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Category collecting for the Red Cross

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noir

, 19:09

Sur TF1, un hommage en forme d'autoportrait dans lequel l'homme en noir se charge en personne de rédiger sa nécrologie. France 2, plus dans l’improvisation, a fait appel au biographe officiel des grands de ce monde pour organiser un direct réunissant quelques compagnons de route. Plus discrète, La Chaîne Parlementaire rediffuse un des épisodes du Rembob'INA de Patrick Cohen, réalisé à l'occasion de l'inauguration sur YouTube, d'un espace recueillant en grande quantité des émissions produites par le défunt. Certes, la télévision a pris l'habitude d'accompagner la disparition de divinités comme Elizabeth II ou Johnny Halliday d'une avalanche d'éditions spéciales, de reportages explorant les aspects les plus ténus de la vie du disparu, de cérémonies retransmises en direct durant des heures. Bien qu'appartenant incontestablement au sérail, Thierry Ardisson était, lui, un habitué des deuxièmes, voire troisièmes parties de soirées, animant le plus souvent des émissions éphémères sur des chaînes confidentielles et destinées à un public restreint. L'antithèse, au fond, d'un Jacques Martin ou d'un Michel Drucker. Comment un individu aussi singulier a-t-il pu laisser une empreinte aussi profonde ?

Derrière la figure commune du Rastignac parti de sa province pour réussir à la capitale, ou celle de l'agitateur attentif à la mise en scène de son personnage, on exagère à peine en décrivant une démarche dont la propriété essentielle relève paradoxalement, dans une logique assez punk, d'une esthétique de la pauvreté. Ainsi en allait-il de son agence de publicité, spécialisée dans les spots d'une durée de 8 secondes, format contraignant, mais format le moins cher dans un système où l'on paye à la seconde. Ainsi en allait-il aussi d'émissions telles Bains de Minuit ou Lunettes noires pour nuits blanches, productions fragiles de durée variable, destinées à La Cinq de Silvio Berlusconi, celle de Voisin Voisine, ou à la toute fin de soirée d'Antenne 2, enregistrées la nuit dans des lieux restés fameux, les Bains Douches, le Palace, lesquels participent de la geste des années 1980. Derrière l'ostentation, avec le rôle primordial du carnet d'adresses, on devine le concept, le rendez-vous entre pairs après la journée de travail, la promesse d'une conversation détendue avec champagne et cigarettes dans un lieu ouvert et dépourvu de contraintes, sans durée définie, sans sujet interdit, et sans attaché de presse. Malgré tout, on reste emprunté dans les câbles, limité par des machines qui ne permettent pas encore de tourner sans éclairage spécifique et obligent à rester statique, assis dans un coin.

Il suffira de quelques années, d'une nouvelle génération de capteurs CCD et de l'arrivée du Betacam SP pour que les choses changent, et que la vidéo professionnelle accède à la mobilité dont le cinéma léger disposait depuis trente ans, grâce au Nagra et à l’Éclair 16. Tourner dans la rue, de nuit, sans éclairage, avec une équipe réduite, parcourir la ville pour aller rencontrer tel ou tel, à domicile ou à son point d'eau habituel, tout en laissant jouer le hasard, telle était Paris Dernière, produite pour une chaîne confidentielle seulement disponible sur le câble, Paris Première, et encore moins coûteuse que les émissions qui l'ont précédée puisque, aux dires de son créateur, elle s'autofinançait par la vente d'espaces publicitaires. C'était, au fond, assez simple, assez flou, et aussi libre que peut l'être un programme de télévision. Personne, pourtant, ni avant ni après, n'a fait quelque chose d'équivalent.

Le sentiment que l'on ressent en revoyant ces images va au-delà de la nostalgie, ce regret complaisant des années de jeunesse filtrées par une mémoire sélective. Trente, bientôt quarante ans après, les séquences en clair de Canal +, Les Inconnus d'Antenne 2 ou le bazar de Thierry Ardisson, ces fragments vers lesquels on revient sans cesse, appartiennent à un temps figé, un moment perdu à jamais. Le sempiternel "on ne pourrait plus faire ça aujourd'hui" signe la capitulation face aux censeurs et aux esprits bornés. Les indépendants qui, n'ayant jamais entrepris le travail long, méticuleux, et implacable qui permet à une faction particulière de dérouler son agenda et de s'emparer des commandes, se retrouvent à la merci de décideurs qui les éliminent de leurs grilles de programme d'un revers de la main. Il faut un assez invraisemblable cumul de circonstances pour arriver à produire les espaces de liberté et d'expérimentation qui ont marqué en Europe la fin du XXème siècle. Et on sait bien que tout ça ne reviendra pas.

J

, 19:04

C'est en créant le PC qu'IBM a gagné sa place comme bienfaiteur de l'humanité. Face au système carcéral d'Apple, son standard ouvert a rapidement été investi par une invraisemblable variété d'acteurs, dispersés de Taïwan à Montréal en passant par Helsinki, couvrant un éventail d'activités allant du jeu vidéo à la fonderie de microprocesseurs, et aux machines servant à les produire, unissant sous un même objectif le développeur indépendant, et la très grande multinationale. Le curieux désargenté des années 1990 pouvait alors, en sélectionnant amoureusement ses composants, fabriquer son ordinateur sur mesure. Il disposait pour ce faire, dans les métropoles, d'une version numérique du traditionnel souk. À Paris, ce lieu se trouvait avenue Daumesnil, autour d'un vaisseau amiral appelé Surcouf, et dont la clientèle, loin de se limiter à ce que l'on n'appelait pas encore des geeks, rassemblait, en quantité variable, des gens de tous âges et de toutes conditions sociales, qui avaient simplement besoin d'un PC, n'avaient pas de quoi se payer un Apple, et avaient appris en autodidactes, grâce à une vaste bibliothèque adaptée d'un éditeur allemand aujourd'hui défunt, tout ce qu'il fallait pour construire leur machine, et s'en servir.
Pragmatique, anarchiste, individualiste, et parfaitement indifférente au rôle de l’État, cette façon de faire, au fond, se révélait totalement subversive. Impossible de ne pas y faire référence en visitant, en partie à la recherche d'anime qu'on n'a pas réussi à trouver, en partie faute d'être capable de résister à l'attrait d'une petite observation sociologique, la version méridionale de Japan Expo.

