DirtyDenys

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vendredi 9 avril 2010

rotten malcolm

En ces temps-là, engourdie par la niaise béatitude hippie, étourdie du succès de nouveaux riches des idoles en paillettes, la musique pour jeunes croupissait dans un asile de vieux. C'était l'époque, fidèlement décrite par Don Letts, des doubles batteries et des triples gongs, des guitares à deux manches et à dix-huit cordes. Emerson Lake and Palmer, parangon de cette course à l'armement et à la démonstration de virtuosité triplement vaines, en tant que telles et parce que la pénible exécution d'un pièce célèbre de Modeste Moussorgski à destination d'un public de stades échouera toujours à vous rendre digne de la grande culture et de ses sévères gardiens, exhibait, dans un panoramique vu d'hélicoptère, sa caravane de semi-remorques chacun frappé du nom d'un des membres du groupe.

Certes, grâce aux garage bands tels Dr. Feelgood dont certains visionnaires, comme Patrice Blanc-Francard, pensaient qu'ils annonçaient un renouveau, le cadavre remuait encore. Et puis, en 1977, les Pistols ont débarqué et en six mois, ça a absolument tout dévasté. Ils n'ont pas seulement fondé une esthétique, musicale, visuelle, picturale, radicalement neuve et, malgré cà et là quelques tentatives d'apprivoisement, totalement rebelle. Ils ont aussi fait sauter la porte par laquelle passeront bientôt les inénarrables néo-romantiques, les rénovateurs sautillants du ska et les jeunes gens modernes du post-punk. Qu'à leur propos certains salisseurs de mémoire entonnent encore et toujours l'air du coup monté par Malcolm MacLaren ne change rigoureusement rien à l'histoire.

mercredi 31 mars 2010

record battu

Dans ce monde où la corruption étend chaque jour un empire qui s'enracine bien au-delà des seules valeurs morales, il serait bon que les forces du bien détournent une attention uniquement préoccupée des turpitudes certes infinies, dans leur nombre comme par leur variété, de ces multiples acteurs qui fondent l'exécrable réputation du secteur financier, pour l'orienter un instant vers le monde autrement plus terre à terre du commerce des matières premières.
Un fait, au moins, devrait les y inciter : la sentence rendue en début de semaine par la cour de justice de Shanghai contre quatre employés de Rio Tinto, conglomérat minier australo-britannique, au même titre que son concurrent bhpbilliton et, accessoirement, via sa filiale Rio Tinto Alcan, propriétaire des actifs du français Péchiney ensuite rachetés par le canadien Alcan avant qu'il ne soit lui-même absorbé par Rio Tinto. Ce procès pour corruption et espionnage industriel visait quatre futurs anciens responsables du géant des minéraux. En prison depuis près d'un an, les trois Chinois et l'Australien vont désormais purger des peines comprises entre sept et quatorze ans, sans prendre en compte la condamnation symbolique infligée par leur employeur qui les raye de ses cadres, dénonce leurs agissements et, au terme d'une enquête menée par ses propres soins, se lave de tout soupçon. Les corrupteurs, pour l'heure, ne semblent guère inquiétés : Reuters évoque pourtant une piste, celle des "pratiques des sidérurgistes chinois" alors que, dans Le Parisien, la dépêche de l'AFP donne des noms. Pourtant, un élément reste dans l'ombre : en général, en matière commerciale, c'est le vendeur qui corrompt l'acheteur, histoire d'emporter le marché. Ici, les valises de billets circulent en sens inverse, et, de façon bien singulière en ces temps de libre concurrence, les sidérurgistes ont recours à la corruption comme moyen de sécuriser leur approvisionnement en minerai de fer.

C'est que le minerai de fer hélas, plutôt abondant, assez bien réparti sur la croûte terrestre, et donc aux mains d'entreprises qui, par leur nationalité, disposent, au Brésil, en Australie, d'un accès privilégié à une portion significative de la croûte en question, se retrouve, par le jeu supplémentaire de la concentration capitaliste, sous la coupe d'une triade qui, en plus des deux australo-britanniques déjà cités, comprend le brésilien Vale do Rio Doce, le numéro un du secteur. Bien sûr, l'acier ne se nourrit pas seulement de minerai, les aciéries électriques recyclant des ferrailles comptant pour la moitié de la production mondiale. Certains sidérurgistes adeptes de la bonne vieille concentration verticale, ArcelorMittal en première place, assurent par ailleurs grâce à leurs propres mines une part significative de leurs approvisionnements. Mais pour les autres, les japonais et les chinois en particulier, il faut bien s'en remettre aux conditions du cartel anglo-lusophone. Traditionnellement, le brésilien tire le premier et fait le marché : en 2005, il annonça ainsi une hausse de ses tarifs de 75,1 %. Ensuite, tous les autres ont suivi, dans tous les secteurs, provoquant cette envolée du coût des matières premières, cause d'une lente asphyxie de l'industrie qui contribua lourdement à la crise de la mi-2008 et entraîna, par réaction, en un seul trimestre, une baisse des cours d'une ampleur sans précédent.
Mais depuis le point bas de l'hiver 2009, les affaires reprennent. Pressé de rattraper le temps un instant perdu, Vale propose à ses clients japonais, d'après Les Echos, un prix en hausse de 90 %. Mais bhpbilliton fait mieux, ou pire, en réussissant à imposer un abandon des contrats annuels au profit d'une révision trimestrielle des tarifs qui se traduira par une double hausse, des prix comme de la volatilité, et annonce donc un univers encore moins stable que celui dont l'instabilité contribua puissamment au déclenchement d'une crise que les producteurs de matières premières ont déjà effacée de leur bien courte mémoire.

Si, à l'exception des hydrocarbures et de quelques métaux injustement méprisés, comme le très ordinaire zinc, l'extinction des ressources ne menace pas encore, leur concentration, physique et capitalistique, pose problème, et donne à une très petit nombre d'acteurs un pouvoir qui vaut largement, même si personne n'en parle, celui du cartel pétrolier. Ainsi en est-il des minéraux connus sous l'appellation de terres rares, aujourd'hui encore monopole d'une Chine de plus en plus réticente à satisfaire la demande internationale, ou de ce précieux lithium, composant indispensable du plus efficace des couples électrochimiques et dont les ressources se trouvent presque totalement concentrées en un seul point du globe qui a l'infini malheur de se situer en Bolivie. La dissociation radicale entre producteurs et consommateurs, la capacité des premiers à fixer des prix qui n'ont d'autre limite que la ruine de leurs clients, l'absence de toute autre régulation que celle d'un marché qui, en l'espèce, ne peut fonctionner, remplissent de mitraille une machine infernale dont on peut parier sur l'explosion prochaine. Voilà, en tout cas, qui facilite singulièrement le travail des augures de la prochaine crise. Sur son versant finances, on devrait être tranquille pendant assez longtemps. Non pas, d'ailleurs, que les financiers aient juré de se montrer plus sages. De même, les autorités n'ont certainement pas découvert le secret de la régulation efficace et infaillible. Mais les clients des banquiers, ceux dont les avoirs se chiffrent en centaines de millions de dollars, ont suffisamment perdu dans l'affaire pour ne pas se laisser persuader de si tôt d'investir des sommes considérables dans ce tout nouveau type de placement certifié sans risque et qui rapportera gros. Et sur le versant matières premières, la prévision est encore plus simple puisque c'est déjà commencé.

vendredi 26 mars 2010

silence dans les rangs

Pour l'heure, l'affaire ne déborde guère du cercle des spécialistes de la chose militaire et de celui des chercheurs du CNRS qui, d'ordinaire, n'ont pas tant de points communs. Elle concerne Jean-Hugues Matelly, membre de l'UMR8183, Unité Mixte de Recherche dépendante, en plus du CNRS, de l'Université de Saint-Quentin en Yvelines et du Ministère de la Justice, et cosignataire avec Christian Mouhanna et Laurent Mucchielli, ses collègues du CESDIP, d'une tribune de deux pages parue début 2009 dans une revue trimestrielle destinée aux élus locaux et reprise sur Rue89, et qui détaillait les conséquences de l'absorption de la Gendarmerie par la Police nationale. Ce texte, certes, exprimait une position critique, et défendait une certaine conception du rôle des forces de l'ordre, qui "privilégiait le service au citoyen plutôt que l'application bornée d'innombrables textes de loi" et voyait dans la Gendarmerie le "modèle de la police de proximité", cette notion perdue après l'échec électoral de Lionel Jospin. Mais l'histoire de la fonction publique abonde de ces critiques internes, aussi pertinentes qu'argumentées du fait de la position au sein de l'appareil d'État de leur auteur, individuel ou collectif, lequel prend généralement soin de rester anonyme. Tel n'a pas été le cas du chef d'escadron Matelly qui se trouve aujourd'hui exclu de la gendarmerie, donc frappé de la sanction la plus lourde, du simple fait d'avoir, en tant que chercheur, exprimé une opinion dissidente dans un débat public.

Cette collision frontale entre la liberté du chercheur et la raison d'État remet en mémoire une séquence d'événements assez similaire, dont fut victime Jean-Gustave Padioleau, sociologue spécialiste de l'action publique, alors chercheur à la Maison des Sciences de l'Homme. L'histoire, telle qu'il la raconte à sa façon, d'une manière quand même assez difficile à déchiffrer, et telle que la relate, de façon bien plus lisible, Florence Aubenas, commence en 2002 lorsque, en habitué de la commande publique, il répond à un appel d'offres du Prédit qui relève de son champ de compétences, puisqu'il s'agit d'évaluer les conséquences de la politique de sécurité routière, et plus particulièrement de la mise en œuvre du contrôle sanction automatisé, sur le comportement des automobilistes. Avec ses 65 000 euros de budget il embarque cinq doctorants dans une aventure qui connaît une fin brutale deux ans plus tard, lorsque lui vient la mauvaise idée de publier en janvier 2004 dans Libération une tribune s'interrogeant à la fois sur les modalités de déploiement des radars, et sur le rôle de ces machines de contrôle social. La réaction de Rémi Heitz, procureur, alors Délégué à la sécurité routière, sera sans nuance : prenant prétexte du "manque de loyauté" que révèle la publication d'un tel point de vue, il suspend, sans aucune justification contractuelle, les crédits de recherche, ne suscitant qu'une réaction assez diplomatique de la Maison des Sciences de l'Homme.

L'affaire Padioleau, on s'en rend compte, en plus de montrer comment transformer un brave sociologue boudonien, adepte d'Alexis de Tocqueville et de Raymond Aron, en enragé, offre quelques enseignements sur la manière dont un chercheur en sciences sociales doit concevoir ses relations avec un commanditaire public éloigné du monde de la recherche universitaire, mais extrêmement proche du pouvoir dans sa manifestation la plus brutale, et dont la conception extensive du maintien de l'ordre va jusqu'à policer des recherches qui n'ont pourtant de sens que dans la mesure où elles sont l'expression d'autre chose que d'une science d'État, dont les auteurs ont comme fonction de prétendre valider des conclusions écrites d'avance. Distincte en ceci qu'elle est plus le produit de tensions internes à la gendarmerie et au Ministère de l'Intérieur que le résultat d'une recherche qui a déplu, l'affaire Matelly montre le même pouvoir mettant en œuvre dans le même but les mêmes méthodes. Ici, le statut militaire du chercheur du CESDIP lui facilite largement la tâche, puisqu'il lui suffit de s'en prévaloir pour renvoyer le chef d'escadron à ses chères études qui, pour l'heure, constitueront donc son occupation exclusive.
Victime d'un pouvoir maladroit qui, d'emblée, utilise la sanction la plus grave pour, à défaut de mettre fin à la contestation, faire taire les murmures qui montent des rangs, il ne lui reste plus, ayant été par la sanction même délivré de son devoir de réserve, qu'à se faire l'écho des murmures et, parallèlement aux voies de recours qu'il a déjà mobilisées, à compléter une bibliographie déjà respectable. Mais ces deux affaires, par leur point commun, cette gêne que le pouvoir ressent moins de l'existence d'une opinion dissidente que de sa publication, quand bien-même celle-ci se ferait d'une façon quasiment confidentielle, contribuent à définir le guide de survie du chercheur en sciences sociales : mieux vaut pour lui s'en tenir aux sujets qui ne gênent personne, et en tout cas pas le pouvoir, les pauvres, par exemple. S'il tient vraiment à s'occuper de questions plus délicates, qui risquent de remettre en cause une doctrine essentielle pour le même pouvoir, qu'il le fasse de façon discrète, sans sortir du cercle universitaire. Et s'il veut absolument un affrontement public, qu'il prenne soin, au préalable, de vérifier l'état de sa couverture sociale, et de reconstituer sa trésorerie.

vendredi 12 mars 2010

comptes cruels d'EADS

Depuis longtemps l'enjeu, pour ceux qui s'intéressent un tant soit peu aux choses de l'aéronautique, ne portait plus sur la question de savoir qui de Boeing ou de Northrop-Grumman/EADS allait obtenir le contrat du renouvellement de la flotte des ravitailleurs de l'US Air Force, tant le nom du vainqueur était connu d'avance. La victoire de Boieng étant acquise, on s'inquiétait plutôt de la façon dont elle se produirait, et de ses conséquences. On aurait, par exemple, pu ménager les apparences, grâce à une compétition fictive à l'issue de laquelle le valeureux perdant, acceptant sportivement la défaite, se serait satisfait de modestes compensations sous forme de contrats de maintenance ou de sous-traitance, et aurait préservé ses bonnes relations avec le donneur d'ordre, et ses chances pour des compétitions futures. En préférant la rupture par la dénonciation publique des conditions de l'appel d'offres, Northrop-Grumman opte donc pour une stratégie risquée et inédite, mais qui pourrait, sur le court terme, se révéler fructueuse puisque ce coup de dés entraîne une redistribution des cartes. L'américain y trouvera peut-être son compte. Quant à EADS, qui semble embarqué malgré lui dans le conflit, il risque de ne pas y gagner grand chose. Ce qui ne fera pas les affaires de l'avionneur européen, lui qui, comme le rappelle abondamment la presse économique ou généraliste, n'a cessé, depuis sa création voilà dix ans, de cumuler les échecs, et se trouve aujourd'hui contraint de gérer simultanément deux sinistres majeurs.

