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lundi 26 juillet 2010

failed

Saisissant l'occasion, CNBC avait agrémenté son journal boursier du matin, qui présente rapidement la tendance à l'ouverture dans quelques-unes des places européennes, d'une infographie un brin sarcastique. Au même titre que le plus ordinaire des téléphones mobiles parvenu à la fin de son processus d'assemblage chez un quelconque sous-traitant chinois, les banques européennes qui venaient de réussir les tests de résistance aux crises financières organisés par le Comité européen de régulation bancaire se voyaient, l'une après l'autre, marquées d'une coche verte dans la case appropriée. Car voilà bien la première particularité, un peu surprenante, de cette procédure engagée depuis des mois et dont on attendait un verdict clair sur la solidité du système bancaire européen et, par extension, un apaisement définitif des angoisses : les résultats en sont strictement binaires et, donc, ça passe, ou ça casse. Si le verdict a le mérite de la simplicité, s'il conduit à un bilan très globalement positif puisque, des 91 établissements auscultés, sept seulement échouent, il soulève une certaine quantité de questions auxquelles, inévitablement, les analystes cherchent à apporter des réponses.

Et ils s'intéressent d'abord aux perdants : cinq caisses d'épargne espagnoles dont la désormais célèbre CajaSur, caisse andalouse propriété voici peu de l'église catholique mais qui, ayant échoué dans sa recherche d'un bon samaritain suffisamment généreux pour la sauver de la faillite, avait été mise sous tutelle par la Banque d'Espagne avant que ses actifs soient repris par le basque BBK, l'allemande Hypo Real Estate qui traîne depuis des années le boulet de ses créances immobilières, et une seule banque grecque. Face à un tel succès, la déception est grande. Nombreux, en effet, sont ceux qui trouvent la liste bien trop courte, ce qui les conduit à adopter deux stratégies distinctes, mais pas nécessairement incompatibles : critiquer la procédure de tests, et chercher à rallonger la liste des échecs.
En s'intéressant à ceux qui sauvent leur tête de justesse et échappent de peu à la recapitalisation obligatoire, on trouve ainsi, à côté de quelques espagnols de plus, des poids lourds comme la Deutsche Postbank, l'irlandais Allied Irish mais aussi, dans ce monde où la corruption des valeurs morales atteint un si haut degré qu'il n'est même plus question de respecter la noblesse des ans, la plus vieille banque du monde, ce Monte dei Paschi di Sienna fier de sa date de naissance, dans la seconde moitié du XVème siècle. Quant à critiquer les tests de manière plus directe, on retiendra essentiellement les zones d'ombre d'une procédure qui laisse de côté des questions gênantes, comme un défaut éventuel sur une dette souveraine, se construit à partir d'hypothèses qui semblent manquer de pessimisme, et aboutit parfois à des résultats à la fois triviaux et incohérents, puisque des établissements hier en difficulté et qui ont bénéficié d'aides publiques se retrouvent aujourd'hui en meilleure position que ceux qui n'ont eu besoin de personne pour traverser la crise. On peut, de plus, échafauder une critique plus globale des défauts inhérents aux comparaisons internationales de cet ordre, et qui en limitent fatalement la validité.
Le Comité avait comme objectif de vérifier, dans chacun des pays concernés, les capacités de résistance d'une quantité indéfinie de banques représentant au minimum la moitié du marché national : il s'est donc préoccupé de dix-neuf établissements espagnols, et de quatre français. Au-delà d'une absence étonnante, celle du Crédit Mutuel, propriétaire du CIC, une telle disproportion dit bien à quel point le fait d'appliquer, à Chypre comme en Allemagne, et dans des systèmes bancaires au degré de concentration extrêmement variable, des critères uniformes sans la moindre pondération produit des résultats absurdes : une bien improbable faillite de la petite Sydbank, auditée avec succès par le Comité, aurait de toute façon bien moins de conséquences pour la stabilité globale du système que celle d'une caisse d'épargne allemande, dont il ne se soucie pas. À vouloir construire un modèle simple, binaire, uniforme, avec comme objectif de fournir des résultats incontestables et transparents, on tombe inévitablement dans l'excès inverse, celui de produire une analyse sommaire et incomplète que chacun, dans son coin, va chercher à bonifier à l'aide de ses propres critères.

L'exercice visait, au fond, à évaluer dans quelle mesure le système bancaire serait en mesure de résister à une crise qui, en réalité, vient juste d'avoir lieu, et à laquelle il a effectivement résisté puisque les prévisions d'apocalypse n'auront pas suffit à l'abattre et que, avec des exceptions que l'on a déjà évoquées et dont la situation ne relève pas du hasard, il fonctionne toujours avec les mêmes banques dont le statut comme la composition du capital n'ont pas sensiblement varié. En d'autres termes, le modèle vérifiait que, au cas où se produirait ce qui s'est déjà produit, les choses se passeraient bien comme elle se sont déjà passées. Venant suffisamment longtemps après la bataille pour se retrouver, non pas face à un champ de ruines, mais devant un système qui, pour l'essentiel, fonctionne de nouveau, le Comité d'évaluation ne pouvait que constater à quel point les défaillances éventuelles ne pourraient être que marginales. Les tests, en d'autres termes, arrivent trop tard pour se révéler véritablement fructueux ; mais le fait que Dr. Doom les trouve insuffisants démontre sans doute possible qu'ils n'ont pas été inutiles.

mercredi 31 mars 2010

record battu

Dans ce monde où la corruption étend chaque jour un empire qui s'enracine bien au-delà des seules valeurs morales, il serait bon que les forces du bien détournent une attention uniquement préoccupée des turpitudes certes infinies, dans leur nombre comme par leur variété, de ces multiples acteurs qui fondent l'exécrable réputation du secteur financier, pour l'orienter un instant vers le monde autrement plus terre à terre du commerce des matières premières.
Un fait, au moins, devrait les y inciter : la sentence rendue en début de semaine par la cour de justice de Shanghai contre quatre employés de Rio Tinto, conglomérat minier australo-britannique, au même titre que son concurrent bhpbilliton et, accessoirement, via sa filiale Rio Tinto Alcan, propriétaire des actifs du français Péchiney ensuite rachetés par le canadien Alcan avant qu'il ne soit lui-même absorbé par Rio Tinto. Ce procès pour corruption et espionnage industriel visait quatre futurs anciens responsables du géant des minéraux. En prison depuis près d'un an, les trois Chinois et l'Australien vont désormais purger des peines comprises entre sept et quatorze ans, sans prendre en compte la condamnation symbolique infligée par leur employeur qui les raye de ses cadres, dénonce leurs agissements et, au terme d'une enquête menée par ses propres soins, se lave de tout soupçon. Les corrupteurs, pour l'heure, ne semblent guère inquiétés : Reuters évoque pourtant une piste, celle des "pratiques des sidérurgistes chinois" alors que, dans Le Parisien, la dépêche de l'AFP donne des noms. Pourtant, un élément reste dans l'ombre : en général, en matière commerciale, c'est le vendeur qui corrompt l'acheteur, histoire d'emporter le marché. Ici, les valises de billets circulent en sens inverse, et, de façon bien singulière en ces temps de libre concurrence, les sidérurgistes ont recours à la corruption comme moyen de sécuriser leur approvisionnement en minerai de fer.

C'est que le minerai de fer hélas, plutôt abondant, assez bien réparti sur la croûte terrestre, et donc aux mains d'entreprises qui, par leur nationalité, disposent, au Brésil, en Australie, d'un accès privilégié à une portion significative de la croûte en question, se retrouve, par le jeu supplémentaire de la concentration capitaliste, sous la coupe d'une triade qui, en plus des deux australo-britanniques déjà cités, comprend le brésilien Vale do Rio Doce, le numéro un du secteur. Bien sûr, l'acier ne se nourrit pas seulement de minerai, les aciéries électriques recyclant des ferrailles comptant pour la moitié de la production mondiale. Certains sidérurgistes adeptes de la bonne vieille concentration verticale, ArcelorMittal en première place, assurent par ailleurs grâce à leurs propres mines une part significative de leurs approvisionnements. Mais pour les autres, les japonais et les chinois en particulier, il faut bien s'en remettre aux conditions du cartel anglo-lusophone. Traditionnellement, le brésilien tire le premier et fait le marché : en 2005, il annonça ainsi une hausse de ses tarifs de 75,1 %. Ensuite, tous les autres ont suivi, dans tous les secteurs, provoquant cette envolée du coût des matières premières, cause d'une lente asphyxie de l'industrie qui contribua lourdement à la crise de la mi-2008 et entraîna, par réaction, en un seul trimestre, une baisse des cours d'une ampleur sans précédent.
Mais depuis le point bas de l'hiver 2009, les affaires reprennent. Pressé de rattraper le temps un instant perdu, Vale propose à ses clients japonais, d'après Les Echos, un prix en hausse de 90 %. Mais bhpbilliton fait mieux, ou pire, en réussissant à imposer un abandon des contrats annuels au profit d'une révision trimestrielle des tarifs qui se traduira par une double hausse, des prix comme de la volatilité, et annonce donc un univers encore moins stable que celui dont l'instabilité contribua puissamment au déclenchement d'une crise que les producteurs de matières premières ont déjà effacée de leur bien courte mémoire.

Si, à l'exception des hydrocarbures et de quelques métaux injustement méprisés, comme le très ordinaire zinc, l'extinction des ressources ne menace pas encore, leur concentration, physique et capitalistique, pose problème, et donne à une très petit nombre d'acteurs un pouvoir qui vaut largement, même si personne n'en parle, celui du cartel pétrolier. Ainsi en est-il des minéraux connus sous l'appellation de terres rares, aujourd'hui encore monopole d'une Chine de plus en plus réticente à satisfaire la demande internationale, ou de ce précieux lithium, composant indispensable du plus efficace des couples électrochimiques et dont les ressources se trouvent presque totalement concentrées en un seul point du globe qui a l'infini malheur de se situer en Bolivie. La dissociation radicale entre producteurs et consommateurs, la capacité des premiers à fixer des prix qui n'ont d'autre limite que la ruine de leurs clients, l'absence de toute autre régulation que celle d'un marché qui, en l'espèce, ne peut fonctionner, remplissent de mitraille une machine infernale dont on peut parier sur l'explosion prochaine. Voilà, en tout cas, qui facilite singulièrement le travail des augures de la prochaine crise. Sur son versant finances, on devrait être tranquille pendant assez longtemps. Non pas, d'ailleurs, que les financiers aient juré de se montrer plus sages. De même, les autorités n'ont certainement pas découvert le secret de la régulation efficace et infaillible. Mais les clients des banquiers, ceux dont les avoirs se chiffrent en centaines de millions de dollars, ont suffisamment perdu dans l'affaire pour ne pas se laisser persuader de si tôt d'investir des sommes considérables dans ce tout nouveau type de placement certifié sans risque et qui rapportera gros. Et sur le versant matières premières, la prévision est encore plus simple puisque c'est déjà commencé.

vendredi 12 mars 2010

comptes cruels d'EADS

Depuis longtemps l'enjeu, pour ceux qui s'intéressent un tant soit peu aux choses de l'aéronautique, ne portait plus sur la question de savoir qui de Boeing ou de Northrop-Grumman/EADS allait obtenir le contrat du renouvellement de la flotte des ravitailleurs de l'US Air Force, tant le nom du vainqueur était connu d'avance. La victoire de Boieng étant acquise, on s'inquiétait plutôt de la façon dont elle se produirait, et de ses conséquences. On aurait, par exemple, pu ménager les apparences, grâce à une compétition fictive à l'issue de laquelle le valeureux perdant, acceptant sportivement la défaite, se serait satisfait de modestes compensations sous forme de contrats de maintenance ou de sous-traitance, et aurait préservé ses bonnes relations avec le donneur d'ordre, et ses chances pour des compétitions futures. En préférant la rupture par la dénonciation publique des conditions de l'appel d'offres, Northrop-Grumman opte donc pour une stratégie risquée et inédite, mais qui pourrait, sur le court terme, se révéler fructueuse puisque ce coup de dés entraîne une redistribution des cartes. L'américain y trouvera peut-être son compte. Quant à EADS, qui semble embarqué malgré lui dans le conflit, il risque de ne pas y gagner grand chose. Ce qui ne fera pas les affaires de l'avionneur européen, lui qui, comme le rappelle abondamment la presse économique ou généraliste, n'a cessé, depuis sa création voilà dix ans, de cumuler les échecs, et se trouve aujourd'hui contraint de gérer simultanément deux sinistres majeurs.

Dans un article récent, La Tribune faisait ainsi les comptes de l'A380, cet appareil qui symbolise si bien le mode de fonctionnement d'EADS, cette espèce de Zollverein de l'aérospatial, union douanière d'entreprises de toutes tailles et de toutes spécialités mais qui doivent, chacune, et si peu que ce soit, prendre part à la définition et à la fabrication du produit commun, et dans laquelle l'Allemagne tiendrait lieu de Bavière, et la France de Prusse. Éclaté entre la diversité des fournisseurs et l'infinie multitude des options proposées aux clients, assemblé à Toulouse au terme d'un parcours logistique proprement délirant, l'A380 ne se contente pas d'accumuler les retards : aujourd'hui encore, il n'offre aucune perspective quant à leur résorption. A cet égard, les comptes de La Tribune font mal : en mai 2008, l'avionneur prévoyait de livrer l'année suivante 21 avions ; seuls 10 l'ont été, soit à peu près autant qu'en 2008. Pour l'heure, la montée en cadence n'a toujours pas eu lieu ; au rythme actuel, il faudra vingt ans pour honorer les 202 commandes déjà enregistrées. Et pour que le programme atteigne sont point mort l'avionneur, selon le quotidien économique, devrait enregistrer bien plus que les 420 ventes prévues en octobre 2006, voilà bientôt quatre ans.
Mais, d'une certaine façon, il y a pire que l'A380. Certes, avec l'A400M, EADS, à l'inverse de son gros porteur, peut rejeter une part de responsabilité sur ses commanditaires, avec leur cahier des charges contradictoire et leurs exigences incohérentes. Et pourtant, l'incapacité d'EADS à produire l'A400M paraît, tout comme l'étendue des pertes qu'elle entraîne, incompréhensible. Le coût initial de l'A380, rappelle La Tribune, était évalué à un peu moins de 10 milliards d'euros ; il atteint aujourd'hui 15 milliards. Le plus gros avion de ligne du monde reste donc significativement moins cher que l'A400M, pour lequel on prévoyait en 2003 une enveloppe de 20 milliards d'euros, et 180 exemplaires, enveloppe qui approche aujourd'hui des 30 milliards. Tout ça pour construire une version occidentale d'un appareil qui vole déjà en Ukraine depuis plus de dix ans sous le nom d'Antonov An-70. Alors, si l'on veut bien admettre que l'A380, tout en représentant des difficultés significatives pour son concepteur, ne constituait qu'un agrandissement de techniques déjà éprouvées du temps d'Airbus, on comprend mal pourquoi développer le successeur du Transall franco-allemand, produit quarante ans plus tôt en partie dans les mêmes usines, et qui, au même besoin que l'A400M, celui d'un avion de transport militaire tactique, répondait par une solution identique, la coopération entre avionneurs européens, semble, alors même que son constructeur forme aujourd'hui une unique société, désormais mission impossible.

