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limiers

, 19:27

Le jour de gloire est donc enfin arrivé. L'intransigeant Mediapart, le vilain petit canard têtu qui, seul contre tous, croyait dur comme fer à la culpabilité du ministre désormais honni avait donc raison. La victoire est si éclatante que son directeur peut se permettre de jouer les modestes, regrettant ce combat mené contre tellement d'ennemis recrutés en masse dans la classe politique comme dans la clique médiatique. Triomphent avec lui ces francs-tireurs du journalisme qui se dit d'investigation, ces redresseurs de torts dont la raison sociale se borne à prétendre faire, mieux qu'elle et sans posséder aucun de ses moyens, le travail de la justice. Mais le dur métier du sociologue le contraint, une fois de plus, à dénouer l'enchantement, tâche en l'espèce d'autant plus facile qu'il peut à cette fin s'appuyer sur un célèbre article de Luc Boltanski.

La dénonciation que celui-ci rédige avec Yann Darré et Marie-Ange Schiltz et publie dans les Actes de la Recherche en 1984 peut en effet se lire comme une analyse des conditions de succès des dénonciations, lorsque leurs auteurs comptent sur la grande presse pour donner à leurs combats privés le retentissement le plus large. Détaillant minutieusement un corpus de lettres reçues entre 1979 et 1981 par le Service des informations générales du Monde, Luc Boltanski montre sur quels critères vont s'appuyer les journalistes pour décider de leur donner une suite. Et s'il ne s'intéresse qu'au premier stade, ce tri préalable qui va permettre de distinguer le normal, éventuellement susceptible de fournir des informations exploitables, du pathologique, rien n'interdit d'imaginer d'autres critères du même genre, et de les appliquer à l'affaire Cahuzac. Dans celle-ci, on trouve donc deux dénonciateurs, un avocat, vieil ennemi politique local battu en 2001 et qui possède ainsi un intérêt évident à agir, et un ancien agent des impôts pourvu de tous les attributs du redresseur de torts dans sa déclinaison obsessionnelle, ceux dont les courriers risquent d'être classés comme pathologiques par les journalistes qui les reçoivent, et une preuve, un vieil enregistrement qui aurait été le fruit d'une erreur de manipulation sur un répondeur téléphonique. En appliquant les critères de sens commun étudiés par Luc Boltanski, en comparant, pour reprendre un de ses termes favoris, l'énorme écart de grandeur qui sépare les accusateurs, leurs intérêts et leurs preuves, du ministre, on comprend qu'il est inutile de convoquer le complot des élites pour expliquer pourquoi une histoire de ce genre n'intéresse pas un grand quotidien national. Elle ne peut, en d'autres termes, connaître d’autre publicité que celle que lui donne un acteur périphérique du champ journalistique, coutumier des dénonciations et dont la réputation ne souffrirait pas d’une erreur, et contraint, pour sa survie même, à prendre des risques que refuseraient des acteurs mieux installés.

Le succès de sa stratégie d’investissement alternative faisant des envieux, le petit canard se trouve brusquement entouré de volées de grands cygnes qui cherchent à imiter son succès, avec des bonheurs divers. Certains, privés de capital social, rentabilisent les vieux investissements symboliques de la presse, en commandant un de ces sondages d'opinion dont les questions contiennent déjà les réponses. D'autres, plus fortunés, profitent de leurs placements dans un fonds commun pour se lancer à leur tour dans la chasse aux actifs vénéneux. Le Monde, en l'espèce, croit avoir trouvé son coupable en la personne d'une société financière suisse, mais fondée par des français, et qui rend d'assez ordinaires services de banque privée et de gestion d'actifs. Si l'on se gardera de commenter les faits rapportés par un quotidien qui, saisi d'une brutale frénésie, publie ces révélations sur trois pages entières dans son édition datée du dimanche, on peut, par contre, procéder à quelques comparaisons pour saisir la pleine ampleur des enjeux. Reyl & Cie, nous dit Le Monde, possède aujourd'hui 6 milliards d'euros d'actifs sous gestion. En France, le seul secteur de la gestion d'actifs comprend plus de 600 intervenants, filiales des grands établissements financiers ou sociétés indépendantes dont la plus importante, Carmignac, gère 54 milliards d'euros. Dans le monde, et en Suisse, évidemment, c'est beaucoup plus, le plus gros indépendant, le genevois Pictet, annonçant, entre les dépôts et les encours sous gestion, un total de 309 milliards d'euros. On ne prend alors guère de risque à imaginer la fraude fiscale des particuliers européens comme à la fois représentant une part infime de l'actif financier global, et pesant bien peu en regard d'affaires bien plus graves, comme les très sombres histoires de la Russie poutinienne.
Le Monde, on se doit de le reconnaître, accorde à celles-ci, dans les mêmes pages, bien plus d'importance. Mais il ne faut pas tant voir là le souci d'informer les masses, et de leur fournir quelques utiles éléments de comparaison, que celui d'exploiter les données disponibles, lesquelles doivent constituer un échantillon assez représentatif de l'ampleur et de la fréquence des mouvements financiers illicites et valent donc aussi comme purs indicateurs statistiques. La grande presse, au fond, adopte ici un comportement de rentier. Son audience, sa réputation, son réseau de pairs, et la demande de son public lui permettent de mettre la dénonciation en scène, sans pour autant prendre aucun risque. Le risque reste le propre des voleurs de fichiers, des diffuseurs de télégrammes confidentiels, des divulgateurs de notes de frais, autant de petites mains, bureaucrates anonymes et entrepreneurs de morale qui décident un jour de dévoiler ce qu'ils sont payés pour tenir secret. Alors, lorsque l'un d'entre eux se fait prendre, le pouvoir se montre certes implacable ; mais le secret est un maître ambigu, qui ne protège pas uniquement des opérations illicites. Et si, au mépris de ses engagements, tout un chacun peut s'accorder le droit de divulguer ce qu'il sait au nom de considérations morales qui lui sont propres, qui viendra garder ces nouveaux gardiens ?

visite

, 19:17

Quand bien même elle viendrait perturber son emploi du temps, un sociologue ne saurait refuser l'occasion qui lui est offerte de se livrer à une petite observation, en particulier lorsque celle-ci possède la triple particularité de se dérouler dans un lieu inconnu et selon des modalités inédites, tout en faisant intervenir une population familière, mais que l'on n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer en un tel endroit ni en de semblables circonstances. Il ne s'agit pourtant que de rendre compte de la visite que, pour la première fois en quatre ans de thèse, l'AERES rend à son UMR. Mais le concours de beauté préparé depuis des mois par les enseignants du labo et dont l'épreuve décisive se joue en ce mercredi apporte de quoi remplir son carnet de notes, en commençant, selon la méthode, par décrire un lieu, objectivement, stupéfiant.

Pour une raison que l'on ignore, mais peut-être parce que l'UMR a son siège au centre Pouchet, une des plus grosses boutiques sociologiques du CNRS sans doute déjà bien connue des visiteurs de l'AERES, la procédure se déroule à Paris 8, plus précisément dans le bâtiment A et, pour être complet, dans l'espace Gilles Deleuze, que l'on découvre pour l'occasion, et avec ravissement. Cachée tout au fond d'un couloir au premier étage du plus vieux bâtiment de l'université, construit en 1980 pour entasser les rescapés de l'aventure vincennoise, on découvre une ancienne salle de cours récemment métamorphosée en une majestueuse salle de conseil dont l'espace est pour l'essentiel occupé par une énorme table ovale capable d'accueillir au minimum une trentaine de convives, équipée d'un système audio qui marche et pourvue d'un mobilier de bureau de bonne qualité, même si une enquête discrète n'a pas permis d'en établir la provenance. Le faux plafond lisse et son éclairage discret, la décoration minimale, les murs blancs, le grand portrait du père fondateur affiché dans le couloir, tout cela donnerait presque l'impression d'accéder au Chefetage d'une multinationale allemande si seulement les fenêtres ne délivraient pas le spectacle sinistre d'une morne banlieue semi-pavillonnaire. Dans l'angle, un comptoir où le maître d'hôtel fourni par un prestataire s'apprête à déballer ses cartons de victuailles confirme que l'on se trouve bien dans une sorte d'enclave, du genre de celles où les élites, administratives et intellectuelles en l'espèce, aiment à se retrouver entre elles, le buffet devenant le principal lieu d'échange des informations pertinentes. On se demande juste par quel passage secret la puissance invitante a bien pu faire passer les membres de l'AERES, pour les priver de l'occasion de jeter un coup d'œil aux alentours. Il ne manque, en fait, qu'une ventilation efficace, la chaleur et l'humidité constituant peut-être une forte incitation à respecter les horaires.
À moins que la salle ne soit tout simplement pas destinée à accueillir quatre vingt personnes ; une évaluation rapide des cartons de nourriture disponibles confirme en tout cas que les doctorants ne seront pas invités au festin. Ils ont, en compensation, le privilège de vivre une circonstance rare, le moment où, à rebours de tous les usages, ce sont les enseignants qui quittent la salle, les laissant seuls avec les évaluateurs. Avec leurs questions, qui visent à connaître le nombre de doctorants dont les thèses sont financées et la manière dont elles le sont, le rôle de l'école doctorale au travers des aides diverses qu'elle est susceptible de fournir, et pas seulement sur un plan pécuniaire, les possibilités de placement des jeunes docteurs en dehors du seul cadre universitaire et le soutien que leur apporte à cette fin leur laboratoire, l'inscription de l'UMR dans un cadre international, et en particulier son aide à publications dans la langue fétiche, on comprend assez vite que ce comité d'évaluation, majoritairement masculin et composé de sveltes quadragénaires en costume noir, ne partage pas ces seuls traits avec les auditeurs des grands cabinets mondiaux de conseil aux entreprises. Pourtant sociologues et issus des meilleures lignées, Sciences Po, l'EHESS, ils viennent simplement s'assurer qu'il y a des sous, qu'ils sont employés de façon efficace et efficiente, au profit de futurs diplômés qui, même spécialisés en matières futiles, ne passeront pas le reste de leur existence à la charge de la collectivité.

Ainsi faut-il, au moins dans ce genre de circonstance, comprendre le rôle de l'AERES, et admettre que l'évaluation à laquelle elle se livre ne porte nullement sur un quelconque contenu scientifique, et encore moins sur la qualité de celui-ci. Il s'agit juste d'une forme particulière de Cour des comptes, destinée, grâce à l'astuce aussi légitime que générale du contrôle par les pairs, à épargner la susceptibilité des enseignants, et à les confirmer dans leur certitude qu'ils sont redevables d'un traitement à part et n'ont pas à être évalués comme des fonctionnaires ordinaires c'est à dire, en fait, comme tous les autres. N'étant pas composée de magistrats, l'AERES dispose bien sûr de bien moins de pouvoirs que la Cour des comptes ; elle possède, en revanche, l'arme de l'exhaustivité, puisque sa mission implique, un jour ou l'autre, de rendre visite à chaque établissement d'enseignement supérieur.
Le lendemain, on recevra avec amusement un message de la directrice adjointe de l'UMR, qui, même si elle pense que tout s'est bien passé, attend dans l'anxiété de recevoir sa note. On aura, en tout cas, vécu un moment rare, qui donne l'impression que, contrairement aux étudiants englués dans les strates inférieures de la carrière, les doctorants ne sont pas juste du bétail. Plutôt un genre d'animaux de compagnie, en fait.

brouillard

, 19:29

Hasard de la concurrence entre porteurs de causes, une équipe de statisticiennes de l'Institut Gustave Roussy accompagne aujourd'hui la publication d'un article dans une revue savante d'un communiqué de presse qui résume les conclusions de leur travail, lequel cherche à évaluer la relation entre consommation d'alcool et mortalité. On l'apprend par ailleurs, elles ont mis à contribution la base de données des décès de l'INSERM avec comme objectif, en dressant le tableau des diverses maladies causées par la consommation d'alcool, d'estimer le nombre de morts qui peuvent être imputées à celle-ci. Elles font ainsi œuvre de salubrité publique, puisqu'elles rappellent aux journalistes la signification exacte de l'expression mort prématurée, laquelle désigne un décès survenant avant l'âge de 65 ans. Et même si l'exercice contraint du communiqué de presse interdit les nuances, procède par affirmations d'autorité et ne dit rien de la prudence méthodologique qui accompagne d'ordinaire les articles scientifiques, les résultats paraissent aussi intéressants que crédibles.
Si l'on peut, sans doute, discuter des causes, les 49 000 décès qu'elles attribuent à l'alcool existent bel et bien, tout comme la forte proportion dans ce total des morts prématurées, 40 % ; ces résultats, de plus, dans un pays qui continue à se singulariser par le rôle culturel et social qu'y joue l'alcool sous toutes ses formes et dans toutes ses densités, n'étonnent guère. Alors, par contraste, ils rendent encore plus saillante l'ineptie par laquelle les pouvoirs publics comme le quotidien du soir de référence, qui affirme sans rire dans son édition de fin de semaine que les particules fines en général, et les moteurs diesel en particulier, entraînent chaque année 42 000 morts prématurées en France, et va même jusqu'à calculer la part du carburant maudit dans le total des décès, 5 %, transforment le diesel en meurtrier invisible. Certes, la manœuvre n'a rien d'inédit, et a déjà fait l'objet d'analyses diverses, ici, et ailleurs. Mais l'insistance des pouvoirs publics à faire de cette estimation statistique l'instrument de preuve qui va justifier un renversement de politique publique incite à y revenir.

Car en France, on le sait, l'automobile diesel règne encore sans partage, puisque les pouvoirs publics soutiennent depuis des décennies son développement grâce à leur arme favorite, une incitation fiscale, et cela dans le but on ne peut plus trivial de favoriser l'industrie nationale, la première à adapter cette technologie aux véhicules particuliers, au détriment de ses concurrents. Mais le succès de cette stratégie ne fait qu'exacerber ses inconvénients, l'isolement qui en résulte et handicape d'autant plus les industries qu'il leur faut aujourd'hui exporter pour compenser l'effondrement du marché national, le déséquilibre des capacités de raffinage dont l'ajustement à la demande locale entraîne de lourds investissements, les petits soucis environnementaux, enfin, que génèrent les particules cancérigènes, auxquels s'ajoute, comme toujours, et plus encore après l'abandon des ZAPA, le retard coutumier dans la transcription indigène des normes européennes. La tentation d'en finir avec l'exonération devient alors d'autant plus irrésistible que se fait pressant le besoin de recettes fiscales nouvelles ; et il n'existe pas de meilleur moyen de justifier ce revirement stratégique que de faire appel à l'alliance maintes fois utilisée entre l'argument irréfutable, la statistique, et l'impératif indiscutable, la santé publique.

