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collecting for the Red Cross

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samedi 14 août 2010

monolithe

Il faudrait une connaissance intime du milieu et de ses enjeux pour expliquer la multiplication de ces petites structures, parfois individuelles, mais presque toujours composées de deux associés, qui font aujourd'hui l'architecture de ce pays. Une rencontre pendant les études, des difficultés à s'établir, la place toujours occupée par les anciens à la tête de leurs grandes agences internationales, la diversité d'une commande publique qui forme l'essentiel de l'activité, voilà sans doute quelques-unes des explications possibles. Cet éparpillement n'empêche d'ailleurs pas les regroupements, par affinité, par âge. Mais il sera surtout au principe d'une concurrence sévère, dans laquelle chacun cherchera à faire fructifier un style personnel. Beaucoup comme, par exemple, Bernard Bühler, miseront sur la variété des couleurs et des matériaux. Plus rares seront ceux qui s'imposeront un vocabulaire plus austère, orthogonal, monochromatique, et souvent noir, tels Franck Salama, qui construit un ensemble de maisons de ville le long de la rue Villiot, ou LAN Architecture.

Auteurs d'une petite résidence étudiante qui sera bientôt livrée rue Pajol, responsables d'un impressionnant projet à Beyrouth, un ensemble de bureaux et d'appartements dominé par une tour strictement carrée, mais dotée d'un revêtement infiniment variable, les deux associés ont aussi participé au dernier grand chantier de la ville, Clichy-Batignolles. Pour la parcelle 1.B, le long du parc, au nord de la rue Cardinet, ils ont conçu un monolithe triangulaire à ressauts qui rappelle le paquebot de Pierre Patout, qu'ils ont prévu aussi haut que possible, et qu'ils ont bâti sur un socle blanc, et recouvert de verre noir. Ce verre, en fait, est celui de ces panneaux photovoltaïques sans lesquels aujourd'hui, à Paris, construire n'est plus concevable, mais qui, détournés de leur fonction, trouvent ici un double emploi esthétique puisque, en plus de leur couleur, leur découpe anime la façade, et dévoile selon les endroits les enduits colorés qui recouvrent le bâtiment. De jour, le monolithe de verre reflète les éléments proches, casse sa rigidité par la combinaison savante des ouvertures et des couleurs, et dote la parcelle d'un monument, geste de provocation, manifeste esthétique, autant que point de repère. De nuit, avec le jeu des lumières, on atteint un niveau de beauté inégalé depuis des années.
Mais le concours est perdu. À la place, Périphérique construira un immeuble bien plus ordinaire, un peu moins haut. Et blanc.

dimanche 18 juillet 2010

podium

Il aura fallu une attaque certes régulière mais fort peu élégante de Casey Stoner dans le dernier virage du Sachsenring pour que Valentino rate le podium. Six semaines après s'être fracturé tibia et péroné droits lors d'une chute durant les essais du Mugello, le voici donc, contre tout attente, y compris celles d'un piètre commentateur de bien peu de foi, de retour dans la compétition du Moto GP, et au plus haut niveau. Ce qui, au delà des remarques émerveillées sur les capacités de récupération quasi-miraculeuses d'un sportif encore jeune et excellemment soigné, et dont les performances dépendent bien moins de la solidité de ses jambes que de l'efficacité de sa machine, conduit à chercher ce qui, chez un champion qui a tout gagné, qui n'a plus rien à prouver, qui peut désormais, sur les doigts d'une seule main, décompter les années qui le séparent de la fin de sa carrière et qui, de toute façon et sauf catastrophe pour ceux qui le précèdent au classement, ne gagnera pas cette année, peut bien le pousser, contre la raison, à remonter en selle au risque d'aggraver ses blessures.

L'histoire des grands prix moto est certes riche en exemples similaires, de pilotes aux fractures à peine consolidées, aux blessures encore ouvertes, qui reprennent trop tôt la compétition : mais le plus souvent, il s'agit de pilotes privés, qui s'affrontent loin de la tête et des usines, qui, même aujourd'hui, et bien plus à l'époque du Continental Circus, survivent avec un budget réduit et ne peuvent donc se permettre de longtemps manquer des courses. Valentino, seul sur sa propre planète, ne connaît aucune de ces contraintes matérielles ou symboliques qui obligent le plus grand nombre à vivre la course comme un métier et à chercher, dans l'espoir d'obtenir mieux, toutes les occasions de se mettre en valeur. Pour lui, pas d'enjeu matériel puisque sa fortune est assurée et le championnat perdu, et s'il existe un enjeu symbolique, montrer à ses adversaires qu'il faudra encore et toujours compter avec lui, sinon cette année, du moins la prochaine, si son résultat au Sachsenring valide cette stratégie au-delà de ses attentes, il semble bien insuffisant à expliquer le risque pris avec ce retour prématuré. Ce qui l'anime, ce qui le conduit à revenir en course, dans un mouvement à la fois follement audacieux et raisonnablement soumis à agrément médical, c'est donc cette passion de la compétition que la raison serait bien en peine de définir, elle qui ne peut que constater à quel degré sa vie, c'est seulement ça. Et peut-être, aussi, la conscience aigüe qui fait que, au fil des mois, les occasions d'encore vivre ça se feront de plus en plus rares.

lundi 7 juin 2010

un héros de la jeunesse

Voir Valentino Rossi évacué par hélicoptère après sa chute durant les essais du grand prix d'Italie ne peut que remettre en mémoire la façon dont une blessure à peine plus grave mit fin à la carrière sportive d'un Mick Doohan, alors guère plus âgé que ne l'est aujourd'hui le fulgurant transalpin. Au-delà de la saison perdue, la question qui attend tout sportif, mais plus encore celui qui vient d'enchaîner quatorze années de compétition au plus haut niveau, et n'a plus guère d'autre repère que de surpasser Ago par le nombre de ses victoires, se pose : comment arrêter ? La fin de contrat, la férocité d'une concurrence qui s'exerce dans sa propre équipe, la blessure, l'âge, plaident comme autant de justifications raisonnables pour raccrocher son cuir. Mais la raison, justement, n'entre pas en ligne de compte ; l'important, c'est le geste, et il est gratuit.

Pour un des sportifs les mieux payés d'Italie, ce qui ne l'empêcha pas de pratiquer avec une certaine légèreté l'optimisation fiscale, parler de gratuité peut sembler incongru. Et pourtant, Valentino serait tout autant Rossi, et aurait tout autant gagné, avec la retenue caractéristique d'un Dani Pedrosa même si celle-ci, il est vrai, reste exceptionnelle dans ce sport si expansif. Rossi serait autant Rossi en se tenant, comme d'autres, à l'écart de la foule, caché derrière ces écrans auxquels, désormais, la mécanique est asservie. Pour gagner, la technique, le métier, dans toutes leurs acceptions, suffisent : mais le spectacle, les mises en scènes préparées avec les copains d'enfance qui, au fil des ans, montrent toujours le même gamin excentrique et heureux comme au premier jour, lui, est offert.
Dans ce monde où la corruption des valeurs morales réduit l'idéal sportif à une sinistre exhibition du chauvinisme le plus crasse, sur cette planète où des individus par centaines de millions se préparent à vivre un mois durant des tragédies nationales sur petit écran, il est bon de vanter, à l'inverse, les vertus de la légèreté, du superficiel, de cette gratuité qui n'appartient qu'à la jeunesse. Là comme ailleurs, l'ogre de Tavullia reste inégalable, et n'a rien à craindre des pitreries narcissiques d'un Jorge Lorenzo. Reviens, Valentino !

vendredi 9 avril 2010

rotten malcolm

En ces temps-là, engourdie par la niaise béatitude hippie, étourdie du succès de nouveaux riches des idoles en paillettes, la musique pour jeunes croupissait dans un asile de vieux. C'était l'époque, fidèlement décrite par Don Letts, des doubles batteries et des triples gongs, des guitares à deux manches et à dix-huit cordes. Emerson Lake and Palmer, parangon de cette course à l'armement et à la démonstration de virtuosité triplement vaines, en tant que telles et parce que la pénible exécution d'un pièce célèbre de Modeste Moussorgski à destination d'un public de stades échouera toujours à vous rendre digne de la grande culture et de ses sévères gardiens, exhibait, dans un panoramique vu d'hélicoptère, sa caravane de semi-remorques chacun frappé du nom d'un des membres du groupe.

