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Category collecting for the Red Cross

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les rouges contre les bleus

, 09:00

L'histoire se répète, au fond. Avec cette drôle d'équipe qui n'est jamais meilleure que lorsqu'on la dit battue, cette équipe fragile qui a besoin de dix points de retard pour se décider à tout tenter, cette équipe hétéroclite avec son pilier en pré-retraite et des jeunes de vingt ans, un buteur du dimanche, un ouvreur de troisième main et, au centre, un nouveau venu guadeloupéen qui fait un néo-zélandais très correct.
Parfois, la meilleure attaque, c'est la défense. Et c'était géant.

tigres d'acier

, 19:54

On peut parfois, délaissant ce pestilentiel marécage où viennent se déverser ces ruisseaux d'autosatisfaction bouffonne, de certitudes bavardes, de bonne conscience obèse qui, régulièrement, alimentent Arte, trouver, sur les canaux voisins, une perle. En ce moment, et demain à 16h30 pour la dernière fois, France 5 diffuse un reportage consacré au Tiger Meet 2008 lequel, en plus de ses qualités proprement cinématographiques qui en font un travail de premier ordre, offre une extraordinaire plongée ethnographique dans un univers social aussi riche qu'habituellement délaissé par des sociologues abonnés à l'obligatoire compte-rendu de la misère du monde. Bien des images, pourtant, en sont familières : des adolescents attardés paressent au soleil, préparant un sketch où, dans une scène étonnamment similaire à celle de La Grande Illusion, le travestissement sera de règle, sketch qui leur servira probablement pour une quelconque soirée de fin d'études. Dans un salon de coiffure d'une petite ville, on retrouvera quatre d'entre eux se faisant, sans doute à cause d'un pari idiot, teindre les cheveux en blond. Rien, au fond, de tellement différent de ces images empathiques de jeunes en déshérence si chères à Arte, au détail près que ces jeunes-là sont pilotes de chasse, et qu'ils préparent l'édition 2008 du Tiger Meet.
Inaugurée dans les années soixante, cette rencontre annuelle organisée selon un principe anecdotique, puisqu'elle vise à rassembler les escadrons de chasse de l'OTAN dont l'insigne représente un tigre, et largement contourné, puisque cette édition a vu la participation du Staffel 11 de l'armée suisse, répond à deux fonctions. Elle sert d'abord de banc d'essai opérationnel, en permettant à des pilotes de nationalités très diverses aux commandes d'appareils très variés, parfois propres à une seule force aérienne comme les Super Etendard de la Flottille 11F, la puissance invitante, de participer à d'intenses exercices communs. Mais c'est aussi l'occasion d'une socialisation ritualisée, socialisation qui fournit l'essentiel des images du documentaire de Bertrand Schmit, et qui apporte quelques éléments en réponse à une question d'un grand intérêt. Sans doute n'existe-t-il pas de métier plus sélectif que celui de pilote de chasse. Sur les 801 000 individus qui, au dernier recensement de l'INSEE, composent une cohorte, moins de dix auront l'occasion d'embrasser cette carrière ; la sélectivité est donc à peu près équivalente à celle de l'Inspection générale des finances. Les heureux élus sont très jeunes, extrêmement diplômés, monstrueusement sélectionnés et parfaitement intrépides. Alors, comment on les tient ?

