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condors

, 19:38

"Les écritures comptables sont parfois des manifestes politiques" écrit pertinemment Véronique Le Billon dans Les Échos de ce vendredi. Elles offrent en tout cas à Gérard Mestrallet, PDG de GDF-Suez qui, depuis des mois, hurle dans le désert avec ses complices électriciens européens, l'occasion de régler publiquement ses comptes en mettant son bilan à jour. Celui-ci sort de l'opération allégé de près de 15 milliards d'euros, dont 9 de dépréciations d'actifs essentiellement constitués de centrales thermiques et de stockage de gaz, et 5,8 d'amortissement de sur-valeurs. En procédant ainsi, l'entreprise évalue, et réévalue, les conséquences d'une variable qu'elle ne maîtrise pas mais qui, dans les marchés ordinaires, ne joue pas un rôle aussi déterminant que dans le secteur de l'électricité, la politique publique, celle, en l'espèce, qui prépare l'avenir radieux de la transition énergétique.
On a déjà souvent parlé de cette étrange physique bureaucratique qui considère qu'un peu de volonté et beaucoup de subventions suffisent pour bâtir un système efficace de production d'électricité à partir de sources aléatoires. On s'est plusieurs fois étonné de cette persévérance à mettre en œuvre une politique qui, pour la France en particulier, en l'espèce l'un des pays les plus vertueux au monde, aboutira à une électricité plus chère, fournie de façon moins fiable et dégageant plus de dioxyde de carbone, soit exactement l'inverse des objectifs affichés. L'intervention du président de Suez ajoute une pièce intéressante au dossier, puisqu'elle montre l'ampleur des effets délétères entraînés par ces kilowatts aléatoires et subventionnés et alors même que leur part dans le total de la consommation reste très minoritaire, voire marginal.

Or, le comique de la situation réside en ceci que l'intervention publique n'a pas, pour l'heure, réussi à détruire la stabilité physique de l'approvisionnement électrique, et que l'on peut encore mettre en route sa machine à laver avec l'espoir raisonnable de ne pas tout faire sauter. Mais elle a détruit sa stabilité économique, laquelle se trouve désormais suspendue à ces sources de production aléatoires mais prioritaires ce qui, dans un univers d'entreprises privées, revient à peu près au même : et ci celles-ci sont toujours en mesure de contrôler les variations imprévisibles de l'afflux, ou de l'absence, d'électrons éoliens ou solaires, les variations des prix du kWh qui les accompagnent sont hors de contrôle.

Alors, comment s'adapter ? On connaît déjà un certain nombre de tactiques comme celle qui consiste, outre-Rhin, à compenser les surcoûts de l'aléatoire en produisant à côté le moins cher possible, en l'espèce avec le charbon américain bradé, ou le lignite extrait dans des zones densément peuplées et brûlé sur place dans des centrales proches des mines à ciel ouvert. Et tant pis si, pour ce faire, on doit étendre ces Garzweiler où, pour le bien commun en général et celui de la transition énergétique en particulier, 8 000 villageois allemands sont menacés d'expulsion. Bien moins pittoresques, et biens moins pitoyables, que les indigènes luttant contre Belo Monte et qui bénéficient, eux, de toute la tendre attention des beautiful people hollywoodiens, ces villageois souffrent en effet d'un désavantage compétitif aussi paradoxal qu'irrémédiable puisque, pour les trouver perdus dans la jungle des campagnes de Rhénanie, il suffit, depuis Maastricht, le cœur de l'Europe, de parcourir 50 km. Et puis, Karlsruhe ayant donné son accord, tout se fait dans le plus strict respect du droit.
Gérard Mestrallet illustre, lui, une technique différente, et autrement plus franche que celle des électriciens allemands. Président d'une entreprise capitaliste active sur une secteur bien défini et soumis à une règlementation qui montre à quel point il fait un exécrable lobbyiste, puisqu'il n' a aucun influence sur celle-ci en dépit de ses effets dévastateurs pour son activité, il se contente de régler ses comptes. À court terme, la perte de 9,7 milliards d'euros qu'il enregistre sur l'exercice 2013 vaut comme une moins-value fiscale qui affecte directement l’État et fonctionne, au fond, comme ces pratiques d'autoréduction en usage dans des milieux pourtant fort éloignés de la grande industrie. À long terme, et sur une échelle plus large, la stratégie d'un patron dont les trois quarts du chiffre d'affaires sont réalisés en Europe s'énonce clairement, même si elle ne semble pas facile à appliquer : on continue à investir ailleurs et, ici, on ferme.

Après les pigeons, après les poussins, voici donc que les condors, les plus grandes envergures du bestiaire ornithologique, à leur tour, prennent publiquement position. Ils ont la vertu de leur méprisable perversion, celle de compter, et de compter seulement mais aussi, à la différence de leurs petits cousins bien plus fragiles, celle de pouvoir redéployer leurs ailes sous des cieux plus propices et, donc, de s'abstenir, ou d'aller investir dans des pays prometteurs, quand ces comptes ne sont pas bons et n'ont aucune chance de s'améliorer. Mais tous ont en commun de démontrer chaque jour un peu plus de quelle manière toutes les URSS finissent nécessairement par échouer.

patience

, 19:48

Quand on construit des centrales électronucléaires, il faut avoir une longue patience, prévoir un abri contre les tempêtes, et savoir attendre que le vent tourne. Ainsi vont les choses chez Areva où, après les quatre Atmea turcs, après les deux EPR d'Hinkley Point, le troisième contrat de l'année montre que les temps changent, même si ce nouveau succès se révèle un brin paradoxal. Il s'agit en effet d'apporter sa contribution à la mise en service d'Angra 3, réacteur brésilien dont la construction a repris en 2010 après un fort long sommeil, puisque les travaux entamés en 1984 furent interrompus deux ans plus tard. D'origine Siemens, les éléments du réacteur déjà livrés attendaient patiemment sur place de servir à quelque chose ; l'allemand ayant, comme on le sait, renoncé à l'atome, il revient à son partenaire, Areva, de terminer le travail et de rajouter ce qui manque, en particulier le système de contrôle d'un réacteur qui revient de bien loin.

Car si l'arrêt de sa construction, due en premier lieu à des soucis de financement, dura si longtemps, c'est parce qu'Angra 3 a été victime des conséquences de l'incident de Goiânia. On a déjà brièvement raconté l'histoire, telle que la rapporte l'IAEA : le 13 septembre 1987 à Goiânia, la capitale du Goiás, état du centre du Brésil, deux ferrailleurs, à la recherche de métaux dans une clinique abandonnée, démontent un appareil de radiothérapie, récupèrent sa source, l'ouvrent. Intrigué par la luminescence bleutée que dégagent les paillettes de césium 137, l'un d'entre eux la ramène chez lui. Enfants, famille, amis s'amusent de cette poudre, qui offre des perspectives aussi inédites que spectaculaires en matière d'ornements corporels. Quelques jours plus tard, la maladie des rayons commence à frapper, et les autorités prennent l'affaire en charge : quatre morts, une vingtaine d'hospitalisations, des amputations, quarante maisons contaminées.
Mais le rapport de l'IAEA ne dit rien des conséquences sociales et politiques de ce qui reste à ce jour le plus grave accident impliquant la radiothérapie, accident classé au niveau 5 de l’échelle INES : il faut pour cela se référer à l'article que Roger et Jeanne Kasperson ont publié en 1996 dans les Annales de l'Académie américaine de sciences politiques. Brièvement relaté dans la presse locale, l'incident aurait pu en rester là. Mais il poursuivit son chemin jusqu'à São Paulo, où l'on prit conscience de son potentiel considérable : le 1er octobre, une chaîne de télévision y consacre une émission à sensation. Immédiatement, disent les auteurs, Goiânia est envahie par une armée de journalistes et de cameramen, alors que les hebdomadaires américains répandent la nouvelle : Time parle de "paillettes mortelles" tandis que Newsweek, bien plus couleur locale, titre sur un "carnaval de poison étincelant". En deux semaines, le prix des produits agricoles du Goiás, un état à la superficie un peu supérieure à celle de l'Italie, est divisé par deux, les hôtels sont désertés, des pilotes refusent de faire décoller leur avion lorsque des habitants de l'état figurent parmi les passagers, des pierres sont lancées sur des voitures immatriculées dans le Goiás. Les conséquences politiques, aux effets de plus long terme, viendront plus tard, avec la mise en accusation du nucléaire, le démantèlement proposé de la commission nationale de l'énergie nucléaire et la construction d'une opinion publique hostile à l'utilisation de l'atome, facteurs qui contribuent à expliquer pourquoi Angra 3 a été enterré, et pour longtemps. Et tout ça dans le cadre d'un usage thérapeutique de l'atome, tout ça à cause d'une unique capsule de césium à peu près grosse comme le poing.

Pour un public ordinaire, l'atome et ses dangers restent totalement à l'écart de toute appréciation rationnelle, et les valeureux mais pauvres efforts de vulgarisation des autorités politiques et scientifiques n'y changeront rien. La peur qu'inspire le nucléaire, cette technique humaine capable de dévaster la terre presque aussi bien qu'un impact de météorite ou un sursaut gamma, rejoint de très profondes angoisses eschatologiques et occupe ainsi la fonction d'un invariant anthropologique, tout en disposant d'une pertinence qui fait aujourd'hui défaut aux diverses incarnations des châtiments divins, famines ou épidémies. L'atome devient ainsi le vecteur idéal des marchands de peur, animateurs de ce monde distordu où la moindre dépêche de la province de Fukushima gagne une diffusion mondiale, selon un processus sans doute comparable à ce qui s'est autrefois passé à Goiânia. Mais, en devenant ainsi un combustible du flux des nouvelles quotidiennes, il perd sa singularité : il entre alors dans le grand fourre-tout de cette sorte de savoir universel où s'alimente le sens commun, pour lequel la répétition tient lieu de preuve.
Ce n'est pas spécialement neuf après tout, et la métaphore du nuage de Tchernobyl, passée dans le langage courant, témoigne aussi de cette connaissance qui se croit savante alors qu'elle n'est que futile. Or, ce savoir a comme propriété essentielle que, du fait de sa banalité même, plus personne n'y prête attention : devenu l'aliment des conversations de bistrot, y compris celles qui se tiennent sur les plateaux de télévision, il y perd sa capacité d'effroi, comme le montrent les échecs répétés des tentatives de mobilisation populaire contre l’électronucléaire. Et puisque ce sujet qui hante les entrepreneurs de morale n'intéresse pas les foules, ou, du moins, les intéresse autrement moins que le montant de leur facture d'électricité, il suffit de laisser le temps faire son œuvre, et apaiser les craintes. À en juger par le carnet de commandes d'Areva, et sans doute plus encore par celui de ses concurrents, la période de pénitence a désormais pris fin. Encore faudrait-il veiller à ne pas la réactiver, et se décider enfin à investir pour renouveler un parc national vieillissant, et dont on prend sans doute de plus en plus de risques à prolonger l'existence bien au-delà des plans initiaux.

marketing

, 19:44

Existe-t-il situation plus tragique que d'arriver sur son lieu de villégiature pour découvrir que l'âge et les vibrations ont eu raison de son vieux portable, et qui plus est un quinze août, lorsque les camions chargés de livrer un remplaçant commandé dans l'urgence sont condamnés à un repos forcé ? Face à une telle extrémité, il convient d'abord de garder son calme, et de résister à l'attrait empoisonné de la grande surface du coin, pour continuer à faire confiance à ses fournisseurs habituels, quand bien même leur marchandise arriverait un peu plus tard. En consultant les catalogues avec comme seul critère impératif un PC avec écran de 13", un coup d’œil rapide donne l'impression d'un vaste choix. Mais l'offre semble brutalement segmentée, et très déséquilibrée. L'éventail des prix, qui s'étend de 500 à plus de 1500 euros, au premier abord, n'étonne guère, mais leur répartition surprend : ici, sur dix-huit ordinateurs, treize coûtent mille euros et plus, là, dans ce qui est disponible, on en a deux autour de 500 euros, quatre entre 700 et 800, et vingt-cinq à partir de mille euros.
On a donc pris le moins cher, qui fera l'affaire le temps qu'il durera ; il arrive promptement, et avec Windows 8. Soit. On lance la machine, on accède à une procédure d'accueil d’apparence classique, où l'on doit donner quelques informations habituelles. Certes, le bidule tient absolument à vous doter d'un compte Microsoft, quitte pour cela à parasiter une adresse électronique existante, mais on passe outre. Comme on a déjà préparé son Linux sur une clé USB et que l'on sait comment faire, on profite du premier redémarrage pour désactiver secure boot ; un geste innocent, des conséquences incalculables. Car, sans la moindre mise en garde, on entre alors dans ce cercle de l'enfer propre à Microsoft, et qui s'intitule réparation automatique. Les pécheurs endurcis savent qu'arrivés là, il leur faut abandonner toute espérance ; seuls les novices tenteront leur chance, en vain. Après quelques opérations qui paraîtront mystérieuses même à un kabbaliste, une alternative est proposée : renoncer, et arrêter sa machine soit, en d'autre termes, la convertir en objet décoratif à poser sur une commode, ou passer une porte que franchiront les masochistes, les suicidaires et les héros, pour affronter directement la bête, et finir vaincu après une sombre lutte. Tout cela, en fait, relève de la magie noire : on en voudra pour preuve les bribes de documentation qui accompagnent le système, et évoquent des "charms" ou énoncent des formules secrètes, telles "the edge is key for touch", la frontière est la clé du toucher, ou bien cette notice écrite dans toutes les langues connues de la mondialisation et qui résume cette procédure de restauration dont on a vu qu'elle ne servait qu'à entretenir l'illusion. Puisqu'on n'a pas de temps à perdre avec ces sottises, on choisit la solution d'Alexandre : on efface tout, on installe un brave Linux - Mint, pour changer - et, en une heure à peine, on sort des ténèbres pour fêter son retour parmi les vivants. Reste à trouver un moyen de se faire rembourser un système que l'on ne peut de toute façon pas réinstaller, puisqu'il est livré sur un dvd, tandis que la machine n'a pas de lecteur.

