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Category collecting for the Red Cross

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foreverpunk

, 19:23

On imagine mal, ou trop bien peut-être, le quotidien, entre grotesques pattes d'eph et immondes vestes afghanes, de la jeunesse disciplinée dans une ville ennuyeuse du milieu des années 1970. Sortir se limitait à assister à un concert à la MJC Magnan, une des pitoyables enclaves de cette culture baba qui fleurissait alors. On y voyait défiler des imitations d'Ange, le groupe français de l'heure, copie des groupes progressistes britanniques, tous mauvais comme des cochons, ennuyeux comme la pluie et sérieux comme des instituteurs de la IIIème République avec, comme le dit si bien Éric Tandy, leur musique de paysans.

Tous ceux qui ont compris ce qui se passait lorsque les Pistols ont débarqué se souviennent de cet instant de libération, de ce moment où, clairement, violemment, avec une totale évidence, la vérité a éclaté. Europunk, à la Cité de la Musique, raconte tout ça, avec le parti pris parfaitement défendable de se limiter à l'Europe, puisqu'il recrée ainsi les conditions d'alors, et échappe à une illusion chronologique qui insisterait sur l'influence d'un mouvement américain bien moins cohérent, et connu des années plus tard.
L'exposition s'articule le long d'une chronologie très détaillée, où l'on apprend, par exemple, que le Stephan Eicher d'avant Grauzone a enregistré ses premiers morceaux sur le matériel abandonné par un groupe punk après une descente de police dans la salle où il travaillait comme serveur. Avec la chronologie, l'exposition fournit l'occasion de voir des séquences vidéo telles la fameuse apparition des Olivensteins sur FR3 Normandie qui, délicate attention, sont présentées sur des moniteurs à tube cathodique, parfois, d'époque. Et son autre parti pris consiste à montrer à quel point, tellement mieux que de la musique, le punk, c'est de l'art. Les principaux contributeurs à cette esthétique, Malcolm McLaren, Vivienne Westwood et Jamie Reid ou bien les membres de Bazooka ont chacun droit à leur enclave. Et l'exposition prend fin quand arrive le temps de grandir, et de passer aux choses plus sombres.

À voir ces affiches, ces fanzines, ces tracts, ou les pages de Libération occupées par Bazooka, l'impression qui domine est celle d'un total dénuement. L'indépendance, l’agressivité, la provocation trouvent ici une logique contrepartie. Puisqu'on ne saurait être à la fois dehors et dedans, il faut se débrouiller seul, s'autofinancer, et survivre dans un réseau largement souterrain avec une esthétique qui, à l'époque du disco décadent et du reggae triomphant, n'attire pas des foules dont on n'a, au demeurant, que faire. Rébellion juvénile, explosion qui tirait sa vitalité de son urgence et de son évidence, le punk ne pouvait durer longtemps, et ceux qui, peu nombreux, firent ensuite carrière bâtirent celle-ci sur les cendres de leurs premiers groupes, presque tous disparus après deux ou trois albums. Clore aussi rapidement l'histoire, n'en laisser que des souvenirs de jeunesse et des témoignages d'un instant, au fond, ça n'est pas plus mal.
Malheureusement, même un dimanche matin à 10 heures, il y a un monde fou. Et on remarque une nette tendance à venir en famille, montrer aux enfants déjà grands à quoi maman s'occupait quand elle avait leur âge, ce qui n'est pas forcément une bonne idée puisque, visiblement, le blondinet s'emmerde. Reste un dernier point : 9 euros l'entrée, j'en connais qui trouveront ça cher et pas du tout punk ; ils n'auront pas vraiment tort. Il fallait bien que la culture légitime se venge, quelque part.

bxl

, 19:14

Le roc balancé dans les étangs d'Ixelles par Jean Quatremer y fait toujours des vagues. L'accroche provocante d'un article qui s'en prend pour l'essentiel à la manière dont on se déplace dans la capitale européenne, et met directement en cause ses élus, explique sans doute en partie le tumulte qu'il provoque encore. Son auteur, français, donc forcément suspect de défendre clandestinement le statut de l'autoproclamée plus belle ville du monde, endosse par ailleurs un costume qui sied si bien à ses compatriotes et donne une si merveilleuse occasion de les détester, celui du donneur de leçons. Rien d'étonnant, alors, à sa lapidation. Pourtant, il faut bien l'avouer, les souvenirs d'un court séjour effectué voilà trois ans ne confirment que très partiellement la vision du journaliste. Un retour dans la capitale européenne, et une participation à cet exemplaire moment de démocratie durant lequel sept députés européens, sous l'habituel patronage d'un Bernd Lange tout content d’étrenner la nouvelle 1200 GS, taillent la route avec leurs camarades motards, événement comme toujours ignoré de la presse grand public, fournissent l'occasion d'une petite mise à jour. Sans, évidemment, comparer la position du visiteur à celle de l'habitant, on essayera de comprendre ce que la capitale belge peut bien avoir de tellement scandaleux. Et comme on ne saurait, à l'inverse d'un journaliste, se contenter d'impressions personnelles, on mettra à profit une étude publiée par l'APUR, et qui compare les principales métropoles européennes, et leurs modes de transport en particulier. Certes un peu ancien, le document reste néanmoins pertinent : Bruxelles ou Paris, après tout, pas plus que Rome, ne se sont faites en un jour.

Bruxelles, capitale d'un pays tellement neuf que, prudemment, on a choisi d'y célébrer un cinquantenaire, s'est structurée au XIXème siècle, période durant laquelle sa population a décuplé. Nul besoin d'un baron Haussmann pour percer des boulevards rectilignes et les flanquer de ses sinistres casernes ; à la place on construit alors, certes de façon uniforme, ces maisons de ville qui caractérisent le bâti bruxellois. Et il n'a pas été nécessaire de détruire autre chose que les fortifications qui enserraient le centre historique et qui, comme à Paris, mais sans la zone, laisseront la place à un boulevard de ceinture que Jean Quatremer qualifie abusivement d'autoroute. La ville, en fait, ne compte guère d’autre autoroute que l'E40, qui donne presque directement accès au Cortenberg, embouteillé en permanence, et au rond-point Robert Schuman, centre de gravité du quartier européen. Ailleurs, on trouve des boulevards larges comme ceux des villes allemandes rasées durant la Seconde guerre mondiale, et qui ne risquent pas de voir leur gabarit amputé par une ligne de tramway puisque, à Bruxelles, on a gardé les tramways.
Avec une surface de moitié supérieure à celle de Paris, et une population bien moins nombreuse, la densité, nous dit l'APUR, n'est que de 59 habitants par hectare, contre plus de 200 à Paris. Cette propriété, et son impact très négatif sur la rentabilité d'un réseau de transports publics, et son corollaire, un réseau routier à fort gabarit, expliquent la prédominance de l'automobile dans une ville où, écrivait encore l'APUR, elle représentait autour de l'an 2000 66 % des déplacements domicile-travail, un record. Une situation, en somme, dont on doit avoir l'honnêteté de reconnaître que, produit de l'histoire et de la géographie, elle relève de la plus consternante trivialité. Reste la question de la bruxellisation. À Bruxelles, plutôt que d'aller construire le quartier d'affaires chez les pauvres, à Puteaux, Courbevoie et Nanterre, on a préféré, entre de Brouckère et Rogier, démolir une partie du centre, ce qui n'est guère adroit, mais incontestablement bien moins hypocrite. Et en la matière, la destruction de l'hôtel Nozal d'Hector Guimard, autrefois rue du Ranelagh, vaut bien celle de la Maison du peuple, dimension politique en mois.

