jeudi, avril 30 2026

naïfs

Même morte, la ZFE ne se rend pas. Introduite un peu à la hussarde, comme article singulier dans une loi à l'objet tout autre, la suppression de ce dispositif qui avait été progressivement mis en place depuis déjà quelque temps satisfait la moitié droite de l'hémicycle, et provoque la fureur de la moitié gauche. Si la droite, alarmée un peu tard par l'extension aux villes moyennes de restrictions qui jusque là ne touchaient que les métropoles, se réjouit d'avoir eu gain de cause, la gauche ne s'avoue pas vaincue, et porte l'affaire devant le Conseil constitutionnel avec, semble-t-il, d'assez bonnes chances de succès. Le texte de la saisine vaut d'ailleurs la peine que l'on s'y attarde tant, au delà de la seule ZFE, il démontre combien l'empilement, strate par strate et depuis des décennies, de contraintes et d'interdictions décidées au nom de la santé et de l'écologie a construit un édifice carcéral dont il sera très difficile de sortir. Sur le point qui nous intéresse, sans surprise, ce recours déroule l'argumentaire usuel, déjà souvent évoqué, et qui n'ignore évidemment pas la fiction des 40 000 décès annuels à porter au compte d'un air pollué par le trafic automobile.
Et pourtant, depuis le début de la révolution industrielle, depuis l'ère du charbon qui culmina avec le grand smog de Londres, la qualité de l'air des métropoles n'a jamais été aussi bonne. Après ce fatidique hiver 1952, les efforts des pouvoirs publics en matière de réduction de la pollution atmosphérique ont produit des résultats spectaculaires, mesurés par le CITEPA, organisme ad hoc créé dès 1962. Ignorer ces évidences sensibles implique d'appartenir à l'une ou l'autre de deux catégories disjointes de la population : les naïfs, ou les malins.

À une époque que les moins de soixante ans n'ont pas connue, toute baignade dans la Méditerranée s'accompagnait d'un accessoire aussi indispensable qu'incongru, un flacon d'essence de térébenthine. Celle-ci servait à nettoyer une peau souillée par les boulettes d'hydrocarbures que l'on ne manquait pas de récolter lors de sa séance de natation. Venir à bout de ces résidus, obtenir une eau propre à la qualité contrôlée a nécessité des décennies d'efforts, passant par la production d'une réglementation effective, efficace, et suffisamment dissuasive pour être respectée. Cette expérience du quotidien des années 1960, 1970, voire 1980, reste par définition inaccessible aux jeunes générations. On se permettra pourtant de suggérer à celles-ci de se soumettre à une petite expérience olfactive. Chaque week-end offre un choix de rassemblements de youngtimers, ces automobiles des années 1970 et 1980, suffisamment âgées pour bénéficier désormais d'une carte grise véhicule de collection, et toujours dans leur jus. Aller renifler ce qui sort de leur pot d'échappement permet de se faire une bonne idée des temps révolus, de l'atmosphère nocive subie chaque jour dans l'espace public avant la disparition progressive de nuisances aujourd'hui limitées à l'occasionnel bus hors d'âge, à l'archaïque cyclomoteur deux-temps, ou au fumeur invétéré.
Ainsi, le citoyen se voit aujourd'hui réduit au rôle de naïf. En raison même des progrès accomplis, son expérience d'un environnement toxique a cessé d'être pertinente. Son appréciation de la situation n'est plus qu'abstraite, et repose, au travers de ce qu'en rapporte une presse toujours à la recherche de mauvaises nouvelles, sur les études venant d'organismes producteurs de mystères qui le dépassent.

Or, et quand bien même on ne disposerait d'aucun moyen de procéder à une critique sérieuse, on se doit de regarder de plus près ce que produisent les organismes en question. La mesure des polluants atmosphériques repose sur l'activité d'un réseau associatif, incarné en Île-de-France par Airparif, et dont les instances régionales sont regroupées au sein du réseau Atmo. S'agissant d'une structure à vocation scientifique et dont les analyses font autorité, on s'étonnera que son bureau soit présidé par une militante de France Nature Environnement, par ailleurs députée EELV. On s’inquiétera également du fait que, au-delà de la réglementation, Airparif mette en place un outil de mesure des particules dites ultrafines, dont le diamètre est inférieur à 100 nanomètres. Dans cette course à l'infiniment petit, Atmo Rhône-Alpes fait mieux que sa consœur puisque, pour mesurer la concentration dans l'air du polluant à la mode, les PFAS, elle calcule en picogrammes. Un picogramme, pour faire simple et parler clair, c'est un millième de milliardième de gramme. Une hypothèse s'impose alors : décidées à assurer leur survie tandis que leur raison d'être s'évanouit, profitant des progrès constants d'appareils de mesure de plus en plus performants, et sans doute de plus en plus chers, ces organismes, comme sans doute nombre d'entités œuvrant dans des domaines voisins, justifient leur existence en envahissant de nouveaux territoires dont on ne sait rien, donc dont on peut tout craindre.

En agissant ainsi, ils ne font que répondre à une demande globale, et adopter un cadrage, comme disent les goffmaniens, restreint à la seule santé publique. Cette façon de faire, conforme à leur fonction, occulte les composantes économiques et sociales auxquelles un élu responsable se doit de prêter attention. S'obstiner dans la voie de ZFE devenues superflues, et dont le minuscule et provisoire gain qu'elles peuvent éventuellement apporter en matière de santé publique se paye d'une variété de dommages collatéraux, en faire un genre de totem que l'on défend ou bien, d'ailleurs, que l'on attaque, uniquement selon son positionnement politique, revient à ignorer les contraintes qui pèsent sur une part vulnérable de la population laquelle, à bon droit, se sent méprisée, et ne peut pas ne pas réagir, d'autant qu'elle a déjà amplement montré de quoi elle était capable. La posture dirigiste d'un élu qui, au fond, au lieu de remettre en cause ses croyances et ses prénotions, choisit la facilité et le conformisme relève d'une forme de cynisme qui, comme toujours, n'est que la plus sotte des naïvetés.

mardi, décembre 30 2025

1995

Le grand tournant a été pris en Novembre 1995. Alain Juppé, Premier ministre depuis l'élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République, fort d'une majorité introuvable puisque les députés de droite occupaient alors 484 des 577 sièges de l'Assemblée Nationale, lance une réforme qui, simplement, naïvement, vise à aligner l'ensemble des régimes de retraite sur le droit commun. Il s'attaque ainsi à des positions imprenables, celles des agents de l’État avec leurs régimes spéciaux en général, et ceux de la SNCF et de la RATP en particulier. Disposant de privilèges obscènes assis sur une colossale capacité de nuisance, bien aidés par quelques particularités nationales et notamment la centralisation intégrale dans l'unique mégalopole-capitale, leur grève parvient, sans guère d'efforts, à paralyser sinon le pays entier, du moins son centre vital. En à peine un mois la réforme, trop ambitieuse, insuffisamment réfléchie, échoue. Et le rapport de forces ainsi cristallisé perdure aujourd'hui.

En avril 1997, un an avant le terme de la législature, Jacques Chirac dissout l'Assemblée Nationale. Sa manœuvre, là aussi, échoue. La gauche retrouve le pouvoir, et le poste de Premier ministre revient à Lionel Jospin, le deuxième responsable politique le plus nuisible de l'histoire de la Vè République. Parangon de la lâcheté socialiste, l'homme de l'affaire du foulard, celui qui, en particulier avec l'abandon de la filière des surgénérateurs, cédera, en dépit de son poids électoral infime, à toutes les exigences de l'écologie criminelle, sera aussi celui de la cagnotte. Il refusera de mettre à profit les recettes issues de l'embellie économique de la fin des années 1990, fruit du mirage de la nouvelle économie et de la réalité du développement massif de la téléphonie mobile, pour réduire une dette publique qui, après quinze ans d'accumulation, restait encore gérable. On se doit de reconnaître qu'il fut bien aidé par les experts du Conseil d'analyse économique qu'il venait de créer. Ceux-ci s'inquiétaient plutôt, avec la gravité qui convient, du principal défi qui attendait le pays avec l'arrivée du nouveau siècle : gérer le retour au plein emploi.

Deux décisions politiques aux conséquences désastreuses, et quelques trimestres, ont suffit pour dessiner un modèle toujours d'actualité. Au prix d'une mise minimale, les grévistes de 1995 ont gagné de quoi rendre jaloux bien des spéculateurs. Même ceux qui, alors âgés de moins de trente ans, commençaient tout juste leur carrière, ont pu conduire celle-ci sans accident à son terme, et jouissent désormais d'une retraite facilement gagnée, et qui s'annonce fort longue. Le fait que leurs successeurs portent seuls le poids de la fin des privilèges ne les concerne en rien. En tentant de réduire les inégalités de statut, et en échouant, l'action politique a agrandi une fracture qui ne cesse de s'élargir entre les élus, et les exclus. La partition se faisant en fonction de l'année de naissance, ces derniers, par définition, sont de plus en plus nombreux, de plus en plus aigris, et mûrs pour le recours aux extrêmes.

D'une certaine façon l'élection d'Emmanuel Macron en mai 2017, lequel arrive au pouvoir en incarnation de l'idéal-type weberien du dirigeant charismatique vaut comme une première tentative de promouvoir un candidat extérieur à l'appareil des partis traditionnels. Les espoirs très prématurés que celui-ci a suscité seront vite déçus, en partie parce que les circonstances, et la succession de crises sociales, sanitaires et géopolitiques, ne faciliteront pas sa tâche, en partie parce qu'il se révélera fort mauvais politique. À l'heure du bilan, et en fait de réformateur audacieux très au fait du fonctionnement d'un État dans lequel le vrai pouvoir, immuable et fortifié, se trouve entre les mains de la haute fonction publique, et des directeurs d’administrations centrales, Emmanuel Macron se révèle n'être rien d'autre que ce à quoi l'on s'attendait, le produit le plus achevé de la filière de l'élite technocratique.

Dans un des ses billets pour Les Échos, publié après l'échec de Matteo Renzi dans sa tentative de conduire une réforme institutionnelle par voie référendaire, Jean-Marc Vittori remercie les élus et le peuple italiens. Car, écrit-il, la France et l'Italie sont, compte tenu de leur situation financière et de leur dépendance aux prêteurs étrangers, dans la même situation que deux explorateurs poursuivis par un lion, où l'important n'est pas de courir plus vite que le fauve. En rejetant une réforme qui aurait apporté à l'Italie la stabilité qui lui faisait défaut, les électeurs ont fragilisé un peu plus sa position. Depuis, la France a sombré dans une impuissance dont elle ne sortira pas avant dix-huit mois, et dont il paraît douteux que ce soit pour le meilleur ; l'Italie, de son côté, a procédé à son aggiornamento. En conséquence, la prime de risque qui grève la dette française se trouve aujourd'hui, devant l'Italie, l'Espagne, le Portugal et même la Grèce, la plus élevée de l'Union européenne. On sait maintenant lequel des deux explorateurs court le moins vite ; et ce n'est pas Giorgia Meloni.

lundi, juillet 28 2025

noir

Sur TF1, un hommage en forme d'autoportrait dans lequel l'homme en noir se charge en personne de rédiger sa nécrologie. France 2, plus dans l’improvisation, a fait appel au biographe officiel des grands de ce monde pour organiser un direct réunissant quelques compagnons de route. Plus discrète, La Chaîne Parlementaire rediffuse un des épisodes du Rembob'INA de Patrick Cohen, réalisé à l'occasion de l'inauguration sur YouTube, d'un espace recueillant en grande quantité des émissions produites par le défunt. Certes, la télévision a pris l'habitude d'accompagner la disparition de divinités comme Elizabeth II ou Johnny Halliday d'une avalanche d'éditions spéciales, de reportages explorant les aspects les plus ténus de la vie du disparu, de cérémonies retransmises en direct durant des heures. Bien qu'appartenant incontestablement au sérail, Thierry Ardisson était, lui, un habitué des deuxièmes, voire troisièmes parties de soirées, animant le plus souvent des émissions éphémères sur des chaînes confidentielles et destinées à un public restreint. L'antithèse, au fond, d'un Jacques Martin ou d'un Michel Drucker. Comment un individu aussi singulier a-t-il pu laisser une empreinte aussi profonde ?

Derrière la figure commune du Rastignac parti de sa province pour réussir à la capitale, ou celle de l'agitateur attentif à la mise en scène de son personnage, on exagère à peine en décrivant une démarche dont la propriété essentielle relève paradoxalement, dans une logique assez punk, d'une esthétique de la pauvreté. Ainsi en allait-il de son agence de publicité, spécialisée dans les spots d'une durée de 8 secondes, format contraignant, mais format le moins cher dans un système où l'on paye à la seconde. Ainsi en allait-il aussi d'émissions telles Bains de Minuit ou Lunettes noires pour nuits blanches, productions fragiles de durée variable, destinées à La Cinq de Silvio Berlusconi, celle de Voisin Voisine, ou à la toute fin de soirée d'Antenne 2, enregistrées la nuit dans des lieux restés fameux, les Bains Douches, le Palace, lesquels participent de la geste des années 1980. Derrière l'ostentation, avec le rôle primordial du carnet d'adresses, on devine le concept, le rendez-vous entre pairs après la journée de travail, la promesse d'une conversation détendue avec champagne et cigarettes dans un lieu ouvert et dépourvu de contraintes, sans durée définie, sans sujet interdit, et sans attaché de presse. Malgré tout, on reste emprunté dans les câbles, limité par des machines qui ne permettent pas encore de tourner sans éclairage spécifique et obligent à rester statique, assis dans un coin.

Il suffira de quelques années, d'une nouvelle génération de capteurs CCD et de l'arrivée du Betacam SP pour que les choses changent, et que la vidéo professionnelle accède à la mobilité dont le cinéma léger disposait depuis trente ans, grâce au Nagra et à l’Éclair 16. Tourner dans la rue, de nuit, sans éclairage, avec une équipe réduite, parcourir la ville pour aller rencontrer tel ou tel, à domicile ou à son point d'eau habituel, tout en laissant jouer le hasard, telle était Paris Dernière, produite pour une chaîne confidentielle seulement disponible sur le câble, Paris Première, et encore moins coûteuse que les émissions qui l'ont précédée puisque, aux dires de son créateur, elle s'autofinançait par la vente d'espaces publicitaires. C'était, au fond, assez simple, assez flou, et aussi libre que peut l'être un programme de télévision. Personne, pourtant, ni avant ni après, n'a fait quelque chose d'équivalent.