Il fut un temps où le client était roi, et où les gros bataillons des équipes marketing, avides d'études, de panels, de tests, s'acharnaient par tous les moyens à le satisfaire, tandis que revenait aux publicitaires la lourde tâche de le convaincre de son besoin impérieux d'un moteur à cinq soupapes par cylindre et d'une fourche équipée d'un dispositif anti-plongée. Ainsi fonctionnait la traditionnelle économie des biens manufacturés, animée par cette concurrence grâce à laquelle on arrivait assez facilement à trouver ce dont on avait précisément besoin. Le numérique a démoli tout cela, en premier lieu parce qu'il a entraîné un bouleversement permanent, et un mode particulier de redistribution périodique des cartes qui avantage systématiquement ceux qui ont eu la chance de tirer des atouts tout en ayant su comment les conserver. La segmentation de cet univers né, pour le grand public, dans les années 1980 mais bâti sur des fondations bien plus anciennes s'est progressivement développée, et son fractionnement s'aggrave avec l'écart croissant entre un très petit nombre d'acteurs, Intel, Microsoft, Apple, demain peut-être Samsung qui, parce qu'ils disposent d'un monopole du composant, du système, ou de la frime, captent l'essentiel de la rentabilité du secteur, et tous les autres. Le PC, cette machine de besogneux près de ses sous dédaigneux de l'esthétique, a perdu la partie, et les vieux HP, IBM et Dell avec lui. Si on ne trouve plus de portables 13" à moins de 1000 euros, c'est parce qu'aucun fabricant ne se risque à faire autre chose que de copier servilement les visions du leader charismatique, Apple et ses MacBooks dont les prix s'étagent entre 1000 et 2500 euros. Et ces concurrents sans idées se risqueront d'autant moins qu'Intel, avec ses ultrabooks, s'aligne lui aussi sur la stratégie du gourou : que le client se débrouille avec ces produits tous identiques, avec leur profil tellement mince qu'il n'est plus question d'y glisser un lecteur optique, et leur armada de diodes toutes, obligatoirement, blanches. Qu'il se débrouille aussi avec cet écran tactile et ce système d'exploitation qui obéit au doigt, puisque tout le monde sait que s'il a acheté un clavier avec, c'est uniquement pour permettre à la machine de reposer en position stable.
En même temps que l'uniformisation de l'offre, mais sans qu'il soit utile de postuler l'existence d'un lien, s'est développée une uniformisation, et une centralisation, des contraintes : la croissance des réseaux a permis de déporter les droits d'abord, les contenus ensuite, des ordinateurs où ceux-ci étaient à la discrétion de leurs créateurs vers des serveurs où ils se trouvent désormais à la disposition de ceux qui ont pris grand soin de ne vous vendre qu'un droit d'usage, provisoire et amendable, de la machine que vous avez achetée. Et avec le secure boot, qui offre au renard une tanière en plein cœur du poulailler, la frontière entre matériel et système disparaît puisque celui-ci permet à Microsoft de prendre le contrôle d'un ordinateur dès le début de son démarrage, et que Windows, en invité indélicat, s'impose désormais dans la phase de boot. Bien sûr, pour l'heure, on peut le désactiver, et installer un système libre. Mais en agissant ainsi, on rejoint le monde des déviants qui optent pour la liberté et refusent la sécurité passive à laquelle se doit d'adhérer sans discussion ni discernement tout bon citoyen. Combien de temps faudra-t-il encore pour qu'un tel comportement devienne, au même titre que le fameux défaut de sécurisation de son accès Internet, pénalement répréhensible ?

révolution

, 19:34

Ces jours-ci, sur nos places, le long de nos avenues, et jusque devant les portes des logements de nos représentants élus, on aurait donc assisté à la naissance d'un mouvement social nouveau, d'une ampleur historique. C'est en tout cas ce qu'affirme un de ses animateurs lequel, formé à Sciences Po et à l'ESSEC, quinquagénaire catholique vendéen et père de six enfants, ne possède pourtant aucune des caractéristiques sociométriques généralement associées aux contestataires de l'ordre social, du moins dans leur forme traditionnelle. Certes, quelques spécialistes ont cru assister, avec la fin des années 1960, à l'émergence de revendications inédites, féministes, écologistes, homosexuelles, qu'ils ont un peu vite qualifiées de nouveaux mouvements sociaux parce que leurs exigences relevaient d'un registre étranger aux classiques revendications utilitaristes des mouvements ouvriers. Pourtant, en plus du fait que les positions des manifestants d'aujourd'hui s'opposent frontalement à celles des activistes des années 1960, rechercher ce que cette contestation peut bien montrer de neuf conduit assez vite à s'engager dans une impasse.

L'efficacité de l'organisation comme l'efficience de la mobilisation n'ont en effet rien pour surprendre. Car elles reposent sur les réseaux d'une église catholique que l'on peut voir comme la plus ancienne et la plus tentaculaire des mondialisations encore actives, issue de ce prosélytisme pluriséculaire qui ne pouvait trouver le repos avant d'avoir arpenté le globe et visité la plus humble demeure. Cette espèce de monde parallèle et secret des paroisses, qui fourni aux seuls initiés ce dont ils ont besoin en matière d'éducation, de distractions, de convictions, et d'engagements, et dont on ne peut trouver meilleure illustration que chez Étienne Chatiliez et dans la prestation immortelle de Patrick Bouchitey, dispose de toutes les ressources utiles aux mobilisations, en matière d'organisation comme de financements. Quand on compte sans doute, avec les clubs de football, parmi les plus grands affréteurs de cars et de trains, envoyer ses troupes manifester à Paris plutôt qu'en pèlerinage à Lourdes ne requiert qu'un changement de destination. Et les ressources financières dont disposent ces catégories sociales généralement aisées permettent autrement plus facilement de faire confectionner banderoles et drapeaux que lorsque, faute d'argent, il faut se débrouiller soi-même, en profitant d'un stade riverain pour étaler de la peinture sur un bout de tissu posé au sol tout en espérant que la pluie ne vienne pas tout gâcher.
Quant au répertoire d'action employé, il se singularise par son côté totalement hétéroclite aussi bien que par sa parfaite absence d'originalité, puisqu'il est intégralement copié. On retrouve ainsi ces HomMen, qui recyclent le torse nu et couvert de slogans des Femmen tout en apparaissant masqués, afin d'éviter les ennuis de retour au bureau le lundi matin, ou bien ce printemps français qui, compte tenu de ses orientations politiques, va puiser son inspiration là où on ne l'attendait vraiment pas. Jean-No a montré par ailleurs tout ce que l'iconographie du mouvement actuel doit à l'esthétique de mai 68, en dépit d'une gamme de couleurs plus étendue qu'autorisent à la fois les progrès techniques, et l'aisance financière. Et on n'aurait sans doute pu trouver meilleure manière de résumer ces propriétés qu'en choisissant de baptiser ce mouvement Manif pour tous, puisqu'il copie l'acronyme de l'adversaire tout en portant sa principale revendication, la légitimité du recours à la rue pour une fraction de la population dont on considère qu'elle s'en tient presque toujours éloignée, au point que l'exception actuelle permette de ressusciter, à gauche, le facile et ridicule fantasme des factieux de 1934.

Or, en France, catholicisme et mouvement social entretiennent des relations aussi anciennes que rarement mises au jour, comme le font par exemple François Purseigle et Jean-Philippe Martin dans L'altermondialisme en France, la longue histoire d'une nouvelle cause. Leurs articles donnent en effet une idée de la riche progéniture du catholicisme social, puisque la Confédération Paysanne apparaît comme la fille aînée de la JAC tandis que, ailleurs dans l'ouvrage, se trouve établie la filiation entre un tiers-mondisme en partie chrétien et ATTAC. Les manifestants protestant contre l'égalité des droits face au mariage civil ne le font donc pas au nom du catholicisme en général, mais d'une vision traditionaliste et réactionnaire de celui-ci, étroitement liée à la droite parlementaire. Rien d'étonnant alors à leur si long silence, puisque, la droite étant restée au moins partiellement au pouvoir durant les vingt dernières années, ses partisans avaient d'autant moins besoin de s'exprimer dans la rue qu'ils n'avaient, sur ce sujet, rien à craindre des élus de leur camp. Aujourd'hui, occasion leur est offerte de se venger, et de goûter à leur tour la joie de la confrontation physique, le frisson du danger, l'odeur des lacrymos. Dans un pays où la rue conserve une singulière légitimité politique, les voilà qui recyclent encore autre chose, cette tradition de la contestation de gauche et d'extrême gauche qui permet, contre la majorité, parce que le nombre peut prétendre incarner la force et le droit, d'entraver le libre fonctionnement des institutions démocratiques. Et ils fournissent, de plus, une merveilleuse illustration de la manière dont on peut se considérer comme victime d'une atteinte intolérable alors même que ses droits ne sont touchés en rien.

limiers

, 19:27

Le jour de gloire est donc enfin arrivé. L'intransigeant Mediapart, le vilain petit canard têtu qui, seul contre tous, croyait dur comme fer à la culpabilité du ministre désormais honni avait donc raison. La victoire est si éclatante que son directeur peut se permettre de jouer les modestes, regrettant ce combat mené contre tellement d'ennemis recrutés en masse dans la classe politique comme dans la clique médiatique. Triomphent avec lui ces francs-tireurs du journalisme qui se dit d'investigation, ces redresseurs de torts dont la raison sociale se borne à prétendre faire, mieux qu'elle et sans posséder aucun de ses moyens, le travail de la justice. Mais le dur métier du sociologue le contraint, une fois de plus, à dénouer l'enchantement, tâche en l'espèce d'autant plus facile qu'il peut à cette fin s'appuyer sur un célèbre article de Luc Boltanski.

La dénonciation que celui-ci rédige avec Yann Darré et Marie-Ange Schiltz et publie dans les Actes de la Recherche en 1984 peut en effet se lire comme une analyse des conditions de succès des dénonciations, lorsque leurs auteurs comptent sur la grande presse pour donner à leurs combats privés le retentissement le plus large. Détaillant minutieusement un corpus de lettres reçues entre 1979 et 1981 par le Service des informations générales du Monde, Luc Boltanski montre sur quels critères vont s'appuyer les journalistes pour décider de leur donner une suite. Et s'il ne s'intéresse qu'au premier stade, ce tri préalable qui va permettre de distinguer le normal, éventuellement susceptible de fournir des informations exploitables, du pathologique, rien n'interdit d'imaginer d'autres critères du même genre, et de les appliquer à l'affaire Cahuzac. Dans celle-ci, on trouve donc deux dénonciateurs, un avocat, vieil ennemi politique local battu en 2001 et qui possède ainsi un intérêt évident à agir, et un ancien agent des impôts pourvu de tous les attributs du redresseur de torts dans sa déclinaison obsessionnelle, ceux dont les courriers risquent d'être classés comme pathologiques par les journalistes qui les reçoivent, et une preuve, un vieil enregistrement qui aurait été le fruit d'une erreur de manipulation sur un répondeur téléphonique. En appliquant les critères de sens commun étudiés par Luc Boltanski, en comparant, pour reprendre un de ses termes favoris, l'énorme écart de grandeur qui sépare les accusateurs, leurs intérêts et leurs preuves, du ministre, on comprend qu'il est inutile de convoquer le complot des élites pour expliquer pourquoi une histoire de ce genre n'intéresse pas un grand quotidien national. Elle ne peut, en d'autres termes, connaître d’autre publicité que celle que lui donne un acteur périphérique du champ journalistique, coutumier des dénonciations et dont la réputation ne souffrirait pas d’une erreur, et contraint, pour sa survie même, à prendre des risques que refuseraient des acteurs mieux installés.

Le succès de sa stratégie d’investissement alternative faisant des envieux, le petit canard se trouve brusquement entouré de volées de grands cygnes qui cherchent à imiter son succès, avec des bonheurs divers. Certains, privés de capital social, rentabilisent les vieux investissements symboliques de la presse, en commandant un de ces sondages d'opinion dont les questions contiennent déjà les réponses. D'autres, plus fortunés, profitent de leurs placements dans un fonds commun pour se lancer à leur tour dans la chasse aux actifs vénéneux. Le Monde, en l'espèce, croit avoir trouvé son coupable en la personne d'une société financière suisse, mais fondée par des français, et qui rend d'assez ordinaires services de banque privée et de gestion d'actifs. Si l'on se gardera de commenter les faits rapportés par un quotidien qui, saisi d'une brutale frénésie, publie ces révélations sur trois pages entières dans son édition datée du dimanche, on peut, par contre, procéder à quelques comparaisons pour saisir la pleine ampleur des enjeux. Reyl & Cie, nous dit Le Monde, possède aujourd'hui 6 milliards d'euros d'actifs sous gestion. En France, le seul secteur de la gestion d'actifs comprend plus de 600 intervenants, filiales des grands établissements financiers ou sociétés indépendantes dont la plus importante, Carmignac, gère 54 milliards d'euros. Dans le monde, et en Suisse, évidemment, c'est beaucoup plus, le plus gros indépendant, le genevois Pictet, annonçant, entre les dépôts et les encours sous gestion, un total de 309 milliards d'euros. On ne prend alors guère de risque à imaginer la fraude fiscale des particuliers européens comme à la fois représentant une part infime de l'actif financier global, et pesant bien peu en regard d'affaires bien plus graves, comme les très sombres histoires de la Russie poutinienne.
Le Monde, on se doit de le reconnaître, accorde à celles-ci, dans les mêmes pages, bien plus d'importance. Mais il ne faut pas tant voir là le souci d'informer les masses, et de leur fournir quelques utiles éléments de comparaison, que celui d'exploiter les données disponibles, lesquelles doivent constituer un échantillon assez représentatif de l'ampleur et de la fréquence des mouvements financiers illicites et valent donc aussi comme purs indicateurs statistiques. La grande presse, au fond, adopte ici un comportement de rentier. Son audience, sa réputation, son réseau de pairs, et la demande de son public lui permettent de mettre la dénonciation en scène, sans pour autant prendre aucun risque. Le risque reste le propre des voleurs de fichiers, des diffuseurs de télégrammes confidentiels, des divulgateurs de notes de frais, autant de petites mains, bureaucrates anonymes et entrepreneurs de morale qui décident un jour de dévoiler ce qu'ils sont payés pour tenir secret. Alors, lorsque l'un d'entre eux se fait prendre, le pouvoir se montre certes implacable ; mais le secret est un maître ambigu, qui ne protège pas uniquement des opérations illicites. Et si, au mépris de ses engagements, tout un chacun peut s'accorder le droit de divulguer ce qu'il sait au nom de considérations morales qui lui sont propres, qui viendra garder ces nouveaux gardiens ?

titan

, 19:28

Il est de ces moments où le regret lancinant de ne pas être l'une de ces petites souris cachées au milieu des ors de la République et qui ne perdent rien de ce qui s'y déroule en secret se mue en désespoir. Car il faudra sans doute attendre longtemps avant qu'un témoin, et plus longtemps encore avant qu'une archive, ne relate publiquement ce qui s'est vraiment passé dans les bureaux de Bercy, lorsqu'est arrivée la désormais fameuse missive du patron de Titan. On peut au moins être sûr d'une chose : en répondant le 20 février à une lettre datée du 8 Arnaud Montebourg a largement pris le temps de la réflexion. Très probablement, ce courrier a été soigneusement gardé sous le coude par son destinataire avant que, dix jours plus tard, une de ces bonnes âmes sans lesquelles le monde serait beaucoup plus ennuyeux ne le fasse parvenir au relais le plus approprié pour sa diffusion, Les Échos, contraignant alors le bondissant ministre à se fendre de la réponse appropriée. La transaction étant désormais complète, on peut donc étudier paisiblement l'affaire, en commençant par s'intéresser à la carrière de ce Maurice M. Taylor Jr. qui vient de défoncer, de façon si fracassante, la vitrine du magasin de porcelaine des relations sociales françaises.

