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mototour

, 19:41

En ce moment-même et durant toute la semaine, sur les petites routes tortueuses de nos campagnes, une épreuve connue des seuls amateurs et des habitants du coin se déroule pour la dernière fois. Inauguré dans les années 1970 et alors soutenu par la Prévention Routière et le ministère de la Jeunesse et des Sports, disparu en 1981, relancé en 2003 par Marc Fontan, ancienne gloire des circuits de vitesse et d'endurance, le Moto Tour meurt de nouveau, et rien ne dit qu'il réussisse cette-fois ci à convaincre un prince fortuné de venir le ressusciter. Dans le récent numéro de Moto Magazine, l'organisateur explique les raisons qui le contraignent à l'abandon. Si brève soit-elle, son intervention mérite d'être relatée, tant elle procure un exemple idéal de la manière dont, tranquillement, méthodiquement, avec la plus parfaite bonne conscience, et jusque dans la police des plaisirs, la France d'en haut écrase celle d'en bas.

Principale épreuve d'un championnat encore plus méconnu que les autres épreuves organisées par la FFM, celui des rallyes routiers, le MotoTour se déroule sur une petite dizaine de manches et, démarrant en Alsace pour se terminer dans le Var avec un léger détour par Albi, traverse donc, sur des voies publiques assez rarement interdites à la circulation et où le respect du code de la route s'impose, un paquet de départements, avec obligation de déposer un dossier complet dans chaque préfecture. Mais cette contrainte, connue, publique et uniforme, ne représente que la plus simple expression de l'accumulation toujours croissante de restrictions qui conduisent aujourd'hui Marc Fontan à renoncer. Il en s'explique en ces termes dans Moto Magazine : "Obtenir une homologation, une autorisation de circuler sur certaines routes, avec des motos de compétition, devient impossible. Des associations qui se revendiquent écologistes s'approprient de nouveaux territoires, y compris des routes goudronnées. Sur une étape, nous n'avons pas le droit de passer parce que c'est la période de reproduction d'un animal, sur une autre, parce qu'on passe à 150 mètres de la source d'eau la plus pure de France." Relever un tel défi laisse l'organisateur d'une manifestation à laquelle ne prennent guère part que des amateurs totalement démuni, lui qui ne peut se défendre autrement qu'en protestant vainement de sa bonne volonté, tout en cherchant à amadouer ces puissants dont son sort dépend, et qui ne lui veulent aucun bien. Ce qui, au demeurant, depuis la renaissance de la moto en France au cours des années 1970, témoigne d'une constante.

On trouve aux Archives Nationales, sous la cote 19820387, un versement passionnant. En 1976 Jean-Pierre Soisson, alors ministre de la Jeunesse et des Sports, emporté par l'irrépressible enthousiasme juvénile de l'après mai-68 avait tenté de lancer une politique favorable à la jeunesse, et, pire encore, à la moto. Cet invraisemblable moment d'égarement qui, fort heureusement, ne s'est plus jamais reproduit depuis se traduisit par un certain nombre de mesures concrètes ou, du moins, par quelques tentatives. L'une d'entre-elles visait à mettre en place, à un échelon départemental ou, au minimum, régional, des "centres de pratique motocycliste", sortes de bases de loisirs pour jeunes motards. L'initiative, on s'en doute, fit long feu, et n'en subsiste aujourd'hui que quelques traces, Carole étant sans doute la plus connue. Il n'empêche : des prospections furent lancées à droite à gauche, prospections le plus souvent informelles, et sans caractère public. Immédiatement, pourtant, prévenu par l'on ne sait quel canal, le ban et l'arrière ban de l'entre soi paisible, de l'entre gens de bonne compagnie partit à l'assaut de ce qui, bien souvent, n'était qu'une rumeur.
Conservées aux Archives Nationales trente, quarante, cinquante lettres, d'élus locaux, de représentants de micro-associations de protection d'un tout petit patrimoine, de préservation d'une bande côtière, de présidents de telle ou telle société savante locale, d'habitants ordinaires, remontèrent alors jusqu'au ministère, dénonçant toutes avec la vigueur de l'indignation légitime l'attentat potentiel à leur tranquillité. Ainsi, tel haut fonctionnaire de l’Équipement écrivait, sur papier à en-tête de son ministère, à un préfet pour lui donner ordre de mettre fin aux prétentions d'un motociste désireux d'annexer un champ voisin, au risque de troubler la paisible jouissance de son bien immobilier.

Sans doute autant faute de financements que par peur d'un combat qui s'annonçait bien inégal, l'affaire, le plus souvent, en resta là. L’opposition, depuis, n'a cessé de gagner en puissance. Elle dispose aujourd'hui des vastes ressources de l'énorme cohorte des sales petits flics de l'immobile, ces agents de l'ONF qui traquent jusque devant les tribunaux les agriculteurs qui ont eu le malheur, au guidon de leurs quads, de poser leurs tétines sur les sentiers d'un espace protégé, ces militants surveillant leur village et qui, avec l'application d'un comptable et le zèle d'un tchékiste, notent tout écart à la règle, ces plaideurs dont la seule activité consiste à encombrer les tribunaux administratifs de procédures, saisissant n'importe quel prétexte pour retarder un projet dont ils ont décidé qu'il ne verrait pas le jour.
Au moins ces combattants s'attaquent-ils parfois à forte partie. Il n'en va pas de même avec le MotoTour, typique de ces épreuves sportives peu connues, peu financées, jamais diffusées et qui ne s'adressent en fait qu'à des amateurs, dans tous les sens du terme, moto-clubs, concessionnaires moins commerçants que passionnés, petites structures amicales, et familiales. Dans Les joueurs d'échecs, Satyajit Ray raconte la fin d'un royaume si minuscule que la puissance coloniale britannique avait jusque-là négligé de l'ajouter à son empire ; mais l'exception n'est pas tolérable et, malgré les supplications et le désespoir de son souverain, il doit, à son tour, se soumettre. La défaite de Marc Fontan, son incapacité à combattre le Léviathan, à faire survivre cette petite entreprise de bénévoles relève de la même implacable logique, celle d'une loi que son respect de la règle de droit n'empêche pas d'être celle du plus fort.

servilités

, 19:43

Les épilogues attendus avec le plus d'impatience se révèlent parfois fort décevants. Ainsi en est-il du tout récent jugement rendu le 14 mai dernier par la cour d'appel de Colmar, et qui marque sans doute la fin de l'affaire de l'arrachage des vignes transgéniques de l'INRA. En d'autre temps, cette histoire avait fait un peu de bruit : aussi pouvait-on raisonnablement, deux jours après, espérer lire quelques commentaires éclairés sur la décision de Colmar, qui relaxe les ravageurs sur le motif principal, et les dispense de peine pour des faits secondaires. Or, on ne dispose guère pour le moment que d'une dépêche d'agence, dont il semble que La Croix donne la version la plus complète, assortie de précisions et de commentaires. Pour l'heure, rien d'autre chez l'INRA qu'une sorte de communiqué préalable, assorti d'une déclaration de bonnes intentions. On se voit donc contraint de s'aventurer en terrain inconnu, à discuter de notions dont on ignore tout. Considérons, en somme, tout ce qui suit comme pure fiction.

Ce qui vient de se passer en Alsace, pourtant, est peut-être décisif. Car la situation n'a rien à voir avec cette action gouvernementale de plus visant à interdire la culture du maïs MON810, dont l'Assemblée Nationale a récemment débattu. Bernard Accoyer, dans un tardif et méritoire moment de lucidité, dit bien ce qu'on peut penser d’une manœuvre qui, pour la troisième fois, prohibe une culture autorisée par l'Union Européenne, interdiction qui, pour la troisième fois, sera cassée par le Conseil d’État. D'ici là, la saison des semis sera passée, et le gouvernement aura gagné un an : ici comme ailleurs, c'est tout ce qui l'intéresse.
Colmar, c'est différent. Certes, il était déjà arrivé en première instance que la justice, pour innocenter les vandales, fasse appel à des arguments un peu baroques, mais qui n'avaient pas tenu en appel. Ici, déjà, on est en appel. Et la Cour, dans un monumental coup de bonneteau, déclare la victime coupable, et métamorphose les coupables en innocents. En décrétant illégal l'essai transgénique de l'INRA, elle rejette les arrachages de vigne dans une dimension parallèle, et, considérant que les coupeurs n'ont rien détruit d'autre que des plans virtuels, les innocente, puisque ce qu'ils ont arraché n'aurait jamais dû exister. Ne reste plus alors que ce délit secondaire de violation de domicile ; la Cour, magnanime et qui, qui après un tel effort, n'est plus à ça près, les dispense de peine. Alors, les lumières de notre bon maître brillant par leur absence, on va essayer de deviner, avec l'aide de la seule logique, ce qui se cache derrière cette "erreur manifeste d'appréciation" reprochée à l'INRA.