Le sentiment que l'on ressent en revoyant ces images va au-delà de la nostalgie, ce regret complaisant des années de jeunesse filtrées par une mémoire sélective. Trente, bientôt quarante ans après, les séquences en clair de Canal +, Les Inconnus d'Antenne 2 ou le bazar de Thierry Ardisson, ces fragments vers lesquels on revient sans cesse, appartiennent à un temps figé, un moment perdu à jamais. Le sempiternel "on ne pourrait plus faire ça aujourd'hui" signe la capitulation face aux censeurs et aux esprits bornés. Les indépendants qui, n'ayant jamais entrepris le travail long, méticuleux, et implacable qui permet à une faction particulière de dérouler son agenda et de s'emparer des commandes, se retrouvent à la merci de décideurs qui les éliminent de leurs grilles de programme d'un revers de la main. Il faut un assez invraisemblable cumul de circonstances pour arriver à produire les espaces de liberté et d'expérimentation qui ont marqué en Europe la fin du XXème siècle. Et on sait bien que tout ça ne reviendra pas.

vendredi, juin 27 2025

méthodes

L'affrontement autour des ZFE prend des dimensions aussi sauvages qu'homériques, au point qu'on se sait désormais plus trop qui du politiste, de l’historien ou du poète lyrique sera le plus qualifié pour retracer, une fois arrivée à sa conclusion, la séquence à laquelle on assiste aujourd'hui. L'intrigue, au départ, ne semblait pourtant guère prometteuse. Cachée dans l'avalanche de contraintes et de restrictions qui engloutit chaque jour un peu plus le citoyen depuis, disons, le début du siècle, la limitation de la circulation des véhicules thermiques les plus anciens dans les zones urbaines les plus denses ne pesait pas très lourd, puisqu'elle concernait peu de villes, et peu de monde. Tout a changé avec la nouvelle année, et l'extension du dispositif à un grand nombre d'agglomérations. L'infortune soudaine qui frappa ainsi des centaines de milliers de conducteurs, la réaction toute en nuance et en compassion de la ministre en charge du problème ont permis la résurrection d'un antagonisme classique, les petites gens représentées par leur porte-voix d'un côté, la politicienne hors-sol de l'autre. La fragilité du gouvernement, l'absence de majorité à l'assemblée, les bénéfices politiques à retirer de l'affaire, tout contribua ensuite au coup de théâtre : la suppression des ZFE est incluse dans un projet de loi bien plus global, lequel est voté le 17 juin avec l'appui de quelques députés des partis gouvernementaux.
L'exécutif prendra-t-il acte de sa défaite ? On peut parier que non, tant une telle modestie trancherait avec ses habitudes, lui qui dispose encore, de l’épouvantail européen au recours au Conseil constitutionnel, de munitions prêtes à l'emploi. Et pourtant, on peut se demander si tout cela était bien nécessaire.

La ZFE a comme objectif de réduire les émissions de polluants, en particulier des particules fines, des oxydes d'azote et de l'ozone, tous liés au trafic automobile, en bannissant les véhicules les plus anciens des grandes agglomérations. Elle s'appuie pour cela sur un volet réglementaire, la directive européenne 2008/50/CE qui contraint les états-membres à respecter des normes établies pour chaque substance, selon un calendrier qui court, en gros, de 2010 à 2020. Et elle trouve sa justification dans un chiffre ressassé avec une ferveur quasi-religieuse, issu d'une étude publiée en 2016 par l'agence Santé Publique France, héritière de feu l'Institut national de veille sanitaire, selon laquelle la pollution de l'air, et plus particulièrement les particules fines d'un diamètre inférieure à 2,5 microns, alias PM2.5, tuerait chaque année 48 000 personnes. On peut trouver ce travail ici ; et, comme on pouvait s'en douter, les choses ne sont pas si simples.
Utilisant le principe de la linéarité sans seuil, pour lequel il n'existe pas de niveau où un polluant ne soit pas nocif, les épidémiologistes de Santé Publique France vont faire tourner leurs modèles, et bâtir quatre scénarios avec chaque fois un niveau de PM2.5 distinct, en estimant l'impact de cette pollution sur la santé des individus. Pour ce faire, ils ont recours à un procédé qui relève de la pure mécanique, lequel évalue, en nombre de décès et en perte d'espérance de vie, l'écart entre le modèle, et l'ordinaire réalité. Le premier d'entre eux, le plus spectaculaire dénommé "sans pollution anthropique" va imaginer un espace fictif dépourvu de polluants artificiels, où la concentration de PM2.5 reste inférieure à 5 µg/m³. C'est là qu'apparaissent nos 48 000 décès évitables. On trouvera, page 19, une carte des territoires vierges en question. Malgré la qualité exécrable d'illustrations vraisemblablement collées n'importe comment à partir de .jpg trop compressés, on arrive à deviner ce dont il s'agit : les zones les plus reculées des grands massifs montagneux, Pyrénées, Alpes, Massif Central, inhabitées parce qu'inhabitables, mais érigées en modèle à imposer au reste du pays. À l'opposé, en un unique paragraphe à la page 24 du rapport, l'agence propose un scénario dit "directive européenne", où le niveau de PM2.5 retenu atteint 20 µg/m³ : dans un tel cas, l'effectif des décès évitables tombe à 11 individus.
On en a l'impression, c'est presque à regret que Santé Publique France évoque cette dernière hypothèse. Elle possède pourtant deux propriétés uniques : à la date de rédaction de l'étude, la grandeur retenue, objectif de la directive 2008/50/CE à atteindre en 2020, était la seule à avoir valeur légale. Et, bien loin de la fiction grotesque des 48 000 décès, l'étude montre que la France, dès 2016, respectait bel et bien ses obligations européennes, et que toute action supplémentaire était donc superflue. Mais bien sûr, on pouvait compter sur l'Union Européenne pour ne pas s'avouer vaincue.
Une toute nouvelle directive entre en vigueur, avec des seuils abaissés et l'application, en 2050, du phantasme de la vision zéro. Quand chaque acquis n'est que prétexte au durcissement des règles, il devient clair que la préoccupation essentielle n'est plus la santé des citoyens mais la survie d'une bureaucratie menacée dans sa raison d'être par le succès même des politiques mises en œuvre.

Mais ce n'est pas tout. Si la réalité n’intéresse pas Santé Publique France, elle produit la matière que d'autres organismes mesurent, en particulier le CITEPA. En plus de soixante ans d'existence, celui-ci a pu constituer une base de données sans équivalent sur la pollution atmosphérique, que tout un chacun peut consulter grâce à un outil fort pratique, l'explorateur. On peut ainsi à la fois suivre le trajet de nos particules PM2.5, et les ventiler en fonction des secteurs d'activité responsables de leur émission. Entre 1991 et 2024, le volume global de ce polluant a diminué de 70 %. Pour les transports, la baisse atteint 80 %. La part, toujours très minoritaire, de ce secteur dans les émissions globales est ainsi passée de 15 % à 10 %. Et dans cet ensemble, la part des véhicules individuels, et notamment de ceux qui subissent les restrictions des ZFE, passe vraisemblablement du minime à l'insignifiant.
Grâce à une autre institution respectable, on peut apporter un dernier argument. L'INSEE, qui s'occupe, entre autre, de gens qui existent vraiment, met à jour chaque année son tableau de l'espérance de vie. En 2024, plus l'habitat est dense, plus on vit vieux : l'espérance de vie à la naissance des hommes, la population la plus sensible, dépasse 82 ans en Île-de-France - Paris, Hauts-de-Seine, Yvelines -  mais aussi dans le Rhône ou la Haute-Garonne. À l'inverse, dans la Haute-Marne, la Nièvre ou la Creuse, elle s'élève à peine au-delà des 77 ans. Entre l'agglomération étouffante et la saine et paisible campagne, cinq ans d'écart, en faveur de la première. En la matière, face aux déterminants économiques et sociaux, l'air ne pèse rien.

Quel audacieux archiviste-explorateur saura révéler le parcours tortueux qui démarre avec une directive européenne et s'achève par l'interdiction faite aux citoyens les moins fortunés d'utiliser un véhicule qui leur est indispensable ? Au moins, parce que ces éléments sont publics, a t-on pu analyser le rôle que joue dans l'affaire la justification à prétention scientifique. L'étude de Santé Publique France semble avoir été conçue à rebours, en partant d'une conclusion obligée et avec comme objectif de fabriquer une méthode qui permette d'attribuer à la pollution de l'air un nombre de décès aussi élevé que possible, sachant que le politique assumera la charge, et la responsabilité, de passer du conditionnel à l’indicatif, et de transformer la spéculation en certitude. Cette complicité d'un organisme de recherche publique avec le pouvoir ne peut rester sans conséquence, et nécessite des explications. Pour mener l'enquête, l'OPECST dispose de toutes les qualifications nécessaires. À défaut de ministres, des parlementaires pourraient peut-être avoir le courage du retour à la raison ?

vendredi, mai 30 2025

born again

Par l'effet magique d'une enfilade de tunnels, Marseille compte au nombre des rares métropoles que l'on peut traverser de part en part - en l'occurrence, de l'est au nord - en passant par son centre et sans pour autant quitter l'autoroute. Et comme la branche terminale de l'A7 s’achève à un jet de pierre de la gare centrale, on arrivera par le même moyen au plus près de son cœur. La ville et ses alentours, en fait, ont été intégralement réaménagés pour l'automobile, avec en particulier un chapelet de centres commerciaux égrainés jusqu'à Aubagne à l'est et Septème-les-Vallons au nord, accessibles seulement aux utilisateurs de véhicules motorisés, et par l'autoroute. Appuyé sur deux lignes de métro et trois lignes de tramway dont les parcours se dupliquent souvent, la section lourde du réseau de transports en commun municipal se contente de desservir le centre-ville. Partout ailleurs, il faut tenter sa chance avec des autobus qui circulent au rythme d'un par quart d'heure.
Alors, pour l'autonomie, une seule solution : le retour en selle, en l'occurrence sur une petite Triumph, un engin léger, pas cher, qui ne consomme presque rien et se montre idéal pour la ville et sa banlieue. Bécane de débutant ; bécane de vieux. Trahissant pour la première fois le Japon au profit de la Grande-Bretagne, on trouvera là l'occasion de s'intéresser un peu à l'histoire de Triumph, la plus renommée des marques britanniques, dont le destin, bien qu'ignoré des économistes, constitue un cas d'école illustrant les vertus de la libre entreprise, et fournit une spectaculaire expérience naturelle.

Comme nombre d'acteurs historiques, Triumph a vu le jour à la fin du XIXème siècle et commencé par produire des bicyclettes ; sa première motocyclette qui, selon la pratique de l'époque, était un genre de vélo mutant avec un cadre robuste, un réservoir et un petit moteur, sortira dès 1902. Et comme pour bien des marques célèbres, dans cet univers d'amateurs passionnés, on trouvera en ligne des chronologies détaillées, comme celle-ci, de plus richement illustrée. Inutile donc de refaire l'histoire ; on se contentera de citer quelques dates significatives.
En 1937 sortait la Speed Twin, motorisée par un bicylindre vertical qui deviendra le cheval de bataille du constructeur durant des décennies. En novembre 1940, le bombardement de Coventry entraînera la destruction de l'usine Triumph, et sa reconstruction un peu à l'écart, dans le village de Meriden, à mi-chemin entre Birmingham et Coventry. Après la Seconde Guerre mondiale la marque se développe fortement aux États-Unis, désormais son principal marché. 1951 voit la fusion avec Birmingham Small Arms, alias BSA, plutôt spécialiste du monocylindre et des petites cylindrées. BSA Group avec ses marques Ariel, BSA et Triumph devient ainsi le plus gros producteur, et exportateur, britannique de motos. Mais le désintérêt progressif des ménages européens pour un mode de déplacement remplacé par l'automobile, le vieillissement d'un outil de travail privé, faute de moyens, d'investissements, la qualité toute relative des produits industriels britanniques, laquelle se traduisait dans le domaine de la moto par les proverbiales fuites d'huile de carters à l'étanchéité aléatoire feront de cette activité autrefois triomphante un patrimoine de plus en plus menacé.
Connaisseur mais réaliste, un Frank Margerin abritait ainsi sa Speed Twin d'époque dans sa maison du 15ème arrondissement parisien, tout en prenant la précaution de disposer sous son moteur une de ces larges soucoupes en terre cuite qui servent normalement à recueillir les débordements des pots de fleurs ; pour ses déplacements ordinaires, il roulait en Yamaha XT.

Le coup de grâce arrivera en 1969, avec l'irruption des motos japonaises, modernes et fiables, et en particulier d'une machine qui deviendra immédiatement légendaire, la Honda CB750 four. En face, Triumph et BSA présentent chacune leur version d'une machine équipée d'un nouveau moteur trois cylindres. Nouveau, mais étroitement dérivé des traditionnels bicylindres Triumph ; dépourvues de démarreur électrique et de freins à disque, ces motos appartiennent indéniablement au monde d'avant, et ne peuvent enrayer le déclin d'une industrie désormais moribonde, et qui commence à réduire massivement ses effectifs.

Début 1973, il ne reste plus qu'à s'en remettre à la générosité publique : le gouvernement britannique va alors imposer la création du groupe Norton-Villiers-Triumph par fusion avec un autre canard boiteux, Norton-Villiers. En septembre 1973, la nouvelle entité décide de fermer l'usine Triumph de Meriden tout en licenciant deux tiers de ses effectifs. En réaction, et selon des modalités souvent répétées, les employés arrêtent la production et occupent l'usine. Dix-huit mois plus tard, NVT abandonne la lutte et Triumph devient une coopérative largement pourvue en fonds publics qui survivra quelques années en construisant d'anciens modèles plus ou moins remis au goût du jour. En août 1983 l'activité cesse et, dès janvier 1984, comme un symbole d’irréversibilité, l'usine de Meriden est démolie
Ne reste alors de Triumph qu'un nom, une réputation pas nécessairement bonne et des souvenirs, forcément émouvants. John Bloor, promoteur immobilier fortuné, rachète la marque. Pendant cinq ans, entièrement sur fonds propres, il va construire une usine et développer une gamme de nouveaux modèles équipés d'un moteur moderne qui profitera du capital symbolique de l'ancien trois cylindres, une architecture alors rare et qui fera la singularité de Triumph. En 1990, ces machines débarquent au salon de Cologne. Le succès, grâce entre autres au porte-étendard de la marque, la Speed Triple, arrivera assez vite ; la rentabilité sera bien plus tardive.

Une activité industrielle comme la moto, qui produit des biens d'équipement pour les ménages, qui possède une forte spécificité tout en restant à l'intérieur de faibles volumes, vaut au fond comme un modèle épuré de l'activité économique dans un pays libéral. Ici pas de marchés publics pour soutenir une branche déficitaire, pas d'impérieuse nécessité de sauver un secteur stratégique avec ses dizaines de milliers d'emplois. Tout au plus trouvera-t-on, avec Triumph, les restes d'une vieille fierté impériale, fortement érodée mais qui vaut quand même la peine qu'un capitaliste investisse du temps et beaucoup d'argent pour assurer sa renaissance. Là où, finalement plus préoccupés du court terme et des effets d'annonce, l'investissement public dans une nationalisation de facto trop tardive et trop peu capitalisée, le recours au modèle coopératif dépourvu de moyens de développement et qui n'a d'autre effet que de retarder l'échéance, inévitablement, ont échoué, l'individu a réussi. Pour cela, il n'a pas seulement fallu mobiliser des capitaux personnels, sur lesquels on n'a de compte à rendre à personne : il faut aussi, hier comme aujourd'hui, s'adapter en permanence aux contraintes de tous ordres. Triumph a ressuscité dans les Midlands, son territoire originel. Aujourd'hui, la production est très largement délocalisée en Thaïlande, tandis que la nouvelle gamme de monocylindres se voit confiée aux bon soins de l'indien Bajaj. Là aussi, la politique de l’entreprise donne une image pertinente du monde tel qu'il est.

jeudi, avril 17 2025

feu

Œuvre des Ateliers Monique Labbé, agence plutôt spécialisée dans la commande publique, le centre de tri des déchets renouvelables de Clichy-Batignolles avait été inauguré en 2019. Il se composait pour l'essentiel d'une structure en bois abritant une chaîne de traitement largement automatisée qui récupérait les papiers, cartons et plastiques jetés par les citoyens dans les conteneurs ad hoc, les triait, et les compressait avant d'en faire des balles envoyées au recyclage. Le 7 avril dernier, un incendie s'est déclaré dans l'usine, et a progressé au point de la détruire en quasi-totalité, ne laissant debout qu'une partie de bâtiment, en béton.
La semaine précédente, à Lille, le bois était impliqué dans un autre sinistre. En 2017, le cabinet Béal & Blanckaert y a livré City'Zen, programme composite réunissant des bureaux, trois étages d'appartements et, sur le toit, dix maisons à deux niveaux avec des façades en bois. Le 3 avril, un feu a ravagé quelques-uns de ces pavillons. Tout cela évoque un souvenir, celui du sinistre survenu dans un immeuble à l'aspect banal, à Draguignan, en 2019. La façade et les balcons, en bois, y ont été intégralement détruits. La prompte réaction des habitants, qui ont tous évacué à temps, a là aussi permis d'éviter les victimes.
Ce qui frappe le profane face à des situations de ce genre, c'est leur caractère irréversible : on a l'impression que l'on atteint rapidement un point où il ne reste plus rien d'autre à faire que d'attendre que tout ait brûlé, ces moments où faire la part du feu, c'est lui laisser prendre tout ce qui est en bois.