Sorti de Michigan Tech avec un diplôme d'ingénieur, Maurice participa en 1983 à la fondation de Titan. Détaillée sur son site web, l'histoire d'une société qui vit le jour par l'acquisition d'activités de Firestone se limite à la longue liste des rachats qui assureront sa croissance et en feront un spécialiste mondial de la fabrication de roues, des jantes et des pneus destinés aux marchés spécialisés des travaux publics et du machinisme agricole, et, accessoirement, aux détails de ses démêlés constants avec les syndicats. On comprend ainsi ce qu'un entrepreneur toujours à l'affût d'une occasion de racheter une entreprise en difficulté est venu faire à Amiens, puisque l'usine Goodyear lui aurait permis de s'implanter dans le seul grand pays européen qui manque à son inventaire, la France. Une petite visite sur place, et de longues négociations infructueuses, lui firent comprendre que l'offre était de celles qu'il faut à tout prix refuser. Et l'affaire en serait restée là si un ministre opiniâtre ne s'était mis en tête de le faire changer d'avis. Le grizzli ne détestant rien tant que d'être harcelé au fond de sa tanière, il réagit donc de la manière que l'on sait, donnant ainsi l'image hélas aujourd'hui bien trop rare d'un de ces patrons qui ont absolument tout ce qu'il leur faut dans le pantalon, et pas du tout peur de le faire savoir au monde entier.

La lettre d'Amérique a donc lancé une réaction en chaîne où chaque explosion dévoile un pan de la réalité de rapports sociaux que l'on cherche, d'habitude, à cacher. Maurice joue ici le rôle du naïf qui, ignorant des usages et ne voulant rien en connaître, constate que le roi et nu et, plus grave encore, le dit ouvertement. Son premier impair, dans ce courrier où un mécanicien parle d'ouvriers, consiste à utiliser le ton cru de la conversation d'atelier. Il renverse ainsi les rôles et, à l'opposé du langage maîtrisé qui appartient d'ordinaire à l'élite hautement éduquée des patrons de grandes entreprises, dépossède les syndicalistes d'un de leurs attributs symboliques en adoptant leur brutalité d'expression. Et ceux qui, en s'appuyant sur leur position sociale, en se justifiant par la menace qui pèse sur leurs emplois, se permettent l'injure au chef d'État ne peuvent accepter qu'on leur parle sur le même ton. Habitué à la réserve de patrons qui ne lui diront jamais publiquement son fait, cette brutale abolition de la distance sociale déclenche chez le responsable cégétiste la pulsion de l'enfant capricieux qui casse ses jouets sans susciter aucune réaction et qui, soudainement, de la part d'un inconnu, reçoit une claque. Plus généralement, la façon dont la presse, les politiques, les dirigeants des centrales syndicales détournent les propos du patron de Titan, en généralisant à l'ensemble du salariat français ce qui s'applique uniquement à qu'il a vu dans les seuls ateliers d'Amiens, pendant les quelques heures qu'il a passées sur place, participe d'une opération commune et spontanée de colmatage, où il importe de recouvrir vite et uniformément ce qui a été dévoilé.

Mais bien sûr, le morceau de choix reste la réponse tardive d'Arnaud Montebourg, la défense de sa vertu outragée garantissant un immense moment d'hilarité dans le pur style du Monsieur la France n'est pas celle que vous croyez. Dans ses arguments à prétention rationnelle, il confirme l'étendue de son ignorance avec cette comparaison parfaitement vaine entre Titan et Michelin, en matière de taille comme de rentabilité puisque Titan fabrique à la fois des roues et des pneus qu'il destine à ce seul marché spécialisé, agricole pour l'essentiel, qui ne représentait en 2011 que 16 % du chiffre d'affaires de Michelin. Son rappel de l'histoire des implantations américaines en France, son catalogue des atouts nationaux semblent sortis d'une brochure à destination des conseillers commerciaux des ambassades, et ne répondent à aucune des critiques émises par Maurice Taylor. Quant à sa flèche du Parthe, où il promet au patron de Titan de déchaîner sur ses pneus les foudres de ses gabelous, aussi bien que sa manière de couvrir sa nudité du drapeau de La Fayette, elles ne font que rappeler la dimension pathétique de l'histrion.
Même si le courrier de Maurice ne sort guère du registre du pittoresque, il rappelle quand même à ceux qui préfèreraient l'oublier pourquoi et à quelles conditions un entrepreneur investit en France. Car celui-ci n'a que faire de la création d'emplois, n'a nulle intention a priori d'entrer dans le jeu clientéliste des politiciens locaux, ne concourt par pour une Légion d'honneur. Il se contente d'évaluer si le projet qu'il envisage répondra à ses attentes dans les conditions de rentabilité qu'il juge acceptables. Dans le cas contraire, dans ce monde vaste et ouvert, il n'aura guère de mal à trouver ce qu'il cherche ailleurs. L'indignation générale qui salue ses propos montre combien reste insupportable le fait d'être traité comme n'importe qui, comme un quelconque chinois ou un vulgaire indien. Elle confirme aussi cette volonté de ne rien changer dans l'agencement du monde du travail français puisque, de même que les siciliens de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, ceux qui y participent, parce que leur vanité est plus forte que leur misère, se considèrent comme parfaits.

stratégie

, 19:26

Dans l'univers monotone, planifié et tellement pauvre en inattendu de la vie politique contemporaine, l'intervention militaire au Mali a des allures providentielles. Contraints à agir dans la précipitation, l'État et ceux qui l'entourent se retrouvent ainsi dans la posture de Zeno lorsque, surpris par une question posée par un ancien amour, ce dernier n'a pas le temps d'inventer un mensonge, et se voit donc obligé d'être sincère. Bien sûr, l'émotion n'efface pas le métier du politique, lequel ressurgit au moment opportun. L'hommage présidentiel aux tirailleurs sénégalais maliens venus de leur plein gré défendre une patrie bien lointaine et fort peu maternelle prend ainsi d'assez larges libertés avec la réalité historique. Mais, tout comme un tremblement de terre dévoile brutalement et provisoirement la structure d'un bâtiment à moitié écroulé, la parenthèse malienne permet de jeter un bref coup d'œil sur certains des mécanismes de l'appareil du pouvoir. Certes, une analyse pertinente de ce qui se montre ainsi impliquerait de recourir à une armada de spécialistes. D'un autre côté, il serait proprement inhumain de résister à une aussi merveilleuse occasion de tenir des propos inconséquents, et de jouer les stratèges de comptoir.

Le portrait inédit de François Hollande en chef de guerre permet ainsi de s'interroger sur les capacité de la presse grand public à croire aux fictions qu'elle produit. Le président précédant, on s'en souvient, était affligé d'une tare qui lui valait des moqueries de cour de récréation et de vertigineuses dissections du complexe qu'elle était supposée entraîner chez lui, sa petite taille. La stature de François Hollande, pourtant, équivaut à celle de Nicolas Sarkozy ; mais personne ne relève ce fait. Le monde simple mû par des mécaniques élémentaires que la grande presse fabrique a besoin de conserver une armature de vraisemblance pour fonctionner, sous peine de se révéler pour ce qu'il est, une fiction. Le renouvellement constituant une des lois du genre il fallait donc, au nouveau président, trouver une nouvelle faiblesse, qui ouvre un chapitre inédit du vaste recueil des confidences, des révélations, des exclusivités, des secrets arrachés entre deux portes grâce auquel cette presse assure sa livraison hebdomadaire. De François Hollande, on donnera donc l'image de l'homme faible, dominé par les femmes, incapable de prendre une décision franche, l'opposé, en somme, de celle de son prédécesseur. Personne, évidemment, pour s'attacher au fait que cette légende a été construite par ceux qui avaient intérêt à l'écrire ainsi, ses concurrents politiques directs. Et personne pour rappeler que François Hollande a réussi là où ceux-ci ont échoué. Rien ne prouve, au demeurant, que son rôle dans l'affaire soit allé beaucoup plus loin que de laisser carte blanche à son état-major.

Il est sûr, en tout cas, que les responsables militaires ont bien vu l'occasion qui s'offrait à eux, et qu'ils ont décidé de jouer le coup à fond. Dans une opération de ce genre, l'armée française part en effet avec un nombre significatif d'avantages. Agir au Mali revient pour elle à la fois à se trouver en territoire connu, et ami, et à conduire une guerre qu'elle a déjà menée, dans des conditions physiques comparables, et avec un équipement souvent identique. Car on ne peut manquer de relever les similitudes entre le déroulement que l'on observe aujourd'hui au Mali et celui de l'intervention qui a eu lieu voilà plus de vingt ans, lors de l'invasion irakienne du Koweït, l'opération Daguet, avec toutefois une nette montée en grade puisque, avec Serval, on passe du cervidé au félin. Évidemment, au Mali, il a d'abord fallu agir dans l'urgence, avec des moyens qui n'étaient pas forcément les plus adaptés. Ensuite, le déploiement accéléré d'une surprenante quantité d'unités a permis, comme en Irak, une rapide reconquête d'un territoire peu ou pas défendu. Mais, à l'inverse de la première guerre du Golfe, il n'est pas dit qu'on en restera là.
Décision a ainsi été prise d'envoyer au front quelques dizaines de VBCI, le tout nouveau véhicule blindé de transport de troupes qui commence à équiper les unités de cavalerie ; et cette décision ne répond pas seulement à la volonté d'essayer un tout nouveau matériel dans des conditions pour lui inédites. Car cet engin n'a plus rien à voir avec les pauvres VAB que l'on voyait crapahuter lourdement dans les fossés afghans : bien plus lourd, bien mieux blindé et armé, monté sur huit roues il permet, avec les AMX 10RC récemment rénovés, de constituer des unités aptes à lancer des attaques rapides et lointaines, dans la profondeur du désert malien. Il serait étonnant que l'on ne s'y essaye pas. À trois millions l'unité, il faudrait juste éviter qu'ils les cassent.

L'opération, enfin, dans la façon dont elle est conduite, va générer une remarquable quantité de profits politiques, qui permettent, contre les États-Unis et leurs échecs répétés, d'affirmer une manière autochtone de faire les choses. Bien sûr, on n'est pas en Afghanistan : il faudrait pour cela que l'Afghanistan soit une ancienne colonie dont le Français reste la langue officielle et qu'une centaine de milliers d'afghans résident sur le territoire métropolitain. Il n'empêche : recevoir à l'Élysée les associations maliennes dès les premiers jours du conflit, sécuriser les alentours des villes reprises pour ensuite laisser l'armée malienne y entrer la première, se rendre dès que possible sur place et ne pas craindre les contacts avec la population, toutes ces petites attentions qui ne coûtent rien et restent dans les mémoires témoignent d'une volonté affichée de s'engager totalement sur le terrain sans pour autant trop se mettre en avant, l'opposé exact de la doctrine américaine en la matière. Et tout cela efface bien quelque chose, et sans doute pour longtemps, le sinistre discours de Dakar, la personnalité de son locuteur et l'invraisemblable archaïsme des idées de son porte-plume. C'est déjà ça.

energiewende

, 19:15

Le début d'année boursière solde les comptes de l'an passé, et rend les contre-performances d'autant plus visibles que les bilans, globalement, sont très positifs. Toujours englué dans les mêmes marécages, l'indice français des grandes capitalisations a malgré tout gagné 15,23 % sur l'année, alors que le DAX allemand, habitué aux vertiges des hauteurs, s'est apprécié de 29 %, et échoue à un jet de piolet de ses sommets de 8 000 points, déjà atteints en 2000 et en 2007. Mais la performance offerte par les grands producteurs européens d'énergie, engagés dans une course à l'abîme et auxquels Les Échos consacraient un dossier dans leur édition du 18 décembre, s'égrène à l'opposé comme un chemin de croix : le franco-belge GDF Suez, - 24,8 %, l'électricien national, toujours propriété à 85 % de l'État français, - 20,8 %, et - 82 % sur cinq ans. En Allemagne, si RWE reste positif sur l'année avec + 12,3 %, l'action perd quand même 67,3 % sur cinq ans, tandis que celle de son concurrent E.on baisse de 15,7 %. Et en Espagne, le cumul d'infortunes qui frappe Iberdrola tourne à la malédiction puisque, en plus des difficultés de son marché national, il doit faire face en Bolivie à la nationalisation de ses filiales locales, et commence à se vendre par départements.
Leur métier, qui consiste pour la plupart d'entre eux à produire avec des moyens extrêmement lourds un élément que ses propriétés physiques rendent insaisissable, ce qui contraint à le consommer au moment même où il est créé, et à le distribuer à partir de ces lieux de production rares et centralisés jusqu'au plus humble hameau perdu au fond des vallées, n'a déjà rien de simple. Il les met en particulier à la merci des vents contraires de la dépression économique, laquelle va réduire la demande alors qu'ils n'ont que peu de moyens d'adapter les coûts de leur offre, puisque les frais fixes de leurs lourdes centrales pèsent toujours du même poids. Ils doivent aussi composer avec des tarifs toujours largement fixés par la puissance publique, et bien en dessous de l'optimum. Ils doivent, enfin, encaisser les chocs du tournant énergétique, qui les oblige notamment à acheter à des prix qu'ils ne maîtrisent pas, et sont très supérieurs à ceux de leurs moyens propres, une production dont ils n'ont aucun besoin et qui conduit, en Allemagne, à l'apparition de ces merveilleux prix négatifs, les électriciens payant leurs clients pour les débarrasser d'une production qu'ils sont obligés d'acheter.

C'est que le fonctionnement du système repose en totalité sur l'ajustement permanent et instantané de l'offre à la demande, et se trouve donc constamment déséquilibré, de façon transitoire avec les variations quotidiennes et saisonnières de la demande, de façon structurelle lorsque l'on s'obstine à mettre en service de plus en plus de moyens de production dont on ne peut ni prévoir ni contrôler ce qu'ils produisent. L'inconséquence de la démarche devenant de plus en plus criante, le tournant énergétique, dont, en Allemagne, la Frankfurter Allgemeine Zeitung rend compte dans sa rubrique energiewende, résonne de plus en plus souvent comme une litanie du désenchantement. Pour ne citer qu'un exemple, le Schleswig-Holstein, comme son voisin danois, se couvre ainsi d'éoliennes, dont Marlies Uken montre bien pour Die Zeit à quel point elles entraînent de fantastiques effets d'aubaine. Pour acheminer cette énergie, le gouvernement fédéral prévoit de construire 2 800 km de lignes à haute tension dont, évidemment, personne, nulle part, ne veut dans son jardin.
En France, où la transition a du retard, on se contente pour l'heure de mettre en place les petits rouages d'une mécanique absurde, une sorte de pendant purement règlementaire aux machines de Rube Goldberg. Ainsi, le ministère nous a récemment gratifiés d'un immense moment comique, qui témoigne de l'inquiétude que suscitent les pointes de consommation saisonnières ; pour y remédier, il instaure un mécanisme dit de garantie de capacité, qui, en contraignant les fournisseurs d'électricité à garantir la sécurité de l'approvisionnement, les force à acheter les garanties en question auprès des producteurs de courant. Nulle part, bien sûr, on ne mentionne le fait que la production et la distribution sont assurées par les mêmes entités, lesquelles vont donc se garantir elle-mêmes. Dans un genre voisin, RTE pourra désormais, en cas de besoin, couper le courant des sites industriels gros consommateurs d'électricité, avec comme contrepartie un dédommagement financé par les consommateurs ordinaires.