Certes, grâce aux garage bands tels Dr. Feelgood dont certains visionnaires, comme Patrice Blanc-Francard, pensaient qu'ils annonçaient un renouveau, le cadavre remuait encore. Et puis, en 1977, les Pistols ont débarqué et en six mois, ça a absolument tout dévasté. Ils n'ont pas seulement fondé une esthétique, musicale, visuelle, picturale, radicalement neuve et, malgré cà et là quelques tentatives d'apprivoisement, totalement rebelle. Ils ont aussi fait sauter la porte par laquelle passeront bientôt les inénarrables néo-romantiques, les rénovateurs sautillants du ska et les jeunes gens modernes du post-punk. Qu'à leur propos certains salisseurs de mémoire entonnent encore et toujours l'air du coup monté par Malcolm MacLaren ne change rigoureusement rien à l'histoire.

samedi 12 décembre 2009

les trois vies de la tour

D'habitude, on ne procède pas ainsi. Autrefois vénérés, aujourd'hui tabous, ces totems qui, du haut de leur trente étages, dominaient les grands ensembles de logements sociaux construits sans guère de précaution durant les années 1960, destinés qu'ils étaient à accueillir des populations qui, abritées dans des bidonvilles, expulsées des îlots insalubres parisiens ou rapatriées des anciennes dépendances d'Afrique du Nord, n'avaient pas d'autre choix et bien peu de raisons de se plaindre de ces édifices modernes qui amélioraient significativement leurs conditions d'existence, ces beffrois qui ponctuaient d'un signal brutal ces quartiers logeant des milliers de personnes, ces flèches qui confortaient, comme aux débuts des sociétés urbaines, la vanité de leur concepteur, le plus souvent, s'effondrent aujourd'hui en gravas et poussière, à l'occasion de l'une ou l'autre de ces opérations télévisées de démolition dont l'objectif annexe est de faire savoir à tous que l'État s'occupe d'eux, et de leur quotidien. Bien peu en réchappent. Aussi faut-il s'intéresser au sort singulier d'une survivante, la tour Bois le Prêtre, installée dans le XVIIème en lisière de la rue du même nom, entre périphérique et boulevard Bessières, à proximité de la porte Pouchet, à l'extrémité est du cimetière des Batignolles.

Dans son état premier, cette tour de dix-sept étages et de cinquante mètres de haut, oeuvre de Raymond Lopez, l'un de ces architectes qui construisirent beaucoup au tournant des années soixante, appliquant de façon un peu trop rigoriste les principes corbuséens, qui reste comme le constructeur de la Caisse d'allocation familiales de la rue Viala, mais aussi comme l'initiateur du Front de Seine ou le bâtisseur du Val-Fourré, porte indéniablement la marque d'une époque certes éloignée des impératifs actuels en matière d'économie d'énergie, mais dotée d'une esthétique autrement plus vigoureuse que cet aspect de grotesque bonbon rose auquel la tour fut réduite vingt-cinq ans plus tard. En 1983, on avait déjà honte des audaces de la période précédente : il fallait construire modeste et économe, poser des doubles vitrages en PVC et des remplissages isolés à l'amiante. Il fallait faire anonyme et uniforme, et, pour la touche finale, un petit ornement avec des couleurs hideuses suffisait largement à apporter la ponctuation visuelle qui autorisait à toujours se penser comme architecte. Quant à la destruction intégrale et irrémédiable de l'oeuvre d'origine et du droit moral de son auteur, après tout, il les méritait bien. L'ironie veut que, moins par souci de faire disparaître une verrue du ciel parisien que précisément en raison des solutions qui constituaient l'ordinaire de l'époque, ce deuxième âge soit aujourd'hui révolu.

Car la tour se prépare à vivre une nouvelle métamorphose. En 2006, son remodelage fut l'objet d'un concours gagné par l'équipe qui présentait le projet le plus lumineux, mais vraisemblablement pas le moins complexe. Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal proposent, dans un style un peu Herzog & de Meuron, à la fois de se débarasser des matériaux gênants, de gagner encore en coût d'utilisation grâce au respect de l'incontournable label HQE, et d'apporter une esthétique neuve et entièrement originale, qui ne gardera de l'état actuel de la tour que la structure, et la hauteur. L'opération, qui, longtemps après la pose d'un modeste appartement témoin, entre seulement aujourd'hui dans sa phase active, s'annonce particulièrement difficile. On notera par exemple que le programme publié sur le site du Pavillon de l'Arsenal ne dit rien du sort des habitants, sans doute appelés à être relogés durant les travaux. Et l'on peut aussi légitimement douter du bien-fondé des motifs économiques avancés, puisque l'OPAC affirme que, si onéreuse soit-elle, la réhabilitation sera bien moins coûteuse que ces démolitions suivies de reconstruction que l'on pratique pourtant ailleurs. Alors, d'autres raisons contribuent sans doute à ce choix.
Car, on le sait, dans l'état actuel de la réglementation d'urbanisme parisienne, une telle hauteur, bien qu'autrement plus modeste que celle de projets déjà évoqués ici, reste proscrite : et si, comme le proclame l'OPAC, une telle opération est exemplaire, c'est parce, grâce à cette astuce qui consiste, comme à Jussieu, à reconstruite entièrement, à l'exception de sa structure, un bâtiment existant, elle traduira, entre périphérique et Maréchaux, cette nouvelle politique constructive qui privilégiera la densité, et dont elle sera le premier témoin. Sise à l'extrémité de la rue Rébière, cette parcelle ridiculement étroite qui longe le mur sud du cimetière, ponctuation de la ZAC de la porte Pouchet qui verra, en raison de ce terrain impossible, de jeunes équipes s'affronter librement dans une compétition de formes et de couleurs, la tour, retrouvant paradoxalement la fonction qui était la sienne parmi ces prédecesseurs honnis, les grands ensembles des Trente Glorieuses, restera un signal. Et cette transformation vaut comme un hommage indirect à la qualité et à la plasticité de sa conception et de sa fabrication, à cette structure de béton en poteaux et planchers. À coup sûr, on ne risque pas de retrouver la même polyvalence avec la préfabrication lourde.

mardi 10 novembre 2009

ab sofort

D'hier, il reste ce moment devenu rare, un direct incontrôlable avec de la pluie et du vent, une chancellière redevenue Mädchen, des chefs d'États qui n'avaient rien à faire là, des fondateurs jouant les seconds rôles cachés sous leur casquette, et une référence aussi ironique qu'incomprise à la théorie des dominos.
D'il y a vingt ans, je me souviens de cet apogée du printemps des peuples de l'Est, de ce baroudeur mort bêtement qui spéculait sur le meilleur moyen d'entrer clandestinement en Roumanie, de ces soirées devant un écran, au planning des équipes d'actualités d'une très grosse chaîne de télévision privatisée depuis peu, et de ce slogan d'un trimestre et de 100 000 personnes : wir sind das Volk.

jeudi 10 septembre 2009

le plan Blanc

Vieille comme le dessin, la cité idéale fait un peu fonction de jardin secret de l'architecte urbaniste. Loin des tracas du programme et des contraintes de la commande, elle lui permet de développer, souvent jusque dans ses détails les plus anodins, sa conception de ce que doit être l'art de bâtir une ville. Ainsi procédèrent Tony Garnier, dessinant sa  Cité Industrielle à l'abri de la villa Médicis, ou Robert Mallet-Stevens, architecte inconnu, moderne, et qui n'avait encore rien construit, publiant au lendemain de la Première Guerre mondiale Une Cité Moderne, livre qui lui servira à la fois de manifeste, et de passeport auprès de ces riches esthètes qui constitueront sa clientèle. Elle peut aussi, selon les cas, et les ambitions de son auteur, être mise au service d'une stratégie de représentation. Le Corbusier, celui dont Frank Lloyd Wright, qui avait lui-même sa Broadacre City, disait qu'il publiait un livre chaque fois qu'il construisait un bâtiment, appliqua ainsi une des déclinaisons de sa ville de trois millions d'habitants au centre de Paris. Sous le nom de plan Voisin, en hommage à l'avionneur reconverti dans l'automobile de luxe, il se proposait ainsi de raser les arrondissements centraux de la capitale pour y édifier un maillage d'immeubles de grande hauteur. Il fallait, même à l'époque, singulièrement manquer de sens commun pour voir là autre chose que pure provocation, et moyen aussi spectaculaire que peu coûteux d'assurer sa publicité personnelle.