Mais le rôle des moteurs d'automobiles dans ces émissions de particules reste minoritaire, tandis que les pollutions hivernales en Alsace doivent sans doute beaucoup au chauffage au bois. Il faut donc d'abord tordre le cou à la réalité physique, réduire le large éventail des producteurs de particules aux seuls coupables qui intéressent l'État, les automobilistes, et tricher avec la chronologie en faisant comme si le brouillard toxique était un phénomène récent alors même qu'il n'y a de neuf que la mesure des concentrations en particules de l'air par les associations agréées. L'entourloupe statistique, qui voit des estimations de réduction d'espérance de vie qui portent sur quelques mois, et ne font que mesurer un écart par rapport à un seuil déterminé par l'OMS, seuil qui résulte sans doute bien plus de négociations entre experts que d'évidences physiologiques, requalifié en dizaines de milliers de morts prématurées, atteint d'autre part une ampleur inusitée. Cette fabrication qui transforme une fiction en vérité inattaquable marque les politiques publiques autochtones, quand elles ont comme objectif de contraindre les citoyens au nom d'objectifs sacralisés. Il s'agit bien, comme l'écrivait Joseph Gusfield, de définir un problème d'une façon qui, en éliminant tout dissension, va interdire de penser toute autre manière de le résoudre, et constituera ainsi un outil de contrôle social d'autant plus efficace que son existence échappe à la perception commune.
Mais répéter sans répit la pauvre formule d'un slogan rudimentaire, masquer sa vraie nature de formule magique sous une justification scientifique fictive, faire régner l'unanimité en étouffant toute voie dissidente dans les relais de la communication officielle, constituent autant d'armes déjà bien connues : ce qu'on voit ici à l'œuvre, littéralement, c'est la stratégie de Big Brother.

titan

, 19:28

Il est de ces moments où le regret lancinant de ne pas être l'une de ces petites souris cachées au milieu des ors de la République et qui ne perdent rien de ce qui s'y déroule en secret se mue en désespoir. Car il faudra sans doute attendre longtemps avant qu'un témoin, et plus longtemps encore avant qu'une archive, ne relate publiquement ce qui s'est vraiment passé dans les bureaux de Bercy, lorsqu'est arrivée la désormais fameuse missive du patron de Titan. On peut au moins être sûr d'une chose : en répondant le 20 février à une lettre datée du 8 Arnaud Montebourg a largement pris le temps de la réflexion. Très probablement, ce courrier a été soigneusement gardé sous le coude par son destinataire avant que, dix jours plus tard, une de ces bonnes âmes sans lesquelles le monde serait beaucoup plus ennuyeux ne le fasse parvenir au relais le plus approprié pour sa diffusion, Les Échos, contraignant alors le bondissant ministre à se fendre de la réponse appropriée. La transaction étant désormais complète, on peut donc étudier paisiblement l'affaire, en commençant par s'intéresser à la carrière de ce Maurice M. Taylor Jr. qui vient de défoncer, de façon si fracassante, la vitrine du magasin de porcelaine des relations sociales françaises.

Sorti de Michigan Tech avec un diplôme d'ingénieur, Maurice participa en 1983 à la fondation de Titan. Détaillée sur son site web, l'histoire d'une société qui vit le jour par l'acquisition d'activités de Firestone se limite à la longue liste des rachats qui assureront sa croissance et en feront un spécialiste mondial de la fabrication de roues, des jantes et des pneus destinés aux marchés spécialisés des travaux publics et du machinisme agricole, et, accessoirement, aux détails de ses démêlés constants avec les syndicats. On comprend ainsi ce qu'un entrepreneur toujours à l'affût d'une occasion de racheter une entreprise en difficulté est venu faire à Amiens, puisque l'usine Goodyear lui aurait permis de s'implanter dans le seul grand pays européen qui manque à son inventaire, la France. Une petite visite sur place, et de longues négociations infructueuses, lui firent comprendre que l'offre était de celles qu'il faut à tout prix refuser. Et l'affaire en serait restée là si un ministre opiniâtre ne s'était mis en tête de le faire changer d'avis. Le grizzli ne détestant rien tant que d'être harcelé au fond de sa tanière, il réagit donc de la manière que l'on sait, donnant ainsi l'image hélas aujourd'hui bien trop rare d'un de ces patrons qui ont absolument tout ce qu'il leur faut dans le pantalon, et pas du tout peur de le faire savoir au monde entier.

La lettre d'Amérique a donc lancé une réaction en chaîne où chaque explosion dévoile un pan de la réalité de rapports sociaux que l'on cherche, d'habitude, à cacher. Maurice joue ici le rôle du naïf qui, ignorant des usages et ne voulant rien en connaître, constate que le roi et nu et, plus grave encore, le dit ouvertement. Son premier impair, dans ce courrier où un mécanicien parle d'ouvriers, consiste à utiliser le ton cru de la conversation d'atelier. Il renverse ainsi les rôles et, à l'opposé du langage maîtrisé qui appartient d'ordinaire à l'élite hautement éduquée des patrons de grandes entreprises, dépossède les syndicalistes d'un de leurs attributs symboliques en adoptant leur brutalité d'expression. Et ceux qui, en s'appuyant sur leur position sociale, en se justifiant par la menace qui pèse sur leurs emplois, se permettent l'injure au chef d'État ne peuvent accepter qu'on leur parle sur le même ton. Habitué à la réserve de patrons qui ne lui diront jamais publiquement son fait, cette brutale abolition de la distance sociale déclenche chez le responsable cégétiste la pulsion de l'enfant capricieux qui casse ses jouets sans susciter aucune réaction et qui, soudainement, de la part d'un inconnu, reçoit une claque. Plus généralement, la façon dont la presse, les politiques, les dirigeants des centrales syndicales détournent les propos du patron de Titan, en généralisant à l'ensemble du salariat français ce qui s'applique uniquement à qu'il a vu dans les seuls ateliers d'Amiens, pendant les quelques heures qu'il a passées sur place, participe d'une opération commune et spontanée de colmatage, où il importe de recouvrir vite et uniformément ce qui a été dévoilé.

Mais bien sûr, le morceau de choix reste la réponse tardive d'Arnaud Montebourg, la défense de sa vertu outragée garantissant un immense moment d'hilarité dans le pur style du Monsieur la France n'est pas celle que vous croyez. Dans ses arguments à prétention rationnelle, il confirme l'étendue de son ignorance avec cette comparaison parfaitement vaine entre Titan et Michelin, en matière de taille comme de rentabilité puisque Titan fabrique à la fois des roues et des pneus qu'il destine à ce seul marché spécialisé, agricole pour l'essentiel, qui ne représentait en 2011 que 16 % du chiffre d'affaires de Michelin. Son rappel de l'histoire des implantations américaines en France, son catalogue des atouts nationaux semblent sortis d'une brochure à destination des conseillers commerciaux des ambassades, et ne répondent à aucune des critiques émises par Maurice Taylor. Quant à sa flèche du Parthe, où il promet au patron de Titan de déchaîner sur ses pneus les foudres de ses gabelous, aussi bien que sa manière de couvrir sa nudité du drapeau de La Fayette, elles ne font que rappeler la dimension pathétique de l'histrion.
Même si le courrier de Maurice ne sort guère du registre du pittoresque, il rappelle quand même à ceux qui préfèreraient l'oublier pourquoi et à quelles conditions un entrepreneur investit en France. Car celui-ci n'a que faire de la création d'emplois, n'a nulle intention a priori d'entrer dans le jeu clientéliste des politiciens locaux, ne concourt par pour une Légion d'honneur. Il se contente d'évaluer si le projet qu'il envisage répondra à ses attentes dans les conditions de rentabilité qu'il juge acceptables. Dans le cas contraire, dans ce monde vaste et ouvert, il n'aura guère de mal à trouver ce qu'il cherche ailleurs. L'indignation générale qui salue ses propos montre combien reste insupportable le fait d'être traité comme n'importe qui, comme un quelconque chinois ou un vulgaire indien. Elle confirme aussi cette volonté de ne rien changer dans l'agencement du monde du travail français puisque, de même que les siciliens de Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, ceux qui y participent, parce que leur vanité est plus forte que leur misère, se considèrent comme parfaits.

ppl

, 19:53

Une proposition de loi du groupe écologiste à l'Assemblée Nationale est un peu comme une rose fleurissant dans une terre empoisonnée aux métaux lourds, une chose aussi rare que précieuse, qu'il faudrait cultiver avec soin, et étudier avec prévenance et attention. Hélas, le pouvoir socialiste ignore ce genre de délicatesse, puisqu'il vient de l'enfouir dans les catacombes de l'Assemblée, en la renvoyant en commission. Comme l'explique Samuel, ce renvoi contraint les écologistes à passer leur tour, et à attendre l'année prochaine une nouvelle occasion de tenter leur chance. Autant juridique que technologique, cette proposition maintenant éteinte se fixait une bien lourde tâche, que la physique du monde tel que nous le connaissons rend simplement impossible, limiter les expositions des individus aux ondes électromagnétiques. Proteos a rappelé à quel point les Verts poursuivaient ainsi une de leurs chimères préférées tout en laissant de côté, comme toujours, le seul risque potentiel de ces émissions, qui tient au fait d'avoir en permanence un bidule hautes fréquences posé contre l'oreille. Pourtant, ces deux contributions n'épuisent pas le sujet, et négligent en particulier ce qui va intéresser le politiste.

On peut en effet poser le postulat selon lequel les écologistes ont pris au sérieux cette rare occasion à eux offerte de donner une consistance légale aux sujets qui les préoccupent. Le choix de la thématique, l'organisation de leur argumentaire, le contenu du projet avec ses articles successifs donneront alors autant d'indications pertinentes sur la manière dont ils comptent gouverner. Et de ce côté là, au moins, on n'est pas déçu. L'exposé des motifs s'ouvre ainsi par une manœuvre classique, qui universalise le singulier en faisant des quelques opposants au WiFi et aux antennes de téléphonie mobile les porte-parole des angoisses de la majorité des citoyens, majorité, comme de coutume, silencieuse. Cette ordinaire rhétorique politique doit pourtant s'affranchir d'un obstacle inédit : même si la rapporteuse prend bien soin de ne citer aucune source de radiations électromagnétiques qui ne soit artificielle, elle ne peut éluder le fait que ce bain d'ondes qui nous emprisonne existait bien longtemps avant l'apparition de l'humanité. Il lui faut donc trouver un moyen d'isoler le naturel, réputé inoffensif, du technologique, dangereux par définition : ce sera le rôle d'un terme bizarre dont la signification reste obscure, "ondes électromagnétiques pulsées". À ce sujet, une petite recherche lancée avec cette chaîne de caractères grâce à l'habituel géant du web se révèlera vite rassurante, puisqu'elle montre à la fois tous les bienfaits à tirer de la chose, et tous les moyens de s'en protéger.
L'analyse du projet lui-même délivre ensuite son lot d'informations. Il commence par réclamer la conduite d'une étude d'impact avant la mise en service d'une nouvelle technologie sans fil, étude qui devra être conduite par des experts indépendants. On attendra un éventuel décret pour savoir ce qu'il faut entendre précisément par technologie nouvelle, pour s'intéresser à la définition donnée ici de l'indépendance : ces experts devront démontrer qu'ils n'entretiennent aucune espèce de lien avec l'industrie incriminée, et cela sur une période de dix ans. Bien évidemment, les militants des CRIIREM et autre PRIARTéM, n'étant suspects d'aucun lien de cet ordre, seront automatiquement considérés comme étant des experts neutres, compétents et objectifs. À l'inverse, on remarquera que nombre d'amendements au projet de loi ont été déposés par deux figures bien connues du lobby des ondes, Lionel Tardy, propriétaire d'une PME informatique, Laure de La Raudière, normalienne, ingénieur des télécommunications, au lourd passé de directeur départemental chez France Telecom. Pour le bien des citoyens et de la démocratie, il conviendrait donc de les priver de leur temps de parole.
On découvre, un peu plus loin, une obligation d'apposer sur les emballages des bidules WiFi une mise en garde contre leur dangerosité : on attend avec impatience que cette avancée trop timide soit complétée de photos détaillant les horribles tumeurs que cause l'abus d'ondes. À partir d'ici, on se prend à douter du sérieux de la proposition. Et le doute devient certitude lorsqu'entre en scène le POT, plan d'occupation des toits. On en veut à la ministre de l'économie numérique, responsable de ce renvoi en commission qui interrompt brutalement la carrière du projet, puisqu'elle nous prive ainsi d'une inépuisable réserve de jeux de mots : hélas Fleur, c'est une évidence, n'aime pas les POTs. Une fois de plus, on peut donc vérifier la véritable fonction, au sens sociologique du terme, des Verts, fonction qui consiste à alimenter l'observateur sarcastique en intenses moments de rigolade.

Mais la brève carrière de ce projet de loi ne l'empêche pas d'être riche d'enseignements. Il montre d'abord l'envergure de l'invraisemblable fatras pré-logique qui pollue toujours la pensée des Verts. Il rappelle ensuite de quelle manière ceux-ci comptent imposer leur vues malgré leur minuscule poids électoral, et dans quel but. L'article 474 vaut ainsi comme un plan de bataille qui, en multipliant les obligations, les consultations, les recours possibles, vise à entraver efficacement la progression de l'adversaire. Plus largement, la proposition montre comment les Verts utilisent la construction juridique de la réalité physique : la loi permet en effet de faire l'économie de cette ennuyeuse contrainte que pose la réalité objectivable, laquelle implique qu'un fait n'existe que s'il est observable et quantifiable, et qu'il le soit de manière cohérente et reproductible. Promulguez une loi qui vise à vous protéger de quelque chose, l'électrosensibilité ou le sabbat des sorcières, et vous pourrez donner un nom et un visage à votre mal, vous pourrez désigner des coupables et les faire condamner, et faire condamner en particulier ces hérétiques de scientifiques qui persisteront, malgré la loi, à mettre en doute la matérialité de vos troubles.
Pour finir, l'échec de la tentative apporte un enseignement politique précieux puisqu'il permet de mesurer avec précision la longueur de la laisse avec laquelle les socialistes tentent de contenir leurs imprévisibles alliés, au point qu'on pourrait penser que la thématique de la proposition a été choisie par certains pour avoir valeur de test. Et incontestablement, cette laisse apparaît d'autant plus courte que les socialistes n'ont pas hésité à la rajuster brusquement, et sans ménagement. Cette première escarmouche fixe donc le cadre à l'intérieur duquel les Verts devront désormais évoluer, et sans doute ne se contenteront-ils pas tous de son étroitesse : dès lors, à terme, il ne serait pas invraisemblable de voir naître une scission entre fondamentalistes, et opportunistes.

stratégie

, 19:26

Dans l'univers monotone, planifié et tellement pauvre en inattendu de la vie politique contemporaine, l'intervention militaire au Mali a des allures providentielles. Contraints à agir dans la précipitation, l'État et ceux qui l'entourent se retrouvent ainsi dans la posture de Zeno lorsque, surpris par une question posée par un ancien amour, ce dernier n'a pas le temps d'inventer un mensonge, et se voit donc obligé d'être sincère. Bien sûr, l'émotion n'efface pas le métier du politique, lequel ressurgit au moment opportun. L'hommage présidentiel aux tirailleurs sénégalais maliens venus de leur plein gré défendre une patrie bien lointaine et fort peu maternelle prend ainsi d'assez larges libertés avec la réalité historique. Mais, tout comme un tremblement de terre dévoile brutalement et provisoirement la structure d'un bâtiment à moitié écroulé, la parenthèse malienne permet de jeter un bref coup d'œil sur certains des mécanismes de l'appareil du pouvoir. Certes, une analyse pertinente de ce qui se montre ainsi impliquerait de recourir à une armada de spécialistes. D'un autre côté, il serait proprement inhumain de résister à une aussi merveilleuse occasion de tenir des propos inconséquents, et de jouer les stratèges de comptoir.