La mesure, au demeurant, n'a rien d'absurde, et il est sans doute plus rationnel de compenser les pertes que subissent ainsi, de façon exceptionnelle, les industries, que d'entretenir à l'année des moyens de produire de l'électricité qui servent trop peu souvent pour être rentables. Le problème, naturellement, survient lorsque l'exception devient une habitude, lorsque, à force de s'obstiner dans la construction d'un système de production d'électricité déséquilibré par nature, on épuise les nécessairement faibles capacité de régulation. Le politique a pour raison essentielle d'imposer son pouvoir à la réalité ; pour ce faire, il ne dispose guère d'autre instrument que la règlementation. Tant qu'il s'agit de résoudre des questions sociales, et pour peu qu'il ne rencontre pas de vive opposition de la part de citoyen mobilisés, même en faible nombre, ce pouvoir suffit. Quand on aborde le domaine économique, celui où règne l'argent, ses possibilités d'action se réduisent d'autant plus que l'opposition n'a alors plus besoin de s'exprimer dans la rue, puisqu'elle dispose d'un bien plus vaste choix d'armes, la thésaurisation, l'exil, financier ou physique. Mais lorsqu'on met en place une politique qui vise à modifier les fondements physiques immuables sur lesquels l'univers s'est construit sans rien demander à personne, et encore moins au gouvernement, fondements qui impliquent par exemple qu'on ne peut stocker de l'électricité qu'en très faible quantité et en employant des moyens ruineux, le pouvoir n'a d'autre allié qu'un rideau d'ignorance bien ténu, qui peut se lever à chaque instant et de façon simple, lorsque l'on détaille sa facture d'électricité. Engagé dans cette transition énergétique d'autant plus dogmatique, aveugle aux réalités et sourde aux critiques, que, en France, rien ne la justifie, il ne pourra plus très longtemps compter sur le silence des citoyens, et la complaisance des journalistes. Comme l'écrit Andreas Mihm, toujours dans la FAZ, les objectifs environnementaux auraient pu être atteints sans cette politique, tandis que l'approvisionnement électrique est aujourd'hui plus cher, et moins sûr.

verdict

, 19:08

Les bonnes âmes qui se sont mobilisées pour les petites moscovites ne leur ont pas nécessairement rendu service. Un tel soutien ne pouvait en effet que confirmer les justifications d'un régime dominé par ses vieux réflexes soviétiques, et qui voit palpiter dans toute espèce d'opposition la main de l'étranger. Mais c'est bien là que se trouve l'intérêt de l'affaire ; elle met en œuvre des mécanismes routiniers, sans lien direct les uns avec les autres mais qui, tous ensemble, contribuent à une dramaturgie dans laquelle chacun joue un rôle déjà mille fois tenu, au point que la seule originalité du spectacle du pouvoir vienne d'un verdict qui permet aux vilaines filles d'échapper à la peine maximale. Car ni les entrepreneurs de causes ni les organes de répression ne sont sortis du cadre étroit dans lequel ils évoluent d'habitude.
Les soutiens, attendus, peu nombreux et souvent tardifs, n'ont guère débordé au delà du cercle des protestataires habituels, se sont contentés des ordinaires comptines et ont souvent dû, en France en particulier, faire sans les politiques, le fait que telle ministre se satisfasse d'un tweet pour solde de tout compte montrant à quel point l'intervention officielle était hors de question. Sans doute valait-il mieux, en effet, priver le pouvoir soviétique d'une occasion de dénoncer la pression étrangère sur une justice par définition indépendante et impartiale ; mais l'honnêteté, alors, commandait de rester silencieux.
La répression, quand à elle, se contente de l'exécution mécanique d'une partition datant de l'ancien monde, qui remet en scène ce terme si marqué de hooliganisme, tout droit sorti de l'époque où les républiques populaires réprimaient les débordements de la jeunesse en les transformant en attentats contre le socialisme. Le socialisme a disparu et l'église orthodoxe ne l'a pas remplacé, mais la méthode sert encore, stigmatisant les mauvais sujets qui osent s'en prendre à ce que le bon peuple a de plus précieux, le sacré, le sauveur, qu'il s'agisse de la foi, ou d'un homme fort qui investit énormément dans tout ce qui peut conforter son image virile et sera donc particulièrement peu enclin à supporter d'être ridiculisé par des gamines insolentes.

Ce qui surprend, en fait, et vient bousculer le déroulement des affaires de cet ordre, c'est le courage des inculpées. Les vandales d'occasion filmés par Juris Podnieks agissent sans conscience, et dans l'ignorance des risques ; une fois arrêtés, et dépossédés de leur destin, il ne leur reste qu'à espérer la clémence du juge, donc à faire amende honorable. Pussy Riot, à l'opposé, ce collectif intellectuel descendant de la dissidence de l'ère soviétique, mène ses actions politiques en pleine conscience de leurs conséquences, et, défiant le pouvoir et sa justice, persiste dans l'insoumission.
Tout cela, évidemment, rappelle le formidable Music partisans de Miroslaw Dembinski. Dans la Biélorussie d'Alexandre Loukachenko où, comme durant les années 1960, le rock est forcément et politique et subversif, le documentariste suit le périple chaotique de deux générations de rockers et de la petite bande qui les accompagne. La toute jeune Svieta Songako et son groupe Tarpach en est encore à l'heure de l'indignation, et des défis qui, là aussi, passent par la prison. Plus âgés, Lavon Volski et Pit Paulau, les duettistes de NRM, préfèrent jouer aux vieux sages sentencieux, adoptant la posture sarcastique du cynique. Leur quotidien se déroule sur fond de pressions policières constantes, de concerts annulés, de vagabondages, et de ce jeu perpétuel où la souris doit se montrer bien plus habile que le chat.

Inculpées et condamnées pour avoir dérangé cet ordre moral imposé par une église qui complète idéalement l'autoritarisme poutinien, les filles de Pussy Riot viennent, à leur corps défendant, de trouver leur place dans la longue liste de cette dissidence propre à ce qui fut le bloc de l'Est, où elles se retrouvent en excellente compagnie. Leur action a valeur de test, et montre combien la Russie, la Biélorussie, et tant d'autres anciennes républiques soviétiques, n'ont toujours pas changé d'époque, et subissent un pouvoir acharné à réprimer le moindre débordement. Avec leurs masques de fortune, ces cagoules découpées dans des bas multicolores, elles ont aussi à la fois inventé un objet authentiquement punk, et doté la dissidence d'un symbole autrement plus éclatant que ce pitoyable masque de Guy Fawkes issu d'un imaginaire commercial et qui recouvre le visage de ces anonymes qui se payent de mots sans risquer grand chose. Punk can never die, et la jeunesse rebelle non plus.

première

, 19:28

La structure des rapports de force politiques étant maintenant établie et fixée pour les cinq années à venir, on attendait avec impatience que se manifestent les premières incarnations de l'alliance asymétrique entre le Parti Socialiste et EELV. Car l'échec électoral d'écologistes plus que jamais soumis au bon vouloir de plus puissants qu'eux pour obtenir des places au parlement comme au gouvernement, et privés de toute capacité de nuire, rend d'autant plus instructif l'analyse des quelques occasions de briller en société que leur procureront leurs alliés : disposeront-ils d'un peu de poids et de quelques libertés, ou devront-il se contenter du service minimum ? Et s'ils abusent d'une liberté très surveillée, conserveront-ils la bienveillance de leurs patrons ? Une première réponse vient d'être apportée au Sénat, avec un rapport consacré à un thème central pour les écologistes, la production d'énergie, rapport qui présente la particularité d'être le fruit du travail d'une commission présidée par un cacique de l'UMP, mais dont le rapporteur appartient au groupe écologiste. D'un point de vue technique, son contenu déçoit assez vite. Car le Sénat, grâce en particulier au remarquable travail des parlementaires de l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques, nous avait habitué à des synthèses d'une excellente qualité scientifique. Pourtant, rien de tel ici puisque le sénateur-rapporteur EELV, s'il représente socialement, puisque cet animateur socio-culturel s'est illustré au sein de mouvements de chômeurs, comme politiquement, avec son appartenance ancienne à la Ligue Communiste Révolutionnaire, une trajectoire typique des Verts, ne dispose a priori d'aucune qualification pour traiter du sujet dont il est question.
Mais, on le comprend vite, il n'y a rien de technique dans tout cela. Il s'agit, pour reprendre son intitulé merveilleusement significatif, du rapport d'une commission d'enquête dont l'objectif est de déterminer les "coûts réels" de l'électricité, commission qui statue avec un objectif : répartir les coûts en question entre les différents agents économiques. En d'autres termes, on ne prend même pas la peine de camoufler un peu ni le but, ni la méthode. Comme toute commission de ce type, elle va dresser un acte d'accusation, celui d'EDF, avec son parc électronucléaire et son réseau de distribution unidirectionnel et centralisé, ces ennemis historiques sans lesquels le mouvement écologiste ne serait ce qu'il est, accusé coupable de produire massivement une électricité scandaleuse, puisqu'à la fois peu chère et non émettrice de CO2. Pour avoir sa peau, la méthode est simple, et en usage depuis bien longtemps : surcharger sa péniche jusqu'à la faire couler, tout en faisant perdre autant de poids que possible aux gracieux esquifs de l'énergie verte.

Et pourtant, ça commence mal : impossible de ne pas constater que, à la seule exception de la Grèce, la France propose, avec un prix de l'ordre de 130 euros, le MWh le moins cher de l'UE à 15 ; à l'autre extrémité du spectre, on trouve le Danemark, à 275 euros, et l'Allemagne, à 245. La rhétorique qui permet d'annuler par petites touches cet incontestable avantage procuré par le parc électronucléaire d'EDF possède une indéniable beauté. L'argument choc, un brin paradoxal, vient en première ligne : pour le consommateur ordinaire, cette électricité bon marché coûte en fait fort cher, puisque sa facture compte parmi les plus élevées d'Europe. C'est que, incité qu'il par le démoniaque EDF qui profite de son monopole pour imposer ce chauffage électrique avec lequel il rentabilise son parc de centrales, le particulier consomme beaucoup. L'argument n'est pas dénué de validité, le kw bon marché n'entraînant pas la meilleure des incitations à isoler correctement son doux foyer, encore que. Mais il oublie un peu vite que ce kw gaspillé par effet Joule représente autant de calories économisées, calories d'origine le plus souvent fossile puisque produites par du gaz naturel. Un tableau succinct recensant l'ensemble des consommations énergétiques de quelques pays européens se montre ainsi beaucoup plus favorable au cas français, étant entendu que la Grèce, l'Italie ou l'Espagne disposent, en matière de températures hivernales, d'avantages comparatifs dont se trouve dépourvue l'Europe du nord. Mais la cargaison étant réservée, il ne reste plus, ensuite, qu'à remplir les soutes.
Appuyée sur un rapport de la Cour des comptes, la manœuvre s'effectue sans difficulté, le rapporteur faisant feu de tout combustible : les dépenses de recherche, l'activité du CEA, l'entretien des centrales, la gestion de déchets et même l'assurance à souscrire contre un hypothétique accident majeur ou le coût de l'EPR, alors même qu'aucun réacteur de ce type n'est encore entré en service, tout est bon pour surcharger de coûts l'électronucléaire. Pas un mot sur les recettes commerciales, à l'exportation en particulier, de la filière, et encore moins sur les mégatonnes d'émissions évitées de ce gaz qui reste le grand absent du rapport, le CO2 : les externalités de l'électronucléaire ne sauraient être que négatives.

Les énergies alternatives, comme on pouvait s'y attendre, seront l'objet d'un traitement inverse, même s'il convient de nuancer cette affirmation, le coût du kw photovoltaïque interdisant au plus convaincu des écolos d'accorder sa considération à ce qui reste essentiellement un merveilleux aspirateur à subventions. Pourtant, cette évidence ne semble pas avoir été comprise par tous. L'avenir, le rapporteur en est convaincu, sera totalement débarrassé du nucléaire, grâce aux économies d'énergie, et grâce à l'éolien : les inconvénients rédhibitoires de cette filière cèdent sans difficulté face à son enthousiasme, puisqu'il voit le problème de l'intermittence résolu grâce au mirage de l'hydrogène, grâce aussi aux interconnexions de lignes à très haute tension qui permettent déjà aux éoliennes danoises d'alimenter les turbines hydrauliques suisses, grâce, enfin, à la smart grid qui mettra fin au monopole hiérarchique du réseau EDF et permettra à chacun de produire autant que de consommer. Le fait, évidemment, de faire référence à des techniques purement expérimentales, ou d'oublier fort opportunément de quel camp viennent les opposants déterminés au déploiement de lignes à haute tension ne saurait contrarier son optimisme.

Somme toute, l'exercice se révèle concluant. Loin de toute neutralité, le rapporteur se comporte bien en militant, au point de voir ses conclusions attaquées par ses pairs. Le contraire aurait surpris puisque, par exemple, une bonne part de son inspiration, et nombre de données, proviennent de Global Chance, qui, hors annexes, bénéficie dans le rapport de vingt-deux citations là où, pour mentionner un intervenant de statut similaire et d'opinion opposée, Jean-Marc Jancovici n'a droit qu'à deux. Et on connaît mieux que cette boutique farouchement anti-nucléaire, et enracinée dans ce mouvement dès l'origine, en matière de référence axiologiquement neutre pour la haute assemblée. Aussi l'intérêt du rapport réside-t-il, pour l'essentiel, dans l'intervention à la page 298 du groupe écologiste qui, sûr de sa force, expose sans nuance une vision de l'avenir toute d'autorité et de certitude, qui donne l'impression que les Verts nous cachent, dans on ne sait quel sombre recoin, une machine à voyager dans le temps grâce à laquelle ils peuvent décrire avec précision et assurance ce que sera nécessairement le monde dans cinquante ans. À défaut, il faudrait conclure que leurs propos, exposés avec un aplomb dans le travestissement seulement égalé par le PCF à sa grande époque brejnevo-marchaisienne, avec cette théorisation d'un homme nouveau, le "consomm'acteur", et d'une société "responsable et solidaire", ne peuvent que s'appuyer sur une forte volonté de contraindre, et de punir les récalcitrants, et résonnent ainsi de l'inquiétante musique de l'embrigadement des masses.

séparation

, 19:38

Fièrement plantée à l'entrée de la place de la Castille, à Madrid, dans l'une des tours jumelles de la puerta de Europa, œuvre tardive de l'assez peu regretté Philip Johnson, Bankia, malgré son nom et sa situation, n'a rien d'une banque. Par la taille, il s'agit pourtant de la quatrième entité financière espagnole. Par l'ancienneté, à côté d'institutions vénérables telles BBVA et Santander, elle fait figure de gamine, puisqu'elle existe seulement depuis juin 2010. Bien sûr, en cette époque de crise, sa création ne doit rien à l'expansion d'une économie en pleine croissance, ni à la conquête de nouveaux marchés en devenir, seraient-ils numériques : conglomérat rassemblant quelques-unes de ces caisses d'épargnes régionales qui font la fierté des indigènes, au point que la plus célèbre d'entre elles n'éprouve aucun besoin de se dénommer autrement que la Caixa, Bankia tient plutôt de la colonie de canards boiteux. Fort bien exposée par la correspondante des Échos, sa triste et courte histoire montre le rôle déterminant que les politiques, et la règlementation, c'est à dire, en somme, l'absence d'autonomie de décision des dirigeants, jouent dans la crise bancaire. En l'espèce, le regroupement sur la base de préférences politiques d'établissements lourdement endettés passe par un montage qui va créer d'un côté une bad bank, BFA, et de l'autre un établissement classique, Bankia, contrainte à faire son entrée en bourse. Les trois pauvres milliards d'euros levés à l'occasion ne feront pas longtemps illusion et, en mai dernier, en convertissant en actions une partie de sa dette, l'État espagnol, qui détient désormais 45 % du capital, nationalise de fait Bankia.