A cause des architectes, l'exposition en cours depuis avril et pour encore quelques mois à la Cité de l'Architecture retrouve en partie cette dimension utopique. Il n'était pourtant pas question de rêver. La commande présidentielle imposait deux sujets, dont le premier était aussi quelconque qu'inévitable, et reçut des réponses dont l'homogénéité montre bien à quel point il relève d'un consensus qui devient suspect à force d'unanimité. Car sur la métropole conforme aux principes du protocole de Kyoto, tout le monde est d'accord : des trains et des métros autant que possible, des tramways pour tout le reste et même les marchandises, le fleuve là où on peut et, pour les déplacements individuels, vélos en libre-service pour tous. Personne, nulle part, pour relever que les citoyens ont choisi autre chose, le scooter ; avec des rejets de 40 grammes de CO2 au kilomètre pour le premier modèle hybride commercialisé, on a pourtant de quoi faire face aux hausses de la taxe carbone jusqu'en 2050. C'est donc avec le deuxième chantier, qui vaut comme sujet libre avec son intitulé paradoxal de diagnostic prospectif, que l'on retrouvera cette dimension d'utopie architecturale et urbanistique, mais aussi une façon de marquer son territoire dans laquelle chaque équipe jouera ses avantages comparatifs.
Elles sont dix, et leur sélection témoigne d'un subtil panachage, et d'une profonde connaissance des positions et des enjeux qui régissent le champ architectural européen. Impossible de laisser de côté les prix Pritzker nationaux, Jean Nouvel et Christian de Portzamparc. Malséant de négliger Antoine Grumbach et Roland Castro, acteurs engagés depuis vingt-cinq ans dans la rénovation urbaine. Les deux places restantes pour des équipes nationales reviendront à un ancien, Yves Lion, et à un nouveau venu, Djamel Klouche. On complétera avec une équipe allemande, une italienne et une néerlandaise ; enfin, côté britannique, on ne pouvait mieux trouver que Richard Rogers, ce vieux compagnon de route, et ses complices de Rogers, Silk, Harbour & partners. Étroitement logées dans une aile du palais de Chaillot encombrée de moulages médiévaux, leur propositions seront chacune abritée dans une sorte de tipee blanc à la surface irrégulière, et ridiculement insuffisante. Aussi, l'exposition ne présente-t-elle pas grand chose sinon, précisément, les positions sociales de leurs auteurs. Les primés, Nouvel et Portzamparc, n'ont rien d'autre à montrer qu'eux-même et leur discours. Les inconnus font assaut d'originalité. Dans une position un peu intermédiaire, Richard Rogers propose aussi du concept, mais un peu plus substantiel que ses collègues Pritzker. Enfin, Antoine Grumbach et Roland Castro, qui, depuis le temps, ont pu accumuler les matériaux, les montrent, et constituent indéniablement l'intérêt principal de l'exposition.

Mais l'essentiel est ailleurs, dans ce site web qui accompagne l'expo et, plus précisément, dans ces livres que chaque équipe publie en réponse à la commande. Le sujet imposé, la contrainte de l'existant éloignent ces travaux des utopies de cités idéales, alors que la liberté de conception, la gratuité des propositions aussi bien que les références explicites, au plan Voisin en particulier, ou implicites, comme avec cette tranquille provocation de Roland Castro qui propose d'édifier une mignonne petite tour sur le square du Vert Galant, à la pointe de l'ïle de la Cité, les en rapprochent. Peut-être sortira-t-il de tout cela un grand Plan, où Gabriel Voisin, l'avionneur, cédera la place à Christian Blanc, secrétaire d'État à la Région capitale. En attendant, on se plongera dans ces milliers de pages exceptionnellement documentées, même si les illustrations tierces ne sont pas toutes correctement reproduites, soigneusement conçues, et en téléchargement libre. Une telle générosité n'est vraiment pas dans les habitudes d'un milieu où l'on n'a même pas le droit de montrer sur le web la photo qu'on a prise d'un immeuble de Portzamparc. Ici, la République paye, et elle fait profiter les citoyens. Ils auraient bien tort de se priver, puisque tout est gratuit, et même l'expo.

vendredi 26 juin 2009

la carrière de Frédéric

Frédéric portera donc toute sa vie le fardeau de ne même pas être le fils de qui-vous-savez. Si l'on pouvait compter sur un Noël Mamère, avec sa pensée toujours à hauteur de moustache, pour fustiger l'association du patronyme prestigieux et du président honni et, par là-même, inventer le délit d'infidélité au clan, les commentaires, une fois acquise la nomination du nouveau ministre de la Culture, partagés entre la pertinence du choix, et la tentation du bon coup, succombèrent au superficiel, et louèrent l'habileté tactique de celui qui n'en était pourtant pas à son coup d'essai. Pourtant, si coup il y avait, il ne se limitait en rien à compléter un déjà copieux tableau de chasse.

La seule définition pertinente de la culture est sans doute de nature anthropologique ; pour l'appliquer, il faudrait étendre les frontières du ministère jusqu'à englober à peu près tout ce qui est vivant, et même plus. La culture dont on parle et qu'on administre n'est donc qu'une convention, dont le périmètre varie d'un pays à l'autre au point que, parfois, on juge superflu d'y consacrer un ministère et que, souvent, celui-ci n'a d'autre attribution que la gestion du patrimoine, c'est à dire la conservation de ce que les générations précédentes ont créé. Tel n'est pas le cas dans la patrie de Malraux où le poste, toujours pourvu même s'il l'est parfois d'un simple secrétaire d'État, a connu des fortunes si variées qu'il semble constamment à réinventer, et qu'il paraisse tout devoir aux qualités spécifiques de son titulaire. Gibier de passage pour politicien en intérim, fin de mission pour ceux qu'il fallait bien caser quelque part, vieux fidèles ou élus fatigués, il deviendra, on le sait, en mai 1981, la chose de Jacques Lang, sans doute seul à avoir réalisé ainsi son ambition première, et cumulard en chef puisqu'il occupera le poste la durée d'une législature, et par deux fois. Mais en 1997, en élargissant le périmètre à la communication, on faisait entre les marchands dans le temple. Comme on le sait, ceux-ci réussirent, à la croisée de la diffusion et de l'expression, à imposer une définition dans laquelle la culture devenait ce que les grands diffuseurs de biens symboliques décidaient être leur intérêt commercial, définition qui réduisait donc le champ d'action du ministère aux seuls arts industrialisables, à l'exclusion de tout le reste, des arts plastiques au cinéma indépendant, de l'architecture contemporaine à la littérature, tout ce qui, en somme, intéresse les esthètes, ne rapporte guère, et, parfois, impose au public une certaine exigence. C'était le temps aujourd'hui oublié de l'exception culturelle, justifiant, contre ce si encombrant ami américain, un protectionnisme qui, du jour au lendemain, a succombé à l'union sacrée transatlantique des victimes de pirates numériques. On sait à quel désastre mena la servilité du ministère Albanel, et on comprend que, pour reprendre la contrôle du navire, il faille absolument nommer à la barre un capitaine indemne de tout soupçon, même de celui du copinage politique, pourvu d'une authentique compétence esthétique et, si possible, suffisamment imprévu pour que sa désignation fasse sensation. Alors, quand on a d'excellentes raisons de faire ce que l'on fait, on n'est pas dans le coup, fut-il de maître : on est dans la stratégie.