Une histoire, et un imaginaire, donnent au Japon, rare exemple de pays longtemps resté à l'écart de l'évolution du monde, et des ambitions colonialistes occidentales, une place à part dans la culture locale. Incorporé à celle-ci à la toute fin du XIXè siècle sous forme de fragments, les images des photographes d'Albert Khan, la découverte de la production d'estampes par les peintres impressionnistes, et plus tard les influences réciproques en matière d'architecture contemporaine dont témoigne l'Imperial Hotel de Frank Lloyd Wright, la culture japonaise restera longtemps, jusqu'à la fin de la Seconde guerre mondiale, le domaine d'un nombre réduit d'esthètes.
L'inclusion du pays dans le réseau des échanges mondiaux ne changera, au fond, pas grand chose à l'affaire, l'intérêt pour le Japon restant largement l'effet d'initiatives individuelles, cheminant toujours dans le même sens. Ainsi en sera-t-il, par exemple, d'Yves Klein, qui perfectionnera sa technique du judo au Japon, et gagnera ensuite sa vie plus souvent en donnant des cours de judo qu'en vendant ses œuvres. Et il faudra attendre 1997, soit dix ans après l'Institut du Monde Arabe, pour que le Japon ouvre sa représentation culturelle à Paris.

Loin de la seule culture savante, l'intérêt sociologique de Japan Expo s'exprime en ceci qu'elle est le résultat d'une démarche similaire, puisqu'il faut toujours aller chercher dans leur pays d'origine des éléments que celui-ci ne fait à peu près rien pour exporter, laquelle s'applique pourtant à des objets très différents. Anime, mangas, J-pop, et d'autres produits de culture populaire se sont, en quelques décennies, diffusés et enracinés dans le monde occidental, au point d'y avoir, en quelques sorte, fait souche. Pour l'essentiel, les exposants à Japan Expo sont de toutes petites entreprises, souvent individuelles, parfois importatrices, mais le plus souvent créatrices, de peintures, de dessins, de mangas, de costumes, d'objets divers. Le public, familial, adolescent, lycéen, peut-être un peu plus féminin que masculin, grand amateur de cosplay, vient en groupe, pour l'essentiel d'amis du même âge, réunis sous la bannière de tel ou tel personnage. On croise quantité de katanas en plastique, quelques pikachu, de rares kimonos, et très peu de chapeaux de paille.

Combien reste-t-il, aujourd'hui, de salons de ce type, où l'on trouve pas loin de deux cent exposants, qui occupe l'essentiel de la surface consacrée aux expositions du parc des congrès d'une grande métropole, qui accueille sur trois jours plusieurs milliers de visiteurs, et dont la puissance publique, sous quelque incarnation que ce soit, reste totalement absente ? Pas un seul représentant d'un service lié au ministère de l'Intérieur, de la Culture ou de l’Éducation Nationale, pas une affiche mettant en garde contre l'addiction aux jeux vidéo, pas un de ces spots niais destiné aux principaux visiteurs de l’exposition, les adolescents et les jeunes adultes, ceux-là même qui viennent gaspiller ici les fonds publics mis généreusement à leur disposition pour faciliter leur accès aux arcanes de la culture légitime.
Japan Expo, à l'évidence, est un territoire perdu pour la République du contrôle des mœurs et de la répression du vice. Mais la manifestation n'intéresse pas non plus les grands éditeurs : et sans doute faut-il voir là le désintérêt pour tout ce qui n'est pas parisien. Par contre, pour le sociologue, elle reste le meilleur moyen de comprendre comment, à force d'initiatives individuelles grâce auxquelles un passe-temps devient une expertise, puis un gagne-pain, par le jeu de la compétition et de l'émulation entre groupes adeptes de pratiques similaires, par l'adoption de références partagées, et la création de ces codes particuliers qui distinguent l'initié du commun, s'édifie progressivement une culture spécifique.

patrimoine

, 19:10

Dans le calendrier bien réglé de l'information télévisée, le mois de septembre tient une place à part. Reprise de l’activé après la torpeur estivale oblige, il débute avec cette inévitable succession de sujets consacrés à la rentrée des classes, inscrits dans une séquence qui démarre dès la mi-août pour prendre fin un mois plus tard, tout en présentant, d'année en année, systématiquement les mêmes points, du coût des fournitures scolaires à la défaillance des autorités incapables de répondre, en quantité comme en qualité, aux besoins en matière de personnel enseignant. On sait que ces sujets toujours refaits et toujours à refaire sont désignés par le sobriquet de marronniers : et, en l'espèce, la forêt de septembre se montre particulièrement riche.
Les journées du patrimoine offrent une autre occasion de s’immerger dans la rassurante routine télévisuelle. On défile cette fois-ci devant les, et à l'intérieur des, palais de la République, exceptionnellement ouverts au bon peuple qui s'infligera des heures d'attente pour avoir le droit de contempler un lieu de pouvoir, tout en nourrissant l'espoir déraisonnable de réussir à approcher un puissant.

Bien au-delà de la seule pompe officielle, les journées du patrimoine fournissent pourtant à des acteurs extrêmement divers, publics ou pas, gros ou petits, professionnels comme amateurs, l'occasion de donner à tout un chacun accès à un bien de nature très variable, et, souvent, privé. Aussi vaste qu'hétéroclite, le programme composé dans chaque métropole garantit au curieux de trouver une sortie adaptée à ses goûts, voire à son vice.