On ne peut douter qu'un institut aussi sérieux et expérimenté que l'INRA, avant de se risquer au grand jour, n'ait entouré sa démarche de toutes les précautions possibles. Les chercheurs en sciences dures, malgré, souvent, une assez grande naïveté politique et sociale, n'ayant pas la réputation d'être des imbéciles, on imagine que, instruits par l'expérience, ils ne se sont pas contentés de respecter le droit, et d'entourer leur parcelle de barbelés : comme le rappelle l'entretien alors donné aux Échos par la directrice de l'institut, ils ont en effet pris toutes les garanties, juridiques, politiques, sociales, envisageables. Comment, en dépit d'un tel luxe de précautions, peut-on malgré tout déclarer leur essai illégal ?
La Cour invoque une "erreur manifeste d'appréciation des risques" de l'expérimentation. Mais qui, en analysant les faits, peut conclure à une telle erreur ? En général, un tribunal a ici recours à une expertise ; or, en l'espèce, celle-ci ne peut être apportée que par les scientifiques responsables de l’expérience, par les plaignants en somme, puisque personne n'est plus qualifié qu'eux pour juger du danger éventuel de leurs pratiques. Et puisque l'on n'a pas affaire à des savants fous, on peut raisonnablement penser qu’ils ont pris toutes les précautions nécessaires. En les considérant comme insuffisantes, la Cour ne se déclare pas seulement plus compétente qu'eux pour décréter ce qui est danger et ce qui ne l'est pas : bien au-delà de la seule transgénèse, elle condamne toute science qui s'aventurerait dans, pour reprendre ses termes, un "espace non confiné".

Dans Agir dans un monde incertain, un livre que ses auteurs qualifient assez lâchement d'essai, Michel Callon, Pierre Lascoumes et Yannick Barthe délimitent une frontière entre la bonne science, la "science de plein air", celle qui n'a rien à cacher et que tout le monde peut comprendre, approcher et pratiquer, l'astronomie, l'entomologie, la botanique, et la mauvaise, cette "science confinée", qui dissimule ses lourds appareillages et ses processus obscurs et menaçants derrière les portes closes de ses laboratoires. Pour cette dernière, pas de salut en dehors du contrôle citoyen de ces activités dangereuses : inutile d'ajouter que, pour encadrer cette science citoyenne, personne ne serait plus qualifié qu'un sociologue. L'INRA, en effet, est bien sorti de ses laboratoires pour essayer ses découvertes. Sauf à décider qu'on ne fera plus, désormais, de recherches que pour l'amour de la science, un moment vient fatalement où il faut en passer par là. Respectant les préconisations des Callon, Lascoumes, et Barthes, elle a soumis son essai au contrôle d'un comité citoyen. Cela n'a pas suffi à éviter sa destruction, cela n'a pas empêché la justice de le décréter illégal.
Aussi la décision de la Cour d'appel de Colmar a-t-elle une portée ontologique. En décidant qu'aucune précaution, de quelque type que ce soit, ne sera jamais suffisante dès lors que l'on s'aventure dans l'inconnu, elle n'a pas seulement livré toute forme de recherche scientifique à la plus totale insécurité juridique : elle vient, au fond, d'interdire ce genre de science qui prend le risque de découvrir des choses nouvelles.

µg

, 19:05

L'intérêt politique des politiques publiques tient à la façon dont le caractère supposé rationnel des policies, chargées de résoudre un problème public et appuyées sur des données objectivables, disparaît aujourd'hui totalement sous le masque des politics, lorsque les élus et leurs agendas, le gouvernement et sa haute fonction publique réduisent ces questions à l'état d'auxiliaires électoraux. Née avec l'écologie gouvernementale de gauche, la politique de l'air compte au nombre des plus viciées par cette composante parasite. À ce titre, elle mérite d'être analysée à la lumière d'un document récent et remarquablement instructif malgré sa brièveté, qui offre le bonus appréciable d'une assez saignante comparaison européenne.

Ce récapitulatif des données relatives à la qualité de l'air en Europe pour l'année 2011, que le ministère chargé de la question a récemment publié, a comme première propriété que son contenu factuel dément très largement et la présentation alarmiste qui en est faite, et les commentaires qui l'accompagnent. À deux exceptions près, la situation française se montre en effet tout à fait satisfaisante. Car si l'ozone pose parfois problème, surtout autour de Marseille et de Lyon, les seuils horaires en matière d'oxydes d'azote ne sont dépassés que dans 2 % des cas, tandis que le dioxyde de souffre, le monoxyde de carbone et le benzène ont, simplement, disparu. Rien de déshonorant ne ressort par ailleurs des comparaisons internationales puisque, tous polluants confondus, les dépassements de seuils concernent moins de 5 % des points de mesure, au même niveau que l'Allemagne, ou la Suède.
Ne reste donc en lice que le principal accusé et bouc émissaire routinier, les particules. Pourtant, même là, on cherche, sinon le problème, du moins le scandale, en vain. Si 20 % des stations françaises observent des dépassements du seuil journalier d'émissions de particules 10 µm, ce résultat reste un des meilleurs en Europe, n'étant guère surpassé qu'au Royaume-Uni, en Espagne, aux Pays-Bas et au Danemark : sans doute, pour partie, ce qui se perd sur le diesel se regagne sur le charbon. Les amateurs de corrélations hasardeuses s'empresseront de remarquer que ces pays sont aussi les champions de l'éolien ; les esprits plus lucides se contenteront de noter que ces deux faits on une origine commune, le régime des vents.
Là se trouve un premier écueil, classique, de l'uniformisation européenne : le principal facteur explicatif de la pollution de l'air dans la vieille Europe ne relève plus aujourd'hui de l'activité humaine, de la préférence pour le charbon ou le diesel, mais de la situation géographique et de l'exposition aux vents dominants d'ouest. L'Espagne, de ce seul fait, se place ainsi bien mieux qu'une Italie qui concentre les malheurs dans la vallée du Pô. Mais pour faire disparaître cette inégalité, on n'a jamais trouvé d'autre moyen que de l'ignorer.

Comment expliquer, alors, une telle dissonance entre une situation qui semble plutôt bonne et ne cesse de s'améliorer, et les rapports cataclysmiques qui s’accumulent, promettant les pires sanctions à une France négligente et empoisonnée par son maudit diesel ? Le rôle des propriétaires du problème, l'OMS, les autorités sanitaires en général qui ne cessent, de leur propre autorité, de réviser les seuils à la baisse tout en désignant de nouveaux coupables ne doit pas être sous-estimé. Mais l'explication principale réside plutôt dans la soumission du système statistique à l'agenda politique : comme d'habitude, le diable se glisse dans les détails, même s'ils figurent ici sur la première page. Pour qu'un pays atteigne un seuil critique sur un polluant donné, il suffit en effet d'une seule mesure, dans une seule station de contrôle. En France, en 2011, pour les oxydes d'azotes, celles-ci étaient au nombre de 418, ce qui permet d'apprécier la robustesse statistique d'un raisonnement qui considère le verre comme plein alors qu'il n'est rempli qu'à 3 %. Et les problèmes méthodologiques, typiques de l'instrumentalisation statistique, donc politique, d'un réseau de mesures qui n'a absolument pas été conçu pour ça, et ignore notamment les critères de représentativité des populations surveillées, ne s'arrêtent pas là.
Il suffit par exemple de se rendre chez Airparif pour constater que, à Paris, les deux stations les plus déviantes sont implantées sur le périphérique, porte d'Auteuil et porte Dorée. À la lisière du trafic elle ne mesurent donc pas les particules dans l'air que respirent les parisiennes et les parisiens, mais bien dans celui des seuls usagers du boulevard. Les plus exposés sans doute, mais qui ne le sont que pour des durées plus ou moins brèves. Pollueurs en majorité, ils ne souffrent par ailleurs que des conséquences des choix qu'ils opèrent pour se déplacer : pour une fois, les externalités leur retombent dessus.