Alors, certes, les autochtones ont l'habitude, à toute heure de la journée, de déposer leurs déchets sur le trottoir, simplement emballés dans les sacs fournis par les autorités. Mais on voit mal où se niche le scandale. Longuement parcouru à pied, et à moto, le réseau routier, à l'exception de sections pavées totalement défoncées et dont la fonction consiste visiblement à entraîner les coureurs locaux avant Paris-Roubaix, est de très bonne qualité. Et des pavés, lors d'une sortie entre Cinquantenaire et Woluwe-St Pierre en passant par le centre et l'Atomium, on n'en a guère rencontrés que sur quelques centaines de mètres. Le problème principal, en fait, relève de l'urbanisme. Certes, on construit peu à Bruxelles mais, alors que la ville dispose avec les Pierre Blondel et autre MDW d’architectes de premier plan, persister à bâtir les horreurs impardonnables de l'atelier de Genval, aller chercher Yves Lion pour construire la médiocre tour UP-site, planter un équivalent en face du Leopold Village de Pierre Blondel montre que, à Bruxelles, personne, ni les autorités, ni les promoteurs, n'a compris le rôle politique de l'architecture contemporaine. Dans la compétition internationale, Bruxelles montre ici à quel point elle reste provinciale.
Sans doute se satisfait-elle de ses autres atouts, de la rente que lui procure sa position européenne, et de tous les bénéfices que celle-ci apporte à une capitale qui, à l'exact opposé de Paris, mégalopole insoutenable avec sa densité délirante qu'un urbanisme maniaque tend à accroître encore un peu plus, reste, malgré l'automobile, un endroit agréable, vivable, et qui n'a pour ce faire nul besoin de se transformer en ville-musée pour touristes et résidants occasionnels, et fortunés. Les étangs d'Ixelles, le parc Ambiorix, l'avenue de Tervuren sont autant de lieux dont il n’existe aucun équivalent à Paris. Et ce n'est pas dans cette métropole étouffante que l'on aura l'occasion de voir, à proximité du Cinquantenaire, un héron traverser d'un vol nonchalant l'avenue de Tervuren.

expo

, 19:28

L'architecture fascisante des Aubert, Dondel, Viard et Dastugue, vainqueurs du concours pour un musée d'art moderne qui donnera naissance en 1937 au palais de Tokyo et au musée d'art moderne de la ville de Paris, et vainqueurs contre des projets modernes comme celui de Robert Mallet-Stevens et Georges-Henri Pingusson, aura rarement eu l'occasion de fournir un cadre plus adapté à une exposition. L'Art en guerre démarre en effet au moment même où le musée ouvre ses portes, et se donne comme objectif de rendre compte, jusqu'en 1947, donc sur une durée de dix ans dont la Seconde Guerre mondiale constitue le moment central, de l'évolution de l'art tel qu'il était, dans des conditions et sous des formes extrêmement variées, alors pratiqué en France. L'exceptionnelle réussite de cette exposition ne tient pas seulement à la richesse de son contenu, au soin et à la patience des commissaires dont on imagine les difficultés qu'ils ont dû surmonter pour rassembler ces œuvres, à la paradoxale originalité de son concept. Elle tient surtout aux découvertes que peut y faire un amateur d'art moderne assez négligent, et aux questions que celle-ci induisent sur la manière dont se construit la carrière d'un artiste, sur sa notoriété et, donc, sur l'attrait qu'il présente pour le public.

Une exposition, en règle générale, se monte sur un nom, dans une petite galerie quand il n'est connu que de quelques-uns, dans les plus grands musées lorsqu'il est en mesure de drainer les foules. Lorsque, comme par exemple avec les constructivistes russes ou les nouveaux-réalistes de la France des années 1960, les interactions entre une poignée de contemporains atteignent suffisamment de cohérence et de permanence pour les distinguer des autres en un groupe spécifique, sur le nom de celui-ci. Choisir comme principe une période, et fonder son choix non pas sur des critères esthétiques, mais sur une chronologie d'événements politiques revient à travailler en historien et à présenter, en quelque sorte, une sélection statistiquement représentative de la production de l'époque. Évidemment, disposer d'un échantillon de vedettes, de Picasso à Dubuffet pour reprendre le titre de l'exposition, reste la seule clé qui permette d'accrocher à côté d'eux des inconnus. De ce côté-là, la promesse est tenue, et, sur la centaine d'artistes que recense le catalogue, les grands noms, en petite quantité, abondent. Le vallaurien connaîtra ainsi un grand moment de désorientation en découvrant l'Homme au mouton, une statue de Picasso qu'il a toujours vue posée sur son socle, sur la place en contrebas de l'église : l'aurait-on déboulonnée ? S'agissait-il d'une reproduction ? En fait, non : le bronze existe en trois exemplaires, et celui-ci provient de Philadelphie.
Mais si l'Art en guerre dresse une sorte de catalogue de toutes les stratégies de survie, de la retraite à la clandestinité, du silence aux expositions confidentielles comme celles organisées par Jeanne Bucher dont on nous apprend qu'elle a fait découvrir Vassily Kandinsky aux parisiens en 1936, huit ans avant sa mort et douze ans après ses premiers cours au Bauhaus, ce qui témoigne de la grande attention portée à ce qui se passe de fondamental au-delà des frontières, employées par des artistes qui n'avaient aucune chance, et aucune intention, de satisfaire aux exigences de l'époque, elle n'oublie pas les autres. Elle rassemble notamment les rares et humbles témoignages de ceux qui y sont restés, dont Felix Nussbaum, caché à Bruxelles et déporté, après dénonciation, en juillet 1944 dans le dernier train pour Auschwitz, reste le plus connu. Elle montre aussi l'art officiel et sa vacuité, par exemple un invraisemblable portrait allégorique à l'esthétique préraphaélite qui fait naître quelques doutes sur la santé mentale de son auteur. Elle se termine dans les années de l'immédiate après-guerre, en cédant à une certaine facilité rétrospective, avec des assemblages qui évoquent l'arte povera, ou des fils d'acier récoltés par Jacques Villeglé, à la notoriété bien plus tardive. Elle permet, enfin, de découvrir une œuvre stupéfiante, celle d'Alberto Magnelli

Ses œuvres, qui adoptent d'abord une géométrie assez comparable à celle des scènes paysannes de Kasimir Malevitch, mais avec des à-plats au lieu de dégradés, passent rapidement à l'abstraction totale : ses petits tableaux peints sur des ardoises d'écolier, ses collages de très ordinaires éléments en relief, morceaux de carton, objets de la vie courante, ses peintures d'après guerre au format plus classique montrent la poursuite systématique d'une voie tout à fait originale, et nettement avant-gardiste. S'étonner de le découvrir si tard revient à poser une question déjà résolue par l'inévitable Howard Becker, lequel montrait à quel point ce qui faisait l'artiste, ce n'était pas le génie solitaire, mais l'efficacité d'un entourage attaché à construire sa notoriété. Se rendant au meilleur moment, un dimanche matin, à la meilleure heure, celle de l'ouverture, au musée d'art moderne, on longe le Grand Palais devant lequel s'étire déjà une queue qui doit bien promettre à ceux qui se contentent pleinement de la culture légitime une heure d'attente dans les frimas. Le palais de Tokyo, comme de coutume, est désert, et la petite vingtaine de visiteurs qu'on y croisera se montreront bien moins gênants que les bavardages des gardiens qui, comme toujours, s'ennuient. Le rapport entre la richesse de l'exposition, son caractère inédit, le ténacité qu'il a fallu déployer pour y rassembler les œuvres montrées, et la faiblesse de l'audience ne laisse guère de place au doute : seulement patronné par le Crédit Municipal de Paris, l'Art en guerre sera lourdement déficitaire. L'exposition, en d'autres termes, relève du bien public au sens strict, cette possibilité donnée à tous de contempler, dans les meilleures conditions, le travail d'artistes de premier plan qui, pour diverses raisons, n'ont aucune chance d'attirer les foules rémunératrices.