La morale de l'histoire démontre une fois plus à quel point, partout en Europe, les frustes paysannes du crédit coopératif n'en finissent pas de payer leur rêve de s'être voulues princesses. Mais le cas Bankia recèle une énigme : comment une entreprise aussi mal née et au destin aussi tragique que prévisible peut-elle réussir à se financer par une entrée en bourse ? Un papier d'ambiance de l'AFP réalisé à l'occasion de la récente assemblée générale des actionnaires de l'entreprise apporte une réponse. On y déroule toute la litanie du petit porteur floué, les économies d'une vie englouties dans une action qui, malgré la décote initiale de 60 % qui a accompagné son introduction en bourse, a trouvé moyen de perdre près de 80 % de sa valeur en moins de deux ans, les vitupérations, les insultes, les casseroles, toutes ces biens maigres façons symboliques de compenser ses pertes. Et le spectacle auquel on assiste ainsi apporte d'autant plus d'enseignements qu'on la déjà vu jouer, deux ans plus tôt, dans les mêmes conditions et de la même manière, mais avec des acteurs différents. Car l'affaire Bankia ressemble comme deux caisses de crédit mutuel au scandale Natixis, cette banque d'affaires filiale commune de la Caisse d’Épargne et des Banques Populaires, introduite en bourse en 2006 et financée par les clients des maisons-mères, qui a elle aussi connu un parcours boursier dévastateur qui lui a fait perdre l'essentiel de sa capitalisation, tout en ouvrant le bal des petits actionnaires ruinés.

On le sait depuis longtemps, les imbéciles, tôt ou tard, sont séparés de leur argent. Mais l'imbécilité existe sous des formes diverses. Dans sa célèbre analyse, John Kenneth Galbraith visait son incarnation professionnelle, sur le long terme, dans des gros volumes. Il décrivait la trajectoire des spéculations excessives, des risques pris par ceux qui espèrent, disait Warren Buffet, quitter le bal tout juste avant minuit en dépit du fait qu'ils regardent l'heure sur une pendule dépourvue d'aiguilles. On a plutôt affaire ici à une micro-imbécilité, celle du petit épargnant ignorant et surtout désireux de ne rien apprendre, poussé malgré tout par l'appât du gain et facilement convaincu que l'affaire qu'on lui propose ne présente aucun risque. Mais ignorer qu'en achetant du Natixis, on investit dans le segment le plus dangereux de l'activité financière, ignorer, plus encore, que la consolidation forcée et aléatoire de caisses régionales dramatiquement endettées augure assez mal des capacités de survie de la nouvelle entité, pose un problème particulier. Quel démon pervers pousse ces individus caractérisés par leur phobie du risque et leur peur panique de la bourse à investir, et investir parfois des montants déraisonnables, précisément dans les valeurs les plus dangereuses de la cote ?
Les manœuvres des agents de Natixis comme de Bankia, intéressés au placement de la plus grande quantité d'actions possible tout en évitant de prendre en compte la situation comme les besoins de leurs clients, les pressions, les silences, les tromperies, les mensonges, ont certes perdu une partie de leurs malheureux actionnaires. Mais la responsabilité essentielle est à porter, de façon à peine paradoxale, au compte de la prudence de ces investisseurs malgré eux. La caisse locale de crédit mutuel, cette institution qui passe son temps à seriner qu'elle n'est pas une banque comme les autres, construit son capital symbolique dans cette relation villageoise avec son client. Le banquier, le notaire, le pharmacien, tous ces conseillers intimes d'une traditionnelle économie de la proximité qu'on se plait à imaginer compétents et désintéressés ne peuvent avoir d'autre objectif que de répondre de la meilleure façon possible aux besoins de leurs concitoyens. Par leurs conseils, ils permettent à ceux-ci des économies d'apprentissage, ils leurs offrent cette si agréable simplification du monde qui se paye d'une totale dépendance. En leur sous-traitant sa capacité de décision, en se reposant sur le doux édredon de la confiance, on se place à la merci du grand monde et de ses prédateurs. Et quand la catastrophe est arrivée, on peut encore exercer ces recours qui permettent de désigner un autre coupable et de se penser seulement comme victime, quand bien même ils n'offrent aucune possibilité de récupérer son argent. Et c'est aussi une excellente façon de ne pas s'instruire de ses erreurs.

équilibres

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Revenir au pouvoir après une aussi longue absence entraîne nécessairement quelques petits problèmes d'organisation, et composer un gouvernement avec un parti réputé pour son indiscipline, puisque le vainqueur de la primaire a dû, en plus d'un radical, affronter quatre de ses membres, n'est pas une mince affaire. Le réseau des contraintes se montre ainsi aussi dense que varié : il faut autant de femmes que d'hommes et une petite quantité d'anciens, des représentants de toutes les régions y compris outre mer, et de toutes les tendances sans oublier de réserver quelques places aux alliés verts et radicaux. Il faut aussi, en raison de la gravité de l'heure et de l'urgence de l'action, nommer de bons spécialistes au bon endroit tout en évitant l'écueil des gouvernements de technocrates réputés, à l'image de celui de Mario Monti, peu sensibles aux effets de la volonté populaire. Pourtant, en très peu de temps, le contrat a été tenu, en abusant du seul de gré de liberté disponible : avec trente quatre ministres, on se bouscule sur les marches de l'Élysée pour la photo de famille. Et même si ce gouvernement ne durera pas plus d'un mois, l'attrait de la spéculation gratuite est bien trop fort pour y résister. Au moins se contentera-t-on de commenter les domaines habituels, l'économie, la recherche, les transports, l'écologie.

En charge des Transports en général et de la Mer en particulier, on trouve un boulonnais, Frédéric Cuvillier, député-maire de Boulogne sur Mer, docteur en sciences politiques et juridiques avec une thèse consacrée à la moralisation des financements politiques depuis 1988 et maître de conférences en droit public à l'université du Littoral. En haut de sa pile personnelle de dossiers urgents, la SNCM : pas de délai avant de se jeter à l'eau. Sa tutelle, le Développement Durable, échappe aux Verts pour se voir confiée à Nicole Bricq, sénatrice plutôt spécialiste de finances publiques. Cécile Duflot atterrit donc ailleurs, le Logement lui offrant un lot de consolation qu'un écologiste ne saurait refuser, l'amélioration des performances énergétiques des bâtiments publics comme des logements figurant en tête du programme de son parti. Du moins son pouvoir de nuisance sera-t-il ici réduit à consolider la fortune précaire des installateurs de panneaux photovoltaïques. Avec comme seul appui un député européen, journaliste à Alternatives Économiques et en charge du Développement, elle risque de se sentir un peu seule, et sévèrement gardée.
Un des moments remarqués de la première journée présidentielle de François Hollande a en effet été cet hommage rendue à la science dure, en la personne de Marie Curie, cette sorte d'ancêtre du lobby nucléaire. Confier l'Enseignement Supérieur et la Recherche à Geneviève Fioraso relève d'une démarche similaire. Si l'élue de la silicon valley grenobloise n'a pas de passé universitaire, elle préside Minatec Entreprises, société d'économie mixte liée à Minatec, un projet qui, comme le confirme chez Authueil un observateur averti, regorge de ces termes qui donnent des boutons aux verts, CEA, Leti, nanotechnologies. Dans la foulée, on regrettera, évidemment, le consternant manque de sportivité auquel on doit l'absence de cette figure de la technocratie de gauche, qui possédait pourtant toutes les qualités nécessaires pour entrer au gouvernement, Anne Lauvergeon. Atomic Anne, sans nul doute, aurait à elle seule permis à l'ensemble d'atteindre la masse critique ; espérons qu'elle trouvera bientôt un poste à la mesure de ses capacités comme de ses ambitions. Le fauteuil bientôt vacant d'Henri Proglio, prototype de la compromission avec l'ancien pouvoir, à la tête d'EDF lui conviendrait sûrement.

Reste a s'attaquer au plus gros morceau, la pieuvre de Bercy, plus envahissante que jamais avec ses deux têtes et ses quatre tentacules ; si vaste que soit le domaine et ses dépendances, on se demande comment il pourra commodément loger autant de ministres. Les défis à relever, il est vrai, sont aussi variés que complexes, et égayeront en priorité les nuits blanches du ministre du grand retour de l'industrie. Tout récemment, Les Echos publiaient un état des surcapacités de la production automobile européenne qui, une fois de plus, coupait le continent en deux. En Allemagne, les usines de Vokswagen et BMW tournent à 90 % de leur capacité ; ailleurs, le taux varie de 76 % pour Renault à 65 % pour Fiat. Il appartiendra donc au gouvernement de dire comment il compte assurer cette transition écologiste qu'il revendique, laquelle implique notamment de réduire la place de l'automobile dans la cité, sans mettre en danger l'emploi. On sait qu'il dispose pour cela d'une arme absolue, la stigmatisation de ces plans sociaux qu'on annonce dans la grande distribution, les banques ou l'automobile, et qui n'auraient d'autre objectif que d'assouvir la rapacité des actionnaires. Pourtant, si l'on y regarde d'un peu plus près, on constate que l'action Carrefour, depuis le début de l'année, a perdu 21,6 % de sa valeur, et 74,4 % sur cinq ans. Pour la BNP, les chiffres sont respectivement de -13,6 % et -71,6 %, pour le Crédit Agricole, de -31 % et de -90 %, et pour Peugeot, de -32,7 % et de -86,7 %. Avec +14,1 %, le titre Renault se trouve seul en territoire positif depuis le premier janvier : mais sur cinq ans, il perd quand même 70,8 %. Pour réussir à vendre l'histoire des licenciements boursiers dans de telles conditions, il va falloir énormément d'aplomb, un culot monstre, et un ego d'exception : nul doute, alors, qu'Arnaud Montebourg soit bien l'homme de la situation.
Le problème, de toute façon, n'est pas de produire, mais de vendre. Toujours sur Les Echos, un article récent dévoilait une statistique significative, l'évolution, relevée par l'INSEE, du taux de marge des entreprises depuis 1985. Celui-ci, dévasté par les mesures du premier gouvernement socialiste de 1981 avait ensuite, après les réformes de Pierre Bérégovoy et à la grande fureur des journalistes d'Alternatives Économiques, rebondi pour se stabiliser à un niveau normal, entre 30 et 32 %. Son récent effondrement traduit bien l'impossibilité que rencontrent globalement les entreprises françaises à imposer leurs prix, et donc à vendre leur production à un niveau rémunérateur, et, en conséquence, à investir, et à embaucher. Une situation critique alors même que la nouvelle législature n'a pas commencé permet au moins de nourrir l'espoir que les erreurs de 1981 ne seront pas reproduites. Avec les écolos dans des placards, l'hommage rendu à la science lors de l'investiture, Minatec à l'enseignement supérieur, l'intérêt affiché pour les PME et leur développement, on a presque l'impression d'avoir affaire à un gouvernement qui a compris où il fallait agir. Certainement, c'est une erreur.

chavistes

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Même si la guerre fut précédée de longues manœuvres d'intimidation, dont témoigne la baisse continue de l'action Repsol, l'assaut final lancé par Cristina Kirchner contre la filiale argentine du pétrolier espagnol a été bref, et sanglant. Voilà seulement quarante-huit heures, la présidente annonçait sa volonté de prendre le contrôle de YPF, la compagnie pétrolière locale, en expropriant sa grande sœur espagnole, propriétaire de 57,4 % du capital. Et aujourd'hui même, si l'on en croit Les Echos, l'administration argentine, emmenée par son ministre de la Planification, s'est installée dans les fauteuils des dirigeants de l'entreprise, expulsés avant même que le parlement n'ait pour la forme entériné le fait accompli. C'est que l'Argentine, comme le rappelle rfi, n'en est pas, en l'espèce, à son coup d'essai. Le pays, encore interdit d'accès au marché international de la dette depuis son défaut de 2001, semble toujours fort peu soucieux de restaurer sa réputation ternie, et ne craint, à l'inverse, ni de mécontenter une quantité considérable de puissances étrangères, l'Europe faisant front commun derrière l'Espagne, ni même de faire preuve de la plus confondante mesquinerie, se contentant de prélever sur la chair de Repsol ces 51 % du capital qui lui donneront les pleins pouvoirs sur ce qui fut sa filiale.
Mais voir ici, à l'instar des Echos, les effets de ce nationalisme pétrolier dont le quotidien rappelle les précédentes éruptions, celle de 2003 en particulier lorsque Hugo Chavez nationalisa les pétroles vénézuéliens, licenciant au passage quelques milliers de salariés opposés à sa décision, revient sans doute à commettre une erreur d'analyse. Le Venezuela, qui possède peut-être aujourd'hui les réserves les plus prometteuses de la planète, agissait alors en tant qu'exportateur, désireux, comme bien d'autres, de capter la plus grande partie de la plus-value tirée de son sol. L'Argentine, dont, selon la bible du secteur, les réserves sont cent fois plus maigres, n'a d'autre objectif qu'intérieur, et politique. Ce qui incite à s'interroger un peu sur le destin de cette matière première dont on ne cesse de proclamer la fin prochaine mais qui, en attendant, joue un peu, pour les populistes, le rôle qui était autrefois celui du pain dans l'empire romain.

En Argentine, le reproche fait à Repsol tient dans l'insuffisance de ses investissements, qui, malgré les promesses toujours enfouies dans la roche-mère, ne lui ont pas permis d'accroître une production qui, globalement, ne cesse de baisser, passant de 819 000 barils journaliers en 2000 à 651 000 dix ans plus tard. Impossible, dans ces conditions, d'amortir la hausse des carburants, ni de réfréner le mécontentement populaire qui l'accompagne : le coup d'éclat de la nationalisation offre alors une victoire symbolique, laquelle sera d'autant plus éclatante que la rémunération du propriétaire exproprié le sera, elle aussi. Mais d'autres stratégies populistes sont possibles. Ainsi, au Brésil, géant en devenir dont, à l'inverse de son voisin du sud, les ressources ne cessent de croître, et sont majoritairement exploitées par le champion local, national, et de plus en plus mondial, Petrobras, on agit différemment, en livrant à la vindicte populaire l'agneau sacrificiel qu'elle préfère, une multinationale pétrolière américaine, En l'espèce, le couteau est tombé sur Chevron, condamné à de vertigineuses amendes pour deux fuites de brut, la seconde représentant un volume total de deux barils, soit ce que le pays extrait de son sous-sol en huit centièmes de secondes. Greenpeace ayant, à l'occasion d'une de ces saynètes qui ont assuré sa réputation, répandu sur le sol brésilien une quantité identique d'hydrocarbures, on attend que, par pur souci d'équité, la multinationale écologiste soit condamnée à la même peine.
Et comme le pétrole, le chavisme s'exporte fort bien hors de son continent d'origine. Vivre sur un sous-sol dépourvu d'hydrocarbures, ou faire comme si, n'interdit pas de faire appel aux mêmes mécanismes. Rien de très banal que de voir le correspondant local du chavisme essayer d'adapter la recette, en appelant à nationaliser le YPF d'ici, Total. Mais que le représentant de la gauche sérieuse réclame une intervention autoritaire sur le coût des carburants surprend plus, et nourrit quelques réflexions.