Dans un article récent, La Tribune faisait ainsi les comptes de l'A380, cet appareil qui symbolise si bien le mode de fonctionnement d'EADS, cette espèce de Zollverein de l'aérospatial, union douanière d'entreprises de toutes tailles et de toutes spécialités mais qui doivent, chacune, et si peu que ce soit, prendre part à la définition et à la fabrication du produit commun, et dans laquelle l'Allemagne tiendrait lieu de Bavière, et la France de Prusse. Éclaté entre la diversité des fournisseurs et l'infinie multitude des options proposées aux clients, assemblé à Toulouse au terme d'un parcours logistique proprement délirant, l'A380 ne se contente pas d'accumuler les retards : aujourd'hui encore, il n'offre aucune perspective quant à leur résorption. A cet égard, les comptes de La Tribune font mal : en mai 2008, l'avionneur prévoyait de livrer l'année suivante 21 avions ; seuls 10 l'ont été, soit à peu près autant qu'en 2008. Pour l'heure, la montée en cadence n'a toujours pas eu lieu ; au rythme actuel, il faudra vingt ans pour honorer les 202 commandes déjà enregistrées. Et pour que le programme atteigne sont point mort l'avionneur, selon le quotidien économique, devrait enregistrer bien plus que les 420 ventes prévues en octobre 2006, voilà bientôt quatre ans.
Mais, d'une certaine façon, il y a pire que l'A380. Certes, avec l'A400M, EADS, à l'inverse de son gros porteur, peut rejeter une part de responsabilité sur ses commanditaires, avec leur cahier des charges contradictoire et leurs exigences incohérentes. Et pourtant, l'incapacité d'EADS à produire l'A400M paraît, tout comme l'étendue des pertes qu'elle entraîne, incompréhensible. Le coût initial de l'A380, rappelle La Tribune, était évalué à un peu moins de 10 milliards d'euros ; il atteint aujourd'hui 15 milliards. Le plus gros avion de ligne du monde reste donc significativement moins cher que l'A400M, pour lequel on prévoyait en 2003 une enveloppe de 20 milliards d'euros, et 180 exemplaires, enveloppe qui approche aujourd'hui des 30 milliards. Tout ça pour construire une version occidentale d'un appareil qui vole déjà en Ukraine depuis plus de dix ans sous le nom d'Antonov An-70. Alors, si l'on veut bien admettre que l'A380, tout en représentant des difficultés significatives pour son concepteur, ne constituait qu'un agrandissement de techniques déjà éprouvées du temps d'Airbus, on comprend mal pourquoi développer le successeur du Transall franco-allemand, produit quarante ans plus tôt en partie dans les mêmes usines, et qui, au même besoin que l'A400M, celui d'un avion de transport militaire tactique, répondait par une solution identique, la coopération entre avionneurs européens, semble, alors même que son constructeur forme aujourd'hui une unique société, désormais mission impossible.

En première analyse, la dérive de l'A400M découle de cette féodalisation des tâches et de leur infinie subdivision en micro-marchés dont l'échec de l'un, si secondaire paraisse-t-il, en l'occurrence, par exemple, la défaillance du développeur du logiciel chargé de gérer les propulseurs, menace, par ses retards répétés, l'ensemble du programme. Mais cette découpe, on le sait bien, n'a d'autre logique que politique, chaque élu d'une circonscription dotée d'emplois dans le secteur veillant à ce que ses électeurs touchent leur part de la charge de travail globale. Elle rappelle cette caricature parue dans un vieux journal aéronautique britannique, dans laquelle un ingénieur présentait à un visiteur le gigantesque prototype sur lequel il travaillait et que l'on appelait, en interne, le poumon d'acier, parce qu'il avait à lui seul maintenu l'entreprise en vie au cours des dix années précédentes. Mais, en plus de la permanence de cet aveuglement clientéliste qui consomme sans retour des crédits publics, l'A400M démontre aussi l'inversion des principes qui ont fait le succès de l'aéronautique nationale dans l'après-guerre, principes qui avaient fait de pauvreté vertu, et rendu ces produits simples et efficaces qui allaient du Mirage III à l'Alouette III, du SS-11 à Ariane, des réacteurs Snecma aux moteurs de Turboméca, si compétitifs, et si éminemment exportables. L'A400M, au fond, est le premier avion militaire pour lequel l'Europe adhère aux dispendieux et idiosyncratiques standards américains.
Pour l'heure, le poumon d'acier d'EADS s'appelle A320. D'après La Tribune, il a rapporté en 2009 4 milliards d'euros qui seront perdus ailleurs, dans le développement de ces nouveaux monstres qui ne seront sans doute jamais rentables. L'A320, un des plus anciens avions de ligne d'EADS, le plus petit, donc celui qui aura le premier à affronter la concurrence des produits d'Embraer ou autres Sukhoï, assure presque à lui seul l'équilibre précaire d'une énorme entreprise. De manière, exemplaire, l'histoire d'EADS, ce géant menacé par l'aveuglement des militaires et la petitesse des politiques, montre que, au delà d'un simple espace commun où circulent des personnes et où s'échangent des biens, il n'y a pas d'Europe, il n'y en a jamais eu, et il n'y a aucune chance d'en voir surgir une avant des dizaines d'années.

jeudi 4 mars 2010

la patate mangeuse d'hommes

Elle porte pourtant un petit nom charmant : Amflora. Une appellation, il est vrai, ouverte à toutes les interprétations, tant elle pourrait désigner une société américaine de livraisons de fleurs, un médicament chargé de renforcer la flore intestinale, ou alors un complot de latinistes cherchant à revitaliser leur langue morte. Un nom, donc, soigneusement sélectionné pour tromper son monde puisque, sous cette sympathique dénomination, à l'opposé de celle qu'un semencier sans imagination a attribuée à son compagnon d'infortune, le MON 810, Amflora désigne une variété de pommes de terre transgéniques née du tréfonds des paillasses des laboratoires d'un conglomérat chimique allemand. Or, voilà que, délivrant sa première autorisation depuis 1998 nous apprennent Les Echos, et après treize ans d'attente précise son concepteur, la Commission européenne vient d'autoriser la culture du tubercule
Naturellement, l'indignation éclate : Les Verts qui, certes, n'ont guère de mérite à repérer dans cette décision la marque indélébile de la soumission de la commission Barroso aux diktats des pollueurs, réclament l'interdiction immédiate. Moins technique, et plus paresseux, le Parti Socialiste suit. Quant au Ministère, il se contente du programme minimum, rappelant que le pays décide seul de son destin en la matière, et qu'il prendra position après avis du Haut Conseil ad hoc. José Bové, de son côté, range sa faux au cabanon, et s'entraîne à manier la bêche. L'heure est grave, mais l'union paye : un portail d'actualités, reprenant une dépêche de l'AFP, titrait ainsi : "pommes de terre OGM : la France épargnée". BASF, en effet, dans un premier temps, ne distribuera pas Amflora en France, se contentant de commercialiser le fruit de son génie dans ces contrées sous-développées, livrées sans défense aux appétits les plus mercantiles, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suède. La Brave Patrie, une fois de plus, a su faire front. Et sa réaction aura été d'autant plus valeureuse, et méritoire, qu'elle n'était menacée en rien. En effet, le risque de retrouver quelques molécules d'Amflora dans nos assiettes paraît extrêmement modéré, et cela non pas, ou pas seulement, à cause des mesures de confinement qui auront été prises mais, plus fondamentalement, parce que la culture de cette pomme de terre n'a pas d'objectif alimentaire.

Si BASF a développé Amflora, ce n'est pas pour en faire des pommes frites, et pas même pour la jeter aux cochons : le tubercule, nous dit sa fiche technique, ne sera pas seulement particulièrement riche en amidon ; grâce au génie génétique, ce dernier sera exclusivement composé d'amylopectine, et sera débarrassé de son encombrant cousin, l'amylose. Ainsi, l'industrie, seul débouché d'Amflora, produira des colles plus adhérentes, du papier plus brillant et plus résistant; ce qui explique pourquoi, avec son industrie papetière, la Suède sera première utilisatrice. Alors, sans doute, on pourra retrouver Amflora dans nos assiettes. Mais c'est seulement parce que son amidon entrera dans la composition du carton qui aura servi à fabriquer l'assiette elle-même. Enfin, avec cette manie des tubercules de se reproduire entre eux, le risque de contamination par dispersion des graines paraît fort réduit ; quant à trouver dans nos contrées une variété naturelle de pomme de terre susceptible de voir son code génétique altéré par la variété BASF, le danger est, et pour une raison identique, encore plus faible que pour le maïs. En d'autres termes, le traditionnel argumentaire prohibitionniste des écologistes, de la gauche, du Ministère de l'Environnement, et d'une part significative du monde politique en général, ne s'applique en rien à cet OGM-là. D'où l'intérêt de s'attacher au sens de leurs condamnations, et à leurs conséquences.

On se tromperait sans doute en ne lisant dans la réaction de Martine Aubry, telle que la relate Reuters, qu'une réponse mécanique et démagogique à une question dont presque tous les politiques pensent qu'elle a déjà été réglée par les électeurs. Car sa position, qu'elle qu'en soit la raison profonde, produit des effets : en récusant, grâce à un argument aussi simple à comprendre qu'insondable de stupidité, la distinction entre aliments et matières premières industrielles, elle disqualifie par avance tout recours au génie génétique dans un processus industriel, quand bien même il ne s'agirait que de modifier des bactéries qui dégraderont des matières végétales pour produire de l'isobutène. Et si on refuse ce type d'innovation qui engage l'avenir de tout un secteur industriel, celui de la chimie au sens le plus large, c'est que l'on ne souhaite pas permettre son développement.
Il est, à ce titre, une carte d'Europe qui laisse songeur : celle des régions dont les élus se sont prononcés pour l'interdiction des cultures d'OGM. Ce qui frappe, d'abord, c'est le contraste : des pays entiers - la Grèce, l'Autriche - ou presque - la France, voire l'Italie, sans Lombardie ni Mezzogiorno - appartiennent au réseau prohibitionniste, d'autres - l'Allemagne, les Pays-Bas, les scandinaves - se tiennent totalement à l'écart. Pour une part, en France par exemple, l'explication relève sans doute de la couleur politique des régions en question. On voit aussi les antagonismes régionaux à l'œuvre, Highlands et Pays de Galles en Grande-Bretagne, Pays Basque en Espagne, Wallonie contre Flandres. On peut aussi supposer que pour l'Autriche, aussi bien que pour son voisin suisse, et sans doute aussi en Écosse, une agriculture de montagne, bien plus onéreuse que celle des plaines, ne peut subsister que grâce à une production à haute valeur ajoutée, avec des appellations d'origine, et du bio. Restent, par ordre décroissant d'importance démographique, la France, l'Italie, la Grèce. On retrouve là les pays dont les décisionnaires ont, depuis trente ans, choisi, face aux défis que posait la fin de la période de croissance d'après 1945, aussi vive et longue qu'historiquement unique, de ne rien changer, et de creuser les déficits : cette carte, aujourd'hui, c'est celle du déni de réalité ; demain, aujourd'hui en Grèce, c'est celle du défaut de paiement.

jeudi 25 février 2010

miroir des illusions

Parfois, protégés par cet anonymat dont ils bénéficient du fait d'avoir interdit au journaliste qui vient de recueillir leur déclaration d'en citer la source, il arrive que des politiques tiennent des propos qui, si brefs qu'ils soient, si communs qu'ils paraissent, sont en fait extraordinairement riches de sens. Dans un article du Monde de mardi dernier, qui s'interrogeait sur l'incapacité du gouvernement à influer sur les décisions des grandes entreprises, un "proche du gouvernement" s'en prenait en ces termes à Christophe de Margerie, auquel il attribuait la responsabilité, sinon du conflit social né à la raffinerie des Flandres, du moins de son calendrier inadéquat, à trois semaines d'une consultation électorale : "Il est dans une entreprise d'ingénieurs et n'a pas pris en compte les élections régionales, car les élections ne se modélisent pas". Diplômé de l'ESCP et spécialiste des questions financières, le directeur de Total, la plus grande entreprise française, employant près de 100 000 personnes dans plus de 130 pays, serait donc incapable de faire en sorte que ses subordonnés, avec leur culture d'ingénieurs, tiennent compte, dans leurs décisions stratégiques, de la tenue d'élections d'importance secondaire dans un pays qui n'emploie plus que le tiers des effectifs du groupe.
On retrouve ici l'ancienne dévalorisation qui frappe les "boîtes d'ingénieurs", ces entreprises uniquement préoccupées d'excellence technique, qui se consacrent toutes entières au développement de produits merveilleusement performants, mais impossibles à vendre du fait de leur complexité, ou de leur coût prohibitif. Ici, le stéréotype subit un recyclage, qui déplace la cible du reproche tout en conservant la structure de l'accusation : le paramètre rebelle à la culture d'ingénieurs, désormais, ce n'est plus l'exigence du consommateur, mais le calendrier électoral, ce qui, au fond, n'est jamais qu'une façon de mettre en scène, dans un rôle différent, le même personnage, et les attentes que le pouvoir lui attribue.