glasnot

, 21:22

Installé à la périphérie de l'URSS, en 1986, Juris Podnieks profite des premiers moments d'ouverture apportés par l'arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev pour sortir des cadres de son métier de documentariste. Pour tirer le portrait de la jeunesse lettone, Est-il facile d'être jeune ? s'appuie sur les images tournées lors du concert d'un groupe local, et sur ses conséquences. Au retour, dans le train, des adolescents vandalisent un wagon. Au hasard, six d'entre eux sont arrêtés, et passent en jugement ; les mineurs s'en tirent avec des peines symboliques, tandis que le seul majeur du groupe est condamné à trois ans de prison.
Juris Podnieks est dans la salle ; ses images montrent l'incompréhension générale, le soulagement lâche et embarrassé de ceux qui s'en tirent à bon compte, l'incrédulité et les larmes de celui qui y passe, et qui sait ce qui l'attend.

Les punkettes de Pussy Riot n'ont rien cassé ; mais elles ont fait pire. La force de leur courte provocation, qui leur vaut déjà un an de détention préventive, et qui serait passée inaperçue si l'appareil politique n'avait décidé de les écraser, ne se mesure pas seulement au défi lancé de concert à cette alliance entre l'église orthodoxe et le pouvoir autoritaire d'un Vladimir Poutine, lesquels, incarnant une figure bien connue, se partagent le contrôle des âmes et des esprits. Comme naguère avec The Slits ou Nina Hagen, elle se double de la mise en cause du pouvoir qu'exercent les vieux mâles sur tout ce qui les définit, et d'abord leur jeunesse et leur sexualité, mise en cause qui rend l'affront d'autant plus intolérable qu'il subvertit la manière même dont est organisée ce monde.
Le traitement qui leur est réservé montre à quel point, vingt cinq ans après la glasnot, il est toujours aussi difficile d'être jeune en URSS.

dynamitero

, 19:06

Certains, une fois placés à la tête d'une institution d'enseignement de renommée nationale, se satisfont de la gestion quotidienne des égos et des querelles intestines, isolés sur leur petite montagne. D'autres, bien plus nombreux, s'acharnent, passivement, à défendre un pauvre statu quo contre toute espèce de changement radical, oubliant au passage cet essentiel qui ne les a jamais intéressés, les étudiants et leur avenir. D'autres encore, occupant des positions de pouvoir différentes, se contentent de patronner leur minoritaire méritant, imaginant sans doute apporter ainsi une contribution décisive aux progrès de l'humanité.
Richard Descoings, nommé à la tête d'une école qui, recrutant plus que d'autres à partir de critères déterminés par le capital social, était bien moins que d'autres disposée à s'ouvrir aux moins dotés en la matière, aurait parfaitement pu se comporter à l'image de se prédécesseurs. Il a, à l'inverse, fait sauter une porte qu'il semble désormais impossible de refermer. Celui qui assuma le risque, l'incertitude, l'imperfection de l'action faisait ainsi la preuve d'une vertu devenue rare, celle de l'homme d'État.

super sic

, 16:53

Loin de l'idée complaisante d'une activité suicidaire qu'en retiendra le profane, lui qui ne la connaît qu'à travers les images des fréquentes chutes retransmises par les journaux télévisés, la compétition de vitesse moto telle qu'elle se pratique de nos jours sur des circuits à la sécurité optimale ne présente guère plus de risques que le ski de descente, ou le cyclisme. Le danger essentiel, pour un pilote, n'est pas, même à haute vitesse, de tomber, mais d'être percuté par un autre concurrent. Et l'intensité de ce risque n'est jamais plus élevée que durant les premiers tours de l'épreuve, lorsque les pilotes, encore groupés, se suivent à quelques centimètres les uns des autres.
Aujourd'hui en Malaisie le jeune chien fou du MotoGP, l'exubérant Marco "Super Sic" Simoncelli, engagé dès les premiers virages dans un duel périlleux avec Alvaro Bautista, est mort, percuté après avoir chuté par Colin Edwards, puis par Valentino Rossi. L'organisateur, ne rediffusant de l'accident que ses premières secondes, coupant l'instant du choc, cachant les images de Marco Simoncelli gisant sur la piste, annulant le Grand Prix, fit ce que le monde motard, pilotes comme spectateurs, attendait de lui. Espérer une même retenue d'un journal télévisé essentiellement préoccupé de rendre l'hommage qui s'imposait aux beautiful losers eut sans doute été illusoire.

forza

, 19:33

Même si, à Flaminio, l'audience s'accroît au point qu'il ait fallu rajouter des tribunes, même si l'équipe d'Italie passe, sinon pour française, du moins pour francophone tant elle comporte de joueurs évoluant à l'ouest des Alpes, elle est pourtant habituée depuis toujours à la dernière place du tournoi des Six Nations. Le statut mineur du rugby en Italie, sport tout juste sorti de l'ère universitaire et qui doit donc composer avec de faibles effectifs, ce qui complique redoutablement la tâche d'un sélectionneur généralement, comme Nick Mallett aujourd'hui, recruté dans un pays de tradition, explique pourquoi ces azzurri remportent la lanterne rouge avec une désespérante régularité.
Là encore, alors que, à une demi-heure de la fin, la France menait 18 à 6, l'affaire semblait réglée. Remonter treize points dans ce qu'il restait de temps, inscrire, du pied de l'ailier Mirco Bergamasco, la pénalité décisive, tenir jusqu'au bout avec une mêlée en lambeaux, revenait à renverser les rôles, et à voler le répertoire que l'équipe d'en face, la France, qui pourtant l'a créé, a oublié depuis longtemps. Et la victoire sourit à ceux que tant de déconvenues n'ont jamais découragés, à ceux qui la méritent cent fois plus qu'une équipe de favoris confuse, médiocre, et vieillissante. Sur la touche, on aperçoit Alessandro Troncon l'homme qui, longtemps, a été l'équipe d'Italie à lui tout seul, l'homme qui ne sait rien faire d'autre qu'avancer, celui qui, quel que soit le score, ne renonce jamais et qui, précisément parce qu'il dirigeait le jeu d'une équipe médiocre, incarne par-là même l'essence du rugbyman, l'obstination, la pugnacité, le fighting spirit. Il est là, seul, il ne bouge pas, il ne dit rien ; il sourit.