Le portrait inédit de François Hollande en chef de guerre permet ainsi de s'interroger sur les capacité de la presse grand public à croire aux fictions qu'elle produit. Le président précédant, on s'en souvient, était affligé d'une tare qui lui valait des moqueries de cour de récréation et de vertigineuses dissections du complexe qu'elle était supposée entraîner chez lui, sa petite taille. La stature de François Hollande, pourtant, équivaut à celle de Nicolas Sarkozy ; mais personne ne relève ce fait. Le monde simple mû par des mécaniques élémentaires que la grande presse fabrique a besoin de conserver une armature de vraisemblance pour fonctionner, sous peine de se révéler pour ce qu'il est, une fiction. Le renouvellement constituant une des lois du genre il fallait donc, au nouveau président, trouver une nouvelle faiblesse, qui ouvre un chapitre inédit du vaste recueil des confidences, des révélations, des exclusivités, des secrets arrachés entre deux portes grâce auquel cette presse assure sa livraison hebdomadaire. De François Hollande, on donnera donc l'image de l'homme faible, dominé par les femmes, incapable de prendre une décision franche, l'opposé, en somme, de celle de son prédécesseur. Personne, évidemment, pour s'attacher au fait que cette légende a été construite par ceux qui avaient intérêt à l'écrire ainsi, ses concurrents politiques directs. Et personne pour rappeler que François Hollande a réussi là où ceux-ci ont échoué. Rien ne prouve, au demeurant, que son rôle dans l'affaire soit allé beaucoup plus loin que de laisser carte blanche à son état-major.

Il est sûr, en tout cas, que les responsables militaires ont bien vu l'occasion qui s'offrait à eux, et qu'ils ont décidé de jouer le coup à fond. Dans une opération de ce genre, l'armée française part en effet avec un nombre significatif d'avantages. Agir au Mali revient pour elle à la fois à se trouver en territoire connu, et ami, et à conduire une guerre qu'elle a déjà menée, dans des conditions physiques comparables, et avec un équipement souvent identique. Car on ne peut manquer de relever les similitudes entre le déroulement que l'on observe aujourd'hui au Mali et celui de l'intervention qui a eu lieu voilà plus de vingt ans, lors de l'invasion irakienne du Koweït, l'opération Daguet, avec toutefois une nette montée en grade puisque, avec Serval, on passe du cervidé au félin. Évidemment, au Mali, il a d'abord fallu agir dans l'urgence, avec des moyens qui n'étaient pas forcément les plus adaptés. Ensuite, le déploiement accéléré d'une surprenante quantité d'unités a permis, comme en Irak, une rapide reconquête d'un territoire peu ou pas défendu. Mais, à l'inverse de la première guerre du Golfe, il n'est pas dit qu'on en restera là.
Décision a ainsi été prise d'envoyer au front quelques dizaines de VBCI, le tout nouveau véhicule blindé de transport de troupes qui commence à équiper les unités de cavalerie ; et cette décision ne répond pas seulement à la volonté d'essayer un tout nouveau matériel dans des conditions pour lui inédites. Car cet engin n'a plus rien à voir avec les pauvres VAB que l'on voyait crapahuter lourdement dans les fossés afghans : bien plus lourd, bien mieux blindé et armé, monté sur huit roues il permet, avec les AMX 10RC récemment rénovés, de constituer des unités aptes à lancer des attaques rapides et lointaines, dans la profondeur du désert malien. Il serait étonnant que l'on ne s'y essaye pas. À trois millions l'unité, il faudrait juste éviter qu'ils les cassent.

L'opération, enfin, dans la façon dont elle est conduite, va générer une remarquable quantité de profits politiques, qui permettent, contre les États-Unis et leurs échecs répétés, d'affirmer une manière autochtone de faire les choses. Bien sûr, on n'est pas en Afghanistan : il faudrait pour cela que l'Afghanistan soit une ancienne colonie dont le Français reste la langue officielle et qu'une centaine de milliers d'afghans résident sur le territoire métropolitain. Il n'empêche : recevoir à l'Élysée les associations maliennes dès les premiers jours du conflit, sécuriser les alentours des villes reprises pour ensuite laisser l'armée malienne y entrer la première, se rendre dès que possible sur place et ne pas craindre les contacts avec la population, toutes ces petites attentions qui ne coûtent rien et restent dans les mémoires témoignent d'une volonté affichée de s'engager totalement sur le terrain sans pour autant trop se mettre en avant, l'opposé exact de la doctrine américaine en la matière. Et tout cela efface bien quelque chose, et sans doute pour longtemps, le sinistre discours de Dakar, la personnalité de son locuteur et l'invraisemblable archaïsme des idées de son porte-plume. C'est déjà ça.

méfiance

, 19:42

De prime abord, l'exercice consistant à analyser en détail quelques lignes détournées du flux de réactions instantanées, superficielles et sans conséquence qui forment l'ordinaire du travail journalistique en ligne, qu'il s'exprime sur le site web d'une publication ou dans le blog d'un journaliste, ne risque pas de conduire à des découvertes fondamentales. Car le monde social est ainsi mal fait qu'il ne suffit pas d'extraire un bout de son ADN pour obtenir une réplique exacte de sa structure entière. Certaines séquences, pourtant, contiennent suffisamment d'informations, et d'informations dont on peut enrichir le contenu en les rattachant à des données externes, pour justifier d'y consacrer un instant. Et puis, après tout, sur le web, rien n'interdit d'être aussi inconséquent et superficiel que ce que l'on se propose d'étudier.
Il s'agit donc d'un étrange billet paru voilà peu sur le site de Moto Magazine, mensuel issu du mouvement des motards grognons. Il surprend tout d'abord en reprenant un article d'un journaliste du Monde, alors que celui-ci n'est pas vraiment réputé pour son amour de la moto. Sur son blog, le rédacteur de l'article en question, suivant en cela une pratique habituelle des quotidiens de référence, instruit le procès d'un organisme public, l'INSEE en l'occurrence, et le déclare coupable. C'est que l'institut, qui vient de publier une brève analyse consacrée aux déplacements quotidiens des citoyens en s'appuyant sur les données du recensement, commet un crime impardonnable. Il regroupe en effet les deux-roues en une catégorie uniforme, ce pourquoi, au Monde, on lui reproche de confondre cyclistes et motocyclistes, tandis qu'à Moto Magazine, on l'accuse du travers inverse. À l'opposé de son glorieux confrère, le journaliste de Moto Magazine a fait le choix d'un court billet, qui présente l'avantage de contenir bien moins d'inexactitudes qu'un long article. Le fait d'appartenir à la rédaction d'une publication que les bourdieusiens qualifieraient de dominée conduit de plus le chroniqueur moto à une certaine retenue, mais le condamne en contrepartie à prendre pour argent comptant les propos de comptoir d'un journaliste amateur de gros clichés qui tachent.

L'INSEE vient donc de mettre en ligne un travail d'une portée modeste, qui exploite les données issues de la procédure du recensement de la population, ou plutôt de ce qui en reste. Car, comme l'institut l'explique ici, il en a fini avec les grandes enquêtes coûteuses et détaillées où ses petites mains au statut précaire allaient sous les ponts interroger les SDF. Désormais, comme un banal organisme de crédit, comme une quelconque entreprise de sondages, il se contente d'un questionnaire individuel de deux pages et trente rubriques, à remplir soi-même, qu'il complète d'une feuille de même longueur, réservée à la description des caractéristiques du logement. Et parmi les classiques données sociométriques, âge, statut matrimonial, éducation, carrière, une rubrique, et une seule, détaille en cinq items les modes de transport des individus.
Quel mal y-a-t-il, compte tenu des contraintes, l'espace disponible, les arbitrages inévitables, le respect de la cohérence des séries statistiques, à confondre les deux-roues, motorisés ou non, en une catégorie unique ? Les observateurs auront remarqué que l'institut ne distingue pas non plus les voitures des véhicules utilitaires et des camions. Aurait-on préféré que l'INSEE se contente de trois modes de déplacement, transport individuel, collectif, et marche à pied ? Si sommaire soit-elle, la note qui exploite ces données se révèle fort utile, puisqu'elle montre à quel point, en France, on se déplace très majoritairement en voiture, à quel point la situation de l'Île de France reste très particulière, et combien, en dix ans, le lieu de travail s'est éloigné du lieu d'habitation, rendant donc l'usage d'un moyen de transport individuel motorisé encore plus nécessaire pour une grande majorité de citoyens. On comprend que ce genre d'enseignement ne plaise pas à tout le monde, et qu'il soit indispensable de faire taire cet institut de statisticiens bornés qui s'obstinent à analyser la réalité au lieu de fournir servilement les chiffres que l'on attend d'eux.

Cela ne prêterait guère à conséquence si François Clanché, administrateur de l'INSEE, chargé de défendre l'honneur scientifique de l'institut ne faisait preuve, en répondant au rédacteur de Monde, d'une inquiétante lâcheté. Sommé de justifier la négligence de l'INSEE, le chef du département démographie plaide immédiatement coupable, et promet d'essayer de faire mieux la prochaine fois. Sa capitulation le prive d'une occasion de renvoyer le journaliste à son incompétence, et de lui proposer une petite formation aux outils statistiques, à la façon dont ils sont élaborés et aux limites des enseignements qu'on peut en tirer, formation qui, à lui comme à nombre de ses collègues, ferait le plus grand bien. Elle lui fait aussi manquer à son devoir d'information, puisqu'il ne l'oriente pas vers les enquêtes nationales transports et déplacements, vers les travaux du SETRA et autre CERTU lesquels à la fois répondraient à ses questions et à ses critiques, et lui fourniraient peut-être matière à méditer sur la vanité de ceux dont les certitudes ne se nourrissent que d'ignorance.
Plus fondamentalement, il perd l'occasion de rappeler que la critique d'une méthodologie scientifique n'appartient qu'aux scientifiques qui disposent des compétences nécessaires pour évaluer la méthodologie en question. Un journaliste généraliste, de nos jours, n'est rien de plus que le porte-parole du sens commun, adepte de ce petit jeu narcissique par lequel on remet en cause, sans disposer du moindre argument valide, tout ce que produit l'État du seul fait que l'État le produit, un petit jeu qui prospère d'autant plus facilement que l'État ne se préoccupe guère de sa défense, perdant ainsi la bataille pour la légitimité dont n'importe quel sociologue lui montrerait à quel point elle est cruciale. Et ceci n'est pas sans conséquence car, si les sociétés développées sont considérées, pas forcément à raison, comme assez robustes, elles ont aussi recours à des dispositifs qui imposent l'unanimité, tels le recensement ou la vaccination, et qui s'effondreront dès que le nombre des réfractaires dépassera quelques points de pourcentage.

expo

, 19:28

L'architecture fascisante des Aubert, Dondel, Viard et Dastugue, vainqueurs du concours pour un musée d'art moderne qui donnera naissance en 1937 au palais de Tokyo et au musée d'art moderne de la ville de Paris, et vainqueurs contre des projets modernes comme celui de Robert Mallet-Stevens et Georges-Henri Pingusson, aura rarement eu l'occasion de fournir un cadre plus adapté à une exposition. L'Art en guerre démarre en effet au moment même où le musée ouvre ses portes, et se donne comme objectif de rendre compte, jusqu'en 1947, donc sur une durée de dix ans dont la Seconde Guerre mondiale constitue le moment central, de l'évolution de l'art tel qu'il était, dans des conditions et sous des formes extrêmement variées, alors pratiqué en France. L'exceptionnelle réussite de cette exposition ne tient pas seulement à la richesse de son contenu, au soin et à la patience des commissaires dont on imagine les difficultés qu'ils ont dû surmonter pour rassembler ces œuvres, à la paradoxale originalité de son concept. Elle tient surtout aux découvertes que peut y faire un amateur d'art moderne assez négligent, et aux questions que celle-ci induisent sur la manière dont se construit la carrière d'un artiste, sur sa notoriété et, donc, sur l'attrait qu'il présente pour le public.