Les victimes, en d'autres termes, ceux qui se déplacent sans émettre de particules, appartiennent à une catégorie qui n'a jamais réussi à retenir l'attention des autorités de la capitale, les utilisateurs de deux-roues motorisés. Ailleurs, à Madrid, malgré de rudes conditions atmosphériques estivales qui expliquent les pics d'ozone en juin et juillet, la bonne qualité de l'air dépend aussi d'une politique ouvertement favorable aux deux-roues motorisés, et qui ignore la préférence pour le diesel.
La France n'ayant pas suivi le même chemin, Paris ayant de longue date récusé la solution madrilène, le politique en est réduit à son mode d'action favori, les faux-semblants. Après l'épisode mort-né des ZAPA, ces zones interdites aux véhicules individuels passé un certain âge, après la réduction de 10 km/h de la vitesse maximale espérée sur le périphérique, voilà donc la pantalonnade de la circulation alternée, prototype de l'annonce médiatique seulement destinée à faire taire les clameurs, ici, mais aussi à Bruxelles, en répondant à la situation exceptionnelle de ces six jours d'alerte hivernale par une décision inapplicable et dont ceux qui la présentent espèrent bien, ce que les données confirment, qu'elle n'aura jamais à être appliquée. Car malgré tout, les chiffres sont têtus, et Airparif les diffuse : en 2013, la seule alerte recoupe les six jours de cette anomalie hivernale. En cumulant les seuils d'information du public et d'alerte, on arrive à 36 journées à problèmes : une pour les oxydes d'azote, deux pour l'ozone, et 33 pour les particules.

cartoons

, 19:41

Quand l'évolution technologique, incontrôlable et irrépressible, a brisé une très vieille barrière, celle du spectre des fréquences hertziennes qui à la fois limitait drastiquement la quantité de canaux de télévision et rendait leur régulation publique inévitable, le pouvoir politique a perdu la meilleure justification à cette politique malthusienne qui lui a toujours permis d'entraver efficacement le développement de la télévision en France. En inventant la TNT pour meubler les fréquences libérées par la technique, les autorités ont eu l'occasion d'endosser un beau rôle à bon compte, celui de l'élargissement d'une offre essentiellement caractérisée par son uniformité. La suite de l'histoire a montré qu'elles ne prenaient ainsi guère de risque puisque, très vite, l'habituelle concentration capitaliste a permis de consolider la puissance des acteurs dominants. La TNT s'est ainsi transformée en marché secondaire pour les grands groupes multimedia, celui où ils testent des nouveautés, rentabilisent leur catalogue, et placent les inédits qui, faute par exemple d'une sortie cinématographique, doivent se contenter de diffuseurs de second rang.
À ce titre, la segmentation des longs métrages d'animation, ce genre autrefois violemment partagé entre productions Disney et produits d'artisans mais qui, lui aussi, a connu une révolution technologique avec l'arrivée des ordinateurs et la multiplication des studios et des films, fournit une image pertinente de la fonction de chaque acteur. Ainsi les grosses machines, Shrek, Toy Story, nourrissent la séance familiale du dimanche soir sur les vieilles chaînes, tandis qu'Arte s'est réservé le monopole de la diffusion d'Hayao Miyazaki. Mais l'accroissement de l'offre laisse sur les étagères une quantité significative de longs métrages, lesquels vont principalement se retrouver sur Gulli, cette filiale de Lagardère dont on ne doit pas sous-estimer l'intérêt, bien qu'elle soit destinée à un très jeune public et que son site web fasse tout spécialement mal aux yeux.

Gulli, ces temps-ci, diffuse Chasseurs de dragons, long-métrage français produit par Futurikon et dérivé d'une série télévisée, qui constitue un objet d'étude tout à fait pertinent, et plus encore si, cédant à une propension maladive, on le compare à un autre inédit de Gulli, Flushed Away. Certes, compte tenu de la disproportion de leurs budgets, une telle façon de raisonner se montre particulièrement injuste. Car dans Chasseurs de dragons, le souci d'économie perce sans cesse, dans le nombre très réduit de personnages, puisque les trois héros ne se trouvent guère confrontés qu'à une dizaine de compagnons et d'antagonistes, dans les espaces indéfinis d'une histoire linéaire, occasion de toujours réutiliser les mêmes textures, mais aussi, paradoxalement, dans la vigueur de ces mouvements de caméra désormais devenus virtuels. Car, avec cette nouvelle technique, un signal a disparu, celui de la pauvreté de l'illusion de mouvement qui dépend désormais d'une puissance de calcul abondamment disponible, et pas du travail de ces petites mains chargées de faire bouger des trucs douze fois par seconde. Grand uniformisateur, l'ordinateur, là aussi, met pauvres et riches à égalité.
Pourtant, quelque chose de très accessible manque à Chasseurs de dragons, les idées. Avec son scénario qui tient en un paragraphe, avec ses personnages stéréotypés, la petite fille fragile et rebelle, le géant au cœur sensible, le petit arnaqueur finalement pas si mauvais, et son unique et bien modeste idée de scénario, la façon dont succombe le boss de fin de niveau, il fait preuve d'une pauvreté que la modestie de ses financements ne saurait à elle seule justifier, quand bien même une plus grande richesse, d'ambiance ou de personnages, a elle aussi son coût.

Dix fois plus onéreux Flushed Away, coproduction entre le britannique Aardmann qui abandonne pour l'occasion cette technique de la pâte à modeler qui a fait sa réputation et l'américain DreamWorks, producteur de Shrek, ne relève assurément pas de la même catégorie, mais dépend d'autres choix, et prend ce que le français ignore, un risque. En abandonnant le fait-maison, les gens d'Aardmann n'ont renoncé ni à leur esthétique, ni à leur inventivité, ni même à cette métaphore sociale qui aborde parfois des rivages douteux, comme lorsque, en bons britanniques défenseurs des animaux, les auteurs de Chicken Run tracent un inacceptable parallèle entre élevage industriel et camps de concentration nazis. Flushed Away, qui met en scène un rat des beaux quartiers, animal domestique brutalement expulsé de sa cage dorée pour se retrouver dans les égouts, forcé de rejoindre une société souterraine de rongeurs fort bien organisée, et de composer avec elle pour tenter de retrouver son paradis bourgeois, tisse la même trame anthropomorphique, et déborde d'inventions, d'inattendu, et de plaisirs convenus, comme avec l'entrée en scène du méchant, une grenouille forcément, avec son accent inimitable, française.
L'animation, ce royaume des gens qui inventent, chacun dans son petit studio bricolé, des mondes entiers avec rien, des ombres, des épingles, des bouts de carton découpés, a connu avec l'arrivée de l'informatique une révolution qui unifie les procédés, lisse les apparences, mais ne modifie en rien les contenus, et leur nécessité. Flushed Away, évidemment, coûte cher et oblige à faire un pari, perdu en l'occurrence puisque le film n'a pu être rentabilisé par sa sortie en salles. Chasseurs de dragons, à l'opposé, existe par la seule vertu de son financement public, direct avec des véhicules d'investissement appropriés, indirect grâce aux obligations de production des chaînes. Profitant, comme tant d'autres, d'un confortable abri public, et plutôt que de prendre un risque, il va se contenter d'ajuster ses modestes ambitions à la hauteur de son petit budget, montrant une fois de plus à quel point l’État omniprésent, sans même en avoir l'intention, va déterminer les choix des acteurs les plus divers, les plus modestes, les plus éloignés de ses préoccupations, ceux qu'on imagine à tort les moins dépendants de lui.

soumises

, 19:25

Existe-t-il situation plus tragique que d'arriver sur son lieu de villégiature pour découvrir que l'âge et les vibrations ont eu raison de son vieux portable, et qui plus est un quinze août, lorsque les camions chargés de livrer un remplaçant commandé dans l'urgence sont condamnés à un repos forcé ? Du coup, on doit assumer un léger retard dans ses publications, et traiter d'un sujet provisoirement sorti de l'actualité, les réactions à ce document de travail du Haut Conseil à l'Intégration dont Le Monde, maître de l'euphémisme, prétend s'être procuré une copie. On trouve là l'occasion d'une petite étude de cas qui permettra de voir d'un peu plus près le rôle cardinal que joue la presse dans cette fameuse construction sociale de la réalité sociale, occasion à laquelle il serait bien dommage de renoncer. Mais pour commencer, à revers de la chronologie, on va s'intéresser à la manière dont deux universitaires, concernés en tant que tels par ces histoires, Jean No et David Monniaux, on traité la question, démontrant par là-même combien ils souffrent du handicap rédhibitoire de ne pas être sociologues.