Dans cette seule ligne, dans ces quelques mots, transparaît toute une vision du politique, de ses hiérarchies, et de la place que doivent y prendre les électeurs aussi bien que les décideurs qui ne dépendent pas directement de lui. Mais on peut aussi y lire une conception du temps et de la durée, qui, sans doute, concentre l'antagonisme le plus fort : Total raisonne à trente ans, le politique à trois semaines, et il a prétention à imposer son calendrier à l'entreprise. Et pourtant, ses moyens d'actions sont sans effet. Ce même mardi, La Tribune énumérait les contraintes dont Total doit vraiment tenir compte, et qui déterminent sa stratégie : le niveau très fluctuant des marges à cause duquel, souvent, on raffine à perte, mais aussi l'équilibre impossible à trouver entre une offre soumise aux lois de la pétrochimie et qui imposent des proportions pour chaque distillat qu'il est très difficile de modifier, et une demande qui, non seulement évolue à la baisse, mais tend, à cause de mesures fiscales et qui relèvent donc de la responsabilité du politique, à privilégier le seul diesel aux dépens des autres carburants. L'adaptation de la capacité de raffinage, comme, ailleurs, du volume de production d'automobiles, dépendra donc de ces contraintes-là, et ne pourra se faire qu'à la baisse. Le conflit social, au demeurant, a très rapidement trouvé une solution qui coûte fort peu au pétrolier : celui-ci s'engage seulement, sur une période de cinq ans, à ne pas fermer ni céder d'autre raffinerie que celle dont le sort est déjà scellé soit, en gros, à poursuivre, avec l'assentiment de la CGT, le programme d'avant la grève. Ne restent donc sur le front que les syndicalistes de SUD, majoritaire à Dunkerque, qui auront beau jeu de crier à la trahison de la centrale de Bernard Thibault, et poursuivent le combat en bloquant la raffinerie des Flandres. L'établissement étant fermé depuis septembre dernier, il est à craindre que leur mouvement échoue à entraîner une pénurie nationale de carburants.
Mais la petite phrase présente un autre intérêt, celui de montrer comment le politique croit qu'on gagne une élection : en accordant tout, et de plus en plus, jusqu'à la date fatidique, comme avec cette augmentation de la fiscalité locale qui n'est jamais si faible que l'année précédent les élections municipales, et jamais si forte après, en faisant de l'électeur un simple client seulement sensible au marchandage, suffisamment stupide pour ne pas percevoir les intentions de la main qui le flatte, assez amnésique pour que les événements vieux de plus d'un mois s'effacent de sa mémoire. Hier, Les Echos publiaient pourtant un article accompagné d'un graphique fort instructif, montrant à quel point, de tous les grands pays occidentaux, les ménages français figuraient parmi les moins endettés, avec un endettement certes croissant depuis 2001, mais toujours raisonnable, et un taux d'épargne à son plus haut depuis 2002. La résistance de l'épargne, le faible endettement expliquent largement, et mieux que les incitations publiques, le maintien de la consommation nationale. Quant à la raison de cette performance surpassée par un seul pays, l'Italie, il faut sans doute, plus qu'avec la naïve explication culturaliste avancée par le quotidien économique, la trouver dans une commune défiance à l'égard du politique, rançon d'un clientélisme qui, faute de ressources, ne distribue plus que des promesses, et de l'accumulation de déficits dont les citoyens savent très bien à qui il reviendra, un jour prochain, de les combler.

Parce que la seule prise qu'il conserve sur une activité industrielle libérée tant des contraintes du marché national que de la pression d'un actionnariat désormais diversifié et auquel l'État ne participe que très marginalement l'oblige à jouer le jeu dangereux, et interdit, des subventions, parce qu'il manque du courage nécessaire pour entretenir avec le citoyen une autre relation qu'un clientélisme dont tout le monde sait désormais qu'il paye en monnaie de singe, le politique, dans son miroir, ne contemple désormais plus que l'illusion de son pouvoir.

mercredi 17 février 2010

accident industriel

La sentence recouvrait depuis si longtemps les murs de l'usine d'Issoire que l'on en vient à s'interroger sur la pertinence de commenter la liquidation judiciaire de Voxan, qui signe la fin du parcours pour le seul constructeur français de motos. Pourtant, ce seul énoncé mérite déjà quelques précisions. Non pas tant à cause de cet ultime recours déposé par un repreneur encore plus hypothétique que tous ceux qui l'on précédé, si nombreux qu'une page de MotoMag.com ne suffit pas à tous les citer, que pour préciser un peu cette qualification de constructeur de motos. Car notre pays, avec un MBK ou un Peugeot qui, comme par un fait exprès, abandonne au même moment le terme de motocycles pour devenir Peugeot Scooters, possède toujours une certaine capacité à produire des motocycles, dont la cylindrée, quand bien-même leur motorisation serait italienne, atteint les 500 cm³. On connaît aussi, avec Scorpa ou Sherco, des spécialistes dont, d'ailleurs, le parcours industriel n'est pas exempt d'embûches. Filiale de Yamaha, MBK fabrique par ailleurs des produits pour la maison-mère, comme la XT660. Il ne suffit pourtant pas qu'une définition administrative vous range dans la catégorie des motocycles, et pas même dans celle des MTT qui englobe les plus de 125 cm³, pour transformer un ordinaire scooter, ou une élitiste moto de trial, en cet engin unique et incomparable qui, sans risquer de perdre la face, permet seul à son propriétaire d'écumer les Joe's Bars de l'hexagone. De nos jours, une moto se doit de développer une cylindrée au moins égale à 500 cm³, de correspondre à un nombre limité de canons esthétiques, de posséder une histoire, et d'offrir quelque chose que les autres n'ont pas. Voxan n'a pas vécu assez longtemps pour satisfaire à ces deux dernières conditions.

Cela n'a au demeurant rien de bien étonnant. Car une des caractéristiques singulière de ce pays tient au fait que, au moins depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, il n'a jamais possédé de constructeurs de motos. Évidemment, une telle affirmation ne peut que scandaliser ces amateurs de petites vieilles qui se consacrent sans compter à restaurer les engins les plus rares. Pourtant, un regard plus neutre permet de dresser un bilan réaliste : essentiellement composée de dérivés de produits d'avant-guerre et limitée à des machines utilitaires dont la cylindrée ne dépassait pas 350 cm³, la production nationale disparaîtra totalement, et en très peu de temps, au début des années 1960. La seule grosse cylindrée alors commercialisée, par Ratier, historique fabricant d'hélices aéronautiques, était propulsée grâce au stock de moteurs BMW abandonnés en France à la fin de l'occupation par les autorités allemandes : on a connu plus novateur comme démarche industrielle. Le fort développement du cyclomoteur permit par ailleurs aux survivants, Motobécane et Peugeot, de maintenir une production de deux-roues motorisés d'une ampleur considérable, puisque les ventes annuelles dépassèrent le million d'unités. Mais la moto française était morte, et les tentatives de résurrection qui se succédèrent assez régulièrement après le redémarrage du marché en 1970, la 350 Motobécane, copiant à son tour les trois cylindres deux-temps japonais, l'ésotérique BFG et son moteur Citroën, relevèrent de l'illusion. En général, entretenir l'illusion coûte cher, et ne mène nulle part.

Voxan, avant d'allonger la liste des échecs, représenta, parmi toutes ces tentatives, le projet le plus solide, le plus pertinent, et le plus durable. Il n'est, alors, finalement pas si déplacé de s'intéresser aux causes de son échec. Ayant appris des erreurs de BFG, les fondateurs de l'entreprise avaient bien compris que, pour construire une vraie moto, il leur faudrait à la fois développer une partie cycle originale, et fabriquer un moteur de moto. Le choix du bicylindre en V, architecture à la fois emblématique de l'univers motard, et bien moins complexe que les quatre cylindres japonais ou bavarois, s'imposait. Mais ce choix, d'autres, en Italie, les Ducati, Moto Guzzi, Aprilia ou Moto Morini, qui renaîtra de cendres à peine éteintes en 1999, l'avaient fait parfois des décennies plus tôt, et Voxan se trouvait donc contraint de concurrencer, avec une machine du même type, des marques autrement plus prestigieuses et bien mieux implantées. Dès lors, les arguments du constructeur français, un cadre original, une stricte adhésion à des normes esthétiques peu courantes, telles le scrambler ou le café racer, et, plus encore, sa nationalité qui faisait de l'acquisition d'une Voxan un geste patriotique, échouèrent à entraîner l'adhésion des foules, et l'histoire de l'entreprise, qui livra ses premiers café racer en mai 2000, ne sera plus qu'un long calvaire, puisque la société déposa son bilan pour la première fois en octobre 2001.
Voilà sans doute la principale leçon à retenir de l'affaire : Voxan montre comment, à coup de promesses, de subventions, de dévouement et d'illusions, on peut maintenir en vie une industrie en coma dépassé pendant près d'une décennie, et combien, de façon stérile, on brûle ainsi du capital. Difficile de ne pas comparer cet échec à l'éclatant succès de Triumph, l'historique marque britannique relancée sur le marché en 1991 après dix ans d'interruption, par un investisseur qui, à la fois, apportera les capitaux nécessaires à une entreprise qui ne deviendra rentable que dix ans plus tard, et saura rationaliser une production appuyée sur une architecture moteur trois cylindres que la marque est à peu près seule à commercialiser. Pourtant, il existe en France une histoire industrielle comparable à celle de Triumph, celle d'un ancien et prestigieux fabricant de motocyclettes dont le nom était tombé en déshérence pendant les années noires de la décennie 1960 mais qui a su, a partir des années 1980 et grâce à un produit nouveau, reconquérir des parts de marché et assurer sa pérennité commerciale et financière : Peugeot Scooters. Mais de Voxan, il ne restera bientôt qu'une usine vide, un club d'utilisateurs qui vivra encore de longues années, une initiative maladroite qui n'aurait sans doute jamais dû voir le jour, et la cible des sarcasmes de petits malins qui, indubitablement, connaissent le milieu, et en ont entre les jambes.

mardi 16 février 2010

petits arrangements entre fonctionnaires de police

La lecture du rapport public annuel de la Cour des comptes, lequel fonctionne un peu comme un pointilleux compte-rendu des derniers progrès de cette corruption des valeurs morales qui, chaque jour un peu plus, enveloppe le monde de ses inquiétantes ténèbres, a toujours quelque chose d'un peu désespérant, puisqu'il livre en détail le journal des turpitudes de ceux-là même qui ont comme fonction première de défendre la vertu publique. Et le désespoir touche à son comble lorsque, de son très vaste champ d'intervention, la Cour choisit d'extraire les agissements répréhensibles de ceux qui, plus qu'aucun agent de l'État, se doivent d'être irréprochables, les membres des forces de l'ordre. La dernière livraison du rapport les expose pourtant à un double titre puisque, en plus du circuit complexe des amendes pour les infractions routières et des pratiques blâmables auxquelles il donne lieu, la Cour détaille avec sa précision coutumière le fonctionnement du service central automobile de la police nationale.

Là où le parc de la Police Nationale comprend 30 648 véhicules, les services centraux de la direction générale de la police ne comptent guère que 1 469 voitures banalisées : la Cour, au premier abord, semble donc négliger l'essentiel et ne retenir que l'accessoire. Sans doute a-t-elle une intention cachée. Au passage, on notera qu'elle constate, entre 2002 et 2008, une diminution de - 42 % du nombre des deux-roues en service dans la police nationale : on comprend pourquoi les manifestations motardes sont désormais si mal encadrées et pourquoi, sur l'autoroute, en suivant un touriste néerlandais calé depuis Cannes à 130 km/h sur la voie centrale, et qui n'a visiblement aucunement l'intention d'en bouger avant d'arriver à destination, on se sente un peu seul. Le parc des services centraux, donc, intéresse la Cour sous un angle principal, celui de l'utilisation de ses véhicules, et sous un angle accessoire, celui de leur équipement. La gardienne de la vertu comptable relève, dans le premier cas, un usage totalement incontrôlé, des véhicules attribués en permanence à des personnalités telles le président de la MIVILUDES dont on se demande quels rapports elles entretiennent avec la police, un taux annuel d'accidents sans équivalent et qui atteint 79 %. Quant aux véhicules eux-mêmes, la Cour, outre la forte croissance du parc, relève "une motorisation inutilement coûteuse" et de fréquents "équipements luxueux", "sièges en cuir, tableaux de bord en bois".
On comprend alors l'intérêt qu'elle trouve à aller faire les poubelles du garage de la police : comme avec le célèbre article dans lequel Raymond Fisman et Edward Miguel utilisaient les amendes pour stationnement irrégulier infligées aux diplomates en poste à l'ONU pour estimer le degré de corruption des pays membres de l'organisation, et dans lequel la France, coincée entre Zaïre et Turkménistan, faisait honneur à sa réputation, la Cour utilise cette porte dérobée, et d'autant plus mal gardée qu'elle ouvre sur des pratiques accessoires, et des comportements triviaux, pour analyser la manière dont des fonctionnaires affectés à une direction centrale font, à leur profit personnel, persuadés que personne ne les surveille ni ne leur demandera de comptes, usage du bien public.

Mais la Cour n'en reste pas là, puisque les services de police apparaissent en première ligne dans une autre de ses analyses. Plus complexe, plus classique, plus stratégique, celle-ci, pour la première fois, s'intéresse à ce circuit financier et judiciaire tout particulier que connaissent les amendes pour infractions au code de la route, dont la masse dépasse désormais le milliard d'euros. Ainsi, la Cour regrette l'empilage des règles, la complexité des circuits, l'opacité du fonctionnement, les conflits d'attributions entre État et communes, l'irrationalité d'une gestion informatique qui fait intervenir sept applications distinctes sans mise en réseau. Sur ce dernier point, une dépêche de La Tribune nous apprend aujourd'hui que, si la gendarmerie tourne, depuis quelque temps, sous Linux, la police a choisi Windows 7 : le message de la Cour a parfaitement été compris. Enfin, la Cour s'intéresse, en prenant l'exemple de la préfecture de police de Paris, à une pratique que n'ignorent pas les sociologues, celle des "annulations techniques" et des "indulgences" qui conduisent, en toute illégalité, les policiers à annuler des contraventions, et dont la Cour déplore la totale opacité, ce en quoi elle démontre qu'elle ne possède pas les bonnes lectures.
Car ces indulgences ont fait l'objet, avec un livre et un article, d'un travail déjà ancien de Claudine Pérez-Diaz qui a suivi le destin d'une cohorte de contraventions émises en 1988 dans un arrondissement d'un département du nord de la France. Et, pour des motifs divers et en pleine illégalité, mais de façon suffisamment routinière pour que la pratique soit universellement qualifiée d'indulgence, policiers et gendarmes annulent des contraventions, souvent à la demande du contrevenant, et avec comme objectif premier de maintenir avec lui de bonnes relations. On voit ici se dresser la figure du corrupteur des valeurs morales qui se tapit au cœur de chaque village, ce notable local au-dessus des lois et du commun des citoyens qui possède, lui seul, avec son capital social, le pouvoir de faire valser ses contredanses. Malheureusement pour les âmes simples, Claudine Pérez-Diaz a cherché ce corrupteur, mais ne l'a pas trouvé : si des catégories socio-professionnelles profitent plus qu'à leur tour de la mansuétude policière, il ne s'agit pas de notables, mais de professionnels de la route, commerciaux ou chauffeurs-routiers. Il s'agit aussi d'une catégorie à laquelle on pardonne trop, et tout, les retraités. Ce qui, en regard des statistiques de sécurité routière qui pointent la plus forte responsabilité de ces catégories-là dans les accidents de la route, ne représente pas le moindre des paradoxes.