Une exposition, en règle générale, se monte sur un nom, dans une petite galerie quand il n'est connu que de quelques-uns, dans les plus grands musées lorsqu'il est en mesure de drainer les foules. Lorsque, comme par exemple avec les constructivistes russes ou les nouveaux-réalistes de la France des années 1960, les interactions entre une poignée de contemporains atteignent suffisamment de cohérence et de permanence pour les distinguer des autres en un groupe spécifique, sur le nom de celui-ci. Choisir comme principe une période, et fonder son choix non pas sur des critères esthétiques, mais sur une chronologie d'événements politiques revient à travailler en historien et à présenter, en quelque sorte, une sélection statistiquement représentative de la production de l'époque. Évidemment, disposer d'un échantillon de vedettes, de Picasso à Dubuffet pour reprendre le titre de l'exposition, reste la seule clé qui permette d'accrocher à côté d'eux des inconnus. De ce côté-là, la promesse est tenue, et, sur la centaine d'artistes que recense le catalogue, les grands noms, en petite quantité, abondent. Le vallaurien connaîtra ainsi un grand moment de désorientation en découvrant l'Homme au mouton, une statue de Picasso qu'il a toujours vue posée sur son socle, sur la place en contrebas de l'église : l'aurait-on déboulonnée ? S'agissait-il d'une reproduction ? En fait, non : le bronze existe en trois exemplaires, et celui-ci provient de Philadelphie.
Mais si l'Art en guerre dresse une sorte de catalogue de toutes les stratégies de survie, de la retraite à la clandestinité, du silence aux expositions confidentielles comme celles organisées par Jeanne Bucher dont on nous apprend qu'elle a fait découvrir Vassily Kandinsky aux parisiens en 1936, huit ans avant sa mort et douze ans après ses premiers cours au Bauhaus, ce qui témoigne de la grande attention portée à ce qui se passe de fondamental au-delà des frontières, employées par des artistes qui n'avaient aucune chance, et aucune intention, de satisfaire aux exigences de l'époque, elle n'oublie pas les autres. Elle rassemble notamment les rares et humbles témoignages de ceux qui y sont restés, dont Felix Nussbaum, caché à Bruxelles et déporté, après dénonciation, en juillet 1944 dans le dernier train pour Auschwitz, reste le plus connu. Elle montre aussi l'art officiel et sa vacuité, par exemple un invraisemblable portrait allégorique à l'esthétique préraphaélite qui fait naître quelques doutes sur la santé mentale de son auteur. Elle se termine dans les années de l'immédiate après-guerre, en cédant à une certaine facilité rétrospective, avec des assemblages qui évoquent l'arte povera, ou des fils d'acier récoltés par Jacques Villeglé, à la notoriété bien plus tardive. Elle permet, enfin, de découvrir une œuvre stupéfiante, celle d'Alberto Magnelli

Ses œuvres, qui adoptent d'abord une géométrie assez comparable à celle des scènes paysannes de Kasimir Malevitch, mais avec des à-plats au lieu de dégradés, passent rapidement à l'abstraction totale : ses petits tableaux peints sur des ardoises d'écolier, ses collages de très ordinaires éléments en relief, morceaux de carton, objets de la vie courante, ses peintures d'après guerre au format plus classique montrent la poursuite systématique d'une voie tout à fait originale, et nettement avant-gardiste. S'étonner de le découvrir si tard revient à poser une question déjà résolue par l'inévitable Howard Becker, lequel montrait à quel point ce qui faisait l'artiste, ce n'était pas le génie solitaire, mais l'efficacité d'un entourage attaché à construire sa notoriété. Se rendant au meilleur moment, un dimanche matin, à la meilleure heure, celle de l'ouverture, au musée d'art moderne, on longe le Grand Palais devant lequel s'étire déjà une queue qui doit bien promettre à ceux qui se contentent pleinement de la culture légitime une heure d'attente dans les frimas. Le palais de Tokyo, comme de coutume, est désert, et la petite vingtaine de visiteurs qu'on y croisera se montreront bien moins gênants que les bavardages des gardiens qui, comme toujours, s'ennuient. Le rapport entre la richesse de l'exposition, son caractère inédit, le ténacité qu'il a fallu déployer pour y rassembler les œuvres montrées, et la faiblesse de l'audience ne laisse guère de place au doute : seulement patronné par le Crédit Municipal de Paris, l'Art en guerre sera lourdement déficitaire. L'exposition, en d'autres termes, relève du bien public au sens strict, cette possibilité donnée à tous de contempler, dans les meilleures conditions, le travail d'artistes de premier plan qui, pour diverses raisons, n'ont aucune chance d'attirer les foules rémunératrices.

moralistes

, 19:42

Pour un individu rationnel, le règlement de la question dite du mariage pour tous doit s'effectuer de la façon la plus simple : un groupe social revendique un droit, et celui-ci peut lui être accordé sans pour autant priver qui que ce soit de quoi que ce soit. Il s'agit, en somme, d'une situation parfaitement pareto-optimale, ce qui n'est pas si fréquent, et il n'existe en conséquence aucune raison rationnelle de ne pas satisfaire une telle revendication. Évidemment, si les sociétés fonctionnaient suivant ces principes, les sociologues seraient tous économistes, et le monde infiniment plus ennuyeux. Or, il se trouve qu'un autre groupe social, rebelle à la plus élémentaire logique, s'oppose à cette libéralité, et, utilisant à cette fin une arme traditionnelle bien qu'elle ne lui soit pas du tout habituelle, présente dans la rue sa conception de ce que doit être un monde bien ordonné. Il fournit ainsi une excellente occasion de revisiter les classiques analyses de l'entreprise de morale, celle d'Howard Becker, celle, peut-être plus encore, de Joseph Gusfield. Il offre aussi la possibilité de se demander, sans trop insister puisque, après tout, on n'est pas non plus des philosophes, ce qu'il peut bien y avoir d'éthique dans cette morale-là.

Si Howard Becker a théorisé la notion d'entrepreneur de morale, ces individus, ces groupes parfois, qui ne trouveront pas le repos avant d'avoir réussi à faire modifier les normes et les lois d'une manière conforme à leurs exigences morales, Joseph Gusfield, en étudiant sur la longue durée les croisades anti-alcooliques aux États-Unis, en a fourni une des applications les plus pertinentes. Il montre à quel point ces militants indissociablement religieux et moraux, dont les entreprises ont connu un point culminant avec la prohibition des années 1930, étaient aussi directement dépendants d'une situation politique particulière. Symbolic crusade décrit la manière dont le flambeau de la tempérance a d'abord été brandi par les pères fondateurs patriciens de la république américaine contre les plébéiens qui porteront au pouvoir Andrew Jackson, puis par les descendants de colons britanniques contre des nouveaux venus allemands ou scandinaves, eux aussi protestants mais gros consommateurs de bière, enfin par les anglo-saxons blancs contre les immigrants irlandais, italiens, ou juifs. Chaque fois, l'exigence morale, qui rassemble de plus en plus de partisans, et affronte de plus en plus d'adversaires, sert directement des objectifs politiques. Et chaque fois, il s'agit pour le groupe au pouvoir d'imposer à l'ensemble de ses concitoyens sa conception de la bonne manière de conduire son existence, et de le faire en employant des justifications morales au moment où ce mode de vie se trouve menacé par ce phénomène propre aux États-Unis, l'arrivée massive de nouveaux immigrants qui deviendront vite citoyens, et pèseront donc du poids de leur vote, et de leur nombre. Chaque fois, en somme, il s'agit pour les groupes au pouvoir de mener un combat d'arrière-garde, et un combat perdu.
En descendant dans la rue, les opposants à la dé-sexualisation du mariage civil montrent, s'il en était besoin, à quel point le catholicisme pratiquant, loin de cet universalisme qu'il revendique, constitue l'une des propriétés de groupes sociaux homogènes qui peuvent fort bien être définis en termes sociométriques, âge, profession ou revenu, mais aussi géographiques, et à ce titre la base de données des immatriculations des cars employés pour conduire les pèlerins à Paris fournira des informations précieuses, ou politiques. Comme celle des prohibitionnistes de Joseph Gusfield, leur entreprise de morale n'est qu'une façon de défendre leurs intérêts politiques et sociaux, défense sans espoir puisque ce pouvoir ne leur appartient plus.

Mais une croisade morale conduite par l'église catholique contre l'égalité du droit au mariage souffre d'une faiblesse rédhibitoire, celle d'être menée par un bien piètre champion. Pouvoir temporel, le Vatican a certes, comme tout autre, le droit de se tromper : au moins lui faut-il alors reconnaître ses torts, ce qui, après tout, constitue le point central de la morale qu'il professe. Prêt à béatifier un pape coupable de complicité active dans un crime contre l'humanité qui n'est pas celui dont tout le monde parle, le Vatican se trouve aujourd'hui interdit bancaire. La Banque d'Italie vient en effet d'ordonner à la Deutsche Bank, qui gère les terminaux du micro-état, de désactiver ceux-ci, faute de progrès suffisants dans la lutte contre le blanchiment. Donnée comme très provisoire l'interdiction, aux toutes dernières nouvelles, dure encore : c'est que, là aussi, l'héritage pèse, et le passif, en l'occurrence celui de feu le très peu honorable Paul Marcinkus, semble bien difficile à apurer. Revendiquer, exiger, manifester, sont autant d'actions qui ne relèvent pas de la croyance, mais bien de la politique : et en la matière l'église catholique, en dépit, et à cause, de ses incessantes pulsions qui la poussent à intervenir dans la marche du monde, n'a aucune espèce de leçon, morale ou autre, à donner à qui que ce soit.

energiewende

, 19:15

Le début d'année boursière solde les comptes de l'an passé, et rend les contre-performances d'autant plus visibles que les bilans, globalement, sont très positifs. Toujours englué dans les mêmes marécages, l'indice français des grandes capitalisations a malgré tout gagné 15,23 % sur l'année, alors que le DAX allemand, habitué aux vertiges des hauteurs, s'est apprécié de 29 %, et échoue à un jet de piolet de ses sommets de 8 000 points, déjà atteints en 2000 et en 2007. Mais la performance offerte par les grands producteurs européens d'énergie, engagés dans une course à l'abîme et auxquels Les Échos consacraient un dossier dans leur édition du 18 décembre, s'égrène à l'opposé comme un chemin de croix : le franco-belge GDF Suez, - 24,8 %, l'électricien national, toujours propriété à 85 % de l'État français, - 20,8 %, et - 82 % sur cinq ans. En Allemagne, si RWE reste positif sur l'année avec + 12,3 %, l'action perd quand même 67,3 % sur cinq ans, tandis que celle de son concurrent E.on baisse de 15,7 %. Et en Espagne, le cumul d'infortunes qui frappe Iberdrola tourne à la malédiction puisque, en plus des difficultés de son marché national, il doit faire face en Bolivie à la nationalisation de ses filiales locales, et commence à se vendre par départements.
Leur métier, qui consiste pour la plupart d'entre eux à produire avec des moyens extrêmement lourds un élément que ses propriétés physiques rendent insaisissable, ce qui contraint à le consommer au moment même où il est créé, et à le distribuer à partir de ces lieux de production rares et centralisés jusqu'au plus humble hameau perdu au fond des vallées, n'a déjà rien de simple. Il les met en particulier à la merci des vents contraires de la dépression économique, laquelle va réduire la demande alors qu'ils n'ont que peu de moyens d'adapter les coûts de leur offre, puisque les frais fixes de leurs lourdes centrales pèsent toujours du même poids. Ils doivent aussi composer avec des tarifs toujours largement fixés par la puissance publique, et bien en dessous de l'optimum. Ils doivent, enfin, encaisser les chocs du tournant énergétique, qui les oblige notamment à acheter à des prix qu'ils ne maîtrisent pas, et sont très supérieurs à ceux de leurs moyens propres, une production dont ils n'ont aucun besoin et qui conduit, en Allemagne, à l'apparition de ces merveilleux prix négatifs, les électriciens payant leurs clients pour les débarrasser d'une production qu'ils sont obligés d'acheter.

C'est que le fonctionnement du système repose en totalité sur l'ajustement permanent et instantané de l'offre à la demande, et se trouve donc constamment déséquilibré, de façon transitoire avec les variations quotidiennes et saisonnières de la demande, de façon structurelle lorsque l'on s'obstine à mettre en service de plus en plus de moyens de production dont on ne peut ni prévoir ni contrôler ce qu'ils produisent. L'inconséquence de la démarche devenant de plus en plus criante, le tournant énergétique, dont, en Allemagne, la Frankfurter Allgemeine Zeitung rend compte dans sa rubrique energiewende, résonne de plus en plus souvent comme une litanie du désenchantement. Pour ne citer qu'un exemple, le Schleswig-Holstein, comme son voisin danois, se couvre ainsi d'éoliennes, dont Marlies Uken montre bien pour Die Zeit à quel point elles entraînent de fantastiques effets d'aubaine. Pour acheminer cette énergie, le gouvernement fédéral prévoit de construire 2 800 km de lignes à haute tension dont, évidemment, personne, nulle part, ne veut dans son jardin.
En France, où la transition a du retard, on se contente pour l'heure de mettre en place les petits rouages d'une mécanique absurde, une sorte de pendant purement règlementaire aux machines de Rube Goldberg. Ainsi, le ministère nous a récemment gratifiés d'un immense moment comique, qui témoigne de l'inquiétude que suscitent les pointes de consommation saisonnières ; pour y remédier, il instaure un mécanisme dit de garantie de capacité, qui, en contraignant les fournisseurs d'électricité à garantir la sécurité de l'approvisionnement, les force à acheter les garanties en question auprès des producteurs de courant. Nulle part, bien sûr, on ne mentionne le fait que la production et la distribution sont assurées par les mêmes entités, lesquelles vont donc se garantir elle-mêmes. Dans un genre voisin, RTE pourra désormais, en cas de besoin, couper le courant des sites industriels gros consommateurs d'électricité, avec comme contrepartie un dédommagement financé par les consommateurs ordinaires.

La mesure, au demeurant, n'a rien d'absurde, et il est sans doute plus rationnel de compenser les pertes que subissent ainsi, de façon exceptionnelle, les industries, que d'entretenir à l'année des moyens de produire de l'électricité qui servent trop peu souvent pour être rentables. Le problème, naturellement, survient lorsque l'exception devient une habitude, lorsque, à force de s'obstiner dans la construction d'un système de production d'électricité déséquilibré par nature, on épuise les nécessairement faibles capacité de régulation. Le politique a pour raison essentielle d'imposer son pouvoir à la réalité ; pour ce faire, il ne dispose guère d'autre instrument que la règlementation. Tant qu'il s'agit de résoudre des questions sociales, et pour peu qu'il ne rencontre pas de vive opposition de la part de citoyen mobilisés, même en faible nombre, ce pouvoir suffit. Quand on aborde le domaine économique, celui où règne l'argent, ses possibilités d'action se réduisent d'autant plus que l'opposition n'a alors plus besoin de s'exprimer dans la rue, puisqu'elle dispose d'un bien plus vaste choix d'armes, la thésaurisation, l'exil, financier ou physique. Mais lorsqu'on met en place une politique qui vise à modifier les fondements physiques immuables sur lesquels l'univers s'est construit sans rien demander à personne, et encore moins au gouvernement, fondements qui impliquent par exemple qu'on ne peut stocker de l'électricité qu'en très faible quantité et en employant des moyens ruineux, le pouvoir n'a d'autre allié qu'un rideau d'ignorance bien ténu, qui peut se lever à chaque instant et de façon simple, lorsque l'on détaille sa facture d'électricité. Engagé dans cette transition énergétique d'autant plus dogmatique, aveugle aux réalités et sourde aux critiques, que, en France, rien ne la justifie, il ne pourra plus très longtemps compter sur le silence des citoyens, et la complaisance des journalistes. Comme l'écrit Andreas Mihm, toujours dans la FAZ, les objectifs environnementaux auraient pu être atteints sans cette politique, tandis que l'approvisionnement électrique est aujourd'hui plus cher, et moins sûr.

dipardiou

, 19:23

Gérard Depardieu aurait sans doute préféré rester un exilé fiscal discret. Mais un tel objectif, sans doute accessible pour l'un des nombreux rejetons des diverses familles de la grande distribution roubaisienne, reste hors de portée pour ceux dont les trognes sont connues dans les plus humbles villages d'Europe : dès le 9 novembre une information, révélée par Le Soir et reprise en brève dans Les Échos sous l'accroche exil fiscal ou investissement, dévoilait son achat d'un bien immobilier dans la déjà célèbre commune de Néchin. Il fallut ensuite quelque temps pour que la mécanique s'ébranle, et pour que le sympathique et volumineux gaulois, sous le poids de l'opprobre publique, endosse le bien trop étroit costume de l'Avare. Évidemment, les coutures ont tout de suite craqué, et l'acteur a réagi aux critiques gouvernementales par une tribune qui a suscité bien des commentaires, dont certains méritent qu'on s'y arrête.
Ainsi, la comparaison entre le texte original, fort court, et le résumé qu'en fait le quotidien du soir de référence se révèle très instructif, certains passages, sans doute déconseillés aux âmes sensibles, ayant été omis, celui où l'acteur met en cause la façon dont la justice a traité son fils Guillaume, celui aussi où, buveur, motocycliste, et doté d'une corpulence bien éloignée du standard IMC, il se présente sans le moindre remords comme un fort mauvais citoyen. Ces coupes, il est vrai, concernent des points qui donnent à cet exil des raisons autres que purement fiscales. Intéressante aussi, la réaction du journaliste de France 2, pour lequel une imposition représentant 85 % du revenu est techniquement possible mais implique, selon les experts, d'être un bien mauvais gestionnaire, qui n'a pas utilisé toutes les possibilités offertes par les niches fiscales : on lui reproche ici, en somme, de préférer l'évasion corporelle à sa cousine fiscale, bien plus discrète. Mais naturellement, les principaux arguments viendront des élus de la majorité, Claude Bartolone, Aurélie Filipetti, ; et il sera intéressant de creuser un peu, et d'essayer de démêler qui doit quoi à qui.