Ainsi, à Marseille, l'amateur d'architecture moderne se voit offrir depuis peu une occasion d'occuper son samedi plus intelligemment qu'en affrontant les deux heures de queue nécessaires pour accéder à la cité radieuse de Le Corbusier. Au cœur de la ville, sur la lisière sud du quartier Belsunce ou, en d'autres termes, en bordure de la Canebière, il pourra visiter le Building Canebière de René Egger et Fernand Pouillon, œuvre que ce dernier devait considérer comme sans importance puisqu'il ne lui consacre qu'une demi-ligne dans son autobiographie.

Ce bâtiment imposant se trouve en effet assez éloigné des constructions qui ont fait la réputation de l'architecte, ces ensembles herculéens de logements en pierre de taille dont le dernier, à Boulogne-Billancourt, lui vaudra ces petits soucis judiciaires qui le contraindront ensuite à s'expatrier pour poursuivre sa carrière en Algérie. Inscrit au patrimoine du XXe siècle, ce qui lui permet d'exhiber un joli logo et de disposer d'une notice monographique, mais ne fournit pas un centime d'argent public pour l'entretien d'un ensemble qui se dégrade, le Building, édifié au début de la période de reconstruction d'après-guerre, vaut comme un exemple de modernité à l'américaine, tout en ayant suivi un parcours assez tourmenté.

Au départ conçu comme immeuble de bureaux, première affectation dont témoigne ce cabinet d'architectes qui occupe aujourd'hui les locaux de l'agence Pouillon-Egger, le projet a évolué pour finalement se retrouver copropriété de logements. Le plan libre, cette technique née avec le 25bis rue Franklin des frères Perret, où les murs porteurs ont disparu au profit d'un empilage de poteaux et de planchers qui apporte une grande liberté dans l'aménagement de l'espace, la structure de l'immeuble, qui se compose en fait de deux barres face à face, séparées par des cours et reliées par un élément central où l'on trouvera escaliers et ascenseurs, évitant ainsi l'écueil d'une trop forte épaisseur, laquelle caractérise les ordinaires immeubles de bureaux, ont permis une telle mutation.

Organisée par les créateurs d'un studio de design installé dans l'immeuble, la visite du Building, des parties communes et de trois appartements, à côté de son intérêt architectural, débouche sur une perspective un brin sociologique lorsque l'on découvre, dans ce quartier central, donc, conformément à l'exception marseillaise, populaire, une petite bande d'esthètes amateurs de modernité, et suffisamment courageux pour ouvrir leurs portes à un flot d'inconnus. L'absence de murs porteurs leur a procuré de larges possibilités d'aménager leur espace. Le modèle qui semble s'être imposé, sans doute à cause de surfaces relativement modestes, a consisté à abattre le plus de cloisons possible, à ouvrir chambres et cuisines, et à exposer à la lumière tout la surface d'appartements qui, dans les étages élevés, disposent, par l'absence de vis-à-vis, de vues spectaculaires. Avec, nécessairement, comme ameublement un choix de chaises Verner Panton ou Jean Prouvé, grâce auxquelles l'amateur de modernité se retrouve en territoire connu, dans un univers dont il comprend et partage les codes. Comme avec les palais du pouvoir central, mais plus modestement, plus authentiquement, et grâce à l'initiative de bénévoles, le visiteur aura ainsi bénéficié de la fugitive impression d'accéder à un cercle de happy few.

dispositif

, 19:22

Parfois, au cours de ces errances qui conduisent de lien en lien, on tombe sur un réceptacle de choses rares. Ici, une collection de vidéos retraçant la légende du post-punk rennais et, en particulier, des bribes d'un programme consacré à Philippe Pascale, l'un des derniers avatars de la carrière tortueuse de Philippe Pascal. Une image vacillante, sans doute issue d'un enregistrement en VHS, un son souvent saturé jusqu'à l'inaudible, un ultime fragment qui prend brutalement fin après la diffusion d'un extrait de Querelle, le dernier film de Rainer Werner Fassbinder. Revoir ces morceaux vieux de vingt-cinq ans et chercher à en savoir plus vous place un peu dans la position de l'archéologue, tentant de reconstituer l'histoire d'une civilisation en mettant au jour une tombe, trois squelettes, et de rares ornements.

On démarre avec les quelques indices fournis par le générique. Une rapide recherche suffit à identifier l'objet, une émission produite en 1993 par Béatrice Soulé pour la SEPT, cet astre fantastique qui diffusait alors ses dernières lumières avant de finir englouti dans le trou noir d'ARTE. Présentée par Alain Maneval, elle se singularise d'abord par son dispositif : dans un volumineux espace entièrement peint en blanc, charpente comprise, une unique caméra montée sur une grue dont le grand débattement autorise les mouvements d'appareil les plus complexes permet de réaliser ces plans-séquences maniéristes dont même le cinéma, tout occupé qu'il est aujourd'hui à dérouler le fil de son imposture réaliste, a perdu le secret. Sur le plancher, le groupe ; dans une mezzanine, à l’écart, un canapé accueille les invités, Philippe Pascal et Pascale Le Berre, à côté du présentateur, tandis qu'un écran permet de diffuser quelques extraits, de concerts, d'archives, de films. Ici, tout ce qui n'est pas blanc est noir, et la complexité de la machinerie ne sert qu'à mettre en valeur la rigueur de la mise en scène, son élégance, son exigence, et sa nudité.