L’incendie, évidemment, est un risque quotidien, qui s'attaque à n'importe quel type de construction, et parfois avec des conséquences dramatiques. Et si un sinistre vire au désastre c'est souvent parce que, pour des raisons variées mais avant tout budgétaires, un maître d’œuvre a utilisé un matériau inadapté parce que dangereux, et potentiellement mortel. Prenant appui sur la catastrophe de la Grenfell tower, à Londres, qui a tué 72 personnes en 2017, Reuters publie une de ses remarquables infographies, laquelle explique comment une méthode particulière d'isolation par l'extérieur, des panneaux d'aluminium associés à une feuille de polyéthylène, peut, en quelques dizaines de minutes, transformer un ordinaire feu domestique en incendie qui va ravager toute une façade, et asphyxier les habitants du fait de ses émanations toxiques.
On le constate, dans tous les cas cités par Reuters seul le revêtement était en cause, et, malgré la violence du feu, la structure des immeubles, qu'on imagine en béton, a parfaitement résisté. Dans le pays qui a, de Louis Vicat à Eugène Freyssinet, à peu près tout inventé du béton moderne et des bonnes manières de l''utiliser, ordinairement, et au moins depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, c'est majoritairement ce matériau que l'on emploie pour édifier des immeubles collectifs. Qu'est-ce qui, fondamentalement, justifie de passer à autre chose ?

L'excès de confort, peut-être. L'entrée dans une ère étrange où les valeurs s'inversent et où, parce qu'il faut impérativement faire du neuf, ne serait-ce que par souci de distinction, pour justifier et son existence et les subventions que l'on reçoit, on présente comme inédits des procédés anciens, mais abandonnés, pour des raisons sans doute excellentes mais que l'on ne veut en aucun cas connaître. L'époque est donc au bois et, loin des traditionnels chalets montagnards, en plus d'usages assez nouveaux et objectivement intéressants, comme la construction modulaire, le bois fait son retour en ville, avec des projets de plus en plus ambitieux.
On a presque l'impression de se retrouver quelques siècles en arrière, à l'époque où les villes et leurs bourgeois participaient au grand concours de celui qui bâtirait la cathédrale la plus haute, à ceci près que le rôle du maître d'ouvrage revient aujourd'hui à des promoteurs. Woodeum, grand spécialiste de la chose, vient ainsi de livrer à Lyon, au quartier de la Confluence, une tour de 16 étages ; la structure est en bois lamellé collé et, par une sorte de ruse de l'histoire, la façade en modules de béton.

L'innovation à rebours se déploie sans connaître de limites. Il ne suffit plus de construire en bois : à titre d'isolant, on rembourre les murs de paille. Dans un autre registre, on assiste à la réhabilitation de techniques campagnardes oubliées, autour de diverses formules utilisant la terre crue. Et même Herzog & De Meuron s'y collent. Pourtant, depuis plus de 2000 ans, et pour fabriquer des ouvrages qui résistent aux millénaires, la tradition locale a préféré utiliser une variante cuite au four de la terre crue qui s'appelle la brique. Car ce matériau pose quand même question quant à sa durabilité, et sa résistance aux intempéries. Célèbre pour ses impressionnantes mosquées, et en dépit de son climat désertique, Tombouctou conserve son patrimoine grâce à un entretien annuel fourni par la main d’œuvre gratuite d'une quantité de fidèles compétents. Un tel modèle semble difficilement adaptable à nos latitudes.

Cette volonté de disqualifier la modernité, laquelle, dans l'art de bâtir, s'identifie au béton, passe sans doute un peu vite à la fois sur les raisons pas forcément mauvaises qui ont permis à celui-ci de s'imposer, et sur les doutes que l'on peut raisonnablement nourrir quant aux avantages de techniques alternatives, techniques dont la redécouverte subite ne doit pas faire oublier que l'on s'en est fort bien passé durant des décennies. Et, se souvenant de la Grenfell tower, on aura tendance à trouver un petit peu inquiétant l'argument selon lequel le bois ne présente aucun risque face à l'incendie, pourvu qu'il soit correctement mis en œuvre, que les dispositifs d'extinction fonctionnent comme prévu, et que les pompiers interviennent à temps.

lundi, mars 31 2025

territoires

En 2019, un nouvel acronyme a rejoint l'arsenal déjà extraordinairement riche dont dispose la puissance publique, ZFE-m. Il désigne une nouvelle façon de fractionner le territoire, en y découpant des zones, urbaines, où les organismes ad hoc mesurent un niveau moyen de polluants - particules fines et oxydes d'azote - supérieur à un certain seuil, et où, en conséquence, en fonction de l'âge de leur véhicule et des normes antipollution auxquelles il répond, la circulation des motocyclistes et automobilistes va être contrôlée, et, éventuellement, interdite. Les modalités de mise en œuvre de cette mesure et sa justification qui découle, inévitablement, d'un impératif majeur de santé publique, se trouvent détaillés sur le site gouvernemental, tandis que l'Atelier parisien d'urbanisme, structure d'études urbaines opérant sur la première métropole concernée, le Grand Paris, publiait en mars 2021 une remarquable étude sur les restrictions qui allaient ainsi, progressivement, entrer en vigueur, et sur leurs effets économiques et sociaux.
Il n'était dès lors pas bien compliqué d'imaginer, voire d'estimer précisément, les conséquences d'un interdit qui allait frapper avant tout les foyers équipés de véhicules motorisés âgés, et usés, foyers les plus pauvres, résidants des lieux les plus périphériques, donc les moins bien desservis par les transports en commun, et les frapper d'autant plus que le dispositif était conçu pour s'étendre rapidement à des catégories de plus en plus larges d’usagers. Comment expliquer alors que ce soit maintenant, et seulement maintenant, bien que la mesure soit en vigueur dans la ville de Paris depuis juillet 2017, et dans sa métropole depuis juillet 2019, que les ZFE provoquent un embrasement général, lequel génère de l'agitation jusque dans les commissions de l'Assemblée Nationale ?

Sans doute, pour l'essentiel, parce qu'à partir de 2025 les restrictions s'appliquent à toutes les agglomérations de plus de 150 000 habitants. En conséquence, le nombre de collectivités concernées passe de onze à quarante-cinq. Mais, derrière la soudaine et tragique découverte d'une infortune qui, désormais, ne frappe plus seulement les parisiens et les lyonnais, on assiste à un conflit qui s'organise autour de la traditionnelle fracture capitale/province ou plutôt, pour parler moderne, métropoles/territoires, un conflit qui a comme particularité que chacune des parties avance de mauvais arguments.

Côté victimes on hurle à l'injustice, en affirmant que cette brave petite Twingo qui rend encore bien des services même si elle va bientôt doubler le cap des vingt ans ne pollue presque pas puisqu'elle consomme très peu ou, du moins, génère beaucoup moins de dioxyde de carbone qu'une grosse berline neuve, par définition exempte de restrictions. Sauf que les ZFE ne s'intéressent pas aux gaz à effet de serre mais aux polluants, nocifs pour la santé. Et si les émissions de CO2 dépendent de la consommation de carburant, donc de la taille du véhicule, les polluants, eux, sont liés à son âge. Les dernières normes automobiles, Euro 6b, imposent pour les moteurs à essence des émissions d'oxydes d'azote inférieures à 60 mg/km. Une étude de l'ADEME datant de 2005 mesurait les émissions de motocycles et cyclomoteurs de l'époque et relevait, sur les plus anciens, des quantités d'oxydes d'azote de l’ordre de 300 mg/km, y compris sur les cyclomoteurs. En matière de polluants, ce n'est pas la cylindrée qui compte.

Dans l'autre camp, l'argumentaire gouvernemental, avancé sans grande conviction, fatigué et fatiguant à force de toujours recourir aux mêmes justifications, n'a d'effet que sur les convaincus. On va laisser de côté l'épouvantail des décès prématurés, déjà maintes fois démembré, pour s'intéresser au rôle des polluants produits par les moteurs thermiques. On a longtemps considéré que le danger principal provenait des particules fines, classées en deux catégories selon leur diamètre, PM10 de 10 microns, PM2,5 de 2,5 microns. Après tout, elles sont responsables du dernier dépassement du seuil d'alerte à la pollution en Île-de-France, en 2019. Depuis, la baisse des émissions dues aux automobiles en général, et au diesel en particulier, s'est poursuivie, au point qu'elles ne jouent plus qu'un rôle marginal. L’expérience naturelle dérivée du confinement de mars-avril 2020 a contraint Airparif, l'agence francilienne chargée de surveiller la qualité de l'air, à admettre ce fait. Désormais les oxydes d'azote, effectivement issus pour l'essentiel de moteurs thermiques, occupent la place du principal suspect.
Sauf que le texte gouvernemental cité plus haut comporte un lien vers un magnifique tableau qui expose, agglomération par agglomération et de 2019 à 2023, les niveaux moyens relevés de ces polluants. Et en 2023, en dehors de l'étrange cas de Montpellier, deux métropoles seulement, Paris et Lyon, dépassent encore, marginalement, la limite de 40 µg/m³, seule à avoir valeur légale. En d'autres termes, les pouvoirs publics avouent : l'extension des ZFE ne produira aucun effet positif, et la stratégie du fil de l'eau, le renouvellement progressif du parc par des véhicules récents, permettra, sans drame, en peu d'années, un retour dans les clous.

Au fond, à qui peut bien profiter cette extension ? On comprend l'intérêt, dans les fiefs de l'aristocratie rose verte, Paris, Lyon, Bordeaux, Strasbourg, d'alimenter avec une justification de santé publique leur croisade contre les déplacements motorisés. Mais il faut aussi prendre en compte le rôle des agences sanitaires, menacées dans leur existence même par la disparition progressive de leur objet d'étude, et de leur raison d'être, la pollution de l'air, et engagées en conséquence dans l'exploration effrénée de l'infiniment petit, à la recherche de quelque chose qui puisse maintenir leur activité. À Paris, au delà des PM2,5, Airparif s'est lancée dans la chasse aux particules ultra-fines, celles qu'on mesure en nanomètres. D'une certaine façon, son équivalent lyonnais a trouvé mieux. Profitant du succès public de cette merveilleuse invention, les polluants éternels, Atmo Rhône-Alpes dispose d'un budget pour étudier la concentration de PFAS dans l'air. Ici, l'unité de mesure pertinente est le picogramme. Un picogramme, un millième de milliardième de gramme.

La terreur sourde associée au souvenir de l'épisode des gilets jaunes devrait peser bien plus lourd que ces intérêts épars et catégoriels. Un puissant moteur de la contestation tient au fait que les contraintes de la ZFE vont maintenant atteindre une quantité significative d'agglomérations moyennes. Or celles-ci ont comme spécificité qu'on y est moins riche que dans les métropoles, que la voiture individuelle, contrairement à Paris ou à Lyon, y reste un mode de déplacement indispensable, et que nombre de ménages n'ont d'autre choix que de continuer à utiliser un véhicule plus tout neuf, mais encore correct. Les élus locaux, toujours ravis de satisfaire leurs électeurs tout en jouant les protecteurs contre les excès de l'administration parisienne, réagissent : à Montpellier, on conteste ; dans le Pays Basque, on suspend. À Aix-Marseille, on hésite encore. Quel ministre aura enfin le courage du retour à la raison ?

vendredi, février 28 2025

J

C'est en créant le PC qu'IBM a gagné sa place comme bienfaiteur de l'humanité. Face au système carcéral d'Apple, son standard ouvert a rapidement été investi par une invraisemblable variété d'acteurs, dispersés de Taïwan à Montréal en passant par Helsinki, couvrant un éventail d'activités allant du jeu vidéo à la fonderie de microprocesseurs, et aux machines servant à les produire, unissant sous un même objectif le développeur indépendant, et la très grande multinationale. Le curieux désargenté des années 1990 pouvait alors, en sélectionnant amoureusement ses composants, fabriquer son ordinateur sur mesure. Il disposait pour ce faire, dans les métropoles, d'une version numérique du traditionnel souk. À Paris, ce lieu se trouvait avenue Daumesnil, autour d'un vaisseau amiral appelé Surcouf, et dont la clientèle, loin de se limiter à ce que l'on n'appelait pas encore des geeks, rassemblait, en quantité variable, des gens de tous âges et de toutes conditions sociales, qui avaient simplement besoin d'un PC, n'avaient pas de quoi se payer un Apple, et avaient appris en autodidactes, grâce à une vaste bibliothèque adaptée d'un éditeur allemand aujourd'hui défunt, tout ce qu'il fallait pour construire leur machine, et s'en servir.
Pragmatique, anarchiste, individualiste, et parfaitement indifférente au rôle de l’État, cette façon de faire, au fond, se révélait totalement subversive. Impossible de ne pas y faire référence en visitant, en partie à la recherche d'anime qu'on n'a pas réussi à trouver, en partie faute d'être capable de résister à l'attrait d'une petite observation sociologique, la version méridionale de Japan Expo.

Une histoire, et un imaginaire, donnent au Japon, rare exemple de pays longtemps resté à l'écart de l'évolution du monde, et des ambitions colonialistes occidentales, une place à part dans la culture locale. Incorporé à celle-ci à la toute fin du XIXè siècle sous forme de fragments, les images des photographes d'Albert Khan, la découverte de la production d'estampes par les peintres impressionnistes, et plus tard les influences réciproques en matière d'architecture contemporaine dont témoigne l'Imperial Hotel de Frank Lloyd Wright, la culture japonaise restera longtemps, jusqu'à la fin de la Seconde guerre mondiale, le domaine d'un nombre réduit d'esthètes.
L'inclusion du pays dans le réseau des échanges mondiaux ne changera, au fond, pas grand chose à l'affaire, l'intérêt pour le Japon restant largement l'effet d'initiatives individuelles, cheminant toujours dans le même sens. Ainsi en sera-t-il, par exemple, d'Yves Klein, qui perfectionnera sa technique du judo au Japon, et gagnera ensuite sa vie plus souvent en donnant des cours de judo qu'en vendant ses œuvres. Et il faudra attendre 1997, soit dix ans après l'Institut du Monde Arabe, pour que le Japon ouvre sa représentation culturelle à Paris.