L'un comme l'autre réagissent en fonction de leur situation professionnelle ; tout deux reprennent à leur compte le raisonnement typique de la lâcheté socialo-jospinienne sur le mode duquel cette question a toujours été traitée en France, et qui transforme ce voile, signe de soumission, en affirmation de liberté religieuse, tout en l'adaptant aux propriétés d'une université qui s'adresse à des adultes venant du monde entier, et qui se doit donc de les accueillir tels quels. Seul Jean-No se risque sur le terrain d'une bien maigre explication sociale : pour des dominés, descendants d'anciens colonisés à la culture par définition très éloignée de la tradition française, l'exhibition de leur religiosité constitue une façon d'inverser les stigmates qui les frappent. Il suffit pourtant de traîner un peu dans les couloirs d'une université que l'on connaît bien, puisqu'on fréquente la même, pour constater que les individus concernés a priori, les jeunes filles que l'on peut supposer nées de parents musulmans, dans leur écrasante majorité, se passent très bien d'une telle affirmation. Fort probablement, elles viennent à l'université, entre autres, pour échapper au destin de bonne-épouse-bonne-mère-craignant-dieu auquel certains seraient ravis de les réduire, et n'ont donc nul besoin de cette confirmation visible d'un statut qu'elles récusent.
Mais surtout, leur analyse qui reste pure spéculation, puisqu'elle ne fait que décrire leur réaction à une contrainte pour l'heure fictive, néglige totalement l'enchaînement des faits, et fait comme si le HCI avait proposé au gouvernement d'interdire aux étudiantes voilées l'accès à l'université. Bien sûr, telle est bien la manière dont les titres de la presse présentent cette question ; mais on voit mal comment se contenter d'une telle approche, puisqu'elle suppose que les membres du Conseil, grands spécialistes de la marche sur des œufs, ignorent tout de la technique pour faire les omelettes.

Il font donc aller un peu au-delà des titres pour comprendre ce qui a pu se passer. Inutile de parcourir le site du HCI, puisque le document à l'origine du scandale, n'étant pas public, ne s'y trouve pas. On se contentera donc des articles du Monde ou du Figaro, en lisant un peu plus que le premier paragraphe. On notera au passage que le Monde ne conçoit de musulmanes que voilées, ce qui constitue un magnifique exemple d'authentique islamophobie, avant de se rendre vite compte du véritable objectif du HCI. Le Conseil réagit en effet à l'activisme d'entrepreneurs de morale dont il a eu connaissance, comme celui dont Catherine Kintzler donne quelques exemples, activisme par lequel des groupe de nature diverse, mais dont les croyances s'opposent frontalement au rationalisme universitaire, groupes très spécifiques et aux bien maigres effectifs, cherchent à imposer à l'ensemble de la société, et à l'université d'abord, une exception qui leur donnerait le droit ne se conformer qu'à leurs propres règles, et pas à celles qui régissent la communauté des citoyens.
Si leurs objectifs et leurs répertoires d'action sont similaires, ces groupes restent fort divers, et n'entrent pas tous dans le champ couvert par le Conseil. Tel est le cas, par exemple, de la stratégie de domination de moins en moins cachée de l'envahissante secte des végétariens : celle-ci cherche d'abord à faire prendre en compte ses désirs particuliers par la collectivité, et aux frais de celle-ci, avant de promouvoir son mode de vie grâce aux canaux habituels de la pensée alternative, au hasard, Arte, puis de franchir le pas d'une première contrainte dans un domaine dépendant de l'action publique. Il ne lui restera alors plus qu'à étendre l'expérience, et à la transformer en prescription, avant, pour finir, de réécrire la préhistoire en affirmant que l'homme n'a jamais été carnivore.

Comme toujours, le véritable intérêt de l'affaire est ailleurs. Celle-ci montre d'abord combien les vieilles manœuvres hypocrites de la presse, elle qui commence par dévoiler le contenu d'un document en passant sous silence le fait qu'elle devient ainsi le relais servile des intérêts du divulgateur, avant de faire ses gros titres sur le paragraphe le plus vendeur du document en question, au mépris de son sens comme de son contenu, marchent toujours, puisque même des universitaires acceptent de s'y laisser prendre. Elle témoigne aussi, au sein du Conseil, des tensions qui entourent cette question de la laïcité, dont il est pourtant déjà déchargé au profit d'un nouvel organisme. Alors, on peut avancer une hypothèse : si, comme certains le supposent, cet observatoire de plus choisit la facilité d'une politique munichoise, la divulgation de ce rapport tient peut-être du baroud d'honneur, et de la pilule empoisonnée : face à toutes les menaces qui pèsent sur sa raison d'être, d'aucuns ont pu juger qu'un organisme chargé d'harmoniser les relations entre des groupes sociaux très hétérogènes et parfois pourvus d'extrémistes bien déterminés à faire échouer cette mission ne pouvait se rendre sans avoir combattu.

soumiscience

, 19:20

Si les coïncidences ne font pas les causalités, elles fournissent du moins l'occasion de comparer et d'analyser des événements dont la simultanéité ne constitue pas le seul point commun. Aussi, lorsque les représentants éminents de trois disciplines scientifiques - la médecine, la biologie, la sociologie - s'en prennent publiquement, chacune pour son compte et dans un registre distinct, au pouvoir politique, leurs mises en garde méritent qu'on s'y attarde. Et la situation devient hautement intéressante lorsque l'on se rend compte que leur contestation s'écarte des habituelles jérémiades corporatistes s'attaquant à tel ou tel aspect de la xième loi de réforme de l'enseignement supérieur, pour porter sur des questions autrement plus fondamentales.

À vrai dire, le premier élément concerne moins la science que l'autorité de l'expert, et semble au premier abord fort banal. Au prétexte de la reconversion de l'hôpital le plus vétuste de Paris, un conflit surgit entre la direction de l'assistance publique et la CGT, menée par un urgentiste, cette spécialité devenue, depuis 2003, propriété des héros populaires luttant pour le bien public contre la logique comptable, et des coqs du village hospitalier. La réaction du responsable médical de l'assistance publique tranche, par contre, sur les usages en la matière. Enfermant l'urgentiste dans son piège, celui de la sécurité des patients, Loïc Capron s'en prend directement à son ministre de tutelle, laquelle a prudemment reporté la fermeture de l'hôpital au delà de la date fatidique, celle des municipales de 2014. La virulence des propos du professeur, la sécheresse de son refus des petits arrangements coutumiers, le choix de donner à son différent à la fois une large publicité, et une évidente radicalité, en disent sans doute assez long sur une certaine forme d'exaspération, celle qui touche aujourd'hui les élites techniques et scientifiques et les conduit à s'opposer directement à un pouvoir politique pourtant légitimé par l'élection.

Le feuilleton du MON810 représente par contre un modèle de l’interaction entre science et politique, telle qu'elle se joue de nos jours. On avait abandonné l'épisode précédent au moment où le pouvoir d'hier avait justifié le maintien de son interdiction de la culture du maïs Monsanto par l'apparition aussi soudaine qu'inespérée de preuves définitives quant à sa toxicité. Marcel Kuntz et ses commentateurs ont tenté de découvrir qui avait bien pu élaborer les preuves en question, et comment, et ils livrent des pistes intéressantes, puisqu'ils concluent à un détournement aussi savant que méticuleux de rapports officiels, ainsi qu'à une sélection toute personnelle des seules sources bibliographiques allant dans le sens de l'auteur. Le travail, en d'autres termes, d'un militant compétent, en tant que tel et en tant que scientifique, apte à falsifier subtilement des preuves et à tromper tout le monde, sauf des scientifiques disposant de compétences analogues. Évidemment, le Conseil d’État ne s'est pas fait avoir non plus, et rend un arrêt brutal, sa manière à lui de montrer son exaspération. En affirmant qu'il n'en tiendra aucun compte, le pouvoir d'aujourd'hui se range à l'idéologie d'hier et démontre sa récurrente tendance à toujours se croire sous l'ancien régime, puisqu'il confond exécutif et judiciaire. L'arrêt provoque évidemment un accès de fureur écologiste, toujours aussi convaincante lorsqu'elle feint d'ignorer ce que tout le monde sait qu’elle sait très bien. Mais tout seul dans son coin le lobby scientifique OGM lui aussi contre-attaque.
Et il choisit pour ce faire le meilleur moyen de rester inaudible : la lettre ouverte, la dénonciation publique qui vient après tellement d'autres mais qui, simplement publiée sur un blog, n'est pas tant intéressante pour les effets qu'elle n'aura de toute façon pas. Car ces vrais scientifiques tellement années 1970, et qui, à en juger par la quantité d'honoraires et d'émérites figurant dans les signataires de l'appel, le sont sans doute pour de bon, ne sont toujours pas sortis de la pratique si vieux CNRS de l'étalage des titres, du canal pétitionnaire habituel, et de la seule légitimité scientifique. Leur démarche, tout comme la façon dont elle est formulée, donnent une des clés de leur perte d'influence, eux qui ne s'abaissent sans doute pas à fréquenter les bons cercles, et à arpenter les bons couloirs.