En archéologue, il faut bien reconnaître que l'on trouve là le témoignage d'un monde disparu, celui où l'on pouvait encore s'offrir une certaine forme de luxe. Prendre le temps d'une journée de tournage avec un dispositif à la mise en œuvre complexe, consacrer une heure de programme à des invités seulement appréciés d'un cercle restreint de connaisseurs, diffuser le tout sur des canaux confidentiels : il est moins question ici de coût, puisqu'une telle émission ne doit pas revenir plus cher qu'un ordinaire talk-show, que d'une ambition esthétique, d'une audace inventive, du courage d'un parti-pris. Aujourd'hui, l'uniformité commande, et chaque captation de concert donne l’impression que le réalisateur finira pendu aux cintres s'il a l’audace de faire un plan durant plus de trois secondes, tandis que, en fait d'expérimentations, ARTE se satisfait pleinement de la demi-heure hebdomadaire du paresseux Tracks lequel, au moins lorsqu'il est produit par la ZDF, déroule à l'infini un catalogue complaisant de weirdos du monde entier.

S'il est illusoire d'espérer retrouver aujourd'hui la singularité de la SEPT, au moins pourrait-on revoir ses programmes autrement qu'en explorant le web à la recherche de traces. Il faudrait, pour cela, au milieu de la profusion des canaux numériques qui ne servent à rien d'autre qu'à faire tourner en boucle les trente même films, que l'un d'entre eux soit affecté à une mission qui relèverait authentiquement du service public. L'INA pourtant, l'organisme le plus adapté à cette tâche, ne semble pas préoccupé par autre chose que la monétisation des archives dont il a la garde.
Le lent assoupissement de cette partie du monde, la fermeture de la perspective entraînent, inévitablement, une revalorisation d'un passé fantasmé, et des efforts sans doute malhabiles pour recréer ce que, par malheur, l'on n'a pas connu. Et si, aujourd'hui, un si grand nombre de jeunes gens tiennent absolument à s'habiller tout en noir, qui viendrait le leur reprocher ?

moderne

, 19:10

Sans la vigilance de l'indispensable @niceorimmorally, on n'aurait vraisemblablement rien su du décès de Philippe Pascal. L'histoire commence, il est vrai, voilà bien longtemps, après la déflagration punk, dans la voie ouverte par les Pistols, celle d'une destruction extraordinairement créatrice. Déchirant les boursouflures des mégalomanes grotesques qui envahissaient alors les ondes et les scènes, en Allemagne, en Belgique, en France, dans toute l'Europe, des dizaines de jeunes gens ont monté des groupes pour produire des choses neuves, et modernes. Très jeunes, très beaux, très chics, très froids, très sombres, un peu naïfs, un peu grandiloquents, les membres de Marquis de Sade se sont lancés dans une aventure qui, pour eux comme pour tant d'autres, n'a duré que quelques années. Après la séparation, Philippe Pascal a poursuivi sa route avec Marc Seberg, un peu plus de légèreté, et le paradoxal optimisme de cette époque intense que l'on appelle les années 1980.

Assombrie par la progression du SIDA, marquée par ce chômage des moins de vingt-six ans qui, en très peu d'années, avait atteint un niveau inédit et gagné sa place parmi les douloureux problèmes que, l'air grave, le front plissé, l’État se doit de résoudre, en l'espèce par l'invention du traitement social du chômage des jeunes, lequel traitement se poursuit de nos jours, la période n'avait rien de ce paradis d’insouciance qu'une certaine légende rose, et une mémoire parfois intéressée et de plus en plus défaillante, tend à présenter aujourd’hui. Sans doute en partie à cause de cela, parce qu'elle arrivait dans un monde un peu désemparé, tout juste après la fin des Trente glorieuses, parce qu'elle coïncidait aussi avec des progrès décisifs dans l'univers informatique, elle reste malgré tout comme un immense moment d'expérimentation, lorsque tous ceux que la création intéressaient, du petit banlieusard à l'architecte installé, ont fabriqué quelque chose de radicalement neuf, avec, pour les plus fortunés, l'aide de machines nouvelles, et véritablement héroïques. Alors, les britanniques de Quantel ont produit le Mirage, cet engin qui coûtait des sommes astronomiques, dont l'électronique occupait une armoire entière, et qui ne servait qu'à manipuler une unique image vidéo. Une image, et pas deux, ce qui explique que, pour simuler l’élément manquant, on se soit contenté d'une représentation en fil de fer.

À peu près tout ce qui a cours aujourd'hui en matière de numérique a été inventé alors : depuis, on a juste amélioré les outils, et rendu dérisoirement simple, et accessible à tous, ce qui exigeait autrefois des jours de calcul. Tout cela, à la fin, avec le milieu des années 1990, le retour des hippies, l'envahissement de moins en moins résistible des bonnes sœurs et des donneurs de leçons, a progressivement disparu, fondu dans la banalité, et la facilité. Peut-être par regret d'avoir trop tôt arrêté et manqué quelque chose, Philippe Pascal et Frank Darcel avaient ressuscité Marquis de Sade. Comparons ce titre d'un sympathique duo electro-pop d'aujourd'hui, et ce morceau bien plus ancien d'une formation du même genre, et posons la question : en trente-cinq ans, quoi de neuf ?

garage

, 19:31

Surveillés par le fisc et la police municipale, tenus avec un calendrier fixe en des lieux déterminés, les vides-greniers, ces espèces de brocantes éphémères plus ou moins professionnelles qui apportent de temps à autre un soupçon d'animation dans nos villages, n'entretiennent qu'un assez lointain rapport avec les garage sales répandues sur le continent nord-américain. Grâce à ces transactions qui, de manière archétypique, se tiennent à l'occasion d'un déménagement, les vendeurs vont, en déposant devant leur porte les objets dont ils souhaitent se séparer, tenter de gagner quelques sous, se débarrasser d'une foultitude de choses devenues plus encombrantes qu'utiles et, par là-même, inévitablement liquider un morceau de leur passé. Bien souvent, on ne trouvera là que des objets humbles à la valeur intrinsèque minime mais parfois dotés d'une forte charge symbolique, laquelle n'a de sens que pour un propriétaire qui renonce donc, en les vendant, à cet élément immatériel et non monnayable.