Ainsi, ce jeune homme longiligne, ce dandy au superbe costume de soie qui, naguère, me vendit un billet pour une séance à l'Entrepôt, point focal de la cinéphilie radicale des années 70 et 80 et qui, du cinéma à l'écriture, de la villa Médicis au carnet d'adresses, possède tout ce que l'on peut imaginer en fait de capital adapté au poste, rejoint la rue de Valois. Plus que le théatral Jacques Lang, on lui souhaite de suivre les traces d'un Michel Guy avec lequel il a tant en commun, le libéralisme, l'ouverture d'esprit, le désintéressement, la curiosité, le goût de l'expérimentation, tout ce qui fait qu'au fond il n'y ait jamais meilleur ministre de la Culture qu'un authentique mécène. Et puisque l'Industrie, c'est pour Estro qui rate l'Intérieur une fois de plus, qu'on lui laisse donc le soin d'essuyer les larmes amères des marchands de disques. Fredo, on compte sur toi : ne nous déçois pas !

mardi 10 mars 2009

arte dernière

Si Thierry Ardisson cumule tous les défauts, du moins a-t-il eu, voilà longtemps, la qualité rare de faire de la télévision neuve, et l'habitude de la réserver aux audiences confidentielles des programmations tardives d'une chaîne du câble. Paris Première, qui fut, un temps, capitale oblige, avant de finir oubliée chez Lagardère tout au fond du couloir, la chaîne du magazine vraiment chic, de l'invention authentiquement originale, de l'esthétique débarassée du compromis et de tout ce qu'Arte ne sera jamais et n'essaye même plus d'être, clôturait ainsi ses programmes avec Paris Dernière. Paris Dernière, durant l'époque où officiait Ardisson, représentait l'idéal-type de ce que la télé pourrait faire de mieux si elle avait, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'humilité nécessaire : le dispositif le plus rudimentaire, un cameraman, un preneur de son, un gugusse, une ville, et on y va. Des rencontres de hasard, des moments sans importance, des inconnus plaçant leur marchandise, des vedettes en promotion, du futile, du complice, du canaille, de l'éphémère, du crucial, parfois.

Impossible de ne pas avoir cette référence en tête en tombant, un soir d'errance télévisuelle, sur cette déambulation nocturne qui, à Berlin, pendant les quelques heures d'une soirée résumée en 52 minutes, réunit deux personnages bien dissemblables, Kai Diekmann, rédacteur en chef de Bild Zeitung, le tabloïd abhorré du groupe Springer, et Henrik M. Broder, journaliste au Spiegel et provocateur opiniâtre, venu avec une collection de couvre-chefs qui vont du fez à la casquette de base-ball et dont il se coiffe au moment opportun, dans un restaurant de luxe ou devant un schnellimbiss turc. A l'évidence, la similitude entre Paris Dernière et Au coeur de la nuit, Durch die Nacht / A travers la nuit dans l'édition originale, ne doit rien au hasard, et se voit, par exemple, comme un hommage, dans ces séquences de transition où la voiture qui emmène les hôtes les conduit d'un point à l'autre. Elle ne sert, pourtant, qu'à l'occasion : car, comme Paris Dernière, Au coeur de la nuit n'est pas seulement nocturne, mais aussi métropolitain, même s'il varie les capitales, Berlin, Paris, ou New-York avec Jo Stiglitz, Bruce Greenwald et la chute de Wall Street. C'est que la qualité de l'émission ne dépend pas seulement de sa densité, de son unité de temps et de lieu, ni de la fluidité que permet ce dispositif si simple où l'on ne fait, au fond, que partager un agréable moment d'après travail entre gens d'un même monde, même si leurs opinions diffèrent. Elle repose entièrement, à la différence de sa devancière, sur ses deux intervenants, des Kuturschaffende nous dit le producteur de la série, sur ce qu'ils connaissent de leur ville, sur la richesse et la variété de celle-ci, sur ce qu'ils ont à montrer et à apprendre, sur les rencontres qu'ils peuvent proposer. Réunir en un même lieu, à quelques kilomètres, en quelques rues, des quartiers si spécifiques, des populations si diverses, et des intellectuels dont la distinction remonte jusqu'au Nobel est bien le propre de la seule métropole, et c'est sans doute une plus grandes vertus d'Au coeur de la nuit de montrer comment elle fonctionne, et pourquoi elle ne peut se comparer à nulle autre ville. Parions qu'avec Claire Denis, le 16 avril, on se trouvera de nouveau en aussi bonne compagnie. L'émission existe depuis 2002, elle approche de son soixantième numéro ; si on la découvre seulement maintenant, c'est à cause de sa programmation irrégulière, de son horaire nocturne, et de cette compulsion d'Arte à cacher, comme si elle en avait honte, ce qu'elle produit de mieux.
Evidemment, cela n'empêche pas, parfois, comme jeudi dernier, l'antenne d'être occupée par le discours imbécile et préremptoire d'un ignorant vaniteux, sorti de ses beaux quartiers et de sa révolte de pacotille pour montrer à quel point il ne diffère en rien de ces indigènes d'au-delà le périph, et combien il éprouve les mêmes difficultés qu'eux. C'est que, malgré tout, on aurait presque eu tendance à l'oublier, mais on bien est sur Arte.

samedi 28 février 2009

les rouges contre les bleus

L'histoire se répète, au fond. Avec cette drôle d'équipe qui n'est jamais meilleure que lorsqu'on la dit battue, cette équipe fragile qui a besoin de dix points de retard pour se décider à tout tenter, cette équipe hétéroclite avec son pilier en pré-retraite et des jeunes de vingt ans, un buteur du dimanche, un ouvreur de troisième main et, au centre, un nouveau venu guadeloupéen qui fait un néo-zélandais très correct.
Parfois, la meilleure attaque, c'est la défense. Et c'était géant.

mercredi 14 janvier 2009

tigres d'acier

On peut parfois, délaissant ce pestilentiel marécage où viennent se déverser ces ruisseaux d'autosatisfaction bouffonne, de certitudes bavardes, de bonne conscience obèse qui, régulièrement, alimentent Arte, trouver, sur les canaux voisins, une perle. En ce moment, et demain à 16h30 pour la dernière fois, France 5 diffuse un reportage consacré au Tiger Meet 2008 lequel, en plus de ses qualités proprement cinématographiques qui en font un travail de premier ordre, offre une extraordinaire plongée ethnographique dans un univers social aussi riche qu'habituellement délaissé par des sociologues abonnés à l'obligatoire compte-rendu de la misère du monde. Bien des images, pourtant, en sont familières : des adolescents attardés paressent au soleil, préparant un sketch où, dans une scène étonnamment similaire à celle de La Grande Illusion, le travestissement sera de règle, sketch qui leur servira probablement pour une quelconque soirée de fin d'études. Dans un salon de coiffure d'une petite ville, on retrouvera quatre d'entre eux se faisant, sans doute à cause d'un pari idiot, teindre les cheveux en blond. Rien, au fond, de tellement différent de ces images empathiques de jeunes en déshérence si chères à Arte, au détail près que ces jeunes-là sont pilotes de chasse, et qu'ils préparent l'édition 2008 du Tiger Meet.
Inaugurée dans les années soixante, cette rencontre annuelle organisée selon un principe anecdotique, puisqu'elle vise à rassembler les escadrons de chasse de l'OTAN dont l'insigne représente un tigre, et largement contourné, puisque cette édition a vu la participation du Staffel 11 de l'armée suisse, répond à deux fonctions. Elle sert d'abord de banc d'essai opérationnel, en permettant à des pilotes de nationalités très diverses aux commandes d'appareils très variés, parfois propres à une seule force aérienne comme les Super Etendard de la Flottille 11F, la puissance invitante, de participer à d'intenses exercices communs. Mais c'est aussi l'occasion d'une socialisation ritualisée, socialisation qui fournit l'essentiel des images du documentaire de Bertrand Schmit, et qui apporte quelques éléments en réponse à une question d'un grand intérêt. Sans doute n'existe-t-il pas de métier plus sélectif que celui de pilote de chasse. Sur les 801 000 individus qui, au dernier recensement de l'INSEE, composent une cohorte, moins de dix auront l'occasion d'embrasser cette carrière ; la sélectivité est donc à peu près équivalente à celle de l'Inspection générale des finances. Les heureux élus sont très jeunes, extrêmement diplômés, monstrueusement sélectionnés et parfaitement intrépides. Alors, comment on les tient ?