En première analyse, la dérive de l'A400M découle de cette féodalisation des tâches et de leur infinie subdivision en micro-marchés dont l'échec de l'un, si secondaire paraisse-t-il, en l'occurrence, par exemple, la défaillance du développeur du logiciel chargé de gérer les propulseurs, menace, par ses retards répétés, l'ensemble du programme. Mais cette découpe, on le sait bien, n'a d'autre logique que politique, chaque élu d'une circonscription dotée d'emplois dans le secteur veillant à ce que ses électeurs touchent leur part de la charge de travail globale. Elle rappelle cette caricature parue dans un vieux journal aéronautique britannique, dans laquelle un ingénieur présentait à un visiteur le gigantesque prototype sur lequel il travaillait et que l'on appelait, en interne, le poumon d'acier, parce qu'il avait à lui seul maintenu l'entreprise en vie au cours des dix années précédentes. Mais, en plus de la permanence de cet aveuglement clientéliste qui consomme sans retour des crédits publics, l'A400M démontre aussi l'inversion des principes qui ont fait le succès de l'aéronautique nationale dans l'après-guerre, principes qui avaient fait de pauvreté vertu, et rendu ces produits simples et efficaces qui allaient du Mirage III à l'Alouette III, du SS-11 à Ariane, des réacteurs Snecma aux moteurs de Turboméca, si compétitifs, et si éminemment exportables. L'A400M, au fond, est le premier avion militaire pour lequel l'Europe adhère aux dispendieux et idiosyncratiques standards américains.
Pour l'heure, le poumon d'acier d'EADS s'appelle A320. D'après La Tribune, il a rapporté en 2009 4 milliards d'euros qui seront perdus ailleurs, dans le développement de ces nouveaux monstres qui ne seront sans doute jamais rentables. L'A320, un des plus anciens avions de ligne d'EADS, le plus petit, donc celui qui aura le premier à affronter la concurrence des produits d'Embraer ou autres Sukhoï, assure presque à lui seul l'équilibre précaire d'une énorme entreprise. De manière, exemplaire, l'histoire d'EADS, ce géant menacé par l'aveuglement des militaires et la petitesse des politiques, montre que, au delà d'un simple espace commun où circulent des personnes et où s'échangent des biens, il n'y a pas d'Europe, il n'y en a jamais eu, et il n'y a aucune chance d'en voir surgir une avant des dizaines d'années.

jeudi 25 février 2010

miroir des illusions

Parfois, protégés par cet anonymat dont ils bénéficient du fait d'avoir interdit au journaliste qui vient de recueillir leur déclaration d'en citer la source, il arrive que des politiques tiennent des propos qui, si brefs qu'ils soient, si communs qu'ils paraissent, sont en fait extraordinairement riches de sens. Dans un article du Monde de mardi dernier, qui s'interrogeait sur l'incapacité du gouvernement à influer sur les décisions des grandes entreprises, un "proche du gouvernement" s'en prenait en ces termes à Christophe de Margerie, auquel il attribuait la responsabilité, sinon du conflit social né à la raffinerie des Flandres, du moins de son calendrier inadéquat, à trois semaines d'une consultation électorale : "Il est dans une entreprise d'ingénieurs et n'a pas pris en compte les élections régionales, car les élections ne se modélisent pas". Diplômé de l'ESCP et spécialiste des questions financières, le directeur de Total, la plus grande entreprise française, employant près de 100 000 personnes dans plus de 130 pays, serait donc incapable de faire en sorte que ses subordonnés, avec leur culture d'ingénieurs, tiennent compte, dans leurs décisions stratégiques, de la tenue d'élections d'importance secondaire dans un pays qui n'emploie plus que le tiers des effectifs du groupe.
On retrouve ici l'ancienne dévalorisation qui frappe les "boîtes d'ingénieurs", ces entreprises uniquement préoccupées d'excellence technique, qui se consacrent toutes entières au développement de produits merveilleusement performants, mais impossibles à vendre du fait de leur complexité, ou de leur coût prohibitif. Ici, le stéréotype subit un recyclage, qui déplace la cible du reproche tout en conservant la structure de l'accusation : le paramètre rebelle à la culture d'ingénieurs, désormais, ce n'est plus l'exigence du consommateur, mais le calendrier électoral, ce qui, au fond, n'est jamais qu'une façon de mettre en scène, dans un rôle différent, le même personnage, et les attentes que le pouvoir lui attribue.

Dans cette seule ligne, dans ces quelques mots, transparaît toute une vision du politique, de ses hiérarchies, et de la place que doivent y prendre les électeurs aussi bien que les décideurs qui ne dépendent pas directement de lui. Mais on peut aussi y lire une conception du temps et de la durée, qui, sans doute, concentre l'antagonisme le plus fort : Total raisonne à trente ans, le politique à trois semaines, et il a prétention à imposer son calendrier à l'entreprise. Et pourtant, ses moyens d'actions sont sans effet. Ce même mardi, La Tribune énumérait les contraintes dont Total doit vraiment tenir compte, et qui déterminent sa stratégie : le niveau très fluctuant des marges à cause duquel, souvent, on raffine à perte, mais aussi l'équilibre impossible à trouver entre une offre soumise aux lois de la pétrochimie et qui imposent des proportions pour chaque distillat qu'il est très difficile de modifier, et une demande qui, non seulement évolue à la baisse, mais tend, à cause de mesures fiscales et qui relèvent donc de la responsabilité du politique, à privilégier le seul diesel aux dépens des autres carburants. L'adaptation de la capacité de raffinage, comme, ailleurs, du volume de production d'automobiles, dépendra donc de ces contraintes-là, et ne pourra se faire qu'à la baisse. Le conflit social, au demeurant, a très rapidement trouvé une solution qui coûte fort peu au pétrolier : celui-ci s'engage seulement, sur une période de cinq ans, à ne pas fermer ni céder d'autre raffinerie que celle dont le sort est déjà scellé soit, en gros, à poursuivre, avec l'assentiment de la CGT, le programme d'avant la grève. Ne restent donc sur le front que les syndicalistes de SUD, majoritaire à Dunkerque, qui auront beau jeu de crier à la trahison de la centrale de Bernard Thibault, et poursuivent le combat en bloquant la raffinerie des Flandres. L'établissement étant fermé depuis septembre dernier, il est à craindre que leur mouvement échoue à entraîner une pénurie nationale de carburants.
Mais la petite phrase présente un autre intérêt, celui de montrer comment le politique croit qu'on gagne une élection : en accordant tout, et de plus en plus, jusqu'à la date fatidique, comme avec cette augmentation de la fiscalité locale qui n'est jamais si faible que l'année précédent les élections municipales, et jamais si forte après, en faisant de l'électeur un simple client seulement sensible au marchandage, suffisamment stupide pour ne pas percevoir les intentions de la main qui le flatte, assez amnésique pour que les événements vieux de plus d'un mois s'effacent de sa mémoire. Hier, Les Echos publiaient pourtant un article accompagné d'un graphique fort instructif, montrant à quel point, de tous les grands pays occidentaux, les ménages français figuraient parmi les moins endettés, avec un endettement certes croissant depuis 2001, mais toujours raisonnable, et un taux d'épargne à son plus haut depuis 2002. La résistance de l'épargne, le faible endettement expliquent largement, et mieux que les incitations publiques, le maintien de la consommation nationale. Quant à la raison de cette performance surpassée par un seul pays, l'Italie, il faut sans doute, plus qu'avec la naïve explication culturaliste avancée par le quotidien économique, la trouver dans une commune défiance à l'égard du politique, rançon d'un clientélisme qui, faute de ressources, ne distribue plus que des promesses, et de l'accumulation de déficits dont les citoyens savent très bien à qui il reviendra, un jour prochain, de les combler.

Parce que la seule prise qu'il conserve sur une activité industrielle libérée tant des contraintes du marché national que de la pression d'un actionnariat désormais diversifié et auquel l'État ne participe que très marginalement l'oblige à jouer le jeu dangereux, et interdit, des subventions, parce qu'il manque du courage nécessaire pour entretenir avec le citoyen une autre relation qu'un clientélisme dont tout le monde sait désormais qu'il paye en monnaie de singe, le politique, dans son miroir, ne contemple désormais plus que l'illusion de son pouvoir.

mercredi 17 février 2010

accident industriel

La sentence recouvrait depuis si longtemps les murs de l'usine d'Issoire que l'on en vient à s'interroger sur la pertinence de commenter la liquidation judiciaire de Voxan, qui signe la fin du parcours pour le seul constructeur français de motos. Pourtant, ce seul énoncé mérite déjà quelques précisions. Non pas tant à cause de cet ultime recours déposé par un repreneur encore plus hypothétique que tous ceux qui l'on précédé, si nombreux qu'une page de MotoMag.com ne suffit pas à tous les citer, que pour préciser un peu cette qualification de constructeur de motos. Car notre pays, avec un MBK ou un Peugeot qui, comme par un fait exprès, abandonne au même moment le terme de motocycles pour devenir Peugeot Scooters, possède toujours une certaine capacité à produire des motocycles, dont la cylindrée, quand bien-même leur motorisation serait italienne, atteint les 500 cm³. On connaît aussi, avec Scorpa ou Sherco, des spécialistes dont, d'ailleurs, le parcours industriel n'est pas exempt d'embûches. Filiale de Yamaha, MBK fabrique par ailleurs des produits pour la maison-mère, comme la XT660. Il ne suffit pourtant pas qu'une définition administrative vous range dans la catégorie des motocycles, et pas même dans celle des MTT qui englobe les plus de 125 cm³, pour transformer un ordinaire scooter, ou une élitiste moto de trial, en cet engin unique et incomparable qui, sans risquer de perdre la face, permet seul à son propriétaire d'écumer les Joe's Bars de l'hexagone. De nos jours, une moto se doit de développer une cylindrée au moins égale à 500 cm³, de correspondre à un nombre limité de canons esthétiques, de posséder une histoire, et d'offrir quelque chose que les autres n'ont pas. Voxan n'a pas vécu assez longtemps pour satisfaire à ces deux dernières conditions.

Cela n'a au demeurant rien de bien étonnant. Car une des caractéristiques singulière de ce pays tient au fait que, au moins depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il n'a jamais possédé de constructeurs de motos. Évidemment, une telle affirmation ne peut que scandaliser ces amateurs de petites vieilles qui se consacrent sans compter à restaurer les engins les plus rares. Pourtant, un regard plus neutre permet de dresser un bilan réaliste : essentiellement composée de dérivés de produits d'avant-guerre et limitée à des machines utilitaires dont la cylindrée ne dépassait pas 350 cm³, la production nationale disparaîtra totalement, et en très peu de temps, au début des années 1960. La seule grosse cylindrée alors commercialisée, par Ratier, historique fabricant d'hélices aéronautiques, était propulsée grâce au stock de moteurs BMW abandonnés en France à la fin de l'occupation par les autorités allemandes : on a connu plus novateur comme démarche industrielle. Le fort développement du cyclomoteur permit par ailleurs aux survivants, Motobécane et Peugeot, de maintenir une production de deux-roues motorisés d'une ampleur considérable, puisque les ventes annuelles dépassèrent le million d'unités. Mais la moto française était morte, et les tentatives de résurrection qui se succédèrent assez régulièrement après le redémarrage du marché en 1970, la 350 Motobécane, copiant à son tour les trois cylindres deux-temps japonais, l'ésotérique BFG et son moteur Citroën, relevèrent de l'illusion. En général, entretenir l'illusion coûte cher, et ne mène nulle part.