Vêtements, chaussures, meubles, disques, affiches, instruments de musique, on retrouve les pièces d'un tel bric-à-brac dans un événement récent qui emprunte aux garage sales leur caractère de débarras, mais adopte une modalité spéciale, puisqu'il suit un processus qui relève, lui, d'un autre univers économique et social, celui de la vente aux enchères de biens culturels.
Samedi dernier Peter Hook a, en quelques sorte, lui aussi vidé son garage, et vendu des choses que, de manière un brin compulsive, il accumulait depuis des décennies. On trouve ici aussi des objets modestes, un perfecto bien usé, une copie de guitare basse d'une marque connue, voire, de façon encore plus triviale, des flight cases, ces malles renforcées dans lesquelles voyage le matériel d'une tournée, ou d'un tournage. Pourtant ces souvenirs au coût d'acquisition objectivement dérisoire, souvent quelques dizaines de livres, seront parfois adjugés à des prix délirants, à l'image de ce lot essentiellement composé d'un simple bout de papier tamponné, un ticket d'entrée pour un concert qui, voilà plus de quarante ans, le 4 juin 1976, a attiré moins de cent spectateurs, à Manchester, au Lesser Free Trade Hall.

Ces objets qui n'ont rien de remarquable et à la valeur d'usage nulle sont par contre dotés d'une énorme charge symbolique laquelle, à la différence du tout-venant des garage sales, se trouve connue de et partagée par suffisamment de gens pour que leur dispersion ait lieu dans une salle de ventes, à l'occasion d'enchères classiques accessibles au monde entier, et pas au coin d'une rue, à destination d'une dizaine de badauds. La petite collection informelle de Hooky acquiert ainsi un statut qui la rapproche des procédures de la culture légitime, où l'on voit par exemple une Catherine Deneuve faire le ménage dans ses placards, et céder des biens autrement plus prestigieux, ces tenues dont la valeur tient sans doute moins au fait qu'elle les ait portées qu'à la personnalité, et à la notoriété, de leur créateur, ce qui témoigne, en fait, du jeu d'un mécanisme bien connu, et étudié, celui du marché de l'art.
Mais leur entrée dans le circuit des ventes aux enchères ne métamorphose pas les souvenirs de Peter Hook en œuvres d'art qui connaîtront ensuite un destin autonome, dispersées, valorisées, vendues et revendues. Quand bien même certains d'entre eux trouveront leur place chez des amateurs collectionnant ce genre de choses, ces objets resteront avant tout les témoins d'une épopée qui a vu quelques très jeunes gens dotés de très peu de moyens écrire un chapitre capital dans l'histoire de la culture de jeunes, les témoins aussi de l'instant où, tant qu'il est encore temps, il convient de le clore.

palais

, 19:09

En étant pressé, on pourrait sommairement classer en deux catégories les projets architecturaux publics contemporains  : les somptuaires, et les pragmatiques. Dans le premier tiroir on rangera sans hésiter la Philharmonie de Paris, le musée des Confluences de Lyon, et, dernièrement, la Seine Musicale commandée à un prix Pritzker par le conseil départemental des Hauts de Seine et installée à la pointe nord de l’île Séguin. Un bâtiment affreux, simple soubassement de béton nu doté d'horribles huisseries, agrémenté à son extrémité de l'indispensable morceau de bravoure, une bulle abritant l'auditorium et flanquée d'un bidule dont la vanité et l'inefficacité valent comme marques de l'époque, une volée de panneaux photovoltaïques montés sur rail et supposés suivre la course du soleil. Ces projets partagent une destination, servir les politiques culturelles des pouvoirs locaux, et une finalité, contribuer à la gloire de leur mécène, défendre son blason dans les tournois symboliques auxquels, entre eux, ils s'abandonnent. Accessoirement, quand leur installation au bord d'une autoroute urbaine le permet, ils offrent un bonus, celui d'épater le touriste.
Cette commune situation est bien le seul point que ces vanités partagent avec le nouveau palais de justice de Paris. Parmi bien d'autres qualités, le bâtiment de Renzo Piano possède aussi celle d'ignorer les facilités offertes par les modernes outils de conception, lesquels permettent de dessiner les formes les plus audacieuses, en négligeant totalement et le coût de la construction, et celui de l'entretien. La vertu janséniste des partenariats public-privé assure, à l'inverse, un respect assez étroit des délais comme de l'enveloppe budgétaire ; elle a sans doute aussi interdit à l'architecte la fantaisie dont a fait preuve l'équipe de son vieux complice, Lord Richard Rogers, au moment de réaliser le tribunal de Bordeaux. Le mérite de Renzo Piano n'en est que plus grand.

Contraint d'empiler une quantité considérable de niveaux sur un terrain réduit, il a su éviter la facilité du monolithe. Quatre blocs de plus en plus étroits, nettement séparés les uns des autres à la fois par la structure, qui fait appel à ce que l'entrepreneur qualifie de taille de guêpe, et par la verdure de ces jardins implantés sur chaque rupture, dessinent le paradoxe d'un bâtiment qui s'étend autant à l'horizontale qu'à la verticale. Cette organisation présente l'avantage secondaire d'illustrer clairement la hiérarchie de l'institution, du peuple qui reste confiné dans le socle, à la petite noblesse seule autorisée dans les étages supérieurs. La grande, on le sait, assises, appel, cassation, restera dans l'entre-soi de ses vielles pierres, sur l'île de la Cité. Pour relier le tout, deux traits parcourent la construction de bas en haut, la hampe de l'indispensable drapeau tricolore, et un ascenseur extérieur réservé aux amateurs de sensations.
En façade, on retrouve ce verre employé dans bien d'autres projets, parfois à grand spectacle. À l'opposé de ces miroirs imbéciles qui, en des temps heureusement révolus, signalaient, en poncifs inévitables, l'architecture de bureaux, cette façade reflète moins des formes que des atmosphères, celles d"un ciel par définition toujours variable. Grâce au verre, la couleur du palais change en permanence, et celui-ci n'est jamais aussi beau que sous un léger voile nuageux. Application rigoureuse de principes simples, il se classe sans hésitation, comme d'autres œuvres discrètes et efficaces telles les Archives nationales de Massimiliano Fuksas, dans la catégorie des pragmatiques. Et avec sa simplicité, son vocabulaire réduit, son économie de moyens, il vaut aussi comme exemple de bâtiment authentiquement moderne.