Dans Les traders, Olivier Godechot répond à cette question pour une population qui, par son caractère essentiellement jeune et masculin, sa formation dans les mêmes grandes écoles d'ingénieurs, son appétence pour un risque qui, en l'espèce, n'est pas physique, se rapproche de celle des pilotes de chasse. Et, en fait, on ne les tient pas : bien que salariés, les traders disposent d'une très large autonomie qui s'exerce en particulier dans sa dimension symbolique. Olivier Godechot raconte comment Estelle, nouvelle venue dans un monde qui s'ouvrait alors aux femmes, condamne comme immature le comportement d'un trader pourtant polytechnicien et père de famille, dansant autour de son poste après avoir réusssi sa première transaction. Avec sa position périphérique, elle ne peut se permettre de ne pas adhérer à un formalisme dont se dispensent précisément ceux qui, en raison même de leur parfaite intégration à un milieu dont ils épousent les exigences, s'autorisent une licence qui lui est pour l'instant interdite.
La seule discipline militaire ne saurait suffire à maintenir et animer cet autre groupe de professionnels de très haut niveau qui, de plus, comme en témoigne la fatale dédicace du reportage au pilote disparu depuis son tournage, affrontent un risque physique extrême. Il faut donc recourir à des stratégies parallèles pour assurer la bonne marche des affaires. Décrivant sa carrière dans un numéro de Moto Magazine, un motard sexagénaire, professeur à la faculté de pharmacie de Marseille, racontait qu'il avait racheté la première CB 900 Bol d'Or disponible en France ; son ancien propriétaire avait avancé un argument de vente imparable : "elle tient le Mirage jusqu'au décollage". Il savait sans doute de quoi il parlait, puisqu'il commandait la base aérienne d'Orange. Et l'on peut parier que le prestige de cette machine comptait au nombre des arguments symboliques qui lui permettait de tenir ses pilotes.
Le reportage de Bertrand Schmit apporte une multitude d'exemples de ces stratégies, qui visent à la fois à fonder un groupe à part aussi bien au-delà des différentes nationalités qu'à l'intérieur de ce métier excessivement particulier de pilote de chasse, et à perpétuer son fonctionnement, ce qui ne va pas de soi puisque, par exemple, la base de Cambrai, qui abrite les tigres de l'escadrille 1.12, figure au nombre des sites militaires en attente de fermeture, le 1.12 risquant alors de rejoindre la liste des formations dissoutes. Ainsi en est-il du grand concours de peinture, où l'on récompense l'avion le mieux tigré, opération strictement symbolique mais dont le coût, avec la remise de l'appareil dans son état initial, doit se compter en dizaines de milliers d'euros. Et, sans doute, une des plus extraordinaires manifestations visuelles de cette exubérance sous contrainte se trouve-t-elle dans cette séquence reprise sur le site du producteur du documentaire, où les participants au Tiger Meet se rassemblent, au garde à vous, dans le plus strict alignement militaire, et dans la plus totale extravagance vestimentaire.

vendredi 31 octobre 2008

why blog ? (reloaded)

Verel, voici peu, exprimait bien l'ambivalence des sentiments que l'on éprouve face à cet exercice en effet un peu puéril, dans lequel on accepte la contrainte de raconter des choses sur soi selon des modalités édictées par d'autres. Mais puisqu'on y est convié par le blogueur préféré du moment de Celui, il serait d'autant plus malvenu de se dérober que la question de savoir pourquoi on tient assez régulièrement et depuis plus de trois ans un carnet qui n'a rien à voir avec un journal personnel se pose, d'autant que DirtyDenys est un objet précisément défini, dans ses composantes visibles comme dans celles qui le sont moins, et cela dès l'origine.

En fait, tout a commencé à cause de Guillermito. Sans doute s'agit-il là d'une vérité assez générale : sur le web, tout est toujours la faute de Guillermito. Pour une raison oubliée depuis longtemps, je recherchais à l'époque des informations sur la stéganographie, une des nombreuses spécialités du biochimiste montpelliérain. J'ignorais tout, à l'époque, des petits soucis judiciaires qui lui vaudraient bientôt une célébrité mondiale. Tombant sur le site de Guillermito, j'avais trouvé des textes épars et plutôt bien vus, mais pas meilleurs que ceux que je produisais, très épisodiquement, et depuis fort longtemps. D'où l'idée de rassembler tout ça sur un site dont l'esthétique sera honteusement copiée sur ce que faisait Guillermito, avec son camïeu de gris. Comme mon copain Vincent profitait de sa liaison adsl pour faire tourner dans son deux-pièces un serveur web sous-utilisé, vallaurien verra ainsi le jour, en 2004. Puis, Vincent a déménagé sous des cieux autrement plus cléments bien que largement aussi ventés. Quelques mois plus tôt, une Freebox avec son IP fixe avait relié de façon stable et permanente mon salon au reste du monde. Il suffisait donc d'un routeur, de toute façon indispensable pour connecter le réseau domestique à la box, et de quelques pièces assemblées dont, pendant quelques mois, un vénérable disque SCSI IBM datant de 1996, pour bâtir le serveur nécessaire au rapatriement de vallaurien. Il était, dès lors, presque fatal d'en venir à héberger autre chose qu'un unique et statique site web, et l'idée de DirtyDenys, conçu au départ pour recueillir des méchancetés trop succinctes et trop anecdotiques pour fournir matière à un article plus étoffé, lequel serait destiné à vallaurien, naîtra assez rapidement. La forme en sera très vite fixée : pas d'images, des billets d'une longueur assez uniforme, conçus pour ne jamais réclamer plus de trois minutes de lecture, un usage intensif des hyperliens, des sujets toujours d'actualité, mais d'une actualité qui peut aussi bien être personnelle qu'internationale, et une approche, au départ, exclusivement sarcastique. D'où l'idée de se placer sous le parrainage de Clint, dans un des ses rôles les plus cinglants, en empruntant à quelques-unes de ses célèbres répliques les titres d'un nombre limité de catégories. La seule évolution notable verra l'apparition d'une catégorie positive, collecting for the red cross, exception à la norme dans tous les sens du terme puisqu'elle pourra recueillir des billets longs de seulement quelques lignes. DirtyDenys existe donc, et pourrait continuer à exister, indépendamment de tout lectorat. Il s'agit en effet d'une activité qui, bien que régulière, reste épisodique, puisque menée à un rythme assez constant de six à huit billets par mois, billets qui, sans compter les recherches qu'ils impliquent, nécessitent entre deux et trois heures d'une écriture qui commence généralement en fin d'après-midi et s'achève avant vingt heures. En somme, et cette caractéristique est fondamentale, le projet, dès le départ, a été conçu avec comme objectif l'autonomie la plus complète possible puisque, pour perdurer, il lui suffit d'un nom de domaine, d'un fournisseur d'électricité et d'adsl, et d'une assez petite quantité de temps libre, irrégulièrement, et aléatoirement, disponible. Comment, alors, expliquer que, des lecteurs, il s'en trouve, et sans doute, régulièrement, plus d'une centaine, pour fréquenter un site qui n'a jamais été l'objet du moindre effort de promotion, pour lire une écriture qui traite de choses souvent bien trop complexes pour être correctement exposées dans ces billets trop courts, de choses bien trop particulières pour intéresser le lectorat ordinaire celui, par exemple, de la presse quotidienne, une écriture qui, le plus souvent, se déroule dans des phrases bien trop longues et n'hésite pas à provoquer le lecteur par un recours systématique au vocabulaire le plus inusuel, même s'il figure toujours dans un dictionnaire standard ? Toutes ces caractéristiques, en fait, fonctionnent comme autant de critères de sélection, ou plutôt d'élection puisque, dans la masse des écritures librement accessibles sur le web, ces partis-pris, que l'on retrouve chez d'autres selon des modalités différentes mais avec une exigence comparable, tracent le cercle de ceux dont on se sent proche, cercle qui, grâce aux initiatives d'un Laurent ou d'un Versac, a cessé d'être virtuel. Paradoxalement donc, cette activité scripturale personnelle et solitaire conduit à la rencontre de ceux de ses semblables qui adoptent des pratiques similaires. Mais il ne s'agit là que de la face visible, la face cachée, celle d'une écriture souvent alourdie de références indéchiffrables restant vraisemblablement inaccessible même aux lecteurs les plus réguliers ; il s'agit, en quelque sorte, de la part strictement privée de textes publics mais qui sont sans doute assez rarement perçus dans leur dimension, n'hésitons pas à le dire, littéraire, laquelle, il est vrai, n'est pas systématiquement présente. Pourtant, en fait, la seule chose qui m'intéresse vraiment, c'est que ce soit beau. Et ça arrive, parfois.