Loin de la seule culture savante, l'intérêt sociologique de Japan Expo s'exprime en ceci qu'elle est le résultat d'une démarche similaire, puisqu'il faut toujours aller chercher dans leur pays d'origine des éléments que celui-ci ne fait à peu près rien pour exporter, laquelle s'applique pourtant à des objets très différents. Anime, mangas, J-pop, et d'autres produits de culture populaire se sont, en quelques décennies, diffusés et enracinés dans le monde occidental, au point d'y avoir, en quelques sorte, fait souche. Pour l'essentiel, les exposants à Japan Expo sont de toutes petites entreprises, souvent individuelles, parfois importatrices, mais le plus souvent créatrices, de peintures, de dessins, de mangas, de costumes, d'objets divers. Le public, familial, adolescent, lycéen, peut-être un peu plus féminin que masculin, grand amateur de cosplay, vient en groupe, pour l'essentiel d'amis du même âge, réunis sous la bannière de tel ou tel personnage. On croise quantité de katanas en plastique, quelques pikachu, de rares kimonos, et très peu de chapeaux de paille.

Combien reste-t-il, aujourd'hui, de salons de ce type, où l'on trouve pas loin de deux cent exposants, qui occupe l'essentiel de la surface consacrée aux expositions du parc des congrès d'une grande métropole, qui accueille sur trois jours plusieurs milliers de visiteurs, et dont la puissance publique, sous quelque incarnation que ce soit, reste totalement absente ? Pas un seul représentant d'un service lié au ministère de l'Intérieur, de la Culture ou de l’Éducation Nationale, pas une affiche mettant en garde contre l'addiction aux jeux vidéo, pas un de ces spots niais destiné aux principaux visiteurs de l’exposition, les adolescents et les jeunes adultes, ceux-là même qui viennent gaspiller ici les fonds publics mis généreusement à leur disposition pour faciliter leur accès aux arcanes de la culture légitime.
Japan Expo, à l'évidence, est un territoire perdu pour la République du contrôle des mœurs et de la répression du vice. Mais la manifestation n'intéresse pas non plus les grands éditeurs : et sans doute faut-il voir là le désintérêt pour tout ce qui n'est pas parisien. Par contre, pour le sociologue, elle reste le meilleur moyen de comprendre comment, à force d'initiatives individuelles grâce auxquelles un passe-temps devient une expertise, puis un gagne-pain, par le jeu de la compétition et de l'émulation entre groupes adeptes de pratiques similaires, par l'adoption de références partagées, et la création de ces codes particuliers qui distinguent l'initié du commun, s'édifie progressivement une culture spécifique.

lundi, janvier 20 2025

exception

Dans les années 1980, face à un mouvement motard encore jeune et déjà très actif, et histoire de rappeler qui est le chef, l'administration en charge de la sécurité routière inventa une mesure prohibitionniste. En définissant les motocyclettes comme des engins dont la puissance maximale ne pouvait dépasser 73,6 kW soit, pour le commun des mortels, 100 chevaux, un décret pris en 1984 à la fois créait une sanction symbolique, montrant l’État dans un de ses rôles favoris, celui du pouvoir raisonnable à même de protéger les esprits simples contre les conséquences fatales de leur irresponsabilité, et posait une limite d'ordre technique, donc facile à mesurer et à faire respecter. Hélas, progressivement, cette restriction, qui au départ ne gênait pas grand monde tant elle concernait un nombre infime de motocyclettes, devint d'autant moins supportable que, dès 1993, elle contrevenait au droit européen, lequel exigeait une procédure de réception commune des véhicules soit, en d'autres termes, pour chacune des catégories composant le parc circulant, une homogénéisation des normes.
Désormais au nombre des exceptions françaises, le décret de 1984 sera l'objet d'un long combat réglementaire, et de féroces batailles au Parlement européen, au point qu'en 1998 l'ingénieur des Mines en charge du bureau des véhicules à la Direction de la sécurité routière décrivait le maintien de cette exception comme un "combat d'arrière-garde", "techniquement indéfendable et sans aucun intérêt stratégique". Pourtant, l'exception durera ; et il faudra encore près de vingt ans, et l'adoption d'un nouveau règlement européen, soit un texte d'application stricte devant entrer en vigueur à une date précise pour que, en avril 2016, le décret de 1984 soit abrogé.

S'il existe une constante dans la politique publique relative aux motards, c'est bien cet usage de la zone grise, le recours à cette sorte de purgatoire entre l'autorisé et l'interdit, qui s'étire sur des dizaines d'années. Venant à peine de trouver une solution, la pratique de la circulation inter-file en fournit un autre exemple. La photo qui illustre cet article, prise à l'évidence sur le périphérique parisien et voilà fort, fort longtemps, décrit bien le phénomène : sur la droite, une file ininterrompue d'automobiles. Et sur la gauche, une autre file où tous les conducteurs serrent sur la gauche, de manière à ménager un espace permettant aux motocyclistes de les dépasser. Cette application unanime d'une règle informelle du code de la route ne doit rien à la bonté d'âme de ceux qui la respectent : pas un des conducteurs que l'on voit ici n'ignore que ces motards sont presque toujours aussi des automobilistes et que, en l'absence de circulation inter-files, ils viendraient grossir leurs rangs, et multiplier les embouteillages. Une étude menée en 2012 par le CETE Ile-de-France, organisme aujourd'hui fondu dans le CEREMA, montre à quel point le trafic motocycliste sur les grands axes, faible en règle générale, devient prépondérant à l'heure critique : à 9h00, dans le sens province-Paris, sur l'A13 à Saint-Cloud, la N118 à Sèvres ou l'A6 à Chevilly, sa part dépasse les 35 %, et atteint parfois 40 %. Aux heures de pointe, près d'un usager sur deux roule à moto. De cette manière celui-ci apporte, grâce à la circulation inter-files, un degré de liberté sans lequel plus rien ne bougerait.

Une pratique indispensable, très largement suivie tout en n'étant qu'un construit social indépendant de l'action publique, voilà bien ce que l’État déteste. Sa première réaction sera donc, par atavisme, répressive, même si l’ambiguïté qui naît de l'imprévu, lequel n'est ni interdit ni autorisé, ouvre un espace à la contestation. Et puisque cette chose existe et qu'on ne peut pas l'empêcher, sa deuxième réaction sera d'organiser le provisoire, avec un recours à l'expérimentation.
L’État disposant d'instituts de recherche spécialistes de tout, l'un d'entre eux sera missionné pour conduire une expérience en conditions réelles. L'étude des "comportements spontanés de conduite" euphémisme qui, comme le confiait un des responsables de l'étude, permettait d'obtenir un financement pour analyser une pratique non autorisée, aboutit à un rapport, et à une conclusion sans surprise : c'est intéressant, mais limité. On pourrait donc faire mieux. Dans la phase suivante, à partir de 2016, on se contentera d'une observation sur une échelle plus large. Les enseignements en seront consignés dans une publication du CEREMA, début 2021 ; leur caractère indécis permettra de garder le sujet bien au chaud, dans la zone grise. On repartira donc pour un tour de piste supplémentaire, sur un territoire encore plus vaste, en prenant la forme d'une manière d'autorisation provisoire de la pratique, et cela jusqu'à la mi-2024. L'ultime délai de grâce, une prolongation du provisoire d'une durée de six mois, conduit, début 2025, à l'instant décisif : et de façon presque surprenante, la circulation inter-files, à l'intérieur d'un cadre réglementaire connu depuis longtemps, sera autorisée.

Durant toutes ces années, on a assisté au déroulement d'un rituel, une de ces fictions à la Joseph Gusfield dans laquelle les acteurs, et l’État et ses agents en premier lieu, déploient toute leur science du répertoire sans autre but, au fond, que de retarder l'inévitable conclusion. Mais cette fois-ci, pour terminer la pièce, on ne peut pas compter sur cette planche de salut usée à force d'avoir servi, la contrainte d'un règlement européen. Si modeste semble-t-elle, l'importance symbolique de la légalisation de la circulation inter-files ne doit pas être sous-estimée. Et les prohibitionnistes de s'y trompent pas, eux qui menacent de combattre l'autorisation en activant leur pion au Conseil d’État. Cette chose si simple, inscrire dans le droit une pratique née, littéralement, de la rue, à la fois parce qu'elle présente bien plus d'avantages que d'inconvénients, et parce qu'elle est très difficile à réprimer, reste une exception, et une forme d'exploit. Face aux activistes du vélo, depuis toujours très bien en cour et qui ont obtenu, eux, un code entier, ce décret, qui, dans les faits, ne change rien, vaut comme une victoire symbolique, légitimant, au-delà du cas d'espèce, la moto elle-même, et ceux qui l'utilisent.

jeudi, octobre 31 2024

égotisme

Trompé par l'irrésistible appétence de la presse grand public pour le fait-divers, on a trop tendance à ignorer que, statistiquement, compte tenu de la quantité infinie d'occurrences possibles à chaque instant, l'accident corporel de la circulation routière reste un événement rarissime. Et ceci s'explique parce que les individus qui prennent quotidiennement part au trafic routier ont, en quasi-totalité, intégré le principe d'une double surveillance, par laquelle ils contrôlent leur comportement aussi bien que celui des autres. Sommairement, en première analyse, l'accident est donc le produit d'une double défaillance. Dans un des très rares ouvrages sociologiques consacrés à la sécurité routière, Jean-Marie Renouard s'intéresse à ces fautes de comportement. Ayant mené plus d'une centaine d'entretiens auprès de conducteurs qui répondent de leurs infractions devant les tribunaux, il met en lumière une sorte de code de la route implicite, tacitement établi entre conducteurs expérimentés, avec des normes souvent très locales, largement respectées mais pas nécessairement légales. Respecter les normes plus que le code, c'est être un bon conducteur ; se moquer des premières comme du second fait de vous un chauffard.

L'implication prépondérante du chauffard dans l'accident corporel, parfois grave, très rarement mortel, constitue une hypothèse crédible, mais difficile à mesurer. Un pas plus loin, on sort du domaine de l'accident pour entrer dans celui de l'homicide volontaire. La totale singularité de ces événements devrait interdire à tout individu rationnel d'en tirer des conclusions générales, et laisser ce soin au seul acteur qualifié, la justice. Le récent décès d'un jeune cycliste victime d'un automobiliste criminel dans une avenue parisienne a pourtant été traité de manière bien différente. Au delà de l'hommage au camarade disparu, il a apporté au lobby pro-vélo l'occasion de montrer son efficacité et sa réactivité, ainsi que sa volonté d'instrumentaliser ce fait-divers pour y voir précisément ce qu'il ne peut pas être, un symptôme caractéristique d'un mal répandu, mal que ces activistes se proposent de combattre à leur manière.

Frédéric Héran, économiste aujourd'hui émérite de l'université de Lille, lequel a consacré une bonne partie de sa carrière à écrire sur le vélo, notamment dans le cadre d'un programme ministériel qui semble aujourd'hui interrompu, le PREDIT, emploie le même procédé dans un billet qui appelle quelques commentaires.
Son auteur reprend, sans le citer, voire sans le connaître, et en ne s'appuyant sur aucun autre corpus que son expérience et son ressenti, l'analyse de Jean-Marie Renouard à propos de ce code de la route implicite souvent indifférent à la légalité que pratiquent les usagers expérimentés. Mais il franchit un pas que devrait s'interdire un chercheur en faisant sa promotion, en détaillant à destination des seuls cyclistes toutes les infractions qui ne devraient pas être considérées comme telles, mais seraient incluses dans le code de la route s'il se préoccuperait enfin d'autre chose que des automobilistes.
Et le moment le plus insupportable de cet appel constant à la désobéissance routière est atteint lorsque son auteur enrôle d'office dans sa croisade, avec le cynisme de la bonne conscience qui caractérise le bourgeois éclairé, des individus qui ne lui ont rien demandé tout en étant sommés de partager les intérêts des cyclistes : les piétons. Pourtant, ce sont eux, et pas les cyclistes, qui occupent le sommet de la chaîne de la vulnérabilité des usagers de la route. Et à cause des cyclistes, dans les grandes villes, depuis une dizaine d'années, leur sécurité se trouve fortement dégradée. Ce dont on se rend aisément compte grâce à ces éléments de preuve dont Frédéric Héran se passe fort bien, des données statistiques.

L'accidentalité routière connue des autorités permet à l'ONISR de dresser une carte détaillée grâce à laquelle tout un chacun peut découvrir où et quand, entre quels antagonistes et avec quelles conséquences, les accidents corporels se produisent. Régulièrement actualisée, elle vient d'être mise à jour avec les dernières données disponibles, celles de l'année 2023. Une utilisation habile des filtres proposés permet une sélection fine des éléments de son choix : on va donc s'intéresser aux seuls accidents qui opposent d'un côté les piétons, et de l'autre les cyclistes et assimilés, sur le territoire le plus riche, Paris. L'historique remontant jusqu'en 2014, on se contentera des cinq années les plus récentes, soit de 2019 à 2023, période qui englobe l'exception 2020. Sur cet intervalle, l'ONSIR recense 1237 accidents correspondant à cette définition, qui ont fait 8 tués et 1392 blessés dont 55 hospitalisés. Pour la seule année 2019, on relève 212 accidents entre piétons et cyclistes, avec comme bilan un tué, 12 blessés hospitalisés et 223 blessés légers. Cinq ans plus tard, en 2023, on est passé à 302 accidents faisant 344 victimes, avec un tué, 18 blessés hospitalisés et 325 blessés légers. À Paris, en cinq ans, le nombre d'accidents impliquant les piétons et les cyclistes et conducteurs de trottinettes motorisées a donc augmenté de 43 % ; le nombre de victimes, de 46 %. Derrière les automobilistes avec 397 accidents, loin devant les motocyclistes et les chauffeurs de véhicules utilitaires, les cyclistes sont désormais la deuxième catégorie la plus accidentogène pour les piétons.

Sectaire et sans nuances, la politique pro-vélo adoptée depuis une vingtaine d'années dans quelques métropoles, et avant tout à Paris, a comme propriété d'être anti pareto-optimale : elle améliore le bien-être d'une seule catégorie de citoyens, au détriment de toutes les autres. Et si les automobilistes, chauffeurs-livreurs ou passagers d'autobus souffrent essentiellement d'inconvénients tels des parcours rallongés, des trajets désormais impossibles ou des quartiers interdits, tous éléments qui n'ont rien de négligeable, il en va tout autrement pour les piétons. En ville, et en particulier pour ce qui concerne les accidents mortels, les piétons sont systématiquement les plus exposés. Longtemps, ils risquaient essentiellement leur vie en traversant la rue, en profitant quand même de la sécurité offerte par les feux tricolores. Désormais, à cause des cyclistes, il n'en est plus question. La totale impunité dont jouissent ceux-ci jusqu'au moment de l'accident contraint les piétons des grandes villes à subir une insécurité permanente, y compris sur ce refuge qui leur appartenait jusque là, le trottoir : en particulier pour les plus âgés, les plus vulnérables, il faut maintenant intégrer l'idée qu'ils ne peuvent plus jamais se déplacer en paix, puisqu'à chaque instant le tueur silencieux peut surgir dans leur dos.

vendredi, septembre 27 2024

patrimoine

Dans le calendrier bien réglé de l'information télévisée, le mois de septembre tient une place à part. Reprise de l’activé après la torpeur estivale oblige, il débute avec cette inévitable succession de sujets consacrés à la rentrée des classes, inscrits dans une séquence qui démarre dès la mi-août pour prendre fin un mois plus tard, tout en présentant, d'année en année, systématiquement les mêmes points, du coût des fournitures scolaires à la défaillance des autorités incapables de répondre, en quantité comme en qualité, aux besoins en matière de personnel enseignant. On sait que ces sujets toujours refaits et toujours à refaire sont désignés par le sobriquet de marronniers : et, en l'espèce, la forêt de septembre se montre particulièrement riche.
Les journées du patrimoine offrent une autre occasion de s’immerger dans la rassurante routine télévisuelle. On défile cette fois-ci devant les, et à l'intérieur des, palais de la République, exceptionnellement ouverts au bon peuple qui s'infligera des heures d'attente pour avoir le droit de contempler un lieu de pouvoir, tout en nourrissant l'espoir déraisonnable de réussir à approcher un puissant.