Voxan, avant d'allonger la liste des échecs, représenta, parmi toutes ces tentatives, le projet le plus solide, le plus pertinent, et le plus durable. Il n'est, alors, finalement pas si déplacé de s'intéresser aux causes de son échec. Ayant appris des erreurs de BFG, les fondateurs de l'entreprise avaient bien compris que, pour construire une vraie moto, il leur faudrait à la fois développer une partie cycle originale, et fabriquer un moteur de moto. Le choix du bicylindre en V, architecture à la fois emblématique de l'univers motard, et bien moins complexe que les quatre cylindres japonais ou bavarois, s'imposait. Mais ce choix, d'autres, en Italie, les Ducati, Moto Guzzi, Aprilia ou Moto Morini, qui renaîtra de cendres à peine éteintes en 1999, l'avaient fait parfois des décennies plus tôt, et Voxan se trouvait donc contraint de concurrencer, avec une machine du même type, des marques autrement plus prestigieuses et bien mieux implantées. Dès lors, les arguments du constructeur français, un cadre original, une stricte adhésion à des normes esthétiques peu courantes, telles le scrambler ou le café racer, et, plus encore, sa nationalité qui faisait de l'acquisition d'une Voxan un geste patriotique, échouèrent à entraîner l'adhésion des foules, et l'histoire de l'entreprise, qui livra ses premiers café racer en mai 2000, ne sera plus qu'un long calvaire, puisque la société déposa son bilan pour la première fois en octobre 2001.
Voilà sans doute la principale leçon à retenir de l'affaire : Voxan montre comment, à coup de promesses, de subventions, de dévouement et d'illusions, on peut maintenir en vie une industrie en coma dépassé pendant près d'une décennie, et combien, de façon stérile, on brûle ainsi du capital. Difficile de ne pas comparer cet échec à l'éclatant succès de Triumph, l'historique marque britannique relancée sur le marché en 1991 après dix ans d'interruption, par un investisseur qui, à la fois, apportera les capitaux nécessaires à une entreprise qui ne deviendra rentable que dix ans plus tard, et saura rationaliser une production appuyée sur une architecture moteur trois cylindres que la marque est à peu près seule à commercialiser. Pourtant, il existe en France une histoire industrielle comparable à celle de Triumph, celle d'un ancien et prestigieux fabricant de motocyclettes dont le nom était tombé en déshérence pendant les années noires de la décennie 1960 mais qui a su, a partir des années 1980 et grâce à un produit nouveau, reconquérir des parts de marché et assurer sa pérennité commerciale et financière : Peugeot Scooters. Mais de Voxan, il ne restera bientôt qu'une usine vide, un club d'utilisateurs qui vivra encore de longues années, une initiative maladroite qui n'aurait sans doute jamais dû voir le jour, et la cible des sarcasmes de petits malins qui, indubitablement, connaissent le milieu, et en ont entre les jambes.

lundi 28 décembre 2009

EPR ? Pas ici.

Le sort est cruel. À peine avait-on eu temps de bomber le torse grâce aux prestations du Rafale, ce petit canard qui, vingt ans après son premier vol, semble enfin tout près de se métamorphoser en un beau cygne, ce parangon de vertus gauloises dont l'ennemi héréditaire lui-même reconnait les qualités et qui venait d'enterrer la concurrence lors d'exercices de combat dans le Golfe, que voilà la fierté nationale contrainte à encaisser un coup d'autant plus rude qu'il est porté dans un contexte comparable et vient saper le second pilier du génie national civil, l'électronucléaire. Contre toute attente, le dernier en date des contrats du nouveau siècle dans le domaine des centrales nucléaires, qui portait sur l'acquisition par les Émirats de quatre réacteurs, échappe aux intérêts français, fort mal portés semble-t-il par une coalition regroupant Areva, Total, GDF-Suez et EDF. La surprise, pourtant, ne provient pas tant de cet échec que de l'identité du lauréat, puisqu'il s'agit, non pas des adversaires traditionnels, Toshiba-Westinghouse ou General Electric-Hitachi, ni de Siemens, désormais contraint de s'associer à l'ex-soviétique Rosatom, mais d'un consortium sud-coréen mené par l'électricien local Kepco, lequel obtient ainsi un premier contrat à l'exportation, d'une considérable ampleur matérielle aussi bien que symbolique. Pour amortir un tel coup, il n'est meilleur remède que de se rassurer en multipliant les explications en apparence rationnelles, mais qui ont comme véritable objectif de démontrer que l'on n'a pas vraiment failli, et que l'on reste, malgré tout, le meilleur.
Ainsi peut-on, comme dans l'article de Libération, invoquer un autre caractère gaulois, la désorganisation et les conflits entre baronnies industrielles, cause de l'entrée en matière trop tardive d'EDF comme du manque d'enthousiasme d'un Total seulement sollicité pour son carnet d'adresses, laquelle fournit au journaliste un prétexte pour dresser, une fois de plus, l'épitaphe d'Anne Lauvergeon. On peut, aussi, évoquer, comme Les Echos, un rapport qualité/prix défavorable aggravé par la parité des changes, donc le jeu combiné de l'exigence technique et de la fatalité monétaire qui s'additionnent en un coût de l'offre Areva-EDF donné comme 30 % plus élevé que celui du vainqueur. Ainsi, on se console, mettant en cause au passage le réacteur coréen APR 1000 qui, nous affirme-t-on, "n’obtiendrait jamais sa licence en Europe et aux États-Unis, tant il ne répond pas aux normes de sûreté". Ce qui, à la fois, surprend, et suscite la réflexion.

Car on a du mal à croire que les très riches émirats du Golfe, au moment de signer un chèque qui les engage pour un siècle dans une voie hautement complexe et, pour eux, radicalement neuve, n'accordent pas à cette question la place première qui lui est due. On ne voit pas pourquoi une technologie coréenne, soutenue par les Hyundai et autres Samsung dont la réputation dans les métiers variés du nucléaire, génie civil, chaudronnerie ou électronique, n'est plus à faire, devrait faillir en matière de sécurité. De fait, comme le précisent Les Echos, le donneur d'ordre plaçait, très normalement, la sûreté en tête de ses exigences, et, considérant sur ce plan les offres comme équivalentes, s'est prononcé en fonction d'autres critères. Ce qui mène à une seconde question, du plus haut intérêt : à partir de quel seuil plus sûr, c'est trop cher ?

Dans un article malheureusement ancien et portant la marque d'un moment historique particulier, mais issu d'une recherche qu'il a conduite à l'université de Cornell, Michael Pollak écrivait que la complexification des procédures administratives, aussi bien que le renforcement d'un pouvoir judiciaire beaucoup plus ouvert aux arguments des opposants, avait, entre 1970 et 1978, aux États-Unis, doublé le temps nécessaire à la construction d'une centrale nucléaire, et multiplié son coût par sept. Avant même l'accident de Three Mile Island, ajoute-t-il, le nombre des projets avait déjà chuté. C'est qu'il est en théorie très simple d'interdire les investissements de ce type, soumis qu'ils sont à de multiples autorisations et contrôles administratifs : il suffit de rendre les normes si draconiennes qu'elles deviennent, dans les faits, impossibles à appliquer. Pour un observateur ne disposant d'aucune compétence en la matière, la gestion administrative de la construction des premiers EPR paraît ainsi fort obscure, et semble sourtout marquée par le souci constant du certificateur à la fois de se couvrir contre toute mise en cause de son action, et d'assoir son autorité. La récente affaire du système de contrôle du réacteur, dont on subodore qu'elle découle pour l'essentiel de différences de doctrine entre les organismes concernés, avec un communiqué soigneusement expurgé de toute signification, et un rapport d'experts destiné à eux seuls, ne fait rien pour améliorer l'information du public, et ne répond pas à une question pourtant légitime : si la conception pose problème, comment se fait-il que l'on s'en préoccupe seulement maintenant ?
Ces normes techniques, en fait, sont avant tout sociales, et témoignent d'abord de l'état fluctuant d'un arbitrage entre les diverses contraintes qui encadrent les projets de ce genre. En retenant une conception qui sacrifie tout, en particulier l'aspect économique, à la sûreté, conception que l'on retrouvera en Europe occidentale et aux États-Unis, on oublie une fois de plus que le reste du monde compte, et compte de plus en plus, et qu'il n'a aucune raison politique, historique ou technique de s'aligner sur les vieilles puissances. Ce que la Corée installe sur son propre sol lui suffit largement, et dès lors plus rien ne justifie le surcoût considérable de l'EPR. Autant dire que le choix des Émirats porte un bien rude coup à la technologie nationale, et que les perspectives d'exportation s'amenuisent considérablement ; au moins les marchés britanniques et américains pourront-ils être sauvés puisque, dans un cas comme dans l'autre, le client, c'est EDF.

jeudi 17 décembre 2009

le plomb noir

Tenir un blog, cet exercice d'une vérité toute relative, n'interdit pas de préserver une certaine dose d'honnêteté intellectuelle, qui implique donc, le cas échéant, de reconnaître s'être trompé. En juillet dernier, le retour de l'Irak dans le grand concert des nations pétrolières avait valeur de coup d'essai, le gouvernement ne proposant à l'exploitation qu'une petite partie de ses ressources, et un seul champ majeur, attribué à BP et au chinois CNPC. L'échec notable de la procédure, l'impossibilité de trouver un accord sur les rémunérations des exploitants, fixées par les irakiens à un niveau inférieur à deux dollars du baril, pouvait s'analyser comme première étape d'un processus d'apprentissage, celui des conditions du marché, celui aussi de la valeur réelle, dans un pays cumulant les handicaps, d'une richesse minérale certes extrêmement convoitée, mais qui ne saurait toutefois être exploitée à n'importe quel prix. La logique aurait donc voulu que, lors de la seconde étape tenue le week-end dernier et qui donnait accès à une bien plus considérable quantité de ressources potentielles, l'accord se fasse sur des prix un petit peu plus élevés. Mais il n'en a rien été. Salué comme un succès par son organisateur, cet appel d'offres qui a vu plétore de candidats et, en conséquence, surenchère à la baisse, se traduit par des rémunérations tellement faibles que, même chez Reuters, on a tendance à les interpréter à l'envers, comme des redevances versées à l'Etat irakien, et qui s'étagent entre 1,15 et 1,40 dollar du fût. On a beau ne pas être spécialiste, on a du mal à voir, à un tel niveau, comment diable il est possible de gagner sa vie. Mais peut-être que, comme toujours, celui-ci se cache dans les détails, et dans les non-dits.

De prime abord, chacun trouve un perdant à sa porte. Ainsi en est-il de Total, reparti presque bredouille de ces territoires qui l'ont vu naître. Mais les majors américaines ne font guère mieux, laissant à la seule ExxonMobil le bénéfice d'avoir été sélectionnée lors du premier appel. Si BP et Shell trouvent chacune à s'implanter dans un territoire qui a été britannique, la liste complète des adjudications montre à quel point les gagnants appartiennent tous à la même catégorie : bien que, d'une manière générale, elles ne soient plus inconnues, ces entreprises, souvent des sociétés publiques, viennent des pays émergents. On trouve ainsi aux premières places la malaisienne Petronas, les russes Gazprom et Lukoil, le chinois CNPC. On retrouve aussi, autour de Mossoul, un nouveau venu, l'angolais Sonangol, seul candidat pour les zones vraiment risquées, et, d'ailleurs, historiquement, doté d'une riche expérience des situations tendues, seul aussi à obtenir des rémunérations qui, bien qu'inférieures à ses attentes, vont bien au delà du dollar et quelques dont devront en principe ses contenter ses infortunés concurrents.

En somme, globalement, les réserves sont abondantes, de bonne qualité et faciles à exploiter, la rémunération dérisoire, les engagements, en matière d'investissements comme de production, impossibles à tenir, et la situation politique et réglementaire guère plus stable que six mois plus tôt. De plus, les heureux gagnants verseront pour chaque champ un droit d'entrée qui varie entre 100 et 200 millions de dollars. D'expérience, on imagine assez facilement la destination de ces rétributions. On imagine aussi ce qu'il adviendra de l'océan de liquidités qui inondera le pays, une fois les barils extraits. Certes, toutes ces bizarreries peuvent sans doute se justifier par la prime dont doivent s'acquitter les nouveaux entrants sur un marché déjà plus que mûr, et pour lequel l'Irak représente très probablement la dernière grosse occasion d'accéder en grande quantité aux ressources qu'il propose. Mais le niveau déraisonnable de la prime en question, produit d'une surenchère que, à l'image de Total, les majors, qui en avaient les moyens, ont refusé de suivre, incite à spéculer sur la manière dont, tous novices qu'ils soient, les compétiteurs réussiront à empêcher la transformation de l'or noir en plomb.
Leur première stratégie consistera certainement à réduire autant que possible la taille comme le coût des investissements. Sans doute, par exemple, espèrent-ils se défausser sur des sous-traitants qui, à leur tour, accepteraient d'essorer leurs marges. Pour les ouvriers de ces chantiers, aussi bien que pour les populations alentours, la vie sera difficile. Peut-être sont ils aussi prêts à consentir quelques pertes, gages de bénéfices lointains. Mais, à l'évidence, leur stratégie essentielle est ailleurs, par exemple dans les clauses en petits caractères qui figurent sans nul doute en bas de leurs contrats, mais dont, tant qu'elles ne serviront pas, on ne saura rien. Dans sa pertinente conclusion, le journaliste de Reuters rappelle que rien de définitif ne sera signé, et aucun investissement entrepris, avant les élections du mois de mars, et que, appuyées sur des positions désormais acquises, les compagnies disposeront alors de quoi forcer, dans l'ombre, une renégociation. Comme pour tous les marchés de dupes, l'avenir apportera la réponse à la question fondamentale : qui trompe qui ? Et il se pourrait que ce ne soit pas celui qu'on croit, et que la conclusion n'ait besoin que de quelques mois pour se manifester.

samedi 21 novembre 2009

à rames et sans vapeur

Sans doute un peu lassée de toujours recevoir les mêmes images montrant les mêmes canots pneumatiques surmontés des mêmes drapeaux engagés dans les mêmes opérations, la presse française a fort peu rendu compte de la dernière prestation des nageurs de combat de Greenpeace, montés à l'assaut d'un navire transportant des générateurs de vapeur pour le réacteur nucléaire EPR en cours de construction en Finlande. Si l'Express reprend une photo et quelques lignes Libération, pourtant fort peu suspect de la moindre connivence avec Areva, n'en dit mot. À l'étranger, un rapide survol ne se montre guère plus concluant : pas une ligne dans The Guardian, tandis que la FAZ évoque la multinationale écologiste dans un cadre pour le moins inattendu. Finalement, la réaction la plus intéressante prendra la forme d'un très court communiqué diffusé par Areva. Aussi l'incident, certes mineur, fournit-il un prétexte à une petite analyse comparative des stratégies mises en oeuvre par les deux protagonistes.