Dans Les traders, Olivier Godechot répond à cette question pour une population qui, par son caractère essentiellement jeune et masculin, sa formation dans les mêmes grandes écoles d'ingénieurs, son appétence pour un risque qui, en l'espèce, n'est pas physique, se rapproche de celle des pilotes de chasse. Et, en fait, on ne les tient pas : bien que salariés, les traders disposent d'une très large autonomie qui s'exerce en particulier dans sa dimension symbolique. Olivier Godechot raconte comment Estelle, nouvelle venue dans un monde qui s'ouvrait alors aux femmes, condamne comme immature le comportement d'un trader pourtant polytechnicien et père de famille, dansant autour de son poste après avoir réusssi sa première transaction. Avec sa position périphérique, elle ne peut se permettre de ne pas adhérer à un formalisme dont se dispensent précisément ceux qui, en raison même de leur parfaite intégration à un milieu dont ils épousent les exigences, s'autorisent une licence qui lui est pour l'instant interdite.
La seule discipline militaire ne saurait suffire à maintenir et animer cet autre groupe de professionnels de très haut niveau qui, de plus, comme en témoigne la fatale dédicace du reportage au pilote disparu depuis son tournage, affrontent un risque physique extrême. Il faut donc recourir à des stratégies parallèles pour assurer la bonne marche des affaires. Décrivant sa carrière dans un numéro de Moto Magazine, un motard sexagénaire, professeur à la faculté de pharmacie de Marseille, racontait qu'il avait racheté la première CB 900 Bol d'Or disponible en France ; son ancien propriétaire avait avancé un argument de vente imparable : "elle tient le Mirage jusqu'au décollage". Il savait sans doute de quoi il parlait, puisqu'il commandait la base aérienne d'Orange. Et l'on peut parier que le prestige de cette machine comptait au nombre des arguments symboliques qui lui permettait de tenir ses pilotes.
Le reportage de Bertrand Schmit apporte une multitude d'exemples de ces stratégies, qui visent à la fois à fonder un groupe à part aussi bien au-delà des différentes nationalités qu'à l'intérieur de ce métier excessivement particulier de pilote de chasse, et à perpétuer son fonctionnement, ce qui ne va pas de soi puisque, par exemple, la base de Cambrai, qui abrite les tigres de l'escadrille 1.12, figure au nombre des sites militaires en attente de fermeture, le 1.12 risquant alors de rejoindre la liste des formations dissoutes. Ainsi en est-il du grand concours de peinture, où l'on récompense l'avion le mieux tigré, opération strictement symbolique mais dont le coût, avec la remise de l'appareil dans son état initial, doit se compter en dizaines de milliers d'euros. Et, sans doute, une des plus extraordinaires manifestations visuelles de cette exubérance sous contrainte se trouve-t-elle dans cette séquence reprise sur le site du producteur du documentaire, où les participants au Tiger Meet se rassemblent, au garde à vous, dans le plus strict alignement militaire, et dans la plus totale extravagance vestimentaire.

why blog ? (reloaded)

, 19:23

Verel, voici peu, exprimait bien l'ambivalence des sentiments que l'on éprouve face à cet exercice en effet un peu puéril, dans lequel on accepte la contrainte de raconter des choses sur soi selon des modalités édictées par d'autres. Mais puisqu'on y est convié par le blogueur préféré du moment de Celui, il serait d'autant plus malvenu de se dérober que la question de savoir pourquoi on tient assez régulièrement et depuis plus de trois ans un carnet qui n'a rien à voir avec un journal personnel se pose, d'autant que DirtyDenys est un objet précisément défini, dans ses composantes visibles comme dans celles qui le sont moins, et cela dès l'origine.