Bien au-delà de la seule pompe officielle, les journées du patrimoine fournissent pourtant à des acteurs extrêmement divers, publics ou pas, gros ou petits, professionnels comme amateurs, l'occasion de donner à tout un chacun accès à un bien de nature très variable, et, souvent, privé. Aussi vaste qu'hétéroclite, le programme composé dans chaque métropole garantit au curieux de trouver une sortie adaptée à ses goûts, voire à son vice.

Ainsi, à Marseille, l'amateur d'architecture moderne se voit offrir depuis peu une occasion d'occuper son samedi plus intelligemment qu'en affrontant les deux heures de queue nécessaires pour accéder à la cité radieuse de Le Corbusier. Au cœur de la ville, sur la lisière sud du quartier Belsunce ou, en d'autres termes, en bordure de la Canebière, il pourra visiter le Building Canebière de René Egger et Fernand Pouillon, œuvre que ce dernier devait considérer comme sans importance puisqu'il ne lui consacre qu'une demi-ligne dans son autobiographie.

Ce bâtiment imposant se trouve en effet assez éloigné des constructions qui ont fait la réputation de l'architecte, ces ensembles herculéens de logements en pierre de taille dont le dernier, à Boulogne-Billancourt, lui vaudra ces petits soucis judiciaires qui le contraindront ensuite à s'expatrier pour poursuivre sa carrière en Algérie. Inscrit au patrimoine du XXe siècle, ce qui lui permet d'exhiber un joli logo et de disposer d'une notice monographique, mais ne fournit pas un centime d'argent public pour l'entretien d'un ensemble qui se dégrade, le Building, édifié au début de la période de reconstruction d'après-guerre, vaut comme un exemple de modernité à l'américaine, tout en ayant suivi un parcours assez tourmenté.

Au départ conçu comme immeuble de bureaux, première affectation dont témoigne ce cabinet d'architectes qui occupe aujourd'hui les locaux de l'agence Pouillon-Egger, le projet a évolué pour finalement se retrouver copropriété de logements. Le plan libre, cette technique née avec le 25bis rue Franklin des frères Perret, où les murs porteurs ont disparu au profit d'un empilage de poteaux et de planchers qui apporte une grande liberté dans l'aménagement de l'espace, la structure de l'immeuble, qui se compose en fait de deux barres face à face, séparées par des cours et reliées par un élément central où l'on trouvera escaliers et ascenseurs, évitant ainsi l'écueil d'une trop forte épaisseur, laquelle caractérise les ordinaires immeubles de bureaux, ont permis une telle mutation.

Organisée par les créateurs d'un studio de design installé dans l'immeuble, la visite du Building, des parties communes et de trois appartements, à côté de son intérêt architectural, débouche sur une perspective un brin sociologique lorsque l'on découvre, dans ce quartier central, donc, conformément à l'exception marseillaise, populaire, une petite bande d'esthètes amateurs de modernité, et suffisamment courageux pour ouvrir leurs portes à un flot d'inconnus. L'absence de murs porteurs leur a procuré de larges possibilités d'aménager leur espace. Le modèle qui semble s'être imposé, sans doute à cause de surfaces relativement modestes, a consisté à abattre le plus de cloisons possible, à ouvrir chambres et cuisines, et à exposer à la lumière tout la surface d'appartements qui, dans les étages élevés, disposent, par l'absence de vis-à-vis, de vues spectaculaires. Avec, nécessairement, comme ameublement un choix de chaises Verner Panton ou Jean Prouvé, grâce auxquelles l'amateur de modernité se retrouve en territoire connu, dans un univers dont il comprend et partage les codes. Comme avec les palais du pouvoir central, mais plus modestement, plus authentiquement, et grâce à l'initiative de bénévoles, le visiteur aura ainsi bénéficié de la fugitive impression d'accéder à un cercle de happy few.

jeudi, mars 14 2024

village

À l'origine, on trouve une centrale électrique. Bâtie au début du siècle dernier en bord de Seine, à Saint-Denis, à la limite avec Saint-Ouen, sur un terrain progressivement occupé par des constructions variées mais toutes liées à la production et à la distribution d’électricité, l'usine cessera son activité au début des années 1980. Vingt ans plus tard le vaisseau amiral du site, la grande halle des machines, deviendra la pièce maîtresse d'une cité du cinéma qui accueille plusieurs plateaux de tournage, et l'école Louis Lumière, laquelle forme les techniciens supérieurs du cinéma. Tout autour des bâtiments divers, hôtel, pavillons, locaux artisanaux. Un peu plus loin, au sud-ouest, à Saint-Ouen, une grande école d'ingénieurs en mécanique. Encore un peu plus loin, mais à moins de deux kilomètres, à l'est, le stade de France. Une ancienne zone industrielle, des terrains appartenant en partie à une entreprise publique, une position stratégique dans une banlieue en plein développement autour du hub de Pleyel : pas besoin d'aller chercher plus loin le site où implanter le village qui accueillera durant quelques mois les athlètes des Jeux Olympiques 2024.

On va donc construire là une zone d'aménagement concerté, alias ZAC, un peu spéciale, puisqu'elle ne se présente pas comme telle tout en respectant les usages du genre. Avec d'abord sa surface, significative avec ses 40 hectares, mais quand même relativement modeste. À titre de comparaison, sa voisine, la ZAC des docks de Saint-Ouen, occupera à terme 100 hectares là où la plus lointaine Clichy-Batignolles s'étend sur 54 hectares. Avec aussi l'inévitable pointure architecturale en charge du schéma d'ensemble, en l'espèce Dominique Perrault. Avec enfin les contraintes politiques et réglementaires propres à ce type d'exercice, qui se doit d'adhérer à toutes les exigences de vertu en cours. Mais à ce fonds commun s'ajoutent deux éléments spécifiques : une date de livraison impérative et qui ne peut souffrir d'aucun retard, et une obligation de bâtir du provisoire qui doit ensuite durer, mais sous une autre forme.

Autant dire que l'accumulation des contraintes ne peut que conduire à un résultat aussi prévisible qu'uniforme. Que ce soit rive droite, sur sa portion audonieno-dionysienne, ou au centre, avec cette partie de l'Île-Saint-Denis surplombée par le viaduc de l'autoroute A86, on retrouve les mêmes alignements de bâtiments, similaires par leur taille, leur orthogonalité, et leur structure. Car pour construire le village, le construire dans les temps, et pouvoir ensuite facilement transformer ces logements qui, au fond, appartiennent à un type particulier de cité universitaire, en appartement familiaux, on a massivement fait appel au mode de construction à la mode, le bois.
L'assemblage de modules en bois sur une structure généralement de la même essence produit une forme de canevas unique. Il appartiendra aux architectes de rompre cette uniformité en tentant de varier les façades. Bien qu'amateur d’architecture moderne et contemporaine, l'observateur objectif se doit de reconnaître que le résultat n'a rien de bouleversant.

Les détracteurs qui comparent le village olympique aux ZUP des années 1960 avec leurs logements sociaux édifiés au chemin de grue, où l'on se contentait d'empiler de façon linéaire des modules préfabriqués, avec l'idée que plus c'est haut, plus c'est long, moins c'est cher, tombent paradoxalement juste. Dans les deux cas, la construction s'effectue au moyen de modules produits en usine, aux dimensions semblables, avec des ouvertures identiques, mais, aussi, à l'intérieur de strictes contraintes budgétaires. On ne prend guère de risques en imaginant que ceux-là même qui reprochent un manque d'ambition à ce projet olympique, cet événement de portée mondiale, mais qui ne durera que quelques semaines, auraient férocement commenté le moindre dépassement budgétaire si d'aventure les maîtres d'ouvrage avaient visé plus haut, et plus fort. Et puis, cette monotonie inhérente au processus constructif, il faut s'attendre à la rencontrer de plus en plus souvent, puisqu'il n'existe pas d'autre moyen de diminuer le surcoût de la construction en bois, désormais obligatoire étalon de vertu.
Le village est éphémère : ce qui en restera dans un an, c'est un quartier urbain en Seine-Saint-Denis peuplé d'habitants qui ne feront pas qu'y passer. S'il doit être jugé, c'est à cette dimension, celle de la durée, et ce qui s'annonce n'est pas nécessairement glorieux. On va, à partir d'une image, s'intéresser au cas de l'Île-Saint-Denis. Seule la partie septentrionale du bâti relève du village olympique, le reste faisant partie d'un écoquartier existant. "Quartier sans voitures", celui-ci possède une seule rue, étroite, qui conduit au pont de Saint-Ouen, déjà totalement saturé. Principale porte de sortie, une passerelle piétonne vers Saint-Ouen, à un kilomètre des transports publics de Pleyel. Sur l'autre rive, juste en face, un centre commercial régional, inaccessible. Parions que, bientôt, pour rompre l'isolement du ghetto, une navette fluviale comblera les quelques dizaines de mètres qui séparent les bons sauvages de la civilisation consumériste.

Alors, pourquoi accabler le village de critiques, et de critiques mal placées puisqu'elles ignorent le plus souvent la question principale, celle de son avenir ? En partie sans doute en réaction aux commentaires dithyrambiques avec lesquels les autorités ont salué le projet lors de son inauguration, qui pimentent d'une pointe de grotesque un ensemble qui reste, dans toutes ses dimensions, modeste, et dont la principale qualité est d'avoir été fini à temps, ce qui, après tout, est l'essentiel.
Mais sans doute, aussi, parce que les critiques trouvent là le vecteur idéal pour faire part de leur détestation de l'architecture moderne, eux qui, sûrement, admirent la production d'un DGM, cabinet qui sévit aussi à Saint-Ouen avec ses écrasants pastiches haussmanniens ou pseudo Art Déco. Pourtant, loin du sempiternel rappel de la plus spectaculaire provocation de Le Corbusier, le plan Voisin, la vraie référence de cette architecture impériale, l'authentique incarnation du culte de la colonnade et du néo-classicisme, l'inévitable conclusion du refus de la modernité, c'est le Bucarest de Nicolae Ceaușescu.

jeudi, février 29 2024

DPE

Le temps faisant, lentement, mais inexorablement, son œuvre, arrive le moment où l'évidence s'impose : on ne sera pas éternellement en mesure de grimper ses cinq étages d'un pas léger. Il faut donc se résoudre à déménager vers des cieux plus cléments, et avec ascenseur, quitter ce vieil appartement acquis voilà fort, fort longtemps, et le mettre en vente. Mais on a dépassé la triste époque où un sordide marchand de biens vous fourguait un truc grossièrement rafraîchi de quelques coups de pinceau, et pourtant quasi inhabitable. Aujourd'hui, l’État-cerbère monte la garde et impose de réaliser une foultitude de contrôles avant d'avoir le droit de mettre son bien sur le marché. Le plus connu, le plus redouté, le diagnostic de performance énergétique alias DPE va estimer la consommation en énergie du logement et les émissions de gaz à effet de serre qui en découlent, avant de vous donner une note. Or, il se trouve que l'on dispose, grâce à un compteur Linky, de vingt-quatre mois d'un historique exact de la consommation de la seule énergie employée, l'électricité. De façon remarquablement régulière celle-ci s'élève à 100 kWh par m² et par an, ce qui garantit une bonne note, un B voire, au pire, un C. On attend donc sans grosse inquiétude le verdict. Et là, c'est le drame.
Le certificateur retient une consommation de 427 kWh/m²/an. À 1,4 % près, vous voilà pourvu de la pire note, un G, et relégué dans la catégorie infamante de ces passoires thermiques qu'une presse hétéronome stigmatise à coup de reportages dramatiques, de murs suintants d'humidité, de moisissures incontrôlables et de fenêtres vermoulues.

On veut bien prendre cet écart énorme entre la consommation constatée et le chiffre généré par le logiciel du diagnostiqueur comme un brevet de sobriété, mais quand même, au-delà des petites négligences de l'homme de l'art, qui jouent, mais à la marge, comment l'expliquer ? Une note récente du Conseil d'Analyse Économique, qui s'intéresse précisément à ce sujet, a suscité un certain intérêt. Elle s'appuie pourtant sur des données dépourvues de représentativité, issues du fichier clients d'une unique banque mutualiste, et procède à une répartition bizarre des logements, puisque deux tiers de l'échantillon observé se retrouvent rangés dans une seule classe. Malgré tout, l'étude constate à quel point le DPE, qui sous-estime la consommation énergétique des logements les plus sobres, et surestime de façon impressionnante celle des plus mal notés, n'entretient qu'un lointain rapport avec la réalité.

Comprendre une telle distorsion implique une connaissance fine de la méthodologie employée, laquelle n'est pas accessible au profane. On se contentera de discuter une seule notion, fondamentale, l'énergie primaire. L'électricité étant nécessairement produite à partir d'une autre énergie, du charbon ou du gaz par exemple, on considère qu'il est bien moins efficient de se chauffer à l'électricité qu'avec une énergie dite primaire. Le DPE pénalise donc cet usage, en lui affectant un coefficient multiplicateur de 2,3. Sauf que dans un pays à l'électricité décarbonée, une telle notion est vide de sens : l'énergie primaire, ici, c'est la gravité, le vent, le soleil, ou l'uranium. Et sauf à se chauffer aux déchets nucléaires, ces sources ne sont utilisables qu'une fois converties en électricité. Pourquoi donc maintenir cette fiction ? Parce que le DPE est bifide : d'un côté, il note la consommation énergétique, de l'autre, la production de gaz à effet de serre. Avec une électricité décarbonée, un logement dit tout électrique sera nécessairement bien classé selon le second critère. Il faut donc trouver un moyen de dégrader le premier. Car telle est la fonction du DPE : faire en sorte qu'au moins une des deux notes soit mauvaise, de façon à contraindre le propriétaire d'un logement ancien à le rénover.
En l'espèce, quelles sont les améliorations suggérées ? Refaire l'isolation, et installer une pompe à chaleur. Une pompe à chaleur, au dernier étage d'un immeuble datant des années 1930. Sans balcon ni terrasse, évidemment. Le diagnostiqueur estime l'investissement total à 20 000 euros. Supposons, ce qui paraît déjà bien optimiste, que ces travaux permettent d'économiser 200 euros par an : sans même se préoccuper d'actualisation ou de dépréciation des équipements, rentabiliser un tel investissement prendrait un siècle.