Pour reprendre le titre de l'article d'Olivier Baisnée, publiciser le risque nucléaire a toujours fait partie du petit nombre des stratégies favorites de Greenpeace. L'objet procure en effet à l'organisation écologiste toutes les ressources dont elle a besoin - une symbolique aux déclinaisons multiples et au fort impact public, des implantations d'une taille considérable qui permettent de jouer à merveille le petit contre le gros, un processus à la fois caché au fond d'installations dont certaines parties sont interdites à l'être humain même si d'autres, dans une stratégie s'exerçant en sens inverse, s'ouvrent largement au tourisme industriel, et vulnérable par sa dépendance envers des moyens de transport, train ou navires, qui permettent à Greenpeace de monter ses spectaculaires opérations de dénonciation. De plus, comme le précise Olivier Baisnée, la Cogéma, l'adversaire d'alors, s'illustrait par sa totale incapacité à produire un discours adapté aux exigences du travail journalistique, démolissant un peu plus la déjà faible légitimité de l'industrie nucléaire. Il semble, à comparer les communiqués d'aujourd'hui, que, depuis lors, la situation ait bien changé. C'est que, entre temps, un événement imprévu est passé par là.
Dans l'échelle du risque collectif, à mesure que la catastrophe se rapproche tandis que Tchernobyl s'éloigne, le réchauffement climatique remplace progressivement l'électronucléaire dans l'ordre des menaces. Or, trop occupée à monter ses coups et à capitaliser ses succès, Greenpeace a totalement manqué le développement de cette problématique nouvelle, traitée sur son versant scientifique par des comités d'experts universitaires constitués sous l'égide de l'ONU, et dans ses aspects grand public par des acteurs aussi éloignés de l'activisme écologiste qu'ils sont proches des milieux politiques traditionnels. Plus encore : le coeur antinucléaire de sa thématique l'expose à un double risque, celui de perdre sa légitimité auprès du milieu journalistique et celui de s'obstiner à ramer à contre-courant en déniant a l'électronucléiare son principal atout, son absence de rejets carbonés. D'où, après l'interception du transport de chaudières, ce communiqué embarrassé, dénonçant le nucléaire non plus en raison d'un risque objectivable, mais comme réponse inadaptée au problème du réchauffement climatique. D'où, aussi, l'occasion offerte à Areva de profiter de la vulnérabilité de son vieil adversaire. Et sans doute faut-il considérer comme une nouveauté significative le fait que cette occasion ne sera pas perdue. Dans un assez réjouissant moment de perfidie, Areva joue alors les modestes, rappelant que ses centrales ne représentent qu'une contribution parmi d'autres à l'effort de réduction des émissions, mais, reprenant la formule de Jacques Chirac, précisant que, en abordant son navire, "Greenpeace barre la route à un équipement de pompier qui a fait ses preuves". Son bref communiqué prend fin avec de rituelles protestations de transparence dans lesquelles Greenpeace se trouve, de manière sans doute un peu trop subtile, accusée d'un "comportement de boucaniers", manière d'évoquer la piraterie sans devoir prononcer le terme.

Voici quelques mois, la presse avait fait bien meilleur accueil à une autre variation de l'inépuisable thème de l'industrie meurtrière, cette puissance aveugle qui, par avidité, détruit le fondement même de son activité, la santé de ses clients. La ficelle, il est vrai, était neuve, et d'autant plus efficace que, d'une part, elle se paraît des attributs de la science et que, de l'autre, elle atteignait l'intimité et ébranlait les certitudes, mettant en cause cette eau en bouteilles bue par défiance à l'égard de celle que toute municipalité fournit sans qu'il soit besoin, comme à l'âge classique, d'aller la chercher au coin de la rue. L'étude allemande démontrant le pouvoir castrateur des bouteilles en plastique sera ainsi abondamment reprise et commentée, et fera l'objet d'un consternant démenti télévisuel de la part d'un responsable de communication incapable, comme au temps de la Cogéma, de fournir d'autres arguments que d'autorité. Il faudra l'intervention d'un toxicologue habitué des plateaux pour, en des termes simples, dénoncer une étude orientée montée avec un protocole inadapté, destiné à mesurer les pollutions fluviales importantes. L'employer en pareille situation revient, en d'autres termes, à prétendre respecter les limites de vitesse en ville avec comme seule référence un machmètre.
L'échec médiatique de la dernière opération de Greenpeace, et la réaction intelligente d'Areva, montrent sans doute que, dans l'électronucléiare à tout le moins, on a enfin compris comment parler aux journalistes et, à l'inverse, que l'attaque des canots pneumatiques, trop souvent jouée, ne fait plus vibrer les foules. D'ailleurs, de cette opération-là, même Arte Info n'a pas parlé. Pour la multinationale écologiste, voilà sans doute la plus pertinente des incitations à revoir sa stratégie.

mardi 20 octobre 2009

la (bonne) formule

Après l'éclatement, après l'intervention des secours de première urgence qui recollent en vitesse les plus gros morceaux, de façon à récupérer au plus tôt un système qui, même sur trois pattes, tient debout, vient la période des bonnes résolutions et des concours d'idées, période qui offre à des acteurs jusque là peu influents une rare occasion de présenter leur thèse, et d'essayer de la faire adopter. Dans la livraison du Monde de samedi dernier, Benoît Mandelbrot, mathématicien, se propose ainsi de recoudre les pièces éparses des modèles d'analyse du risque financier enseignés à l'X et à Paris 6, ou, plus exactement, de tout jeter et de mettre à la place le sien. On le comprendra sans peine, il ne s'agit absolument pas ici d'exprimer quelque opinion que ce soit sur quelque validité que ce soit de l'une de ces formules cryptiques associant incongrûment les chiffres aux lettres, mais bien d'analyser ce que les propos étrangement contradictoires de Benoît Mandelbrot peuvent avoir d'intéressant d'un point de vue sociologique et, accessoirement, de comprendre pourquoi cet aspect pourtant primordial de la question échappe totalement à la journaliste du Monde.

Car la démonstration du mathématicien n'a rien de mathématique ce dont, d'ailleurs, on lui aurait su gré si le fait de démontrer en quoi sa formule est la meilleure avait présenté la moindre pertinence pour un lecteur profondément ignare en la matière. En réduisant son propos à la mode éconoclaste, on peut même le résumer simplement, et assez fidèlement : j'ai toujours eu raison, mais jamais personne ne m'a écouté. Mais puisqu'il critique une méthode scientifique modélisant le comportement des marchés financiers, méthode qu'il affirme être "une théorie inapplicable" qui a "toujours été complètement fausse", il lui faut donc justifier, dans le domaine de la rationalité qui semble a priori applicable aux mathématiques, aussi bien le succès de ce modèle, que la relative confidentialité dans laquelle se trouve confiné, depuis quarante ans, le sien. Là, l'argumentation s'effrite : si, persévérant de façon diabolique dans leur erreur qui a causé ce désastre financier dont le monde peine à s'extraire, les banquiers refusent de reconnaître qu'ils se sont trompés, c'est parce que la théorie mensongère a la vertu cardinale de la simplicité, puisqu'on peut l'apprendre "en quelques semaines, puis en vivre toute sa vie". On voit bien se profiler ici une conception assez courante des grandes organisations, bureaucraties figées dans leurs procédures étouffantes et incapables de s'adapter au changement. Et l'irrésistible évidence d'une présentation aussi élémentaire de la sociologie des entreprises suffit sans doute d'autant plus à la journaliste du Monde qu'elle vient renforcer les préjugés du sens commun, lesquels trouvent une application idéale avec ces grandes bureaucraties que sont, aussi, les banques.

Mais les propos de Benoît Mandelbrot soulèvent, en vrac, une série d'objections qui ont échappé à la journaliste. Il paraît d'abord étrange que ces banques recrutent, forment et rémunèrent des polytechniciens et autres centraliens juste pour qu'ils fassent des choses simples. Ces propos, de plus, cadrent assez mal avec ce que l'on sait de cet univers aussi diversifié que concurrentiel de la finance, où pullulent les boutiques alternatives qui fondent leur offre sur l'emploi des stratégies les plus ésotériques. Si Benoît Mandelbrot avait eu une formule gagnante à leur proposer, nul doute qu'il ne se soit trouvé un risque-tout pour lui faire confiance. Nul doute aussi que, si ses résultats avaient comblé les attentes, elle aurait, depuis le temps, trouvé ses partisans, et démontré sa supériorité.
De plus, rien ne dit que la réalité des salles de marché, telle qu'elle se révèle à l'observation sociologique, soit aussi monolithique que le prétend le mathématicien. On sait que cette observation a été faite voici dix ans par Olivier Godechot, stagiaire dans l'une des salles de cette Compagnie Universelle dont il n'est pas difficile de deviner l'identité réelle. Justement, un chapitre des Traders est consacré aux techniques en cours dans les salles, et qui aident à définir les stratégies gagnantes. Et l'on découvre, si besoin est, qu'elles sont extrêmement variées, plus ou moins précisément formulées, plus ou moins complexes, plus ou moins bien considérées, et que, au fond, chaque trader met au point sa propre combinaison de manière fortement empirique, au point que l'auteur intitule son chapitre : "Le bazar de la rationalité". Tout ceci rappelle le mode de fonctionnement de la religion à Rome : rigide et formaliste, la religion officielle intéressait assez peu les Romains qui, sous l'Empire, lui préféraient quantité de cultes d'origines géographiques variées introduits par les pérégrins de passage, avec l'idée qu'un peu de diversité ne fait jamais de mal et que, après tout, on ne sait jamais, ça pourrait bien marcher. Les autorités ne faisaient guère obstacle à cette approche pragmatique, pour peu que ces cultes n'aient pas, comme le christianisme, le détestable effet de démolir la structure sociale.

Au fond, si la pertinence des modèles de prévision, et de prévention, du risque utilisés dans les salles de marché relève essentiellement de la croyance, il n'existe en effet aucune raison de remettre en cause celui que l'on a l'habitude d'utiliser. Bien au contraire : si son efficacité dépend de ses qualités auto-réalisatrices, alors, ce qui doit être fermement sanctionné, c'est la déviance. Sans doute cette approche est-elle inadaptée, ce que cette crise paraît démontrer : mais rien ne dit que celle de Benoît Mandelbrot lui soit préférable, d'autant que, à tant critiquer l'adversaire, il ne fait pas grand chose pour promouvoir sa solution. Aussi, faute d'arguments, la journaliste installe-t-elle, sans nuance, le mathématicien dans la posture du génie, génie forcément méconnu et, ajoute Benoît Mandelbrot, trahi par ses disciples qui "ont fait de très belles carrières" en reniant ses enseignements. Mais n'avoue-t-il pas ainsi qu'il y a, dans tout ça, beaucoup de croyance, et fort peu de raison ?

vendredi 11 septembre 2009

pauvre carbone

Cela pourrait surprendre, mais cette contribution climat énergie que les journalistes ont tellement de mal à ne pas abréger en CEE qu'ils préfèrent parler de taxe carbone relève de principes absolument sains, à condition, bien sûr, de la dépouiller de cette justification écologiste aussi superflue que dotée d'un fort potentiel d'effets pervers. Et laissons, pour la netteté de la démonstration, le cas du charbon de côté, puisque, malgré les augures, le moment précis où il faudra de nouveau l'utiliser pour faire tourner les moteurs à combustion interne ne se devine toujours pas dans les prospectives de l'après-pétrole. Or, ce qu'il est intéressant d'analyser aussi bien dans le principe de cette taxe que dans la manière dont le gouvernement la met en œuvre, c'est son impact sur la consommation individuelle d'hydrocarbures c'est à dire, pour faire simple, sur le prix du carburant chez son pompiste habituel. L'alerte née du baril de WTI à 145 dollars en juillet 2008, la certitude que, si les gisements sont loin d'être épuisés, leur exploitation sera de plus en plus coûteuse, l'évidence, en somme, que tout doit être fait pour économiser cette ressource encore indispensable et de moins en moins abondante milite pour la seule incitation efficace à la modération, le pétrole cher.

La baisse actuelle des cours n'étant que le reflet d'une activité déprimée, et le WTI ayant, depuis février dernier, vigoureusement rebondi, on pourra toujours prétendre que, pour garantir un carburant cher, le marché se débrouille très bien tout seul. On manquera alors l'un des points intéressants de la taxe, ce caractère incitatif qui naît de son accroissement progressif, régulier, et indépendant des fluctuations du marché. Assise sur la tonne de gaz carbonique émise, une grandeur physique stable, la taxe échappera ainsi aux éternelles disputes qui affectent les prélèvements au pourcentage. En somme, on avait là un outil doté d'une certaine efficacité, pour peu que cet accroissement soit à la fois déterminé grâce à un calendrier précis et établi à long terme, et accompagné d'une croyance partagée en la capacité du pouvoir politique à le faire respecter. Autant dire que, dans un cas comme dans l'autre, c'est raté, et que, en fait de calendrier, ce prix de 100 euros évoqué pour 2030 constitue un engagement d'une crédibilité équivalente à celui de diviser par quatre les émissions de dioxyde de carbone, et dont ceux d'entre nous qui seront alors toujours en vie pourront constater, dans un peu plus de quarante ans, s'il a effectivement été tenu.
Au moins a-t-on conservé un autre principe fondamental, celui d'une redistribution, et d'une redistribution indépendante des revenus du ménage, simplement adaptée à la taille de celui-ci, et qui n'avantage pas de manière inconsidérée les foyers ruraux. Grâce à cette compensation, on évite le piège qui aurait réduit le prélèvement à la seule mise en place d'une taxe additionnelle à la TIPP, et quand bien même les conversations de café du commerce et les micros-trottoir au pied de la pompe n'évoqueront rien d'autre, pour définir une norme, et une norme d'un genre bien éloigné de celui qui intéresse les sociologues puisqu'elle ne s'accompagne d'aucune sanction, même symbolique, et conduit simplement à faire un arbitrage. Alors, en effet, cette norme privilégie un certain mode de vie, urbain, et dense, au détriment de ceux qui habitent dans les écarts. Bien sûr, comme autrefois le retraité de l'île de Ré taxé à l'ISF par la faute de ses voisins, ces parisiens en villégiature qui ont fait exploser le coût du foncier insulaire, les histoires édifiantes des perdants malheureux ne manqueront pas de remplir les colonnes ou de nourrir les JT. On peut même parier, tant ces victimes seront d'autant plus pitoyables qu'elles appartiendront à des catégories sociales valeureuses, sur les portraits que l'on nous servira, infirmière libérale exerçant son apostolat dans la campagne reculée, contrainte à faire ses tournées en voiture et ne pouvant même pas répercuter dans ses tarifs le montant de la taxe, petit artisan routier déjà pris à la gorge par la concurrence de ces multinationales étrangères qui, elles, ne payent une taxe dont on aimerait bien savoir si elle sera compensée que pour venir lui voler ses clients sur le territoire national, ou cette malheureuse retraitée déjà passée à l'antenne, occupant seule une vaste demeure familiale qu'elle n'a plus les moyens de chauffer. A l'opposé, on entendra sans doute fort peu parler de ces familles nombreuses de bourgeois du cinquième qui, ignorant jusqu'à la notion même de permis de conduire, bénéficieront pleinement d'une vertu qui leur aura coûté bien peu d'efforts, et leur causera de bien légers scrupules.