vendredi 26 septembre 2008

211 mètres

La campagne des hauteurs tourne au blitzkrieg. Deux mois à peine après la reprise des hostilités, voilà qu'un premier projet de tour parisienne nouvelle génération sort tout armé des stations de travail du cabinet Herzog & De Meuron. Dès 2012, la pointe du Triangle devrait atteindre une hauteur toujours indéterminée, mais dont Jacques Herzog souhaite, pour la  beauté du geste, qu'elle dépasse les 210 mètres de celle qui, dans l'espace, n'en sera même pas éloignée de trois kilomètres mais, dans le temps, de presque quarante ans, la tour Montparnasse d'Eugène Beaudoin et Urbain Cassan. On abandonnera aux exégèses faciles la comparaison inévitable avec la pyramide mitterrandienne, on laissera les railleurs impénitents moquer le lyrisme du discours d'un Bertrand Delanoë dont on relèvera quand même qu'il a l'honnêteté, en fait de bâtiments à sa gloire, de faire élever des constructions utiles financées sur fonds privés, pour s'intéresser à la dimension politique, et esthétique, du projet.

Le fait que ce soit cet immeuble-là qui lance la nouvelle ère des hauteurs relève en effet d'un choix tactique parfaitement réfléchi. Un mois après le succès des jeux olympiques de Pékin, les noms des architectes du grand stade sont en effet encore dans toutes les mémoires, même celles de ceux qui voient dans le Front de Seine un bon exemple d'architecture moderne. Construite, en accord avec les intentions dévoilées en juillet dernier, aux limites municipales, avenue Ernest Renan, entre périphérique et Maréchaux, dans un emplacement où l'on n'a pas à craindre de riverains puisqu'il n'y en a pas, et sans doute à la place d'un des hangars du Parc des Expositions qu'aucun comité de préservation du patrimoine ne défendra jamais, avec une masse qui, compte tenu de sa minceur et de son alignement nord-sud, ne sera guère perceptible que des usagers du périphérique, le Triangle, projet, parmi ceux qui sont à l'étude, le moins problématique et le plus prestigieux, avait tout ce qu'il faut pour être le premier. Il est, ainsi que le précise Jacques Herzog, concu pour s'opposer terme à terme à cette tour Montparnasse abhorrée, avec sa silhouette pyramidale et pas orthogonale, sa peau transparente et pas opaque, son assise sur sol et non sur dalle, son environnement végétal et plus minéral. Avec sa forme, l'immeuble sera d'autant plus fin, donc d'autant moins visible, qu'on atteindra les hauteurs : il possède en somme l'évident objectif de jouer le rôle du démonstrateur, d'être l'échantillon qui prouvera aux parisiens, lesquels n'en ont aucune expérience concrète, qu'une tour, et, par contre-coup, l'architecture telle qu'on la pense aujourd'hui et dont, par la faute des ces années d'immobilisme, Paris ignore tout, s'oppose radicalement à ces choses que, surtout dans le sud de la ville, l'on a tant construites dans les années 70.
Tout cela, c'est le travail du politique. Les architectes eux, réussissent l'exploit de dessiner une pyramide, cette forme habituellement si lourde, d'une totale légèreté, dont la découpe en simple triangle vient compléter la boule géodésique du Palais des Sports dont elle est voisine, et de placer dans ce monolithe des unités très diverses, qui casseront l'uniformité du contour. Futile concession à l'opposition Verte, on n'échappera pourtant pas à ce crime écologique qui consiste à installer des panneaux photovoltaïques dans une zone à la fois mal pourvue en énergie solaire, et pas spécialement pauvre en infrastructures de transport d'électricité. On n'échappera même pas aux éoliennes ; au moins l'astucieux profilage de la tour, et son sommet pointu, permettent-ils à Herzog & De Meuron d'en préserver le sommet

La rapidité de l'offensive n'empêchera sûrement pas l'avalanche de recours qui ne manquera pas de pleuvoir  mais elle montre comment, en tacticien, Bertand Delanoë sait contourner les obstacles et, en politique, à quel point il ne craint pas d'imposer des décisions qui contrarient, mais qui permettent à la ville de retrouver une dynamique, une gestuelle, une sensation, que l'on n'espérait plus.

mardi 12 août 2008

devoir de vacances

Ce ne sont pas les sujets d'actualité qui manquent. Le temps à y consacrer non plus, d'ailleurs, bien que la période soit également propice à des occupations pénibles, salissantes, mais parfois nécessaires. Rénover sa salle de bains, par exemple. Malgré tout, la langueur estivale invite aux sujets faciles ou, du moins, ôte toute envie de se plonger dans l'abîme des lectures indispensables à la production d'une analyse un tantinet personnelle sur la guerre russo-géorgienne. Et puisque la fine fleur de l'EHESS s'y prête, et vous y invite même, on serait malvenu de faire le difficile.
Il s'agit donc de participer à l'une des ces opérations collectives et récurrentes de dévoilement personnel, encore qu'ici, on ne montre pas grand'chose, puisqu'il s'agit seulement de sa bibliothèque. La règle, ouvrir n'importe quel livre à la page 123, ce qui exclut d'office la plupart des bandes dessinées, voire les Repères et les Que sais-je ?, et citer les lignes 6 à 10, est trop simple ; ajoutons donc une contrainte : assis à sa table de travail, l'ouvrage doit être accessible sans qu'il soit besoin de se lever. En l'espèce, ça donne ça :

...ou moins automatiquement (bien qu'il soit malgré tout utile de savoir pourquoi). En 
revanche, les choses ne sont pas si faciles pour l'administrateur du système, car une
erreur infime peut paralyser des applications entières. Le plus souvent, le message :

Permission denied

indique que l'accès au fichier visé est plus restreint qu'escompté.

Et, ma foi, le résultat ne manque pas d'intérêt. Car la matière du livre, pour le profane, ne se laisse pas si facilement deviner. On y trouve certes des termes comme "administrateur système", "applications", "fichier", qui sont d'usage courant dans le domaine informatique, et signalent au connaisseur qu'il pourrait avoir affaire à un manuel d'administration système. Mais les mots employés restent de nature assez générale, et possèdent un sens spécifique et dénué d'ambiguïté seulement parce que, du fait d'avoir acheté le livre, on sait bien qu'il y est question d'informatique, et pas de préparation au concours de l'ENA où des termes identiques, "administrateur", "fichier", trouveront un tout autre sens. A contrario, rien dans ces lignes, les transpositions paresseuses et parfois faites à contre-sens de l'Anglais d'origine, l'ignorance et le mépris de la langue, le dédain du style, l'incapacité à organiser le champ étudié en un ensemble logique et cohérent, ne rapproche l'ouvrage du tout-venant des manuels pour informaticiens. Ses auteurs, et ses traducteurs, appartiennent à cette petite catégorie de spécialistes qui ne se contentent pas de leur qualification, et estiment que leur travail ne se limite à présenter des informations aussi exemptes que possible d'erreurs : ils ont, en plus, cette incroyable prétention d'écrire, et de produire un ouvrage qui ressemble presque à un livre normal, où l'on fait attention à la forme parce que l'on sait qu'elle facilite grandement la compréhension du fond, où l'on se permet aussi quelques pointes d'humour et d'autodérision, et cela même si rares sont ceux qui s'en rendront compte, et que votre éditeur n'est pas près à vous allouer un seul dollar pour ce travail-là.
Il s'agit donc du Système Linux, de Matt Welsh, Kalle Dalheimer et Lar Kaufman, paru, bien sûr, chez O'Reilly. Même si la traduction, qui, par la force des choses, n'est plus l'oeuvre du seul René Cougnenc, se montre moins élégante que celle de la première édition, ce livre reste un grand, et rare, moment d'intelligence en informatique, au sens localisé du terme.