Quant à la manière dont il est organisé, elle semble trouver grâce aux yeux de ses adversaires les plus acharnés même, si, inévitablement, ses premiers mois seront ceux et de son apprentissage, et de la résolution des multiples problèmes que connaît nécessairement, à son ouverture, un bâtiment de cette taille. Entre autres fonctions, l'architecte possède celle de fournir aux amoureux des mondes simples le bouc émissaire dont ils ont besoin pour se plaindre de tout ce qui ne va pas. En l'espèce, sa charge ne devrait pas être bien lourde, puisque ce qui ne va pas se situe, pour l'essentiel, à l'extérieur, en particulier dans ce réseau de transports dont la pièce essentielle, une nouvelle ligne de métro, sera, si tout va bien, livrée avec trois ans de retard. Ce délai en conditionnant d'autres, l'environnement immédiat du nouveau palais reste, pour des mois, voire des années, assez désertique. Trouver le point d'eau le plus proche implique, par exemple, de changer de ville, donc de département. Mais la tâche n'a rien d'insurmontable, puisqu'elle exige simplement de marcher 200 mètres en direction du nord. Et en attendant de pouvoir enfin s'abreuver au plus près, le visiteur, occasionnel ou régulier, pourra profiter des hauteurs pour admirer, en face, une autre construction remarquable.

eurocrates

, 19:27

L'irréparable s'étant produit, vient l'heure de la chasse aux coupables. Il est alors facile, comme le fait une célèbre partisane du remain en reprenant une illustration parue dans The Economist, de mettre en cause la presse populaire britannique, et les bobards qu'elle répand sans compter depuis vingt ans au sujet de l'Union européenne et des décisions qui y sont prises. La critique, pourtant, semble un peu courte. Le simple fait que le graphique en question illustre des informations que la Commission fournit dans un blog entièrement consacré à sa défense, et donne forme humaine à une fort peu amène liste de thèmes de discorde pose déjà problème. Sans doute, le métier de la presse consiste-t-il entre autres à rendre accessibles à tous des sujets habituellement réservés aux experts.
Mais on se dit que la Commission pourrait malgré tout, quand elle s’adresse directement aux citoyens, faire un petit effort d'accessibilité, et de présentation. Il est, de plus, possible que la simple réfutation d’affirmations absurdes soit loin d'épuiser la question, et de lever le soupçon qui pèse sur le processus de construction européenne, et sur Bruxelles, ce repère d’eurocrates dépourvus de la moindre légitimité démocratique mais qui, malgré tout, s'acharnent à réglementer avec une précision maniaque chaque aspect de la vie du citoyen.

Pour éclairer ce point, on prendra en exemple un cas exposé au chapitre 9.3 d'un document beaucoup trop long. Cette histoire se déroule à un moment critique, lorsque, en janvier 1993, l'entrée en vigueur de l'acte unique européen accroît significativement les pouvoirs du Parlement européen. Et elle permet, de façon certes vacillante, d'éclairer la prise de décision au sein de l'Union européenne et en particulier, ses ombres. Il s'agit en l'espèce de produire une directive, donc d'un texte législatif majeur, qui obéit à un long et complexe processus d'élaboration, de discussion et de ratification. Plus que simplement technique, cette directive-là est pourtant purement technologique puisqu'elle précise, avec d'infinis détails, les modalités de calcul d'un certain nombre de paramètres propres aux deux et trois roues motorisés. Il suffit de jeter un œil sur n'importe quel ordre du jour du Parlement européen pour constater le temps démesuré que celui-ci consacre à des questions de ce genre, questions à propos desquelles seule une infime partie de ses membres dispose d'une quelconque compétence. Mobiliser l'assemblée pour discuter de, ou plutôt expédier des, sujets qui ne devraient pas remonter au-delà d'un comité de normalisation style AFNOR explique en partie pourquoi il n'est pas bien difficile d'exciter les foules avec des histoires de bananes et de concombres. Mais il y a plus.
Au début de la directive en question se cache en effet une simple ligne, qui impose en toute innocence une limite à la puissance maximale d'un moteur de motocyclette. Très probablement introduite, et en tous cas défendue, par un commissaire européen, Martin Bangemann, cette disposition étend discrètement à l'échelon européen une prohibition qui n'existait qu'en France, et a cessé de nuire seulement en janvier dernier. Ainsi, sur la seule base de ses convictions personnelles, le commissaire cherche à inscrire dans la réglementation européenne une mesure qui aura des conséquences significatives pour des millions de citoyens. Et pour être sûr de réussir son coup, il choisit pour ce faire la voie la plus discrète possible. Heureusement, si subtile soit-elle, sa manœuvre va échouer. Repérée par un authentique gardien de la démocratie, l'un de ces lobbies accrédités à Bruxelles et donc nécessairement présent dans un registre accessible à tous, elle sera combattue en particulier par Roger Barton, député travailliste de la région de Sheffield, et, au terme d'un combat qu'un interlocuteur qualifie d'homérique, finalement rejetée. L'affaire n'ira pas sans mal. Il faudra en effet qu'une étude scientifique conduite par le TNO montre que la restriction proposée ne pouvait avoir aucun effet en matière de sécurité pour que Martin Bangemann se résigne à abandonner la partie.