Pourtant, tout cela n'est que justice. Faire le choix d'habiter dans une zone de faible densité, donc nécessairement à la fois mal pourvue en transports collectifs, et éloignée des centres urbains où se concentre le travail, découle d'un arbitrage dans lequel, pour une dépense équivalente, l'on préfère son petit chez-soi pavillonnaire à un habitat collectif, en sachant que la merveilleuse égalité républicaine vous fournira, pour aller vite, le droit de profiter au même prix des mêmes services que les citadins, et quand bien même leurs coûts de fonctionnement seraient, à cause de cette faible densité de population qui améliore tellement la qualité de vie mais interdit les économies d'échelle, significativement plus élevés. Aussi, taxer la surconsommation de produits pétroliers qui découle d'un mode de vie choisi vient, pour la première fois, rompre cette fiction égalitaire qui s'exerce le plus souvent au détriment des plus défavorisés, ceux qui, à la fois, subissent les inconvénients de la ville, et compensent, en particulier au travers de la fiscalité, le coût de services dont d'autres qu'eux profitent. La taxe carbone, par sa dimension strictement individuelle, met à contribution, si peu que ce soit, ceux qui bénéficient d'avantages acquis au détriment des autres à proportion de ces avantages. Personne n'en parle, et pourtant c'est bien en cela que la mesure est révolutionnaire.

mardi 24 mars 2009

sacrifice de patrons

On s'attendait à tout, mais sûrement pas à voir Authueil détecter, derrière le trouble qui saisit l'opinion à la moindre évocation des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises, et sous la volonté du gouvernement d'obtenir par voie réglementaire l'abolition de leurs privilèges, le spectre grimaçant de Louis XVI, et de son impuissance à endiguer la vague de mécontentement qui finira par l'emporter. Prêt à réclamer des têtes, voilà donc notre assistant parlementaire qui se place dans le droit fil des révolutionnaires de 1789 ; cette crise, décidément, est diaboliquement inédite. Mais, en fait, de quoi donc le peuple se plaint-il ? Et en quoi peut-il être concerné par l'affaire des options d'achat d'actions auxquelles les responsables de la Générale viennent, pour l'heure, de renoncer ?

Car cette pratique qui consiste à attribuer à un nombre souvent extrêmement réduit de cadres d'une entreprise des options leur permettant d'acheter une quantité souvent considérable d'actions de l'entreprise en question avec une décote parfois énorme par rapport au cours du marché, options qu'ils seront en mesure de lever, ou pas, au bout d'un délai de quelques années, ce qui leur octroie, en somme, un droit de diluer l'actionnaire ordinaire sans courir le moins du monde le risque auquel celui-ci est exposé, ne s'exerce, en première analyse, qu'au détriment des actionnaires en question, et d'eux seuls. On comprendrait que, dans sa grande bonté, eu égard aux pertes considérables qu'ils viennent de subir, le gouvernement se soucie de leur sort : pourtant, il n'en dit rien. Il possède, il est vrai, une autre raison de ne guère aimer ce mode de rémunération puisque, comme l'écrivait aujourd'hui La Tribune, les dirigeants, étant payés en nature et pas en numéraire, c'est à dire en actions et pas en salaires, supportent des taxes bien moins élevées que les prélèvements sociaux auxquels sont soumis des émoluments plus traditionnels. Mais de cela non plus, le gouvernement ne dit mot.
En fait, les griefs relèvent d'une catégorie morale : on reproche aux responsables, à l'inverse de leurs homologues japonais, de ne pas prendre leur part du malheur commun, de ne pas, comme le veut pourtant leur position de chefs, à la fois montrer l'exemple en faisant assaut de sobriété, et préparer des jours meilleurs en acceptant les réformes qui s'imposent. En somme, on est tous sur le même bateau, il coule, et voilà que le capitaine, au lieu de rester sur la passerelle en attendant stoïquement l'heure fatale, gonfle son parachute et accumule les bouées de sauvetage. Mais penser ainsi, c'est négliger un fait capital : voilà bien longtemps que les navires amiraux de la flotte ont pris le large, et ils ne sont pas près de rentrer au port.

Quand les Trente Glorieuses ont pris fin, en 1979, chaque pays européen a été contraint de s'adapter, dans la douleur, au nouvel ordre. Au Pays-Bas, comme l'expliquait Wiemer Salverda, l'effort a porté sur la diminution du coût du travail, avec le développement du temps partiel dans le secteur privé, et une réduction massive des rémunérations des agents de l'État qui, inflation oblige, ont vu leur revenus moyens baisser de 25 % sur une période de cinq ans. En France, on a choisi de préserver les préservés, donc de sacrifier les jeunes, nouveaux entrants sur un marché du travail qui leur était désormais fermé, et les peu qualifiés, avec la disparition du secteur textile et la refondation de l'industrie chimique ou sidérurgique. Là, et dans les privatisations qui, par une démarche toujours d'actualité, ont remis sur le marché des groupes en bien meilleure forme et contraints, du fait de l'étroitesse du marché national et de l'anémie de sa croissance, à aller chercher ailleurs ce qu'ils ne trouveraient plus ici, sont nées ces grandes entreprises qui, chacune dans son secteur, ont pris, en investissant sur place, des positions de premier plan au niveau mondial. Ainsi en est-il de Total qui, selon ses comptes de 2007, occupait en France 39 % de ses effectifs, alors qu'il n'y réalisait que 24 % de son chiffre d'affaires, ou de la Société Générale laquelle, même dans sa seule activité de banque de détail, emploie autant en France qu'à l'étranger.

C'est là qu'Authueil se trompe, en voyant dans ces états-majors d'entreprises l'empreinte toujours vive des postes réservés aux grands corps, aux énarques en particulier : certes, ils sont toujours présents, dans la banque, chez Saint-Gobain, sorte de vitrine des temps jadis, réserve peuplée de conseillers d'État et d'inspecteurs des finances, ou avec des cursus doubles qui marquent déjà une évolution comme celui de Bruno Lafont dont toute la carrière s'est déroulée chez Lafarge. Certes, les techniciens comme Patrick Kron ou Anne Lauvergeon sont toujours à la barre chez Alstom ou Areva, ces sociétés qui relèvent de leur domaine de compétence. Mais en vendant ses parts, l'État a perdu la capacité de placer ses hommes, et c'est bien parce que bleus et rouges ont, plus qu'aucun établissement bancaire, besoin de lui qu'ils doivent aussi accepter François Pérol. Comment, alors, exiger de gens sur lesquels on n'a plus prise, ni directement puisque, comme le montre Jules, même les 8 % de droits de vote de la Caisse des Dépôts chez Valeo ne suffiront pas à contraindre Thierry Morin à se contenter, en fait de cadeau de départ, d'un lecteur DVD et d'une semaine de vacances à l'île Maurice, ni indirectement puisque, désormais, pour l'essentiel, les sphères de la puissance publique et des grandes entreprises ne se recoupent plus, qu'ils donnent, à leurs dépens, l'impression de participer à l'effort national ? Abandonner les patrons à la vindicte publique n'a rien de particulièrement glorieux et pourrait, à terme, se révéler fort dommageable. La flibuste, rebelle à toute contrainte, pourrait, la tempête une fois apaisée, se montrer, plus que jamais, tentée par l'appel du large.

mercredi 11 mars 2009

total comprime

A l'évidence, bien des qualités, et des qualités rares et précieuses, sont nécessaires pour se retrouver à la tête d'une entreprise privée de dimension mondiale. Mais quand il s'agit de Total, celle que tout le monde a d'excellentes raisons de détester, les motards a fortirioi puisque le pétrolier est le seul à exiger des bandits casqués qu'ils payent leur consommation d'essence avant de passer à la pompe, il en faut une de plus : le masochisme. Comment, en effet, expliquer autrement que par une compulsion sans frein à l'humiliation publique le fait que la plus grande entreprise française, la plus importante capitalisation du CAC 40, le plus fort contributeur à l'impôt sur les sociétés, joigne à la provocation d'avoir réalisé en 2008 les plus gros profits de l'histoire du capitalisme français l'indécence d'annoncer la suppression de 555 postes de travail, un chiffre, par ailleurs, quasiment diabolique ? Sa récompense ne s'est pas faite attendre, et la séance fut longue et douloureuse puisque, d'abord égratigné par les journaux payants, le groupe recevra les plus rudes coups de la bouche même du secrétaire d'État à l'emploi. L'observateur sarcastique lui-même s'étonnera d'une telle annonce, qui arrive à un moment assez peu opportun et ne semblait pas relever de l'urgence absolue, ce modeste ajustement qui porte sur 2,6 % des 37 300 emplois du groupe en France s'étalant jusqu'en 2013, une époque, nous dit-on, où la croissance sera depuis longtemps de retour. Il faut, sans doute, beaucoup aimer les coups, ou être tragiquement inefficace dans sa communication pour commettre une telle erreur. A moins, bien sûr que, que la société n'ait annoncé bien autre chose.
Dans son communiqué mis en ligne hier, le groupe raconte effectivement une toute autre histoire. Devant à la fois faire face à une baisse régulière de la consommation d'essence et à l'inadaptation de ses installations de raffinage, Total réduit ses capacités de production d'essence tout en augmentant la part du diesel dans les produits finis ; agissant ainsi, le pétrolier fait donc précisément ce que ses opposants les plus acharnés lui reprochaient de se refuser à faire. De la même façon, sa branche pétrochimique va investir 230 millions d'euros à Gonfreville et à Carling, tout en cessant quelques productions déficitaires, à Carling, et à Gonfreville. Sur une période de quatre ans, le groupe compte ainsi supprimer 555 postes sans, évidemment, aucun licenciement, les évolutions se faisant avec l'habituel panachage de reclassements, de pré-retraites et de non-renouvellement des départs en retraite. En somme, et alors que, nous dit l'INSEE, sur le seul mois de janvier, la production industrielle s'est contractée de 4,1 %, et que le raffinage s'est effondré de 15 %, un banal ajustement schumpeterien dont il semble difficile de contester la pertinence, tant ses effets paraissent globalement positifs. Premiers informés, les représentants des salariés aux comités d'entreprise n'ont repris que l'information relative aux suppressions de postes, ce qui est de bonne guerre, et forme un préalable traditionnel à l'ouverture des négociations. Est-il, en fait, tellement étonnant de voir la presse faire de même ?

Au fond, cette histoire est intéressante non pas tant parce qu'elle permet de mesurer combien, aujourd'hui, la presse grand public se rapproche à grand pas de cette ultime déliquescence du journalisme d'opinion, le café du commerce, combien sa tâche se limite désormais à n'être que le relais du populisme, s'exprimerait-il par la bouche d'un secrétaire d'État, combien elle appauvrit vertigineusement la complexité du social en ne reconnaissant plus que des bons, ou bien des méchants. Elle montre surtout à quel point celle-ci s'estime en droit de donner des leçons de morale, en décrétant, parfois au sens propre et en détail, qui doit faire quoi et comment, en jouant dans les salles de rédaction au petit stratège économique, décidant à la place de ceux qui seuls ont la capacité de le faire quelle décision doit être prise, en accréditant l'idée folle selon laquelle le meilleur moyen de conserver l'emploi, c'est d'interdire totalement la plus infime des évolutions, et en définissant par la-même le rôle social d'une entreprise privée, qui serait donc de payer ses salariés à ne pas produire des biens qu'elle ne pourra pas vendre. Et comme toujours, elle évite soigneusement de dire un mot des principales victimes de ces ajustements, les nouveaux entrants sur le marché du travail, accablés d'une double peine, celle de connaître des carrières bien plus difficles que leurs devanciers tout en ayant à supporter le poids de leur retraite à taux plein. Mais après tout, il paraît que les jeunes ne lisent plus les journaux : finalement, c'est bien fait pour eux.
Total, pour sa part, doit regretter amèrement de ne pas avoir suivi l'exemple de Shell qui, courant 2008, au meilleur moment, a vendu son activité de raffinage française au spécialiste suisse Petroplus et au néerlandais Basell, dont la filiale américaine se trouve aujourd'hui en faillite. Mais ce n'est peut être que partie remise : avec un baril de WTI qui se négocie encore autour des 45 dollars, et alors que, compte tenu de la lourdeur des investissements nécessaires pour aller chercher la matière première de plus en plus froid, de plus en plus lourd et de plus en plus profond, les seuils de rentabilité des pétroliers se situent plutôt désormais vers les 50 dollars, voire plus, les 14 milliards de bénéfice net dégagés par Total en 2008 pourraient, à l'image du dernier trimestre 2008 chez BP, se transformer pour 2009 en 5 milliards de pertes : comme ça, tout le monde sera content.

vendredi 27 février 2009

les bleus et les rouges

Si le bestiaire de la finance regorge de rapaces, il abrite malgré tout une petite colonie d'écureuils, animaux industrieux et modestes, honnêtes et sympathiques travailleurs accumulant les provisions en prévision des mauvais jours, et d'un hiver difficile. L'hiver se termine et il fut, de fait, fort rigoureux ; les mauvais jours sont là mais les provisions épuisantes, et épuisées. Car voilà bien une caractéristique originale dans la composante financière de cette crise : en Europe, les principales victimes, c'est à dire les principaux coupables, sont précisément ces établissements mutualistes qui encore moins que d'autres ont vocation à faire de leur métier un risque. Hélas, comme dans toute bonne histoire édifiante, après avoir pendant des décennies, voire des siècles, résisté à la tentation, les vieilles dames économes se plongèrent dans le vice avec d'autant plus d'ardeur qu'elles chercheront à rattraper ces années de profits perdus, et, les bonnes affaires n'attendant pas les retardataires, le feront, au sens propre, à n'importe quel prix. Comme dans tout conte moral, le secours viendra bien tard, par la grâce du chevalier blanc aux poches insondables. Mais ici, le courageux sauveteur semble rencontrer, dans l'épreuve, quelques obstacles, dont les plus redoutables ne sont pas nécessairement ceux qui font les gros titres des journaux payants.