Gérard Depardieu a donc passé à Châteauroux une enfance de voyou, quittant l'école à treize ans, et entrant dans la catégorie de ces mineurs dont on dirait aujourd'hui qu'ils sont défavorablement connus des services de police. Venu à Paris suivre des cours de théâtre, il attirera vite l'attention et trouvera ses premiers rôles avec Peter Handke ou Marguerite Duras, tout en entamant une carrière cinématographique durant laquelle, à côté des François Truffaut et André Téchiné, et parfois accompagné par son compère Patrick Dewaere, il deviendra l'interprète favori des grands cinéastes de l'anti-France, Bertrand Blier, Marco Ferreri et, plus encore, Maurice Pialat. Sa carrière comme sa notoriété doivent sans doute beaucoup à son entourage très proche, familial et professionnel, et à ses qualités propres ; mais on aurait du mal à y déceler un rôle autre que négatif des pouvoirs publics. En d'autre termes, elle s'oppose trait pour trait, malgré des origines sociales similaires, à celle d'une Aurélie Filipetti, normalienne, agrégée de lettres, et dont le principal mérite se limite à avoir réussi un concours, ce qui, sans doute, explique sa virulence. Son argumentaire, d'une stupidité sans nom, reprend les formules fatiguées du chauvinisme le plus primaire, et montre à quel point le syndrome mécanique de la patrie en danger frappe indistinctement tous les élus, sans souci d'époque ou de tendance politique. Dans ce gouvernement qui, des lettres à la philosophie, de l'allemand à l'histoire, de l'anglais à l'économie, rassemble, en dehors des sciences, tout ce qu'il faut pour faire la classe et se montre encore plus monotone que le cabinet d'avocats de Nicolas Sarkozy, la réussite sociale et financière du cancre doit être difficile à accepter, et le culot incroyable, le camouflet sans précédent qui nait du fait de ne pas se contenter d'être un exilé fiscal honteux totalement insupportable.

La ministre de la culture semble, dans le domaine du cinéma, essentiellement occupée à défendre les privilèges d'un secteur d'activité qui, de la taxe spéciale additionnelle aux SOFICA, des obligations de production aux quotas de diffusion, du statut spécial de Canal + à la taxe sur la copie privée, fait preuve, en dépit d'une furieuse concurrence, d'une créativité inégalée en matière de production de rentes. Elle oublie opportunément, comme d'habitude, que, niches fiscales exceptées, ces financements sont à la charge du consommateur, et pas du contribuable. Elle oublie, plus largement, à quel point un Gérard Depardieu s'est construit contre ce cinéma-là, avec ses absurdes prétentions à produire des œuvres, son acharnement à refermer à double tour la porte ouverte par la nouvelle vague et ses successeurs. Bien sûr, aujourd'hui, sa carrière a rejoint le courant dominant, sans pour autant délaisser totalement les pirates, comme le montre sa prestation impressionnante dans le récent Mammuth. Il en reste, pourtant, des moments ineffaçables, qui ont culminé lorsque Maurice Pialat, cet autre ingrat, a reçu la Palme d'or à Cannes pour le miraculeux Sous le soleil de Satan, contre les huées des petits maîtres et des bien pensants. D'une certaine façon, et bien qu'il ne vise pas les mêmes personnes et ne prenne pas appui sur les mêmes raisons, le bras d'honneur de Gérard Depardieu trouve sa place pas très loin du poing brandi par Maurice Pialat ; dans l'affaire, le mauvais rôle, à l'évidence, n'est pas pour lui.

rage

, 19:27

Élie Cohen est hors de lui. Le billet qu'il consacre sur Telos à l'hypothèse de nationalisation des actifs lorrains d'ArcelorMittal vaut à lui seul comme tentative pour relancer l'activité sidérurgique, tant on aura rarement vu autant de clous enfoncés si profondément dans un même cercueil. Enchaînant toutes les raisons pour lesquelles cette annonce si largement reproduite ne connaîtra jamais l'amorce d'un commencement d'exécution, le directeur de recherches au CNRS s'exprime d'une façon virile, mais règlementairement correcte, puisqu'il démontre à quel point le gouvernement ne pourra trouver aucune base juridique à la prise de contrôle de l'aciérie lorraine. Repris et amplifié par les habituels porte-parole du monde de la finance et de l'industrie, qui trouvent là une occasion rêvée de ferrailler avec le chevalier blanc Montebourg, et ne manquent pas de rappeler le vieux contentieux né des prétentions d'un parvenu venu s'emparer d'un fleuron de l'industrie nationale, ces évidences semblent, dans cet univers, assez peu contestées, à l'exception d'un article qui mérite quelques commentaires.

Présenter un catalogue partiel des interventions publiques qui, depuis trente ans, en France, mais aussi aux États-Unis, on vu l'État prendre le contrôle d'entreprises privées démontre en effet, à l'inverse des intentions de l'auteur de l'article, à quel point aucune des deux principales situations auxquelles se résument ces interventions ne s'applique ici. Il arrive en effet, en France avec Alstom, aux États-Unis avec General Motors, pour rester dans l'industrie et éviter les rivages tourmentés d'une finance grande consommatrice de prêts en dernier recours, que l'État vienne au secours d'entreprises en difficulté. Mais pour Alstom, il s'agissait de faire face à une situation de trésorerie périlleuse née d'un problème technique particulier rencontré sur des turbines à gaz, pour General Motors d'organiser une faillite, seule façon de mettre un terme à des accords sociaux ruineux ; il s'agissait, en somme, d'apporter une réponse provisoire à des problèmes conjoncturels et tout à fait spécifiques. Quant aux nationalisations socialistes de l'après 1981, si elles ont effectivement permis une réorganisation efficace des grandes entreprises, tel n'était sûrement pas leur objectif premier. Il s'agissait bien, comme aujourd'hui, de punir les méchants en jouant, aux frais du contribuable, les sauveteurs du prolétariat opprimé. Il s'agissait aussi, chaque fois, de reprendre des entreprises en totalité, et pas seulement un élément secondaire, mais intégré dans des échanges globaux, de leur appareil productif, quand bien-même la structure juridique de la société en aurait fait une entité indépendante. Quant à la vision de long terme qui serait le propre de l'État, elle mérite qu'on y revienne plus loin.

Mais on ne peut manquer d'être frappé par la disproportion cosmique qui existe entre l'ampleur de la tragédie nationale qui se joue en Lorraine, et la réalité des enjeux, lesquels se limitent à deux petits hauts-fourneaux vétustes et arrêtés depuis dix-huit mois, et à 620 salariés, soit 3 % des effectifs français d'ArcelorMittal. Dans le compromis aujourd'hui trouvé, Mittal ne s'engage à rien d'autre qu'à poursuivre les investissements prévus sur la partie viable du site, celle qui produit des tôles pour l'automobile et les conserveries, et à attendre un hypothétique financement européen pour une éventuelle transformation des hauts-fourneaux en un démonstrateur d'une technologie économe en émissions de dioxyde de carbone ; l'aciériste prend donc de petits engagements pour résoudre un problème mineur, qui a surtout comme vertu de démontrer la totale inconséquence de la puissance publique.
Car il semble que, en haut lieu comme dans la presse grand public, on ignore tout de la façon dont on produit aujourd'hui de l'acier, à quoi celui-ci sert et, accessoirement, pourquoi tant de hauts-fourneaux sont, y compris à Dunkerque, aujourd'hui à l'arrêt. 30 % de l'acier mondial sort de fours installés là où se trouve leur matière première essentielle, l'électricité, les ferrailles qui les alimentent se transportant sans difficulté. La propriété qu'a l'acier d'être recyclé à l'infini garantit la pérennité de cette activité qui s'exerce dans des unités plus petites, plus souples et moins concentrées que les hauts-fourneaux. La tôle lorraine sert par ailleurs à alimenter un marché national de la production automobile dont on sait dans quelle détresse il se trouve, et dont les sombres perspectives ravissent les dépressifs. Le gouvernement, schizophrène, favorise d'un côté le recyclage et la disparition progressive de l'automobile, et jure, de l'autre, qu'il fera tout pour empêcher la fermeture des raffineries, des hauts-fourneaux et d'Aulnay-sous-Bois. L'histoire d'un Parti Socialiste qui s'appuie pour l'essentiel sur les catégories intellectuelles moyennes et supérieures mais ne peut récuser ses anciennes origines ouvrières, le souvenir traumatique des manifestations de 1979 et des ajustements de 1983 expliquent cette complaisance opportuniste par laquelle on attend d'un investisseur qu'il se comporte comme un politique, et accepte de subventionner une activité sans avenir au nom de l'importance symbolique de son passé. Avec une telle logique, il n'est pas sûr qu'on trouve beaucoup de volontaires.

so

, 19:15

Pour les chroniqueuses du superflu en poste au grand quotidien du soir, la banlieue reste une aventure. Un de ces petits plaisirs défendus que l'on doit s'accorder avec modération, une bravade raisonnable, une façon de se démarquer des cocottes dont on partage le bureau, elles qui ne savent toujours pas dans quel coin se trouve le Marais. Pas question, évidemment, de jouer les correspondants de guerre, de ceux qui osent parcourir les cités de tous les dangers, Stains, Gennevilliers, Montfermeil : on se contentera, en explorateur prudent, d'un saut de puce, en restant à portée d'oreille du murmure rassurant du boulevard circulaire. Saint-Ouen et la cantine de Philippe Starck, Pantin et ses galeries d'art, Levallois-Perret et ses boutiques comme à Haussmann, autant de dépaysements en terrain connu que l'on peut se risquer à découvrir, à l'abri des mauvaises surprises. De quoi, aussi, produire un article bien chargé de références à la sociologie urbaine et légèrement teinté d'ironie : à son public éduqué, on se doit de donner plus qu'un publi-reportage style Figaro. Mais pour le riverain banlieusard, se voir offrir l'occasion de s'habiller ailleurs que rue de la Paix représenterait un progrès inespéré : à l'évidence, l'enquête s'impose.

Bien sûr, depuis Paris, la banlieue se doit d'être pratiquée avec modération, et l'objet d'étude, certes situé à Levallois, mais dans la première rue à gauche en quittant la porte d'Asnières après franchissement du périphérique répond parfaitement à cette exigence. Outre un ample parking souterrain, le visiteur disposera d'un service sur mesure pour son scooter, et d'une navette qui le ramènera vers ses beaux quartiers. Le promoteur, fin connaisseur de son public, a donc bien prévu tous les outils indispensables à un éventuel rapatriement sanitaire d'urgence. La galerie en elle-même se déploie sur deux niveaux, entre Alsace et Lorraine, et joue du principal atout dont la banlieue dispose contre le passage du Havre, l'espace, les larges couloirs permettant, même avec une fréquentation bien supérieure à celle que se doit de constater un observateur impartial, de se croiser sans se bousculer. Mais le marbre du pavement comme la musique éthérée qui ravit nos oreilles se montrent impuissants à éloigner cette vilaine réalité sociale qui surgit brutalement lorsqu'apparaît l'indigène, en moustache et survêtement, traînant un chariot pour aller faire ses courses chez Leclerc. Caché dans un recoin l'hypermarché a en effet précédé ce qui, observation faite, se résume à une assez ordinaire galerie commerciale, simplement adaptée à un public un peu plus fortuné, adaptée aussi à l'ère moderne puisqu'on y trouve uniquement des boutiques vendant ce qui ne s'achète pas sur Internet, des vêtements et de la nourriture.
Seule originalité, la plaisir régressif du Marks & Spencer, l'enseigne britannique tentant un modeste retour après s'être isolée sur son île natale, sur une surface bien plus faible que son historique implantation du boulevard Haussmann. Hélas, là aussi, à côté du délicieux voyage dans l'immuable, le désenchantement guette, et la Vespa PX sensée incarner l'Italie se révèle n'être qu'une copie indienne. Le banlieusard, en somme, n'y trouve guère son compte, et restera soumis à la contrainte de faire ses courses en territoire Delanoë.