Il existe, enfin, une dernière catégorie qui bénéficie d'une indulgence systématique : les policiers et gendarmes, leur famille, leurs amis, et même, parfois, écrit Claudine Pérez-Diaz, ces prestataires qui fournissent des services "gratuits". Son analyse rejoint en cela les constations de la Cour des comptes, pour laquelle les "annulations relatives aux véhicules des administrations de l'État mais aussi de certains établissements publics sont particulièrement injustifiées". Ces deux approches si dissemblables, produites par des acteurs dont les méthodes, le champ d'intervention, les compétences n'entretiennent aucune relation, se rejoignent pourtant en montrant à quel point, dans les services centraux aussi bien qu'à l'échelon de la gendarmerie, les défenseurs de l'ordre savent s'affranchir des contraintes réglementaires et abuser de leur pouvoir pour faire bénéficier qui bon leur semble de petits avantages.

mercredi 10 février 2010

le complot des pendules

Si la question de la dette publique devient un sujet de préoccupation même pour les Econoclastes, c'est que, assurément, ce monde de corruption des valeurs morales touche à sa fin et que l'heure des comptes, et de leur règlement, a sonné. Alors, peu importe, au fond, le pourquoi du maintenant ; et la réponse la plus simple, et la plus logique, à cette interrogation qui semble pourtant intéresser nombre de commentateurs, d'éditorialistes, et d'économistes, tient en une formule lapidaire : et pourquoi pas ? Naturellement, nul intellectuel conscient de ses responsabilités sociales ne saurait voir dans une indétermination aussi radicale autre chose qu'une intolérable provocation. Et il lui faudra, à tout prix, trouver la raison de cette chose. Si les Econoclastes fournissent à cet effet un certain nombre de liens, il est une autre explication, un court billet publié sous la plume de Paul Jorion dans le supplément économique du Monde d'hier, qui mérite, en tant qu'exemple de mécanique de pensée, une petite analyse.

Car la manière dont l'auteur, qui semble occuper une position assez hétérodoxe et très particulière dans le champ intellectuel, construit son raisonnement, fait de celui-ci, par ses sous-entendus et ses conclusions, un modèle d'autant plus lisible d'un certain mode de pensée que sa brièveté même le contraint à se limiter à l'essentiel, l'enchaînement brut et linéaire de ses diverses propositions. Le billet commence pourtant de la manière la plus banale, exposant, comme le ferait en des termes identiques tout bon ministre de l'Économie, le drame de la dette publique, le fardeau qu'elle impose aux finances du pays, le risque ultime de la dégradation. On a aujourd'hui suffisamment l'expérience de ce type de littérature pour savoir qu'une telle entrée en matière laisse présager le pire. Et en effet, le pire arrive, quand l'auteur en vient à poser la question du : pourquoi maintenant ? Car le crédit de la France, écrit-il, reste parmi les meilleurs, et, aujourd'hui encore, sa dette trouve preneur sans difficulté. D'où l'on conclut que le meilleur moment pour s'inquiéter du remboursement de sa dette, c'est, à l'image du mouton noir grec, lorsque le boucher commence à faire son œuvre, et que le sang perle sous la lame de son couteau. Aussi, cet "empressement actuel" à vouloir mettre un terme à la dégradation des comptes publics est "éminemment suspect". Autrement dit, c'est un complot. La crise a produit "pléthore de faits" invalidant le "libéralisme radical" né aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale ; démasqué, celui-ci poursuit malgré tout, comme si de rien n'était, sa sordide besogne. Mais, privé de justification rationnelle, il lui faudra désormais se contenter d'un prétexte : et en instaurant, ici et maintenant, la rigueur, il vise en réalité à poursuivre son œuvre diabolique par la destruction de ce système de protection sociale que le monde nous envie.
Au fond, cette manière de raisonner qui, à partir de n'importe quel point de départ, et en seulement trois sauts périlleux, mène toujours exactement au même endroit, fonctionnant comme une sorte de Cadavre exquis, a quelque chose de fascinant. Bien sûr, de ces faits si nombreux qu'on ne saurait tous les citer, on aurait bien aimé qu'on nous en cite un seul. Car, malgré tout, en leur absence, on voit mal sur quoi construire un argumentaire. Mais c'est sans importance : il ne s'agit pas, ici, de fournir une explication, mais de dévoiler un coupable. Et si cette crise de la dette publique est le produit d'un complot, c'est donc que l'on peut, sans souci, arrêter les pendules, et continuer à creuser les déficits.

Et c'est là que, à la fois, on arrive à un intéressant paradoxe, et qu'on touche à l'universel. Commentant le mécanisme qui a conduit à la crise boursière de l'an 2000, l'effondrement des valeurs de la nouvelle économie, Warren Buffett, dans sa lettre à ses actionnaires, introduisait ce qui allait devenir un de ses plus célèbres aphorismes. S'inquiétant de l'effet soporifique de l'argent facile, il comparait le comportement des investisseurs à celui de Cendrillon au bal : "ils savent que participer trop longtemps à la fête - c'est à dire continuer à spéculer sur des compagnies dont les valorisations sont délirantes par rapport aux revenus qu'elles sont susceptibles de générer à l'avenir - ne leur laissera pour finir que des souris et des citrouilles. Mais malgré tout, ils détesteraient rater une seule minute de la fête de l'année. Aussi, dans leur vertige, les participants prévoient-ils tous de partir quelques secondes avant minuit. Mais il y a un problème : ils dansent dans une salle dont les pendules n'ont pas d'aiguilles". Qu'il s'agisse de cette bulle-là, qui vit naître, avec en particulier l'inégalable ZipiZ, les premiers héros d'une méchanceté propre au Web, de la crise des pays émergents de 1997, lorsque, disait-on, la Thaïlande était devenue le troisième acheteur mondial de Mercedes-Benz, de la croissance vertigineuse des prix de l'immobilier américain qui s'abîma dans la crise dite des subprimes, ou du problème bien plus récurrent des excès de la dette publique, le mécanisme est toujours identique. Les acteurs, actionnaires, spéculateurs, ou simples citoyens, ont tous conscience du danger auquel ils s'exposent par leur comportement dépensier. Mais ils savent aussi qu'en se retirant du jeu, ils perdent l'espoir de gains futurs. Et cette perte est d'autant plus douloureuse lorsque, pour rembourser leur dette, il doivent à la fois renoncer à la facilité de l'endettement, et se priver d'une partie de leurs revenus.
Aussi, plutôt que d'abandonner la partie, sont-ils prêts à inventer les justifications qui leur permettront de continuer, ne serait-ce qu'en désignant un coupable, mais aussi à trouver n'importe quel expédient, pourvu qu'il garantisse quelques minutes de sursis. Tel est le rôle que joue l'aide que les pays de la Communauté devraient accorder à la Grèce et qui, pour une fois, fait l'actualité à New York : peut-être qu'en cherchant bien, sur cette maudite pendule sans aiguilles, on finira par trouver un bouton arrêt.

vendredi 29 janvier 2010

nature sauvage

Pour certains, faire une fois de plus référence à un unique, bref, et ancien article de Luc Boltanski ne prouvera rien d'autre que la pauvreté de la culture sociologique de l'auteur de ces lignes, et ils n'auront pas nécessairement tort. Partiellement obscurci par son vocabulaire luttes des classes très années 1970, cet article s'intéresse pourtant à une caractéristique essentielle et méconnue de l'espace public, la possibilité que ces "biens sans maître" dont il est composé, plages, forêts, montagnes, espaces à la fois gratuits puisque publics, et précieux parce que rares et convoités, puissent être l'objet d'une appropriation privée de la part d'une catégorie sociale spécifique, pour laquelle ils constitueront à la fois marque de statut et objet de distinction. Si, de son invention au XIXème siècle jusqu'à l'entre-deux guerres mondiales, le littoral de la Côte d'Azur resta de facto propriété exclusive des catégories les plus privilégiées, c'est parce qu'elles seules disposaient, grâce à leur riche oisiveté, du temps nécessaire pour s'y rendre, et des moyens indispensables pour y résider. On le sait, la paupérisation des riches oisifs et l'amélioration parallèle du bien-être général ont bouleversé les rapports de force, tandis que le développement de l'automobile a permis cet accès universel aux biens rares aujourd'hui connu sous le nom de tourisme de masse. Comme l'écrivait Luc Boltanski, une stratégie de défense des catégories dont les intérêts étaient ainsi menacées consistait à revendiquer, contre l'usage commun, la sauvegarde de la nature vierge, interdite à ceux qui ne respectent pas les usages qu'elles imposent. C'est en se sens qu'il faut comprendre les récentes péripéties de la Croisière Blanche.

Né voilà plus de trente ans, ce raid hivernal d'abord seulement motocycliste, puis ouvert aux autres praticiens du tout-terrain motorisé, emprunte, quatre jours par an, routes et chemins de la vallée du Champsaur, dans les Hautes Alpes. On sait à quel point l'existence de manifestations de cet ordre, quand bien même elles ne regrouperaient que quelques centaines de passionnés, constituent pour certains un scandale auquel il est de leur devoir, toutes affaires cessantes, de mettre fin. Aussi le raid affronte-t-il de puissantes tempêtes, et s'est-il vu, en 2009, la veille de son départ, interdit après que, à la suite d'une requête déposée par l'association Mountain Wilderness, le tribunal ait cassé l'autorisation délivrée par la Préfecture des Hautes-Alpes. Instruits par leurs déboires, les organisateurs revinrent à la charge en 2010 en cadrant légèrement moins gros : passée sous la barre des 400 participants, et en vertu du fameux décret sur les concentrations de mai 2006, la Croisière Blanche n'est désormais plus soumise à autorisation puisqu'une simple déclaration suffit, et l'interdire devient ainsi une tâche bien plus complexe. Évidemment, il en faut plus pour décourager les prohibitionnistes : mais les quarante observations formulées par le Préfet ayant toutes été satisfaites par les organisateurs, il ne restait à la puissance publique guère de moyen d'action en dehors de la voie de fait. Aussi, maintenant que les opposants ne peuvent plus compter sur la justice, on attend impatiemment leur passage à l'action directe, l'ensevelissement des routes, les malencontreuses chutes de pierre, l'attaque des dahus carnassiers peut-être.

Comment expliquer qu'une concentration de faible amplitude, qui va, quatre jours par an, emprunter des voies pour l'essentiel publiques et qui, bien considérée d'un public local qui fait preuve d'autant de tolérance que d'esprit démocratique, reçoit l'appui sans faille des élus municipaux, soit l'objet d'une telle guérilla juridique ? L'argument écologique, qui stigmatise quatre cent randonneurs et oublie les dizaines de milliers de vacanciers qui empruntent chaque année les routes des mêmes vallées pour aller faire du ski ne présente évidemment pas la moindre parcelle de validité. L'affrontement est donc seulement symbolique. Mais il n'oppose pas deux acteurs du même genre, des associations en l'occurrence, cherchant chacune à faire valoir son point de vue auprès du juge. Aux voies de droit des promoteurs de la Croisière Blanche, les prohibitionnistes opposent un état de fait dans lequel, avec l'appui de nombre d'institutions publiques, ils disent ce que doit être l'usage de ce territoire public, qui peut être autorisé à y accéder, et à quelles conditions.
Le gendarme de la montagne douce s'appelle Moutain Wilderness ; derrière cette dénomination digne d'activistes néo-zélandais on trouve une association européenne née voici plus de vingt ans en Italie, et qui vise à préserver "l'expérience d'une rencontre directe avec les grands espaces" pour "y éprouver en toute liberté la solitude, les silences, les rythmes, les dimensions, les lois naturelles et les dangers." Son site web, véritable trésor pour les bourdieusiens, boltanskiens et sociologues de la domination en général, regorge de prises de positions aristocratiques du même ordre, du plus haut effet comique, qui fondent cette prétention à voir l'espace alpin strictement réservé aux seuls connaisseurs, mais qui ne permettent absolument pas de comprendre en quoi une randonnée motorisée peut bien concurrencer la pratique de l'alpinisme. Et il n'y aurait là pas grand mal si cette position n'était vigoureusement appuyée par les pouvoirs publics, puisque l'État a décerné à Mountain Wilderness l'agrément d'utilité publique, alors qu'elle dispose du soutien des acteurs institutionnels régionaux, et de la ville de Grenoble. Contre les habitants des vallées, contre les élus locaux dont elles réfutent les intérêts définis comme purement commerciaux, il s'agit bien, pour les classes supérieures urbaines, de s'approprier, avec le concours des élus et de l'administration régionaux, ces espaces publics désormais sévèrement gardés, et réservés au seul usage de ceux qui possèdent cet ensemble complexe de compétences, de codes, de façons d'être, cet ethos en somme, qui les distingue radicalement du vulgaire, et leur permet de jouir à quelques-uns et en toute propriété d'un bien public qu'ils ont seuls le droit d'utiliser et dont, plus que jamais, ils sont en mesure de contrôler l'usage. Si son style a vieilli, l'analyse de Luc Boltanski garde bien, trente ans plus tard, une pertinence totale.

