer donc un traitement équitable et un respect de ses droits et de ses libertés, se paye d'un effort coûteux dont le succès semble aléatoire. Aussi, on reste dans son monde, entre soi, perdant ainsi toute chance de jamais en sortir.

auditions

, 19:48

Contre la spécialisation et ses conséquences néfastes, on gagnera toujours à disposer d'une connaissance diversifiée, quand bien même elle serait, sur certains plans, superficielle, voire anecdotique, d'un domaine particulier. Car elle fournira les éléments indispensables à une pleine compréhension de matériaux d'origine variée mais qui sont, eux, produits par des intervenants dont on se rendra vite compte qu'ils ne possèdent que des vues extrêmement vagues, dont la pertinence relève bien souvent du seul préjugé, dont le processus d'élaboration intellectuelle ne se distingue en rien de celui du sens commun, du domaine en question. S'agissant de citoyens ordinaires, cela n'aurait guère d'importance. S'agissant de députés réunis pour une mission d'évaluation d'un problème public, une telle constatation se révèle bien plus gênante. Avant de partir en vacances, ceux-ci eurent en effet le temps de participer à une mission d'information relative à l'analyse des causes des accidents de la circulation et à la prévention routière, laquelle procéda à des auditions de personnes qualifiées, fournissant par la-même un riche matériau dont il ne sera possible que d'étudier quelques éléments, tant il est chargé de significations diverses, dont la première tient au contexte qui a permis son élaboration.

Faisant suite à une proposition du Président de l'Assemblée, cette mission intervient bien sûr à un moment particulier, celui de la fronde des députés UMP qui, en mai dernier, votèrent un léger assouplissement des règles du permis à points. Que le législateur s'occupe de cette question a déjà quelque chose d'exceptionnel. Car la règlementation en matière de sécurité routière, et cela a encore été le cas lors du récent et explosif Comité interministériel, relève presque totalement du domaine de l'exécutif. Le parlement n'a son mot à dire que sur des questions particulières, répression de l'alcoolisme ou permis à points, ou lorsque, par deux fois durant les vingt dernières années, on lui présentera une loi. D'une certaine façon, cette mission va donc les jeter dans le bain, et on s'apercevra vite que peu nombreux sont ceux qui savent vraiment nager. Elle sera alors pleine d'enseignements dont le premier, dans la tradition de la société de cour, tient moins aux qualités des intervenants qu'à leur ordre de passage.
Le plus souvent, en effet, celui-ci obéit à la bienséance institutionnelle, ce pourquoi, comme chez Norbert Elias, les exceptions seront hautement significatives. On commence par le plus haut gradé, la déléguée interministérielle à la sécurité routière, on continue par les fonctionnaires placés sous ses ordres, puis on auditionne le SAMU avant de s'attaquer aux experts, un chercheur de l'INRETS, ou le préfet Guyot. Déjà, les exceptions sont nombreuses : en même temps que la déléguée interministérielle, la commission auditionne la directrice du LAB, laboratoire privé mais commun à Peugeot et Renault ; avant les experts, on entend un représentant de la fédération des assurances, qui regroupe les assureurs non mutualistes. On voit ainsi se dessiner un second cercle de préséance, qui place les entreprises privées juste un cran au-dessous de la puissance publique. Et, pour finir, les députés écoutent les représentants des usagers, motards, piétons, automobilistes, cyclistes, dans un ordre qui n'est pas non plus dénué de sens, en profitent pour accorder leur attention au très efficace lobby des fabricants d'avertisseurs de radars, et terminent avec Chantal Perrichon, présidente de la Ligue contre la violence routière. Sa position en fin de débats, les attaques dont elle est l'objet de la part d'un Jacques Myard valent aussi comme un symptôme, qui donne à penser que, aux moins chez les députés UMP, sinon la cause qu'elle a défendu avec zèle, du moins sa manière de faire n'est plus vraiment en cour.

De ces compte-rendus, on retiendra celui de la sixième journée, et pas seulement parce qu'il y est question des motards. Car les trois entités auditionnées ce jour-là, deux associations d'usagers, et un lobby industriel, sont aussi dissemblables que possible, et possèdent chacun leur propre stratégie pour faire valoir ses intérêts ; et là, sans nul doute, l'AFFTAC impressionne. Créée en mai dernier pour représenter les producteurs d'avertisseurs de radars sous la menace d'une interdiction gouvernementale, elle a su en quelques semaines se muer en un promoteur de la sécurité routière tout dévoué à l'intérêt général, et prêt à collaborer en cas de besoin, comme lorsque son représentant propose d'utiliser le suivi de ses clients dont il connaît en permanence la position, le temps de conduite, la vitesse et, bientôt, la dynamique, pour leur adresser des messages à caractère purement informatif. Dans un ordre radicalement différent, le représentant de la branche lyonnaise de l'association Les droits du piéton donne une éblouissante démonstration de sectarisme, laquelle ne se limite pas à son champ d'action puisque, présentant le fait de rouler à moto comme une addiction et les motards comme seulement sensibles à la sanction, distinguant usages utilitaires et hédonistes, et réclamant une limitation de la cylindrée des machines en citant en exemple ce Japon qui ne fabrique des grosses cylindrées que pour les exporter, il reprend mot pour mot l'argumentaire de celui qui fut le premier délégué à la sécurité routière, Christian Gérondeau, voilà trente ans. De sa part pas un mot, bien sûr, au sujet de la responsabilité des piétons dans les accidents dont ils sont victimes et qui, à Paris, selon le dernier rapport de la Préfecture de police, approche des 53 %, soit environ dix à quinze points de plus que pour les cyclistes, motards et scooteristes. Pas une mention des derniers chiffres de la sécurité routière qui, sur les douze mois qui courent jusqu'en mai 2011, relève 512 piétons tués, et 749 motocyclistes.

Toujours représentés par la FFMC, ces derniers seront aussi l'objet de l'attention des députés ; ceux-ci, comme souvent, se montrent aussi avides d'apprendre que dépourvus de connaissances sur ce point spécifique. Philippe Meunier, qui a passé son permis moto en 1984, propose de ne pas mettre les machines les plus puissantes à la disposition de motards inexpérimentés. Il ignore donc que c'est précisément ainsi que les choses se passent depuis la réforme de 1996. Députés, les parlementaires sont, ou ont été, presque tous des élus locaux, maires, conseillers généraux. Ils ont donc eu à s'occuper, dans leurs activités courantes, de sécurité routière, d'aménagements de voirie. Pourtant, tout au long des auditions, ils démontrent leur ignorance de cette question que, visiblement, ils ont délaissée jusqu'au brutal réveil imposé par leurs électeurs. Leur attrait pour les solutions simples, règlementaires et automatiques, le LAVIA, le bridage des véhicules dont il est pourtant facile de démontrer que ses effets ne peuvent être que contre-productifs, leur mode de réflexion ethnocentrique dans lequel leur expérience singulière a valeur scientifique ne montrent pas seulement à quel point ils sont incapables d'appréhender ces questions sociales complexes qui transcendent totalement leurs habituelles catégories juridiques. Ils semblent en effet n'avoir aucune conscience des propriétés gravement attentatoires à la vie privée des dispositifs automatiques qu'ils défendent, et dont l'audition de l'AFFTAC fournit un exemple. La règlementation en matière de sécurité routière, certes, va bien souvent restreindre la liberté individuelle. Mais la tâche du législateur devrait être de veiller à ce que ces atteintes soient aussi limitées que possible, et de faire en sorte qu'elles soient toujours, rationnellement et démocratiquement, justifiées. Laissant l'administration décider seule de ce qui est bon pour les usagers, les députés montrent à la fois une conception étroite et subordonnée de leur fonction, et, en règle générale, une ignorance à peu près totale dès que l'on s'aventure dans un domaine technique. Ce n'est certes pas au Palais Bourbon que l'on peut s'attendre à des moments aussi délicieux que cette discussion sur les mérites comparés des technologies de réacteurs au thorium.

chiffons

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Claude Guéant est un incompris. En mai dernier, une réunion consacrée à une question qui relève désormais de son seul ministère a décidé d'une série de mesures coercitives. Trois d'entre elles s'adressent exclusivement aux conducteurs de deux-roues motorisés voire, de façon explicite, aux seuls motards, et à leurs compagnons d'infortune, les resquilleurs au guidon de ces tricycles de forte cylindrée. Et on n'a pas besoin de faire preuve d'une imagination débordante pour comprendre que la démarche qui leur impose des plaques d'immatriculation plus larges de dix centimètres et le port d'un équipement haute visibilité ne révèle qu'une intention, celle de les stigmatiser de la façon la plus évidente possible. Visant une population spécifique, revendicative, organisée, une telle décision ne pouvait que faire le bonheur du militant, et déclencher une réaction dont la vigueur et l'ampleur, l'une comme l'autre pourtant parfaitement prévisibles pour le connaisseur du milieu, semblent avoir surpris les autorités. Au-delà du strict cas d'espèce, une telle séquence fournit l'occasion d'une spéculation intéressante, qui portera sur la manière dont le pouvoir actuel sélectionne, annonce, justifie et, éventuellement, abandonne des décisions dont il prétend qu'elles relèvent d'un domaine purement technique, donc rationnel et objectivable.