Car, aussi stupéfiant que cela puisse paraître, avec ce Natixis dont la valeur, désormais proche d'un euro, s'apprête à rejoindre l'enfer des penny stocks, ces actions dont le cours est si faible et la volatilité si élevée qu'elles sont la proie favorite des spéculateurs les plus audacieux, et les plus brutaux, les rouges de la Caisse d'Épargne qui, pour la première fois dans une histoire entamée en 1818, annoncent une perte qui atteint les deux milliards d'euros, et les bleus des Banques Populaires qui s'en sortent un peu mieux en ne perdant que 468 millions, posent leurs conditions. Pas question, affirmait la dépêche Reuters de lundi dernier, que l'apport en capital prélevé sur le contribuable s'accompagne de la plus ordinaire des contreparties, un droit de vote ; car, bien sûr, la situation actuelle ne résulte en aucune façon de l'échec intégral d'une stratégie menée par des hommes dont on a, après bien des difficultés, enfin réussi à se débarasser : il ne s'agit que d'un incident de parcours, d'une perte exceptionnelle due à une situation de marché inédite et qui est donc, comme telle, appelée à le rester, un aléa qui ne remet pas en cause la solidité du groupe. Le métier de banquier d'affaires qui rentre, en somme. Alors, si l'État joue son rôle de prêteur en dernier recours, comme il l'a déjà fait pour le système financier dans son ensemble, rien ne justifie qu'il se mêle des affaires d'une entreprise désormais privée, et qui a eu tant de mal à s'affranchir de sa tutelle.
Et finalement, c'est cette approche qui l'emportera : en fusionnant leurs organes centraux, les rouges et les bleus recevront de quoi assurer l'éducation du nouveau-né, l'État apportant jusqu'à cinq milliards d'euros sans pour autant entrer, à court terme, au capital, puisque ses actions dites de préférence ne seront pas convertibles en actions ordinaires avant trois ans. On comprend qu'il prenne alors la précaution de veiller aux bon usage de ces fonds publics en exigeant quelques postes au conseil, et il n'est guère étonnant que, à la tête du nouvel ensemble, l'Elysée fasse nommer son homme. Il n'est pas plus surprenant que la grande presse ne regarde que le doigt qui montre l'homme du pouvoir, et qu'il faille attendre l'éditorial d'Henri Gibier dans les Echos pour trouver un peu de pertinence, lui qui rappelle à quel point, exposé à la concurrence sur le livret A, aux défaillances de sa clientèle de PME et aux cadavres qui s'échapperont dès que l'on ouvrira les placards de Natixis, le nouvel ensemble n'irait pas bien loin sans une puissance publique qui lui accorde quelques mois de sursis avant d'en prendre le contrôle.

A défaut de cette reconnaissance que les sauveteurs n'espèrent même pas, on aurait au moins pu, de la part des dirigeants d'un groupe qui a perverti sans la moindre vergogne son idéal mutualiste, espérer l'une de ces remises en cause qui accompagnent désormais, en figures imposées, les présentations de résultats des sociétés financières. On attendra en vain, comme si, chez ces mutualistes que rien ne distingue désormais de leurs concurrents à la structure actionnariale, il fallait sauver d'abord les apparences et préserver, au moins symboliquement, ce statut particulier qui justifie que l'État ne se mêle pas de vos affaires, grâce auquel on peut revendiquer de les conduire en toute indépendance, et attendre à l'abri confortable de la tutelle publique que ce bien vilain moment soit passé pour, ensuite, s'enivrer de nouveau du parfum délétère de cette haute finance dont on a été privé beaucoup trop tôt. La flamme du profit doit être bien aveuglante pour que, même après s'y être brûlé les ailes, on s'essaye encore à la dompter. Et pendant ce temps-là, sur Bloomberg TV, la liaison video qui permettait, chaque jour, de recueillir, une demi-heure après l'ouverture des marchés actions européens, les impressions d'un analyste sur les mouvements du jour a été supprimée, et remplacée par une bonne vieille communication téléphonique. C'est vraiment la crise ; bientôt, on retournera à ces fondamentaux qui firent la fortune des agences d'information financière : le télégraphe, le pigeon voyageur.

vendredi 9 janvier 2009

arnaque et lien social

Comment Bernie, ce si bon voisin, ce parfait philanthrope, l'invité d'honneur au mariage de sa fille, a-t-il bien pu s'y prendre pour duper son beau monde ? Car, quand même, le coup de la pyramide, où l'on sert aux investisseurs des intérêts financés par les apports en capital des nouveaux venus, a déjà beaucoup servi, et ne relève pas de la haute complexité des modèles mathématiques élaborés par des quants, cette autre façon bien plus chic de perdre beaucoup d'argent. Ainsi, il n'aura pas manqué d'observateurs sarcastiques pour faire remarquer que les dernières victimes massives de ce genre de combine avaient été, au sortir de la dictature d'Enver Hodja, les incultes paysans albanais découvrant à leurs dépens les vices ignorés du capitalisme. Ici, les victimes, comme l'écrivait la Tribune à la mi-décembre, c'est le Gotha dans son acception la plus vaste, de la grand fortune française des Bettancourt à des personnalités moins discrètes, Elie Wiesel ou Steven Spielberg, au travers de leurs oeuvres caritatives. Mais dans leur édition de mercredi, Les Echos publient sous la plume de Pierre de Gasquet une pleine page qui vise à démonter la mécanique de l'affaire ; on découvre ainsi que le génie de Bernard Madoff, cet ancien maître-nageur un temps président du NASDAQ, n'était pas, à l'opposé de celui d'un Michael Milken, tant financier que social.

Car le milieu auquel il réservait ses merveilleux placements possède quelques carcatéristiques qui l'ont puissamment aidé à parvenir à ses fins. On se trouve d'abord dans l'univers de la banque privée, celui où nul n'entre s'il n'est, au minimum, millionnaire. Le fait que l'on ait ici affaire à des investisseurs avertis et qui disposent des moyens de s'entourer de tous les conseils nécessaires explique pour partie que les autorités de contrôle, plus attachées à protéger contre lui-même le petit porteur crédule à la recherche du Graal des imbéciles, le placement sans risques et qui rapporte très gros, ne lui aient guère accordé d'attention. De plus, le principe de la banque privée consiste à promettre à ceux qui ont les moyens de s'offrir ses services plus, et en particulier plus de rendement, avec des produits qui leurs sont réservés, donc auxquels le vulgaire n'a pas accès. En d'autres termes l'offre de Bernard Madoff, un rendement exceptionnel réservé à quelques heureux privilégiés qui, dans l'univers banal, aurait semblé trop jolie pour être honnête, ne faisait, dans le milieu où elle s'exerçait, que promettre un petit plus que les offres concurrrentes. Mais l'un des financiers interrogés pour l'article des Echos apporte une explication supplémentaire : les clients de Bernie pensaient profiter des informations privilégiées dont, avec sa position, celui-ci avait connaissance. Agir ainsi, de notre côté de l'Atlantique, c'est commettre un délit d'initié : ainsi, on peut à la fois justifier le fait que Bernard, avec sa stratégie si efficace, si originale, et si secrète qu'il était hors de question que qui que ce soit puisse l'évaluer, et surtout pas les auditeurs des grands établissements financiers, était meilleur que les autres, et comprendre pourquoi il vallait mieux ne pas avoir une connaissance précise de ses agissements.
Le réseau dans sa dimension physique formait un autre élément particulier de l'arnaque Madoff, puisque, marquant l'étonnant retour de cette archaïque relation entre le grand de ce monde et son banquier juif, il comprenait, écrivent Les Echos, une composante communautaire avec ces institutions juives où l'on retrouve, en plus des fondations déjà citées, l'université Yeshiva, et une composante de classe, avec cette noblesse européenne dont certains représentants on fait bénéficier leur riche carnet d'adresses des bienfaits des fonds Madoff. Cette dimension physique se décline aussi dans l'organisation qui permettait de récolter des capitaux, faisant appel à une toute petite quantité de gestionnaires si profondément impliqués dans l'affaire que l'on a, par exemple, longtemps pu croire à la complicité d'un Access International Advisors avant que le suicide de son dirigeant ne démontre à la fois sa position de victime, l'ampleur de ses pertes, et le mode de fonctionnement de ce système Madoff, entièrement établi sur la relation personnelle ce qui à la fois limite son ampleur physique, et lui fait trouver ses victimes dans les seules catégories sociales que l'on n'a pas l'habitude de plaindre, et que l'on plaindra d'autant moins lorsque, comme ici, à la place des habituels pigeons, elles jouent avec enthousiasme le rôle de dindon de la farce.

Ce marché sur lequel il évoluait depuis si longtemps, Bernard Madoff avait contribué à le créer, ce qui lui donnait une parfaite connaissance et des procédures de contrôle, et des hommes en charge de les appliquer. De même qu'il n'existe pas de meilleur expert informatique qu'un ancien pirate, on ne trouvera escroc plus efficace que l'insider, celui qui cumule toutes les références et toutes les proximités possibles, ces proximités qui rendent insoupçonnable alors que, en facilitant l'arnaque, elles devraient inspirer la méfiance. Mais, tout comme Jérôme K., petit provincial à peine diplômé égaré dans le monde hautement complexe et arbitré entre centraliens et polytechniciens des produits dérivés, Bernie, d'abord maître nageur puis, écrivent Les Echos, installateur d'extincteurs, n'appartenait vraiment pas à notre monde : certes, tout l'argent est perdu, mais l'honneur est sauf.

jeudi 30 octobre 2008

6 j K.

Il nous faut, plus que jamais, un coupable et, plus qu'aucun autre, le vendeur à découvert fait parfaitement l'affaire. Sa combine consiste à vendre des actions dont il dispose parce qu'il les a empruntées, mais qu'il ne possède pas, pusqu'il ne les a pas achetées. Il s'engage simplement, à terme défini, à livrer les titres en question, qu'il compte se procurer alors au prix d'un marché dont il espère que, par rapport à son engagement initial, il aura significativement baissé : plus la différence entre les deux sera importante, plus, donc, le malheureux détenteur de ces actions aura vu son capital fondre, plus il gagnera. En somme, non content de spéculer, ce qui, intrinsèquement, est mal, il spécule à la baisse, spécule avec des actions qu'il ne possède pas et, souvent, des sommes qu'il emprunte et, pire encore, profite cyniquement du malheur des autres. On notera quand même, en passant, qu'il ne peut se passer de complices : ses titres lui sont prêtés, selon l'acception capitaliste du mot, c'est à dire loués, par des investisseurs de long terme, tels Calpers, le respectable fonds d'épargne-retraite des fonctionnaires californiens, investisseurs qui trouvent là un moyen de se faire un peu d'argent de poche sans prendre le moindre risque puisque, il faut quand même lui reconnaître cette, osons le terme, vertu, celui-ci repose en totalité sur le vendeur à découvert. Il arrive, heureusement que, de temps à autre, la justice immanente s'intéresse à son cas, et referme brutalement la porte sur ses doigts. C'est ce qui vient d'arriver à la bourse de Francfort, avec Porsche dans le rôle du justicier, et ça fait vraiment très mal.

Voilà déjà quelques mois que Porsche intrigue pour racheter Volkswagen. L'affaire n'est pas simple, la proie étant bien plus grosse que son prédateur, et le land de Basse-Saxe, qui détient 20 % du capital du constructeur automobile régional en plus de quelques menus privilèges qui ont suscité l'émoi de la Commission Européenne, ne faisant pas preuve d'une particulière bonne volonté. Au gré des nouvelles et des rumeurs, l'action Volkswagen connaît donc un parcours fort agité qui, il est vrai, se remarque à peine dans la volatilité ambiante : le 16 octobre, après deux semaines de hausse, elle atteignait presque les 400 euros. Elle entamait alors une chute qui la conduisit, à la clôture du vendredi 24, à coter presque moitié moins, soit 210 euros. Puis, profitant du weekend, Porsche sort du bois, et annonce qu'il possède désormais, directement ou par le biais d'options, 74,1 % des parts de son partenaire et concurrent ; et c'est le drame. Les vendeurs à découvert dont le contrat est échu sont contraints d'acheter des actions Volkswagen pour honorer leurs engagements et, le titre étant devenu rare, ils sont obligés de le faire à n'importe quel prix : ce prix, lundi 27, est de 520 euros et, mardi 28, il dépasse les 1 000 euros, l'action clôturant à 920 euros. En deux jours, elle s'est donc appréciée de 340 %. Autant dire que, dans un marché où l'on dit d'un cours qu'il s'envole lorsqu'il prend plus de 10 %, aucun mot n'existe pour décrire ce qui s'est passé.
Alors, qui a gagné ? Sans doute, pour une fois, le bon père de famille, confiant malgré la tourmente en la fiabilité légendaire de l'automobile allemande, qui avait gardé Volkswagen dans son portefeuille et aura su sauter sur l'occasion. Et sans doute, aussi, Porsche. Qui a perdu ? Pour l'instant, on ne sait pas, les suspects habituels, la Société Générale, Morgan Stanley, ou Goldman Sachs jurant n'être pas concernés. Et combien ? Selon Les Echos, le montant total des pertes pourrait approcher les 30 milliards d'euros ; 30 milliards d'euros, soit six fois plus que Jérôme K., en à peine trois jours, et sur une seule valeur. Pour l'instant, rouges de honte, les perdants se cachent. Peut-être espèrent-ils se refaire avant d'avouer, et prendre ainsi encore plus de risques, ce qui pourrait les entraîner encore plus bas.