Il est caractéristique du clientélisme de proposer, non pas un programme, mais un catalogue, et un catalogue qui s'efforce de satisfaire tous les consommateurs potentiels en donnant un peu à chacun, mais qui, contraint par la pénurie de ressources, doit se contenter aujourd'hui de mesures étroites, en petit nombre, de faible durée, et dont l'objectif principal se limite à démontrer sa bonne volonté. On tenait pourtant là une excellente occasion de faire autre chose. La forte hausse de la demande mondiale pour une matière première dont les réserves n'augmentent pas au même rythme et dont la commercialisation, à l'inverse du gaz, ne connaît pas d'obstacle particulier, ne peut se résoudre autrement que par une hausse de son prix, laquelle constitue à son tour la meilleure des incitations à consommer moins. La force de cette réalité s'impose même aux producteurs, l'Indonésie, le Nigeria, contraints, comme d'autres, à abandonner leurs politiques clientélistes de subvention. Quelle meilleur occasion de promouvoir une politique de sobriété réaliste et responsable qui passe, par exemple, par une préférence pour les véhicules économes, les deux-roues motorisés légers en particulier ?
À la place, l'homme politique, ce provincial délaissé au bal des célibataires de la mondialisation, accroché au terroir de ses électeurs, laisse éclater sa rancœur contre ces chefs d'entreprise, camarades de promotion qui ont longtemps partagé avec lui un horizon national et souvent public, et que le basculement du monde a conduit à s'émanciper et de sa tutelle, et du territoire sur lequel s'exerce seul son pouvoir. Puisqu'on refuse d'avouer qu'on ne peut rien, pas même agir politiquement sur un produit dérivé assis sur la dette française, ne reste que la menace, la mise en demeure et, bientôt, la réprimande contre ceux qui n'ont rien fait, le soupçon, la dénonciation du complot étranger, attitudes qui ne montrent rien d'autre que de l'infantilisme. Pourtant, l'arme absolue contre la spéculation existe, et n'a rien de réglementaire : il suffit de maîtriser sa dette, faisant ainsi en sorte que ceux qui parient sur une hausse des taux en soient pour leurs frais. Même si certains espoirs, trop vifs, risquent d'être déçus, la difficile mise en œuvre d'une politique que gesticulation et effets de manche n'appuient en rien se traduira aussi dans les prix, et dans les taux. Le spectacle du 7 mai dans les couloirs, et sur les écrans, de France Trésor risque d'être intéressant.

surtaxe

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Les hommes politiques se trouvent parfois contraints d'affronter des adversaires aussi imprévisibles que redoutables, à même de bousculer les plans de campagne les mieux établis, et le général hiver est de ceux-là. Monopolisant sans répit les unes de la presse quotidienne, s'appropriant une part majoritaire des journaux télévisés, la puissante offensive qu'il a soudainement lancée voilà dix jours défie toute résistance, et recouvre d'un blanc manteau de silence les dernières innovations législatives du quinquennat. Rien à son sujet dans les quotidiens généralistes, ni à la télévision ; une dépêche fourre-tout chez Reuters, et un sec communiqué à Matignon : expédiée en quelques lignes, réduite à un acronyme de trois lettres, englobée dans l'enveloppe de la loi de finances, une mesure pourtant longtemps vantée comme aussi courageuse que révolutionnaire serait passée totalement inaperçue sans la vigilance intéressée de la presse spécialisée, Les Échos, ou la Tribune. De la TTF, la taxe sur les transactions financières, on pouvait difficilement attendre une entrée en scène plus discrète ; et quand bien même celle-ci laisse présager une existence aussi courte que fantomatique, ce dispositif à tiroirs mérite qu'une bonne âme lui accorde un peu d'attention.

Reflet sans doute d'arbitrages délicats et de nuits blanches à Bercy, le projet semble au premier abord incohérent, puisqu'il se décline en trois mesures distinctes, sans aucun rapport l'une avec l'autre, et qui visent chacune une activité particulière : les achats d'actions, le trading à haute fréquente et les CDS nus. Tout le monde, en principe, comprend ce dont il est question en premier lieu et, de fait, on ne retrouverait là rien d'autre qu'un classique impôt de bourse, qui a existé et existe ailleurs, s'il n'était assorti de modalités pour le moins étranges. Ce n'est pas tant son montant, 0,1 %, qui étonne, que les restrictions qui lui sont associées : seules sont concernées les actions d'entreprises de nationalité française, et dont la capitalisation boursière au premier janvier dépassait le milliard d'euros. La liste des malheureuses élues sera donc courte, et ne comprendra même pas toutes les entreprises de l'indice CAC 40, puisque les néerlandaises ST Microelectronics ou EADS y échapperont. On dirait volontiers que le pouvoir apprécie énormément de toujours taper sur les mêmes si le seuil choisi ne conduisait pas à intégrer en plus un bon morceau du SBF120. Le trading haute fréquence désigne quant à lui une détestable habitude, qui a pris une importance significative au cours des dernières années, laquelle consiste à faire travailler algorithmes et robots appuyés sur de lourdes infrastructures techniques installées au plus près des bourses dans le seul but de gagner d'infimes fractions de secondes, afin de réaliser une énorme quantité de transactions à très court terme, qui jouent le plus souvent sur les minuscules différences que connaissent les prix des actions cotées simultanément sur plusieurs places. Les credit default swaps, enfin, obéissent à un mécanisme encore plus vicieux. Ces produits, normalement souscrits par les porteurs d'obligations pour se prémunir contre un défaut de l'emprunteur, peuvent aussi être achetés par des investisseurs qui ne possèdent pas les titres en question : il s'agit, en somme, d'une assurance qu'ils souscrivent pour couvrir un risque qu'ils n'ont pas pris. En conséquence, cette assurance n'a d'intérêt que dans la mesure où l'accident arrive, et où le risque de défaut se réalise, ce qui permet de toucher la prime. Et on imagine, dans les circonstances actuelles, la somme d'intégrité nécessaire pour résister à la tentation de jouer contre la Grèce. Au demeurant, cela ne devrait pas préoccuper l'État, les banques qui se sont amusées à ce petit jeu en vendant les CDS en question n'ayant qu'à prendre leurs pertes. Hélas, l'implacable logique du too big to fail, l'opacité de ce marché de gré à gré qui interdit toute évaluation de l'ampleur des conséquences d'un défaut l'obligeraient, le cas échéant, à intervenir.

Il devient alors possible de décrypter la stratégie gouvernementale, et de distinguer l'effectif du symbolique. L'effectif, et même le quantifié puisqu'on en attend un peu plus d'un milliard de recettes, ce sera donc cet impôt de bourse, au périmètre soigneusement circonscrit. Les obligations, privées ou publiques, qui représentent pourtant un volume de transactions autrement plus important que les seules actions, ne seront pas taxées : l'État, voulant scier la branche sur laquelle viennent se percher les corbeaux de la spéculation, a évité de se tirer une balle dans le pied en indisposant les acheteurs de dette publique. Il risque, par contre, d'en décourager d'autres, et de voir s'envoler ses espoirs de gain. Certes, le champ de la taxe reste assez vaste et son montant suffisamment minime pour ne pas décourager les investisseurs de long terme ; mais les autres, tels ces vils opérateurs à découvert qui jouent un rôle fondamental dans la liquidité d'un marché, auront d'autant moins de difficultés à aller voir ailleurs que, même pour les français, le monde est vaste et ses possibilités d'investissement infinies. Le premier effet de la taxe pourrait bien être une baisse du nombre de transactions boursières, laquelle pénalisera par contrecoup et les intermédiaires financiers et la place de Paris. Les deux autres mesures, qui s'attaquent bien à la spéculation dans ce qu'elle a de plus excessif, ne produiront par contre aucun effet, dans la mesure où la compétence de Bercy ne s'étend pas jusqu'au New Jersey, ou des effets bien fugitifs, puisqu'on attend pour les tous prochains mois une interdiction à l'échelon européen des CDS dénudés. N'eut été l'extrême difficulté d'expliquer au grand public ce dont il était question, on tenait bien là un moyen de combattre sans risque l'hydre de la spéculation internationale. Hélas, ici, le général hiver prélève son tribut, et terrasse la puissance du symbole, puisque personne n'en parle.

AA+

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La fin du monde vient donc d'avoir lieu, et, l'œil collé à l'écran, chacun pouvait la suivre en direct sur Boursorama. Mais le calme étrange qui suit ces lendemains de cataclysme conduit à s'interroger sur l'ampleur de la catastrophe. Il se pourrait que, en l'espèce, le rôle des agences de notation financière ait été grandement surestimé, et que l'on ait assisté, en réalité, à la mise en scène d'une fiction intéressée, dont le sens dépend de la position politique que l'on adopte. Cette dégradation, pour le monde de la finance, produit sans doute d'autant moins d'effets qu'elle avait depuis longtemps été prise en compte. Et peut-être même que, en fait, la note de la dette souveraine française n'a pas vraiment été abaissée.

Car un seul membre du triumvirat de la notation, Standard & Poors, a franchi le Rubicon en attaquant les intérêts vitaux de la République. Prudemment resté sur la rive, Moody's se contente de maintenir sa surveillance. Encore plus en retrait, Fitch Ratings, filiale de Fimalac, a fait part de son intention de rester l'arme au pied pour le reste de l'année ; mais Marc Ladreit de Lacharrière éprouve sans doute quelque appréhension à imaginer sa tête d'aristocrate promenée au bout d'une pique. Les justifications de Standard & Poors, qui grâce à son coup d'éclat connaissent une audience qui s'étend un peu au delà de son public habituel, méritent par ailleurs que l'on s'y arrête. On découvre, d'abord, l'agence adepte du traitement par lots : tous les pays de la zone euro ont vu l'état de leurs finances inspecté, et certains, l'Italie, l'Espagne, le Portugal, ont été bien plus mal traités. Chez Standards & Poors, par ailleurs, le triple A devient une denrée rare, à la distribution confidentielle : Allemagne, Pays-Bas, Royaume-Uni, Suisse, pays scandinaves constituent le dernier carré des résistants à la dégradation, et sans doute plus pour très longtemps puisque, dans la zone euro, Allemagne et Luxembourg sont seuls à échapper à l'humiliante sanction de la surveillance négative. Après l'Europe et les États-Unis, en somme, le AAA a presque disparu, et, donc, son utilité aussi. Car il n'est pas besoin de lire des journaux gratuits pour savoir que, appliquées aux grandes puissances, ces notes ne renseignent personne.
Les grands, d'ailleurs, font tout ce qu'ils peuvent pour y échapper : le commentaire de Standard & Poors rappelle ainsi que les notes de l'Allemagne, des Pays-Bas, de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de la France sont "unsolicited", ce qui mérite quelques explications. On l'ignore généralement, mais les agences interviennent en principe à la demande d'une entité, entreprise, institution publique, État, qui désire faire évaluer sa solvabilité avant de faire appel au marché : faute de note, celui-ci risque en effet de montrer peu d'empressement à souscrire à des obligations dont il ne peut évaluer le risque. Le fait que, en Europe, les petits pays, mais aussi l'Espagne, sollicitent ce jugement que les grandes puissances récusent montre la haute opinion que celles-ci ont d'elles-mêmes. Et en les notant d'autorité, comme les autres pays de l'Union, les agences rétablissent une égalité que les puissants refusent. De plus, le vrai étalon, la capacité d'emprunt, en volume comme en matière de taux, s'établit et se modifie à chaque fois que France Trésor procède à une adjudication, et il informe de manière autrement plus fine et plus pertinente que la notation périodique d'une agence. La note joue, en fait, un rôle institutionnel, garantissant la qualité du portefeuille d'investisseurs cherchant à éviter à tout prix le risque : mais si la meilleure note disparaît, il leur faudra bien se contenter du bataillon bien plus fourni des AA+.

Mais la manière dont l'agence explique sa décision surprendra les amateurs d'idées simples, même si la façon dont elle juge, non pas une situation financière, mais bien une politique publique et ses effets supposés confirmera les isolationnistes dans leur conviction qu'elle se mêle, d'autorité, de ce qui ne la regarde pas. Car, tout en rendant hommage à l'action de la BCE, Standard & Poors expose ses craintes, et redoute les conséquences d'une politique avançant sur un seul pied, celui d'une austérité qui s'exprime dans l'accroissement de la pression fiscale, avec comme conséquence récession et diminution de la consommation et, donc, baisse des rentrées fiscales  en question. Ce cercle vicieux de la rigueur a déjà été abondamment dénoncé : mais que le porte-parole des marchés rejoigne le chœur des économistes critiques a de quoi bouleverser son anticapitaliste. Les marchés, en fait, sont rationnels. Rompre avec trente ans de déficit de se fait pas du jour au lendemain, et la vertu austère du nouveau converti leur semble tout autant suspecte que, naguère, la prolixité de celui qui fut jusque-là un débauché. Mais, plus encore, ils redoutent les conséquences de ce qui ressemble à une nouvelle incarnation du même aveuglement, à la fois dans ce qu'elle dénote d'incompréhension fondamentale de leur fonctionnement, et dans son impuissance à apaiser ce léger doute qui subsiste, et selon lequel tout ça, au fond, c'est seulement pour la galerie. Le préteur ne réclame rien d'autre que le respect de son contrat : et, comme toujours, il est disposé à accorder des délais, à condition qu'on le rembourse. Un retour très progressif à l'équilibre budgétaire, un désendettement raisonnable et lent qui pourra s'étaler sur des dizaines d'années lui conviendrait bien mieux, pourvu qu'il n'ait de doute ni sur la route, ni sur la tenue de cap, que ces furieuses promesses d'un retour à l'équilibre en trois ans et en pleine crise, dont il est à craindre qu'elles restent lettre morte.

Enfin, et surtout, cette dégradation produit des effets qui relèvent essentiellement du comique, et qui sont si nombreux qu'on se demande à qui accorder la palme. Au spectacle, mis en scène par on ne sait quel spin doctor, que le pouvoir joue autour de cette note, lui qui transforme ce qui n'est rien de plus qu'un avis parmi tant d'autres en un rempart contre l'adversité, à l'efficacité quasi-magique puisqu'elle ne relève que de la croyance, rappelant ainsi ces habitants qui, face à la montée des eaux, ont recours à n'importe quel matériau, fut-il le plus dérisoire, pour protéger leurs biens de l'inondation ? À la popularisation au travers des media d'une notion qui, et c'est la son principe, résume une longue analyse en une formule courte et tranchante, et fournit donc aux journalistes une matière première qui, par son originalité comme sa concision, répond à leurs exigences tout en leur permettant de se pavaner en jouant les savants ? Ou, plus encore, à ces piliers de bar bons clients des micros-trottoirs, qui débitent un avis définitif sur les conséquences de la dégradation, eux qui glosaient hier sur Fukushima ou Clearstream sans avoir la plus élémentaire notion de radioactivité ni avoir jamais entendu le terme de règlement-livraison ? La pantalonnade du triple A aura au moins eu le mérite de rappeler à quel point, de nos jours, on manque cruellement d'occasions de s'amuser. Attendons-donc sereinement le défaut de la Grèce : là, on va rire.

crunch

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Quand, habitués à tirer profit des miettes abandonnées par l'empire, les flibustiers voient leurs richesses s'amenuiser au point de ne même plus suffire à assurer leur survie, c'est que la situation est désespérée. Et le plus intéressant, dans la crise que connaît Petroplus, est de voir combien l'enchaînement infernal qui conduit le raffineur suisse à sa position actuelle semble accepté par tous, au point que même les réactions des salariés directement menacés ne paraissent pas dépasser, pour l'heure, le stade d'un combat de pure forme, mis en scène sans conviction dans l'attente de la fermeture définitive et des négociations qui l'accompagneront. C'est que le drame du raffinage, dont les causes se trouvent fort bien exposées dans une publication de Technip, se répète sur les scènes européennes de manière similaire et depuis de longues années, au point que le dénouement en soit, d'avance, connu de tous.