46

, 19:43

S'il avait voulu le faire exprès, il ne s'y serait pas pris autrement. Relégué en sixième position sur la grille de départ du Grand Prix de Malaisie, Valentino Rossi, onzième dès le second virage, s'est alors retrouvé dans le dernier tiers du maigre plateau de la catégorie MotoGP. La régularité mécanique avec laquelle il enchaîna ensuite les tours les plus rapides pour rejoindre la tête avait quelque chose de surhumain ; et la façon dont il doubla tous ses adversaires en adoptant, toujours dans le même virage, une trajectoire qui lui était propre, la manière dont il sut conserver sur son rival immédiat, Andrea Dovizioso, ces dix mètres d'écart qui le mettaient à l'abri d'une attaque dans les derniers tours, relevaient de l'implacable.
Jorge Lorenzo, de son côté, assurait en boutiquier une troisième place qui vaut pour un titre de champion du monde, et se contentait ensuite de montrer un panneau portant la mention "game over", disant sans le vouloir à quel point son univers reste puéril. Mais spectateurs et commissaires de pistes malaisiens ne s'y sont pas trompés : le héros du grand prix, principal acteur et seul auteur de sa dramaturgie, vainqueur d'un rapport de domination dont les effets ne sont plus que symboliques, c'est Valentino. Lorenzo est champion ; Valentino, unique.

un sociologue

, 19:28

C'était un grand type sportif, en jeans, toujours équipé de ses chaussures de marche. C'était un enseignant ouvert et patient, attentif aux bêtises que ne peuvent que commettre ceux qui sont là pour apprendre. Arrivé à Paris VIII bien après les historiques fondateurs du département, importateurs de la sociologie interactionniste de Chicago et créateurs d'un inestimable capital social aujourd'hui dilapidé, il y terminera son parcours professionnel. Sa courte bibliographie, composée pour l'essentiel d'un livre tiré de sa thèse, et d'un indispensable petit manuel méthodologique, montre ce que peut être la carrière d'un universitaire qui a choisi d'être plus enseignant, et administrateur, que chercheur ou, en d'autres termes, de plus s'occuper des autres que de lui-même.
Jean-Claude Combessie est mort la semaine dernière. Et, sauf au département, sauf à travers les souvenirs d'un ancien étudiant, personne n'en parle.

monolithe

, 16:33

Il faudrait une connaissance intime du milieu et de ses enjeux pour expliquer la multiplication de ces petites structures, parfois individuelles, mais presque toujours composées de deux associés, qui font aujourd'hui l'architecture de ce pays. Une rencontre pendant les études, des difficultés à s'établir, la place toujours occupée par les anciens à la tête de leurs grandes agences internationales, la diversité d'une commande publique qui forme l'essentiel de l'activité, voilà sans doute quelques-unes des explications possibles. Cet éparpillement n'empêche d'ailleurs pas les regroupements, par affinité, par âge. Mais il sera surtout au principe d'une concurrence sévère, dans laquelle chacun cherchera à faire fructifier un style personnel. Beaucoup comme, par exemple, Bernard Bühler, miseront sur la variété des couleurs et des matériaux. Plus rares seront ceux qui s'imposeront un vocabulaire plus austère, orthogonal, monochromatique, et souvent noir, tels Franck Salama, qui construit un ensemble de maisons de ville le long de la rue Villiot, ou LAN Architecture.

Auteurs d'une petite résidence étudiante qui sera bientôt livrée rue Pajol, responsables d'un impressionnant projet à Beyrouth, un ensemble de bureaux et d'appartements dominé par une tour strictement carrée, mais dotée d'un revêtement infiniment variable, les deux associés ont aussi participé au dernier grand chantier de la ville, Clichy-Batignolles. Pour la parcelle 1.B, le long du parc, au nord de la rue Cardinet, ils ont conçu un monolithe triangulaire à ressauts qui rappelle le paquebot de Pierre Patout, qu'ils ont prévu aussi haut que possible, et qu'ils ont bâti sur un socle blanc, et recouvert de verre noir. Ce verre, en fait, est celui de ces panneaux photovoltaïques sans lesquels aujourd'hui, à Paris, construire n'est plus concevable, mais qui, détournés de leur fonction, trouvent ici un double emploi esthétique puisque, en plus de leur couleur, leur découpe anime la façade, et dévoile selon les endroits les enduits colorés qui recouvrent le bâtiment. De jour, le monolithe de verre reflète les éléments proches, casse sa rigidité par la combinaison savante des ouvertures et des couleurs, et dote la parcelle d'un monument, geste de provocation, manifeste esthétique, autant que point de repère. De nuit, avec le jeu des lumières, on atteint un niveau de beauté inégalé depuis des années.
Mais le concours est perdu. À la place, Périphérique construira un immeuble bien plus ordinaire, un peu moins haut. Et blanc.

podium

, 19:48

Il aura fallu une attaque certes régulière mais fort peu élégante de Casey Stoner dans le dernier virage du Sachsenring pour que Valentino rate le podium. Six semaines après s'être fracturé tibia et péroné droits lors d'une chute durant les essais du Mugello, le voici donc, contre tout attente, y compris celles d'un piètre commentateur de bien peu de foi, de retour dans la compétition du Moto GP, et au plus haut niveau. Ce qui, au delà des remarques émerveillées sur les capacités de récupération quasi-miraculeuses d'un sportif encore jeune et excellemment soigné, et dont les performances dépendent bien moins de la solidité de ses jambes que de l'efficacité de sa machine, conduit à chercher ce qui, chez un champion qui a tout gagné, qui n'a plus rien à prouver, qui peut désormais, sur les doigts d'une seule main, décompter les années qui le séparent de la fin de sa carrière et qui, de toute façon et sauf catastrophe pour ceux qui le précèdent au classement, ne gagnera pas cette année, peut bien le pousser, contre la raison, à remonter en selle au risque d'aggraver ses blessures.

L'histoire des grands prix moto est certes riche en exemples similaires, de pilotes aux fractures à peine consolidées, aux blessures encore ouvertes, qui reprennent trop tôt la compétition : mais le plus souvent, il s'agit de pilotes privés, qui s'affrontent loin de la tête et des usines, qui, même aujourd'hui, et bien plus à l'époque du Continental Circus, survivent avec un budget réduit et ne peuvent donc se permettre de longtemps manquer des courses. Valentino, seul sur sa propre planète, ne connaît aucune de ces contraintes matérielles ou symboliques qui obligent le plus grand nombre à vivre la course comme un métier et à chercher, dans l'espoir d'obtenir mieux, toutes les occasions de se mettre en valeur. Pour lui, pas d'enjeu matériel puisque sa fortune est assurée et le championnat perdu, et s'il existe un enjeu symbolique, montrer à ses adversaires qu'il faudra encore et toujours compter avec lui, sinon cette année, du moins la prochaine, si son résultat au Sachsenring valide cette stratégie au-delà de ses attentes, il semble bien insuffisant à expliquer le risque pris avec ce retour prématuré. Ce qui l'anime, ce qui le conduit à revenir en course, dans un mouvement à la fois follement audacieux et raisonnablement soumis à agrément médical, c'est donc cette passion de la compétition que la raison serait bien en peine de définir, elle qui ne peut que constater à quel degré sa vie, c'est seulement ça. Et peut-être, aussi, la conscience aigüe qui fait que, au fil des mois, les occasions d'encore vivre ça se feront de plus en plus rares.

un héros de la jeunesse

, 19:11

Voir Valentino Rossi évacué par hélicoptère après sa chute durant les essais du grand prix d'Italie ne peut que remettre en mémoire la façon dont une blessure à peine plus grave mit fin à la carrière sportive d'un Mick Doohan, alors guère plus âgé que ne l'est aujourd'hui le fulgurant transalpin. Au-delà de la saison perdue, la question qui attend tout sportif, mais plus encore celui qui vient d'enchaîner quatorze années de compétition au plus haut niveau, et n'a plus guère d'autre repère que de surpasser Ago par le nombre de ses victoires, se pose : comment arrêter ? La fin de contrat, la férocité d'une concurrence qui s'exerce dans sa propre équipe, la blessure, l'âge, plaident comme autant de justifications raisonnables pour raccrocher son cuir. Mais la raison, justement, n'entre pas en ligne de compte ; l'important, c'est le geste, et il est gratuit.