Car c'est cela qui, d'un point de vue très médiocrement informé et largement incompétent, surprend le plus dans l'affaire. Les intentions de Porsche à l'égard de Volkswagen sont connues depuis des mois. Une OPA classique se fait toujours à un cours bien supérieur au cours médian du titre visé, avec par exemple une prime de 40 %. Pourquoi, alors, prendre le risque de parier à la baisse sur un titre certes fort volatil mais qui, dans sa situation particulière, a bien plus de chances de monter que de baisser ? Dans quelle situation peuvent bien se trouver les acteurs qui font de tels paris, eux qui donnent un peu l'impression d'être prêts à tout tenter, même les mouvements les plus fous, pour améliorer leurs positions ? Call 911 titrait, dans un éblouissant raccourci sémantique cumulant, en quatre lettres et trois chiffres, trois niveaux de lecture différents, le rédacteur de Crible, la chronique sarcastique des Echos en ce mercredi 29. Mais, plus que de faire appel aux services d'urgence, les spéculateurs impliqués feraient mieux d'aller consulter. L'affaire, en tous cas, nous offre une morale à tiroirs : ceux qui auront débouclé leurs positions baissières le vendredi auront eu le temps d'encaisser des gains confortables ; ceux qui auront été contraints de le faire un seul jour plus tard auront perdu infiniment plus. C'est vraiment trop injuste.

jeudi 16 octobre 2008

45 mm

Il suffit de deux roues, d'une partie-cycle et d'un moteur pour avoir une moto. La simplicité matérielle de l'objet, la grande fragmentation de l'univers social, relativement marginal et largement hermétique aux citoyens ordinaires, où se retrouvent ses utilisateurs expliquent pourquoi le monde de la moto se montre particulièrement accueillant à l'égard des délires mécaniques, tels ceux qu'une foule de petits artisans assemblent autour de ces rustiques et immortels V-Twin Harley-Davidson qui n'ont guère évolué depuis cinquante ans, voire plus. Ce sont eux qui ont inventé cet objet rare mais prisé des bikers, le trike, tricycle accouplant une partie cycle munie d'une fourche de moto, et un train arrière équipé de deux roues. La bête existe aux Etats-Unis dans sa version sauvage, et en Europe dans une déclinaison plus civilisée, puisque propulsée par un moteur d'automobile, mais guère plus discrète. Faisant, au même titre que le side-car, incontestablement partie de l'univers motard, ces véhicules gardent pourtant une particularité règlementaire : pour peu que leur poids à sec reste inférieur à la tonne et que l'écart séparant les deux roues coaxiales atteigne 465 mm, ils peuvent être conduits par un automobiliste simplement titulaire du permis B. Jusqu'à présent, cette situation ne dérangeait personne, le marché français du tricycle se partageant entre la présence anecdotique de trikes pilotés par des motards, et le célèbre tri-porteur Piaggio, dont personne n'a jamais redouté l'influence sur les statistiques d'accidents. Pourtant, voilà que ce même Piaggio propose en ce moment un véhicule qui entre lui aussi dans cette catégorie des tricycles, mais dont la morphologie, comme la genèse, ne doivent pas grand'chose aux utilitaires de la marque.

Présenté voici peu à la presse, le nouveau-né paraît déjà affligé d'une hérédité chargée. Comme l'écrit Matthieu Brétille sur Moto-Net, il est le fruit d'une rencontre de hasard entre la réglementation et le MP3, puisque d'ingénieux concessionnaires allemands ont procédé aux modifications nécessaires à l'homologation en tricycle de cet engin déjà hybride, le MP3 étant le premier véhicule commercialisé avec un train avant doté d'une paire de roues pourvue chacune de son bras de fourche, ce qui lui permet de se comporter comme un scooter normal, largeur comprise, donc de passer entre les files de voitures et de pencher dans les virages, à ceci près qu'il offre une stabilité, et un appui au sol lors des freinages qui sollicitent majoritairement l'avant, bien meilleurs. Essentiellement proposé en 125 cm³ pour les titulaires du permis B, le MP3 se décline aussi en des cylindrées supérieures, jusqu'aux 500 cm³ du Gilera Fuoco. Classées MTT, ces machines, au même titre que n'importe quelle moto, imposent à leur propiétaire la possession du permis A, obstacle considérable pour l'automobiliste fraîchement converti au scooter ; l'authentique motard, lui, ne dédaignera pas le T-Max, mais périra de honte du simple fait d'être vu au guidon d'un engin pareil. Leur marché, en d'autres termes, devait se montrer singulièrement étroit : et voilà que, avec 45 pauvres millimètres de plus, Piaggio l'élargit d'un coup à la dimension du marché automobile. En sa seule déclinaison 125 cm³, le MP3 s'était déjà attiré de solides inimitiés, mais il n'empiétait pas sur le territoire du motard ; avec son train avant large, modification dont, pour en avoir vu un garé en bas de la rue, on peut témoigner qu'elle reste imperceptible, homologué en tricycle et accessible comme tel à tous les titulaires du permis B, il fait sauter ce plafond règlementaire, technique, et, plus encore, symbolique, qui distinguait ce qu'on appela longtemps un vélomoteur d'une moto, et permet à l'intrus, l'automobiliste, d'envahir, sans avoir à produire d'autre effort que de débourser les 7 à 8 000 euros qui lui permettront d'acquérir l'objet, un domaine jusque là hermétiquement clos, et jalousement protégé. Autant dire que, côté motards, ça râle sec. Mais pas forcément à bon escient.

L'argumentaire se voile de rationalité et d'altruisme, ces deux piliers de la mauvaise foi. On s'inquiète de laisser en des mains inexpérimentées, qui n'auront rien connu d'autre que l'abri de la carosserie et la stabilité des quatres roues, une machine bien plus proche de la moto et dotée d'une cylindrée déjà significative puisque, sur le modèle le plus puissant, elle atteint les 400 cm³. On imagine déjà les comportements inconscients de ces néophytes, les freinages ratés, les sorties de routes en virage et, pire encore, les excités de l'entrefile qui vous collent comme un rémora, au risque de vous percuter au premier freinage. Or il se trouve que, selon les très rares échos que l'on peut récolter auprès des compagnies d'assurance, les 125 cm³ conduits par des automobilistes ne présentent pas un risque qui les distingue du reste de la catégorie. Certes au départ peu habitués au deux-roues motorisé, leurs propriétaires compensent cette inexpérience par leur pratique de la route puisque, il convient de le rappeler, ces deux-roues ne leur sont accessibles qu'après deux ans de détention du permis B. Alors, bien sûr, avec le MP3 large, assimilé à une automobile et deux fois plus puissant qu'un 125 cm³, deux sécurités sautent. Mais, tricycle, il reste plus sûr qu'un deux-roues. En outre, on peut parier que, compte tenu de son coût, sa clientèle aura pour l'essentiel des caractéristiques bien définies, et sera formée de propriétaires de 125 cm³ auxquels, faute de performances, certains des trajets qui leurs sont nécessaires, sur autoroute en particulier, sont diffcilement accessibles. L'argument selon laquelle la puissance équivaut au danger, en outre, est typique des prénotions normatives de la Sécurité Routière : bien plus lourd qu'un scooter ordinaire, le MP3 en version 125 cm³, fortement sous-motorisé, fait courir à son propriétaire un risque plus élevé que ses déclinaisons plus puissantes, qui lui fourniront en cas de besoin ces réserves de puissance salvatrices.
Alors, il faudra s'habituer à côtoyer cette nouvelle espèce invasive, qui pourrait bien ne pas rester longtemps isolée. Il manque en effet au MP3 large quelques vertus auxquelles Piaggio réfléchit, une motorisation hybride, une cellule tubulaire qui, sans atteindre les normes du BMW C1, offrirait une sécurité supplémentaire à ses passagers. Cet engin citadin idéal, peu encombrant et extrêmement économe en carburant, Peugeot le projette déjà. Inutile de préciser que son poids à sec de 250 kg condamne la motorisation en 125 cm³ du prototype : si la série voit le jour elle sera, comme le MP3 large, propulsée par un moteur plus puissant, et profitera donc de la faille réglementaire explorée par Piaggio. Cette machine deviendra, alors, le parfait véhicule des temps de crise. Ce qui, après tout, a toujours été la vocation des tricycles à moteur.

vendredi 3 octobre 2008

dominos

Les crises boursières tiennent toujours du jeu de quilles. Celle que l'on traverse actuellement rappelle le crépuscule de feue la nouvelle économie, lorsque les startups mortes-nées qui devaient faire la forturne de leurs créateurs, de leurs salariés, de leurs salariés-créateurs et des investisseurs qui, quelques semaines plus tôt, se bousculaient pour arracher le privilège d'abreuver sans restrictions ni discernement ces jeunes pousses dont le seul projet était de rentabiliser la fourniture de conseils juridiques gratuits dispensés par l'intermédiaire d'un site web, se sont fanées les unes après les autres, pour le plus grand plaisir d'un vakooler.com, le corbillard de la nouvelle économie qui recueillait jour après jour leur dernier soupir, et spéculait sur l'indentité de la prochaine victime. Aujourd'hui, on joue bien plus gros, et l'on s'inquiète du sort d'institutions financières par définition infaillibles mais qui pourraient ne pas peser plus que les feuilles d'un automne précoce. Et après tant de coups du sort où la faux semble frapper au hasard, et moissonner les tiges les plus éparses, on en vient à douter de la stabilité du sol lui-même. Mais ce hasard n'est, peut-être, qu'illusion. Les institutions financières touchées partageraient alors autre chose qu'une vulnérabilité de circonstance.

On a déjà relevé la singularité qui caractérise les banques françaises les plus exposées à la crise. Natixis, dont l'énorme volatilité des cours ces derniers jours témoigne de l'impressionante efficacité de l'interdiction formulée par l'AMF de vendre à découvert les valeurs financières, est en effet une filiale commune de la Caisse d'Epargne et des Banques Populaires. Le Crédit Agricole, autre structure mutualiste, se trouve lui aussi sévèrement frappé par une crise à laquelle seul le dernier grand mutualiste, le Crédit Mutuel, semble échapper. En Grande-Bretagne, où, à l'inverse d'une pratique française qui ne connaît pour ainsi dire plus de petits établissements, le paysage bancaire semble bien plus diversifié, les difficultés se sont muées en défaillances, et la liste des établissements en danger s'allonge : Northern Rock nationalisé en septembre 2007, Alliance & Leicester repris par Santander en juillet 2008, HBOS avalé par Lloyds le 18 septembre dernier, Bradford & Bingley coupée en morceaux le 28 septembre, lorsque, comme par une anticipation d'un plan Paulson B, ses actifs à risques furent repris par l'État britannique alors que son activité de banque de dépôts revenait au même Santander. Or, ils se trouve que toutes ces instititutions n'ont pas comme seul point commun une désignation aussi pittoresque que désuète : elles sont toutes fortement engagées sur le marché du crédit hypothécaire, exposition qui leur vient d'un passé commun de buiding society. Il s'agit, en fait, de caisses de crédit mutuel souvent apparues au XIXème siècle et destinées à l'origine à financer le logement de leurs sociétaires. Dans les années 80, elles furent aurorisées à offrir les services d'une ordinaire banque de dépôt puis, en 1986, à abandonner, sur décision de leur sociétaires, leur statut mutualiste en se transformant en société anonyme : la liste de celles qui, à partir de 1997, se sont introduites en bourse ne compte désormais plus une seule société indépendante.
Dans le domaine francophone, Dexia, produit du mariage du Crédit Communal de Belgique et du Crédit Local de France, deux établissements sous tutelle publique spécialisés dans le financement des collectivités locales, retrouve ces jours-ci l'abri salvateur de l'État. On connaît, en Allemagne, les difficultés récurrentes des Landesbanken, ces établissements publics propres à chaque Land, difficultés qui ne semblent pas s'apaiser. Et, pour l'heure, parmi les institutions ordinairement commerciales qui forment l'essentiel du secteur, on ne recense que deux victimes : Hypo Real Estate, spécialiste bavarois du crédit immobilier et du financement des collectivités, et Fortis, fragile depuis sont acquisition du néerlandais ABN-Amro.
On le voit, la crise ne choisit pas ses proies de façon aléatoire : celles-ci possèdent généralement deux propriétés communes, l'une écononomique, l'autre sociologique. Elles sont d'abord fortement engagées dans le prêt immobilier, et en particulier dans ces prêts hypothécaires où la solvabilité des emprunteurs dépend de l'évolution de leur patrimoine, qui deviennent donc, eux et leurs créditeurs, extrêmement vulnérables en cas de retournement du marché. D'autre part, nombre de ces banques sont de vieilles institutions récemment sorties de leur territoire mutualiste ou de leur statut public, venues goûter les plaisirs du vrai capitalisme. On peut parier que, pour éprouver leur liberté neuve, elles se sont jetées sans retenue ni recul dans les plaisirs complexes de la finance moderne, en totale ignorance des normes de la profession de banquier d'affaires, ces règles non écrites mais efficaces dont la connaissance définit l'initié, celui qui maîtrise le jeu et sait comment y participer au plus faible risque, et que cela leur a coûté cher.