lundi 25 janvier 2010

58 jours

Dans ce monde où la corruption des secteurs physiques menace chaque jour un peu plus l'intégrité de nos données, la fiabilité des disques durs reste l'ultime rempart qui nous protège du désastre. Et pour l'avoir maintes fois éprouvé à ses dépens, on sait à quel point ce rempart, bien loin de la fière muraille du château-fort qui prête sa silhouette rassurante à tant de services et d'applications de sécurité informatique lesquels, de la sorte, font moins la preuve de leur efficacité que de leur consternante absence d'originalité, ressemble plutôt à une cloison de papier.
Prenons un exemple concret : un dimanche soir, une machine ordinaire et plus toute jeune sortie, d'une pression sur le bouton, d'un court sommeil géré par Vista. Bizarrement, au lieu, comme de coutume, de s'éveiller d'un bloc, elle choisit de redémarrer. Et c'est le drame, le BIOS qui patine, l'amorçage qui échoue, et le constat lapidaire : le premier disque dur du système a pris, sans préavis, une retraite anticipée. Installé le 30 novembre dernier en remplacement d'un prédécesseur lui aussi défaillant mais hors garantie, l'animal aura donc considéré que, question durée de vie, 58 jours, c'était largement suffisant.
Bien sûr, on sait que, dans ce monde fatalement incertain, ce sont des choses qui arrivent. Et que, compte tenu de la jeunesse de l'objet, on a vraisemblablement été victime de cet aléa rare mais irrépressible, un composant électronique défectueux, qui lâche à la première occasion. On sait aussi que les disques durs, comme toute chose en ce bas monde, sont périssables. Mais alors, au moins, qu'ils meurent dans la dignité. Que le poids des ans ralentisse leurs mécanismes, qu'ils laissent échapper, ici et là, comme autant de soupirs, des erreurs et des secteurs défectueux, qu'ils prennent soin de prévenir SMART de leur fin prochaine et, en bons serviteurs soucieux de l'intérêt d'un maître qui, attentif à leur message, aura pris soin de sauvegarder ses données, ils pourront ainsi, au fond d'une armoire, rejoindre en paix ce cimetière des composants périmés et des périphériques hors d'usage dont il est si difficile de se débarrasser.

Mais rien de tel ici. Ici, la mort subite vient, pour la troisième fois en à peine plus d'un an, faucher brutalement un disque à peine sorti de son emballage, et pas n'importe quel disque. Car il s'agit d'un WD Caviar Black, soit précisément d'un composant qui, garanti cinq ans, appartient à une gamme un peu plus onéreuse, et censée être encore plus fiable, que l'ordinaire. C'est précisément pour échapper aux incessants déboires de la production courante qu'on l'avait choisi, les quelques euros supplémentaires à acquitter pour un objet dont le prix, de toute façon, reste ridiculement modique, ne pesant guère face à la tranquillité d'esprit que l'on croyait recouvrer ainsi et qui, brutalement, se révèle n'être qu'illusion. Ce qui, nécessairement, suscite quelques réflexions.

Dans un article maintenant ancien, on s'était intéressé au disque dur sous un angle assez peu usité, puisqu'il servait d'indicateur économique. Au même titre que le Big Mac, il présente à cette fin bien des avantages puisque, soumis à une norme qui, physiquement, n'a pas varié, le disque dur interne 3,5" incorpore, aujourd'hui comme voilà vingt ans, une quantité de ferraille, de composants, et de main d'oeuvre, en gros, stable. Bien sûr, ses performances ont fortement progressé, et, comme le dit si bien l'INSEE, désormais, pour le même coût, on en a bien plus. Mais on oublie toujours de préciser que son prix d'achat, après une période de stabilité qui s'est achevée en 2001 s'est, comme la nouvelle économie, effondré. Aujourd'hui, chez le même célèbre détaillant parisien, l'entrée de gamme stocke 160 Go, et coûte 32 euros. Comment survivre sur un marché pareil ? Certains n'y arrivent pas, à l'image de Maxtor racheté, après Quantum, par Seagate, illustrant ainsi une des conséquences classiques de la guerre des prix : l'élaboration d'un monopole. Ceux qui restent cherchent, en permanence, et à tout prix, à réduire leurs coûts : alors, peut-être, désormais, cette réduction se fait-elle aux dépens d'un ultime paramètre, la fiabilité.
Il suffit de remarquer l'accueil que reçoivent, à Bruxelles, les organisations de consommateurs, bénéficiaires d'office d'une représentativité que nombres d'acteurs, les syndicats en premier lieu, leur envient, ou de constater, au même endroit, la puissance de la Direction générale de la concurrence pour comprendre à quel point toute la régulation économique s'organise désormais autour d'une concurrence qui ne retient qu'un critère, le prix, et fait en sorte qu'il soit aussi bas que possible. Paradoxalement, en agissant ainsi, on ne fait pas seulement du consommateur le seul acteur dont les intérêts doivent être pris en compte. En contraignant les entreprises à réduire sans cesse leurs marges, on arrive à une situation contre-productive où, d'une part, même ceux qui acceptent de payer le prix d'une qualité supérieure ne trouvent plus d'objet adapté et où, d'autre part, la baisse des prix se paye d'une augmentation de l'insécurité. Puisque la concurrence ne joue pas sur ce facteur, pourquoi ne pas prendre le risque, et reporter en aval, sur l'après-vente, une partie des coûts que l'on économise à la production ? C'est qu'un tel calcul peut fort bien s'avérer payant : quand un objet d'une très haute complexité technologique coûte deux fois le prix d'un plein d'essence, qui va s'ennuyer à le faire réparer ?

jeudi 14 janvier 2010

pétition des marchands de soleil

En apparence, il ne s'agit que d'un banal ajustement de tarifs publics, au demeurant prévu depuis longtemps, qui, donc, n'a rien pour susciter l'intérêt en dehors du cercle des acteurs qui s'y trouvent directement intéressés, et, de fait, reste inaperçu même du strict censeur des vices publics et des vertus privées. Pourtant, dans ce monde où la corruption des valeurs morales gagne chaque jour un peu de terrain, l'affaire faisait les gros titres des Échos ce mercredi, avant d'être reprise et commentée dans le Monde le lendemain. C'est que sa matière en apparence aride, s'abreuvant à l'inépuisable terreau de la cupidité humaine, jette une lumière violente sur les pratiques douteuses des parangons de vertu de l'économie verte.

Traditionnellement, les débuts d'années sont propices aux changements tarifaires. Comme l'écrivaient les Échos la semaine dernière, celui-là s'est pourtant fait désespérément attendre. Il s'agissait de fixer les tarifs de rachat de l'électricité générée par la filière photovoltaïque. Rappelons que cette technologie n'a jamais eu d'autre objectif que de produire du courant en convertissant des photons en électrons pour le seul usage d'installations isolées, éloignées de tout réseau de distribution. En raison de la propriété annexe selon laquelle cette conversion ne produit ni bruit ni rejets, elle s'est trouvée, en quelque sorte à son corps défendant, recevoir un label de vertu écologique et, par là-même, être promue au rang des solutions nouvelles dans le secteur de la production d'énergie. Or, cette élection s'accompagne d'une considérable subvention publique laquelle, en la matière, est d'autant plus importante que le coût de production du kw/h solaire est hors de prix, en gros dix fois plus élevé que son équivalent nucléaire. Au demeurant, ce n'est pas tant le montant de la subvention qui pose problème, puisque l'on sait à quel point l'État se montre généreux avec l'argent des clients d'EDF, que ses effets pervers. Comme le notent, une fois de plus, les pointilleux comptables de la Commission de Régulation de l'Énergie dont l'État, malheureusement, est contraint de recueillir un avis qui, en l'espèce, se montre particulièrement saignant, la rentabilité d'installations qui ne sont jamais que des placements sans risque, puisque l'État garantit leur revenu, ne connaît aucun équivalent sur le marché, au point de générer de monstrueux effets d'aubaine. Et c'est l'ampleur même de ces effets, la ruée des investisseurs potentiels dans les dernières heures avant la baisse des tarifs garantis, qui va contraindre l'action publique.

La décision rendue le 13 janvier se traduisait bien par la baisse attendue des subventions, même si celle-ci se trouvera fortement modulée, et parfois annulée, en fonction de la catégorie d'installations concernées. Mais elle comprenait, en dernière minute, une décision surprise : faute d'avoir demandé à être raccordés au réseau avant le 11 janvier, tous les projets présentés après le 1er novembre 2009 sont annulés, et se trouvent donc exclus des conditions plus favorables pourtant en vigueur au moment de leur dépôt. C'est que, comme le précisent les Échos, la ruée finale des investisseurs potentiels avant diminution des avantages n'a d'autre rapport avec celle qu'ont connue les concessionnaires automobiles que leur principe identique. De 5 000 dossiers de tarifs préférentiels déposés chaque mois auprès d'EDF, un régime moyen qui paraît déjà énorme, on était passé, en décembre, à 3 000 par jour. Les Échos calculent que, si ces demandes portant sur un prix garanti durant vingt ans avaient été honorées, le surcoût total pour la collectivité aurait atteint 56 milliards d'euros, et conduit à une hausse de 10 % de la facture électrique des abonnés. En annulant ces demandes, et d'un simple jeu d'écritures, l'État recouvre ainsi une somme grossièrement équivalente au double du montant du grand Emprunt avant même que celui-ci ne soit lancé.
Naturellement, cette intervention énergique provoque l'irritation des marchands de soleil et, en première ligne, des agriculteurs. Rompus à l'exercice, ceux-ci s'activent, cherchant à récupérer les subventions perdues, d'autant plus précieuses qu'elles possédaient l'aval bruxellois. Et, pour une fois, grande distribution et monde agricole adoptent une ligne commune. Le Monde relaie ainsi la fureur d'un "propriétaire d'entrepôts et de supermarchés" ayant déposé pas moins de 80 projets d'installations photovoltaïques. L'assemblée des Chambres d'agriculture diffuse, quant à elle, un communiqué indigné dans lequel elle fustige la décision publique, s'insurgeant à la fois contre la baisse des tarifs, et contre une annulation qui vient ruiner les efforts, et les attentes, de ces vertueux agriculteurs qui n'avaient d'autre objectif que de "développer les énergies renouvelables dans leur exploitation". Mais l'État tient bon. Il faut dire que, comme le remarquait la Commission, pour profiter de tarifs plus rémunérateurs lorsque les panneaux photovoltaïques sont posés sur des bâtiments neufs, certains exploitants envisageaient de construire des hangars sans aucune utilité économique. En d'autres termes, le montant des subventions était suffisamment élevé pour justifier d'ériger une construction sans objet productif, seulement destinée à recueillir des photons, et des deniers publics.

L'État, pour une fois, a donc préféré le bien public, et sacrifié le clientélisme : adieu vaches, watts, électrons, silice. Mais la démesure de ces excès, en dehors de confirmer bien des analyses économiques et sociologiques, ne montre pas seulement à quel point la Commission, organe régulateur, joue son rôle : elle vient confirmer au-delà des espérances ces spéculations à peine vieilles d'un an. Plus qu'aucune autre énergie propre, l'économie de la filière photovoltaïque, pour l'heure, et en dépit de son potentiel considérable, relève du pur parasitisme. Que celui-ci prenne trop d'ampleur, et, si on ne l'éradique pas avant, l'arbre meurt. Mais l'intervention publique, d'une certaine façon, se montre dommageable : car en son absence, les consommateurs auraient pu éprouver à domicile, en recevant leur facture d'électricité, le vrai prix de la vertu. Nul doute, dès lors, qu'elle serait devenue bien moins désirable.

vendredi 8 janvier 2010

sauvés

L'année s'annonçait noire. Un sombre automne succédant à un été tragique, toutes les angoisses étaient permises, et, surtout, la pire : pour la première fois depuis 2002, le bilan des tués sur les routes menaçait de s'inscrire en hausse. Échouant à combler les attentes du petit caporal lequel, l'honnêteté commande de le reconnaître, avait fixé des objectifs que même un farouche corps à corps n'aurait pas permis d'atteindre, on était proche du renoncement lorsque, grâce à une offensive aussi massive que précoce, le général hiver sauva ces petits soldats de la sécurité routière alors au bord de la défaite : la neige recouvrant jusqu'au sud du pays et à la Corse, les deux-roues restèrent au garage et les automobilistes furent contraints d'adopter une vitesse dont les plus ardents combattants de la sécurité ne rêvent même pas : 30 km/h. Ainsi, la débâcle fut évitée, et, l'âme en paix, le ministre put annoncer que, avec treize morts de moins, 2009 poursuivait la tendance baissière des années précédentes. On a eu chaud.
Bien entendu, on pouvait compter sur la médisance foncière des suspects habituels pour contester un résultat aussi miraculeux et faire remarquer que, avec une baisse de 0,3 % du nombre des tués, le bilan n'était positif que de l'épaisseur d'un trait. Aussi, il suffisait d'un gros marqueur et d'un peu d'astuce pour retoucher un paysage qui, comme l'écrivait pertinemment un commentateur, ne pouvait de toute façon, avec un mode de calcul qui enregistre les décès jusqu'à trente jours après l'accident, recevoir sa touche finale avant le 31 janvier.