Car cette industrie du genre le plus lourd essaye péniblement de surnager dans un marécage de contraintes qui l'étouffent de plus en plus. Elle dépend d'abord d'une matière première, le pétrole brut, presque totalement importée et facile à transporter, et à stocker ; et sa transformation en un certain nombre de produits finis génère d'une part des résidus dont on ne sait vraiment que faire, le souffre par exemple, et se fait d'autre part selon une répartition fixe, puisque, suivant la manière dont l'installation est conçue, on obtiendra du gazole, du carburant pour l'aviation et de l'essence en proportions constantes, proportions que seuls des investissements significatifs permettront de modifier. Or, depuis des décennies, en Europe, on n'investit plus, et Technip, cartographiant les douze dernières raffineries qu'il a conçues, ne montre qu'une seule installation européenne, la plus ancienne, à Leuna, en 1997. Propriétaires de la ressource, les compagnies pétrolières des pays producteurs cherchent à capter plus de valeur ajoutée, et à exporter, vers des clients de plus en plus riches et de moins en moins européens, des produits raffinés, et plus seulement du brut. Les raffineries européennes, de plus, souffrent d'un mal endémique, et connu : elles produisent trop d'essence dont, l'appétit du client habituel, les États-Unis, s'étant tari, elle éprouvent depuis quelque temps le plus grand mal à se débarrasser.
Ainsi vont les choses, dans ce secteur si difficile : aussi, lorsque, la puissance publique met en place des mesures fiscales incitant vigoureusement à consommer moins, et à acheter des voitures économes en carburant, les pétroliers renoncent, et, entre fermetures et reventes à des tiers, le paysage change radicalement en quelques années. Alors apparaissent les flibustiers qui, se croyant plus habiles à la manœuvre que les vieux capitaines des gros pétroliers, espèrent ressusciter les marges disparues. Petroplus, fondée en 1993 et qui achètera sa première raffinerie en 2000, société installée, aux côtés des Transocean et autre Glencore à Zug, paradis fiscal au cœur du paradis fiscal, est du nombre. Mais le 27 décembre, la société annonce le gel par ses banquiers de la ligne de crédit qui finance sa trésorerie, pour un montant de l'ordre d'un milliard de dollars. Du jour au lendemain, elle se trouve donc, en d'autres termes, incapable de payer ses fournisseurs, et hors d'état de faire tourner les cinq raffineries qu'elle possède à travers l'Europe, dont celle de Petit Couronne, près de Rouen.

On imagine que ce genre de chose n'arrive pas par hasard ; et on a un peu de mal à partager la surprise de Petroplus, découvrant du jour au lendemain que ses banques le lâchent. Les négociations qui continuent, la mise à l'arrêt de trois raffineries, en France, Suisse et Belgique, dont le redémarrage dépendra "des conditions économiques et de la disponibilité des financements", tiennent de la réduction, brutale et sauvage, de capacités excédentaires. Et sans doute les banquiers ont-ils décidé, à la place de la direction, des mesures à prendre, mesures dont on imagine, au vu du parcours de Petroplus et de ses années de pertes, qu'elles étaient pendantes. Aussi l'intérêt se situe-t-il largement ailleurs, dans le jeu des banques, et des politiques.
Ceux-ci, en France, pour contrer les effets du credit crunch appliqué aux multinationales, et à très grande échelle, ont sorti leur arme secrète : le médiateur du crédit, l'homme chargé de tordre les bras des banquiers armé de sa seule autorité morale. Plutôt habituées aux doléances des commerçants, artisans et petits entrepreneurs, on imagine que ses équipes apprécieront le changement d'échelle. On commence aussi à comprendre de quelle manière jouent les banques, lorsqu'elles se comportent en petites filles sages et se soumettent aux exigences de leurs autorités de tutelle ; et on ne va sans doute pas les aimer plus. La Tribune le notait encore récemment, l'année 2011 aura connu, au niveau mondial, 220 000 suppressions de postes dans l'activité bancaire, soit bien plus que les 174 000 emplois perdus en 2009, l'année d'après la mort de Lehman Brothers. Soumises à une réglementation qui leur impose de renforcer leurs fonds propres dans un délai de six mois et qui entre en vigueur au plus mauvais moment, dans un marché extrêmement déprimé, les banques réduisent, toutes ensemble, leur taille, cherchant donc pour leurs actifs, leurs activités de marché en particulier, des acheteurs qui n'ont ainsi que l'embarras du choix,et le pouvoir de fixer les prix. Aussi, on attend avec impatience le moment, qui viendra forcément, où ceux-là mêmes qui les ont mises dans cette situation leur reprocheront de mettre en danger l'activité économique en refusant de prendre ces risques qu'ils leur ont interdit de prendre ; mais comme toujours il se peut bien que leur réaction, inaltérablement diplomatique, déçoive.
Enfin, l'affaire Petroplus permet de voir à l’œuvre les effets de cette dissociation sociale qui sépare aujourd'hui les perdants - les salariés peu qualifiés et spécialistes d'une branche qui, comme bien d'autres avant elle, ne peut qu'être condamnée à un lent et long déclin - des gagnants - ces ingénieurs qui, accumulant savoir et expérience au lendemain de la Seconde guerre mondiale à domicile comme dans les colonies, sont aujourd'hui, sans craindre d'autre concurrence que celle de leurs semblables, à l'abri donc de la compétition sur les prix, à même de profiter au mieux de l'ouverture du monde. Tous, pourtant, naguère, et parfois pour un même employeur, travaillaient côte à côte.

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Entrepreneurs, dans ce monde où votre obligation la plus élémentaire et la plus fondamentale, maintenir votre affaire à flot, vous impose chaque jour un peu plus ces douloureux sacrifices qui, de surcroît, risquent par l'intervention d'un journaliste malveillant de vous exposer brutalement à l’opprobre publique, toute économie est bonne à prendre. Et elle peut même se muer en une magnifique opération lorsque, à peu de frais, elle vous permet de bénéficier d'une faveur médiatique que toutes les dépenses publicitaires du monde n'auraient pu obtenir avec une pareille efficacité. Car, disons le nettement : en cette période pré-électorale, rien n'est plus facile que de vous payer un Président qui saura, mieux qu'aucune personnalité du monde des arts, des sports et des lettres, faire parler de vous et de votre activité. Certes, le titulaire actuel, un peu dévalué, ne reste disponible que durant quelques mois, en attendant que le retour au pouvoir des bolchéviks ne réduise une fois de plus tous vos efforts à néant. Du moins vaut-il bien mieux avoir affaire à lui qu'à son ancien adversaire potentiel ; il se murmure de plus que, lui, au moins, comme bien public, on peut l'avoir gratuitement.
Il suffit pour cela de s'astreindre à une démarche aussi simple que saine, puisqu'elle obéit à vos intérêts les plus étroits. Comme tant d'autres, pour faire moderne, vous aviez supprimé dans vos usines des centaines d'emplois imprudemment recréés dans la lointaine Asie, à Taïwan plus précisément, ce qui ne manquera pas d'étonner, le niveau de vie et les rémunérations sur l'île rebelle n'étant guère différents des nôtres. Opération absurde, puisqu'elle obligeait à exporter d'Europe en Asie les matériaux nécessaires, lesquels comptent pour 70 % du coût du produit fini, avant de réimporter le produit en question. À l'inverse, un petit investissement dans nos belles vallées savoyardes, à peine vingt emplois nouveaux, et vous pourrez accrocher à votre nom déjà fort connu ce label flatteur qui connaît une ascension fulgurante, relocalisation. Les sollicitations médiatiques qui assaillent le spécialiste de la question montrent combien, dans les gazettes, le terme est en vogue. Celui-ci, par ailleurs, constitue le sésame indispensable pour la visite présidentielle. L'agenda fort chargé du premier personnage de l’État vous contraindra bien à quelques mois d'attente, mais vous en serrez largement récompensé : fabriquer des skis et avoir, au début de l'hiver, un Président de la République en visite dans ses usines avec un essaim de journalistes autour et des sujets dans tous les journaux télévisés, voilà une opération promotionnelle de toute beauté, et à l'efficacité incommensurable puisque son coût est nul.

En publicité, en notoriété, en réputation, vous êtes donc le grand gagnant de l'affaire. Se présentant à son avantage, serrant les mains du populo, le Président se compte sans nul doute lui aussi au nombre des bénéficiaires de l'opération, sans quoi il n'aurait évidemment pas pris la peine de se déplacer. Pourtant, dans le monde universitaire, chez les correspondants de la presse internationale, les critiques, à l'image de celle d'un Jonah Levy décrivant l'incohérence des cinq années de mandat de celui qui apparut d'abord comme un libéral sans conséquence avant de se convertir à un dirigisme privé de moyens d'action, visitant un village Potenkime après l'autre, couvrant l'espace physique et social le plus large possible en aussi peu de temps que possible, et ne donnant, pour finir, que le spectacle d'une agitation confuse, ont déjà fait le bilan du temps perdu et des occasions manquées. Mais cela n'émeut guère et ne portera pas à conséquence, aussi longtemps que le journal télévisé, au profit duquel la Présidence met cet agenda en scène, et pour lequel elle sait inventer ce vocabulaire de combat et réunir au premier rang les bons clients qui font les bons sujets, jouera consciencieusement le rôle qui lui a été attribué.

Pourtant, il suffirait de pas grand chose. Voici peu, évoquant l'éternel problème de la hausse des prix, le spécialiste des présentations infographiques du journal de France 2 a cité l'exemple d'une petite voiture dont le prix, dans sa version la plus simple, a diminué de 10 % au cours des dix dernières années. Mais il n'a pas pris la peine d'ajouter que, en termes réels, en tenant compte d'une inflation même modeste, le chiffre d'affaires généré par la vente de ce modèle a, en fait, baissé d'un quart. Il n'a pas non plus jugé utile d'expliquer les conséquences de cette situation puisque, sauf à obtenir à domicile une baisse équivalente de ses coûts de production, et de celui du travail en particulier, ce fabriquant n'a, comme tous ses concurrents, d'autre choix que de faire construire ailleurs en Europe, en l'espèce en Roumanie, en Slovaquie, en République Tchèque, et avec une main d’œuvre moins coûteuse, les plus petits véhicules de sa gamme, que l'on sait être les moins rentables.
Cette réalité, aujourd'hui encore et des années après qu'elle ait été froidement analysée par Pierre-Noël Giraud, reste, au-delà des cercles de spécialistes, indicible. La force des explications simples absout la majorité, celle de ces consommateurs qui, seulement préoccupés de leur intérêt, ne visent qu'à acheter au prix le plus bas, des conséquences sociales de leurs actes, en reportant leur responsabilité sur une minorité si propre à la stigmatisation, ces entrepreneurs qui, seulement préoccupés de leur intérêt, ignorent les conséquences sociales de leurs actes lorsqu'ils arrêtent une usine, et continuent la production ailleurs. Il est tellement plus simple, au lieu d'entreprendre un vaste risorgimento comme l'a fait l'Allemagne de Gerhard Schröder, de jouer le rôle de la victime innocente, passive, et impuissante, et d'appeler à l'aide le chef d'un État qui, dans la grande tradition nationale, saura trouver les paroles qui consolent, et les gestes qui guérissent. Mais Nicolas Sarkozy aura eu le malheur d'exercer son mandat en des temps où l’État anesthésiste n'a plus la capacité de recourir à ses thérapies habituelles ; et il ne suffira pas d'inventer un mot nouveau et vingt emplois dans les vallées alpines pour changer le cours des choses, produire les conditions et l'environnement sans lesquels l'emploi industriel continuera à s’effilocher et, très accessoirement, gagner les élections.

phobie

, 19:20

Si tant est qu'il soit possible de tirer des enseignements généraux d'un événement dont les propriétés intrinsèques rendent la reproduction impossible, l'accident de Fukushima Daiichi peut au moins avoir valeur de test. Et celui-ci montre que, malgré l'extrême sévérité de la catastrophe naturelle, en dépit du cumul de négligence, d'incompétence et d'impréparation qui caractérisent la manière dont Tepco, l'opérateur de la centrale, conformément à un mode d'exercice du pouvoir qui semble largement partagé par nombre de grandes entreprises japonaises, a géré l'affaire, un accident nucléaire majeur impliquant trois réacteurs à la fois peut n'avoir aucune conséquence sanitaire sur la population environnante. C'est bien là l'ennui avec la phobie de l'électronucléaire : elle ne peut se nourrir que de l'angoisse eschatologique de cette catastrophe finale qui rendra la Provence ou la Normandie inhabitables pour des millénaires mais dont on est bien obligé de constater que, quarante ans après les premières prédictions, on l'attend toujours. De plus, à force d'instruire le procès de l'électronucléaire, on perd facilement de vue le fait que, ailleurs en Europe, on produit de l'électricité avec d'autres moyens que l'atome, le charbon et le lignite en particulier, et que ces choix opposés à la préférence nationale pour l'énergie propre ont, sur la santé des gens, des conséquences qui n'ont rien d'illusoire, et qu'un tout récent rapport de l'Agence européenne de l'environnement se donne comme objectif de quantifier avec précision.

Selon la mode actuelle, l'étude confond sous le terme générique de polluants deux catégories de rejets dont les effets sont, le plus souvent, bien distincts : les gaz qui contribuent à l'accroissement de l'effet de serre, au premier rang desquels on retrouve, du fait de sa masse, et malgré son innocuité pour la santé humaine, ce malheureux dioxyde de carbone, et les polluants au sens strict, une famille bien plus large et qui, de diverses manières, dégrade la santé des habitants alentours. Au moins le rapport est-il suffisamment détaillé pour faire la part des choses, et proposer un classement des installations les plus polluantes avec, et sans CO2. Avec gaz à effet de serre, alias polluants globaux, le tableau des vingts plus gros pollueurs comprend exclusivement des centrales thermiques brûlant charbon, et lignite. En ne retenant que les rejets nocifs désormais qualifiés de polluants régionaux, on retrouve en gros les mêmes, avec en plus l'aciérie de Thyssen Krupp à Schwelgern.
Évidemment, comme tout classement, celui-ci souffre de nombre d'injustices. Ainsi mesure-t-il, avant tout, la taille des unités en cause : que Drax, la plus grosse centrale thermique britannique, figure à la cinquième place ne signifie pas nécessairement que ses performances environnementales soient particulièrement mauvaises. On constate d'ailleurs qu'une part significative des installations les plus dangereuses se situent dans les pays européens les moins développés, la Roumanie, la Bulgarie, la Grèce, là où on ne dispose vraisemblablement pas de la capacité d'investissement allemande. Mais on se rend également compte que, justement, parmi les vingt plus mauvais élèves, on retrouve huit allemands, et aucun français. Une carte, qui fait ressurgir un monde oublié, permet mieux qu'aucun chiffre de se représenter la situation ; cette carte, des Midlands à la Silésie, c'est, depuis le XIXème siècle, celle de l'Europe sale. La France, à quelques petites exceptions près, les aciéries de Dunkerque ou de Fos, la pétrochimie du Havre, mais aussi l'Espagne, en dehors des Asturies ou l'Italie, à l'exception de Tarente, n'appartiennent pas à cette Europe-là.