En fait, l'opération ne prend son sens qu'en s'éloignant un peu, dans l'espace, et dans le temps. Elle s'inscrit en effet dans un environnement particulier, celui de la ZAC Eiffel, construite à l'époque où le valdôtain Parfait Jans, dernier maire communiste de la ville de l'automobile et de ses ouvriers, présidait aux destinées de la commune. Elle témoigne, en somme, après trente ans de transformations urbaines et sociales qui ont fait de Levallois le Neuilly du demi-riche, d'un dernier effort pour effacer le passé. La rénovation intégrale des deux tours de bureaux de la ZAC, l'insertion des surfaces commerciales au pied même des immeubles, l'habillage rapide dont ceux-ci ont été l'objet, et qui les voit aujourd'hui partiellement recouverts de cette pierre plaquée qui vaut comme un symbole de la ville actuelle et de l'idéal esthétique de son indétrônable député-maire, permettent de remodeler à peu de frais une portion de territoire, et d'oublier qui l'habite. Mais puisqu'un politique habile ne saurait laisser passer l'occasion de tirer un profit symbolique d'une opération immobilière, la ville de Levallois nous offre un monument. Une de ces videos promotionnelles dont on pensait le modèle perdu depuis des générations, et qui nous ramène directement à l'époque du giscardisme triomphant. Une ode au béton, un rêve de Défense accumulant les clichés esthétiques du genre, coups de zoom et panoramiques filés sur les murs-rideaux. Ce qui, au fond, n'est qu'une autre façon de se tromper d'époque, et ne fait que dévoiler les ambitions de grandeur surannées d'une banlieue bien ordinaire, et la distance infranchissable qui subsiste entre l'original, et la copie.

zen fascists

, 19:32

Il y aurait, dans les tentatives anarchiques des municipalités de la petite couronne parisienne cherchant à se faire une place à l'ombre du géant indifférent quelque chose du comportement des mammifères essayant de survivre à l'époque des dinosaures, à ceci près que, là où les ancêtres de l'homme faisaient tout pour passer inaperçus, les maires de ces petites communes, tous ensemble et les uns contre les autres, tentent de se faire remarquer. Pour cela, chacun va chercher à rentabiliser les modestes avantages dont la nature et l'histoire l'ont, par le plus grand des hasards, doté. Clichy-la-Garenne, cette incongruité socialiste en plein pays UMP, sur ce plan-là, n'a pas à se plaindre : la culture lui a fourni la Maison du Peuple, la nature et la générosité d'une riche héritière le parc Roger Salengro. Situé au milieu de la partie utile de la ville, l'est, l'ouest étant abandonné aux emprises de GDF et de la SNCF, le parc doit à son ancienneté de posséder nombre d'arbres plus que centenaires, ce qui lui permet de rivaliser avec les Montsouris et autres Buttes Chaumont. C'est dans une de ses allées qu'un objet insolite en tel endroit a fait son apparition, sans doute à la fin de l'été : un panneau à messages variables, alias PMV dans ce jargon technologique qui ignore toute poésie, du genre habituellement chargé d'annoncer un bouchon sur le périphérique, ou, uniquement pour les Parisiennes et les Parisiens, le résultat d'une consultation cruciale.
Renseignement pris, le tableau en question s'avère relever d'une initiative purement commerciale, et constituer une première au niveau national, cela expliquant sans doute ceci puisque la satisfaction d'une petite vanité municipale représentait vraisemblablement un préalable décisif au succès d'une initiative qu'il convient d'analyser de plus près, tant ses implications sont riches. Car loin de la polyvalence qui caractérise d'habitude les dispositifs de ce type, ce panneau ne connaît qu'un seul usage, à destination d'une catégorie bien précise d'individus : les coureurs à pied qui s'entraînent dans les allées du parc, bousculant au passage enfants en bas âge, mères de familles et vieilles dames à la mobilité chancelante, et qui pourront désormais connaître avec précision leurs performances, pour peu qu'ils s'équipent d'un appareil de mesure approprié, et s'enregistrent sur le site web de son fabricant. Inutile de s'étendre sur cet aspect du problème, tant il est désormais banal : on l'a compris, il ne s'agit là que d'un aspirateur à données personnelles de plus, destiné à recueillir des informations aussi confidentielles que faciles à monnayer. Il est beaucoup plus intéressant d'étudier le versant public de l'histoire.

Là, les significations sont multiples. Ce dispositif sanctionne d'abord, avec l'encouragement des autorités, le détournement à des fins privées d'un bien public : le parc, désormais, n'est plus lieu de promenade pour tous, mais terrain d'entraînement pour quelques-uns. Pourtant, à Clichy-la-Garenne, on dispose d'un stade d'athlétisme, et il se situe juste en face, de l'autre côté de la rue ; évidemment, le parcours y est plus monotone, et l'ombre bienfaisante des arbres centenaires y fait cruellement défaut. Cet instrument de mesure encourage par ailleurs le comportement narcissique et solitaire d'individus seulement préoccupés de leurs performances, comportement dont un forum de nageurs fournit des exemples d'une édifiante mesquinerie. Une telle conception se situe aux antipodes de l'utopie sociale du sport pour tous, pourtant à sa place dans une municipalité socialiste, et se rattache plutôt à l'idéologie égoïste du tous contre tous et de la compétition permanente. L'implantation de ce panneau indique bien, dès lors, ce changement de statut de la pratique sportive du citoyen ordinaire, et ajoute une petite contribution à la construction d'un édifice de plus en plus pressant, qui non seulement transforme une pratique occasionnelle, volontaire, et ludique en contrainte sociale, mais sélectionne de plus le sport que les citoyens seront autorisés à pratiquer. En consultant la longue liste de ces merveilleux projets d'urbanisme qui constellent la capitale et sa périphérie, on ne peut manquer de constater que ces nouveaux quartiers forcément écos prévoient tous gymnases et stades, mais oublient systématiquement les piscines, disqualifiées sans doute à cause de leur excessive consommation d'énergie ; les piscines écolo existent pourtant, et elles ont même leur spécialiste. Mais l'État a choisi pour vous : il veut de l'effort, de la sueur, de l'essoufflement, du traumatisme, et des articulations démolies bien avant l'âge, et tout cela pour votre plus grand bien. Comme l'affirmait récemment une présentatrice de journal télévisé sur une chaîne publique, cette fameuse et quasi-obligatoire pratique sportive régulière peut faire reculer la mortalité de 30 % : presque une chance sur trois de devenir immortel, il faudrait être bête pour ne pas tenter le coup.
On sait l'intérêt que suscite, depuis Michel Foucault, la façon dont l'État tente de modeler le corps des citoyens, hier pour produire des soldats efficaces et des travailleurs robustes, aujourd'hui pour répondre à des impératifs d'hygiène et de santé publique au nom desquels, de plus en plus, il traque les gros, les négligents, les buveurs, et cherche à les réformer, au besoin par la contrainte médicale, puisque, après tout, les prescriptions de la faculté sont par essence obligatoires. Zen fascists will control you / 100 % natural / You will jog for the master race / And always wear the happy face : Jello a beau avoir tourné vert, trente ans après, ses textes sont plus que jamais actuels.

sorcellerie

, 19:28

Les réserves de rationalité disponibles dans des sociétés pourtant réputées modernes paraissent chaque jour un peu plus limitées, au point que cette ressource semble condamnée à un épuisement rapide. Le monde scientifique se remettait à peine du traumatisme infligé par un tortionnaire de rats que, venue d'Italie, une agression encore plus violente s'en prenait à un tout autre pan de la connaissance, lançant une alerte d'autant plus sérieuse qu'elle provient cette fois-ci de l'institution auxquelles ces mêmes sociétés confient leur pouvoir de coercition, la justice. L'Aquila, capitale des Abruzzes, une région sauvage située sur cette dorsale des Apennins qui court jusqu'en Calabre et concentre, avec le Frioul, l'essentiel d'un risque sismique que l'on sait particulièrement élevé en Italie, a été victime le 6 avril 2009 d'un violent séisme qui a entraîné la mort de plus de trois cent personnes. Des victimes ont alors attaqué en justice six scientifiques et le sous-directeur de l'équivalent local de la Protection civile, au motif que ces membres d'une commission chargée d'évaluer les risques naturels s'étaient fort mal acquittés de leur tâche, et avaient sous-estimé celui auquel elles étaient soumises. Rendu par le juge Marco Billi, le verdict les déclare coupables d'homicide par imprudence, et les condamne à six ans de prison ferme, aggravant ainsi les réquisitions d'un procureur qui, s'inspirant de l'incapacité des services secrets américains à prévoir les attentats du 11 septembre 2001, avait déjà, en matière de comparaisons, la main lourde, et l'effet de manche facile. Un tel verdict recèle un si riche potentiel d'analyses qu'il sera difficile de dépasser le stade d'une rapide prospection.

Pour chercher à expliquer l'incompréhensible, une première hypothèse conduit à s'interroger sur la stratégie judiciaire, hypothèse qui, en l'absence d'un Eolas transalpin, restera bien rudimentaire. L'affaire, jugée sur les lieux du drame, donne l'impression qu'il s'agit là du procès de responsables d'une catastrophe industrielle, explosion d'une usine, rupture de barrage, effondrement d'un immeuble ou d'un pont, lequel met en cause aussi bien des chefs d'entreprise, des ingénieurs, des bâtisseurs, que les autorités de tutelle chargées de les surveiller. Il semble bien, en effet, que le procès s'inspire de ce modèle ; sa particularité, pourtant, réside en ceci que, alors même que le nombre de victimes d'un tremblement de terre dépend, entre autres paramètres, de la qualité du bâti, il va chercher ses responsables ailleurs, en l'occurrence des scientifiques qui n'ont aucune prise sur ce qu'ils tentent de mesurer, et va les traiter comme si, à l'image d'un entrepreneur maffieux ou d'un notable corrompu, ils étaient responsables de l'événement en question. À ce stade, on peut postuler un intérêt personnel d'un juge en poste dans une petite ville, qui voit là une occasion inespérée de s'assurer une notoriété qu'il pourra ensuite rentabiliser, avec une carrière politique par exemple. Une telle hypothèse explique peut-être certains éléments, par exemple la rigueur d'un verdict qui, pour cette raison même, sera à coup sûr cassé en appel, pour le plus grand profit symbolique de son auteur ; mais l'essentiel est ailleurs.
C'est sous la plume de Mario Tozzi, géologue et homme de télévision, que l'on trouve, dans la Stampa, un éditorial qui semble ne guère avoir d'équivalent dans une presse italienne étonnement peu critique à l'égard de cette décision, et fort peu intéressée par celle-ci. Mario Tozzi, a contrario, attaque fort, dénonçant "une sentence absolument incompréhensible d'un point de vue scientifique (...) avec laquelle l'Italie se range parmi les pays où les scientifiques sont condamnés par des tribunaux théocratiques et où les tremblements de terre sont considérés comme des châtiments divins". Il pose ensuite la question fondamentale, celle de l'action : puisqu'un scientifique ne peut prévoir avec précision ni où ni quand un tremblement de terre va avoir lieu, il faut donc évacuer à titre préventif toutes les régions menacées. Et puisque, désormais, aucun scientifique ne prendra le risque de fournir un avis, il faudra donc, pour évaluer ce risque, s'en remettre aux augures et aux devins. Dans un pays moderne, ajoute-t-il presque en aparté "un séisme d'une magnitude de 6,3 ne devrait même pas provoquer l'effondrement d'une corniche". Sans doute touche-t-il là un point fondamental. Car les victimes n'ont sûrement pas été tués par les scientifiques, et pas même par le tremblement de terre : elles l'ont été par l'effondrement de bâtiments souvent très anciens et incapables de résister à un séisme d'intensité moyenne, alors même que l'on n'ignore rien ni du risque qui menace ces régions, ni des techniques permettant de construire des immeubles sûrs. Prendre les mesures nécessaires, comme on le fait pour les zones inondables, implique en l'espèce de reloger des millions d'individus, et de détruire ces centres historiques qui comptent parmi les fiertés locales. On le sait très bien, personne ne prendra une telle décision : aussi faut-il, quand le peuple gronde, lui fournir, par un extraordinaire raccourci anthropologique, des boucs émissaires. Les scientifiques, avec leur hiérarchie parallèle, leurs valeurs inaccessibles au grand public et leur propos obscurs, conviennent parfaitement pour un tel usage. D'une certaine façon, on a bien affaire au procès d'une catastrophe industrielle, sauf qu'on n'y juge pas les bons coupables, et ce, sans doute, d'une manière parfaitement délibérée.

Au cœur du cyclone, l'INGV réagit avec pondération, en posant la question sociale : ce jugement modifie radicalement la relation entre les scientifiques et les politiques et, au-delà, avec la société toute entière. Rendre les auteurs de prévisions concernant les forces de la nature et les catastrophes qu'elles entraînent responsables des conséquences de leurs erreurs revient à interdire toute prévision : et on voit bien comment une telle attitude peut être généralisable, aux météorologistes par exemple, souvent accusés de ne pas avoir prévu la violence de telle tempête, ou l'abondance de telles précipitations. Naturellement, les conséquences ne se font pas attendre, et, dans les cercles concernés, les démissions s'enchaînent. Quand bien même ce verdict serait cassé en appel, le mal est fait, et il perdurera. Occupés qu'ils sont par leurs fonctions de recherche et d'enseignement, les scientifiques ne perdront rien en renonçant à exercer cette activité pour eux secondaire et par laquelle ils tentent d'aider la communauté en lui fournissant leur expertise. La société y perdra seule et, dans les Abruzzes, elle l'aura bien mérité.

idiots

, 19:31

La conversion soudaine d'un État qui, au prétexte de satisfaire des préteurs qui n'exigent de lui ni une telle brutalité, ni une pareille célérité, passe en un éclair de la position du noble dépensier à celle du boutiquier avare, et qui n'est pas sans rappeler la vieille histoire de la courtisane devenue, avec l'âge, bigote, entraîne inévitablement quantité d'effets de composition. Et lorsque celui-ci choisit une option, celle d'augmenter la pression fiscale bien plus que de limiter la dépense publique, et décide de répartir cette charge nouvelle sur la catégorie sociale la plus aisée, qui se trouve ainsi mise à contribution de multiples manières, il génère nécessairement des réactions aussi puissantes que variées, réactions dont on ne peut supposer que, par anticipation, il n'ait pas tenu compte. Ces effets, on peut les traiter d'un haussement d'épaules, et affronter sereinement le cabot agressif qui dort dans chaque niche fiscale. Pourtant, ici, ces réactions ne se résument pas aux jappements des rentiers, puisqu'elles permettent d'assister à une mobilisation relativement inédite, celles des créateurs d'entreprises dotées d'un haut potentiel de croissance, et des financiers spécialistes du capital-risque qui les accompagnent, soit l'antithèse absolue du somnolent détenteur d'obligations d'État. Et au moins autant que la mobilisation elle-même, il sera intéressant d'analyser la façon dont la presse s'y prend pour fondre ces deux catégories si opposées en une seule, celle de ces vils capitalistes qui ne méritent rien d'autre que de subir l'opprobre générale.