Pour un des sportifs les mieux payés d'Italie, ce qui ne l'empêcha pas de pratiquer avec une certaine légèreté l'optimisation fiscale, parler de gratuité peut sembler incongru. Et pourtant, Valentino serait tout autant Rossi, et aurait tout autant gagné, avec la retenue caractéristique d'un Dani Pedrosa même si celle-ci, il est vrai, reste exceptionnelle dans ce sport si expansif. Rossi serait autant Rossi en se tenant, comme d'autres, à l'écart de la foule, caché derrière ces écrans auxquels, désormais, la mécanique est asservie. Pour gagner, la technique, le métier, dans toutes leurs acceptions, suffisent : mais le spectacle, les mises en scènes préparées avec les copains d'enfance qui, au fil des ans, montrent toujours le même gamin excentrique et heureux comme au premier jour, lui, est offert.
Dans ce monde où la corruption des valeurs morales réduit l'idéal sportif à une sinistre exhibition du chauvinisme le plus crasse, sur cette planète où des individus par centaines de millions se préparent à vivre un mois durant des tragédies nationales sur petit écran, il est bon de vanter, à l'inverse, les vertus de la légèreté, du superficiel, de cette gratuité qui n'appartient qu'à la jeunesse. Là comme ailleurs, l'ogre de Tavullia reste inégalable, et n'a rien à craindre des pitreries narcissiques d'un Jorge Lorenzo. Reviens, Valentino !

rotten malcolm

, 18:05

En ces temps-là, engourdie par la niaise béatitude hippie, étourdie du succès de nouveaux riches des idoles en paillettes, la musique pour jeunes croupissait dans un asile de vieux. C'était l'époque, fidèlement décrite par Don Letts, des doubles batteries et des triples gongs, des guitares à deux manches et à dix-huit cordes. Emerson Lake and Palmer, parangon de cette course à l'armement et à la démonstration de virtuosité triplement vaines, en tant que telles et parce que la pénible exécution d'un pièce célèbre de Modeste Moussorgski à destination d'un public de stades échouera toujours à vous rendre digne de la grande culture et de ses sévères gardiens, exhibait, dans un panoramique vu d'hélicoptère, sa caravane de semi-remorques chacun frappé du nom d'un des membres du groupe.

Certes, grâce aux garage bands tels Dr. Feelgood dont certains visionnaires, comme Patrice Blanc-Francard, pensaient qu'ils annonçaient un renouveau, le cadavre remuait encore. Et puis, en 1977, les Pistols ont débarqué et en six mois, ça a absolument tout dévasté. Ils n'ont pas seulement fondé une esthétique, musicale, visuelle, picturale, radicalement neuve et, malgré cà et là quelques tentatives d'apprivoisement, totalement rebelle. Ils ont aussi fait sauter la porte par laquelle passeront bientôt les inénarrables néo-romantiques, les rénovateurs sautillants du ska et les jeunes gens modernes du post-punk. Qu'à leur propos certains salisseurs de mémoire entonnent encore et toujours l'air du coup monté par Malcolm MacLaren ne change rigoureusement rien à l'histoire.

les trois vies de la tour

, 19:20

D'habitude, on ne procède pas ainsi. Autrefois vénérés, aujourd'hui tabous, ces totems qui, du haut de leur trente étages, dominaient les grands ensembles de logements sociaux construits sans guère de précaution durant les années 1960, destinés qu'ils étaient à accueillir des populations qui, abritées dans des bidonvilles, expulsées des îlots insalubres parisiens ou rapatriées des anciennes dépendances d'Afrique du Nord, n'avaient pas d'autre choix et bien peu de raisons de se plaindre de ces édifices modernes qui amélioraient significativement leurs conditions d'existence, ces beffrois qui ponctuaient d'un signal brutal ces quartiers logeant des milliers de personnes, ces flèches qui confortaient, comme aux débuts des sociétés urbaines, la vanité de leur concepteur, le plus souvent, s'effondrent aujourd'hui en gravas et poussière, à l'occasion de l'une ou l'autre de ces opérations télévisées de démolition dont l'objectif annexe est de faire savoir à tous que l'État s'occupe d'eux, et de leur quotidien. Bien peu en réchappent. Aussi faut-il s'intéresser au sort singulier d'une survivante, la tour Bois le Prêtre, installée dans le XVIIème en lisière de la rue du même nom, entre périphérique et boulevard Bessières, à proximité de la porte Pouchet, à l'extrémité est du cimetière des Batignolles.

Dans son état premier, cette tour de dix-sept étages et de cinquante mètres de haut, oeuvre de Raymond Lopez, l'un de ces architectes qui construisirent beaucoup au tournant des années soixante, appliquant de façon un peu trop rigoriste les principes corbuséens, qui reste comme le constructeur de la Caisse d'allocation familiales de la rue Viala, mais aussi comme l'initiateur du Front de Seine ou le bâtisseur du Val-Fourré, porte indéniablement la marque d'une époque certes éloignée des impératifs actuels en matière d'économie d'énergie, mais dotée d'une esthétique autrement plus vigoureuse que cet aspect de grotesque bonbon rose auquel la tour fut réduite vingt-cinq ans plus tard. En 1983, on avait déjà honte des audaces de la période précédente : il fallait construire modeste et économe, poser des doubles vitrages en PVC et des remplissages isolés à l'amiante. Il fallait faire anonyme et uniforme, et, pour la touche finale, un petit ornement avec des couleurs hideuses suffisait largement à apporter la ponctuation visuelle qui autorisait à toujours se penser comme architecte. Quant à la destruction intégrale et irrémédiable de l'oeuvre d'origine et du droit moral de son auteur, après tout, il les méritait bien. L'ironie veut que, moins par souci de faire disparaître une verrue du ciel parisien que précisément en raison des solutions qui constituaient l'ordinaire de l'époque, ce deuxième âge soit aujourd'hui révolu.