mardi 15 juillet 2008

un père fondateur

Pour celui qui avait échappé à l'extermination des juifs par les Nazis, traversé les années grises de la Pologne socialiste et participé dès l'origine au mouvement qui allait lancer la transition démocratique en Europe de l'Est, la mesquinerie exemplaire avec laquelle le gouvernement des frères Kaczynski tenta de l'impliquer dans sa vilaine chasse aux sorcières ne méritait sans doute qu'un haussement d'épaules.
Lorsque, avec d'autres pays qui, autant qu'elle et plus que tant d'autres, méritaient d'être européens, la Pologne rejoignit l'Union Européenne, Bronislaw Geremek fut proposé à la présidence du Parlement de cette Europe enfin réunie. Que l'on ait, à sa place, choisi de céder à l'ordinaire routine d'un candidat d'appareil montre à quel point la médiocrité se partage. Désormais, il est trop tard.

vendredi 23 mai 2008

cicatrice intérieure

Il racontait qu'un jour, il avait téléphoné à Nico pour lui dire qu'il avait tenté de se suicider et que, ensuite, il avait cassé le carreau d'une fenêtre, et que Nico lui avait répondu : "ah bon, tu as encore cassé un carreau ?"
Aujourd'hui Philippe, fils de Maurice, qui concentre à lui seul les derniers restes d'irréductibilité qui subsistent dans le cinéma français a monté les marches du Palais des Festivals ; on a beau l'avoir vu à la télé, on n'arrive toujours pas à le croire.

mercredi 2 avril 2008

numéro deux

Au début des années 1980, Jean-François Bizot a relancé Actuel, et recommencé à chercher des choses vraiment neuves. A l'époque, on pouvait lire dans un même article le portrait d'un jeune couturier inconnu et provocateur, Jean-Paul Gaultier, et celui d'un architecte débutant mais pugnace, déjà en guerre contre l'étouffant corset des réglementations d'urbanisme, et auteur seulement d'un collège, et d'une étrange clinique recouverte de bardages d'acier, Jean Nouvel. Presque trente ans plus tard, et avec quatorze ans de retard sur son rival de toujours, Christian de Portzamparc, Jean Nouvel devient le second architecte français lauréat du prix Pritzker.

Au fond, si l'on s'intéresse à l'architecture en tant qu'art, et pas en tant que fonction sociale, on ne trouvera que très peu d'architectes. Plus exactement, parmi les diplômés sortant chaque année des écoles, rares seront ceux qui auront l'occasion d'exercer leur métier comme créateurs de formes, même à titre anonyme au sein d'une agence connue, et pas comme simple techniciens préposés d'office à la construction. Si l'on raffine la sélection et que l'on avance dans la carrière, d'abord avec ceux qui dirigent leur propre agence, qui construisent leur notoriété à coup de concours, parviennent à obtenir des commandes de premier plan avant que leur réputation, acquise à domicile, ne leur ouvre les portes des concours internationaux, on arrive à une très courte liste, quelques dizaines, peut-être une centaine de noms, avec beaucoup d'européens, quelques japonais et américains, et une poignée de sud-américains. C'est dans ce réservoir de nobelisables que le prix Pritzker, aujourd'hui vieux de trente ans, puise ses lauréats : les surprises y sont rares, les exceptions relèvent plutôt du remords, comme le prix accordé à Jorn Utzon trente ans après l'achèvement de l'opéra de Sydney, et l'on ne gagnerait sans doute pas lourd en pariant sur les noms de futurs récipiendaires, comme Santiago Calatrava ou Peter Zumthor. Finalement, l'institution préférant les individus, tolérant de justesse les couples comme Herzog et de Meuron, c'est la tendance au collectivisme des Coop Himmelb(l)au et autre Architecture Studio qui risque de les priver de médaille.
En somme, on retrouve là, sans surprise, un mécanisme d'élection par les pairs, où chacun obtient son prix à tour de rôle, donc, en d'autres termes, la meilleure garantie d'un choix conformiste et académique. De quelle étrange propriété l'architecture est-elle dotée pourqu'il se passe, en fait, exactement le contraire  ?

C'est que, dans cette intense compétition internationale, dans ce marché de la construction toujours en expansion, le bâtiment d'exception conserve la fonction de prestige qui a toujours été la sienne. Bien sûr, celle-ci peut être atteinte sans souci esthétique, et c'est d'ailleurs presque toujours ainsi que les choses se passent, simplement en construisant la tour la plus haute, ou en concevant la décoration la plus clinquante. Pourtant, il restera toujours un espace pour les novateurs, une sorte de champ de la création architecturale, avec des catégories de bâtiments, opéras, salles de concert ou musées, que des maîtres d'oeuvre, esthètes et connaisseurs, et le plus souvent à statut public, ne pourront confier qu'à ces agences qui, comme celle de Jean Nouvel, sont en permanence en concurrence pour produire des bâtiments inédits. Pour cela, ils seront puissamment aidés par les contraintes techniques que pose leur discipline. Longtemps, l'audace formelle, celle que permet le béton en particulier, est restée, d'Eugène Freyssinet à Santiago Calatrava, une spécialité de ceux qui, étant ingénieurs avant d'être architectes, n'avaient pas peur d'aller aux limites des capacités plastiques de la matière ; le développement des puissances de calcul informatique, l'innovation technique permanente des producteurs de matériaux jointe à l'expérience de plus en plus grande qu'ils accumulent dans des techniques éprouvées se combinent pour offrir aux architectes un éventail de solutions qui n'a jamais été aussi large, ni aussi neuf.
Le quotidien banal et rassurant, l'affreux conformisme, l'accord a minima, existe toujours ; mais, d'une certaine façon, il se cache, relégué aux marges de la ville. La compétition entre capitales, à laquelle, englué dans sa grisaille verte, le Paris du premier mandat Delanoë avait cessé de participer, retrouve de la vigueur, tant l'écart avec les autres, Berlin, Barcelone, ou Londres, se montre gigantesque. Les projets, parfois d'une belle audace, fleurissent, et, dans l'ambiance actuelle, ce n'est pas forcément bon signe. Car c'est dans la débâcle de la dernière crise immobilière que s'était abimée la Tour sans fins.

samedi 15 mars 2008

à cause de Bertrand

Il ne s'agit pas seulement d'un jeu sans importance, puisque personne n'ose s'y soustraire. Il ne s'agit pas non plus de raconter six choses totalement insignifiantes, faute de quoi, d'une certaine façon, on triche. Et l'on ne peut se contenter d'invoquer, en cédant à son tour, ni les signatures prestigieuses qui vous ont précédé, ni l'insistance de Bertrand.
C'est que parler de soi ne fait pas vraiment partie des habitudes de la maison, et le faire à la première personne encore moins. Pourtant, derrière des prétextes divers, ceux qui jouent le jeu le font pour une bonne raison, la même sans doute qui pousse les mêmes à organiser ces rencontres qui naissent de façon systématique dès qu'un groupe virtuel se constitue, et qu'il possède les caractéristiques idoines, une certaine cohérence sociale, et une taille adaptée, à la fois assez grande pour permettre de se réunir, et assez petite pour que la rencontre soit physiquement possible dans les lieux ordinairement consacrés à cette tâche, cafés et restaurants. La rencontre pour de vrai n'est pas seulement là pour éviter ces erreurs d'interprétation qui, à la seule lecture d'écrits anonymes, peuvent être considérables, et qui, d'ailleurs, peuvent perdurer après un premier contact : elle constitue, en fait, le but, et le coeur d'une activité qui ne saurait se satisfaire de nouer des relations de plume. Reste, évidemment, le handicap d'un éloignement au quatre coins du vaste monde, qui limite drastiquement les possibilités de participation. D'où l'intérêt de dire quelque chose sur soi, et quelque chose d'assez vague pour ne pas être flagrant, et d'assez précis pour ajouter quelques couleurs au portrait mental que, inévitablement, on se fait d'inconnus.