Imaginons la manière dont ceci se serait passé dans l'ancien temps. Quelque chose, une propriété, une pratique, pose, publiquement, problème : le fort développement de l'usage des deux-roues motorisés, quand bien même il aurait pris naissance voilà quarante ans, peut se concevoir ainsi. Avec deux roues, on dispose d'un véhicule étroit et, accessoirement, assez souvent, rapide : la présence visuelle relativement faible de l'engin, sa maniabilité, son positionnement particulier sur la chaussée peuvent indiscutablement déconcerter les autres usagers, et d'autant plus que, le plus souvent, ils ne disposent à son sujet ni d'expérience, ni de formation. Ce problème, au demeurant, a depuis longtemps été pris en compte par les pouvoirs publics, puisqu'ils imposèrent en 1975 aux motocyclistes l'obligation d'allumer à toute heure leur feu de croisement. Et aujourd'hui, ils envisagent de faire plus ; dans le mode de pensée traditionnel du technocrate, proposer une nouvelle mesure implique une étude préalable. Prévoyant, l'État dispose à cette fin d'un institut de recherches spécialisé, l'INRETS, lequel comprend des spécialistes avertis qui ont l'habitude des protocoles circonstanciés et des études lourdes, comme celles qu'ils mènent actuellement sur une autre question qui fâche, la circulation entre les files de voitures sur le périphérique et les voies rapides.
Admettons donc que, ne se satisfaisant pas de la tautologie selon laquelle, avec un gilet aux couleurs éclatantes, on vous voit mieux, l’État s'intéresse de façon pragmatique au problème. D'autres ont déjà tenté d'y répondre. Mais les preuves photographiques avancées, des motards vus de dos et de loin, des piétons sur un parking, cachés au milieu des voitures et cadrés depuis un toit, démontrent exactement le contraire de la thèse qu'elles prétendent soutenir. Car les accidents de moto qui se produisent à deux cent mètres de distance et avec un hélicoptère restent malgré tout très rares. À hauteur d'automobiliste, à cent mètre d'écart, ce qu'on voit de la moto qui arrive, c'est un phare allumé et, éventuellement, ce qui dépasse de la bulle et du carénage, une tête et des bras. S'il y a quelque chose à imposer aux motocyclistes en matière de visibilité, c'est donc le casque rouge vif de la police belge : là, les fans risquent de ne pas apprécier.

Bien sûr, des études contrariantes, comme lorsque Rune Elvik démontre l'inutilité du contrôle technique des véhicules, n'ont jamais empêché le pouvoir d'agir. Mais il aurait, au moins, pu s'intéresser à un second facteur, devenu un passage obligé, et un poncif, des politiques publiques en cours d'élaboration, l'acceptabilité sociale des mesures envisagées : là, en principe, il aurait du s'apercevoir de quelque chose. Il vise, au fond, à décider du costume que devra obligatoirement porter une catégorie de citoyens. Trente ans d'activisme ne lui ont toujours pas appris que les citoyens en question étaient plutôt du genre susceptible, prompts à s'agiter, et qu'ils possédaient une conception idiosyncrasique de l'élégance vestimentaire, conception à laquelle ils ne sont pas près de renoncer. Trompé sans doute par le précédent des automobilistes qui ne se séparent plus d'un gilet jaune qu'ils ne portent jamais, il a cru qu'agiter le fanion de la sécurité suffirait à étendre, en tous temps et lieux, la même mesure aux motards. Ceux-ci, pourtant, savent très bien d'où elle tire son origine.
Car cette obligation possède une généalogie en tout point différente du chemin rationnel qu'analyse le politiste. Le port obligatoire d'un gilet haute visibilité agrémenté au dos du numéro d'immatriculation, avec comme objectif de mieux contrôler et réprimer ces méchants motards, avait été proposé en 2007 par la plus médiatique des associations de victimes, toutes catégories confondues, un temps envisagé par la déléguée à la sécurité routière d'alors, et justifié par le précédent, et l'exemple, d'un pays sans doute unique où une telle mesure est en vigueur : la Colombie. Inutile de chercher l'inspiration plus loin, impossible de ne pas voir que, scindée en deux, avec d'un côté de grandes plaques d'immatriculation, et de l'autre un vêtement fluorescent, cette idée a porté ses fruits. Mais comment diable le pouvoir s'y est-il pris pour croire qu'il pourrait sans difficulté imposer ces mesures ? Car avec cette contrainte dont il est impossible de ne pas voir que, désignant à la vue de tous le déviant en l'affublant d'oripeaux spécifiques, elle possède, consciemment ou non, un caractère indubitablement infamant, et rejoint une très longue et très ancienne pratique de marquage des populations stigmatisées, on fournissait aux motards, qui n'attendaient que ça, un motif d'action idéal, et une occasion comme on n'en avait pas connue depuis trente ans d'unifier ce monde fortement segmenté autour d'une revendication commune. Les manifestations du 18 juin sont ainsi intéressantes non seulement par leur ampleur, mais aussi par la façon dont s'y exprime le rejet de ces deux obligations. Le pouvoir, qui n'écoute même plus ses policiers pourtant très bien renseignés, et honorablement connus des protestataires, semble avoir été totalement pris au dépourvu, joue depuis lors les incompris, et s'essaye à l'art subtil de la dénégation. Le dernier acte de Michèle Merli à la tête de la sécurité routière restera sans doute cette pitoyable reculade, qui la voit essayer de sauver les meubles à minima, puisqu'elle se satisferait d'un minuscule acte d'allégeance, porter un simple brassard de couleur vive.

On le voit, la confusion règne. Le temps, celui qu'il aurait fallu prendre pour une étude sérieuse de la question, à moins d'un an de la grande élection, à l'évidence, manque. Le pouvoir fait preuve des propriétés qu'on lui connaissait, l'improvisation, l'ignorance, la superficialité. Mais il montre, plus profondément, son caractère viscéralement autoritaire, sa volonté d'ignorer tous ceux qu'ils ne perçoit pas comme menaçants, et un mépris social qui s'étend jusqu'à ses propres rangs. N'écoutant plus que les gens de son clan, lesquels ne lui apprendront que ce qu'il croit déjà savoir, il paraît bizarrement désarmé face à des réactions pourtant parfaitement prévisibles, pour peu que l'on prenne la peine de s'intéresser aux acteurs en cause, le mouvement motard en l'occurrence. Peut-être, après avoir négligé tant d'avertissements venus de tous les côtés, prend-il subitement conscience que son choix d'instrumentaliser la sécurité routière, et de s'en servir pour satisfaire une clientèle précise, et sans doute minoritaire, risque finalement de se payer dans les urnes. Aussi cherche-t-il, au tout dernier moment, à attraper une branche salvatrice. Inutile de dire que le temps se prête moins que jamais au compromis : ces gilets, au soir de la défaite de Nicolas Sarkozy, il faudra, tous ensemble, aller les jeter par dessus les grilles de l'UMP.

cornichons

, 19:46

Démasqué, mais clamant bien haut son innocence, le concombre a chèrement vendu sa peau. Pourtant, son dossier était lourd. Lui qui, avec un peu de chance, aurait pu finir dans un bocal de délicieux cornichons n'a déjà pas été gâté par la nature. Cucurbitacée aqueuse et indigeste, son inutilité culinaire presque complète le condamne à finir dans l'une ou l'autre de ces préparations dont l'infini des variétés ne peut masquer le fait qu'elles soient totalement dépourvues d'intêret gustatif et ne constituent, en règle générale, rien d'autre qu'une caution diététique pour ceux qui, par paresse, manque de connaissances et défaut d'imagination, s'obstinent à les considérer comme un apport appréciable pour l'une ou l'autre de ces soirées entre étudiants, une salade. Mais que, pour finir, justice ait été rendue au végétal incriminé ne fait que renforcer l'intérêt de l'affaire de la bactérie tueuse.

Maintenant que l'on connaît, très probablement, la fin de l'histoire, il devient évidemment facile de la reconstituer, et de reprocher leurs erreurs à ceux qui, au départ, ont erré à la recherche de la souche mortelle. Immédiatement suspecté, le concombre andalou faisait certes un suspect idéal. Mais la précipitation avec laquelle il a été désigné, et condamné, confirme justement l'idée que les soupçons qui, longtemps, l'ont entouré ne trouvaient pas uniquement leur origine dans la stricte application d'une méthodologie scientifique à la neutralité insoupçonnable. La mer de plastique de cette région d'Alméria tellement vantée dans les documentaires d'Arte, la culture intensive et hors sol, la noria des poids-lourds qui alimentent ensuite toute l'Europe de ces fruits et légumes qui ignorent la terre et les saisons composent un paysage d'industrialisation agricole nocive et polluante, qui s'oppose trait pour trait au monde des AMAP que fréquente le bobo parisien. Symboliquement, le lien entre le nocif et le pathogène s'impose.
Sauf qu'il ne s'agit pas ici de discuter des goûts et des odeurs, mais du respect des normes d'hygiène, soit précisément de ce que l'industrie, adepte de la stérilisation, de la pasteurisation et de l'irradiation, consciente, à cause de ses gigantesques volumes de tomates et de concombres, des conséquences pour son activité du développement d'une bactérie mortelle qu'elle livrerait ensuite sur tous les marchés européens, sait faire de mieux, et de façon bien plus efficace qu'une exploitation traditionnelle. Une bactérie d'origine fécale ne peut se développer que si certaines conditions sont réunies, conditions qui font précisément toutes défaut sous le plastique andalou. Et pour privilégier la piste que la rationalité aurait dû considérer comme la moins probable, il faut se laisser guider par ses affects ; aussi, on voit bien ici à l’œuvre une certaine forme de racisme agricole.

La manière dont les enquêteurs ont tourné autour du fautif, blanchi dans un premier temps, avant que l'accumulation d'éléments statistiques n'emporte la décision, la façon dont, responsable, il a été lavé de toute culpabilité, se révèle elle aussi riche d'enseignements, tant sont nombreuses les opérations symboliques employées et dont la première, la plus courante, relève de la façon de dénommer les choses. Car même si la désignation, techniquement, est impropre, le grand public connaît le végétal coupable sous le terme de pousse de soja. Or, très vite, le mot disparaît, puisqu'on ne saurait ternir la réputation de l'aliment qui mieux qu'aucun autre incarne la santé : un temps, on parle de haricot mungo avant de se fixer sur l'appellation générique, graine germée. L'unanimité qui se forme sur un terme repris ensuite de manière systématique, au point qu'il semble exister de toute éternité alors que, au moins aux oreilles du grand public français, il apparaît pour la première fois et n'évoque donc rien, montre combien il importait de sauver la réputation du soja et donc, a contrario, à quel point on pouvait sans scrupules sacrifier le concombre andalou.
Le fait que la bactérie s'attaque en priorité aux adultes jeunes, et semble éprouver une nette préférence pour les femmes n'est tenu que pour preuve de son exceptionnelle virulence : est-il donc si difficile de constater que, la contamination se produisant par voie alimentaire, il est, pour tomber malade, indispensable d'avoir mangé une salade au soja ? Or, comme d'ailleurs toute espèce d'habitude alimentaire, une telle consommation est socialement déterminée. Fréquenter un restaurant bio dans une grande métropole, Hambourg en l'occurrence, y manger des légumes crus sélectionne socialement les victimes de la bactérie, lesquelles ont toutes les chances d'appartenir aux fractions de la population qui possèdent de telles habitudes, les jeunes surtout, les femmes d'abord.