Formé à la seconde école de Chicago, le sociologue ne peut évidemment laisser de côté un troisième appel au public, paru dans Libération sous le patronage d'Howard Becker, ce pourquoi il a autrement plus de chances d'être entendu qu'une pétition de biologistes. Assez œcuménique et surchargé de signataires de premier plan, mais pas tous jeunes non plus, ce texte, sans conteste le plus important des trois, vaut comme une déclaration de guerre aux entrepreneurs de morale et au lobby hygiéniste, engagés dans un contrôle, qui se montre de plus en plus étroit et de moins en moins discernable du totalitarisme, du citoyen, de ses habitudes et de ses comportements et, par contrecoup, aux politiques publiques qu'ils élaborent, et que l’État applique.
Jusqu'à présent cette science soumise, qui abandonne les impératifs qui la définissent pour s'effacer devant ceux du politique, existait à la marge, grâce au détournement de méthodologies rigoureuses, les sondages en particulier, ou avec l’apparition récente et conflictuelle de disciplines qui s'exercent dans des conditions particulières et revendiquent une autonomie que beaucoup leur contestent, la criminologie ou l'accidentologie, dont Joseph Gusfield disait que cette science supposée fournissait ses justifications aux politiques publiques. Les prétentions des hygiénistes que dénonce la vieille bande des sociologues se placent dans un tel cadre, tiré pour l'essentiel des pratiques de contrôle des populations inventées au XIXème siècle. Plus résistante, la science dure devait faire avec son lot de faussaires et de tricheurs : mais elle voit désormais réapparaître une science de militants, science de cour et de courtisans qui prospère dans les replis du pouvoir et avec l'appui des media grand public. En prenant ceux-ci à témoin pour exprimer avec virulence un mécontentement qui s'en prend directement à l'instrumentalisation politique de la connaissance, à ceux qui la produisent, à ceux qui en profitent, ces universitaires qui mènent un combat dans lequel on a peu l'habitude de les voir entendent, à l’évidence, rappeler que la République n'est rien sans savants.

impasse

, 19:23

On militerait volontiers pour une reconnaissance officielle de l'intérêt public des blogs, quels qu'ils soient, tant il devient de plus en plus inévitable de compter sur eux, donc en priorité sur soi-même, pour faire à sa place la travail que la presse juge inutile de faire. La récente clôture du débat déjà oublié consacré à la politique énergétique offre ainsi l'occasion d'une petite note qui illustrera à quoi, aujourd'hui encore, peuvent bien servir les blogs. Cette laborieuse négociation, comme le rappelle le site web qui lui est consacré, devait suivre une feuille de route simple, et classique : chercher comment réduire les émissions de gaz à effet de serre et la dépendance énergétique, améliorer la compétitivité et créer des emplois, et, enfin, maîtriser le prix de l'énergie. Et si l'AFP analyse bien en ces termes les résultats de la concertation, et les oppositions irréductibles que, sans surprise, elle met au jour, personne pour rappeler, comme d'autres l'ont fait depuis longtemps que, compte tenu de la situation si particulière de la France, le meilleur moyen de remplir ces objectifs consiste à poursuivre telle quelle la politique inaugurée dans les années 1970. On notera au passage que, dans l'après 1973, la sécurité d'approvisionnement compta au nombre des raisons qui conduisirent au choix de l'électronucléaire, et que, avec des sources d'énergies à la production imprévisible, cette sécurité serait nécessairement dégradée puisque, avec elles, augmentera la dépendance aux combustibles fossiles importés.
Pour confirmer cette évidence, une publication du Ministère suffit. Ce document, simple, détaillé, bien illustré même si ses concepteurs n'ont pas appris à reproduire correctement une carte, montre en particulier à quel point l'objet essentiel du débat, la génération de dioxyde de carbone par les centrales électriques, a chuté en France à partir de 1980. Le web fournit par ailleurs, comme par exemple avec le site de l'EIA, des statistiques précises sur le facteur qui compte, les émissions par habitant. Avec 5,733 tonnes par tête en 2011, la France fait ainsi, à égalité avec la Suède, seulement dépassée par la Suisse, partie du trio des plus économes parmi les pays européens les plus développés. Par charité, on taira le bilan désastreux de l'Allemagne, avec ses centrales au lignite : mais même le vertueux Danemark et ses champs éoliens, démontrant par l'absurde à quel point ceux-ci ne résolvent rien, fait, avec 8,439 tonnes, très nettement moins bien. Mais établir la géographie d'un gaz qui ignore les frontières et colonise la haute atmosphère implique d'utiliser une échelle plus large, et de tenir compte de la chronologie. En 1990, un Français émettait 6,312 tonnes de dioxyde de carbone, un Chinois 1,896 ; aujourd'hui, ils génèrent respectivement 5,733 tonnes, et 6,520, et rien pour l'instant ne contredit la tendance. Alors, à moins d'atomiser la Chine en recouvrant son territoire de centrales électronucléaires, ce débat national reste purement futile, puisque tout ce qui serait gagné dans un des pays les plus exemplaires du monde développé en matière d’émissions de GES sera de toute façon dépensé par des passagers clandestins vingt fois plus nombreux, dont le nombre croît à mesure du développement de l'Asie, et maintenant de l'Afrique, et qui disposent de l'avantage supplémentaire de ne s'être engagés à rien.

Transformer la solution en problème et récuser les bonnes manières de poser celui-ci vide donc le débat de tout contenu factuel : en conséquence, seul compte son importance symbolique, qui en fait un parfait exemple de la politique publique en action telle qu’elle s'exerce aujourd’hui ou, plus précisément, de la performance scénique ennuyeuse et convenue à laquelle celle-ci se limite désormais, et de la façon dont en rend compte la presse grand public.
Côté politique, on retrouve sans surprise les deux dimensions auxquelles se réduit désormais l'action de l’État, le catalogue, et le plan. Le catalogue, obligatoirement long et diversifié, où l'on entremêlera avec élégance mesures utiles mais pas financées, comme la rénovation des bâtiments, et mécanismes routiniers, qui prévoient des sacrifices supplémentaires au totem éolien, le plan, qui explose tout les délais connus puisque l'avenir avec lequel il prend rendez-vous n'arrivera pas avant 2050. Quant à la presse, pour qui, au fond, tout cela était organisé, elle reprendra, unanime et fidèle au camp qu'elle a choisi depuis longtemps, la stigmatisation du grand méchant MEDEF. Ici, on se doit de signaler la magnifique performance du porte-parole de France Nature Environnement, interrogé sur France 3 par un comparse qui, bizarrement, se présentait pourtant comme journaliste. On passera sur l'assimilation entre modes de production intermittents et centrales électriques classiques, coup habituel qui élimine la question du facteur de charge, pour retenir la façon dont le porte-parole balaye l'argument patronal, la perte de compétitivité induite par la hausse des prix de l'électricité, en prenant l’exemple de l'industrie allemande, supposée supporter sans broncher des coûts bien supérieurs. Sauf que l'industrie allemande ne profite pas seulement, comme la française, de tarifs préférentiels ; elle a droit à une foule d'exonérations, dans ce pays où le consentement des gros consommateurs industriels a été acheté par des mesures qui pèsent sur la population. Alors, si vous cherchez un beau parleur capable de mentir comme un chirurgien esthétique avec l’aplomb d'un ministre du Budget s'exprimant devant l'Assemblée, France Nature Environnement a ce qu'il vous faut.
En fait, l'enseignement de ces mois de procédures tient tout entier dans la radicalisation de l'affrontement entre ceux qui veulent à tout prix leur musée vivant recouvrant l'ensemble du territoire national, et ceux qui cherchent encore à préserver les quelques investissements qui, pour leur malheur, s'y trouvent toujours. Aussi, alors que certains, comme l'INRA, ont lâchement cédé face à la pression de l'action illégale, et définitivement renoncé, il faut saluer la résistance du MEDEF. Voilà le syndicat patronal, gardien de ses seuls intérêts et plutôt amateur de compromis discrets, contraint, face à la défaillance de l’État, de monter en première ligne. Face au radicalisme des entreprises de morale qui ne sauraient accepter le moindre compromis, il fallait bien que, un jour, se dresse un acteur de la société civile : il est plutôt surprenant, et passablement ironique, de voir le MEDEF endosser ce costume, et devenir, en quelque sorte, le dernier défenseur de l'intérêt général.