Voilà dix ans, deux spécialistes de l'Atelier parisien d'urbanisme on conduit en terrain neutre, la Belgique, une remarquable étude qui analyse très précisément les options de rénovation du bâti bruxellois ancien. Les connaisseurs savent que celui-ci est souvent constitué d'une formation spécifique, la rue composée de maisons familiales mitoyennes, étroites, hautes de deux ou trois étages et donnant sur un petit jardin. Catalogue de pratiques pas forcément bonnes, le rapport détaille les mauvaises manières de rénover un logement, expose les conséquences d'une isolation posée en ignorant les contraintes d'un bâti ancien qui risque fortement d'en souffrir, et insiste pour maintenir une durée d'amortissement raisonnable des investissements : "Le niveau d’exigence énergétique porté sur la rénovation doit être a minima la recherche d’un optimum économique et non celui du meilleur niveau de performance." En résumé, il plaide pour le pragmatisme.

La voix de la raison, en somme. Autant dire qu'elle n'a aucune chance de perturber le mode de raisonnement qui a conduit à faire du DPE, outil d'abord purement indicatif, puis contraignant, puis imposant aux propriétaires-bailleurs une mise aux normes de leur logement faute de quoi ils n'auront plus le droit de le louer, une arme qui se retourne aujourd'hui contre ses concepteurs. Il est de bonne logique technocratique de chercher à atteindre une cible tout en affirmant en viser une autre, en considérant les individus placés dans la ligne de mire comme absolument passifs, et incapables de mettre en œuvre une stratégie leur permettant d'éviter la flèche. Or, plutôt que de consentir à des investissements coûteux à la rentabilité aléatoire, les propriétaires cibles du DPE ont préféré retirer leur logement du marché locatif pour le mettre en vente, ou plus simplement le laisser vide dans l'attente de jours meilleurs. Survenant parallèlement à l'effondrement des mises en chantier, leur réaction a entraîné une contraction du marché de l'immobilier locatif devenue, en peu de mois, insoutenable. La réalité finissant toujours par avoir raison, elle va imposer aux pouvoirs publics une capitulation qui prendra la forme d'une profonde révision des critères du DPE. En attendant, la crise continue et, comme toujours, les plus démunis en sont les principales victimes.

jeudi, novembre 30 2023

enchantement

Il en rêvait, le système éducatif lui a permis de le faire : né dans le département le plus pauvre de France métropolitaine, la Seine-Saint Denis, un jeune ingénieur vient d'annoncer que, au terme d'un parcours scolaire un peu particulier, il venait d'être recruté par la NASA. L'origine sociale modeste dans le département délaissé, l'ambition assouvie en dépit des obstacles, le triomphe de la rigueur et de l'obstination, autant d'éléments classiques du grand discours qui, pas nécessairement à tort, fait, aujourd'hui comme hier, de l'école républicaine l'unique moyen d'ascension sociale pour ceux qui se trouvent fort mal dotés en toute espèce de capital.
De quoi alimenter la presse avec l'une de ces histoires édifiantes qui lui permettent de compenser un peu la noirceur du quotidien. De quoi aussi intéresser, pour des raisons distinctes, les sommets de l’État, puisque le Ministre de l’Économie et des Finances comme le Président de la République complimentent le jeune homme lequel, pourtant, en s'installant aux États-Unis, va faire profiter un pays étranger des fruits d'une éducation supérieure financée par le contribuable.

Cela, sans doute, parce que son parcours scolaire a emprunté un chemin de traverse qui lui a permis, à côté du système de sélection traditionnel par les classes préparatoires, d'accéder à une école d'ingénieurs de fort bon niveau après avoir obtenu un DUT. Ce chemin, celui des études supérieures par apprentissage, ouvre une voie bien adaptée aux étudiants d'origine modeste qui, souvent victimes de leur auto-sélection, n'osent pas s'aventurer sur les territoires quadrillés par les rejetons des catégories sociales supérieures. Or, justement, la promotion de l'apprentissage et de l'enseignement en alternance appartiennent aux rares succès revendiqués par le pouvoir actuel, et il est bon de les illustrer au moyen d'un exemple idéal-typique. Cette politique, au demeurant, produit des effets qui ne se limitent pas à un cas particulier. L'INSEAD, qui dispose d'une certaine légitimité historique en matière d'affaires internationales comme d'étudiants à fort potentiel, publie depuis dix ans un rapport annuel qui analyse et compare les capacités de 143 pays à produire des élites. Dans ce classement-là, la France ne se place pas si mal, en partie, justement, par sa capacité à "former tout au long de la vie".

Hélas, il appartient, comme toujours, au sociologue de s'acquitter de sa pénible tâche, rompre l'enchantement. Selon l'intéressé lui-même, cette embauche à la NASA, et plus précisément au JPL, le plus légendaire des laboratoires de légende, se trouve n'être qu'un contrat de six mois, dont on ignore la nature exacte, dont on ne sait s'il sera prolongé. Il envisage d'ailleurs son avenir plutôt au sein de l'ESA, organisme qui, pour avoir effectué son alternance chez ArianeGroup, lui est déjà connu. Fils d'un technicien supérieur en informatique, son origine sociale relève par ailleurs plus d'une petite classe moyenne que d'un milieu réellement populaire. De technicien supérieur à ingénieur, l'ascenseur social est simplement monté à l'étage au-dessus.

L'histoire politique et sociale du pays comporte bien d'autres cas d'évolutions autrement plus significatives. L'exemple le plus spectaculaire se trouvera sans doute en la personne du premier polytechnicien noir, Sosthène Mortenol. Né à la Guadeloupe en 1859, fils d'un esclave affranchi, les capacités remarquables de Sosthène Héliodore Camille Mortenol lui permettront d'obtenir une bourse grâce à laquelle il poursuivra ses études secondaires à Bordeaux avant de réussir le concours d'entrée à Polytechnique. Sortant avec un classement très honorable, il fera carrière dans la marine, participant notamment à la désastreuse conquête de Madagascar. La valse des affectations le mènera à Toulon, à Brest, au Congo ou en Indochine, lui valant au passage un paludisme qui le poursuivra durant toute son existence. Finalement promu capitaine de vaisseau, la Première guerre mondiale le conduira à un nouvel engagement, puisqu'il sera chargé d'organiser la défense antiaérienne de la capitale, alors soumise aux bombardements des Gotha et autres Zeppelin.
Une vision enchantée ferait de son parcours une paradoxale illustration de la plus pure méritocratie républicaine : on peut avoir été déporté de son pays natal pour être réduit en esclavage, et malgré tout donner naissance à un fils qui sortira de la plus prestigieuse des grandes écoles de la République avec un fort bon classement, puis suivra une carrière militaire qu'il terminera comme officier supérieur. Mais l'observateur objectif se doit d'ajouter que, au-delà de ses incontestables qualités, Sosthène Mortenol a bénéficié de l'appui d'un puissant parrain, en la personne de Victor Schoelcher. Et puis, dans la Royale, cette arme réputée pour son traditionalisme, un de Machin de Chose avec de tels états de service aurait sûrement atteint le grade d'amiral. Le fils d'esclave restera à l'échelon inférieur, victime de ce que l'on n'appelait pas encore le plafond de verre.

Que la presse adore ces destins exceptionnels qui lui fournissent de si bonnes histoires ne doit pas faire oublier que ceux-ci ont comme première propriété d'être, précisément, exceptionnels. Et ces histoires ne disent rien de tous ces anonymes, sans doute aussi capables qu'un Sosthène Mortenol mais qui, eux, n'ont pas eu la chance de rencontrer ces bonnes fées qui savent métamorphoser un destin. Le déterminisme sociologique n'a a jamais été autre chose que probabiliste. Toutes les exceptions restent, en permanence, possibles, et on laissera au statisticien le soin de calculer la probabilité composée des événements saillants de la carrière des frères Lachheb, fils d'un chef de chantier marocain, jumeaux, polytechniciens, et anciens de l'équipe de France de saut à la perche. Mais c'est seulement dans les contes de fées que les princes épousent des bergères étant entendu que, même dans les contes de fées, les princesses n'épousent jamais les bergers.

vendredi, septembre 22 2023

dilettantes

On le sait depuis Jacques Rouxel et ses Shadoks, taper toujours sur les mêmes permet de réduire le nombre des mécontents. Ici, pourtant, l'histoire commence assez innocemment, lorsque la Commission européenne entame un processus de révision de la directive régissant les permis de conduire. Pour l'essentiel, le texte n'apporte rien de fondamentalement neuf, et cherche surtout à traiter quelques-uns des problèmes de l'heure, la sécurité des usagers vulnérables, le recrutement des conducteurs de poids-lourds, la numérisation des permis de conduire ou la poursuite des infractionnistes au-delà des frontières nationales. S'y ajoutent deux ou trois innovations portant sur des questions longuement débattues, en particulier l'obligation de subir des contrôles d'aptitude physique réguliers à partir d'un certain âge. Comme souvent, un cocktail hétéroclite de mesures techniques d'importance variable. Ainsi vont les choses jusqu'au moment où le Parlement européen entame sa partie du travail. Et les amendements qu'il propose alors ont largement de quoi mettre le monde motard en colère, et inquiéter ses organisations.

Le brouillon présenté à la Commission des transports du Parlement ressemble au travail d'un prof négligeant, corrigeant mollement une copie sans enjeu, puisqu'elle concerne des motocyclistes et automobilistes, citoyens d'intérêt secondaire. Sans se donner la peine d'apporter d'autre justification que la sempiternelle la vitesse tue, il va inventer une limitation liée non pas au type de route empruntée, ni même à la catégorie du véhicule, mais au permis que les usagers possèdent. Ainsi, côté moto, les usagers ayant accès aux seules motocyclettes légères n'auront pas le droit de dépasser les 90  km/h, les titulaires du permis A2 seront limités à 100 km/h, tandis que les autres, avec le permis A, auront droit à 110 km/h.
Élargissant considérablement le cercle des mécontents, le projet applique cette même contrainte aux automobilistes titulaires du permis B. Nouveauté remarquable, il va ensuite inventer un permis de conduire supplémentaire, le B+, exigé pour la conduite d'une automobile lorsque son poids dépasse 1 800 kg. Paradoxalement, et de manière parfaitement incohérente, sans doute pour rassurer Berlin, ne pas désespérer Ingolstadt et sauver la grosse berline allemande, seuls les possesseurs de ce permis seront autorisés à atteindre les 130 km/h. Enfin, un traitement particulier sera réservé à ceux qui entameront leur carrière délinquante de conducteur de véhicule à moteur par l'étape la plus modeste, le cyclomoteur. La Directive originelle prévoit certes de réserver l'accès à cet engin aux plus de seize ans, mais laisse les États-membres libres d'abaisser cette limite à quatorze ans, comme c'est depuis toujours le cas en France. Le texte de la Commission des transports supprime cette option, privant ainsi les adolescents de ce qui a longtemps été, et reste pour tous ceux qui vivent dans des zones un peu périphériques et à l'écart des agglomérations, un indispensable premier outil d'émancipation.

On ne s'étonnera pas que ce travail aussi médiocre qu'irresponsable soit signé d'une des cheffes de fille de l'écologie criminelle, Karima Delli. Et pour imaginer plus aisément les conséquences d'une éventuelle mise en œuvre de ces mesures, on va procéder à un petit rappel historique, et revenir en France et en 1979 au moment où Christian Gérondeau, premier Délégué interministériel à la sécurité routière va, pour le bien des jeunes motards inconscients au guidon de leurs engins diaboliques, et en dépit d'une forte opposition, bouleverser les modes d'accès à la moto. Autant pour répondre au lobbying de Peugeot Cycles que pour calmer les inquiétudes personnelles du Premier ministre, Raymond Barre, il va supprimer la voie d'accès traditionnelle, qui passe par la motocyclette légère alors dénommée vélomoteur, avec sa cylindrée de 125 cm³. Celle-ci sera remplacée par un véhicule supposé plus adapté aux faibles capacités de l'industrie nationale, le 80 cm³, sorte de gros cyclomoteur dont la vitesse sera bridée à 75 km/h. Mais sa réforme subira un échec complet.
Jusque là, la carrière du jeune motard commençait à seize ans, avec le permis A1 et cette 125 cm³ aux performances modestes mais qui permettait de faire ses classes durant quelques années avec une vraie moto avant de s'orienter vers une plus grosse cylindrée, en obtenant le permis adéquat. Désormais, les candidats vont sauter cette étape, attendre d'avoir dix-huit ans et entrer dans le monde de la motocyclette lourde sans autre expérience que le cyclomoteur. Les conséquences seront tragiques, puisque, fait unique, ces années 1980 verront une forte augmentation de la mortalité relative des seuls motocyclistes. Quant au permis A1, il n'y survira pas : on délivrait chaque année de l'ordre de 70 000 à 80 000 permis de cette catégorie avant la réforme, moins de 20 000 après, et environ 5 000 aujourd'hui.

Quels effets qualifiés de pervers alors qu'ils étaient parfaitement prévisibles peut-on attendre du brouillon vert ? Sur les autoroutes et voies rapides, il transformera les usagers les plus vulnérables en chicanes mobiles. Dans les campagnes, il va reléguer un peu plus les adolescents pour lesquels le cyclomoteur est l'outil indispensable pour se rendre au collège ou au lycée. Et l'on imagine l'accueil que ces mesures recevront de la part des forces de l'ordre. Le système de contrôle automatique qui, n'ayant facilement accès qu'aux plaques d'immatriculations des véhicules, sanctionne non pas les conducteurs mais ce qu'ils conduisent, en plus de devoir associer chaque catégorie de véhicule à la vitesse limite qui lui sera attribuée, devra s'assurer de l’identité de leur conducteur, et du permis qu'il possède. En effet, pour ne traiter que des motocyclistes, rien n'interdit au titulaire d'un permis A de rouler sur un motocycle d'une catégorie plus modeste ; il pourra alors, en toute légalité, dépasser la vitesse assignée aux possesseurs des permis A1 ou A2. Pour espérer produire des effets, une politique publique se doit d'être effective, efficace et efficiente. La directive amendée ne satisfait pas aux deux dernières conditions ; on espère que, au moment du vote, le Parlement européen fera en sorte qu'elle ne satisfasse pas non plus à la première.

Dans sa façon de traiter la question de la sécurité routière, l'Union européenne arrive dans une impasse : elle persiste à poursuivre sa chimère de la Vision Zéro, alors même que la réalité qu'elle néglige est celle d'une mortalité routière qui, depuis dix ans en France, et plus longtemps ailleurs, a cessé de baisser. Le fait de se donner jusqu'à 2050 pour réussir l'impossible, faire en sorte qu'il n'y ait plus de morts sur la route, n'aide en aucune façon à la réalisation de cet objectif. Mais d'ici là, les dilettantes du Parlement auront tout loisir de pérorer, proposer des idées ineptes que d'authentiques connaisseurs, comme les techniciens de la Délégation à la sécurité routière, auraient rejeté d'un haussement d'épaules, et s'offusquer devant un micro complice du fait que leur courageuse initiative, pauvre victime du lobby automobile, n'ait pas survécu. C'est à peu près tout ce qui leur importe.

jeudi, août 10 2023

restauration

Tétou, c'est fini. Comme ses voisins et concurrents, le plus connu de ces restaurants ancrés depuis des temps immémoriaux à Golfe-Juan, le long du boulevard de la mer, tout près de la voie ferrée et à quelques encablures de cet ancien port de pêche devenu, grâce au doublement de sa superficie, port de plaisance parmi tant d'autres, l'espace ainsi gagné sur la mer ayant permis, à titre de bonus, l'installation d'une station d'épuration, a succombé aux pelleteuses lors d'une opération sévèrement encadrée par la puissance publique. L’État appliquait ainsi une récente loi littoral qui a entre autres objectifs celui de rendre leur virginité à des plages artificielles, et de n'y pas tolérer d'implantation humaine autre que temporaire, limitée à des installations provisoires et aux mois d'été.
Cette destruction date de 2018 ; pourtant elle représente, par ses objectifs, sa justification, son mode d'action et ses conséquences, une métaphore idéale pour une politique dont on débat aujourd'hui à l'échelon de l'Union européenne et dont la mise en œuvre, inévitablement, entraînerait des dizaines de milliers de Tétou.