Pour y voir un peu clair, le plus pertinent est de se livrer à une petite étude de cas, en retenant l'exemple d'une jeune entreprise française de très haute technologie, parfaitement inconnue du grand public bien que son objectif soit de fabriquer des produits industriels de large diffusion, en l'espèce des pièces détachées d'un type très particulier : CARMAT. La société vise à commercialiser le fruit de recherches entamées voilà plus de vingt ans par Alain Carpentier, cardiologue et actuel président de l'Académie des sciences, et en particulier un cœur artificiel autonome. D'abord menées conjointement avec le CETIM, centre technique de la Fédération des industries mécaniques, ces recherches vont intéresser Matra qui, en 1993, va fonder CARMAT avec Alain Carpentier sous la forme d'un GIE. En 2008, le prototype est prêt et, avec l'arrivée d'un partenaire, Truffle Capital, CARMAT devient une société anonyme. Son avenir semble suffisamment radieux pour entraîner, en juillet 2010, son introduction en bourse à un prix de 18,75 euros. De fait, après une année de stagnation, les cours explosent, touchant en juin 2011 un plus haut de 186 euros ; depuis, la tension a baissé, mais reste élevée, puisque l'action cote aujourd'hui 116,12 euros, soit une plus-value de 520 % depuis l'introduction. La participation d'Alain Carpentier, l'homme sans lequel rien ne serait arrivé, peut alors être évaluée à plus de 63 millions d'euros.
Bien sûr, pour l'heure, CARMAT, suivant l'expression consacrée, ne fait rien d'autre que de brûler du cash, lequel, à l'exception d'une petite subvention départementale et d'un prêt d'Oséo, la banque publique d'investissement qui, l'un comme l'autre, n'arriveront qu'en 2009, provient intégralement d'investisseurs privés : ses recettes sont nulles, et resteront telles encore pendant des années. Si l'entreprise s'achève sur un échec, les centaines de millions investis par les financiers comme les actionnaires l'auront été en vain, leur perte sera totale, et personne ne les plaindra. Si le succès est au rendez-vous, et que le créateur souhaite revendre un gros morceau de son capital, cette vente bénéficiera pour l'essentiel à un acteur qui n'aura rien risqué, très peu investi et, grâce à sa capacité discrétionnaire de changer les règles fiscales, récupéré la plus grosse part de la richesse créée : l'État. Bousculer les équilibres fragiles, les arbitrages incessants qui gouvernent et modifient l'activité des investisseurs n'entraîne chez lui ni scrupule, ni souci. Il faut donc que les entrepreneurs et investisseurs concernés se mobilisent, seul moyen pour eux d'obtenir un compromis plus raisonnable. Le monde, au fond, est bien trop compliqué pour que l'État s'essaye à la subtilité. Il préfère passer en force : un bon coup de pied dans la fourmilière, et, suivant la virulence de la réaction des fourmis, on changera de plan.

Cela n'a rien de bien neuf. Aussi convient-il de s'intéresser à la façon dont quelques journalistes ont rendu compte de l'affaire. Dans le Monde du dernier week-end, on a droit à une synthèse qui parvient très efficacement à étrangler le pigeon en le noyant dans un flot de références à des révoltes anti-fiscales qui couvrent le monde occidental et démarrent en 1930. Sous le masque de l'objectivité pédagogique, on ne peut trouver meilleur moyen de rabaisser cette opposition à un mouvement d'humeur de petits commerçants poujadistes habitués du vote d'extrême-droite, la catégorie sociale, en somme, la plus méprisable aux yeux des rédacteurs du quotidien du soir. À l'AFP, quelques jours plus tôt, le ton joue de la connivence sarcastique de celui à qui on ne la fait pas : les petits malins du web sont certes très forts en mobilisation de réseau, mais il convient, avec l'aide de leur ministre de tutelle, de leur rappeler que l'État ne touchera pas à leur magot, à la seule condition qu'ils le réinvestissent dans le genre d'entreprises qui auront fait leur succès.
On a ici affaire à un jugement moral porté par des individus qui n'ont aucune qualité à le faire, mais sont sans doute assez représentatifs d'un point de vue général et largement partagé. Ce point de vue de sens commun, abonné au livret A, n'est pas seulement fondamentalement incapable de comprendre l'idée même de risque, et le fait qu'il se rémunère en fonction du danger encouru. Il exprime, paradoxalement, l'idéal de rentier de celui qui a réussi à stabiliser une position sociale, souvent héritée, qui le met à l'abri des menaces d'un monde en mouvement, qui lui fournit aussi, avec le capital intellectuel et social inhérent à sa position, le droit de donner des leçons à des entrepreneurs parfois autodidactes, préoccupés de réussite et jugeant celle-ci selon un critère qui lui fait horreur : l'argent.

Entrepreneurs et investisseurs, pourtant, adhèrent à l'un des principes qui fondent la société libérale dans tous les sens du terme, celui de faire, dans le cadre de la loi, l'usage que l'on veut du patrimoine que l'on possède. Il n'est sans doute pas d'emploi plus socialement utile que de le risquer dans la création d'entreprise. Il n'en est pas, non plus, de plus volatil, puisque ce capital peut, aussi bien, sagement dormir dans un coffre-fort ou, quand il est investi, l'être n'importe où dans le monde : l'arbitrage dépend très largement des conditions ambiantes, des espérances de gain, et de la possibilité de faire d'un profit éventuel l'usage que l'on souhaite dans les limites que l'on reconnaît. Mais la République se passe fort bien d'investisseurs : elle n'accepte que des Saint François prêts à se dévouer jour et nuit au seul service du bien commun, engageant leur patrimoine tout en renonçant à en tirer un profit personnel. Aussi, aux entrepreneurs rétifs qui refusent de renoncer à l'espoir de faire fortune, elle adresse un message très similaire à celui que reçoit la jeunesse depuis trente ans : allez vous en. Qui serait assez fou pour ne pas suivre ce conseil ?

aveuglement

, 19:20

La très orwellienne semaine européenne de la mobilité, où l'on fête tous les moyens de se déplacer de la façon la moins efficace possible vient donc, dans l'indifférence générale, de s'achever. Il s'agit, en fait, d'un de ces rituels durant lesquels, comme avec la Journée de la femme, comme dans Heute Nacht oder nie de Daniel Schmid où, pendant une soirée seulement, maîtres et domestiques échangent leur rôles, de jouer, une fois par an et durant un bref moment, au monde tel qu'on ne voudrait surtout pas qu'il soit. Elle a connu de grands moments comiques, comme à Bruxelles avec la journée sans voitures dans la ville la plus embouteillée d'Europe, ce royaume où les automobilistes ne dédaignent pas, à l'occasion, la chasse au cycliste ou au piéton, et où rien n'enraye le développement du trafic. Elle conduit aussi à s'interroger, au delà de la gesticulation bien pensante avec son cortège d'actions de sensibilisation infantilisantes et d'animations de grande surface qui accompagnent désormais toute politique publique lorsqu'elle cherche à produire des effets sur le plus grand nombre, et qui offre l'avantage accessoire de fournir quelques maigres subsides aux diplômés de sciences humaines, sur la pertinence de la politique en question, et l'efficience des effets en cause.

La semaine de la mobilité n'est en effet qu'un petit rouage d'une vaste machinerie, celle de la transition écologique qui doit voir l'avènement d'une société avare de ces ressources naturelles qui se font de plus en plus rares et, accessoirement, débarrassée d'un certain nombre de poisons plus ou moins fictifs. Et si l'on peut s'accorder sur la pertinence de cette nécessité, et se disputer sur le calendrier à suivre, il faut s'interroger sur les moyens mis en œuvre, la question des déplacements dans les grandes agglomérations constituant un cas d'école. Pour cela, on peut s'appuyer sur les premiers résultats de l'EGT 2010, une étude décennale consacrée aux déplacements des habitants de l'Île de France, disponible sur le site de la DRIEA. Il s'agit, évidemment, d'un cas d'espèce, mais d'un genre fort intéressant puisque, dans son état naturel, la métropole parisienne cumule des handicaps difficilement compensés par la densité lacunaire de son réseau de transports en commun, et que le centre de l'agglomération se distingue par une impitoyable chasse aux voitures ouverte depuis dix ans, qui la pose en modèle des choix opérés pour inscrire dans les faits cette transition écologique.
Cette voiture, nous dit l'EGT, satisfait encore 45 % des déplacements des actifs, et constitue de loin le moyen de transport le plus employé, et l'est d'autant plus lorsque l'on s'éloigne du Paris des Parisiennes et des Parisiens pour se rapprocher de la périphérie. Les limites, en distance parcourue et en capacités physiques requises, du vélo, les lacunes irrémédiables du réseau de transports en commun, les faibles chances de voir surgir un pouvoir autoritaire qui raserait la grande banlieue pour densifier un centre surchargé, entraînent une conclusion fatale : disposer d'un outil de déplacement individuel et convenablement motorisé restera, pour ceux dont la portée des déplacements dépasse cinq kilomètres, définitivement indispensable.

Pour relever ce défi, on sait que l'État a choisi pour eux le véhicule que les citoyens devront acheter, la voiture électrique, et que ce choix s'accompagne, par pure routine, de substantielles incitations fiscales. Il faut croire que cela ne suffit pas puisque les avis de tempête sur le secteur se succèdent avec la même fréquence que les dépôts de bilan des constructeurs de panneaux photovoltaïques. Sans doute n'a-t-on pas attaqué le problème par le bon bout. En matière d'énergie utilisable pour les déplacements, l'avenir, plus ou moins lointain, très probablement, sera à la pénurie. Le prix des carburants, tendanciellement, va devenir prohibitif. Il faudrait, pour aider au développement des véhicules électriques, inventer un couple électrochimique délivrant deux fois plus de puissance, pesant deux fois moins, coûtant quatre fois moins que la meilleure solution actuelle, et n'ayant pas recours à des ressources rares comme le lithium : en attendant, le coût du stockage de l'électricité reste prohibitif. Au lieu de poursuivre la tradition de la voiture et de gaspiller une énergie rare pour déplacer un cube de tôle, il faut donc concevoir des véhicules offrant aux banlieusards les outils dont ils ont besoin à un coût qu'ils peuvent assumer. Bien sûr, ces véhicules dont Jean-Marc Ayrault rêve pour dans dix ans existent depuis bien longtemps, par exemple l'antique GN 125 de Frédéric, par ailleurs, pour ceux qui connaissent la dimension du personnage, une bien brave bête. On peut lui préférer un de ses équivalents plus contemporains, ou un tricycle, ou encore le quadricycle électrique Renault, seul du genre, et seul conçu précisément dans cette optique d'économie. Adopter un véhicule économe implique des arbitrages tout à fait supportables, renoncer à un peu de confort et parfois à un peu de sécurité, et les citoyens convertis se comptent par centaines de milliers : l'État, pourtant, refuse de les voir. L'EGT 2010, en tête de chapitre, se félicite d'une croissance des déplacements en transports en commun estimée à 21 % entre 2001 et 2010 ; il faut aller bien plus bas dans le texte pour apprendre que, sur la même période, l'usage du deux-roues motorisé a augmenté de 34 %.

La nécessité ne fait pas forcément loi. L'État, dans un autre secteur de la production d'énergie, en refusant de quantifier les réserves d'hydrocarbures non conventionnels, en privilégiant le chauffage au gaz contre l'électrique-nucléaire, en poursuivant une politique de contrôle des prix déjà sanctionnée par le Conseil d'État tout en houspillant des distributeurs de gaz sommés de renégocier leurs accords d'approvisionnement, démontre son incapacité à arbitrer, sa totale incohérence, sa soumission à des impératifs démagogiques et immédiats. Tenir compte d'une probable et progressive pénurie d'énergie implique de mettre en place des solutions pragmatiques et délestées des emballements idéologiques, des expérimentations hasardeuses et des foucades d'un instant, solutions qui répondront aux besoins tout en modifiant aussi peu que possible les comportements, les deux conditions indispensables au succès. L'inverse, en somme, de la politique que l'on voit se mettre en place ; inefficace et incohérente, celle-ci restera donc sans effets positifs. Il faudra alors se débrouiller autrement, sans, et parfois contre, l'État. L'adaptation aura lieu, la seule question intéressante étant de savoir quel sera son coût global, et celui qui aurait pu être évité.

particules

, 19:40

Cela fait quelques mois que les plus fins limiers sont sur la piste d'un chiffre qui montre une fois de plus combien le conditionnel suffit amplement pour débarrasser la presse de tout scrupule et lui permettre de sortir impunément n'importe quelle baliverne. Elle se trouve, il faut le dire, bien aidée en cela par le Ministère, qui avance lui aussi le chiffre de "42 000 décès par an (...) dus à la pollution de l’air par les particules PM2,5" en fournissant comme justification les résultats d'un programme d'études européen, lançant ainsi le lecteur sur une fausse piste puisqu'un petit parcours du labyrinthe bruxellois permet de constater que le programme en question est clos depuis 2005. Heureusement, on dispose depuis peu de données que le même ministère présente en douce, en l'occurrence un rapport de l'Institut national de veille sanitaire qui s'annonce alléchant, le sérieux de ses lugubres scientifiques n'étant plus à démontrer. Ce sera l'occasion de se livrer, une fois de plus, à l'un des ces passionnants exercices de constructionnisme social dans lequel on cherchera à débusquer les parcours, les procédés, les oublis volontaires, les tortures sanguinaires qu'il faudrait infliger à cette malheureuse étude sans autre défense que la rigueur de sa méthode pour lui faire cracher le chiffre qu'on attendait d'elle. Ce qui, on s'en rendra compte, ne sera pas si simple car, dans ce combat obscur et sans espoir, pour l'honneur de la science, elle ne s'est pas si mal défendue.