Car la tour se prépare à vivre une nouvelle métamorphose. En 2006, son remodelage fut l'objet d'un concours gagné par l'équipe qui présentait le projet le plus lumineux, mais vraisemblablement pas le moins complexe. Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal proposent, dans un style un peu Herzog & de Meuron, à la fois de se débarasser des matériaux gênants, de gagner encore en coût d'utilisation grâce au respect de l'incontournable label HQE, et d'apporter une esthétique neuve et entièrement originale, qui ne gardera de l'état actuel de la tour que la structure, et la hauteur. L'opération, qui, longtemps après la pose d'un modeste appartement témoin, entre seulement aujourd'hui dans sa phase active, s'annonce particulièrement difficile. On notera par exemple que le programme publié sur le site du Pavillon de l'Arsenal ne dit rien du sort des habitants, sans doute appelés à être relogés durant les travaux. Et l'on peut aussi légitimement douter du bien-fondé des motifs économiques avancés, puisque l'OPAC affirme que, si onéreuse soit-elle, la réhabilitation sera bien moins coûteuse que ces démolitions suivies de reconstruction que l'on pratique pourtant ailleurs. Alors, d'autres raisons contribuent sans doute à ce choix.
Car, on le sait, dans l'état actuel de la réglementation d'urbanisme parisienne, une telle hauteur, bien qu'autrement plus modeste que celle de projets déjà évoqués ici, reste proscrite : et si, comme le proclame l'OPAC, une telle opération est exemplaire, c'est parce, grâce à cette astuce qui consiste, comme à Jussieu, à reconstruite entièrement, à l'exception de sa structure, un bâtiment existant, elle traduira, entre périphérique et Maréchaux, cette nouvelle politique constructive qui privilégiera la densité, et dont elle sera le premier témoin. Sise à l'extrémité de la rue Rébière, cette parcelle ridiculement étroite qui longe le mur sud du cimetière, ponctuation de la ZAC de la porte Pouchet qui verra, en raison de ce terrain impossible, de jeunes équipes s'affronter librement dans une compétition de formes et de couleurs, la tour, retrouvant paradoxalement la fonction qui était la sienne parmi ces prédecesseurs honnis, les grands ensembles des Trente Glorieuses, restera un signal. Et cette transformation vaut comme un hommage indirect à la qualité et à la plasticité de sa conception et de sa fabrication, à cette structure de béton en poteaux et planchers. À coup sûr, on ne risque pas de retrouver la même polyvalence avec la préfabrication lourde.

ab sofort

, 18:21

D'hier, il reste ce moment devenu rare, un direct incontrôlable avec de la pluie et du vent, une chancellière redevenue Mädchen, des chefs d'États qui n'avaient rien à faire là, des fondateurs jouant les seconds rôles cachés sous leur casquette, et une référence aussi ironique qu'incomprise à la théorie des dominos.
D'il y a vingt ans, je me souviens de cet apogée du printemps des peuples de l'Est, de ce baroudeur mort bêtement qui spéculait sur le meilleur moyen d'entrer clandestinement en Roumanie, de ces soirées devant un écran, au planning des équipes d'actualités d'une très grosse chaîne de télévision privatisée depuis peu, et de ce slogan d'un trimestre et de 100 000 personnes : wir sind das Volk.

le plan Blanc

, 18:54

Vieille comme le dessin, la cité idéale fait un peu fonction de jardin secret de l'architecte urbaniste. Loin des tracas du programme et des contraintes de la commande, elle lui permet de développer, souvent jusque dans ses détails les plus anodins, sa conception de ce que doit être l'art de bâtir une ville. Ainsi procédèrent Tony Garnier, dessinant sa  Cité Industrielle à l'abri de la villa Médicis, ou Robert Mallet-Stevens, architecte inconnu, moderne, et qui n'avait encore rien construit, publiant au lendemain de la Première Guerre mondiale Une Cité Moderne, livre qui lui servira à la fois de manifeste, et de passeport auprès de ces riches esthètes qui constitueront sa clientèle. Elle peut aussi, selon les cas, et les ambitions de son auteur, être mise au service d'une stratégie de représentation. Le Corbusier, celui dont Frank Lloyd Wright, qui avait lui-même sa Broadacre City, disait qu'il publiait un livre chaque fois qu'il construisait un bâtiment, appliqua ainsi une des déclinaisons de sa ville de trois millions d'habitants au centre de Paris. Sous le nom de plan Voisin, en hommage à l'avionneur reconverti dans l'automobile de luxe, il se proposait ainsi de raser les arrondissements centraux de la capitale pour y édifier un maillage d'immeubles de grande hauteur. Il fallait, même à l'époque, singulièrement manquer de sens commun pour voir là autre chose que pure provocation, et moyen aussi spectaculaire que peu coûteux d'assurer sa publicité personnelle.

A cause des architectes, l'exposition en cours depuis avril et pour encore quelques mois à la Cité de l'Architecture retrouve en partie cette dimension utopique. Il n'était pourtant pas question de rêver. La commande présidentielle imposait deux sujets, dont le premier était aussi quelconque qu'inévitable, et reçut des réponses dont l'homogénéité montre bien à quel point il relève d'un consensus qui devient suspect à force d'unanimité. Car sur la métropole conforme aux principes du protocole de Kyoto, tout le monde est d'accord : des trains et des métros autant que possible, des tramways pour tout le reste et même les marchandises, le fleuve là où on peut et, pour les déplacements individuels, vélos en libre-service pour tous. Personne, nulle part, pour relever que les citoyens ont choisi autre chose, le scooter ; avec des rejets de 40 grammes de CO2 au kilomètre pour le premier modèle hybride commercialisé, on a pourtant de quoi faire face aux hausses de la taxe carbone jusqu'en 2050. C'est donc avec le deuxième chantier, qui vaut comme sujet libre avec son intitulé paradoxal de diagnostic prospectif, que l'on retrouvera cette dimension d'utopie architecturale et urbanistique, mais aussi une façon de marquer son territoire dans laquelle chaque équipe jouera ses avantages comparatifs.
Elles sont dix, et leur sélection témoigne d'un subtil panachage, et d'une profonde connaissance des positions et des enjeux qui régissent le champ architectural européen. Impossible de laisser de côté les prix Pritzker nationaux, Jean Nouvel et Christian de Portzamparc. Malséant de négliger Antoine Grumbach et Roland Castro, acteurs engagés depuis vingt-cinq ans dans la rénovation urbaine. Les deux places restantes pour des équipes nationales reviendront à un ancien, Yves Lion, et à un nouveau venu, Djamel Klouche. On complétera avec une équipe allemande, une italienne et une néerlandaise ; enfin, côté britannique, on ne pouvait mieux trouver que Richard Rogers, ce vieux compagnon de route, et ses complices de Rogers, Silk, Harbour & partners. Étroitement logées dans une aile du palais de Chaillot encombrée de moulages médiévaux, leur propositions seront chacune abritée dans une sorte de tipee blanc à la surface irrégulière, et ridiculement insuffisante. Aussi, l'exposition ne présente-t-elle pas grand chose sinon, précisément, les positions sociales de leurs auteurs. Les primés, Nouvel et Portzamparc, n'ont rien d'autre à montrer qu'eux-même et leur discours. Les inconnus font assaut d'originalité. Dans une position un peu intermédiaire, Richard Rogers propose aussi du concept, mais un peu plus substantiel que ses collègues Pritzker. Enfin, Antoine Grumbach et Roland Castro, qui, depuis le temps, ont pu accumuler les matériaux, les montrent, et constituent indéniablement l'intérêt principal de l'exposition.

Mais l'essentiel est ailleurs, dans ce site web qui accompagne l'expo et, plus précisément, dans ces livres que chaque équipe publie en réponse à la commande. Le sujet imposé, la contrainte de l'existant éloignent ces travaux des utopies de cités idéales, alors que la liberté de conception, la gratuité des propositions aussi bien que les références explicites, au plan Voisin en particulier, ou implicites, comme avec cette tranquille provocation de Roland Castro qui propose d'édifier une mignonne petite tour sur le square du Vert Galant, à la pointe de l'ïle de la Cité, les en rapprochent. Peut-être sortira-t-il de tout cela un grand Plan, où Gabriel Voisin, l'avionneur, cédera la place à Christian Blanc, secrétaire d'État à la Région capitale. En attendant, on se plongera dans ces milliers de pages exceptionnellement documentées, même si les illustrations tierces ne sont pas toutes correctement reproduites, soigneusement conçues, et en téléchargement libre. Une telle générosité n'est vraiment pas dans les habitudes d'un milieu où l'on n'a même pas le droit de montrer sur le web la photo qu'on a prise d'un immeuble de Portzamparc. Ici, la République paye, et elle fait profiter les citoyens. Ils auraient bien tort de se priver, puisque tout est gratuit, et même l'expo.

la carrière de Frédéric

, 19:39

Frédéric portera donc toute sa vie le fardeau de ne même pas être le fils de qui-vous-savez. Si l'on pouvait compter sur un Noël Mamère, avec sa pensée toujours à hauteur de moustache, pour fustiger l'association du patronyme prestigieux et du président honni et, par là-même, inventer le délit d'infidélité au clan, les commentaires, une fois acquise la nomination du nouveau ministre de la Culture, partagés entre la pertinence du choix, et la tentation du bon coup, succombèrent au superficiel, et louèrent l'habileté tactique de celui qui n'en était pourtant pas à son coup d'essai. Pourtant, si coup il y avait, il ne se limitait en rien à compléter un déjà copieux tableau de chasse.