Et c'est là que l'on touche à une dimension quasi mythologique. Les victimes de la bactérie sont précisément mortes de ce qui devaient les sauver, l'alimentation naturelle débarrassée des pesticides, la protéine végétale magique qui permet de se passer de viande, mais aussi de la norme sociale qui impose, et une fois de plus en premier lieu aux femmes, cette façon de se nourrir qui permet de garder la ligne, et respire la santé. Évoquer cette question nous amène immédiatement sur les sommets de l'anthropologie de comptoir : cru, ou cuit ? Car une simple cuisson, comme dans les cuisines asiatiques par lesquelles ces germes sont arrivés dans les assiettes européennes, aurait détruit la bactérie. Consommée cuite, la graine infectée serait sans danger ; crue, elle est potentiellement mortelle. On se trouve donc bien face à la première crise sanitaire indissolublement liée à ces nouvelles pratiques agricoles qui, conçues pour s'opposer terme à terme au repoussoir de la culture intensive, révèlent maintenant des dangers qui leurs sont propres. Fatalement, le déni apparaît alors, la rumeur qui se réfugie dans le complot, le laboratoire secret de Hambourg, l'OGM qui passait là par hasard. Comme avec la maladie du renard, on ne saurait incriminer la nature, et mettre en cause les conserves que grand-mère préparait avec les légumes de son jardin, quand bien même elles seraient infectées de toxine botulique. Ce qui est naturel ne peut pas faire de mal et, donc, le mal vient forcément d'ailleurs : indéniablement, on a ici affaire à une pensée magique.

obsession

, 19:23

Puisque même une presse qui jouit encore d'une petite réputation ne sait faire de l'événement qu'un compte-rendu intégralement servile, et puisque le sujet lui-même fonctionne comme révélateur de tensions qui dépassent largement son objet finalement modeste, reparlons donc un peu, au risque de lasser, de sécurité routière. Réuni en urgence, un Comité interministériel de sécurité routière a donc décidé de mesures propres à enrayer la hausse de la mortalité constatée depuis le début de l'année. Ce sec énoncé digne d'une dépêche d'agence déborde pourtant de significations cachées. Constitués une, parfois deux fois l'an, ces sortes de conseils de tous les ministres qui entretiennent un rapport si ténu soit-il avec la sécurité des usagers de la voie publique, loin de former l'organe de décision qu'ils sont censés être, ne sont qu'occasion de convoquer la presse et de diffuser un communiqué dévoilant des mesures préparées de longue date, justifiées par des considérations techniques et réputées douées d'efficacité ; un des intérêts de ce comité-là réside en ceci qu'aucune de ces propriétés n'est remplie.

Ainsi, il s'est tenu quelques semaines avant le moment initialement choisi : cette façon de faire répond à une des constantes de la rhétorique politique, celle de l'urgence constatée qui implique la mobilisation des instances de décision et la production d'un programme d'action à effet immédiat, lequel mettra fin avec succès à la dégradation rapide d'un équilibre. Sauf que, en l'espèce, comme l'établit avec sagesse la FFM, l'urgence n'est que fiction, et l'aggravation du bilan de la sécurité routière depuis le début de l'année, trop fugitive pour être statistiquement significative, trop conjoncturelle pour être expliquée par un déterminisme mécanique, ne saurait fonder une action rationnelle. Si le pouvoir réagit, ce n'est pas parce que les barbares cognent avec insistance à nos portes, mais parce qu'il est prisonnier du modèle qu'il a lui même conçu, en faisant de la sécurité routière une question politique essentielle mais de court terme, en traitant cet objet social complexe comme s'il disposait à son égard de pleines capacités d'action, en dotant des écarts statistiques non significatifs, qui ne devraient être connus que des seuls spécialistes, à la fois du statut d'un jugement remis en jeu tous les mois, et d'une visibilité qui, au même titre que pour ces autres chiffres dotés de propriétés semblables, le chômage, l'inflation, la croissance, fait du bilan mensuel de la sécurité routière un sujet obligatoire d'ouverture des journaux télévisés. Décrétant que les progrès considérables des quarante dernières années devaient tout au seul accroissement de la répression, il se trouve, à la plus légère inflexion négative, contraint de réagir : sauf que, en l'espèce, il n'était pas prêt.

Dés lors, son catalogue de mesures détaillé dans le dossier de presse édité pour l'occasion fonctionne comme une cartographie des tensions qui agitent le pouvoir et, pour ceux qui connaissent un peu la généalogie des décisions prises, comme un guide des positions occupées par tel ou tel dans ce champ de la sécurité routière. De ce fatras, une logique émerge, qui n'a rien de surprenant, celle du moindre coût, économique, mais aussi politique et symbolique. Par exemple, modifier les limitations de vitesses aurait impliqué à la fois le recalibrage des appareils de contrôle, et le remplacement des panneaux : la lourdeur même du dispositif déjà en place garantit sa pérennité dans son état actuel. Ne pas diminuer le taux d'alcoolémie, ne pas aller plus loin dans l'interdiction des conversations téléphoniques permet de voir une autre logique à l’œuvre, celle qui conduit à encore tenir compte de certains intérêts, logique d'autant plus évidente qu'elle ne préserve pas une autre catégorie d'acteurs appartenant au monde économique, d'apparition récente et de bien moindre importance, les producteurs de systèmes de géolocalisation de cinémomètres : l’État, à l'évidence, ne redoute pas d'affronter les Coyotes en colère. Mais il n'est pas dit qu'il ait raison.
Très probablement, aucune de ces décisions précipitées n'a eu le temps de subir l'examen du publiciste : en conséquence, elles ont toutes les chances de connaître la censure du tribunal. On voit mal sur quelle base interdire des systèmes jusque-là légaux, et qui ne font rien d'autre que de diffuser au moment opportun une information par ailleurs publique. On se demande comment justifier cette bizarre idée d'accroître la dimension des plaques d'immatriculation des motocycles, pour les porter à un format que l'Allemagne, semble-t-il pour des raisons d'harmonisation européenne, vient précisément d'abandonner. Il paraît que l'exemple serait venu de Grande-Bretagne, pays dont les immatriculations, à la différence de la situation française actuelle, sont elles aussi hors normes. Et on s'attardera, enfin, sur cette nouvelle lubie d'un État qui semble décidément énormément tenir à régenter la façon dont ses citoyens s'habillent, l'obligation faite aux seuls motocyclistes de porter des marques de haute visibilité.
En effet, l'argument utilitariste ne tient pas une seconde : s'il s'agissait vraiment d'améliorer la visibilité d'usagers vulnérables, alors la mesure devrait avant tout s'imposer à ceux qui, faute de produire de l'électricité en quantité suffisante, sont, en particulier la nuit, très difficiles à détecter alors même que leur accidentalité, en conditions comparables, donc strictement urbaines, n'est vraisemblablement en rien inférieure à celle des motocyclistes et que, contrairement à ces derniers, le port du gilet modèle Lagarsfeld ne souffre pour eux d'aucune contre-indication technique, les cyclistes. Il en va de même avec les plaques d'immatriculation : une petite connaissance du milieu permet certes de rencontrer ces artistes du graissage de plaque, ces mécaniciens du support inclinable, ou bien ces esthètes du format carte de visite. Mais ceux-ci sont déjà dans l'illégalité ; punir tous les motocyclistes, et eux seuls, pour les dérives de quelques-uns, leur imposer le port d'un élément uniforme et bien visible qui transforme ces victimes d'accidents en coupables d'être ce qu'ils sont ne relève, comme dans toute opération de marquage, que d'une volonté d'humiliation, et de stigmatisation des déviants.

Car ce catalogue dépareillé tient par une seule logique, ancienne, profonde, et caractéristique de la droite, qui voit dans le citoyen un être par essence immature et à la responsabilité limitée, qu'il faut sans arrêt contrôler et toujours réprimer pour le contraindre à ne pas quitter un droit chemin qui n'est pas seulement défini par la loi, mais aussi par une morale rigoriste au nom de laquelle on s'autorisera à stigmatiser ceux qui préfèrent des valeurs différentes, et quand bien même ils respecteraient strictement la règlementation. Une des mesures proposées semblera incompréhensible au profane, celle qui promeut la "voiture sûre" aux performances volontairement bridées, susceptible de respecter automatiquement les limitations de vitesse qui lui seront indiquées par un GPS. Elle a pourtant une déjà longue histoire et, partout en Europe, des centaines d'ingénieurs travaillent au développement de ces systèmes intelligents qui matérialiseront le délire du technocrate, le contrôle permanent, automatique, en temps réel, du citoyen. La sanction immédiate et automatique du plus léger écart, voilà bien le projet d'un État technicien qui ne voit aucun mal à développer des dispositifs qui lui permettront de savoir à chaque seconde où se trouve n'importe quel individu, puisque c'est pour son bien. Alors, rêvons un peu, et pensons plutôt à ces pays démocratiques, où l'on peut même trouver des moteurs libres et des députés qui vont vite.

pseudoscience

, 19:46

Les apprentis sociologues le savent bien, eux qui profitent des sages mises en garde de leurs aînés, la large diffusion d'un certain degré de culture scientifique, conséquence de la démocratisation des études supérieures, ne va pas sans générer quantité d'effets pervers, lesquels seront particulièrement sensibles pour les spécialistes d'un domaine qui parvient difficilement à impressionner qui que ce soit, celui des sciences humaines et sociales. Puisque certains n'ont besoin que de quelques lectures pour tout savoir et tout comprendre, faire valoir un point de vue singulier non pas d'autorité, mais parce qu'on est en mesure de démontrer de manière un peu convaincante sa validité, se révèle bien plus compliqué que pour les heureux spécialistes de ces disciplines où l'alignement de quelques équations suffit le plus souvent à faire régner l'ordre. Et pourtant, elles aussi souffrent d'un effet pervers qui leur est propre, et qui tient justement à la réputation d'infaillibilité du chiffre. Si la rigueur de la démonstration physique ou mathématique peut fort bien se contenter, comme le rappelle Dave, d'une unique preuve, l'appareil mathématique sert aussi à produire ces données fragiles dont la validité dépend étroitement du strict respect de contraintes précises, les statistiques. En de mauvaises mains, celles du politique le plus souvent, ce système de fabrication de preuves peut à la fois abuser le citoyen ordinaire et servir le discours intéressé du journaliste tout en se révélant totalement invalide. Pourtant, démontrer cette propriété n'est pas chose facile, tant comprendre l'erreur implique une pratique des outils théoriques qui commandent la validité des données en question, pratique qui fait précisément défaut au profane, ce pourquoi il se laisse si facilement abuser. Heureusement, il arrive parfois que, lorsque son désir de justifier une décision de façon à la fois élémentaire et argumentée, ce qui dans le monde scientifique va rarement de pair, se révèle trop fort, quand sa volonté d'instrumentaliser le chiffre se révèle trop puissante, quand sa conviction devient si catégorique qu'elle finit par ne plus être qu'une croyance, le politique se laisse aller à publier des éléments si rudimentaires et si péremptoires qu'ils se réfutent d'eux-mêmes, sans grand besoin d'une aide extérieure : ainsi en est-il de la dernière campagne de la sécurité routière, qui fait la promotion du radar automatique comme arme de sauvegarde massive.