Alors, pour une fois, laissons le snobisme de côté, faisons comme tout le monde, et parlons comme tout un chacun :

  1. J'ai franchi le rideau de fer pour la première fois en 1972, au poste frontière de Folmava. C'était intéressant. Plus tard, plus loin, le barrage de moustiques qui se lève le long du Danube, à la tombée de la nuit, c'était intéressant aussi.
  2. J'ai appris à nager chez Pasqualin, à - ou plutôt à côté de - Vallauris-Plage. Oui, ça existe vraiment. Et j'ai obtenu mon permis moto sur la Digue des Français.
  3. J'étais dans la salle de l'Animathèque de la rue Jacques Bingen le jour où Jean-Pierre Jeunet a présenté l'Evasion.
  4. J'ai connu l'université Paris VIII dans ses locaux de Vincennes, à l'époque du souk et des dazibao à la gloire éternelle du Grand Leader Kim Il Sung. C'est une relation qui dure.
  5. J'ai été expert en cinéma polonais, en littérature sud-américaine et en architecture moderne, mais c'était il y a longtemps. L'architecture, ça continue.
  6. Il n'existe aucune raison de ne pas me considérer comme le meilleur pizzaiolo bénévole à l'ouest du Var. J'ai des témoins.
Et ça ira très bien comme ça.

lundi 14 janvier 2008

fin de carrières

Longtemps, le spectacle d'une équipe de rugby, alignée à l'instant des hymnes, a pu donner une image saisissante de la division du travail propre à ce sport. Avants massifs et puissants, grands costauds sauteurs, ailiers rapides et fluets et, au milieu, la charnière, avec ses demis opportunistes, à l'image de Peter Stringer, la petite peste de l'équipe d'Irlande que l'on voyait toujours fraternellement lové au creux de l'aisselle de son gigantesque numéro 8.
Après Fabien Pelous, voilà que Christophe Dominici et Raphaël Ibanez, deux autres survivants de 1999, mettent fin à leur carrière internationale. Un deuxième ligne, un talonneur, un ailier et deux capitaines : une petite équipe de trentenaires dont le parcours s'achève sur un échec frustrant. Dans la mémoire de ce sport si collectif, l'arrière a l'avantage, lui dont on dit qu'il peut, d'un geste, d'une course, faire basculer un match. Et de Christophe Dominici, le seul varois de la bande, on se rappellera l'essai lors de la demi-finale de 1999, le moment où, ayant récupéré un ballon de relance, il est passé sous l'arrière néo-zélandais avant d'aller aplatir et, plus encore sans doute, cet instant du début de la partie où, petit poucet perdu dans la forêt noire, trois cadrages-débordements l'avaient emporté à cinq mètres de la ligne, dans ce match qui, pour cette équipe au moins, reste le dernier exploit, et peut-être le chant du cygne, du rugby offensif.

mardi 25 décembre 2007

les mendiants, les putains, les soldats

L'INA, comme bien d'autres éditeurs, profite de cette fin d'année pour présenter son coffret-cadeau : en cinq DVD et 16 heures de programmes, une anthologie de Cinq colonnes à la une. On aurait pu choisir de respecter le format de ce mensuel d'information programmé un vendredi par mois sur ce qui fut longtemps la seule chaîne de la gaullienne RTF, entre 1959 et 1968, et de proposer une sélection d'émissions originelles. A l'inverse, l'INA et Michèle Cotta ont privilégié une approche thématique et ethnocentrée, regroupant des reportages qui montrent la France et ce à quoi les journalistes veulent croire que les Français s'intéressent, la vie quotidienne, les loisirs, les idoles, mais aussi la guerre d'Algérie, et les Etats-Unis.
Si certains sujets, comme l'assez connu Quarante mille voisins où Pierre Tchernia s'immergea dans le grand ensemble de Sarcelles alors en fin de construction, gardent un intérêt documentaire, ce choix condamnable vire au pittoresque et passe presque totalement sous silence la dimension internationale de Cinq colonnes. Dans ce coffret, en fait, l'important, c'est le bonus ; là, on trouvera ce qui, quarante après sa réalisation, reste, et restera sans doute, l'alpha et l'omega du reportage de guerre : La section Anderson.

Pierre Schoendoerffer, l'ancien de l'Indo et de Diên-Biên-Phu, retourne sur place douze ans plus tard, accompagné de deux vieux routiers de la RTF, Dominique Merlin à l'image et Raymond Adam au son. Le film qu'il réalise sur cette guerre du Vietnam débute comme un reportage touristique, accumulant les poncifs, les rizières, les paysannes, les temples, et ces montagnes embrumées où l'on remarque à peine une petite tache qui avance dans un paysage tranquille, l'hélicoptère. Le regard qui, sans y prêter attention, suit cet objet incongru, arrive avec lui dans le camp d'une unité américaine, installée sur une colline, et dans la guerre. La guerre, avec un ennemi invisible, c'est d'abord des sons, les moteurs et les ordres, les canons de l'artillerie sur la crête, mais aussi l'office religieux qui se déroule à côté alors que, un peu plus loin, des soldats mécréants jouent aux dés.
Il serait sans doute assez injuste de comparer La section Anderson à un autre reportage de Cinq colonnes, celui que Michel Honorin a tourné un an plus tard à Khe Shan. Immobilisé dans un camp assiégé, sous le feu de l'artillerie ennemie, sa situation statique s'oppose radicalement à celle de Pierre Schoendoerffer, intégré à une unité qui progresse dans la jungle, lui qui cadre au plus serré, sur les visages, lui qui montre au plus près comment les choses arrivent, l'accident, l'ennemi furtif mais parfois visible, dans ses traces, cachette ou camp abandonné, avec les prisonniers, et les cadavres, la mort, l'escarmouche. Il n'empêche : là où Michel Honorin parle, dirige, commente, et réduit les images à des illustrations, Pierre Schoendoerffer se tait, et utilise les armes du cinéaste, cadres, plans, sons, montage. Ce n'est sans doute pas un hasard si, dans sa présentation, Pierre Desgraupes insiste sur le fait que le cinéaste est aussi un journaliste alors que, dans les faits, il est tout, sauf ça. La première vertu du film de Pierre Schoendoerffer est d'avoir réussi à s'affranchir des contraintes de Cinq colonnes, et de la RTF. Présenté, pour filer la métaphore avec la presse écrite, lors d'une édition spéciale, il profite du luxe de l'exception, la durée, le temps, la liberté de l'auteur.

On peut se demander ce qu'il en serait, aujourd'hui, de cette liberté. On a suffisamment parlé de ces journalistes incorporés dans les unités américaines lors des deux guerres du Golfe, priés d'enregistrer ce qu'on leur donne à voir, et de présenter leurs images à la censure. Pourtant, Pierre Schoendorffer aussi était incorporé dans une unité qui, commandée par ce lieutenant noir sorti de West Point et promis à une brillante carrière civile, n'a sûrement pas été choisie par lui, et encore moins par hasard. Mais on peut supposer que, une fois l'unité désignée, sa liberté à lui a été complète. Et il n'y avait pas là de naïveté de la part de la hiérachie militaire américaine. Engagée dans une guerre juste, défendant le mode de vie américain et la liberté des ancêtres contre le mal communiste, elle ne pouvait concevoir que les images du sacrifice de ses enfants au combat puissent avoir un effet négatif. C'était la deuxième chance de Pierre Schoendoerffer, celle de vivre à une époque où l'on n'avait pas encore honte de la réalité, où l'unité que l'on assignait au reporter allait au combat, au lieu de rester à l'arrière, comme cette compagnie logistique formée de réservistes pendant la seconde guerre du Golfe, dont le commandant réprimande comme des gamins désobéissants ses soldats perdus trop près du feu.

Cette liberté, pourtant, dont la plupart des journalistes d'aujourd'hui se contentent de déplorer la disparition avant de faire sans états d'âme un métier vide de sens, il fallait quand même oser la prendre, et la jouer, sans concessions, sans compromis, au coeur de l'action. If it's not good enough, you're not close enough. Plus près que La section Anderson, ça n'existe pas.

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