strike

, 19:29

Si l'on en croit Les Échos du jour, le dénouement tant attendu de l'interminable mélodrame qui met en scène les prêts toxiques contractés par les collectivités locales approche. Prenant, comme souvent, la forme d'un compromis discret, la conclusion de ces années de disputes, contrastant avec les admirables envolées lyriques de ces maires et présidents de conseils généraux qui, plus champignaciens que jamais, se représentaient en malheureuses victimes de la perversité sans fin de la finance honteuse et défendaient en conséquence leur droit inaliénable à ne rien comprendre aux contrats qu'ils signent, déçoit un peu. Heureusement, l'Assemblée Nationale est là  ; et bien que son débat du 5 juin dernier n'offrira guère de quoi satisfaire l'amateur d'éloquence parlementaire, il permettra au moins, en quelques lignes, de voir s'affronter deux versions de l'affaire, chacune expliquant à sa façon les causes du problème, et la manière de le résoudre. Mais, bien évidemment, on dispose de suffisamment d'éléments pour tenter d'en imaginer une troisième.

Gilles Carrez, président de la commission des finances et député UMP, présentait donc en ce 5 juin, au nom du droit à être responsable de ses actes et à en assumer les conséquences, un amendement s'opposant à l'article 11 ter de la loi sur la régulation des activités bancaires, article quil interdit certaines formes d'emprunt aux collectivités locales. Gilles Carrez ne manque pas de panache : car son amendement s'en prend ainsi directement à celui qui, par exception, ne préside pas la séance, le grand pourfendeur de la rapacité bancaire, le chevalier blanc combattant la finance obscure, Claude Bartolone.
Celui qui était alors président du Conseil général de Seine Saint-Denis, ce département qui encaisse encore plus de malheurs qu'une héroïne de Charles Perrault, est entré en campagne en 2008 contre ces prêts structurés souscris auprès de l'établissement de référence des collectivités locales, le Crédit local de France, connu depuis 1996 sous le nom de Dexia. Un esprit rationnel se demandera sûrement pourquoi diable avoir choisi ce mode de financement, alors que son taux, variable et dépendant d'un calcul complexe appuyé sur le cours du Franc suisse, va nécessairement évoluer alors même que l'on ignore tout et du sens de cette évolution, et plus encore de son ampleur. La réponse, fort simple, réside dans une autre caractéristique de ces contrats puisque, au départ, leur taux est fixe, et inférieur à celui du marché. Personne n'ignore, depuis La Fontaine, qu'une si singulière générosité cache souvent d'inavouables dessins, et que ces prêts que tant de collectivités locales ont souscrit avec enthousiasme tiennent, fort probablement, de ce que le sens commun qualifie d’attrape-nigaud. Mais malheureusement pour le prêteur, son piège a trop bien fonctionné.
Car si Dexia avait pu prévoir que l'application de la formule permettant de calculer ces taux lui serait aussi favorable, elle en aurait sûrement employé une autre : hélas, la montée inexorable du franc suisse a mécaniquement entraîné les taux dans des zones qui conduisent l'emprunteur à la ruine donc, compte tenu de la nature de celui-ci, à des réactions à la fois brutales, et complaisamment exposées en public. L'indignation, quand bien même elle trouverait en ces établissements bancaires déjà chargés de tous les péchés imaginables une cible d'autant plus facile que le tribunal de l'opinion les a déjà condamnés aux enfers, ne constituant pas un argument juridique d'une solidité suffisante, le recours présenté par la Seine Saint-Denis devant le tribunal de Nanterre sera, en février dernier et malgré les triomphales affirmations du contraire, rejeté. Malgré tout, une erreur vénielle, l'oubli d'une mention obligatoire dans les fax échangés pour confirmer les contrats, permettra à Claude Bartolone de parvenir à ses fins, puisque son département pourra désormais rembourser ses prêts à un taux plus conforme au droit commun. Ce succès en appelant d'autres, il devenait urgent pour l’État et de légiférer, et de trouver un compromis global. Ce qui, évidemment, soulève une question.

Car comme le remarque perfidement Gilles Carrez la Seine Saint-Denis, ce département si pauvre, concentre malgré tout les effectifs de fonctionnaires les plus fournis d’Île de France, après Paris. Et son Conseil général dispose, au sein de sa Direction du budget, de trois services dotés, on le suppose, de fonctionnaires compétents, à même de lire un contrat, voire, hypothèse audacieuse, de comprendre ce qu'il signifie. Si l'on veut bien admettre l'argument complaisant que Karine Berger avance à l'Assemblée, avec sa pauvre petite commune de 10 000 habitants accédant en dépit du bon sens à des produits financiers incompréhensibles, cette histoire de victime innocente ne marche plus pour la Seine Saint-Denis ; il faut donc en inventer une autre. Si la gauche avance la thèse de la finance prédatrice, que la loi seule a le pouvoir de contenir, et la droite celle de l'irresponsabilité doublée d'un aléa moral, on se doit d'en avancer une troisième, la roublardise de l'homme d'appareil qui engrange à court terme les bénéfices d'un contrat qui lui est favorable tout en comptant bien, à moyen terme, sur son art de la procédure pour le dénoncer, au cas où l'affaire tournerait mal.
En Seine Saint Denis, Claude Bartolone et son successeur, Stéphane Troussel, ont joué, et remporté le tapis. D'un seul coup judicieusement placé, les élus font tomber toutes les quilles puisqu'ils gardent les gains des années de faible taux, mutualisent les pertes subies par la suite du fait de ces emprunts, et, ne retenant que ce qui les arrange du jugement du tribunal de Nanterre, se posent en combattants victorieux, braves petits soldats venant, à force d'obstination, à bout de la finance anonyme, pour le plus grand profit de leur capital électoral. Ainsi fonctionne l'aléa moral propre aux élus : leur irresponsabilité trouve sa source dans cette conviction selon laquelle ils trouveront toujours, au nom du peuple et de la démocratie, en tirant parti de la complexité toujours croissante du droit, une astuce pour s'en sortir, et qu'il s'en sortiront d'autant mieux que leur situation sera grave, et qu'elle commandera donc l'intervention d'un État dont les poches profondes n'en sont plus à quelques milliards près.

chenil

, 19:28

En vertu du monopole qu'ils étaient en mesure d'exercer sur l'utilisation d'une ressource rare et non substituable, les fréquences hertziennes, les gouvernants ont pu, sur le sol national, pendant très longtemps, contrôler le développement de la télévision. Réagissant chaque fois qu'une nouveauté technique, ou une pression économique et sociale, rendait un élargissement de l'offre physiquement possible, et politiquement souhaitable, ils ont mis en œuvre une politique malthusienne qui a réussi, et sans doute au-delà de leurs espérances, à restreindre drastiquement le nombre comme la diversité des diffuseurs admis à proposer leurs programmes au public le plus large, celui qui passe ses journées devant les écrans télé. Ainsi l'invention de Canal+, la chaîne du football et du cinéma californien, a-t-elle permis de faire coup double, en stérilisant un réseau hertzien tout en asséchant les financements qui auraient permis, comme en Allemagne, le développement du câble. La privatisation de TF1 a inauguré une concurrence déloyale dans l'accès aux ressources publicitaires, grâce à laquelle il n'existe en France, aujourd'hui encore, avec M6, qu'une seule chaîne privée au sens commun du terme. Les principales fréquences de la TNT, après un léger flottement au départ, sont désormais toutes exploitées par des filiales des diffuseurs nationaux, publics ou privés, dont le plus jeune a vu le jour voilà vingt-cinq ans.
En limitant ainsi très étroitement le nombre des élus, le pouvoir a créé un vaste chenil de clients et d'obligés, d'autant plus déterminés à garder sévèrement leurs niches que le douillet confort de celles-ci dépend exclusivement des capacités de leur maître à maintenir un dispositif règlementaire protecteur, faute duquel ils se retrouveraient dans l'heure abandonnés aux vents contraires de l'économie normale, celle de la libre concurrence. Or il se trouve que, par une facétie du destin, les mêmes politiques en cherchant, pour faire moderne, à fournir à tous les foyers un accès de très haut débit aux merveilles du monde de l'Internet, éliminent la seule justification incontestable à leur politique malthusienne, la pénurie physique caractéristique du partage des ressources hertziennes. Aussi, face au danger, les plaidoyers prolifèrent-ils, le dernier en date se voyant accordé, en cette veille de festival de Cannes, une pleine page dans l'édition du weekend du quotidien du soir.