La plaquette éditée à l'occasion fournit un matériau d'analyse d'une étonnante richesse, et d'abord par sa mise en page : on s'en rend immédiatement compte, elle ne comporte pas quatre pages, mais deux fois deux : sur les deux premières, les arguments, sur les deux suivantes, les preuves. L'argument, de prime abord, est uniquement d'autorité : les radars sauvent des vies. À ce stade, certains petits malins ont déjà fait remarquer que leur pouvoir, au mieux, se limite à retarder l'heure de la mort alors que d'autres se demandent comment ces humbles boîtes réussissent à prendre en charge des blessés pour les conduire à l'hôpital. Mais puisque la publication vise à convaincre rationnellement, elle s’accompagne immédiatement d'une preuve qui, pourtant, elle aussi, a de vrais airs d'argument d'autorité : 1 % de vitesse en moins, c'est 4 % de morts en moins*.
La preuve se trouve en fait sous l'astérisque : malheureusement, se contentant de convoquer en tous petits caractères l'accidentologie mondiale et l'OCDE en particulier, elle ne comble pas vraiment le scientifique. Certes, celui-ci n'ignore pas que cette noble institution, à ses moments perdus, se préoccupe aussi d'accidentalité ; mais ses gros bataillons de statisticiens ne l'empêchent pas de produire des documents qui, entre autres, déplorent une hausse de 100 % de la mortalité des motocyclistes en Islande d'une année sur l'autre. En effet, en 2008, les routes de l'île volcanique ont connu un accident mortel de motocycliste et, en 2009, deux. Pourtant, une recherche approfondie permet, sinon de retrouver l'étude qui démontre cette magnifique relation linéaire, du moins de s'en approcher : elle a été produite en 1982 par Göran Nilsson, s'appuie exclusivement sur la situation suédoise et semble essentiellement viser à produire une formalisation mathématique à partir de paramètres dont on ignore tout, mais dont on peut légitimement douter qu'ils prennent en compte, par exemple, les considérables progrès en matière de sécurité passive qui ont vu le jour depuis trente ans. Cette preuve scientifique, en d'autres termes, n'a sans doute pas plus de validité que cette autre vérité incontestée qu'évoquait Jean Chapelon, et qui "paraissant alors comme vraisemblable, avait été répété(e) sans autre forme de procès pendant des années".

Mais la plaquette ne se contente pas de ces assertions simples, propres surtout à alimenter les conversations de bar, et les débats télévisés ; ses deux dernières pages contrastent de manière saisissante avec les deux premières, puisqu'elles fourmillent d'éléments épars, rappels réglementaires, taxinomie des boîtes, preuves d'efficacité soigneusement sélectionnées. Elle comprennent aussi cet élément sans lequel aucune démonstration statistique ne saurait être complète, un graphique chronologique, lequel présente deux courbes : la première retrace une évolution des vitesses moyennes dont on a démontré par ailleurs à quel point sa méthode était désespérément biaisée, la seconde offre en regard la baisse de la mortalité. On pourrait, certes, comme de coutume, s'interroger sur les relations entre corrélation et causalité, mais cette seconde courbe, systématiquement reprise dans les publications de la sécurité routière, mérite qu'on s'y arrête. En pratiquant un subtil lissage, elle met en valeur la forte rupture qui court de mai 2002 à décembre 2003, puisque la mortalité baisse bien plus brutalement entre ces deux bornes qu'ensuite, ou avant ; bien sûr, la sécurité routière attribue cette cassure à l'effet des radars. Hélas pour elle, sa preuve contient la dénonciation de son invalidité, et se révèle n'être qu'une magnifique aporie, puisque c'est précisément fin 2003 que les premiers automates entreront en service : en adoptant sa logique, on se doit de conclure que leur effet a donc été contre-productif.
Puisqu'il tenterait en vain de falsifier la chronologie, le document de la sécurité routière justifie la rupture par la simple annonce de la mise en œuvre de cette nouvelle politique. Mais, si l'effet symbolique se montre bien plus efficace que l'effet réel, pourquoi ne pas s'en contenter, et s'épargner l'installation de dispositifs aussi coûteux qu'inefficaces ? D'autres, plus sérieusement, s'interrogent sur les causes réelles de cette évolution, et ne peuvent que découvrir à quel point elles sont complexes, hypothétiques, et difficiles à démontrer. Mais un tel travail scientifique fonctionne exactement à l'inverse de ce dont la sécurité routière a besoin, puisqu'elle ne réclame rien d'autre que des preuves dont la scientificité factice peut être opposée au profane et qu'elle pourra tordre à volonté et selon ses besoins, et parfois en dépit du plus élémentaire bon sens : l'accidentologie offre ainsi un parfait exemple de ce que peut être une pseudo-science ou, en d'autres termes, une science délibérément inexacte.

deal

, 19:36

Bertrand le bâtisseur aura donc tenu bon. Dès 2017, le flanc sud de Paris s'enorgueillira d'une fierté de maçon : Triangle, la tour conçue par les suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron, spécialistes mondialement renommés de l'improbable, viendra se nicher sur un terrain impossible, avenue Ernest Renan, coincée entre les hangars 1 et 2 d'un Parc des expositions qu'elle dominera sans partage du haut de ses 180 mètres. Pour en arriver là, la pente aura été raide. Il aura fallu abandonner certaines des ambitions d'origine, se contenter d'un immeuble exclusivement peuplé de bureaux, et procéder à une modification sur mesure du Plan d'urbanisme ; les services de la ville auront également montré l'étendue de leurs talents, proposant au promoteur un terrain certes fort contraignant mais appartenant à la Mairie, lui accordant un bail de 80 ans au lieu de vendre une parcelle dont la surface, représentant un douzième des planchers construits, aurait ainsi été bien mal rentabilisée, trouvant enfin, en rognant un bout du hangar 1, en privant le Parc des expositions d'un parking, le moyen de créer malgré tout ce jardin public sans lequel un projet d'une telle ampleur ne saurait voir le jour. Guère à la hauteur du tabou ainsi pulvérisé, la réaction de l'opposition paraît étonnement molle : jamais à l'heure, les Verts locaux comme toujours en pleine querelle d'appareil semblent pour l'instant bien silencieux face à l'affront, laissant au râleur de service, Yves Contassot, le soin de poursuivre sa croisade en solitaire. Mais peut-être le véritable front se trouve-t-il ailleurs.

Car, en parallèle, les ZAPA font du bruit. Le dispositif français inspiré des zones de faibles émissions de particules fines que l'on connaît déjà dans d'autres villes d'Europe possédait deux propriétés locales, puisqu'il s'attaque aussi aux oxydes d'azote et concerne donc tous les véhicules à moteur thermique, y compris ceux qui ignorent tout des diesel et de leurs particules, les motocyclettes quatre temps. Or ce dispositif se déploie dans deux espaces distincts, puisqu'il comprend d'une part un projet ministériel de règlementation par voie d'arrêté, et d'autre part des villes et communautés urbaines qui ont proposé leur territoire comme candidat à expérimentation avant même de savoir exactement à quoi elles s'engageaient. Or le projet d'arrêté qui commencera à bannir les véhicules des centres villes dès que leur âge dépassera cinq ans produira inévitablement une discrimination sociale d'autant plus vive qu'il voit le jour après la fin de la prime à la casse, et pénalisera donc ceux qui, ne disposant même pas des ressources nécessaires pour profiter de l'aubaine qui leur a été offerte en temps de crise, auront conservé leur vieille bagnole. En première analyse, on peut attendre des agglomérations candidates que leur réaction face à cette pénalisation des plus vulnérables s'accorde à leur ligne politique : déjà, la municipalité socialiste de Clermont-Ferrand a refusé de participer au dispositif dans son état actuel. On peut attendre de Plaine Commune qu'elle adopte une position similaire. Mais, à l'inverse, la réaction parisienne porte la signature d'un adjoint Vert qui semble ne jamais avoir compris qu'il n'était plus en charge des transports : pour lui, ZAPA, c'est pas assez. Aux oxydes d'azotes et aux particules, et après quelques larmes versées sur le sort des catégories sociales vulnérables mais vites essuyées, Denis Baupin propose d'ajouter du CO2, pour que ces riches seuls au volant de leurs grosses cylindrées Euro 5 cessent enfin de venir personnellement le narguer sous ses fenêtres de l'Hôtel de Ville.