On retrouve un appareil de cartes du même genre, bien plus vaste, mais qui raconte à peu près la même histoire, dans une autre publication récente de l'Agence, son rapport annuel sur la qualité de l'air européen. Là, il est facile de repérer les grandes concentrations urbaines, productrices de particules fines, d'ozone et d'oxydes d'azote, mais aussi les particularités de l'agriculture bretonne, qu'on ne retrouve qu'en Belgique, aux Pays-Bas et dans l'Italie du nord, ou l'oxyde de souffre, plus industriel. Et l'on constate, une fois de plus, à quel point la situation française se révèle, à l'exception de la Grande-Bretagne qui profite elle aussi des influences océaniques, bien meilleure que dans les pays voisins, Allemagne, Espagne, Italie surtout. Comme l'indiquait Proteos, cette situation et ses conséquences produisent sur la santé des habitants des effets qui se lisent dans les modèles de l'OMS. En comptant comme l'Organisation de la santé, en parlant comme un écologiste, par rapport à un pays européen de population équivalente comme le Royaume Uni, la qualité de l'air en France, et les centrales nucléaires d'EDF, permettent chaque année d'épargner 6 000 vies. Comment se fait-il que personne n'en parle, et qu'il faille aller dénicher l'information dans un petit article de bas de page paru dans Les Échos ?

Paradoxalement, la faute en revient sans doute, pour l'essentiel, à EDF. Habitué à mener une politique autonome dans la tradition de la haute administration nationale, rendant négligemment des comptes aux politiques qui lui en demandaient, résistant à l'ingérence d'une Autorité de Sûreté Nucléaire bien en peine d'accomplir sa mission, considérant que ses clients n'avaient d'autre avis à exprimer que leur satisfaction face au prix modéré de son électricité, le monopole public s'est montré incapable de répliquer à l'argumentaire antinucléaire monté par les écologistes autrement que par ces protestations indignées, ces assurances vaines et ces arguments d'autorité qui, de tout temps, n'ont jamais eu d'autre effet que de convaincre les inquiets de la pertinence de leurs motifs d'inquiétude. EDF produit de l'électricité de manière fiable, peu coûteuse, sans utiliser de charbon, donc sans rejets polluants ; mais se contenter de ces données rationnelles et quantifiables n'est d'aucune utilité pour combattre une fiction, surtout lorsque celle-ci dénonce un mal absolu d'une façon d'autant plus confortable que, pour l'heure et sur le territoire national, les effets de celui-ci relèvent seulement du domaine infini de l'imaginaire. Mais l'argument inverse, dans un pays qui oublie un peu plus chaque jour ce qu'était le charbon et dont les monuments publics n'ont depuis longtemps plus besoin qu'on débarrasse leurs façades de la suie qui les recouvrait, peut de moins en moins s'appuyer sur une expérience concrète, et impliquerait un détour par une autre fiction, guère pratique, qui force à imaginer ce que serait le monde s'il n'était pas effectivement ce qu'il est.
On peut, certes, essayer, démonter la manière dont s'articule l'argumentaire écologiste, insister sur ce qu'il laisse volontairement dans l'ombre, compter les morts de la pollution atmosphérique : il faudrait, pour cela, se poser en militant, dénoncer, par exemple, l'éolien, son inefficacité et la fuite en avant qui l'accompagne. Mais les grandes entreprises préfèrent jouer les bonnes citoyennes, installer des éoliennes près d'une raffinerie aujourd'hui fermée et faire semblant de croire, comme le touriste compensateur de carbone, qu'une petite pénitence publique pardonnera leurs gros péchés. Là, au fond, se situe le nœud du problème : incapable, comme les autres grands acteurs industriels, d'assumer sa situation, EDF abandonne la maîtrise de son destin, se contentant de mal rendre les coups, légitimant par là-même le discours de ceux qu'elle n'a même pas le courage de présenter comme ses adversaires.

blues

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En juillet dernier et sous le déprimant titre SOS lobbyiste battue, la Tribune consacrait un article illustré d'une émouvante photographie la montrant au bord des larmes à Angela Knight, présidente de la British Bankers' Association. Celle qui doit quotidiennement affronter l'écrasante tâche de défendre l'honneur des banquiers britanniques y confiait combien, à l'idée de passer une fois de plus sa journée à prendre des coups, il lui était parfois difficile de se lever le matin. À son tour, la Fédération Bancaire Française a décidé d'assumer le même fardeau. Et sans doute fatiguée d'attendre que la presse lui rende justice, elle vient de prendre ses affaires en main en achetant une pleine page dans les quotidiens nationaux et régionaux. On se permet d'espérer qu'aussi bien Libération que l'Humanité, qui en ont bien besoin, ont eu leur part ; on se contentera, comme toujours, d'étudier l'annonce telle qu'elle est passée par le canal habituel du grand capital, Les Échos.

Car, l'observateur attentif l'aura remarqué dès 2008, le monde, généralement, est bien trop injuste, et avec les banquiers en particulier. Déjà en 2008 l’opprobre frappait indistinctement la profession dans son ensemble alors que l'on pouvait facilement démontrer que les établissements les plus haïssables, les grands réseaux capitalistes, s'en tiraient, au niveau européen, nettement mieux que les banques mutualistes ou la caisse d'épargne de la région, acteurs pourtant réputés prudents et peu attentifs aux sirènes à la solde de la spéculation internationale. Trois ans après rien n'a changé : les Landesbanken sont toujours dans un sale état, l’État espagnol termine le programme de fusions et de recapitalisation des caisses d'épargne, et Dexia, cette fois-ci, a coulé pour de bon ; l'AMF, comme avant, interdit les ventes à découvert sur les titres de sociétés financières et, comme toujours, cette décision contribue efficacement à calmer la volatilité des titres en question.
Et pourtant, tout a changé puisque le monde s'est renversé : le risque se trouve désormais tout entier contenu dans ces actifs très peu rémunérateurs et qui, en conséquence, ne présentaient d'autre intérêt que leur sécurité, les emprunts d’État. Que l'on réussisse à reprocher aux établissements financiers de détenir de tels titres en portefeuille, qu'on les accuse de jouer, par inconscience, rapacité, et goût du risque, avec les dépôts de leurs clients en choisissant de les investir dans ces valeurs sûres qui, du jour au lendemain, brûlent les mains, montre que le désespoir raccourcira encore longtemps les nuits d'Angela Knight, et que la campagne lancée par la Fédération Bancaire sera longue, et ardue.

Celle-ci, pourtant, frappe fort, ce qui, de la part d'un organisme, par obligation, discret et modéré, surprend, et permet de percevoir, sous la pondération du propos, une totale exaspération. Réfutant l'argument d'une recapitalisation intervenant à la demande des banques, leur porte-parole rappelle à quel point tous leurs soins, comme d'ailleurs ceux des entreprises en général, ont porté depuis 2008 sur l'amélioration de leur solvabilité. Aujourd'hui, rien d'autre ne les menace que la défaillance des États qui jouent dans une classe à part, puisque, seuls dépositaires du monopole de l'usage légitime de la violence physique, ils sont seuls à pouvoir écrire les règles qui gouvernent les banques. Sur le cas particulier de la dette grecque, la Fédération précise que ces titres ont été conservés à la demande de l’État et que, de toute façon, ils ne pèsent pas lourd dans les comptes. Comprenant des fonds en euros à hauteur de 85% du total des encours, l'assurance-vie, le placement préféré de l’État français, ne peut guère en effet être investi ailleurs qu'en dette publique. Et à la seule exception du Crédit Agricole, qui possède des dépendances sur place et dont, d'après Les Échos, la Grèce représente 8,3% du portefeuille d'obligations d’État en euros, ce qui n'est pas rien, l'exposition reste anecdotique, ne serait-ce que parce que la Grèce ne porte pas seule toute la dette du monde.

Alors, puisqu'on est sur le point de confier à la Grèce, le pays le plus avancé dans la construction de cette grande fiction où tout le monde s'est efforcé de vivre au dépens de tout le monde, ce luxueux paquebot dont tous les passagers sont clandestins, les clés de la passerelle avec autorisation de prendre la direction qui lui convient, il faut faire ses comptes. Même un défaut sur la moitié de son passif ne mettra personne en danger ; et le coût, sous forme d'augmentation du capital des établissement prêteurs, en sera amorti par leurs actionnaires - c'est déjà fait - et par leurs salariés - ça va venir. Les craintes qui perdurent sont plus diffuses, et découlent de l'incapacité de la puissance publique à se comporter comme telle. L'Europe mettant une fois de plus son impuissance en scène dans un interminable feuilleton qui a depuis longtemps cessé d'amuser et dont les derniers épisodes portent la bouffonnerie italienne au sommet de l'affiche, on se prend à rêver du moment où, le dos au mur, les élus, contraints et forcés, se comporteront en adultes, cesseront de voir dans les citoyens les clients de largesses dont tout le monde sait dans quelles conditions elles ont mal été acquises, et, dans un inespéré mouvement de transparence démocratique, répartiront publiquement et équitablement la charge du retour à l'équilibre des comptes publics. Ce qui, il n'est guère permis d'en douter, prendra encore quelques années.

AAA

, 12:02

Décidément, il n'y a plus de saisons. Il fut un temps où le mois d'août ne connaissait d'autres cyclones que tropicaux, tempêtes durant lesquelles seules comptaient les conséquences de ceux-ci sur la production d'hydrocarbures dans le golfe du Mexique et, donc, sur les cours du pétrole. Après des mois de dur labeur et de risques inconsidérés, traders, boursiers et politiques, aux premiers jours du mois, liquidaient leurs positions avant de prendre, l'âme en paix, leurs quartiers d'été. Désormais, la méchanceté des temps ne laisse de répit à personne : elle en rajoute même, cumulant, en ce mois de détente, deux crises indirectement liées, une brutale tempête boursière, et un lent effondrement des finances publiques dans quantité de pays développés. Une situation qui possède, de plus, une certaine ironie.

Quand la crise immobilière et financière a frappé les États-Unis d'abord, puis le monde entier à l'automne 2008, les bonnes âmes se sont acharnées à démolir l'ambulance d'un capitalisme donné pour mort : ces marchés tout-puissants dont les laudateurs soutenaient qu'il fallait les laisser se gouverner comme bon leur semble venaient de démontrer de la manière la plus éclatante qu'une telle liberté ne pouvait conduire qu'à la catastrophe. Les marchés ne sont rien sans régulation, et ne pouvaient sortir du tunnel dans lequel leur rapacité les avaient enfermés sans le secours de l’État. C'était le temps des plans de sauvetage avec leurs centaines de milliards de dollars, le temps, aussi, de la faillite de Lehman Brothers. Et les bonnes âmes de s'offusquer des sommes colossales ainsi englouties dans la préservation d'un système honni, au lieu de secourir ceux qui en avaient vraiment besoin, ces ménages endettés expulsés d'une maison dont ils ne pouvaient plus rembourser les traites.
Trois ans plus tard, on peut dresser un premier bilan de ce Troubled assets relief program. Les prévisions initiales faisaient état de dépenses atteignant 700 milliards de dollars ; en réalité, le montant total des fonds publics mobilisés ne dépassera pas 400 milliards. Et, puisqu'aucune grande entreprise n'a disparu, et pas même General Motors, cette intervention, d'un seul point de vue financier, et grâce au marché, se révélera un excellent investissement. General Motors, nationalisé de fait, sera remise sur le marché, et ses actions trouveront suffisamment d'acquéreurs intéressés par une entreprise qui ne distribuera pas de dividende avant que l'État ne se soit totalement désengagé pour que celui-ci réduise considérablement sa participation. Pour l'heure, on estime le coût final du programme à 20 milliards de dollars, soit 5 % du montant investi. Il se pourrait bien, en d'autres termes, qu'il se révèle bénéficiaire. Tel était le cas, du moins, avant que n'arrive ce mois d'août meurtrier.

Car le politique est de retour, mais d'une manière assez éloignée de celle que l'on attendait. En dégradant la note de la dette des États-Unis, mettant ainsi à exécution une menace brandie depuis longtemps, Standard & Poor's accomplit un geste aussi spectaculaire qu'indéniablement politique. L'agence sanctionne en effet moins la situation très dégradée des finances publiques que le refus des élus de s'accorder sur la seule manière efficace de s'en sortir, solder les comptes des années Georges Bush. D'autres, tirés de leur torpeur estivale ou rentrés de vacances l'auront noté, la moitié de l'encours de la dette américaine est à porter au crédit du dernier président républicain, fanatique de l'engagement militaire et gros consommateur de cadeaux fiscaux. Refuser de traiter cette question, reporter sur ceux qui manquent déjà de ressources les économies nécessaires, c'est s'engager en toute conscience de cause sur le chemin de la dégradation.
Pourtant, réduire sa dette n'est pas forcément une affaire bien compliquée, à condition de prendre le temps de le faire. Sans bruit, sans drames, dans la zone Euro, la dette publique d'un pays sans État et dont tout le monde se moque a ainsi fortement baissé au cours des quinze dernières années. En 1995, la dette de la Belgique culminait à 130 % du PIB ; ensuite, avec une régularité suisse, d'année en année, elle a été graduellement réduite pour atteindre 84 % en 2007. Depuis, évidemment, la mauvaise fortune générale a inversé la tendance, sans pour autant conduire à une détérioration dramatique, puisque le pays reste noté AA+. En somme, les finances publiques seront d'autant mieux gérées que l’État fait défaut, et que les élus sont occupés à se disputer ailleurs.

Reste une dernière question, celle du choix de la date, et de cette dégradation dont l'effet sera amplifié par la correction boursière qui sévit sur les marchés mondiaux depuis quelques jours. Mettant brutalement le politique face à ses responsabilités, Standard & Poor's se place au fond dans un rôle opposé à celui joué par l’État, lorsqu'il abandonna Lehman à son triste sort en septembre 2008. La brutale révélation que tout le monde ne serait pas toujours sauvé, que le too big to fail pourrait faire défaut, pétrifia un secteur bancaire qui cessa instantanément de fonctionner, avec les conséquences dramatiques que l'on connaît, même si leur effet fut assez bref. Aujourd'hui, la note de Standard & Poor's sonne un peu comme un prêté pour un rendu ; pour l'heure, le moins que l'on puisse dire est que ses conséquences semblent bien moins négatives que le largage de Lehman.

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