En fait, tout a commencé à cause de Guillermito. Sans doute s'agit-il là d'une vérité assez générale : sur le web, tout est toujours la faute de Guillermito. Pour une raison oubliée depuis longtemps, je recherchais à l'époque des informations sur la stéganographie, une des nombreuses spécialités du biochimiste montpelliérain. J'ignorais tout, à l'époque, des petits soucis judiciaires qui lui vaudraient bientôt une célébrité mondiale. Tombant sur le site de Guillermito, j'avais trouvé des textes épars et plutôt bien vus, mais pas meilleurs que ceux que je produisais, très épisodiquement, et depuis fort longtemps. D'où l'idée de rassembler tout ça sur un site dont l'esthétique sera honteusement copiée sur ce que faisait Guillermito, avec son camïeu de gris. Comme mon copain Vincent profitait de sa liaison adsl pour faire tourner dans son deux-pièces un serveur web sous-utilisé, vallaurien verra ainsi le jour, en 2004. Puis, Vincent a déménagé sous des cieux autrement plus cléments bien que largement aussi ventés. Quelques mois plus tôt, une Freebox avec son IP fixe avait relié de façon stable et permanente mon salon au reste du monde. Il suffisait donc d'un routeur, de toute façon indispensable pour connecter le réseau domestique à la box, et de quelques pièces assemblées dont, pendant quelques mois, un vénérable disque SCSI IBM datant de 1996, pour bâtir le serveur nécessaire au rapatriement de vallaurien. Il était, dès lors, presque fatal d'en venir à héberger autre chose qu'un unique et statique site web, et l'idée de DirtyDenys, conçu au départ pour recueillir des méchancetés trop succinctes et trop anecdotiques pour fournir matière à un article plus étoffé, lequel serait destiné à vallaurien, naîtra assez rapidement. La forme en sera très vite fixée : pas d'images, des billets d'une longueur assez uniforme, conçus pour ne jamais réclamer plus de trois minutes de lecture, un usage intensif des hyperliens, des sujets toujours d'actualité, mais d'une actualité qui peut aussi bien être personnelle qu'internationale, et une approche, au départ, exclusivement sarcastique. D'où l'idée de se placer sous le parrainage de Clint, dans un des ses rôles les plus cinglants, en empruntant à quelques-unes de ses célèbres répliques les titres d'un nombre limité de catégories. La seule évolution notable verra l'apparition d'une catégorie positive, collecting for the red cross, exception à la norme dans tous les sens du terme puisqu'elle pourra recueillir des billets longs de seulement quelques lignes. DirtyDenys existe donc, et pourrait continuer à exister, indépendamment de tout lectorat. Il s'agit en effet d'une activité qui, bien que régulière, reste épisodique, puisque menée à un rythme assez constant de six à huit billets par mois, billets qui, sans compter les recherches qu'ils impliquent, nécessitent entre deux et trois heures d'une écriture qui commence généralement en fin d'après-midi et s'achève avant vingt heures. En somme, et cette caractéristique est fondamentale, le projet, dès le départ, a été conçu avec comme objectif l'autonomie la plus complète possible puisque, pour perdurer, il lui suffit d'un nom de domaine, d'un fournisseur d'électricité et d'adsl, et d'une assez petite quantité de temps libre, irrégulièrement, et aléatoirement, disponible. Comment, alors, expliquer que, des lecteurs, il s'en trouve, et sans doute, régulièrement, plus d'une centaine, pour fréquenter un site qui n'a jamais été l'objet du moindre effort de promotion, pour lire une écriture qui traite de choses souvent bien trop complexes pour être correctement exposées dans ces billets trop courts, de choses bien trop particulières pour intéresser le lectorat ordinaire celui, par exemple, de la presse quotidienne, une écriture qui, le plus souvent, se déroule dans des phrases bien trop longues et n'hésite pas à provoquer le lecteur par un recours systématique au vocabulaire le plus inusuel, même s'il figure toujours dans un dictionnaire standard ? Toutes ces caractéristiques, en fait, fonctionnent comme autant de critères de sélection, ou plutôt d'élection puisque, dans la masse des écritures librement accessibles sur le web, ces partis-pris, que l'on retrouve chez d'autres selon des modalités différentes mais avec une exigence comparable, tracent le cercle de ceux dont on se sent proche, cercle qui, grâce aux initiatives d'un Laurent ou d'un Versac, a cessé d'être virtuel. Paradoxalement donc, cette activité scripturale personnelle et solitaire conduit à la rencontre de ceux de ses semblables qui adoptent des pratiques similaires. Mais il ne s'agit là que de la face visible, la face cachée, celle d'une écriture souvent alourdie de références indéchiffrables restant vraisemblablement inaccessible même aux lecteurs les plus réguliers ; il s'agit, en quelque sorte, de la part strictement privée de textes publics mais qui sont sans doute assez rarement perçus dans leur dimension, n'hésitons pas à le dire, littéraire, laquelle, il est vrai, n'est pas systématiquement présente. Pourtant, en fait, la seule chose qui m'intéresse vraiment, c'est que ce soit beau. Et ça arrive, parfois.

211 mètres

, 18:00

La campagne des hauteurs tourne au blitzkrieg. Deux mois à peine après la reprise des hostilités, voilà qu'un premier projet de tour parisienne nouvelle génération sort tout armé des stations de travail du cabinet Herzog & De Meuron. Dès 2012, la pointe du Triangle devrait atteindre une hauteur toujours indéterminée, mais dont Jacques Herzog souhaite, pour la  beauté du geste, qu'elle dépasse les 210 mètres de celle qui, dans l'espace, n'en sera même pas éloignée de trois kilomètres mais, dans le temps, de presque quarante ans, la tour Montparnasse d'Eugène Beaudoin et Urbain Cassan. On abandonnera aux exégèses faciles la comparaison inévitable avec la pyramide mitterrandienne, on laissera les railleurs impénitents moquer le lyrisme du discours d'un Bertrand Delanoë dont on relèvera quand même qu'il a l'honnêteté, en fait de bâtiments à sa gloire, de faire élever des constructions utiles financées sur fonds privés, pour s'intéresser à la dimension politique, et esthétique, du projet.