La seule définition pertinente de la culture est sans doute de nature anthropologique ; pour l'appliquer, il faudrait étendre les frontières du ministère jusqu'à englober à peu près tout ce qui est vivant, et même plus. La culture dont on parle et qu'on administre n'est donc qu'une convention, dont le périmètre varie d'un pays à l'autre au point que, parfois, on juge superflu d'y consacrer un ministère et que, souvent, celui-ci n'a d'autre attribution que la gestion du patrimoine, c'est à dire la conservation de ce que les générations précédentes ont créé. Tel n'est pas le cas dans la patrie de Malraux où le poste, toujours pourvu même s'il l'est parfois d'un simple secrétaire d'État, a connu des fortunes si variées qu'il semble constamment à réinventer, et qu'il paraisse tout devoir aux qualités spécifiques de son titulaire. Gibier de passage pour politicien en intérim, fin de mission pour ceux qu'il fallait bien caser quelque part, vieux fidèles ou élus fatigués, il deviendra, on le sait, en mai 1981, la chose de Jacques Lang, sans doute seul à avoir réalisé ainsi son ambition première, et cumulard en chef puisqu'il occupera le poste la durée d'une législature, et par deux fois. Mais en 1997, en élargissant le périmètre à la communication, on faisait entre les marchands dans le temple. Comme on le sait, ceux-ci réussirent, à la croisée de la diffusion et de l'expression, à imposer une définition dans laquelle la culture devenait ce que les grands diffuseurs de biens symboliques décidaient être leur intérêt commercial, définition qui réduisait donc le champ d'action du ministère aux seuls arts industrialisables, à l'exclusion de tout le reste, des arts plastiques au cinéma indépendant, de l'architecture contemporaine à la littérature, tout ce qui, en somme, intéresse les esthètes, ne rapporte guère, et, parfois, impose au public une certaine exigence. C'était le temps aujourd'hui oublié de l'exception culturelle, justifiant, contre ce si encombrant ami américain, un protectionnisme qui, du jour au lendemain, a succombé à l'union sacrée transatlantique des victimes de pirates numériques. On sait à quel désastre mena la servilité du ministère Albanel, et on comprend que, pour reprendre la contrôle du navire, il faille absolument nommer à la barre un capitaine indemne de tout soupçon, même de celui du copinage politique, pourvu d'une authentique compétence esthétique et, si possible, suffisamment imprévu pour que sa désignation fasse sensation. Alors, quand on a d'excellentes raisons de faire ce que l'on fait, on n'est pas dans le coup, fut-il de maître : on est dans la stratégie.

Ainsi, ce jeune homme longiligne, ce dandy au superbe costume de soie qui, naguère, me vendit un billet pour une séance à l'Entrepôt, point focal de la cinéphilie radicale des années 70 et 80 et qui, du cinéma à l'écriture, de la villa Médicis au carnet d'adresses, possède tout ce que l'on peut imaginer en fait de capital adapté au poste, rejoint la rue de Valois. Plus que le théatral Jacques Lang, on lui souhaite de suivre les traces d'un Michel Guy avec lequel il a tant en commun, le libéralisme, l'ouverture d'esprit, le désintéressement, la curiosité, le goût de l'expérimentation, tout ce qui fait qu'au fond il n'y ait jamais meilleur ministre de la Culture qu'un authentique mécène. Et puisque l'Industrie, c'est pour Estro qui rate l'Intérieur une fois de plus, qu'on lui laisse donc le soin d'essuyer les larmes amères des marchands de disques. Fredo, on compte sur toi : ne nous déçois pas !

arte dernière

, 19:30

Si Thierry Ardisson cumule tous les défauts, du moins a-t-il eu, voilà longtemps, la qualité rare de faire de la télévision neuve, et l'habitude de la réserver aux audiences confidentielles des programmations tardives d'une chaîne du câble. Paris Première, qui fut, un temps, capitale oblige, avant de finir oubliée chez Lagardère tout au fond du couloir, la chaîne du magazine vraiment chic, de l'invention authentiquement originale, de l'esthétique débarassée du compromis et de tout ce qu'Arte ne sera jamais et n'essaye même plus d'être, clôturait ainsi ses programmes avec Paris Dernière. Paris Dernière, durant l'époque où officiait Ardisson, représentait l'idéal-type de ce que la télé pourrait faire de mieux si elle avait, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'humilité nécessaire : le dispositif le plus rudimentaire, un cameraman, un preneur de son, un gugusse, une ville, et on y va. Des rencontres de hasard, des moments sans importance, des inconnus plaçant leur marchandise, des vedettes en promotion, du futile, du complice, du canaille, de l'éphémère, du crucial, parfois.

Impossible de ne pas avoir cette référence en tête en tombant, un soir d'errance télévisuelle, sur cette déambulation nocturne qui, à Berlin, pendant les quelques heures d'une soirée résumée en 52 minutes, réunit deux personnages bien dissemblables, Kai Diekmann, rédacteur en chef de Bild Zeitung, le tabloïd abhorré du groupe Springer, et Henrik M. Broder, journaliste au Spiegel et provocateur opiniâtre, venu avec une collection de couvre-chefs qui vont du fez à la casquette de base-ball et dont il se coiffe au moment opportun, dans un restaurant de luxe ou devant un schnellimbiss turc. A l'évidence, la similitude entre Paris Dernière et Au coeur de la nuit, Durch die Nacht / A travers la nuit dans l'édition originale, ne doit rien au hasard, et se voit, par exemple, comme un hommage, dans ces séquences de transition où la voiture qui emmène les hôtes les conduit d'un point à l'autre. Elle ne sert, pourtant, qu'à l'occasion : car, comme Paris Dernière, Au coeur de la nuit n'est pas seulement nocturne, mais aussi métropolitain, même s'il varie les capitales, Berlin, Paris, ou New-York avec Jo Stiglitz, Bruce Greenwald et la chute de Wall Street. C'est que la qualité de l'émission ne dépend pas seulement de sa densité, de son unité de temps et de lieu, ni de la fluidité que permet ce dispositif si simple où l'on ne fait, au fond, que partager un agréable moment d'après travail entre gens d'un même monde, même si leurs opinions diffèrent. Elle repose entièrement, à la différence de sa devancière, sur ses deux intervenants, des Kuturschaffende nous dit le producteur de la série, sur ce qu'ils connaissent de leur ville, sur la richesse et la variété de celle-ci, sur ce qu'ils ont à montrer et à apprendre, sur les rencontres qu'ils peuvent proposer. Réunir en un même lieu, à quelques kilomètres, en quelques rues, des quartiers si spécifiques, des populations si diverses, et des intellectuels dont la distinction remonte jusqu'au Nobel est bien le propre de la seule métropole, et c'est sans doute une plus grandes vertus d'Au coeur de la nuit de montrer comment elle fonctionne, et pourquoi elle ne peut se comparer à nulle autre ville. Parions qu'avec Claire Denis, le 16 avril, on se trouvera de nouveau en aussi bonne compagnie. L'émission existe depuis 2002, elle approche de son soixantième numéro ; si on la découvre seulement maintenant, c'est à cause de sa programmation irrégulière, de son horaire nocturne, et de cette compulsion d'Arte à cacher, comme si elle en avait honte, ce qu'elle produit de mieux.
Evidemment, cela n'empêche pas, parfois, comme jeudi dernier, l'antenne d'être occupée par le discours imbécile et préremptoire d'un ignorant vaniteux, sorti de ses beaux quartiers et de sa révolte de pacotille pour montrer à quel point il ne diffère en rien de ces indigènes d'au-delà le périph, et combien il éprouve les mêmes difficultés qu'eux. C'est que, malgré tout, on aurait presque eu tendance à l'oublier, mais on bien est sur Arte.