Écrit par un réalisateur s'exprimant ici en tant que lobbyiste, il fait preuve d’une belle inventivité stratégique, puisque l'auteur commence par attaquer son propre camp auquel il reproche avec pertinence d'avoir délaissé son public, renonçant à la rémunération ordinaire du spectacle, les entrées en salle, au profit des recettes variées, abondantes et garanties que lui offrent les multiples dispositifs de soutien à la production. Le cinéma français, en conséquence, se satisfait pleinement des nourritures que lui dispense son maître télévision, et l'alimente en retour de ces téléfilms anodins et indolores dont la répétitive médiocrité trompe de moins en moins de monde, et commence à mécontenter les télédiffuseurs. La séquence d’autocritique inaugurale achevée, on aborde la lancinante question de fond : comment trouver encore plus de sous. La réponse coule de source : élargir la base des contributeurs, en faisant ratifier le principe selon lequel Internet, c'est de la télé, donc que les fournisseurs d'accès sont des diffuseurs comme les autres, et qu'ils doivent de ce fait, comme les autres, participer.

L'idée n'est pas neuve, et Samuel a souvent eu l'occasion de dire tout le bien qu'il en pense. Pourtant, il n'est pas inutile de se demander sur quels arguments une telle prétention peut bien s'appuyer. Techniquement comme économiquement, Internet relève aujourd'hui du domaine privé : les investissements dans le réseau sont le fait de sociétés privées qui, bien ou mal, adaptent sa capacité à leurs besoins. Les contraintes qui pèsent sur cette ressource qui ne regarde en aucune façon l’État, en d'autres termes, ne sont plus physiques, et relèvent uniquement de l'économie de marché. Et les acteurs qui y agissent dans le respect des lois peuvent s'y comporter comme bon leur semble. Ils peuvent, par exemple, diffuser gratuitement, au prix de quelques encarts publicitaires, les programmes télévisés dont ils possèdent les droits mais que, malgré l’admirable diversité de canaux offerts aux téléspectateurs, ils ont perdu l'espoir d'exploiter autrement, tandis que la contrainte du marché illégal leur impose d'agir. D'autres, pendant ce temps là, travaillent discrètement à la construction d'un système alternatif, grâce auquel le financement des contenus numériques sera directement recueilli auprès de leurs utilisateurs. Bien sûr, on n'attend pas de ce circuit une subversion de l'ancien monde. Mais il possède quelques propriétés remarquables. Il montre d'abord à quel point ce public supposé comblé par les professionnels du spectacle télévisé et cinématographique l'est tellement peu qu'il décide de faire à leur place une partie fondamentale de leur travail, celui qui permet à leurs programmes d'exister. Il prouve ensuite que, en dépit de la modestie des sommes investies, un tel système peut prospérer en se dispensant de tout mode de financement règlementé, et donc de toute dépendance aux puissants, et de tout clientélisme. À ce titre, il montre une fois de plus à quel point Internet reste avant tout un inégalable accumulateur de libertés, qu'il s'agisse de celle de s'exprimer, ou de celle de choisir ce que l'on souhaite regarder en jugeant de l'opportunité d'y consacrer les sommes que l'on désire. Habitués qu'ils sont à attendre que la nourriture tombe du ciel, les pensionnaires du chenil, unis avec leurs maîtres dans une commune tentative d'imposer un contrôle qui ne peut réussir qu'en mettant radicalement en cause quelques libertés parmi les plus fondamentales, risquent de rencontrer bien des difficultés, et d'avoir besoin de bien d'autre ressources que leur habituelle inventivité règlementaire pour parvenir à leurs fins.

visite

, 19:17

Quand bien même elle viendrait perturber son emploi du temps, un sociologue ne saurait refuser l'occasion qui lui est offerte de se livrer à une petite observation, en particulier lorsque celle-ci possède la triple particularité de se dérouler dans un lieu inconnu et selon des modalités inédites, tout en faisant intervenir une population familière, mais que l'on n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer en un tel endroit ni en de semblables circonstances. Il ne s'agit pourtant que de rendre compte de la visite que, pour la première fois en quatre ans de thèse, l'AERES rend à son UMR. Mais le concours de beauté préparé depuis des mois par les enseignants du labo et dont l'épreuve décisive se joue en ce mercredi apporte de quoi remplir son carnet de notes, en commençant, selon la méthode, par décrire un lieu, objectivement, stupéfiant.

Pour une raison que l'on ignore, mais peut-être parce que l'UMR a son siège au centre Pouchet, une des plus grosses boutiques sociologiques du CNRS sans doute déjà bien connue des visiteurs de l'AERES, la procédure se déroule à Paris 8, plus précisément dans le bâtiment A et, pour être complet, dans l'espace Gilles Deleuze, que l'on découvre pour l'occasion, et avec ravissement. Cachée tout au fond d'un couloir au premier étage du plus vieux bâtiment de l'université, construit en 1980 pour entasser les rescapés de l'aventure vincennoise, on découvre une ancienne salle de cours récemment métamorphosée en une majestueuse salle de conseil dont l'espace est pour l'essentiel occupé par une énorme table ovale capable d'accueillir au minimum une trentaine de convives, équipée d'un système audio qui marche et pourvue d'un mobilier de bureau de bonne qualité, même si une enquête discrète n'a pas permis d'en établir la provenance. Le faux plafond lisse et son éclairage discret, la décoration minimale, les murs blancs, le grand portrait du père fondateur affiché dans le couloir, tout cela donnerait presque l'impression d'accéder au Chefetage d'une multinationale allemande si seulement les fenêtres ne délivraient pas le spectacle sinistre d'une morne banlieue semi-pavillonnaire. Dans l'angle, un comptoir où le maître d'hôtel fourni par un prestataire s'apprête à déballer ses cartons de victuailles confirme que l'on se trouve bien dans une sorte d'enclave, du genre de celles où les élites, administratives et intellectuelles en l'espèce, aiment à se retrouver entre elles, le buffet devenant le principal lieu d'échange des informations pertinentes. On se demande juste par quel passage secret la puissance invitante a bien pu faire passer les membres de l'AERES, pour les priver de l'occasion de jeter un coup d'œil aux alentours. Il ne manque, en fait, qu'une ventilation efficace, la chaleur et l'humidité constituant peut-être une forte incitation à respecter les horaires.
À moins que la salle ne soit tout simplement pas destinée à accueillir quatre vingt personnes ; une évaluation rapide des cartons de nourriture disponibles confirme en tout cas que les doctorants ne seront pas invités au festin. Ils ont, en compensation, le privilège de vivre une circonstance rare, le moment où, à rebours de tous les usages, ce sont les enseignants qui quittent la salle, les laissant seuls avec les évaluateurs. Avec leurs questions, qui visent à connaître le nombre de doctorants dont les thèses sont financées et la manière dont elles le sont, le rôle de l'école doctorale au travers des aides diverses qu'elle est susceptible de fournir, et pas seulement sur un plan pécuniaire, les possibilités de placement des jeunes docteurs en dehors du seul cadre universitaire et le soutien que leur apporte à cette fin leur laboratoire, l'inscription de l'UMR dans un cadre international, et en particulier son aide à publications dans la langue fétiche, on comprend assez vite que ce comité d'évaluation, majoritairement masculin et composé de sveltes quadragénaires en costume noir, ne partage pas ces seuls traits avec les auditeurs des grands cabinets mondiaux de conseil aux entreprises. Pourtant sociologues et issus des meilleures lignées, Sciences Po, l'EHESS, ils viennent simplement s'assurer qu'il y a des sous, qu'ils sont employés de façon efficace et efficiente, au profit de futurs diplômés qui, même spécialisés en matières futiles, ne passeront pas le reste de leur existence à la charge de la collectivité.