Le fait que ce soit cet immeuble-là qui lance la nouvelle ère des hauteurs relève en effet d'un choix tactique parfaitement réfléchi. Un mois après le succès des jeux olympiques de Pékin, les noms des architectes du grand stade sont en effet encore dans toutes les mémoires, même celles de ceux qui voient dans le Front de Seine un bon exemple d'architecture moderne. Construite, en accord avec les intentions dévoilées en juillet dernier, aux limites municipales, avenue Ernest Renan, entre périphérique et Maréchaux, dans un emplacement où l'on n'a pas à craindre de riverains puisqu'il n'y en a pas, et sans doute à la place d'un des hangars du Parc des Expositions qu'aucun comité de préservation du patrimoine ne défendra jamais, avec une masse qui, compte tenu de sa minceur et de son alignement nord-sud, ne sera guère perceptible que des usagers du périphérique, le Triangle, projet, parmi ceux qui sont à l'étude, le moins problématique et le plus prestigieux, avait tout ce qu'il faut pour être le premier. Il est, ainsi que le précise Jacques Herzog, concu pour s'opposer terme à terme à cette tour Montparnasse abhorrée, avec sa silhouette pyramidale et pas orthogonale, sa peau transparente et pas opaque, son assise sur sol et non sur dalle, son environnement végétal et plus minéral. Avec sa forme, l'immeuble sera d'autant plus fin, donc d'autant moins visible, qu'on atteindra les hauteurs : il possède en somme l'évident objectif de jouer le rôle du démonstrateur, d'être l'échantillon qui prouvera aux parisiens, lesquels n'en ont aucune expérience concrète, qu'une tour, et, par contre-coup, l'architecture telle qu'on la pense aujourd'hui et dont, par la faute des ces années d'immobilisme, Paris ignore tout, s'oppose radicalement à ces choses que, surtout dans le sud de la ville, l'on a tant construites dans les années 70.
Tout cela, c'est le travail du politique. Les architectes eux, réussissent l'exploit de dessiner une pyramide, cette forme habituellement si lourde, d'une totale légèreté, dont la découpe en simple triangle vient compléter la boule géodésique du Palais des Sports dont elle est voisine, et de placer dans ce monolithe des unités très diverses, qui casseront l'uniformité du contour. Futile concession à l'opposition Verte, on n'échappera pourtant pas à ce crime écologique qui consiste à installer des panneaux photovoltaïques dans une zone à la fois mal pourvue en énergie solaire, et pas spécialement pauvre en infrastructures de transport d'électricité. On n'échappera même pas aux éoliennes ; au moins l'astucieux profilage de la tour, et son sommet pointu, permettent-ils à Herzog & De Meuron d'en préserver le sommet

La rapidité de l'offensive n'empêchera sûrement pas l'avalanche de recours qui ne manquera pas de pleuvoir  mais elle montre comment, en tacticien, Bertand Delanoë sait contourner les obstacles et, en politique, à quel point il ne craint pas d'imposer des décisions qui contrarient, mais qui permettent à la ville de retrouver une dynamique, une gestuelle, une sensation, que l'on n'espérait plus.

devoir de vacances

, 18:04

Ce ne sont pas les sujets d'actualité qui manquent. Le temps à y consacrer non plus, d'ailleurs, bien que la période soit également propice à des occupations pénibles, salissantes, mais parfois nécessaires. Rénover sa salle de bains, par exemple. Malgré tout, la langueur estivale invite aux sujets faciles ou, du moins, ôte toute envie de se plonger dans l'abîme des lectures indispensables à la production d'une analyse un tantinet personnelle sur la guerre russo-géorgienne. Et puisque la fine fleur de l'EHESS s'y prête, et vous y invite même, on serait malvenu de faire le difficile.
Il s'agit donc de participer à l'une des ces opérations collectives et récurrentes de dévoilement personnel, encore qu'ici, on ne montre pas grand'chose, puisqu'il s'agit seulement de sa bibliothèque. La règle, ouvrir n'importe quel livre à la page 123, ce qui exclut d'office la plupart des bandes dessinées, voire les Repères et les Que sais-je ?, et citer les lignes 6 à 10, est trop simple ; ajoutons donc une contrainte : assis à sa table de travail, l'ouvrage doit être accessible sans qu'il soit besoin de se lever. En l'espèce, ça donne ça :

...ou moins automatiquement (bien qu'il soit malgré tout utile de savoir pourquoi). En 
revanche, les choses ne sont pas si faciles pour l'administrateur du système, car une
erreur infime peut paralyser des applications entières. Le plus souvent, le message :

Permission denied

indique que l'accès au fichier visé est plus restreint qu'escompté.