Sans doute parce que celui-ci est trop quotidien et trop légitime, deux propriétés qui découragent la critique, on appréhende rarement à quel point la sécurité routière constitue un objet d'étude tout à fait fascinant. On tient pourtant là un exemple de politique publique dont l'objectif s'énonce en quelques mots - diminuer la mortalité routière - et dont les résultats, qui chaque année font l'objet d'un rapport circonstancié, se résument en un seul graphique, lequel met en regard la baisse de cette même mortalité et les mesures réglementaires dont l'État considère qu'elles ont entraîné le résultat en question. La courbe, pourtant, dès 1974, évolue de façon sensiblement linéaire, jusqu'en juillet 2002, où l'on constate une baisse sensible d'une mortalité qui, dès janvier 2004, retrouve une pente moins forte. C'est que, nous apprend le rapport de la Sécurité Routière, le 14 juillet 2002 se signale par une intervention du Président de la République : Jacques Chirac parle, et des centaines de vies sont sauvées. Pas de doute, cet homme-là est un saint.
Mais en attribuant ce résultat positif à la seule action publique, elle qui se manifeste pour l'essentiel par la promulgation de mesures seulement, et de plus en plus, répressives, l'État génère quantité d'effets pervers dont, lentement, il devient prisonnier. L'exploitation politique de ce succès emprunte le canal d'un discours moralisateur rudimentaire, adapté aux exigences du journal télévisé et mis en scène par un tout petit nombre de bons clients, ces experts et porte-parole qui, même si l'État conserve ce reliquat de sagesse qui lui permet de ne pas adopter leurs positions les plus extrémistes, fabriquent malgré tout cette enveloppe conceptuelle parfois inspirée d'une métaphysique religieuse, parfois directement sortie du rationalisme hygiéniste du XIXème siècle, et qui voit l'usager de la route comme un individu possédé par ses passions de vitesse et de transgression, inaccessible à la raison et contre lequel aucune autre mesure n'est efficace que l'application la plus autoritaire de la discipline la plus stricte. Mais, plus encore, du fait de son habitude de publier mensuellement bilans et commentaires, à cause des profits symboliques qu'il tire à voir dans cette réalité sociale d'une accidentalité en baisse le fruit de sa seule action, l'État fabrique, en quelque sorte, une fausse monnaie statistique dont il devient l'otage.
Car, par le schématisme du discours aussi bien qu'avec la puissance du chiffre, il produit une mécanique dans laquelle l'action publique et ses effets sont liés par le déterminisme le plus sommaire, au point que ses experts en viennent, dans des plans à long terme, à détailler sur des pages et des pages l'effet de telle mesure qui, si elle est prise, permettra, en 2012, de sauver une vie. Dès lors, la fragilité du système se révèle : que la courbe s'inverse, ou que sa pente ralentisse, et il se retrouvera coincé dans une alternative qui le contraindra soit à entamer une surenchère répressive qui ne fera que multiplier les effets pervers, soit à reconnaître un échec, celui de l'efficacité d'une action qui, comme on l'a démontré avec le cas particulier des motocyclistes, n'est qu'une cause parmi d'autres, et sans doute, s'agissant de modifier sur le long terme le comportement de la population, pas la principale, d'une baisse de l'accidentalité qui, en ce moment, atteint peut-être un plancher. La statistique, de plus, telle qu'elle est maniée par ces fins connaisseurs que sont les journalistes de télévision, chez lesquels la croyance en le chiffre est d'autant plus absolue qu'ils en ignorent tous les ressorts, produit son propre piège, dramatisant des variations infimes, à la fois sans validité statistique et dépendantes d'aléas de toute sorte, et ne raisonnant qu'en chiffres bruts, sans jamais prendre en compte l'augmentation continue du trafic à cause de laquelle même des chiffres stables traduisent une amélioration de la situation.

On retrouve alors la logique du Gosplan, avec des experts mal armés de quelques notions grossières et animés de la foi en leur efficacité, incapables de saisir la complexité d'une situation sociale de laquelle ils ne retiennent que la catégorie abstraite d'usagers réputés répondre mécaniquement à l'incitation et à la sanction, traçant des plans de bataille dont, avec un minimum de rigueur, ils devraient reconnaître que rien ne leur permet d'établir qu'ils produisent bien les effets constatés, ni que ces effets aient quoi que ce soit à voir avec leurs décisions. Mais pour l'heure, le général hiver ayant pris ses quartiers dans tout le pays et se trouvant, à l'évidence, fort bien installé, le début d'année s'annonce sous les meilleurs auspices. Ainsi seront pulvérisés les objectifs du plan.

lundi 28 décembre 2009

EPR ? Pas ici.

Le sort est cruel. À peine avait-on eu temps de bomber le torse grâce aux prestations du Rafale, ce petit canard qui, vingt ans après son premier vol, semble enfin tout près de se métamorphoser en un beau cygne, ce parangon de vertus gauloises dont l'ennemi héréditaire lui-même reconnait les qualités et qui venait d'enterrer la concurrence lors d'exercices de combat dans le Golfe, que voilà la fierté nationale contrainte à encaisser un coup d'autant plus rude qu'il est porté dans un contexte comparable et vient saper le second pilier du génie national civil, l'électronucléaire. Contre toute attente, le dernier en date des contrats du nouveau siècle dans le domaine des centrales nucléaires, qui portait sur l'acquisition par les Émirats de quatre réacteurs, échappe aux intérêts français, fort mal portés semble-t-il par une coalition regroupant Areva, Total, GDF-Suez et EDF. La surprise, pourtant, ne provient pas tant de cet échec que de l'identité du lauréat, puisqu'il s'agit, non pas des adversaires traditionnels, Toshiba-Westinghouse ou General Electric-Hitachi, ni de Siemens, désormais contraint de s'associer à l'ex-soviétique Rosatom, mais d'un consortium sud-coréen mené par l'électricien local Kepco, lequel obtient ainsi un premier contrat à l'exportation, d'une considérable ampleur matérielle aussi bien que symbolique. Pour amortir un tel coup, il n'est meilleur remède que de se rassurer en multipliant les explications en apparence rationnelles, mais qui ont comme véritable objectif de démontrer que l'on n'a pas vraiment failli, et que l'on reste, malgré tout, le meilleur.
Ainsi peut-on, comme dans l'article de Libération, invoquer un autre caractère gaulois, la désorganisation et les conflits entre baronnies industrielles, cause de l'entrée en matière trop tardive d'EDF comme du manque d'enthousiasme d'un Total seulement sollicité pour son carnet d'adresses, laquelle fournit au journaliste un prétexte pour dresser, une fois de plus, l'épitaphe d'Anne Lauvergeon. On peut, aussi, évoquer, comme Les Echos, un rapport qualité/prix défavorable aggravé par la parité des changes, donc le jeu combiné de l'exigence technique et de la fatalité monétaire qui s'additionnent en un coût de l'offre Areva-EDF donné comme 30 % plus élevé que celui du vainqueur. Ainsi, on se console, mettant en cause au passage le réacteur coréen APR 1000 qui, nous affirme-t-on, "n’obtiendrait jamais sa licence en Europe et aux États-Unis, tant il ne répond pas aux normes de sûreté". Ce qui, à la fois, surprend, et suscite la réflexion.

Car on a du mal à croire que les très riches émirats du Golfe, au moment de signer un chèque qui les engage pour un siècle dans une voie hautement complexe et, pour eux, radicalement neuve, n'accordent pas à cette question la place première qui lui est due. On ne voit pas pourquoi une technologie coréenne, soutenue par les Hyundai et autres Samsung dont la réputation dans les métiers variés du nucléaire, génie civil, chaudronnerie ou électronique, n'est plus à faire, devrait faillir en matière de sécurité. De fait, comme le précisent Les Echos, le donneur d'ordre plaçait, très normalement, la sûreté en tête de ses exigences, et, considérant sur ce plan les offres comme équivalentes, s'est prononcé en fonction d'autres critères. Ce qui mène à une seconde question, du plus haut intérêt : à partir de quel seuil plus sûr, c'est trop cher ?

Dans un article malheureusement ancien et portant la marque d'un moment historique particulier, mais issu d'une recherche qu'il a conduite à l'université de Cornell, Michael Pollak écrivait que la complexification des procédures administratives, aussi bien que le renforcement d'un pouvoir judiciaire beaucoup plus ouvert aux arguments des opposants, avait, entre 1970 et 1978, aux États-Unis, doublé le temps nécessaire à la construction d'une centrale nucléaire, et multiplié son coût par sept. Avant même l'accident de Three Mile Island, ajoute-t-il, le nombre des projets avait déjà chuté. C'est qu'il est en théorie très simple d'interdire les investissements de ce type, soumis qu'ils sont à de multiples autorisations et contrôles administratifs : il suffit de rendre les normes si draconiennes qu'elles deviennent, dans les faits, impossibles à appliquer. Pour un observateur ne disposant d'aucune compétence en la matière, la gestion administrative de la construction des premiers EPR paraît ainsi fort obscure, et semble sourtout marquée par le souci constant du certificateur à la fois de se couvrir contre toute mise en cause de son action, et d'assoir son autorité. La récente affaire du système de contrôle du réacteur, dont on subodore qu'elle découle pour l'essentiel de différences de doctrine entre les organismes concernés, avec un communiqué soigneusement expurgé de toute signification, et un rapport d'experts destiné à eux seuls, ne fait rien pour améliorer l'information du public, et ne répond pas à une question pourtant légitime : si la conception pose problème, comment se fait-il que l'on s'en préoccupe seulement maintenant ?
Ces normes techniques, en fait, sont avant tout sociales, et témoignent d'abord de l'état fluctuant d'un arbitrage entre les diverses contraintes qui encadrent les projets de ce genre. En retenant une conception qui sacrifie tout, en particulier l'aspect économique, à la sûreté, conception que l'on retrouvera en Europe occidentale et aux États-Unis, on oublie une fois de plus que le reste du monde compte, et compte de plus en plus, et qu'il n'a aucune raison politique, historique ou technique de s'aligner sur les vieilles puissances. Ce que la Corée installe sur son propre sol lui suffit largement, et dès lors plus rien ne justifie le surcoût considérable de l'EPR. Autant dire que le choix des Émirats porte un bien rude coup à la technologie nationale, et que les perspectives d'exportation s'amenuisent considérablement ; au moins les marchés britanniques et américains pourront-ils être sauvés puisque, dans un cas comme dans l'autre, le client, c'est EDF.

mardi 22 décembre 2009

watts !

Ce fut un franc succès. Pas à Copenhague, mais tout près : Strandegård, à deux heures de vélo au sud de la capitale du fiasco planétaire, vient d'accueillir une compétition autrement plus loyale mais tout autant écologique puisque, entre pâturages et terrain vague, lande et forêt, et au milieu des vaches, ce village côtier vient tout juste d'être le théâtre du premier Eco Enduro, organisé par la FIM et disputé exclusivement sur des motos à propulsion électrique. Si l'organisateur, armé d'une conception assez stéréotypée de l'illustration musicale, interdit par là-même de saisir, dans la video de l'épreuve qu'il diffuse, sa caractéristique essentielle, le doux murmure des turbines électriques, il montre au moins qu'il s'agit bien là d'une compétition authentique, et qui respecte les règles du genre. L'enduro, l'une des disciplines sportives de la moto tout-terrain, se pratique en effet avec des machines dérivées du moto-cross, mais homologuées pour la route, dans un environnement naturel, et selon une formule proche du rallye, alternant parcours de liaison et épreuves spéciales. Les motos utilisées pour l'occasion, quasi-exclusivement des Quantya suisses, ont tout des vraies, et, avec un poids raisonnable, une puissance modeste, mais un couple monstrueux, bien supérieur par exemple à celui d'une Yamaha WR250R, supportent largement la comparaison avec une 125 cm³, voire plus.
Si l'on tient là, déjà, un premier aboutissement, la conversion à l'électrique de la compétition motocycliste a connu d'autres moments forts, en particulier lors du dernier Tourist Trophy. Malgré la longueur de ce circuit si particulier, à cause de laquelle le fait de boucler un tour relevait déjà de l'exploit, l'événement, relaté dans une vidéo qui possède cet inimitable mélange d'improvisation, de surprise et d'audace qui caractérise les commencements et montre que, incontestablement, ça envoie du watt, remporté par un bitza associant turbines indiennes et batteries coréennes à une base Suzuki, fut, modestement, un succès. Mais, pour l'heure, l'intérêt de la chose, sur un circuit de vitesse, reste limité. Pour plusieurs raisons, il n'en va pas de même avec le tout-terrain.

Car dans de telles conditions le principal inconvénient des motos électriques, leur faible autonomie, disparaît : même si leurs machines sont homologuées, les praticiens de l'enduro et du trial, voir simplement de la randonnée sur sentiers, ont comme habitude de les mettre en remorque, et de rejoindre ainsi en voiture les lieux où ils exerceront leurs coupables activités, sur des trajets assez courts. Bien que d'une technologie rudimentaire leurs motos, produites le plus souvent en petite série par des spécialistes quasi-artisanaux et avec une finition de haute qualité, affichent des prix de vente guère inférieurs à ceux de Quantya. Et, inévitablement, un moteur électrique anéantit l'inconvénient rédhibitoire du moteur thermique, ces considérables émissions sonores qui imposent, chaque année, aux organisateurs, longues négociations, ruses de sioux et appui sans faille des élus locaux pour qu'une compétition aussi renommée que le Trèfle Lozérien puisse se dérouler, malgré l'opposition résolue et militante d'autorités administratives qui depuis longtemps ont, en cette matière comme en bien d'autres, abandonné toute notion de neutralité. Autant dire que, si les élus s'en mêlent, même un terrain de cross en service depuis quarante ans peut se trouver menacé. Économiquement, politiquement, technologiquement, la moto électrique apporte donc une solution déjà utilisable par les praticiens de la moto verte, et en laquelle ils placent leurs espoirs, ceux de conserver un accès à ces sentiers dont, chaque jour un peu plus, par l'action de la justice, de l'administration, et à la requête des amateurs de randonnée pédestre, ils sont privés. Et pourtant, parce que la motivation profonde de leurs adversaires leur échappe, il se pourrait bien que ces espoirs soient déçus.