Le rapport de l'INVS résume la partie française d'un programme plus vaste à la dénomination cabalistique, Aphekom, qui a comme objectif d'évaluer les conséquences pour la santé humaine des deux polluants atmosphériques jugés les plus dangereux, l'ozone et les particules fines, et cela dans les principales agglomérations européennes, celles qui ont notamment comme caractéristique d'être dotées d'un réseau de surveillance de la qualité de l'air ; notons au passage que le site du projet fournit des monographies détaillées relatives aux métropoles en question. Durant trois ans, sur la période 2004 à 2006, l'équipe a analysé deux catégories de séries statistiques, les causes d'hospitalisations, ou de décès, ces dernières fournies par la base CepiDC de l'INSERM, d'une part, et d'autre part les niveaux des polluants atmosphériques recherchés, relevés par les stations de contrôle du réseau Atmo. Et son travail consiste à évaluer, suivant une méthode qui n'est pas explicitée et serait sans doute restée totalement obscure pour le commun des mortels, l'effet sur l'espérance de vie d'une réduction de la pollution urbaine au seuil recommandé par l'OMS, sachant que les agglomérations étudiées le dépassent tous. Deux résultats apparaissent alors : pour la population des neuf zones urbaines concernées, qui regroupent un total de 12 millions d'habitants, la réduction des émissions d'ozone permettrait de différer précisément 69 décès par an ; pour les particules, toutes tailles confondues, on atteint des chiffres plus substantiels, puisque l'estimation porte sur une moyenne de 2900 décès différés par an. Ce qui, évidemment, suscite quelques remarques, dont certaines proviennent des auteurs de l'étude.
On notera pour commencer qu'il n'est jamais question, à l'inverse de la routine des pouvoirs publics, de sauver des vies, ou d'éviter des morts, ni même d'échapper à la maladie puisque, après tout, dans le monde réel, l'essentiel des décès dus, par exemple, à la bronchite chronique, une des pathologies prises en compte par l'INVS, provient du fait qu'une importante proportion des citoyens a choisi l'empoisonnement volontaire par la fumée du tabac. Le modèle se fixe un objectif bien plus modeste, celui d'estimer le gain d'espérance de vie généré par un air plus sain, et forcément, il comporte ses incertitudes. La plus classique reste d'ordre statistique : comme le précise le rapport, l'intervalle de confiance des décès évitables dus aux particules varie de 1000 à 5000 cas, ce qui représente quand même un écart-type plutôt brutal. Mais d'autre limites sont à peine suggérées. Ainsi, alors même que la pollution varie très fortement sur de très petites distances, comme le précise en passant le premier signataire de l'étude, la mesure, des particules en particulier, reste très lacunaire : Airparif a inauguré ses deux premières stations équipées pour les particules les plus fines en 2000, et en compte aujourd'hui quatre pour couvrir les 6,5 millions d'habitants de l'ancien département de la Seine. Et faire tourner ses modèles pour combler les trous n'est pas une opération sans risques.

L'énigme reste donc entière : comment passer de ces 2900 décès anticipés de moins de six mois en moyenne au 42 000 morts du diesel criminel ? Ces réductions d'espérance de vie sont calculées sur un effectif de 12 millions de citadins, soit 18,5 % de la population totale, 65 millions d'individus. Une uniformisation au niveau national donnerait 15 000 décès, et suppose, évidemment, que l'on respire autant de particules à Dieppe qu'à Rouen, à Arcachon qu'à Bordeaux, à Ribeauvillé qu'à Strasbourg, le genre d'hypothèse que les politiques feraient sans le moindre remords. Les monographies urbaines détaillées rappellent de plus que, dans l'agglomération parisienne par exemple, les transports comptent pour moins d'un tiers des émissions de particules, la plus grosse part provenant du secteur tertiaire et résidentiel, c'est à dire du chauffage, quand il n'est pas électrique, donc nucléaire. Aussi sera-t-il intéressant de suivre le parcours de cette étude, de voir si elle modifie les certitudes du ministère de l'Environnement, de voir aussi si le ministère de la Santé, tutelle de l'INVS, suit un chemin différent. Pour l'heure, le pronostic de la remise au tiroir s'impose.

Alors, si cette étude produit des résultats si modestes, si le seul objectif accessible pour une réduction drastique, et qui devra recourir à des moyens qui le sont pas moins comme l'interdiction du diesel pour laquelle milite désormais un Jean-Vincent Placé, des émissions de particules se limite à un gain en espérance de vie le plus souvent inférieur à six mois pour une proportion très faible, et parfois à la limite du mesurable, de la population, c'est qu'on arrive au bout d'un processus, celui où presque tout ce que l'on pouvait faire en la matière a déjà été fait, et où les progrès à attendre vont produire, de plus en plus, un écart insoutenable entre leur difficulté de mise en œuvre, et donc leur coût, et les effets à en attendre, et donc les gains. Les études de ce genre, qui ne s'intéressent qu'à quelques polluants analysés sur une courte période, fournissent des images totalement biaisées puisqu'elles passent sous silence les énormes progrès déjà réalisés, toutes ces morts évitées bien plus nombreuses que celles qui restent à gagner, mais que l'on n'a jamais calculées. Désormais, on vise l'absolu, la pureté, l'absence complète, et délirante, de ces quelques facteurs nocifs sélectionnés, et portés à l'attention du public. Dans cette relation qui oppose le plus sacré, la santé, la victime innocente, au plus vil, la saleté, le pollueur, l'automobiliste égoïste et son gros diesel, le second ne payera jamais assez pour ses crimes, d'autant que l'impossibilité de les lui imputer directement interdit de le faire payer autrement qu'en le mettant hors d'état de nuire, et en le condamnant à la marche à pieds.

danseuses

, 19:46

Le drame de la dette, au fond, se résume à un problème simple à énoncer, mais difficile à résoudre : où va l'argent ? Car, on le sait, le grand gouffre du Trésor où s'entasse tout ce que l'État peut ramasser fonctionne aussi comme une machine à blanchir, où l'argent, si durement gagné par un ouvrier carreleur, si scandaleusement extorqué par un patron du CAC, perd son identité. Devenu crédit, de fonctionnement ou d'investissement, il sera réparti selon des logiques aussi obscures qu'inébranlables, et sur lesquelles les organismes de contrôle n'ont, en fait, guère d'autre pouvoir que celui d'admonestation, ce qui fait de la Cour des comptes un membre éminent du club de plus en plus fourni de ceux qui s'égosillent en vain dans le désert. Un des effets de composition du récent entretien accordé au Monde par Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, est d'offrir une occasion de comprendre un peu qui vient se servir au pot, et dans quel but.

Car la liste des projets auxquels la ministre a décidé de ne pas donner suite surprend, et à divers titres. D'abord, par sa longueur : Maison de l'histoire de France, musée de la photo à Paris, archives à Arles, nouveau Lascaux, Comédie Française, réserves du Louvre à Cergy, tous les domaines, et bien des territoires, sont couverts, et d'autant plus qu'on sent percer le regret de ne pouvoir arrêter les chantiers déjà lancés, comme celui de la Philharmonie de Paris, établissement au financement entièrement public, partagé entre l'État, la région et la ville de Paris et qui, donc, compte pour la dette à 100 %. C'est que la seconde propriété de ces investissements réside dans leur caractère unanimement superflu. Il y avait donc Lascaux, la grotte des origines, réservée aux seuls chercheurs en raison de sa fragilité. On a donc successivement construit Lascaux 2, reproduction pour le grand public de la partie la plus spectaculaire de celle-ci, puis Lascaux 3, la même chose en plus complet et en version itinérante. En décidant de continuer la série, on fonctionne un peu comme ces films ou ces jeux vidéo à rallonge, exploitant sans cesse et jusqu'à épuisement un même filon. Quel besoin la Comédie Française a-t-elle d'une salle de plus ? Comment ne pas saborder une Maison de l'histoire de France déjà salement plombée par les historiens eux-mêmes ? Comment justifier la greffe sur des locaux hautement techniques et par définition interdits au public qui servent à l'entreposage et à la restauration des œuvres d'ajouts précisément destinés au public en question ?
Le couperet, de plus, tombe bien tard. Car Paris dispose déjà d'une salle de concert consacrée à la musique classique, Pleyel, totalement rénovée pas plus tard qu'en 2006, et qui offre à peine 400 places de moins que le vaisseau compliqué de Jean Nouvel, lequel comble sans doute bien d'autres vanités que celle de son créateur. Directement intéressé à l'affaire, on ne se plaindra pas de l'installation des Archives contemporaines à Pierrefitte laquelle, plus qu'à une nécessité culturelle, répond à un besoin démocratique : mais Fontainebleau reste ouvert, et le site central de la rue des Quatre Fils, avec le très beau bâtiment de Stanislas Fiszer, demeure au patrimoine des Archives qui gèrent donc, désormais, trois implantations distinctes, éloignées parfois de cent kilomètres. Il n'empêche : en se privant de toutes ces belles choses inutiles, on économise, d'après la ministre, un milliard d'euros.

Évidemment, si la culture a un coût, elle ne saurait être traitée comme une marchandise banale. Le fait que les projets arrêtés relèvent presque tous d'un même domaine, celui du patrimoine, du répertoire, d'institutions parfois pluri-centenaires ne doit rien au hasard. On se trouve ici au cœur d'une compétition de prestige, entre régions, entre pays, entre métropoles où il convient de tenir son rang, et où chacun compte sur l'argent public pour financer la danseuse qui satisfera sa vanité et assurera sa réputation. Ici, l'élu remplace le mécène de l'âge classique, l'aristocrate ruiné, en puisant ses fonds à la même source, l'impôt, et en valorisant la même conception patrimoniale d'une culture savante qui lui apporte les mêmes bénéfices symboliques. Bien sûr, les biens de la culture d'État sont propriété publique, et physiquement accessibles à tous : mais les sociologues, et pas seulement les bourdieusiens, démontrent amplement à quel point cet élément reste un détail, et ne perturbe nullement l'ordre social des choses. Aussi la franchise d'Aurélie Filippetti, franchise qu'elle doit sans doute en partie à la modestie des ses origines, et qui suscite la colère des caciques outragés qui se font fort, en mobilisant leurs réseaux, à l'ancienne, de faire annuler ses décisions, apporte dans cette univers fossilisé une fraîcheur inattendue, et une lueur d'espoir. On le sait bien, seule la contrainte impérieuse et vitale permet d'en finir avec les vieux arrangements. En Italie, Mario Monti en appelle ainsi à la population pour débusquer les rentiers de la fonction publique. En France, l'heure n'étant pas assez grave, la tâche reste prise en charge par René Dosière, chef historique des crieurs du désert et même pas investi par le Parti Socialiste. En attendant, pour se consoler, il reste à trouver pire ailleurs, et à se dire que, au moins, la concurrence que se livrent les régions espagnoles où les cités des arts fleurissent comme autrefois les cathédrales nous aura été épargnée, et au Trésor aussi.

somnifères

, 19:07

Dans Naissance de la biopolitique, le cours que Michel Foucault a donné en 1979 au Collège de France, il n'est fait allusion à la biopolitique que pour préciser qu'il n'en sera pas question. Le cours, à la place, sera consacré à la genèse et au développement de divers courants dans la pensée économique libérale, et plus spécialement à l'un des moins connus, l'ordo-libéralisme. Ses promoteurs, réunis avant la Seconde guerre mondiale autour de la revue Ordo et de l'université de Fribourg, survécurent dans l'ombre au nazisme avant de voir leurs thèses triompher dans l'Allemagne de Konrad Adenauer, avec Ludwig Erhardt, père de l'économie sociale de marché et du miracle économique. Ici, le rôle de l'État consiste à organiser le cadre à l'intérieur duquel la concurrence pourra s'exercer de la façon la plus libre possible : pour y arriver, le meilleur moyen consiste à abandonner toute velléité de contrôler les prix ce qui, écrit Michel Foucault, sera fait dès 1953.
On imagine facilement le désarroi qu'un tel mode de pensée ferait naître en France, dans la population, dans l'administration, chez les politiques. Car il implique, pour l’administration, le renoncement à une capacité de contrôle et de sanction qui, un temps, s'exerçait sur l'ensemble de l'activité économique, pour les élus, l'abandon d'un énorme pan de l'action publique qui va de la préférence accordée aux produits nationaux à la détermination autoritaire des prix des denrées de base, un levier largement employé dès l'ancien régime, et pour les citoyens, enfin, l'acceptation d'un fait insoutenable, des prix qui dépendent de la situation du marché et pas de tel arrangement de court terme exigé et accordé dans un but étroitement électoraliste. Mais l'insupportable pression exercée par la stagflation des années 1970, ce moment où, avec des taux annuels qui atteignaient les 12 %, on savait ce que le terme d'inflation veut vraiment dire, et où on ne pleurnichait pas à longueur de journal télévisé pour des histoires d'asperges et de carottes, en se plaignant d'une vie décidément bien trop injuste, a finalement eu raison de l'ancien système.

Il a donc fallu le virage de 1983 pour que ce pays entre dans le monde de la liberté des prix ; pourtant, trente ans après, la conversion n'est pas encore achevée. Alors, bien sûr, les carburants, produits uniformes, normalisés et à la distribution, comme celle du tabac, étroitement surveillée puisque, à l'instar du tabac, elle génère de considérables recettes fiscales, relèvent d'un domaine un peu particulier. Mais l'idée que l’État puisse intervenir sur leurs prix semble d'autant plus délirante qu'il ne dispose d'aucun moyen d'influencer ceux-ci. Car il ne contrôle rien, ni la production, presque nulle sur le territoire national, ni l'élaboration des produits, de plus en plus effectuée sur les lieux d'extraction, ni les circuits de distribution. Sa seule arme véritable est de nature fiscale : baisser le prix des carburants revient donc à abandonner une part de recettes, et à se tirer une balle dans le pied.
C'est ce qui rend si fascinante cette décision ministérielle, prise dès le retour de vacances, comme s'il fallait combattre une exceptionnelle urgence. Même si personne ne peut prévoir ni son ampleur, ni sa brutalité, l'évolution à la hausse des prix des carburants semble inéluctable, et il n'existe d'autre méthode efficace de la combattre que de réduire sa consommation ce qui, le plus souvent, en optant pour des voitures économes, et plus encore pour des deux-roues motorisés, reste une évolution à la portée de tous et qui, de toute façon, se produira. Le gouvernement, pourtant, une fois encore, préfère jouer les thaumaturges et administrer un somnifère bricolé avec une once de renoncement fiscal, un bout d'oreille enfin arrachée à Total à force d'avoir été tirée, un doigt de vraie concurrence entre grandes surfaces, et tout cela dans le seul but de satisfaire des grognons définitivement rétifs à toute médecine. Ce qui, évidemment, pose une question intéressante.

Car, en Europe, la France reste absolument seule à mener ce vain combat : aucun autre pays ne semble prêt à suivre son exemple et nombreux, à l'inverse, sont ceux qui connaissent des taxes encore plus lourdes. Les politiques de subventions des prix des carburants, dont les effets délétères nourrissent nombre d'analyses, se trouvent plutôt dans les pays émergents, ceux qui, en particulier, tirent ces ressources de leur sous-sol. Mais la hausse de la matière première, sa raréfaction, l'inefficacité de l'exploitation, les gaspillages, conduisent partout, en Iran, en Indonésie, au Nigeria, à remettre en cause ces subventions devenues insupportables pour les finances publiques. Inévitablement, le rattrapage brutal conduit à l'émeute : ces subventions, après tout, n'étaient, pour des élites corrompues, qu'une manière d'acheter la paix sociale en redistribuant une faible partie de leurs gains. Une fois envolées, la réalité refait surface. Les ressources de l’État, en France, ne permettent plus guère de procéder de la sorte, même si le gouvernement, pour l'heure, semble bien décidé à n'en pas tenir compte. Au moins peut-il se justifier, et jouer les honnêtes gens, en affirmant simplement tenir ses promesses électorales, cette forme particulière de chantage bizarrement parée de vertus positives.

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