Et, ma foi, le résultat ne manque pas d'intérêt. Car la matière du livre, pour le profane, ne se laisse pas si facilement deviner. On y trouve certes des termes comme "administrateur système", "applications", "fichier", qui sont d'usage courant dans le domaine informatique, et signalent au connaisseur qu'il pourrait avoir affaire à un manuel d'administration système. Mais les mots employés restent de nature assez générale, et possèdent un sens spécifique et dénué d'ambiguïté seulement parce que, du fait d'avoir acheté le livre, on sait bien qu'il y est question d'informatique, et pas de préparation au concours de l'ENA où des termes identiques, "administrateur", "fichier", trouveront un tout autre sens. A contrario, rien dans ces lignes, les transpositions paresseuses et parfois faites à contre-sens de l'Anglais d'origine, l'ignorance et le mépris de la langue, le dédain du style, l'incapacité à organiser le champ étudié en un ensemble logique et cohérent, ne rapproche l'ouvrage du tout-venant des manuels pour informaticiens. Ses auteurs, et ses traducteurs, appartiennent à cette petite catégorie de spécialistes qui ne se contentent pas de leur qualification, et estiment que leur travail ne se limite à présenter des informations aussi exemptes que possible d'erreurs : ils ont, en plus, cette incroyable prétention d'écrire, et de produire un ouvrage qui ressemble presque à un livre normal, où l'on fait attention à la forme parce que l'on sait qu'elle facilite grandement la compréhension du fond, où l'on se permet aussi quelques pointes d'humour et d'autodérision, et cela même si rares sont ceux qui s'en rendront compte, et que votre éditeur n'est pas près à vous allouer un seul dollar pour ce travail-là.
Il s'agit donc du Système Linux, de Matt Welsh, Kalle Dalheimer et Lar Kaufman, paru, bien sûr, chez O'Reilly. Même si la traduction, qui, par la force des choses, n'est plus l'oeuvre du seul René Cougnenc, se montre moins élégante que celle de la première édition, ce livre reste un grand, et rare, moment d'intelligence en informatique, au sens localisé du terme.

un père fondateur

, 19:26

Pour celui qui avait échappé à l'extermination des juifs par les Nazis, traversé les années grises de la Pologne socialiste et participé dès l'origine au mouvement qui allait lancer la transition démocratique en Europe de l'Est, la mesquinerie exemplaire avec laquelle le gouvernement des frères Kaczynski tenta de l'impliquer dans sa vilaine chasse aux sorcières ne méritait sans doute qu'un haussement d'épaules.
Lorsque, avec d'autres pays qui, autant qu'elle et plus que tant d'autres, méritaient d'être européens, la Pologne rejoignit l'Union Européenne, Bronislaw Geremek fut proposé à la présidence du Parlement de cette Europe enfin réunie. Que l'on ait, à sa place, choisi de céder à l'ordinaire routine d'un candidat d'appareil montre à quel point la médiocrité se partage. Désormais, il est trop tard.

cicatrice intérieure

, 21:36

Il racontait qu'un jour, il avait téléphoné à Nico pour lui dire qu'il avait tenté de se suicider et que, ensuite, il avait cassé le carreau d'une fenêtre, et que Nico lui avait répondu : "ah bon, tu as encore cassé un carreau ?"
Aujourd'hui Philippe, fils de Maurice, qui concentre à lui seul les derniers restes d'irréductibilité qui subsistent dans le cinéma français a monté les marches du Palais des Festivals ; on a beau l'avoir vu à la télé, on n'arrive toujours pas à le croire.

numéro deux

, 18:00

Au début des années 1980, Jean-François Bizot a relancé Actuel, et recommencé à chercher des choses vraiment neuves. A l'époque, on pouvait lire dans un même article le portrait d'un jeune couturier inconnu et provocateur, Jean-Paul Gaultier, et celui d'un architecte débutant mais pugnace, déjà en guerre contre l'étouffant corset des réglementations d'urbanisme, et auteur seulement d'un collège, et d'une étrange clinique recouverte de bardages d'acier, Jean Nouvel. Presque trente ans plus tard, et avec quatorze ans de retard sur son rival de toujours, Christian de Portzamparc, Jean Nouvel devient le second architecte français lauréat du prix Pritzker.