On se trompe en effet fondamentalement en voyant dans ces randonneurs à pied follement épris de nature intacte des individus ne défendant qu'une cause avouable, celle de leur droit à ne pas être importunés par les nuisances sonores des enduristes, et que le silence des moteurs électriques satisferait donc pleinement. Porté par des acteurs plutôts âgés, appartenant à des catégories moyennes, professions intellectuelles intermédiaires en particulier, le militantisme des randonneurs qui cherchent à interdire des pratiques autres que la leur relève de ce que Joseph Gusfield, dans son étude des mouvements américains prohibant la consommation d'alcool, appelle status politics, cette volonté d'un groupe particulier de voir son mode de vie imposé à tous, parce que ce mode de vie résume à la fois sa conception du monde, sa position sociale et sa capacité à influer sur le jeu politique. Et la vertueuse tempérance des ligues anti-alcooliques correspond idéalement aux valeurs qui justifient l'activisme des randonneurs, alors qu'elle s'oppose frontalement à la vitesse, à la compétition, à l'affrontement, au défi technique, à l'excès, en somme, qui caractérisent les enduristes. Parce que, pour un randonneur, la marche, bien plus qu'un loisir ou qu'un sport, est à la fois l'expression idéale de ses vertus ascétiques, et un moyen de mesurer, dans l'arène publique, l'écho que celles-ci reçoivent et le pouvoir qu'elles lui donnent, il ne saurait revendiquer autre chose que le monopole de la jouissance de l'espace qu'il parcourt à pied. Alors, l'intrus sur deux-roues menace bien autre chose, et quelque chose de bien plus vital, que son égoïste tranquillité : parions que la satisfaction de cette revendication matérielle ne servira qu'à en justifier une autre, et que le silence même de ces motos électriques, conduites par des fous de vitesse devenus encore plus dangereux puisqu'on ne les entend même plus arriver, servira d'argument à leurs adversaires pour les faire interdire.

jeudi 17 décembre 2009

le plomb noir

Tenir un blog, cet exercice d'une vérité toute relative, n'interdit pas de préserver une certaine dose d'honnêteté intellectuelle, qui implique donc, le cas échéant, de reconnaître s'être trompé. En juillet dernier, le retour de l'Irak dans le grand concert des nations pétrolières avait valeur de coup d'essai, le gouvernement ne proposant à l'exploitation qu'une petite partie de ses ressources, et un seul champ majeur, attribué à BP et au chinois CNPC. L'échec notable de la procédure, l'impossibilité de trouver un accord sur les rémunérations des exploitants, fixées par les irakiens à un niveau inférieur à deux dollars du baril, pouvait s'analyser comme première étape d'un processus d'apprentissage, celui des conditions du marché, celui aussi de la valeur réelle, dans un pays cumulant les handicaps, d'une richesse minérale certes extrêmement convoitée, mais qui ne saurait toutefois être exploitée à n'importe quel prix. La logique aurait donc voulu que, lors de la seconde étape tenue le week-end dernier et qui donnait accès à une bien plus considérable quantité de ressources potentielles, l'accord se fasse sur des prix un petit peu plus élevés. Mais il n'en a rien été. Salué comme un succès par son organisateur, cet appel d'offres qui a vu plétore de candidats et, en conséquence, surenchère à la baisse, se traduit par des rémunérations tellement faibles que, même chez Reuters, on a tendance à les interpréter à l'envers, comme des redevances versées à l'Etat irakien, et qui s'étagent entre 1,15 et 1,40 dollar du fût. On a beau ne pas être spécialiste, on a du mal à voir, à un tel niveau, comment diable il est possible de gagner sa vie. Mais peut-être que, comme toujours, celui-ci se cache dans les détails, et dans les non-dits.

De prime abord, chacun trouve un perdant à sa porte. Ainsi en est-il de Total, reparti presque bredouille de ces territoires qui l'ont vu naître. Mais les majors américaines ne font guère mieux, laissant à la seule ExxonMobil le bénéfice d'avoir été sélectionnée lors du premier appel. Si BP et Shell trouvent chacune à s'implanter dans un territoire qui a été britannique, la liste complète des adjudications montre à quel point les gagnants appartiennent tous à la même catégorie : bien que, d'une manière générale, elles ne soient plus inconnues, ces entreprises, souvent des sociétés publiques, viennent des pays émergents. On trouve ainsi aux premières places la malaisienne Petronas, les russes Gazprom et Lukoil, le chinois CNPC. On retrouve aussi, autour de Mossoul, un nouveau venu, l'angolais Sonangol, seul candidat pour les zones vraiment risquées, et, d'ailleurs, historiquement, doté d'une riche expérience des situations tendues, seul aussi à obtenir des rémunérations qui, bien qu'inférieures à ses attentes, vont bien au delà du dollar et quelques dont devront en principe ses contenter ses infortunés concurrents.

En somme, globalement, les réserves sont abondantes, de bonne qualité et faciles à exploiter, la rémunération dérisoire, les engagements, en matière d'investissements comme de production, impossibles à tenir, et la situation politique et réglementaire guère plus stable que six mois plus tôt. De plus, les heureux gagnants verseront pour chaque champ un droit d'entrée qui varie entre 100 et 200 millions de dollars. D'expérience, on imagine assez facilement la destination de ces rétributions. On imagine aussi ce qu'il adviendra de l'océan de liquidités qui inondera le pays, une fois les barils extraits. Certes, toutes ces bizarreries peuvent sans doute se justifier par la prime dont doivent s'acquitter les nouveaux entrants sur un marché déjà plus que mûr, et pour lequel l'Irak représente très probablement la dernière grosse occasion d'accéder en grande quantité aux ressources qu'il propose. Mais le niveau déraisonnable de la prime en question, produit d'une surenchère que, à l'image de Total, les majors, qui en avaient les moyens, ont refusé de suivre, incite à spéculer sur la manière dont, tous novices qu'ils soient, les compétiteurs réussiront à empêcher la transformation de l'or noir en plomb.
Leur première stratégie consistera certainement à réduire autant que possible la taille comme le coût des investissements. Sans doute, par exemple, espèrent-ils se défausser sur des sous-traitants qui, à leur tour, accepteraient d'essorer leurs marges. Pour les ouvriers de ces chantiers, aussi bien que pour les populations alentours, la vie sera difficile. Peut-être sont ils aussi prêts à consentir quelques pertes, gages de bénéfices lointains. Mais, à l'évidence, leur stratégie essentielle est ailleurs, par exemple dans les clauses en petits caractères qui figurent sans nul doute en bas de leurs contrats, mais dont, tant qu'elles ne serviront pas, on ne saura rien. Dans sa pertinente conclusion, le journaliste de Reuters rappelle que rien de définitif ne sera signé, et aucun investissement entrepris, avant les élections du mois de mars, et que, appuyées sur des positions désormais acquises, les compagnies disposeront alors de quoi forcer, dans l'ombre, une renégociation. Comme pour tous les marchés de dupes, l'avenir apportera la réponse à la question fondamentale : qui trompe qui ? Et il se pourrait que ce ne soit pas celui qu'on croit, et que la conclusion n'ait besoin que de quelques mois pour se manifester.

samedi 12 décembre 2009

les trois vies de la tour

D'habitude, on ne procède pas ainsi. Autrefois vénérés, aujourd'hui tabous, ces totems qui, du haut de leur trente étages, dominaient les grands ensembles de logements sociaux construits sans guère de précaution durant les années 1960, destinés qu'ils étaient à accueillir des populations qui, abritées dans des bidonvilles, expulsées des îlots insalubres parisiens ou rapatriées des anciennes dépendances d'Afrique du Nord, n'avaient pas d'autre choix et bien peu de raisons de se plaindre de ces édifices modernes qui amélioraient significativement leurs conditions d'existence, ces beffrois qui ponctuaient d'un signal brutal ces quartiers logeant des milliers de personnes, ces flèches qui confortaient, comme aux débuts des sociétés urbaines, la vanité de leur concepteur, le plus souvent, s'effondrent aujourd'hui en gravas et poussière, à l'occasion de l'une ou l'autre de ces opérations télévisées de démolition dont l'objectif annexe est de faire savoir à tous que l'État s'occupe d'eux, et de leur quotidien. Bien peu en réchappent. Aussi faut-il s'intéresser au sort singulier d'une survivante, la tour Bois le Prêtre, installée dans le XVIIème en lisière de la rue du même nom, entre périphérique et boulevard Bessières, à proximité de la porte Pouchet, à l'extrémité est du cimetière des Batignolles.

Dans son état premier, cette tour de dix-sept étages et de cinquante mètres de haut, oeuvre de Raymond Lopez, l'un de ces architectes qui construisirent beaucoup au tournant des années soixante, appliquant de façon un peu trop rigoriste les principes corbuséens, qui reste comme le constructeur de la Caisse d'allocation familiales de la rue Viala, mais aussi comme l'initiateur du Front de Seine ou le bâtisseur du Val-Fourré, porte indéniablement la marque d'une époque certes éloignée des impératifs actuels en matière d'économie d'énergie, mais dotée d'une esthétique autrement plus vigoureuse que cet aspect de grotesque bonbon rose auquel la tour fut réduite vingt-cinq ans plus tard. En 1983, on avait déjà honte des audaces de la période précédente : il fallait construire modeste et économe, poser des doubles vitrages en PVC et des remplissages isolés à l'amiante. Il fallait faire anonyme et uniforme, et, pour la touche finale, un petit ornement avec des couleurs hideuses suffisait largement à apporter la ponctuation visuelle qui autorisait à toujours se penser comme architecte. Quant à la destruction intégrale et irrémédiable de l'oeuvre d'origine et du droit moral de son auteur, après tout, il les méritait bien. L'ironie veut que, moins par souci de faire disparaître une verrue du ciel parisien que précisément en raison des solutions qui constituaient l'ordinaire de l'époque, ce deuxième âge soit aujourd'hui révolu.

Car la tour se prépare à vivre une nouvelle métamorphose. En 2006, son remodelage fut l'objet d'un concours gagné par l'équipe qui présentait le projet le plus lumineux, mais vraisemblablement pas le moins complexe. Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal proposent, dans un style un peu Herzog & de Meuron, à la fois de se débarasser des matériaux gênants, de gagner encore en coût d'utilisation grâce au respect de l'incontournable label HQE, et d'apporter une esthétique neuve et entièrement originale, qui ne gardera de l'état actuel de la tour que la structure, et la hauteur. L'opération, qui, longtemps après la pose d'un modeste appartement témoin, entre seulement aujourd'hui dans sa phase active, s'annonce particulièrement difficile. On notera par exemple que le programme publié sur le site du Pavillon de l'Arsenal ne dit rien du sort des habitants, sans doute appelés à être relogés durant les travaux. Et l'on peut aussi légitimement douter du bien-fondé des motifs économiques avancés, puisque l'OPAC affirme que, si onéreuse soit-elle, la réhabilitation sera bien moins coûteuse que ces démolitions suivies de reconstruction que l'on pratique pourtant ailleurs. Alors, d'autres raisons contribuent sans doute à ce choix.
Car, on le sait, dans l'état actuel de la réglementation d'urbanisme parisienne, une telle hauteur, bien qu'autrement plus modeste que celle de projets déjà évoqués ici, reste proscrite : et si, comme le proclame l'OPAC, une telle opération est exemplaire, c'est parce, grâce à cette astuce qui consiste, comme à Jussieu, à reconstruite entièrement, à l'exception de sa structure, un bâtiment existant, elle traduira, entre périphérique et Maréchaux, cette nouvelle politique constructive qui privilégiera la densité, et dont elle sera le premier témoin. Sise à l'extrémité de la rue Rébière, cette parcelle ridiculement étroite qui longe le mur sud du cimetière, ponctuation de la ZAC de la porte Pouchet qui verra, en raison de ce terrain impossible, de jeunes équipes s'affronter librement dans une compétition de formes et de couleurs, la tour, retrouvant paradoxalement la fonction qui était la sienne parmi ces prédecesseurs honnis, les grands ensembles des Trente Glorieuses, restera un signal. Et cette transformation vaut comme un hommage indirect à la qualité et à la plasticité de sa conception et de sa fabrication, à cette structure de béton en poteaux et planchers. À coup sûr, on ne risque pas de retrouver la même polyvalence avec la préfabrication lourde.

lundi 30 novembre 2009

GG

C'est le genre de panneau que l'on ne remarque pas, habitué que l'on est à ces affichages réglementaires des procédures d'évacuation en cas d'incendie et autres instructions comminatoires de venir avec un bonnet tout en laissant son caleçon au vestiaire. Sans doute apposé depuis peu dans un recoin, à côté de la caisse de la piscine municipale, celui-ci comporte deux indications distinctes. L'une d'elles reprend une apparence familière : avec ses bandes horizontales en forme d'escalier dont les couleurs progressent du vert au rouge, et dont la largeur augmente à mesure que, passant du A au G, on se rapproche dangereusement de l'enfer du gaspillage, elle rappelle ces messages synthétiques qui informent l'acheteur potentiel de la consommation d'énergie de sa future machine à laver. L'autre, adoptant le même principe, colore ses bandes d'un délicieux ton lavande à la densité variable. Il s'agit, on l'aura deviné, du résultat d'un diagnostic de performance énergétique désormais, pour le plus grand bien des organismes de certification, obligatoire pour tous les bâtiments publics. Évidemment, on ne mesure pas ici le dramatique impact écologique du séchage du linge : l'échelle arc-en-ciel donne, en Kwh par m² et par an, l'estimation de consommation en énergie du bâtiment. Quant à la classification lavande, elle évalue ses émissions de gaz à effet de serre, pour la même période et avec la même unité de surface, mais en kg d'équivalent CO2. Or, malgré tous les efforts des architectes qui, à quelques détails d'exécution près, ont fort bien et fort intelligemment procédé à la récente rénovation d'un bâtiment vieux de quarante ans, les performances énergétiques de la piscine de Clichy-la-Garenne se révèlent totalement désastreuses, en particulier sa consommation d'énergie qui, avec ses 866 Kwh/m².an, explose le plancher fixé à 510 Kwh, ce qui, en fait de notes, se traduit pour cet infortuné équipement public par un infamant double G. C'est que, on aura beau multiplier les sacrifices aux dieux de l'isolation et au paradis des normes HQE, on n'empêchera jamais une piscine de rester ce qu'elle est : une piscine.