les rouges contre les bleus

, 09:00

L'histoire se répète, au fond. Avec cette drôle d'équipe qui n'est jamais meilleure que lorsqu'on la dit battue, cette équipe fragile qui a besoin de dix points de retard pour se décider à tout tenter, cette équipe hétéroclite avec son pilier en pré-retraite et des jeunes de vingt ans, un buteur du dimanche, un ouvreur de troisième main et, au centre, un nouveau venu guadeloupéen qui fait un néo-zélandais très correct.
Parfois, la meilleure attaque, c'est la défense. Et c'était géant.

tigres d'acier

, 19:54

On peut parfois, délaissant ce pestilentiel marécage où viennent se déverser ces ruisseaux d'autosatisfaction bouffonne, de certitudes bavardes, de bonne conscience obèse qui, régulièrement, alimentent Arte, trouver, sur les canaux voisins, une perle. En ce moment, et demain à 16h30 pour la dernière fois, France 5 diffuse un reportage consacré au Tiger Meet 2008 lequel, en plus de ses qualités proprement cinématographiques qui en font un travail de premier ordre, offre une extraordinaire plongée ethnographique dans un univers social aussi riche qu'habituellement délaissé par des sociologues abonnés à l'obligatoire compte-rendu de la misère du monde. Bien des images, pourtant, en sont familières : des adolescents attardés paressent au soleil, préparant un sketch où, dans une scène étonnamment similaire à celle de La Grande Illusion, le travestissement sera de règle, sketch qui leur servira probablement pour une quelconque soirée de fin d'études. Dans un salon de coiffure d'une petite ville, on retrouvera quatre d'entre eux se faisant, sans doute à cause d'un pari idiot, teindre les cheveux en blond. Rien, au fond, de tellement différent de ces images empathiques de jeunes en déshérence si chères à Arte, au détail près que ces jeunes-là sont pilotes de chasse, et qu'ils préparent l'édition 2008 du Tiger Meet.
Inaugurée dans les années soixante, cette rencontre annuelle organisée selon un principe anecdotique, puisqu'elle vise à rassembler les escadrons de chasse de l'OTAN dont l'insigne représente un tigre, et largement contourné, puisque cette édition a vu la participation du Staffel 11 de l'armée suisse, répond à deux fonctions. Elle sert d'abord de banc d'essai opérationnel, en permettant à des pilotes de nationalités très diverses aux commandes d'appareils très variés, parfois propres à une seule force aérienne comme les Super Etendard de la Flottille 11F, la puissance invitante, de participer à d'intenses exercices communs. Mais c'est aussi l'occasion d'une socialisation ritualisée, socialisation qui fournit l'essentiel des images du documentaire de Bertrand Schmit, et qui apporte quelques éléments en réponse à une question d'un grand intérêt. Sans doute n'existe-t-il pas de métier plus sélectif que celui de pilote de chasse. Sur les 801 000 individus qui, au dernier recensement de l'INSEE, composent une cohorte, moins de dix auront l'occasion d'embrasser cette carrière ; la sélectivité est donc à peu près équivalente à celle de l'Inspection générale des finances. Les heureux élus sont très jeunes, extrêmement diplômés, monstrueusement sélectionnés et parfaitement intrépides. Alors, comment on les tient ?

Dans Les traders, Olivier Godechot répond à cette question pour une population qui, par son caractère essentiellement jeune et masculin, sa formation dans les mêmes grandes écoles d'ingénieurs, son appétence pour un risque qui, en l'espèce, n'est pas physique, se rapproche de celle des pilotes de chasse. Et, en fait, on ne les tient pas : bien que salariés, les traders disposent d'une très large autonomie qui s'exerce en particulier dans sa dimension symbolique. Olivier Godechot raconte comment Estelle, nouvelle venue dans un monde qui s'ouvrait alors aux femmes, condamne comme immature le comportement d'un trader pourtant polytechnicien et père de famille, dansant autour de son poste après avoir réusssi sa première transaction. Avec sa position périphérique, elle ne peut se permettre de ne pas adhérer à un formalisme dont se dispensent précisément ceux qui, en raison même de leur parfaite intégration à un milieu dont ils épousent les exigences, s'autorisent une licence qui lui est pour l'instant interdite.
La seule discipline militaire ne saurait suffire à maintenir et animer cet autre groupe de professionnels de très haut niveau qui, de plus, comme en témoigne la fatale dédicace du reportage au pilote disparu depuis son tournage, affrontent un risque physique extrême. Il faut donc recourir à des stratégies parallèles pour assurer la bonne marche des affaires. Décrivant sa carrière dans un numéro de Moto Magazine, un motard sexagénaire, professeur à la faculté de pharmacie de Marseille, racontait qu'il avait racheté la première CB 900 Bol d'Or disponible en France ; son ancien propriétaire avait avancé un argument de vente imparable : "elle tient le Mirage jusqu'au décollage". Il savait sans doute de quoi il parlait, puisqu'il commandait la base aérienne d'Orange. Et l'on peut parier que le prestige de cette machine comptait au nombre des arguments symboliques qui lui permettait de tenir ses pilotes.
Le reportage de Bertrand Schmit apporte une multitude d'exemples de ces stratégies, qui visent à la fois à fonder un groupe à part aussi bien au-delà des différentes nationalités qu'à l'intérieur de ce métier excessivement particulier de pilote de chasse, et à perpétuer son fonctionnement, ce qui ne va pas de soi puisque, par exemple, la base de Cambrai, qui abrite les tigres de l'escadrille 1.12, figure au nombre des sites militaires en attente de fermeture, le 1.12 risquant alors de rejoindre la liste des formations dissoutes. Ainsi en est-il du grand concours de peinture, où l'on récompense l'avion le mieux tigré, opération strictement symbolique mais dont le coût, avec la remise de l'appareil dans son état initial, doit se compter en dizaines de milliers d'euros. Et, sans doute, une des plus extraordinaires manifestations visuelles de cette exubérance sous contrainte se trouve-t-elle dans cette séquence reprise sur le site du producteur du documentaire, où les participants au Tiger Meet se rassemblent, au garde à vous, dans le plus strict alignement militaire, et dans la plus totale extravagance vestimentaire.

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