Avec la réélection de Bertrand Delanoë en 2008, les Verts ont perdu la moitié de leurs électeurs, et, donc, leurs places au Conseil de Paris, ainsi que leur capacité d'influer sur la politique urbaine. Très rapidement, ce deuxième mandat s'est accompagné d'une telle intensification des projets immobiliers qu'ont peut croire que l'objectif principal de Bertrand Delanoë consiste à quitter ses fonctions sans plus laisser à son successeur le moindre espace constructible. Paris Rive Gauche fait ainsi figure de prototype puisque, nous dit-on, 10 % de la surface de la capitale se trouve aujourd'hui en chantier  : ainsi, on intègre les emprises de la SNCF, rive gauche jusqu'à créer des pièces d'eau sur les voies ferrées, rive droite avec Clichy-Batignolles et le nouveau palais de justice, la tête dans les hauteurs et les pieds dans la zone. On investit les hôpitaux désaffectés, Hérold, Boucicaut, Laënnec, Broussais. On construit sur le périphérique, à la porte des Lilas. Et sur le flanc nord, entre les faisceaux de voies ferrées qui partent de la gare du Nord, et celles de la gare de l'Est, on entre dans la démesure : reconversion de l'ancien entrepôt du boulevard Macdonald, ZAC Claude Bernard, Chapelle, Évangile : la foi du bâtisseur le conduit toujours plus loin, jusqu'à pénétrer pour la première fois ces contrées inconnues où vivent des banlieusards, que les étudiants de l'EHESS auront mission d'apprivoiser. Seuls résistent avec opiniâtreté ces indigènes de la porte d'Auteuil, dont le parler si délicat, le phrasé si ésotérique démontrent combien il serait dommageable pour la collectivité de condamner une réserve monoculturelle aussi unique. Installés sur un malheureux hectare et demi, leur survie paraît hélas bien compromise.
Et pourtant, la surface à elle seule ne saurait satisfaire le bâtisseur ; alors que le nouveau Macdonald se contentera des 37 mètres règlementaires, il lui faut, en plus, çà et là, quelques totems qui perceront les cieux, et dont la tour Triangle constituera une première incarnation. Pour passer outre l'opposition des Verts, il fallait d'abord ne plus dépendre de leur voix pour l'adoption du projet. Cette indispensable condition une fois remplie, la négociation pouvait déboucher sur un partage territorial : le Maire construisait sa ville, et solidifiait son électorat à grands coups de logements sociaux, les Verts y organisaient la circulation, consacrant les rues aux vélos et aux piétons, prohibant voitures et deux-roues motorisés. Le deal, en fait, s'exprime de façon élémentaire : les hauteurs contre les moteurs. Ainsi s'échafaude le Paris du XXIème siècle, avec la gentrification de l'enceinte des fermiers généraux, et le logement social aux abords des fortifs, des quartiers distincts et autonomes, suffisamment vastes pour offrir de tout, suffisamment petits pour être parcourus à vélo : chacun chez soi, dans son petit coin, et la ville sera bien rangée.

vespaphobie

, 19:19

Dans leur immense variété les politiques publiques partagent toujours, en dehors de la caractéristique triviale qui tient au statut hors du commun de leur initiateur, deux propriétés : elles visent, par la redistribution, l'incitation, ou la contrainte, à obtenir des effets et, parce qu'elles vont modifier l'ordre social des choses, parce qu'elles vont, donc, produire des gagnants et des perdants, elles se doivent, dans les pays démocratiques, d'être justifiées voire, de plus en plus souvent, négociées. Cela, du moins, tant qu'elles n'ont pas comme objectif la protection du bien le plus précieux de tous et de chacun, la santé, en particulier lorsque celle-ci dépend de la qualité d'un élément dont il serait très difficile de se passer, l'air. Depuis la loi du 30 décembre 1996 avec son objectif aussi simple que radical, la protection de l'air fait partie du noyau dur des politiques écologistes : c'est que ce patrimoine commun et inaliénable, en plus de sa forte dimension symbolique, en plus de son universalité sans pareil, se prête fort bien à la mise en œuvre d'une des ces règlementations que la puissance publique affectionne, puisqu'elle lui permettra de désigner des victimes, et donc de pénaliser des coupables. Tel est bien la raison d'être de l'expérimentation qui sera lancée dès l'an prochain dans un certain nombre de zones urbaines, et qui imposera à tous les véhicules à moteur thermique des restrictions de circulation modulées en fonction de la qualité et de l'intensité de leurs émissions polluantes ou, en d'autres termes, de leur ancienneté, et qu'il faut bien se résoudre à analyser en détail tant ce qu'on en aperçoit dans les journaux montre à quel point leurs rédacteurs éprouvent désormais les plus grandes difficultés à simplement comprendre un dossier de presse.

À défaut de négociations, la création de ces Zones d'Action Prioritaire Pour l'Air s'appuie sur deux justifications dont la première, une mise en demeure de la Commission Européenne, relève de la plus commune banalité, alors que la seconde est spécifique, puisqu'elle met en avant le danger, pour la santé des urbains, des particules fines, ces résidus de combustion produits par le bois, le charbon, ou les moteurs diesel. Rien de tel alors que d'avancer un argument sanitaire, d'ordre définitif : ces particules, selon le Ministère, "seraient à l’origine de plus de 40 000 décès par an. Il s’agit de décès prématurés, c’est-à-dire de personnes qui décèdent environ 10 ans plus tôt (...)". Ces résidus responsables d'environ 5 % de la mortalité globale, laquelle, de plus, aurait lieu de façon prématurée c'est à dire, selon la définition que donne l'INSEE de ce terme qui correspond effectivement à une catégorie statistique, avant soixante-cinq ans, ça fait vraiment peur. D'un autre côté, ailleurs, là où charbon et lignite, très gros producteurs de particules, sont massivement employés, et de plus en plus, c'est bien pire : indubitablement, en France, le choix du tout-nucléaire a sauvé des centaines de milliers de vies. Pourtant, en lisant plus avant, on se rend compte que ces morts prématurées, comme toujours virtuelles puisqu'estimations issues d'un modèle, sont en fait des réductions d'espérance de vie qui atteignent, au pire, six mois : visiblement, au Ministère, quelqu'un a du mal avec la démographie.

Il n'en reste pas moins que la manifestation extrêmement tardive, sur le sol national, d'intérêt pour ce polluant particulier ne rend que plus urgente la définition d'un programme d'action. Nombreuses, en effet, sont aujourd'hui en Europe les low emission zones, qui fonctionnent suivant un principe commun : réglementer l'accès aux zones urbaines denses des véhicules émetteurs de particules, à commencer par les poids-lourds. Ainsi, à Londres, à Prague, aux Pays-Bas, en Scandinavie sont seuls concernés les véhicules de plus de 3,5 tonnes ; en Allemagne, les restrictions s'appliquent aussi aux véhicules légers mais, dans tout le pays, deux et trois roues motorisés profitent d'une exemption. L’Italie, à ce jour, fait figure d'exception puisque certaines catégories de deux-roues sont interdites de centre ville, comme par exemple, à Milan, les deux-temps. Particularité de ce moyen de transport par ailleurs bien plus commun à Naples qu'à Stockholm, la moto diesel, malgré des efforts aussi notables que pittoresques, on ne l'a toujours pas vraiment inventée. Seuls les vieux deux-temps, à l'image de la vénérable Vespa PX, le cheval de trait du coursier parisien, la monture des esthètes et dont la production, du fait même de son incapacité à suivre l'évolution des normes antipollution, a cessé depuis quelques années, émettent des particules ; malgré l'attrait symbolique de l'engin, la raison commande donc, progressivement, de s'en séparer.
Comment justifier, alors, que le projet d'arrêté du Ministère s'applique à tous les véhicules, y compris les motocycles et les véhicules particuliers, indépendamment du fait qu'ils émettent, ou pas, des particules ? Cette petite exception française ne doit son existence qu'à la prise en compte d'un second polluant, les oxydes d'azote, dont les émissions ne baissent pas, notamment parce qu'un tel objectif est difficile à atteindre sur les moteurs diesel, et alors même que, chaque année, les normes se font plus exigeantes : fatalement, ça finit par coincer. Aussi, le projet d'arrêté englobe large et frappe fort : établissant une classification en fonction des normes auxquelles satisfait le véhicule, il délivrera le précieux sésame vert, garant de pleine et entière liberté de circulation, aux seuls motocycles commercialisés après le 1er juillet 2004, alors même que la norme en cause, l'Euro 2, est obligatoire pour les nouveaux modèles depuis le 1er janvier 2003, et, pour les voitures particulières, à celles qui ont été immatriculées à partir du 1er janvier 2006. Comme souvent, la règlementation est bureaucratique, ses conséquences sociales : elle pénalisera les véhicules les plus anciens, donc les propriétaires les moins fortunés, alors même que motos de forte cylindrée et voitures à essence ont en commun, quel que soit leur âge, leurs faibles émissions d'oxydes d'azote, et leur absence totale de rejets de particules. En Île de France, Paris et Plaine Commune, la communauté de l'ouest de la Seine-Saint-Denis, sont candidates à la ZAPA ; mitoyennes, elle partagent le même espace géographique et climatique, mais se distinguent radicalement dans l'espace social. La façon dont elles mettront en œuvre ce qui pourrait devenir un puissant outil de gentrification, à n'en pas douter, fournira une expérience naturelle de premier ordre.

Pourquoi, alors, ne pas, comme ailleurs en Europe, se contenter de limiter la circulation des poids lourds, ce qui aurait suffit à satisfaire la Commission ? Pourquoi rajouter aux particules cet oxyde d'azote qui n'intervient vraisemblablement qu'à titre d'écran de fumées noires, destiné à masquer la complaisance des pouvoirs publics auxquels il a fallu une mise en demeure européenne pour enfin s'attaquer au diesel et à ses nuisances ? Les négociations, finalement, dans le secret des couloirs, ont peut-être eu lieu, avec les constructeurs automobiles, avec les élus municipaux qui ne souhaitent rien tant que limiter le développement des deux-roues motorisés dans les grandes agglomérations, lequel doit pourtant tout à la politique de transports qu'ils ont édifiée. Alors, au citoyen, il ne reste qu'à s'exprimer, et à manifester.

control again

, 19:20

Puisqu'il ne s'est rien passé à Fukushima Daïchi, rien, en tout cas, de significatif en regard des énormes conséquences humaines et sociales d'une catastrophe naturelle qui ne semble plus intéresser que les âmes sensibles et n'apparaît, dans les dépêches d'agence, qu'à titre de post-scriptum dans le bulletin de santé quotidien de la centrale maudite, il faut bien, malgré tout, s'interroger sur les raisons d'être d'un tel déni de rationalité. Ces défaillances, pour l'essentiel, étaient prévisibles : on ne s'étonnera donc pas que, pour rendre hommage à Liz Taylor, ARTE ait choisi de bousculer ses programmes. De même, on ne sera guère surpris de parcourir en vain les colonnes de la presse grand public à la recherche d'une information, étant entendu que "un niveau élevé de radioactivité" ou bien "des traces de plutonium" sont des énoncés qui n'en contiennent rigoureusement aucune. On ne trouvera, à la place, que le feuilleton journalistique habituel, comme toujours soumis aux aléas de la concurrence entre nouvelles et dans lequel un problème résolu, par exemple la situation de ces piscines un temps ravitaillées par hélicoptère, cesse aussitôt d'exister. Cela, au demeurant, n'est pas trop grave, les organismes spécialistes du domaine, l'ASN, et, plus encore, l'AIEA fournissant, le mieux possible et le plus tôt possible, tous les éléments nécessaires à un public animé du désir de comprendre. Et puis, tous comptes faits, le meilleur indicateur de l'évolution de la situation réelle à Fukushima Daïchi préexiste à la catastrophe et n'entretient avec elle aucun lien institutionnel, puisqu'il s'agit du NIKKEI.