Au fond, si l'on s'intéresse à l'architecture en tant qu'art, et pas en tant que fonction sociale, on ne trouvera que très peu d'architectes. Plus exactement, parmi les diplômés sortant chaque année des écoles, rares seront ceux qui auront l'occasion d'exercer leur métier comme créateurs de formes, même à titre anonyme au sein d'une agence connue, et pas comme simple techniciens préposés d'office à la construction. Si l'on raffine la sélection et que l'on avance dans la carrière, d'abord avec ceux qui dirigent leur propre agence, qui construisent leur notoriété à coup de concours, parviennent à obtenir des commandes de premier plan avant que leur réputation, acquise à domicile, ne leur ouvre les portes des concours internationaux, on arrive à une très courte liste, quelques dizaines, peut-être une centaine de noms, avec beaucoup d'européens, quelques japonais et américains, et une poignée de sud-américains. C'est dans ce réservoir de nobelisables que le prix Pritzker, aujourd'hui vieux de trente ans, puise ses lauréats : les surprises y sont rares, les exceptions relèvent plutôt du remords, comme le prix accordé à Jorn Utzon trente ans après l'achèvement de l'opéra de Sydney, et l'on ne gagnerait sans doute pas lourd en pariant sur les noms de futurs récipiendaires, comme Santiago Calatrava ou Peter Zumthor. Finalement, l'institution préférant les individus, tolérant de justesse les couples comme Herzog et de Meuron, c'est la tendance au collectivisme des Coop Himmelb(l)au et autre Architecture Studio qui risque de les priver de médaille.
En somme, on retrouve là, sans surprise, un mécanisme d'élection par les pairs, où chacun obtient son prix à tour de rôle, donc, en d'autres termes, la meilleure garantie d'un choix conformiste et académique. De quelle étrange propriété l'architecture est-elle dotée pourqu'il se passe, en fait, exactement le contraire  ?

C'est que, dans cette intense compétition internationale, dans ce marché de la construction toujours en expansion, le bâtiment d'exception conserve la fonction de prestige qui a toujours été la sienne. Bien sûr, celle-ci peut être atteinte sans souci esthétique, et c'est d'ailleurs presque toujours ainsi que les choses se passent, simplement en construisant la tour la plus haute, ou en concevant la décoration la plus clinquante. Pourtant, il restera toujours un espace pour les novateurs, une sorte de champ de la création architecturale, avec des catégories de bâtiments, opéras, salles de concert ou musées, que des maîtres d'oeuvre, esthètes et connaisseurs, et le plus souvent à statut public, ne pourront confier qu'à ces agences qui, comme celle de Jean Nouvel, sont en permanence en concurrence pour produire des bâtiments inédits. Pour cela, ils seront puissamment aidés par les contraintes techniques que pose leur discipline. Longtemps, l'audace formelle, celle que permet le béton en particulier, est restée, d'Eugène Freyssinet à Santiago Calatrava, une spécialité de ceux qui, étant ingénieurs avant d'être architectes, n'avaient pas peur d'aller aux limites des capacités plastiques de la matière ; le développement des puissances de calcul informatique, l'innovation technique permanente des producteurs de matériaux jointe à l'expérience de plus en plus grande qu'ils accumulent dans des techniques éprouvées se combinent pour offrir aux architectes un éventail de solutions qui n'a jamais été aussi large, ni aussi neuf.
Le quotidien banal et rassurant, l'affreux conformisme, l'accord a minima, existe toujours ; mais, d'une certaine façon, il se cache, relégué aux marges de la ville. La compétition entre capitales, à laquelle, englué dans sa grisaille verte, le Paris du premier mandat Delanoë avait cessé de participer, retrouve de la vigueur, tant l'écart avec les autres, Berlin, Barcelone, ou Londres, se montre gigantesque. Les projets, parfois d'une belle audace, fleurissent, et, dans l'ambiance actuelle, ce n'est pas forcément bon signe. Car c'est dans la débâcle de la dernière crise immobilière que s'était abimée la Tour sans fins.