La construction européenne avance au fil de l'eau, composant avec des contraintes de tous ordres, poussée par la volonté d'en être de nouveaux candidats auxquels on ne voit pas comment dénier ce droit, arrachant ici et là un bout de terrain sur lequel rebâtir en permanence de nouvelles versions des institutions anciennes. Le Parlement, chambre d'enregistrement à l'origine, négociant désormais les textes au même niveau que le Conseil, nommant le président de la Commission, a beaucoup gagné dans cette évolution, l'élargissement géographique et politique de l'Union ne pouvait aller sans un accroissement de son contrôle démocratique. Largement ouvert avec ce mode de scrutin strictement proportionnel, au point d'offrir une tribune de premier choix à des élus qui ont juré sa perte, le Parlement européen fonctionne selon des principes bien plus démocratiques que nombre d'assemblées nationales, et apporte enfin un véritable contre-pouvoir face à ce qui, jadis, a été la toute-puissance de la Commission. Ce qui, sans doute, constitue le nœud du problème.

Car les intérêts minoritaires sont autrement mieux représentés à Bruxelles que par un système politique qui associe des élus carriéristes et clientélistes à une haute administration qui jouit, dans bien des domaines, d'une large autonomie. Là-bas, au moins, dans les domaines restreints qui relèvent de la souveraineté européenne, le forum fonctionne en permanence, et tous les acteurs parviennent, même modestement, à se faire entendre. Préférer l'entre-soi à l'ouverture, voter pour restaurer l'ordre ancien, distinguer les siens, ceux auxquels doivent être réservés des droits qui deviennent ainsi des privilèges, de tous les autres, choisir, en toute connaissance de cause, l'impasse, revient en fait à chanter en cœur tout en creusant une fosse commune encore un peu plus profonde.

fasci

, 19:41

Les amateurs d’architecture connaissent sans doute Adalberto Libera par son œuvre la plus voyante, cette villa conçue pour Curzio Malaparte et que ce dernier a bâtie sur un promontoire à Capri sans trop s'encombrer de l'assistance de son architecte, et peut-être aussi grâce à son Palais des Congrès romain, vestige d'une exposition universelle qui n'eut jamais lieu et auquel Richard Copans et Stan Neumann ont consacré un épisode de leur série Architectures. Sans forcément le savoir, les cinéphiles le connaissent aussi, puisque la villa Malaparte fournira au Mépris de Jean-Luc Godard son décor principal. Le Palais des Congrès a connu lui aussi, et bien plus discrètement, une figuration cinématographique, dans Le conformiste de Bernardo Bertolucci. Peu de chose, en somme, et a priori rien de très remarquable. Aussi la lecture récente du livre que lui consacrent Francesco Garofalo et Luca Veresani vaut-elle comme une révélation, et induit des questions troublantes.

Mort jeune en 1963 à l'âge de soixante ans Adalberto Libera a en effet mené une carrière riche et dense, qui s'inscrit entièrement à l'intérieur du mouvement moderne. Elle commence modestement par un petit immeuble coincé dans une rue romaine, se poursuit avec une collection de bâtiments publics dont la poste de la via Marmorata à Rome, comprend quelques immeubles d'habitation tels ce lotissement inauguré à Ostie en 1934 dont l'esthétique ne se distingue absolument pas de ce que construit aujourd'hui encore un Louis Paillard, avant de s'interrompre provisoirement en 1939 avec le Palais des Congrès de l'EUR. Après-guerre, Adalberto Libera s'adresse aux nécessités de l'heure, devenant un des architectes de l'INA-casa pour laquelle il construisit une surprenante unité d'habitation horizontale, et répond à la commande publique, avec le village olympique de Rome ou la cathédrale de La Spezia.
S'intéresser à son travail implique d'ouvrir un chapitre fort négligé dans l'histoire de l'architecture moderne, celui d'un rationalisme italien qui comprend bien d'autres architectes de premier plan, comme Luigi Moretti, auteur à 27 ans de ce chef-d’œuvre moderne, l’Académie d'escrime de Rome, auteur aussi, bien plus tard, d'un complexe immobilier qui servira lui aussi de décor, cette fois-ci à un moment-clé dans l'histoire politique des années 1970. Que, à une seule exception, leurs noms soient aujourd'hui à peu près inconnus, qu'ils figurent parmi les grands oubliés du mouvement moderne s'explique sans doute en partie par leur âge, puisqu'ils arrivent vingt ans après ses inventeurs, les Le Corbusier, les Walter Gropius et autre Gerrit Rietveld. Mais ils souffrent aussi d'une spécificité qu'incarne au plus haut point le seul d'entre eux qui ait droit à quelques pages dans les manuels, Giuseppe Terragni.

On trouve à son propos et dans un grand quotidien new-yorkais une critique littéraire dégoulinante de condescendance distinguée, laquelle frappe aussi bien l'auteur du livre, original négligeant ses tâches ordinaires pour se consacrer tout entier à la rédaction d'une biographie, que le sujet sur lequel celui-ci travaille, cet obscur architecte italien, rationaliste et fasciste, mort à 39 ans. Peter Eisenman, qui n'est pourtant pas le premier venu, décrit le parcours de l'auteur du monument que l'on retrouve dans tous les livres, la Casa del Fascio de Côme, parti faire la guerre sur le front est et qui en revint en si mauvais état qu'il devait mourir peu après. Mais l'histoire exemplaire du fasciste repenti éclaire à peine, et de biais, la réalité de cette architecture neuve et inventive qui a prospéré durant le fascisme, et pour lui.
Adalberto Libera et d'autres ont, nécessairement, beaucoup travaillé pour un régime qui a occupé l'essentiel de la période séparant les deux Guerres Mondiales, pour son organisation de jeunesse, pour sa mise en scène en Italie et ailleurs, à Bruxelles, à Chicago, et pour le parti lui-même avec toutes ces case del fascio et en particulier la plus importante d'entre elles, les divers étapes du projet le plus imposant, le Palazzo del Littorio de Rome qui, entre néo-classicisme pompeux et modernité radicale, illustre bien les ambiguïtés de l'époque.