Le plus étonnant, en fait, est de voir la panique subvertir le temple de la rationalité. Sans doute le CNRS doit-il, aujourd'hui, se sentir un peu gêné d'avoir décampé à la première inquiétude ; pourtant, ses personnels, comme il les appelle en bon bureaucrate, ne lui en tiendront pas rigueur. Il s'en trouve même pour justifier la fuite dans un texte qui, en plus de mettre en valeur la vanité nombriliste du donneur de leçons, conduit à s'interroger, si on le compare, par exemple, avec ce qu'écrit un chercheur qui est resté, sur cette étrange force des émotions qui bousculent la rationalité du scientifique, de celui, du moins, qui est considéré et rémunéré comme tel, alors même qu'il faut affronter un problème technique certes complexe, inédit et incertain, mais que seuls la rationalité, et l'ingéniosité, peuvent résoudre. On peut, comme Dave, peser des risques que la culture du scientifique dur aident à appréhender avec précision, et se prononcer en connaissance de cause. Si l'on ignore tout des BWR et que l'on n'est d'aucune utilité pour TEPCO, on peut toujours, en pensant que la situation du Japon d'aujourd'hui entretient nécessairement assez peu de similitudes avec celle de l'URSS d'il y a vingt-cinq ans, en consultant les bulletins des autorités de sûreté qui, certes, ne savent pas tout, mais ne sont pas non plus, comme voilà vingt-cinq ans, dans l'ignorance complète des événements, produire une opinion rudimentaire, mais malgré tout un peu informée, et rationnelle. Pourquoi, alors, abdiquer, trouver son salut dans l'imprécation, la lettre ouverte aux dieux négligents, remettre en circuit le complot capitaliste et la plainte de la nature, jouer les révolutionnaires sous contrat permanent ? Comment oser qualifier les employés de TEPCO de liquidateurs et insulter ainsi l'ensemble des parties en cause, mais avant tout les soldats soviétiques, ramassant à la pelle le combustible éparpillé sur le toit de la centrale de Tchernobyl, là où deux minutes suffisaient pour recevoir une dose mortelle ?

Si tant est qu'il soit pertinent de nourrir des comparaisons entre des événements aussi rares et singuliers que les accidents nucléaires, le précédent qui s'impose pour Fukushima Daïchi, avec un réacteur de génération et technologie comparable, une fusion partielle du cœur, des rejets radioactifs dans l'atmosphère comme solution de dernier recours pour éviter le pire, une gestion chaotique mais finalement salvatrice, c'est Three Mile Island. Pourquoi alors, l'Europe semble-t-elle ne se soucier que de Tchernobyl ? Après tout, à Tchernobyl, tout s'est passé en quelques minutes et, après que le réacteur ait craché ses entrailles, il ne restait plus rien à préserver. Pour l'instant, à Fukushima Daïchi, TEPCO compte un mort, victime du séisme, et deux disparus emportés par le tsunami. Rien ne dit que le bilan s'alourdira, et l'accident restera alors classé au même niveau que celui de Three Mile Island, deux échelons en dessous de Tchernobyl. Bien sûr, le spectre du RBMK parle d'autant plus fort qu'il est brandi comme épouvantail par les activistes anti-nucléaires, et qu'il savent le faire causer. Mais l'imaginaire de la centrale ukrainienne, la ville morte, le sarcophage que l'on imagine déjà ensevelissant les trois réacteurs de Fukushima, la terre empoisonnée, la dispersion des radio-éléments qui retombent au hasard des conditions météorologiques ne se contente pas de sa puissance d'évocation : il est aussi singulier, irréductiblement lié à la période soviétique et à l'histoire de l'Europe. Three Mile Island et Fukushima se ressemblent aussi en ceci que ces accidents surviennent dans des pays fortement développés et raisonnablement démocratiques, soucieux de sécurité et désireux de préserver la valeur comptable de leurs investissements ; Tchernobyl, à l'opposé, au désespoir des Européens qui auraient tellement aimé partager ce fardeau, reste unique. Une aussi révoltante injustice vaut bien que l'on maudisse les dieux.

réaction

, 19:36

Rendant hommage à un journalisme qui, dès lors qu'il est question de bonnes causes en général et de sécurité routière en particulier, remplit avec un zèle digne d'un officier de gendarmerie sa fonction de transmission fidèle des discours officiels, on se doit de saluer la performance de ceux qui, à l'instar de France 2, ont réussi, en dépit des circonstances, à insérer entre Japon et Libye un couplet déplorant une dégradation comme de coutume sans précédent, depuis le début de l'année, du comportement des automobilistes. Un communiqué de presse d'origine indéterminée nous apprend ainsi que, en cumulant les deux premiers mois de l'année et en comparant les chiffres obtenus à ceux de la même période en 2010, la conduite sans permis a augmenté de 19 %, l'état alcoolique de 16 %, et le grand excès de vitesse de 56 %. La source, par contre, est connue : le dernier bulletin mensuel de l'Observatoire national de la délinquance, section de l'INHESJ. Dès lors, avec l'aide de quelques hypothèses à peine plus hasardeuses que d'habitude, tout s'éclaire.
Ce bulletin mensuel, en plus d'être une plaquette publicitaire pour l'action du ministère de l'Intérieur, présente à partir de sa page 17 une série bien particulière de données, l'état des délits constatés par les services de police et de gendarmerie, lequel fournit entre autres une liste des plus graves infractions routières. L'Observatoire se garde bien d'en tirer des conclusions : seulement collectées depuis janvier 2009, ces statistiques, nous dit-il, sont pour l'heure trop fragmentaires pour constituer des indicateurs fiables. Voilà bien le genre de scrupules dont politiques comme journalistes n'ont absolument que faire. Rien ne dit, de plus, que la flambée des délits routiers que voit le journaliste ne provienne pas, tout simplement, de l'amélioration du recueil de données produites par un dispositif en cours de constitution. Rien ne dit non plus, comme le savent les lecteurs de Philippe Robert, que, dans ce type d'infraction qui n'existe que parce qu'elle est constatée, on mesure autre chose que cet accroissement du contrôle policier que l'on nous promet depuis que l'Intérieur a mis la main sur la sécurité routière.

Aussi le vrai intérêt se trouve-t-il ailleurs : pour la première fois, on voit la presse reprendre des chiffres relatifs à la sécurité routière qui proviennent d'un organisme intimement, et depuis toujours, lié au ministère de l'Intérieur, au lieu d'être fournis par l'ONISR, observatoire toujours physiquement hébergé par le ministère des Transports, encore nominalement chargé des études et statistiques de sécurité routière, et qui avait jusqu'à présent le monopole des données de ce type. Au delà du contenu exclusivement répressif de ces statistiques, on s'avance sans doute à peine en imaginant, derrière ce changement, un premier pas vers la disparition de l'ONISR, et vers la subordination du recueil et du traitement des statistiques de sécurité routières aux injonctions de l'Intérieur ce qui, après tout, ne serait qu'un petit pas dans cette vaste remise en cause de la statistique publique et de son indépendance auquel procède le pouvoir actuel.

Ce renforcement de la composante pénale de la sécurité routière, cette façon qui n'appartient qu'à la police de montrer qui est vraiment le chef se lit, sur le terrain, dans une nouvelle tactique récemment inaugurée et qui vise à réprimer une infraction floue, puisqu'elle n'existe pas dans le code de la route, la circulation des deux-roues motorisés entre deux files de véhicules à quatre roues. Ce n'est pas la première fois que la police tente quelque chose ; mais, délaissant sa technique précédente, ce contrôle à la volée sévèrement contrarié par la justice, elle innove. Elle procède désormais à l'interpellation physique du contrevenant, à l'aide d'un dispositif qui voit deux fourgons, arrêtés sur le boulevard périphérique parisien, à la fois servir de point d'appui, et générer un ralentissement qui, à son tour, incitera les deux-roues motorisés à circuler en interfiles. À l'évidence aussi dangereuse que déloyale, puisqu'elle favorise la commission de ce qui est considéré comme infraction, la manipulation se trouve pourtant pleinement revendiquée, dans un entretien de toute beauté, par son inventeur : on le constate, ce n'est vraiment pas dans la police qu'on trouve les meilleurs diplomates. Pour un peu, on croirait revivre ces beaux jours de 1979, lorsque les déclarations d'un Christian Gérondeau enflammèrent le monde motard, et donnèrent naissance à un mouvement qui, depuis, ne cesse d'importuner les pouvoirs publics. Il existe pourtant une différence de taille : en 1979, la moto, sortie du néant, renaissait à peine ; aujourd'hui, à Paris, pour quatre automobiles, on compte un deux-roues motorisé et sans eux, dans cette ville, rien ne bouge.
Alors, on attend avec impatience de voir pris dans le filet du chef de la brigade les motards qui participent actuellement, pour le compte de l'INRETS, à une étude en conditions réelles de la circulation entre les files, ou, en d'autres termes, de vivre ce moment délicieux où des agents de l’État arrêteront et verbaliseront des motocyclistes qui, pour le compte du même État, étudient la pratique même qui sera cause de leur interpellation. Mais, sur un point au moins, ce commandant si autoritaire a raison : la solution passe par une modification du code de la route, laquelle, pour les motards, ne viendra pas sans mobilisation. Il semble en effet que, alors que les citoyens-cyclistes obtiennent sans difficulté des aménagements qu'ils réclament à peine, contresens cyclable, autorisation de franchissement de feu rouge, aménagements que leurs vrais promoteurs tentent de naturaliser sous la désignation de "code de la rue" les citoyens-motocyclistes, eux, ne possèdent d'autre ressource, pour tenter de parvenir à une égalité de traitement, que la manifestation : samedi prochain, on y sera.