L'Union, en effet, travaille en ce moment à un édifice législatif particulièrement audacieux, et vraisemblablement sans précédent par son ampleur, son ambition, sa complexité, sa polyvalence. Se donnant comme but d'éclairer le monde en lui expliquant l'avenir tel qu'il doit être, l'European green deal, un processus entamé fin 2019, approche de l'instant fatidique, celui où ces années d'études et de tractations seront converties en acte législatifs, le moment où l'intention se transforme en obligation. Évidemment, on ne pourra traiter cette architecture herculéenne autrement que de façon très superficielle, en disant quelques mots d'une des ses composantes à l'intitulé prodigieusement évocateur, la restauration.

Dans une brochure destinée au grand public, la Commission explique ce qu'elle entend par là : il s'agit de rentre à la nature ce qui lui appartient, et que l'activité humaine lui a enlevé. La "restauration des écosystèmes dégradés" vise à enrayer les "pertes de biodiversité" en appliquant un catalogue de mesures chaque fois adaptées à un milieu spécifique, de façon à leur permettre de retrouver un "état satisfaisant". On voit tout ce que ces formulations ont de relativiste et d'arbitraire. On devine derrière elles le travail de tout un écosystème de petites mains, scientifiques, militantes, scientifiques et militantes, qui trouvent dans ce corpus réglementaire l'aboutissement de décennies d'activisme. Naïvement, on se demande aussi ce qu'il y a dans tout ça de vraiment neuf.
Car ces zones à protéger existent, existent depuis près de trente ans, et la Commission y fait d'ailleurs largement allusion : il s'agit du réseau Natura 2000. Et en trente ans, ce réseau s'est étendu au point de couvrir aujourd'hui une superficie qu'un esprit rationnel ne peut que considérer comme énorme. En France, Natura 2000 occupe aujourd’hui 13 % du territoire métropolitain. En dehors des zones urbanisées, soit quelques poches comme la conurbation des Alpes-Maritimes, Toulon-Hyères, et Marseille, toute la côte méditerranéenne, son espace maritime et une bonne partie de son espace terrestre, se trouve aujourd'hui sanctuarisée. Certes, et comment pourrait-il en être autrement compte tenu des surfaces concernées, ce classement n'interdit pas l'activité humaine, et notamment agricole. Mais il va ajouter une couche de contrainte et de contrôle supplémentaire à un encadrement réglementaire déjà lourd, tout en facilitant le passage des activistes.

Le diable enfoui dans la nouvelle législation, comme d'habitude, ne se cache guère, et adopte la forme machiavélique d'un tournant législatif. De haute lutte, et à une courte majorité, le Parlement vient d'adopter un projet de règlement, c'est à dire un texte d'application stricte qui produira ses effets dès son entrée en vigueur soit, si le processus évolue de manière normale, début 2024, et en tous cas avant les prochaines élection européennes. Alors, ce qui, avec les zones Natura 2000, n'était qu’incitatif, deviendra contraignant.
Que prévoit-il, ce règlement ? Pour se contenter d'un unique exemple, son article 7 impose de "restaurer la connectivité naturelle des cours d'eau", c'est à dire d'enlever les obstacles à la "connectivité longitudinale et latérale" des eaux. On redoute, tant une telle interprétation aurait des conséquences délirantes, de comprendre qu'il s'agit de démolir les barrages et digues à cause desquels rivières et fleuves ont cessé d'être sauvages. La brochure citée plus haut donne un exemple de la marche à suivre avec la Skjern, au Danemark, laquelle, au prix d'un investissement de 35 millions d'Euros et à l'issue de travaux entamés en 1987, a retrouvé, sur une longueur de 25 km, son état originel de marécage. Le texte du Parlement impose, d'ici 2030, donc en six ans, de rendre à la nature 25 000 km de cours d'eau, soit mille fois la Skjern.
Essayons d'imaginer les conséquences pour un État comme les bien nommés Pays-Bas, lequel a comme propriété d'être très largement artificiel, avec ce territoire gagné sur la mer au prix de siècles d'efforts, efforts qui ont notamment permis de créer une agriculture extrêmement productive, puisqu'elle est aujourd’hui, en valeur, le deuxième exportateur mondial de produits agricoles. Faut-il cesser d'entretenir les digues, ouvrir les vannes et attendre qu'à la première tempête la nature reprenne ses droits ?

Déjà contraints, s'ils veulent toucher les subventions européennes, de laisser en friche 4 % de leurs terres arables, les agriculteurs seront les premières victimes du règlement. Voilà trente ans, on s'était moqué de Luc Ferry et de son Nouvel ordre écologique qui introduisait la notion de deep ecology, avec son agenda destructeur, alors même que l'ouvrage était, simplement, précurseur. La voie que les institutions européennes se préparent aujourd'hui à emprunter vise à refaire en sens contraire le chemin parcouru par l'Union, et à défaire ce qui a permis aux citoyens d'améliorer leur situation et, plus particulièrement, d'avoir cette assurance de disposer d'une alimentation saine en quantité suffisante. La sécurité alimentaire, ce combat de plusieurs siècles, à peine obtenue, les institutions, sans raison ni bénéfice, se préparent à y mettre fin. Bien évidemment, les obligations édictées par ce règlement, intenables, ne seront pas respectées : les réseaux activistes déjà présents dans chaque village n'auront alors que l'embarras du choix au moment d'appliquer leur tactique favorite, la guérilla judiciaire, source de multiples profits, en particulier dans le champ médiatique. On ne prend guère de risque en pariant que la réaction, déjà vive, s'amplifiera et que, après la rue, elle s'exprimera dans les urnes.

vendredi, avril 28 2023

factieux

Un jour, peut-être, en retraçant la séquence politique que ce pays connaît depuis quelques mois, un historien sarcastique s'amusera à isoler l'épisode qui lui semblera le plus grotesque. À sa place, on choisirait sans hésiter ce moment où des élus fabriquent un scandale d’état avec la promulgation par le président de la République de la loi n°2023-270, promulgation supposée avoir sournoisement eu lieu au cœur de la nuit, pile à l'heure où les honnêtes gens dorment. Le Journal officiel, qui publie la loi dans son édition du 15 avril, n'existant plus depuis quelques années que sous forme électronique, et n'étant donc plus soumis au rythme particulier des quotidiens du matin, on se demande d'où peut bien surgir cette information. Peut-être de l'édition PDF du JO, datée précisément du vendredi 14 avril 2023, 23h46 UTC ? Il faut alors imaginer un Emmanuel Macron, lui dont chacun sait qui contrôle tout avec une précision maniaque, régler soigneusement son réveil sur l'heure dite pour être en mesure de boucler lui-même les 329 pages d'un quotidien qui doit impérativement être daté du samedi puisqu'il ne sort pas le dimanche ; un surhomme, assurément. Peut-être, plus sérieusement, l'historien s'intéressera-t-il à la curieuse trajectoire de cette loi, soutenue par une majorité relative, votée en dépit d'une obstruction féroce grâce à une procédure inhabituelle mais validée ensuite par le Conseil constitutionnel avant d'être promulguée dans la foulée, ce qui assure son effectivité, termine son trajet institutionnel et trouve sa place comme un élément parmi d'autres du grand corpus réglementaire qui gouverne la république.

Et pourtant, ça continue. Des manifestations aux coups d'éclat, de l'opposition persistante de syndicats pour une fois unis dans un front du refus unanime aux développements subtils d'un professeur au Collège de France qui tente de démontrer de toutes les manières possibles que cette démocratie-là, pourtant strictement inscrite dans le cadre du droit, n'est pas démocratique, la réforme ne passe pas. Elle souffre, certes, de multiples défauts, par exemple cette propriété de ne pénaliser que les actifs, et de ne modifier en rien la situation de cette frange de la population qui fait la fortune des croisiéristes, des agences de voyage et des propriétaires de maisons d'hôtes. Mais en cela, elle ne fait que suivre la ligne traditionnelle de conservation des privilèges acquis, connue sous l'acception pittoresque de "clause du grand-père".
Et nombre d'opposants prétendent que le financement des retraites ne pose pas de problème particulier. Ceux-là mêmes qui, voilà vingt-cinq ans, disaient que la question du chômage massif se résoudrait toute seule avec le départ en retraite des cohortes du baby-boom affirment ainsi aujourd'hui que l'équilibre des comptes naîtra automatiquement de leur décès.

Mais il y a plus. Si Dominique Schnapper analyse bien le caractère radical et dangereux de cette contestation née dans l'hémicycle et cristallisée, a l'écart de toute rationalité, dans une opposition maladive à un Emmanuel Macron devenu idéal-type de la haine de classe, on peut sans doute voir aussi dans cette exaspération le refus obstiné de la réalité, et la déception qui surgit lorsque celle-ci s'impose.
Ce choix, par définition détestable et détesté, de reculer l'âge de départ en retraite, ce qui à la fois raccourcit la durée de versement des pensions et allonge celle de la perception des revenus d'activité, signale un instant rare, une prise en compte de l'inévitable. Tentative insuffisante et inaboutie pour ajuster la réglementation à une évolution démographique pas spécialement neuve et aux effets impératifs, mais auxquels on espère toujours, en trichant, en rusant, en négociant un petit privilège, échapper, cette mesure peut s'analyser comme l'ébauche de cet aggiornamento tant attendu, et en particulier au-delà des frontières. Alors pourquoi si tard, pourquoi si mal ?

"Quand on veut la peau d'un ministre, on l'a." affirmait naguère, dit-on, un syndicaliste du secteur éducatif. À gauche comme à droite, Alain Savary ou bien Alain Devaquet, les exemples ne manquent pas de réformes piteusement avortées, et de ministres renversés par la rue. Pour les promoteurs d'intérêts corporatistes qui défendent avant tout leurs positions personnelles, le jeu des institutions démocratiques n'est que théâtre sans importance. Pour eux, le pouvoir effectif, accessible aux seuls initiés, n'est pas issu des urnes, mais s'exerce dans les coulisses, et se limite à instaurer un rapport de force bien souvent victorieux. Ici, pour l'instant, cette stratégie est un échec.
Dans ce monde en négatif où le déni de la démocratie naît du strict respect de la procédure, l'important n'est pas tant d'avoir mené ce combat que d'avoir résisté, fût-ce au prix d'une victoire à la Pyrrhus, là où d'autres ont abandonné. Mais alors, la suite ? Le ressentiment gronde, la révolte couve ce qui, dans le pire des cas, entraînera peut-être des conséquences catastrophiques, dont les premières victimes se recruteront dans les rangs de ceux qui appellent aujourd'hui à renverser le despote. Mais, après tout, l'un dans l'autre, grossièrement, sommairement, à la louche, on a ce qu'on mérite.

jeudi, mars 16 2023

god-mode

En se mettant épisodiquement à jour sur des sujets d'intérêt divers, au hasard la sécurité routière, on s'expose parfois à des découvertes qui donnent à réfléchir. Accédant à la section appropriée du site de la Direction générale mobilité & transport de l'Union européenne, on trouve en page d'accueil une profession de foi, Vision Zero, qui prône, de façon aussi ferme que lapidaire, la complète disparition de la mortalité routière d'ici 2050. Intuitivement, un tel objectif semble un brin déraisonnable. Pourtant, ce concept a déjà une longue histoire, et une origine précise. La Direction reprend en effet à son compte une politique institutionnalisée en Suède en 1997, laquelle relève du genre de leçon qu'administrent ces insupportables premiers de classe, convaincus que le destin les condamne à être les meilleurs, et à éduquer les autres. Mais au-delà de la seule action publique, quantité de facteurs sur lesquels le législateur n'a guère de prise, géographiques, démographiques, économiques, climatiques, technologiques, expliquent que tel ou tel pays puisse se présenter comme modèle en matière de sécurité routière. Bien sûr, le pouvoir ignore ces facteurs, et ne veut retenir comme raison de son succès que ce concept qu'il présente comme révolutionnaire. Une telle politique, de plus, s'accompagne de dégâts collatéraux dont sont victimes ces catégories d'usagers de la route qui ont le malheur d'être minoritaires, la Suède étant par exemple connue pour son recours au fil à découper le motard.

Mais comment réussir à atteindre cet objectif certes noble, mais qui semble diablement ambitieux ? À grand renfort de technologies à développer, on imagine ce futur parfait de véhicules autonomes dont la sécurité active serait prise en charge par des automates, qui se déplaceraient sur des voies sûres, encadrés de barrières et de dispositifs de surveillance infaillibles. Mais peut-on, directement ou non, ramener l'accidentalité routière aux seuls véhicules à quatre roues ? Pour en juger, il est utile de retourner soixante-dix ans en arrière, et de revenir à une époque où la première propriété de l’automobile était sa rareté. En France, le premier bilan de la sécurité routière date de 1954. On était alors au tout début de cette expansion automobile à laquelle Luc Boltanski a consacré par la suite un article aujourd’hui ancien mais toujours intéressant. La première estimation d'un parc automobile alors en forte croissance date de 1955 et recense un peu plus de 3 millions d'automobiles. Au dernier décompte, elles étaient 38,7 millions, soit treize fois plus. En 1954, l'automobile restait essentiellement associée aux catégories sociales supérieures ; les ouvriers, logés près des usines, se rendaient alors au travail à vélo, tandis que les jeunes classes moyennes urbaines faisaient le succès de la Vespa, et les campagnards celui du VéloSolex. Le bilan de 1954 recensait 7 539 décès ; conducteurs et passagers de véhicules automobiles, toutes catégories confondues, ne représentent que 26 % de ce total, soit 1 970 morts. Si l'on néglige les 43 usagers de véhicules attelés et les 19 cavaliers ou conducteurs d'animaux, la masse des victimes de la route se répartissait entre les diverses catégories d'usagers vulnérables : 1 888 motocyclistes, sans qu'il soit possible de distinguer le scootériste de l’authentique motard, 648 cyclomotoristes, 1 322 cyclistes et 1 544 piétons. Le fait qu'ils aient majoritairement été victimes d'accidents impliquant des véhicules carrossés n'a, en l'espèce, pas d'importance.
Parmi les multiples causes de la baisse d'une mortalité routière qui, en France métropolitaine, s'est stabilisée autour de 3 300 décès annuels depuis 2013, la diminution de la part des usagers vulnérables n'est jamais prise en compte. La disparition de la Vespa avec la fin des années 1950, l'enrichissement de leurs propriétaires leur permettant d'accéder à l'automobile, la désaffection pour un vélo qui cessait d'être un mode de déplacement efficace pour des ouvriers et employés logés de plus en plus loin de leur lieu de travail et devenus utilisateurs de transports publics lourds dans les grandes agglomérations qui en sont pourvues, comptent au nombre des raisons cachées qui expliquent cette baisse de la mortalité.