Dans l'Allemagne nazie la condamnation de l'architecture moderne, celle des toits plats et profondément anti-allemands d'une cité du Weissenhof devenue Araberdorf dans les caricatures, a fort logiquement conduit ses figures les plus marquantes à s'exiler alors que les autres, comme Hans Scharoun, étaient condamnés à l'inactivité. Les monumentaux palais néoclassiques d'Albert Speer, semblables en cela à ce que d'autres satrapes ont fait construire à Moscou, à Bucarest et aujourd'hui à Ankara racontent la rassurante histoire d'un modernisme incompatible avec les dictatures.
Parce qu'elle se nourrit du futurisme, parce qu'elle a longtemps entretenu une seconde voie bien plus traditionnelle et qui a fini par s'imposer, mais aussi parce que les architectes modernes ont profité de puissants patronages, l'Italie fasciste fait exception. La qualité, l'originalité, la rigueur de ce qu'ils ont alors bâti ne souffre guère de contestation, et oblige à reconnaître que, dans une dictature qui n'est pas un totalitarisme, et sous certaines conditions, une architecture dissidente peut prospérer, et sans doute mieux que dans les démocraties d'alors, où la toute-puissance de l'académie a longtemps privé les architectes modernes de commandes publiques. Et sans doute parce qu'il rappelle trop à quel point l'architecture dépend du pouvoir, de ses budgets et de son bon vouloir, cet épisode singulier n'a pas trouvé sa place dans une histoire officielle qui occulte ainsi très largement un instant fondamental pour la beauté moderne.

foreverpunk

, 19:23

On imagine mal, ou trop bien peut-être, le quotidien, entre grotesques pattes d'eph et immondes vestes afghanes, de la jeunesse disciplinée dans une ville ennuyeuse du milieu des années 1970. Sortir se limitait à assister à un concert à la MJC Magnan, une des pitoyables enclaves de cette culture baba qui fleurissait alors. On y voyait défiler des imitations d'Ange, le groupe français de l'heure, copie des groupes progressistes britanniques, tous mauvais comme des cochons, ennuyeux comme la pluie et sérieux comme des instituteurs de la IIIème République avec, comme le dit si bien Éric Tandy, leur musique de paysans.

Tous ceux qui ont compris ce qui se passait lorsque les Pistols ont débarqué se souviennent de cet instant de libération, de ce moment où, clairement, violemment, avec une totale évidence, la vérité a éclaté. Europunk, à la Cité de la Musique, raconte tout ça, avec le parti pris parfaitement défendable de se limiter à l'Europe, puisqu'il recrée ainsi les conditions d'alors, et échappe à une illusion chronologique qui insisterait sur l'influence d'un mouvement américain bien moins cohérent, et connu des années plus tard.
L'exposition s'articule le long d'une chronologie très détaillée, où l'on apprend, par exemple, que le Stephan Eicher d'avant Grauzone a enregistré ses premiers morceaux sur le matériel abandonné par un groupe punk après une descente de police dans la salle où il travaillait comme serveur. Avec la chronologie, l'exposition fournit l'occasion de voir des séquences vidéo telles la fameuse apparition des Olivensteins sur FR3 Normandie qui, délicate attention, sont présentées sur des moniteurs à tube cathodique, parfois, d'époque. Et son autre parti pris consiste à montrer à quel point, tellement mieux que de la musique, le punk, c'est de l'art. Les principaux contributeurs à cette esthétique, Malcolm McLaren, Vivienne Westwood et Jamie Reid ou bien les membres de Bazooka ont chacun droit à leur enclave. Et l'exposition prend fin quand arrive le temps de grandir, et de passer aux choses plus sombres.

À voir ces affiches, ces fanzines, ces tracts, ou les pages de Libération occupées par Bazooka, l'impression qui domine est celle d'un total dénuement. L'indépendance, l’agressivité, la provocation trouvent ici une logique contrepartie. Puisqu'on ne saurait être à la fois dehors et dedans, il faut se débrouiller seul, s'autofinancer, et survivre dans un réseau largement souterrain avec une esthétique qui, à l'époque du disco décadent et du reggae triomphant, n'attire pas des foules dont on n'a, au demeurant, que faire. Rébellion juvénile, explosion qui tirait sa vitalité de son urgence et de son évidence, le punk ne pouvait durer longtemps, et ceux qui, peu nombreux, firent ensuite carrière bâtirent celle-ci sur les cendres de leurs premiers groupes, presque tous disparus après deux ou trois albums. Clore aussi rapidement l'histoire, n'en laisser que des souvenirs de jeunesse et des témoignages d'un instant, au fond, ça n'est pas plus mal.
Malheureusement, même un dimanche matin à 10 heures, il y a un monde fou. Et on remarque une nette tendance à venir en famille, montrer aux enfants déjà grands à quoi maman s'occupait quand elle avait leur âge, ce qui n'est pas forcément une bonne idée puisque, visiblement, le blondinet s'emmerde. Reste un dernier point : 9 euros l'entrée, j'en connais qui trouveront ça cher et pas du tout punk ; ils n'auront pas vraiment tort. Il fallait bien que la culture légitime se venge, quelque part.

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