démocratie

, 19:28

Puissance de l'imagination aidant, on peut toujours concevoir des mondes, des pays, ou des époques caractérisés par une propriété bien singulière, la présence d'hommes politiques modestes gouvernés plus par le désir d’œuvrer pour le bien public que par la volonté forcenée de marquer leur présence temporelle en laissant derrière eux des traces indélébiles, inscrites dans le paysage sous une forme le plus souvent monumentale. Il a fallu du temps pour en prendre conscience, mais, de façon assez perverse, Bertrand Delanoë, qui terminera en 2014 la plus longue carrière de maire qu'ait connue Paris depuis le rétablissement de cette fonction, entre bien dans cette catégorie. À sa manière, horizontale et non verticale, dispersée au lieu d'être massive, modifiant le réseau et pas le bâti, il aura, plus que bien d'autres, transformé Paris. Mais derrière sa justification unique et constante, rendre Paris aux parisiens et à eux seuls, on ne perçoit pas seulement cette volonté de refuser que la ville joue encore son rôle de capitale, et cette ambition de construire ce petit Paris seulement occupé de lui-même : on trouve l'intention de défaire l'organisation des rues héritée de ses prédécesseurs, prenant ainsi sa revanche sur ce que le sens commun a retenu de l'action d'un Georges Pompidou. Il lui fallait donc, forcément, un jour, s'attaquer à ces voies sur berges qui, rive droite, portent comme une provocation le nom du Président honni.

En grande partie désaffectés durant le XXème siècle, puisque le port de Paris se trouve désormais hors les murs, à Genneviliers, les quais de la ville avaient presque perdu toute vocation économique : cet espace inutile sera donc progressivement réorganisé pour faciliter la circulation des véhicules, et le transit d'ouest en est en particulier. Rive droite, pour partie en souterrain, pour partie au niveau des immeubles, et pour partie, dans le XVIème arrondissement, puis de nouveau à partir du Ier, le long du fleuve, la liaison, d'une porte à l'autre, est continue, en sens unique d'abord, en double sens à partir du bassin de l'Arsenal. Rive gauche, à cause du goulot d'étranglement des îles, la topographie plus complexe, et les quelques activités subsistantes, conduisent à une séparation nette ; aussi, les véhicules roulent-ils au bord de l'eau seulement dans le VIIème arrondissement. L'importance des ces axes les place, de plus, sous la responsabilité directe de la Préfecture de police laquelle, comme au bon vieux temps, aura donc son mot à dire si jamais l'autre autorité, la municipale, sortait de ses cartons un projet qui aurait comme caractéristique essentielle de bouleverser cette situation.
Ainsi en est-il depuis quelques mois, avec ce réaménagement complet des berges qui vient, sur un paysage déjà patiemment remodelé, apporter une touche finale. Le traitement, selon les rives, sera sensiblement différent : au nord, on se contentera de mettre en place le classique répertoire du découragement automobile, feux de circulation, trottoirs et, on l'imagine, radars et ralentisseurs, sans pour autant réduire l'emprise de la voirie. Au sud, on change tout, en particulier autour du musée d'Orsay : vélos, piétons, piscine flottante et amusements divers, désormais, toute l'année, c'est Paris Plage. Sans difficulté, on reconnaît là une des obsessions de la municipalité, interdire le trafic de transit. Or, si on lui interdit de passer sur les quais, il empruntera, quelques mètres plus haut, les boulevards. Prise contre les banlieusards, et contre les emplois, cette mesure mécontente aussi les riverains qui supporteront désormais les nuisances du trafic au pied de leurs fenêtres.

Pour combattre cette opposition pertinente et déterminée, la Mairie utilise l'arme absolue : la démocratie. Fièrement, elle justifie ses décisions d'une sentence sans appel : 71 % de la population approuve le réaménagement. Mais ces données n'ont pas été recueillies grâce à l'un de ces référendums sans valeur légale que les municipalités réquisitionnent de temps à autre à titre d'arme pour l'action collective, mais lors d'un ordinaire sondage téléphonique, réalisé par l'IFOP. Dans un geste inouï de générosité, la Mairie ne s'est pas contentée de solliciter l'avis de ses seuls électeurs, mais a recueilli celui de quelques allogènes fréquentables, à Boulogne, Issy, Ivry et Charenton : sa bonté, on le voit, ne s'étend guère que dans l'axe, et à portée de vélo. Et ce sondage comporte une question centrale de toute beauté, dont il convient, en connaisseur, de restituer l'intitulé exact : " Le projet de réaménagement des voies sur berges à Paris a pour ambition la reconquête et l'embellissement des voies sur berges ou berges de Seine dans leur partie historique. Il prévoit, rive gauche, entre le musée d'Orsay et le pont de l'Alma, des quais bas entièrement piétonniers, et, rive droite, la transformation de la voie rapide en un boulevard partagé entre voitures, vélos et piétons. Vous, personnellement, êtes-vous favorable ou pas favorable...". Pour mettre un peu en valeur la fabuleuse neutralité axiologique de cette question-clé, on peut la résumer sans en trahir le sens : le projet d'aménagement des voies sur berges, c'est fantastique ; vous êtes d'accord, bien sûr ?
Étant entendu que, comme de coutume dans un sondage politique, l'abstention est interdite, compte tenu du fait que, pour de multiples raisons, l'essentiel des personnes consultées n'ont aucun intérêt, en bien ou en mal, à ce projet, si l'on prend en compte le fait que, dès lors, exprimer l'opinion positive que l'on attend d'elles ne leur coûte rien, on voit combien il est simple d'obtenir un tel score. Ainsi arrive-t-on à opposer à l'hostilité des riverains, seuls véritablement concernés, principales victimes parisiennes de la mesure mais résidant dans des lieux peu suspects de soutenir la politique de la municipalité actuelle, une valeur plus grande, et d'autant plus légitime qu'elle se prononcera en son âme et conscience et pas en fonction d'intérêts particuliers, celle de l'opinion soigneusement orientée d'un peuple artificiellement réuni, mais toujours souverain.

Utiliser des quais désaffectés pour y faire circuler des voitures qui, contenues entre mur et eau, ne gênent pas les riverains, c'était finalement une très bonne idée et, en même temps, une continuité, puisqu'ils conservaient ainsi un rôle dans l'économie des transports ; désormais, la Mairie souhaite les transformer en base de loisirs. Ce projet, son argumentaire, sa justification comme toujours appuyée sur une démocratie participative soigneusement encadrée montrent de quoi la municipalité se moque - garder à la ville sa fonction économique et utilitaire, employer l'argent public à des fins productives - et ce qui la préoccupe, faire de la capitale une de ces douces petites villes, à l'image de Strasbourg, Bâle, ou Malmö, mais avec le musée d'Orsay en plus, et tout ce qu'il faut autour pour que les touristes reviennent. Paris guinguette, avec accordéon le vendredi soir. Paris sous verre avec, de temps à autre, de la neige sur les parasols.

autisme

, 19:27

Pour introniser un super-ministre, il fallait bien une hyperloi. Depuis hier, LOPPSI version 2 n'attend donc plus qu'un petit détour par le Sénat avant d'être adoptée. S'il faut mesurer la puissance d'un ministère à l'hétérogénéité des champs qu'il réussit à embrasser dans sa large étreinte, alors Brice Hortefeux mérite bien d'être qualifié d'hyperflic. De l'exploitation et du traitement automatisé de données nominatives à la généralisation sur la voie publique de la vidéosurveillance privée, du filtrage des contenus accessibles sur l'Internet à la confiscation des vraies contrefaçons, de l'expulsion des trublions ferroviaires au démantèlement des campements illégaux, et jusqu'à cette pratique aussi peu gênante que, de tous temps, caractéristique des populations les plus fragiles qu'est la vente à la sauvette, rien n'échappe à l'oeil d'aigle et à la poigne sévère du surveillant en chef. Les spécialistes du domaine pénal retrouveront sans doute dans ce catalogue de mesures très préoccupé de machines et d'automatismes une influence majeure, celle des doctrines du tout récent INHESJ. Et pour les sociologues plus ordinaires, ce texte sera l'occasion de s'interroger, à partir de deux cas d'espèce, sur le rôle des parlementaires, et leur capacité à agir sur les textes qu'ils ont comme fonction de voter, sur ce qui devrait constituer, en somme, pour un observateur naïf, le cœur de leur métier.

L'article 28 bis modifie le L.223-6 du code de la route en remplaçant trois ans par deux dans son premier alinéa, et un an par six mois dans son second. Difficile de faire plus sobrement état d'une défaite, puisque cette mesure, combattue par la gauche, et qui prévoit que l'auteur d'une infraction routière passible d'un retrait de points retrouvera, en l'absence de récidive, l'intégralité de son capital de douze points en deux ans au lieu de trois et, s'il n'en perd qu'un seul, en six mois et non plus douze a dû affronter l'hostilité gouvernementale aussi bien les flammes de l'enfer que vous promettent les bien-pensants. Il a fallu négocier : né sur les bancs du Sénat dans une version plus libérale, le nouvel article du code de la route ne doit sa survie qu'à une rédaction plus restrictive, et au blanc-seing accordé du bout des lèvres par le ministre de l'Intérieur. Pourtant, si minuscule soit-il, il s'agit peut-être d'un moment historique. Pour la première fois en trente ans, cette politique de sécurité routière qui n'avait connu d'autre logique que le renforcement des sanctions trouve une limite posée par un parlement qui n'a que très rarement eu son mot à dire sur la définition de la politique en question. Chaque année, le système du permis à point sanctionne de l'ordre de six millions de personnes : on ne prend guère de risques à imaginer le défilé des plaignants dans les permanences parlementaires, menacés de perdre leur emploi pour quelques km/h en trop, menaçant de changer leur vote si leurs doléances restent sans effet. Représenter le peuple dans sa plainte ordinaire, voilà un domaine que les élus jugent être de leur ressort, et une cause qui mérite de défier l'autorité du gouvernement, et de l’Élysée.