Au demeurant, on peut fort bien trouver ailleurs que dans des archives l'exemple d'un système de déplacement qui accorde une part essentielle aux usagers vulnérables. Les Pays-Bas, le royaume du vélo, sont tout indiqués pour ce faire. La mortalité routière y est stable depuis 2010, et les cyclistes représentent plus d'un tiers des décès, avec une part croissante. Et en 2020, plus de deux tiers des blessés hospitalisés étaient des cyclistes ; 83 % d'entre eux étaient victimes d’accidents n'impliquant pas de véhicules motorisés.

En d'autres termes, encourager le développement de l'usage du vélo et poursuivre la chimère d'une route sûre, sans victimes autres que légères, revient à se donner deux objectifs mutuellement exclusifs, ce qui n'empêche nullement les institutions européennes de les mener, de front. La vision zéro implique de transformer les humains en êtres immortels et invulnérables : en dieux, en somme.
Se fixer un but inaccessible mais de très long terme permet de justifier paresseusement l'activité d'un complexe législato-administratif et de tous ceux qui y prennent part en y trouvant des rémunérations diverses et pas seulement pécuniaires, des chercheurs aux militants, des politiques aux fonctionnaires, des journalistes aux législateurs. Le zéro, phytosanitaire ou accident mortel, production de gaz à effet de serre ou pollution atmosphérique, virus ou matières grasses, bâtiment mal isolé ou construit sur un terrain agricole, est devenu l'horizon par définition indépassable, et contraignant, de toute politique publique. Et qu'elles se dotent d'un terme lointain ne fait pas de ces politiques des objets sans danger, ne serait-ce que parce que, trivialement, on se rapproche en permanence de l'échéance prévue. Quand celle-ci se profile et dévoile, comme par exemple avec les zones à faibles émissions, l'ampleur de conséquences pourtant prévues dès le départ, il ne reste qu'à capituler le plus discrètement possible. On souhaiterait ardemment retrouver un peu de pragmatisme, et de bon sens ; mais, à l'échelon national comme européen, la représentation des citoyens a perdu tout intérêt pour la réalité, et se satisfait pleinement de gérer l'imaginaire.

mercredi, novembre 30 2022

bis

Décidément, on se doit d'y revenir. Mais pas tant à cause des conséquences effectives de l'entrée en vigueur d'un contrôle périodique des motocyclettes lourdes. Conformément à la directive européenne de 2014 la procédure, en plus de mesurer le niveau de bruit et d'émissions du pot d'échappement, devrait pour l'essentiel se borner à vérifier l'état des freins, des pneus, de la colonne de direction et de l'éclairage, autant d'opérations banales, effectuées de façon routinière à chaque révision. Encore ne s'agit-il là que d'une hypothèse, les États membres restant libres de définir le contenu exact du contrôle, ainsi que sa fréquence. Pour une grande majorité de motards, cet ennui superflu coûtera juste un peu de temps, et quelques sous. Il en ira autrement pour les amateurs de trucs un peu spéciaux, et pour les ruraux.
Car les pouvoirs publics, refusant comme toujours de s'intéresser aux particularités du monde motard, introduisent avec cette obligation une forte discrimination géographique. L'usage de la moto ne déborde guère des grandes agglomérations, des rives de la Méditerranée et, de façon plus générale, du sud du pays. Certains départements sont déserts : en 2019, toutes catégories confondues, on a immatriculé 398 motocycles dans la Nièvre, 386 dans l'Indre, 307 dans la Creuse ou 191 dans la Lozère. Là comme dans d'autres départements délaissés, le marché des véhicules à vérifier s'élèvera à quelques dizaines d'unités par an. Les centres de contrôle technique, s'ils existent, seront très éloignés des utilisateurs tandis que, pour rentabiliser les investissements, leurs tarifs seront prohibitifs.

L'intérêt de l'objet, et d'une séquence qui se poursuit, tient plus à ce qu'il montre de déjà connu, mais aussi d'original, et de profondément inquiétant. Les errances du gouvernement, adoptant d'abord la ligne européenne d'un contrôle entrant en vigueur au 1er janvier 2022 avant d'opter pour la solution alternative, à savoir présenter des mesures de sécurité spécifiques, tout en traînant jusqu'à ce qu'il soit trop tard, n'a rien que de routinier. Mais sa négligence ouvre la porte aux spécialistes de l'instrumentalisation des procédures juridiques, les associations de la mouvance écologiste. L'action d'une poignée de prohibitionnistes parisiens a suffi à mettre en branle le Conseil d’État, lequel a rendu à la fin du mois dernier une décision lourde de menaces, et qui mérite quelques commentaires.
Pour commencer, on se demande si le Conseil a bien saisi la différence entre deux-roues motorisés en général et motocyclettes lourdes, les secondes, seules concernées par la directive, représentant, grossièrement, moins d'un tiers de l'effectif total. Entretenir la confusion entre les deux permet sans doute d'exhiber cette "incidence directe et significative sur l’environnement" qui aurait dû entraîner, selon des modalités qu'on n'arrive pas à imaginer, une consultation du public, alors même que cette incidence, en raison du très petit nombre de véhicules en cause, reste infinitésimale, et donc impossible à simplement estimer. Un peu plus loin dans sa décision, le Conseil, quand il fait état d'une mortalité particulièrement élevée chez les motards français par rapport aux autres pays européens, ressort, sans le savoir puisqu'il se contente de recopier servilement l'argumentaire des requérants, une vielle lubie de la sécurité routière, celle du problème motard français, que l'on se doit d'analyser en détail.

Cette invention est l’œuvre de Jean Chapelon, alors responsable de l'observatoire interministériel de sécurité routière, qui soutient, dans un livre qu'il publiera en 2007, que "le risque d'être tué par kilomètre parcouru en motocyclette est plus de 2,7 fois supérieur en France qu'en Allemagne", ce qui lui permet de conclure à l'existence d'un "problème spécifique français". Tentons de vérifier. L'exposition au risque dont il est question ici implique de disposer de deux paramètres : le kilométrage moyen, et le nombre de véhicules en service. Pour simplifier la démonstration, on se contentera d'étudier le second. En France, il ne doit pas être difficile de trouver les informations nécessaires, grâce au précieux mémento statistique des transports, publié chaque année depuis plus de soixante-dix ans. Sauf que, à compter de 2021, sa parution est interrompue, privant ainsi le public ordinaire d'un outil indispensable. On va donc fouiller les éditions précédentes, à la recherche du chiffre fatidique, le parc de motocycles français. Et il faudra aller loin puisque, sans aucune explication, la série s'arrête en 2005. À cette date, le "parc estimé", et estimé selon une méthodologie que, malgré des années de recherches, il n'a pas été possible d'identifier, s'élève exactement à 1 177 608 unités. Cela semble bien peu ; quand, quelques années plus tard, en 2010, mutuelles et compagnies d'assurance publieront des chiffres communs, elles dénombreront plus de 2 800 000 motocyclettes assurées.
Pourtant, il s'agit là de données officielles, reprises par les organismes internationaux, qu'ils soient publics comme Eurostat, ou privés. Longtemps, l'ACEM publiera des séries statistiques, couvrant toute l'Europe. Revenons en 2005, et comparons donc France et Allemagne. Cette année-là, le parc de motocycles allemand dépassait les 3 900 000 unités. Gros marché, incontestablement. Mais il y a un problème, qu'il est trivial d'identifier. Un chiffre dont on est sûr, au moins, qu'il correspond bien à une réalité est celui des immatriculations annuelles. En 2005, elles atteignaient 196 618 motocycles en France, contre 168 652 en Allemagne. En d'autres termes, le parc officiel des motocyclettes représentait alors en France près de six années d'immatriculations, alors qu'en Allemagne il s'élevait à vingt-trois ans, soit presque quatre fois plus.

Des populations géographiquement, économiquement et sociologiquement proches ont toutes les raisons d'employer d'une façon similaire cette machine spéciale et chargée d'une riche culture commune qu'est la moto. L'hypothèse la plus banale lorsque l'on observe des écarts significatifs dans son accidentalité entre des pays voisins tient d'abord à la manière dont les statistiques sont établies. On l'a vu, le fait que chaque pays suive sa méthode propre, sans se soucier de ce que font les autres, conduit à des incohérences majeures qu'il est élémentaire de relever. Mais le propre de la statistique administrative est de vouloir ignorer ces disparités. Quand l’État, quel qu'il soit, a besoin de données qu'il ne se donne pas la peine de recueillir de façon fiable, il les invente. Et quand les incohérences deviennent trop visibles, il les cache. Après tout, plutôt que de se remettre en cause, il est bien plus économique de s'abandonner à l'essentialisme le plus grossier.

On s'étonne qu'un tel essentialisme de bas étage puisse franchir les portes du Conseil d’État. Ignorant tout des mœurs de celui-ci, on va supposer que cette décision doit beaucoup à la plume de la rapporteure, jeune auditrice diplômée de l'ENA en 2020. Et peut-être faut-il porter au compte de son inexpérience cette étonnante sortie qui forme le point 6 de la décision, où l'on se permet de distribuer des bons et des mauvais points en matière de politique de sécurité routière, à la place des autorités compétentes et de la Commission européenne en particulier. Il y a là de quoi susciter l'étonnement de Frédéric Thiriez, avocat de la Fédération des motards grognons, et qui n'est pas un novice en matière de contentieux administratif. Difficile d'accepter une telle légèreté, pour rester dans l'euphémisme, de la part d'un pilier essentiel de l'état de droit. Et même si la séquence n'est pas nécessairement terminée, elle aura au moins mis en lumière la devise de la République, telle qu'elle s'applique aux indésirables : coercition, discrimination, hostilité.

vendredi, septembre 16 2022

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Ce premier tiers du mois de septembre 2022 aura donc connu un événement dont, comme toujours, la pleine portée historique se précisera seulement au fil du temps mais qui semble, dès à présent, capital. En lançant une attaque là où on ne l'attendait pas sur un flanc dégarni de l'armée russe, l'Ukraine a réussi une percée spectaculaire, libérant des milliers de km² de territoire et récupérant des milliers de tonnes de matériel et de munitions ennemis. Dans ce conflit de type classique qui vaut, au fond, comme une dernière itération de la guerre froide, ce moment où le faible devient le fort, révélant l'impéritie tactique et stratégique de l'adversaire, a une portée bien plus large que sa seule dimension militaire. Il montre la Russie telle qu'elle est, un pays en plein effondrement sanitaire et démographique, avec son PIB similaire à celui du Benelux, seulement riche de son espace et de ses matières premières, et dont la tentation impériale, sans doute, trouve ici son terme.
De cet instant décisif dont les conséquences se feront sentir bien au-delà de l'Europe et pendant des décennies, les millions de citoyens dont l'accès à l'information se limite pour l'essentiel aux chaînes de télévision historiques ne sauront, pourtant, à peu près rien. Durant ces journées fatidiques, leurs antennes se sont en effet trouvées entièrement occupées par le décès d'une très vieille dame, souveraine d'un pays ami et dont l'indéniable importance historique relève malgré tout, en raison de la faiblesse des pouvoirs dont elle disposait, du seul symbole. L'espace des journaux télévisés lui étant intégralement consacré, les ressources mobilisées pour l'occasion interdisent de traiter quoi que ce soit d'autre, et tant pis si l'histoire s'écrit à quelques milliers de kilomètres de là, elle qui a l'indécence de ne pas respecter cette période de deuil.

Alors, bien sûr, on connaît depuis longtemps les contraintes qui pèsent sur ces rédactions et modèlent le sommaire de leurs journaux. Pourtant, si leur format ne varie pas, il n'en va de même ni des moyens mis en œuvre, ni des contenus diffusés. La séquence historique qui se clôt peut-être aujourd'hui a commencé voilà plus de trente ans, avec la fin de l'URSS, et donc de son emprise sur les pays alors qualifiés de l'est. Avec les moyens d'une époque encore très peu numérisée, où les liaisons par satellite étaient rares, âprement disputées et impliquaient l'emploi d'équipements lourds, les actualités télévisées ont, le mieux possible, rendu compte des effondrements successifs de ces dictatures. Alors, on voyait un Patrick Bourrat assurer dans des conditions précaires un direct depuis Bucarest. Depuis, l'évolution des techniques a fait sauter toutes les barrières à l'entrée, au point que n'importe qui peut aujourd’hui jouer au journaliste reporter d’images armé de son seul téléphone mobile. Pourtant, et parallèlement à l'explosion des contenus facilement disponibles, l'actualité télévisée s'est appauvrie, se refermant sur un monde de plus en plus sommaire, et de plus en plus fictif.

Un peu à l'image du répertoire d'action de Charles Tilly, celle-ci puise ainsi dans un catalogue d'histoires, voire de légendes, certifiées authentiques, en rééditant un schéma qui, par le passé, a connu un tel succès public qu'il est réutilisé dès qu'on peut le repérer au milieu du flot complexe, imprévisible et protéiforme que prend la succession des événements. Ainsi voit-on, en Ukraine, le danger électronucléaire remis en scène par les heurs et malheurs de la centrale de Zaporijjia dont on ne cesse de répéter qu'elle est la plus grande d'Europe, sa taille valant comme une quantification de la menace qu’elle représente. En effet, elle compte six réacteurs, comme celle de Gravelines, et il faut l'intervention sur les ondes d'un Jean-Marc Jancovici, avec sa singulière conception de la diplomatie, pour remettre le danger à sa place.
Mais cet appauvrissement ne vient pas seulement du réemploi de thèmes connus : plus fondamentalement, il est le produit d'une lente évolution vers toujours plus de nombrilisme. La fonction essentielle d'un journal télévisé se limite aujourd'hui à fournir au spectateur un contenu dont on sait qu'il lui convient. On le sait, puisqu'on dispose pour cela de ces sondages d'opinion qui explicitent scientifiquement l'opinion des Français, et tant pis si l'échantillon n'est pas représentatif, si les questions sont calibrées pour fournir la réponse attendue et si les non-répondants sont ignorés. Un pas de plus, et on arrive aux micro-trottoirs qui à la fois fournissent du contenu directement exploitable, et justifient à moindre frais de parler de ce dont on parle. Désormais, systématiquement, ils nourrissent les sujets qui traitent de ce qui intéresse les Français, la pénurie de moutarde, les fissures dans les maisons de campagne construites sur un sol argileux ou les bouchons sur l'autoroute de retour des vacances.

Tout se passe comme si les rédactions avaient largement abandonné l'idée de produire des informations. Et après tout, ce n'est pas vraiment leur métier puisque c'est celui des grandes agences de presse dont les dépêches sont désormais, le plus souvent, accessibles en ligne, donc à tout un chacun. Ces nouvelles qui, voilà vingt-cinq ans, étaient diffusées au moyen de rares créneaux satellitaires à destination des seuls diffuseurs professionnels ont, grâce à la démocratisation des techniques, trouvé un moyen de toucher directement les foyers. Cette même démocratisation a permis aux individus de devenir, eux aussi, des diffuseurs, et avec des contenus diablement intéressants quand, à l'image, parmi bien d'autres, d'un Michel Goya, ils interviennent dans leur domaine d'expertise.

L'éparpillement des réseaux, leur robustesse, la multiplication des terminaux y donnant accès permet de toujours avoir des images de la guerre, quand bien même le front serait interdit aux correspondants qui, en ces jours de deuil international, éprouvent de toute façon bien du mal à obtenir un petit espace pour leurs sujets. Grâce au web et aux réseaux sociaux, on peut, ainsi, suivre au jour le jour la situation en Ukraine, tout en échappant au programme unique de la retransmission des funérailles royales.

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