Cette analyse sommaire permet de comprendre à quel point les craintes de défaut d'un grand établissement de crédit généraliste sont ridicules ; pourtant, au lieu d'avancer des arguments rationnels de cet ordre, les responsables politiques préfèrent se contenter de leur babillage infantilisant, en affirmant qu'il n'y a rien à craindre, ce qui est le meilleur moyen de lancer la panique, et que, grâce au fonds de garantie qui couvre les dépôts jusqu'à 70 000 euros, les clients ne risquent rien, ce qui n'est qu'une totale niaiserie. Car en supposant une banque gérant un million de comptes d'un encours moyen de 25 000 euros, il faudrait, pour sauvegarder les déposants, dépenser à peu près la moitié du déficit budgétaire annuel. Le fonds de garantie ne concerne que les petits établissements en péril, tel le Crédit Martiniquais en 1999. Pour un grand réseau, une seule solution : la nationalisation.
A l'image d'un Eric Woerth, tentant de camoufler le fait statistique de la récession sous des arguties qui rappellent le comportement d'un automobiliste en faute cherchant à négocier au bord de la route un aménagement de peine avec la maréchaussée, l'attitude des politiques au pouvoir, en ce moment où l'action s'impose, relève de la plus complète inanité. Sans doute faut-il en rechercher la cause dans le discrédit qui les frappe, dans la violence de ces sentiments qui s'exercent en particulier à l'égard d'un Nicolas Sarkozy, et qui les conduit à être encore plus incolores que d'habitude. Mais cette haine, au fond, que l'on retrouve de l'autre côté de l'Atlantique, vise surtout, au delà de l'avidité des financiers de Wall Street, ceux qui, par erreur ou par nécessité, on cassé ce mécanisme de l'endettement perpétuel, si profitable pour tous. On le sait bien, on ne peut vivre à crédit que pour un certain temps, et ce temps est révolu. La party est finie, et pas seulement pour les banquiers.

lundi 22 septembre 2008

2 big 2 fail

L'actualité a parfois d'étranges raccourcis. Le jour même où le Trésor américain constitue un énorme stock de tranquillisants qui, avant même d'être administrés, font déjà provisoirement tomber l'anxiété des marchés financiers, un plan de sauvetage bien plus modeste, celui qu'un groupe d'investisseurs italiens avait péniblement conçu pour empêcher la faillite d'Alitalia, s'effondre, victime du refus que lui opposent les syndicats autonomes des pilotes et du personnel navigant de la compagnie aérienne italienne. Dans un saisissant raccourci, deux crises distantes de plusieurs années se télescopent.

Les causes du naufrage d'Alitalia ne datent en effet pas d'hier. Comme les autres compagnies nationales dont les origines remontaient aux temps héroïques des premières lignes aériennes, crées au lendemain de la Première Guerre Mondiale, elle profitait d'un énorme capital symbolique. Aucune entreprise n'incarnait mieux qu'elles, et jusque dans des détours inattendus, tel le succès tardif de ce mobilier conçu en 1956 par Arne Jacobsen pour le Royal Hôtel de la SAS à Copenhague, les composantes propres aux Trente Glorieuses, ce grand élan de modernisation pendant lequel elles représentaient à la fois l'audace technique, l'ouverture au monde, le risque utile, cet instant où même le ciel était sans limite, tout en réservant ces valeurs aux catégories sociales supérieures qui seules pouvaient s'offrir leurs services, les gens ordinaires devant se contenter d'assister, de loin, depuis la terrasse d'Orly, à leurs envols. Alitalia, comme les autres, fut donc doublement frappée, d'abord par cette fin des monopoles qui la transforma en une société commerciale comme une autre, désormais soumise à la sinistre contrainte quotidienne du marché ouvert, ensuite par la crise propre au transport aérien, où les conséquences du 11 septembre aggravèrent des difficultés persistantes, dues en particulier à la concurrence agressive des compagnies à bas coûts. Cette tourmente força, pour reprendre l'alternative formulée sans détour par Christian Blanc lorsqu'il était à la tête d'Air France, les monopoles publics déchus à la fois de leur monopole, et de leur statut public, à s'adapter, ou à disparaître. Mais si les positions des employés des compagnies aériennes, et surtout les avantages dont ils disposaient par rapport aux salariés des sociétés concurrentes, étaient menacés, leur activité, elle, ne l'était pas. Ce qui était en jeu, en d'autres termes, n'était pas essentiel : la fin des monopoles, ce mode de rationnement qui limitait le développement du transport aérien, ouvrait un vaste marché que les opérateurs historiques étaient les mieux à même de s'approprier.

C'est ce qu'est parvenue à faire Air France, avec un plein succès puisqu'elle a réussi à éliminer sur le sol national tous ses concurrents privés, et même à absorber le néerlandais KLM, et se trouve donc profiter d'un monopole d'un nouveau genre, et d'autant plus stable qu'il s'appuie désormais sur sa compétitivité, et pas sur la protection d'un abri réglementaire. Il fallut pourtant un combat acharné, dans lequel Christian Blanc perdit son poste, pour enfin trouver le moyen de contraindre les organisations syndicales, et en particulier celles des pilotes et du personnel navigant, à accepter quelques sacrifices momentanés et une transformation qui, quelques années plus tard, leur sera pleinement bénéfique. Pour Air France, en quelque sorte, c'est passé tout juste ; mais par pour Alitalia.
On ne sait pas encore si un coup de théatre que l'on n'oserait qualifier d'ultime permettra de prolonger encore un peu l'agonie de la compagnie, ou si, jeudi prochain, elle perdra son autorisation provisoire de vol, puis sera déclarée en faillite. Mais, avant même de mettre en cause le pouvoir exécutif, ce paternalisme combinard et clientéliste incarné à la perfection par Sylvio Berluscioni, la responsabilité de l'échec reviendra aux organisation syndicales, dont le refus systématique de toute offre de reprise, en particulier celle du groupement d'investisseurs italiens constitué pour l'occasion, montre bien à quel point elles n'avaient, dès le départ, d'autre objectif que de contraindre leur tutelle, quel qu'en soit le prix et contre toute vraisemblance, à re-nationaliser une compagnie qui aurait alors pu leur offrir l'egoïste maintien d'une confortable situation.

C'est par une gestion dure des conflits sociaux, celui des aiguilleurs du ciel sous la présidence de Ronald Reagan, ou la grève des mineurs britanniques à l'époque de Margaret Tatcher, gestion dans laquelle le pouvoir politique, agissant à l'opposé des classiques compromis de fin de conflit où, après s'être longuement empoigné, on trouvait une solution consensuelle, a contraint les grévistes à poursuivre leurs actions jusqu'au bout, et jusqu'à leur défaite, qu'est apparu ce mode d'action que ses adversaires, dont les intérêts étaient ainsi directement menacés, ont appelé néo-libéralisme. Cette conception sportive des relations sociales s'oppose frontalement au processus de délitement à l'oeuvre chez Alitalia, où le refus de la moindre concession transforme, au fil du temps et des années d'attentisme, un problème parfaitement soluble en situation sans issue. Dans cette grande fiction où les salariés de la compagnie aérienne essayent de vivre au dépens de tout le monde, il serait, au fond, assez moral qu'ils perdent. Les jusqu'au-boutistes d'Alitalia sont persuadés d'être trop gros pour qu'on les abandonne à leur sort, et laisse leur employeur faire faillite. Leur poids n'est pourtant pas tant économique que symbolique ; et les symboles n'ont d'autre valeur que l'intérêt qu'on leur porte.

vendredi 5 septembre 2008

braderie de rentrée

On jurerait, si l'histoire ne se déroulait pas dans le milieu si distingué de la finance internationale, assister au boniment de marchands forains bradant leurs derniers articles avant de remballer les invendus dans le camion. Toute la semaine, la presse financière s'est interrogée sur la décote que subiraient les titres Natixis lors du lancement de l'augmentation de capital à laquelle la banque d'affaires, et ses infortunés actionnaires, doivent aujourd'hui, à cause de sa situation désastreuse, faire face. Natixis, nous apprennent aujourd'hui Les Echos, a en effet vu ses dépréciations d'actifs liées au marché américain du crédit passer de 35 millions d'euros au premier semestre 2007 à 1,95 milliard d'euros sur la même période de l'année 2008. Et les spéculations de début de semaine, portant sur un rabais de l'ordre de 40 %, seront rapidement enfoncées : sur la base du cours de l'action au 3 septembre, soit 5,84 euros, la décote s'établit finalement à 61,5 %, puisque, pour le commun des mortels, le prix du ticket d'entrée au capital du plus mal en point des établissements financiers français se monte à 2,25 euros.
Les actionnaires, et en particulier le public qui possède un quart du capital d'une société introduite en bourse en novembre 2006, jouiront d'un petit privilège, l'action nouvelle, dans un ultime geste commercial, leur étant proposée au tarif ridicule de 2,03 euros. Mais ce n'est pas ainsi que l'on masque les très mauvaises affaires, l'importance de la décote induisant logiquement une forte baisse du titre Natixis, lequel ne vaut plus, pour l'heure, que 3,61 euros. Introduite en bourse au cours de 19,6 euros, l'action aura donc perdu en à peine plus de dix-huit mois plus de 80 % de sa valeur.

La tourmente financière née de la crise des crédits hypothécaires américains, que le Conseil d'Analyse Économique étudie dans un long rapport, et dans une note de synthèse aussi courte que remarquable par la clarté tant de son propos que de la reconstitution de l'enchaînement des événements, a, en quantité comme en diversité, fait une véritable hécatombe de victimes collatérales. Si la Suisse et la Grande-Bretagne sont les premières touchées, la finance française voit quelques-uns de ses établissements les plus solides sévèrement plombés. Et les plus atteints ne sont pas ceux que l'on croit : si l'affaire Jérôme K. a dévoilé les mauvaises affaires de la Société Générale, la banque, selon Les Echos, n'occupe, avec 9,4 milliards de dollars de recapitalisation, que la troisième place au palmarès des établissements en détresse ; devant elle, on trouve respectivement Natixis, et le Crédit Agricole. Or, il n'échappera à personne que ces sociétés que le malheur rapproche se distinguent profondément par leur nature.

Si la Société Générale reste une classique entreprise cotée, avec 75 % de son capital en bourse, le Crédit Agricole présente une structure autrement plus complexe : certes, la société anonyme Crédit Agricole est elle aussi cotée, mais son capital est en majorité détenu par les caisses régionales, structures mutualistes et qui entendent le rester. Quant à Natixis, il s'agit d'une filiale conjointe, et détenue à parts égales et à hauteur de 35 % chacune, par la Banque Populaire, coopérative depuis 1917, et par la Caisse d'Epargne, qui l'est devenue en 1999. Le capital de la Banque Populaire est réparti entre ses sociétaires, tout comme celui de la Caisse Nationale des Caisses d'Epargne ; et Natixis représente, pour les deux groupes, leur seule entité financière cotée. En d'autres termes, ce sont précisément les structures coopératives qui ont le plus risqué, et le plus perdu, sur, et à cause de, ce marché des crédits hypothécaires américains.
Pour une fois, la ménagère de Carpentras représente réellement le fonds de commerce de ces réseaux bancaires, auxquels leur implantation très large et très solide dans la banque de détail permet de céder sans trop de remords à la tentation du large, et de cette banque d'affaires si prestigieuse, si élégante, si éloignée des humbles origines de la paysannerie comme de la petite entreprise, si rentable, et tellement risquée. Le bon sens s'étant visiblement noyé lors de la traversée de l'Atlantique, les actifs toxiques récupérés là-bas suffiront à asphyxier les entités capitalistes nées des stuctures coopératives, et à déprimer les actionnaires qui n'en sont pas sortis à temps, en particulier ceux qui, derrière le placement de père de famille promis par leur banque de proximité, trouveront ces actifs hautement volatils de l'ingénierie financière, et ne resteront sans doute pas sans réaction face à l'effondrement du titre. Ainsi donc, les banques les plus engagées dans la crise du capitalisme sont précisément celles qui, en théorie, récusent les modalités de cette organisation de l'économie : faut-il que l'appât du gain soit irrésistible, pour que les plus vertueux y cèdent, et découvrent à leurs dépens que le savoir-faire qui fait la réputation des banques d'affaires ne s'acquiert pas avec les restes du Crédit Lyonnais. Au moins, la Caisse des Dépôts n'ayant jamais voulu de Natixis, l'État sort-il indemme de l'affaire : l'esprit en paix, la CDC a ainsi pu refuser tout secours à sa fille indigne.

mercredi 20 août 2008

20 août

Dans la chambre, c'était le silence. Un moteur d'avion bourdonnait au loin. L'aéroport se trouvait à environ cinq kilomètres de mon appartement. Les pilotes commençaient leur descente vers les pistes juste au dessus de l'immeuble et ça faisait toujours un bruit infernal. Je m'y étais fait. Ça ne me réveillait plus.
Couché dans mon lit, j'écoutais les bruits familiers de la circulation sur la grande avenue de Brevnov. Ces bruits ne faiblissaient pas. A cette heure tardive, il y avait une circulation inhabituelle. J'ouvris les yeux. Auréolée de brume nocturne, la lanterne jaune brillait d'une lumière tranquille.
Nouvelle explosion du téléphone. Je décrochai.

"Smiricky
- L'expérience a raté.
- Va au diable !" dis-je énergiquement tout en tendant involontairement l'oreille vers un vrombissement qui venait de là-haut. A moitié réveillé, mon cerveau enregistra que cela ne ressemblait pas au bruit d'un Boeing nocturne. L'autre moitié du cerveau s'éveilla en sursaut. Tout à coup, l'auteur de science-fiction n'avait plus besoin de me dire quoi que ce soit. Ça n'avait pas été un rêve. Simplement, la confluence de deux cauchemars, nocturne et diurne, en cauchemar de la réalité. Je répétai dans le combiné :
"Va au diable, Ocenas !" et, malgré moi, je laissai percer une certaine déception dans ma voix.
"J'y suis déjà. Avec toi. Les Frères sont arrivés.
- Ces avions ? C'est eux ?
- Les avions aussi. Et une colonne blindée arrive de Melnik. Ils devraient bientôt être chez vous, à Vokovice. Regarde par la fenêtre.
- Mais non. S'ils y étaient, je les entendrais. Les tanks, ça fait un bruit comme un chargement de ferraille."

Et déjà je les entendais sous ma fenêtre. Je me souvenais bien de ce vacarme. Pendant mes premiers jours de service militaire, ça m'avait terrifié. Puis, je m'y étais fait. En dix-huit ans, j'avais perdu l'habitude et la peur me prit à la gorge.
"Les voilà, dis-je dans le téléphone.
- Les tanks ?
- Ouais
- J'ai appelé chez Hejla. ça ne répond pas. Mon vieux, j'ai comme l'impression que les gars du KGB se sont déjà mis au boulot."
Je tremblais de tous mes membres.
"Dis pas de conneries !
- J'espère que c'est une connerie, dit l'auteur de science-fiction. Alors, salut et à bientôt en Sibérie!"

Josef Škvorecký, Mirákl, traduit du tchèque par Claudia Ancelot, NRF/Gallimard 1978

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