Le contraste avec le débat autour de ce fameux article 4, celui dans lequel une autorité administrative pourra ordonner aux opérateurs du réseau d'empêcher l'accès à des services diffusant des "représentations de mineurs à caractère manifestement pornographique" n'en sera que plus flagrant. Là encore, la critique vient des bancs d'une droite soutenue par Patrick Bloche, le spécialiste de la question au Parti Socialiste : Laure de La Raudière, normalienne, ingénieur Telecom, Lionel Tardy, BTS informatique, dirigeant d'une PME d'équipement informatique, qui expliquera plus tard la raison de son abstention, au même titre qu'un Jean Dionis, centralien et qui, lui, votera contre, partagent une même expertise de TCP/IP au nom de laquelle ils interviennent sur deux fronts, technologique, et constitutionnel. Leurs arguments techniques, que l'on retrouve dans un article très informé d'une association de protection de l'enfance, relèvent l'inanité d'un dispositif matériel qui, comme HADOPI, ne pourra dissuader qu'un contrevenant d'occasion alors même que, dans ce domaine précis, celui-ci n'existe pas. Les arguments juridiques portent sur cette vanité qui conduit, une fois de plus, à essayer de confier à une autorité administrative les prérogatives du juge. Leurs arguments sont précis, pondérés, pertinents ; il viennent du camp de la majorité. Que le ministre de l'Intérieur les accueille d'un parfait mépris, ne se donnant même pas la peine de répondre aux pressantes questions de Laure de La Raudière, ne témoigne pas seulement de la haute estime qu'il voue à ses députés, lorsque ceux-ci manifestent un peu d'indépendance : ce silence montre aussi que ces objections sont parfaitement connues du pouvoir, et que sa stratégie consiste à passer outre.
Stanley Cohen, dans son ouvrage séminal qui s'appuie sur un travail de terrain mené lorsque les affrontements entre Mods et Rockers, au milieu des années 1960, mirent un peu d'animation sur les plages de Brighton et de Margate, inventa la notion de folk devils. Il montre comment, en particulier grâce à la presse grand public, les tabloïds en Grande-Bretagne, le journal télévisé et ses sujets de société chez nous, les activités, déviantes, voire délinquantes, de quelques catégories sociales étroites et récurrentes vont acquérir la dimension d'un drame national, valoir comme symptôme d'une société malade, et impliquer une réaction ferme des pouvoirs publics. Les articles de la nouvelle loi mettent en scène deux catégories de ce genre, les chauffards, et les pédophiles ; mais le traitement dont il seront l'objet prendra des directions diamétralement opposées. Pour justifier leur article 28 bis, les députés vont, dans le continuum des infractions routières, inventer une séparation entre les chauffards, ces délinquants d'habitude, et le monde des honnêtes gens simplement coupables d'une négligence passagère, dont il faut favoriser la rédemption. À l'inverse, l'article 4, afin de poursuivre d'autre délinquants aguerris, va construire un système de contrôle opaque, à base de listes noires secrètes, et qui, pour l'instant à l'état de prototype, connaîtra bientôt son premier test, le Conseil constitutionnel. Réaménagé selon les besoins, il poursuivra ensuite une carrière qui permettra enfin, au-delà du prétexte des consommateurs de fichiers pédophiles, de surveiller l'Internet, cet immense enfer de folk devils de toutes espèces, ce réseau innommable qui n'est que danger pour la jeunesse, et de punir les déviances au cas par cas. Attendons donc ce jour prochain où l'on poursuivra les atteintes virtuelles au drapeau national, et où les contenus seront filtrés d'après le mot-clé "dirty". Ah, fallait pas intituler ce maudit billet topless, fallait pas.

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Honnêtement, il faut avouer que l'on n'a pas dépouillé la presse germanique pour savoir si la récente initiative du WWF orchestrée par l'agence de relations publiques Dederichs Reinecke & Partners a connu outre Rhin quelque succès. En France, et sauf peut-être pour les initiés, il faut s'en remettre à Linuxfr pour apprendre de quoi il s'agit. Sous l'astucieuse devise "Save as WWF, Save a Tree", la branche allemande de l'organisation de défense animale promeut un nouveau format de fichier applicable aux documents textes, un cousin du PDF développé par Adobe et désormais dans le domaine public. En plus de son nom et de son logo vert, ce format se distingue de son devancier par une unique propriété : avec lui, l'impression du document en question est impossible. L'objectif, bien sûr, c'est de sauver les arbres, ceux qui sont irrémédiablement broyés par les féroces mâchoires de la déforestation et qui, laminés, déchiquetés, réduits en une bouillie nauséabonde, finissent dans ces rames de papier A4 avalées ensuite, en quantité industrielle et, souvent, sans autre destination que la corbeille, par les imprimantes de la mondialisation bureaucratique. Les mauvais esprits ne manqueront pas de remarquer que l'étude qui justifie la démarche de l'organisation écologiste, et qui dénonce le gaspillage de papier auxquels se livrent ceux qui n'acceptent de lire un courrier électronique qu'après qu'il ait été imprimé, a été conduite en 2005 pour le compte de Lexmark, le fabricant d'imprimantes qui, certainement, compte parmi les chauds partisans de l'initiative. Retourner ses propres armes contre l'adversaire, voilà sans nul doute un comportement digne de la guerre révolutionnaire qu'il faut mener pour enrayer l'extermination des eucalyptus. Mais, en raison même de son caractère anecdotique, cette initiative mineure en dit long sur les représentations du concurrent de Greenpeace.

Car, de longue date, l'interdiction d'imprimer figure parmi les propriétés de sécurité du format PDF, avec comme objectif premier d'éviter la modification et la diffusion de documents sur lesquels l'auteur souhaite, de manière sans doute un peu illusoire, garder un certain contrôle. Ces restrictions sont, par exemple, accessibles dans les options qu'offre un logiciel libre comme OpenOffice.org. Nul besoin, en d'autres termes, pour obtenir le résultat souhaité par le WWF, d'inventer quoi que ce soit ; il suffit d'adopter et de promouvoir le logiciel libre, et sa démarche qui consiste à traiter l'utilisateur en adulte, et à mettre à sa disposition tous les éléments nécessaires à son éducation. Le WWF, a l'opposé, a choisi comme moyen d'action la contrainte seule, dans sa forme la plus brutale, mais aussi la plus élémentaire. Pas la peine d'apprendre, pas même besoin de penser : un automatisme, un de ces fameux gestes simples qui font fortune dans les étroits créneaux publicitaires d'après journal télévisé, et la planète est sauvée. Au WWF, on refuse d'enseigner aux hommes la bonne manière de pêcher : ils sont déjà infiniment trop nombreux à savoir comment faire. On préfère les nourrir d'une bouillie instantanée, prête à servir ; on préfère promouvoir la servitude, et contraindre leurs comportements, tant on se refuse à croire qu'ils soient pourvus d'intellects, et capables d'un peu plus de discernement que cet animal que, de tout façon, on préfère.

Au même titre que le bien connu PDFCreator, la chose se présente sous la forme d'un programme qui, pour l'heure, n'existe que pour Mac OS X et qui crée une imprimante virtuelle, qu'il faudra sélectionner au moment de procéder à l'impression du document voulu, de façon à obtenir ce fameux fichier au format .wwf, interdit d'impression. Ce qui, nécessairement, ouvre deux pistes de réflexion fécondes, bien que distinctes. On le constate, la manœuvre est contre-intuitive : pour choisir de ne pas imprimer, il faut d'abord décider d'imprimer. Il faut, aussi, connaître ce que peu de gens savent, cette manipulation certes simple et à la portée de tous, de ceux, du moins, dont les administrateurs système n'ont pas interdit de modifier l'imprimante par défaut, qui consiste précisément à changer celle-ci. Ce fait de savoir, cette capacité de décider, cette nécessité d'apprendre que l'on refuse au destinataire du document, on l'accorde donc à son auteur. Et ce que l'on peut deviner derrière cette apparente contradiction, c'est une partition sociale où l'on trouve, d'un côté, les bons, les militants, les aristocrates, seuls producteurs et diffuseurs de bonne parole, et de l'autre la masse, les consommateurs, ceux que l'on désespère d'éduquer et que l'on ne cherche désormais plus, par tous les moyens, qu'à contraindre. L'application, de plus, n'existe pour l'heure que pour Mac OS X, un choix, en première analyse, surprenant, la part de marché globale de ce système ne dépassant guère les 5 %. Mais Windows, qui anime 90 % des PC de la planète, c'est le système du vulgaire. Les distingués adhérents et sympathisants du WWF, journalistes, publicitaires, enseignants, universitaires, artistes, professions libérales tournent, eux, sur Mac OS X, et c'est pour eux, et contre les autres, que l'application est conçue. La réputation d'Apple, discret champion du logiciel fermé, idole planétaire chez les jeunes modérément technophiles et, dès lors, plus grosse, ou à peu près, capitalisation boursière mondiale comme petite boîte sympa et alternative demeure décidément, et en particulier chez ceux qui ne veulent rien savoir de ce qui pourrait les gêner, indestructible.
En plus du bon et du brut, l'initiative du WWF définit aussi un truand, l'industrie papetière au compte de laquelle le communiqué de presse porte la responsabilité de la déforestation. Faire comme si la plus renouvelable des ressources était inexorablement condamnée représente sans doute une de plus troublantes apories du raisonnement écologiste. Or, dans les pays développés, gros consommateurs de papier, la forêt se porte on ne peut mieux. Et ailleurs, le défrichage a comme objet de convertir les forêts en terres agricoles, et constitue donc une opération par définition contraire aux intérêts des papetiers puisqu'elle les prive définitivement de leur matière première. Alors, avec cette initiative dérisoire, cette innovation illusoire, cette justification mensongère, on a l'impression, en fait, quel le WWF se moque du monde, et de la planète entière.

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