à cause de Bertrand

, 11:33

Il ne s'agit pas seulement d'un jeu sans importance, puisque personne n'ose s'y soustraire. Il ne s'agit pas non plus de raconter six choses totalement insignifiantes, faute de quoi, d'une certaine façon, on triche. Et l'on ne peut se contenter d'invoquer, en cédant à son tour, ni les signatures prestigieuses qui vous ont précédé, ni l'insistance de Bertrand.
C'est que parler de soi ne fait pas vraiment partie des habitudes de la maison, et le faire à la première personne encore moins. Pourtant, derrière des prétextes divers, ceux qui jouent le jeu le font pour une bonne raison, la même sans doute qui pousse les mêmes à organiser ces rencontres qui naissent de façon systématique dès qu'un groupe virtuel se constitue, et qu'il possède les caractéristiques idoines, une certaine cohérence sociale, et une taille adaptée, à la fois assez grande pour permettre de se réunir, et assez petite pour que la rencontre soit physiquement possible dans les lieux ordinairement consacrés à cette tâche, cafés et restaurants. La rencontre pour de vrai n'est pas seulement là pour éviter ces erreurs d'interprétation qui, à la seule lecture d'écrits anonymes, peuvent être considérables, et qui, d'ailleurs, peuvent perdurer après un premier contact : elle constitue, en fait, le but, et le coeur d'une activité qui ne saurait se satisfaire de nouer des relations de plume. Reste, évidemment, le handicap d'un éloignement au quatre coins du vaste monde, qui limite drastiquement les possibilités de participation. D'où l'intérêt de dire quelque chose sur soi, et quelque chose d'assez vague pour ne pas être flagrant, et d'assez précis pour ajouter quelques couleurs au portrait mental que, inévitablement, on se fait d'inconnus.

Alors, pour une fois, laissons le snobisme de côté, faisons comme tout le monde, et parlons comme tout un chacun :

  1. J'ai franchi le rideau de fer pour la première fois en 1972, au poste frontière de Folmava. C'était intéressant. Plus tard, plus loin, le barrage de moustiques qui se lève le long du Danube, à la tombée de la nuit, c'était intéressant aussi.
  2. J'ai appris à nager chez Pasqualin, à - ou plutôt à côté de - Vallauris-Plage. Oui, ça existe vraiment. Et j'ai obtenu mon permis moto sur la Digue des Français.
  3. J'étais dans la salle de l'Animathèque de la rue Jacques Bingen le jour où Jean-Pierre Jeunet a présenté l'Evasion.
  4. J'ai connu l'université Paris VIII dans ses locaux de Vincennes, à l'époque du souk et des dazibao à la gloire éternelle du Grand Leader Kim Il Sung. C'est une relation qui dure.
  5. J'ai été expert en cinéma polonais, en littérature sud-américaine et en architecture moderne, mais c'était il y a longtemps. L'architecture, ça continue.
  6. Il n'existe aucune raison de ne pas me considérer comme le meilleur pizzaiolo bénévole à l'ouest du Var. J'ai des témoins.
Et ça ira très bien comme ça.

fin de carrières

, 16:30

Longtemps, le spectacle d'une équipe de rugby, alignée à l'instant des hymnes, a pu donner une image saisissante de la division du travail propre à ce sport. Avants massifs et puissants, grands costauds sauteurs, ailiers rapides et fluets et, au milieu, la charnière, avec ses demis opportunistes, à l'image de Peter Stringer, la petite peste de l'équipe d'Irlande que l'on voyait toujours fraternellement lové au creux de l'aisselle de son gigantesque numéro 8.
Après Fabien Pelous, voilà que Christophe Dominici et Raphaël Ibanez, deux autres survivants de 1999, mettent fin à leur carrière internationale. Un deuxième ligne, un talonneur, un ailier et deux capitaines : une petite équipe de trentenaires dont le parcours s'achève sur un échec frustrant. Dans la mémoire de ce sport si collectif, l'arrière a l'avantage, lui dont on dit qu'il peut, d'un geste, d'une course, faire basculer un match. Et de Christophe Dominici, le seul varois de la bande, on se rappellera l'essai lors de la demi-finale de 1999, le moment où, ayant récupéré un ballon de relance, il est passé sous l'arrière néo-zélandais avant d'aller aplatir et, plus encore sans doute, cet instant du début de la partie où, petit poucet perdu dans la forêt noire, trois cadrages-débordements l'avaient emporté à cinq mètres de la ligne, dans ce match qui, pour cette équipe au moins, reste le dernier exploit, et peut-être le chant du cygne, du rugby offensif.

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