Et, au même titre que les patinoires, les piscines municipales font partie de ces bâtiments dont l'objectif premier est de défier la nature en recréant des conditions climatiques particulières et uniformes, sans rapport avec la situation locale et sans qu'il soit tenu aucun compte des conditions extérieures. Ici, le climat artificiel se doit, au minimum, de se conformer aux normes méditerranéennes : l'eau comme l'air ne s'y conçoivent pas en dessous de 25°. Après tout, il faut bien ça pour accueillir une population de gens, été comme hiver, à peu près dénudés. Comme, d'autre part, ceux-ci ne sont pas troglodytes, ils nagent le plus souvent en pleine lumière, sous de très larges baies vitrées avec, le cas échéant, un puissant éclairage d'appoint. La piscine de Clichy, de plus, dispose de trois bassins : celui des sportifs, élevés à la dure et qui se satisfont de leurs 25°, celui où les marmots barbottent dans une eau qui atteint réglementairement les 32°, faute de quoi leurs parents traîneraient sans nul doute la Mairie devant les tribunaux, celui, enfin, de la fosse à plongeon, ou de ce qu'il en reste. Privée de l'appendice indispensable à son fonctionnement, dotée d'un plancher mobile ménageant le plus souvent une profondeur d'un mètre vingt, celle-ci joue désormais le rôle de bassin d'initiation intermédiaire. Mais les quatre mètres cinquante d'eau sont toujours là et, compte tenu de la nature physique du fluide, il faut bien la chauffer en totalité, quant bien même on ne s'en servirait qu'au quart. On le comprend, toutes les conditions se trouvent réunies à la fois pour exiger une consommation d'énergie maximale, et pour faire en sorte qu'une bonne partie de celle-ci se disperse inutilement et sans remède possible dans l'atmosphère. Ce qui, bien sûr, ne peut que poser un cruel dilemme au bon citoyen, conscient de ses responsabilités devant le monde, et la société.
Car, en venant tous les samedis matins entretenir son capital musculaire, celui-ci ne fait que se conformer aux ordres venus d'en haut, qui lui commandent d'exercer une activité physique régulière tout en ayant par ailleurs soin de consommer sa ration quotidienne de fruits et légumes. Aussi, le voilà prêt à maudire ce jour où, faisant la queue à la caisse derrière les marmots, il prit conscience des déplorables conséquences écologiques de son attitude citoyenne. Certes, il peut toujours se consoler en rappelant que son sport, se pratiquant dans un milieu dense, associe dépense musculaire et faible consommation d'oxygène. Ne s'essoufflant pas, il rejette donc bien moins de CO2 que ces inconscients cumulards du sport du dimanche, à la fois, et sans aucune vergogne, adeptes de la bicyclette et de la course de fond. Il n'empêche : cette mince consolation ne saurait le soulager du poids de sa faute. Alors, n'hésitons plus, et faisons, l'hiver venu, aussi bien que les vertueux scandinaves, ou les fort peu recommandables russes : un trou dans la glace, et tous à l'eau.

samedi 21 novembre 2009

à rames et sans vapeur

Sans doute un peu lassée de toujours recevoir les mêmes images montrant les mêmes canots pneumatiques surmontés des mêmes drapeaux engagés dans les mêmes opérations, la presse française a fort peu rendu compte de la dernière prestation des nageurs de combat de Greenpeace, montés à l'assaut d'un navire transportant des générateurs de vapeur pour le réacteur nucléaire EPR en cours de construction en Finlande. Si l'Express reprend une photo et quelques lignes Libération, pourtant fort peu suspect de la moindre connivence avec Areva, n'en dit mot. À l'étranger, un rapide survol ne se montre guère plus concluant : pas une ligne dans The Guardian, tandis que la FAZ évoque la multinationale écologiste dans un cadre pour le moins inattendu. Finalement, la réaction la plus intéressante prendra la forme d'un très court communiqué diffusé par Areva. Aussi l'incident, certes mineur, fournit-il un prétexte à une petite analyse comparative des stratégies mises en oeuvre par les deux protagonistes.

Pour reprendre le titre de l'article d'Olivier Baisnée, publiciser le risque nucléaire a toujours fait partie du petit nombre des stratégies favorites de Greenpeace. L'objet procure en effet à l'organisation écologiste toutes les ressources dont elle a besoin - une symbolique aux déclinaisons multiples et au fort impact public, des implantations d'une taille considérable qui permettent de jouer à merveille le petit contre le gros, un processus à la fois caché au fond d'installations dont certaines parties sont interdites à l'être humain même si d'autres, dans une stratégie s'exerçant en sens inverse, s'ouvrent largement au tourisme industriel, et vulnérable par sa dépendance envers des moyens de transport, train ou navires, qui permettent à Greenpeace de monter ses spectaculaires opérations de dénonciation. De plus, comme le précise Olivier Baisnée, la Cogéma, l'adversaire d'alors, s'illustrait par sa totale incapacité à produire un discours adapté aux exigences du travail journalistique, démolissant un peu plus la déjà faible légitimité de l'industrie nucléaire. Il semble, à comparer les communiqués d'aujourd'hui, que, depuis lors, la situation ait bien changé. C'est que, entre temps, un événement imprévu est passé par là.
Dans l'échelle du risque collectif, à mesure que la catastrophe se rapproche tandis que Tchernobyl s'éloigne, le réchauffement climatique remplace progressivement l'électronucléaire dans l'ordre des menaces. Or, trop occupée à monter ses coups et à capitaliser ses succès, Greenpeace a totalement manqué le développement de cette problématique nouvelle, traitée sur son versant scientifique par des comités d'experts universitaires constitués sous l'égide de l'ONU, et dans ses aspects grand public par des acteurs aussi éloignés de l'activisme écologiste qu'ils sont proches des milieux politiques traditionnels. Plus encore : le coeur antinucléaire de sa thématique l'expose à un double risque, celui de perdre sa légitimité auprès du milieu journalistique et celui de s'obstiner à ramer à contre-courant en déniant a l'électronucléiare son principal atout, son absence de rejets carbonés. D'où, après l'interception du transport de chaudières, ce communiqué embarrassé, dénonçant le nucléaire non plus en raison d'un risque objectivable, mais comme réponse inadaptée au problème du réchauffement climatique. D'où, aussi, l'occasion offerte à Areva de profiter de la vulnérabilité de son vieil adversaire. Et sans doute faut-il considérer comme une nouveauté significative le fait que cette occasion ne sera pas perdue. Dans un assez réjouissant moment de perfidie, Areva joue alors les modestes, rappelant que ses centrales ne représentent qu'une contribution parmi d'autres à l'effort de réduction des émissions, mais, reprenant la formule de Jacques Chirac, précisant que, en abordant son navire, "Greenpeace barre la route à un équipement de pompier qui a fait ses preuves". Son bref communiqué prend fin avec de rituelles protestations de transparence dans lesquelles Greenpeace se trouve, de manière sans doute un peu trop subtile, accusée d'un "comportement de boucaniers", manière d'évoquer la piraterie sans devoir prononcer le terme.

Voici quelques mois, la presse avait fait bien meilleur accueil à une autre variation de l'inépuisable thème de l'industrie meurtrière, cette puissance aveugle qui, par avidité, détruit le fondement même de son activité, la santé de ses clients. La ficelle, il est vrai, était neuve, et d'autant plus efficace que, d'une part, elle se paraît des attributs de la science et que, de l'autre, elle atteignait l'intimité et ébranlait les certitudes, mettant en cause cette eau en bouteilles bue par défiance à l'égard de celle que toute municipalité fournit sans qu'il soit besoin, comme à l'âge classique, d'aller la chercher au coin de la rue. L'étude allemande démontrant le pouvoir castrateur des bouteilles en plastique sera ainsi abondamment reprise et commentée, et fera l'objet d'un consternant démenti télévisuel de la part d'un responsable de communication incapable, comme au temps de la Cogéma, de fournir d'autres arguments que d'autorité. Il faudra l'intervention d'un toxicologue habitué des plateaux pour, en des termes simples, dénoncer une étude orientée montée avec un protocole inadapté, destiné à mesurer les pollutions fluviales importantes. L'employer en pareille situation revient, en d'autres termes, à prétendre respecter les limites de vitesse en ville avec comme seule référence un machmètre.
L'échec médiatique de la dernière opération de Greenpeace, et la réaction intelligente d'Areva, montrent sans doute que, dans l'électronucléiare à tout le moins, on a enfin compris comment parler aux journalistes et, à l'inverse, que l'attaque des canots pneumatiques, trop souvent jouée, ne fait plus vibrer les foules. D'ailleurs, de cette opération-là, même Arte Info n'a pas parlé. Pour la multinationale écologiste, voilà sans doute la plus pertinente des incitations à revoir sa stratégie.

vendredi 13 novembre 2009

un fétichiste

On peut cadrer l'affaire avec le regard du journaliste, celui de Libération, au hasard. Elle débute en juillet dernier lorsque, invité pour la première fois à fourrer son très long nez dans les dépenses de la Présidence, la Cour des comptes fouille jusqu'aux factures du crémier et rend un verdict finalement assez favorable, mais dont le journaliste, sans doute assez dédaigneux des questions d'intendance, ne retiendra véritablement qu'un point, qui surgit en page 11, et n'occupe que quelques paragraphes. Il s'agit d'une convention assez particulière passée entre un cabinet d'études que la Cour ne nomme pas, mais sur lequel Libération fournit toutes les informations nécessaires, et qui, pour l'année 2008, aurait facturé à prix d'ami à la Présidence un total de 35 études. Quatre mois plus tard, cédant à la pression parlementaire, l'Élysée en dit plus, et publie le détail de son budget études depuis janvier 2008. Le journaliste n'en retiendra guère que le traitement très favorable et extrêmement rémunérateur accordé au favori, ce cabinet que la Cour ne nommait pas, et spéculera sur les suites parlementaires d'une affaire qui semble bien partie pour aller jusqu'à la commission d'enquête, ou pas loin.
Pourtant, rien de tout cela n'intéressera vraiment le sociologue, qui s'attachera plutôt à un autre décompte, en volume, et pas en euros : depuis le début 2008, en un peu plus de dix-mois, l'Élysée semble avoir eu le temps de planifier, commander, lire, utiliser, un total de 134 études d'opinion, s'interrogeant à voie haute sur la possibilité de supprimer le jour férié du 8 mai, exposant ses doutes existentiels quant aux déceptions suscitées par Nicolas Sarkozy, scrutant avec une attention constante l'évolution de la faveur populaire. On manque, bien sûr, d'éléments de comparaison. On sait par ailleurs à quel point ce recours aux sondages, légitimé à l'origine par la presse contre le politique, s'est imposé à celui-ci, en tous lieux et à tous les niveaux. Il n'empêche : une telle dépendance à l'égard d'un outil aux vertus trompeuses ne peut que susciter quelques interrogations.

Il n'y a, dans le principe, rien de bien neuf. On conçoit qu'un gouvernant élu vive l'angoisse la plus profonde, celle de causer chez ses électeurs un déplaisir qui entraînerait sa défaite lors des échéances suivantes, avec son cortège de pertes, de situation, de revenus et de statut, et, plus encore, avec la victoire d'un adversaire d'autant plus honni qu'il pourrait bien venir de son propre camp. On comprend qu'il lui soit alors, en permanence, nécessaire de s'assurer en se rassurant, en inaugurant des piscines, en remettant des médailles du travail, en serrant des quantités industrielles de mains tendues et que, in fine, cette assurance passe par la consultation hebdomadaire de cette sorte d'indice de la bourse des valeurs de l'affection publique que l'on connaît sous le nom de cote de popularité. Mais aux sommets de l'État on dispose de bien d'autres moyens d'estimer la faveur populaire, en particulier ceux qui sont fournis par l'appareil de l'État en question, directement, avec ce service de renseignements autrefois connu sous l'appellation RG, indirectement, grâce à cette multitude de rapports de toutes espèces que fournissent toutes les composantes de l'administration. Le fait que cet énorme appareil soit jugé défaillant, en quantité comme en fiabilité, au point que l'on fasse un usage intensif de données directement collectées par des sociétés privées, conduit à poser certaines hypothèses.

Cet usage boulimique de sondages trahit peut-être d'abord la situation d'outsider propre à Nicolas Sarkozy au sein de son parti : porté au pouvoir par les militants contre la hiérarchie, il manque sans doute à la fois des appuis nécessaires, et de la confiance indispensable, pour mobiliser à son plein profit l'appareil politique et administratif. Mais il révèle surtout une croyance aveugle, croyance en la vérité issue des questionnaires, croyance en la scientificité d'une méthode qui, en tant que telle, ne saurait mentir. Or, on est aujourd'hui loin de l'époque où sociologue, politologue et philosophe pouvaient débattre de l'usage politique des sondages en postulant un contrat minimum, celui du respect des critères techniques assurant la validité statistique des résultats, quand bien même ceux-ci n'auraient, sur le fond, aucun sens. Fondée sur cette assise scientifique, la légitimité de la méthode est aujourd'hui suffisamment solide, et d'autant qu'aucun de ses utilisateurs, journalistes comme politiques, n'a le moindre intérêt à la remettre en cause, pour qu'on puisse en toute impunité enfreindre ses principes, et commander des études menées par Internet auprès de cent personnes. D'une certaine façon, ce qu'on peut, financièrement, reprocher à l'Élysée, c'est de ne pas dépenser assez, et de se contenter de sondages à faible coût, et, donc, privés de validité.
On a pu dire d'un président décédé qu'il avait sa propre diseuse de bonne aventure ; mais on peut raisonnablement penser que celle-ci, dans un univers malgré tout rationnel, n'exerçait qu'une influence inversement proportionnelle à celle qu'elle prétendait avoir. L'actuel garde sans doute sa part d'irrationnalité : mais sa croyance aveugle en la pertinence de ses sondages se montrera d'autant plus nocive qu'elle se revendique, elle, comme scientifique, qu'elle conduit à agir, et qu'on lui doit sans doute cette manière de légiférer à l'émotion qui porte la marque de l'exécutif actuel.  Et de toute façon, on le sait bien, l'opinion publique n'existe vraiment pas.

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