Ainsi faut-il, au moins dans ce genre de circonstance, comprendre le rôle de l'AERES, et admettre que l'évaluation à laquelle elle se livre ne porte nullement sur un quelconque contenu scientifique, et encore moins sur la qualité de celui-ci. Il s'agit juste d'une forme particulière de Cour des comptes, destinée, grâce à l'astuce aussi légitime que générale du contrôle par les pairs, à épargner la susceptibilité des enseignants, et à les confirmer dans leur certitude qu'ils sont redevables d'un traitement à part et n'ont pas à être évalués comme des fonctionnaires ordinaires c'est à dire, en fait, comme tous les autres. N'étant pas composée de magistrats, l'AERES dispose bien sûr de bien moins de pouvoirs que la Cour des comptes ; elle possède, en revanche, l'arme de l'exhaustivité, puisque sa mission implique, un jour ou l'autre, de rendre visite à chaque établissement d'enseignement supérieur.
Le lendemain, on recevra avec amusement un message de la directrice adjointe de l'UMR, qui, même si elle pense que tout s'est bien passé, attend dans l'anxiété de recevoir sa note. On aura, en tout cas, vécu un moment rare, qui donne l'impression que, contrairement aux étudiants englués dans les strates inférieures de la carrière, les doctorants ne sont pas juste du bétail. Plutôt un genre d'animaux de compagnie, en fait.

brouillard

, 19:29

Hasard de la concurrence entre porteurs de causes, une équipe de statisticiennes de l'Institut Gustave Roussy accompagne aujourd'hui la publication d'un article dans une revue savante d'un communiqué de presse qui résume les conclusions de leur travail, lequel cherche à évaluer la relation entre consommation d'alcool et mortalité. On l'apprend par ailleurs, elles ont mis à contribution la base de données des décès de l'INSERM avec comme objectif, en dressant le tableau des diverses maladies causées par la consommation d'alcool, d'estimer le nombre de morts qui peuvent être imputées à celle-ci. Elles font ainsi œuvre de salubrité publique, puisqu'elles rappellent aux journalistes la signification exacte de l'expression mort prématurée, laquelle désigne un décès survenant avant l'âge de 65 ans. Et même si l'exercice contraint du communiqué de presse interdit les nuances, procède par affirmations d'autorité et ne dit rien de la prudence méthodologique qui accompagne d'ordinaire les articles scientifiques, les résultats paraissent aussi intéressants que crédibles.
Si l'on peut, sans doute, discuter des causes, les 49 000 décès qu'elles attribuent à l'alcool existent bel et bien, tout comme la forte proportion dans ce total des morts prématurées, 40 % ; ces résultats, de plus, dans un pays qui continue à se singulariser par le rôle culturel et social qu'y joue l'alcool sous toutes ses formes et dans toutes ses densités, n'étonnent guère. Alors, par contraste, ils rendent encore plus saillante l'ineptie par laquelle les pouvoirs publics comme le quotidien du soir de référence, qui affirme sans rire dans son édition de fin de semaine que les particules fines en général, et les moteurs diesel en particulier, entraînent chaque année 42 000 morts prématurées en France, et va même jusqu'à calculer la part du carburant maudit dans le total des décès, 5 %, transforment le diesel en meurtrier invisible. Certes, la manœuvre n'a rien d'inédit, et a déjà fait l'objet d'analyses diverses, ici, et ailleurs. Mais l'insistance des pouvoirs publics à faire de cette estimation statistique l'instrument de preuve qui va justifier un renversement de politique publique incite à y revenir.

Car en France, on le sait, l'automobile diesel règne encore sans partage, puisque les pouvoirs publics soutiennent depuis des décennies son développement grâce à leur arme favorite, une incitation fiscale, et cela dans le but on ne peut plus trivial de favoriser l'industrie nationale, la première à adapter cette technologie aux véhicules particuliers, au détriment de ses concurrents. Mais le succès de cette stratégie ne fait qu'exacerber ses inconvénients, l'isolement qui en résulte et handicape d'autant plus les industries qu'il leur faut aujourd'hui exporter pour compenser l'effondrement du marché national, le déséquilibre des capacités de raffinage dont l'ajustement à la demande locale entraîne de lourds investissements, les petits soucis environnementaux, enfin, que génèrent les particules cancérigènes, auxquels s'ajoute, comme toujours, et plus encore après l'abandon des ZAPA, le retard coutumier dans la transcription indigène des normes européennes. La tentation d'en finir avec l'exonération devient alors d'autant plus irrésistible que se fait pressant le besoin de recettes fiscales nouvelles ; et il n'existe pas de meilleur moyen de justifier ce revirement stratégique que de faire appel à l'alliance maintes fois utilisée entre l'argument irréfutable, la statistique, et l'impératif indiscutable, la santé publique.

Mais le rôle des moteurs d'automobiles dans ces émissions de particules reste minoritaire, tandis que les pollutions hivernales en Alsace doivent sans doute beaucoup au chauffage au bois. Il faut donc d'abord tordre le cou à la réalité physique, réduire le large éventail des producteurs de particules aux seuls coupables qui intéressent l'État, les automobilistes, et tricher avec la chronologie en faisant comme si le brouillard toxique était un phénomène récent alors même qu'il n'y a de neuf que la mesure des concentrations en particules de l'air par les associations agréées. L'entourloupe statistique, qui voit des estimations de réduction d'espérance de vie qui portent sur quelques mois, et ne font que mesurer un écart par rapport à un seuil déterminé par l'OMS, seuil qui résulte sans doute bien plus de négociations entre experts que d'évidences physiologiques, requalifié en dizaines de milliers de morts prématurées, atteint d'autre part une ampleur inusitée. Cette fabrication qui transforme une fiction en vérité inattaquable marque les politiques publiques autochtones, quand elles ont comme objectif de contraindre les citoyens au nom d'objectifs sacralisés. Il s'agit bien, comme l'écrivait Joseph Gusfield, de définir un problème d'une façon qui, en éliminant tout dissension, va interdire de penser toute autre manière de le résoudre, et constituera ainsi un outil de contrôle social d'autant plus efficace que son existence échappe à la perception commune.
Mais répéter sans répit la pauvre formule d'un slogan rudimentaire, masquer sa vraie nature de formule magique sous une justification scientifique fictive, faire régner l'unanimité en étouffant toute voie dissidente dans les relais de la communication officielle, constituent autant d'armes déjà bien connues : ce qu'on voit ici à l'œuvre, littéralement, c'est la stratégie de Big Brother.

ppl

, 19:53

Une proposition de loi du groupe écologiste à l'Assemblée Nationale est un peu comme une rose fleurissant dans une terre empoisonnée aux métaux lourds, une chose aussi rare que précieuse, qu'il faudrait cultiver avec soin, et étudier avec prévenance et attention. Hélas, le pouvoir socialiste ignore ce genre de délicatesse, puisqu'il vient de l'enfouir dans les catacombes de l'Assemblée, en la renvoyant en commission. Comme l'explique Samuel, ce renvoi contraint les écologistes à passer leur tour, et à attendre l'année prochaine une nouvelle occasion de tenter leur chance. Autant juridique que technologique, cette proposition maintenant éteinte se fixait une bien lourde tâche, que la physique du monde tel que nous le connaissons rend simplement impossible, limiter les expositions des individus aux ondes électromagnétiques. Proteos a rappelé à quel point les Verts poursuivaient ainsi une de leurs chimères préférées tout en laissant de côté, comme toujours, le seul risque potentiel de ces émissions, qui tient au fait d'avoir en permanence un bidule hautes fréquences posé contre l'oreille. Pourtant, ces deux contributions n'épuisent pas le sujet, et négligent en particulier ce qui va intéresser le politiste.

On peut en effet poser le postulat selon lequel les écologistes ont pris au sérieux cette rare occasion à eux offerte de donner une consistance légale aux sujets qui les préoccupent. Le choix de la thématique, l'organisation de leur argumentaire, le contenu du projet avec ses articles successifs donneront alors autant d'indications pertinentes sur la manière dont ils comptent gouverner. Et de ce côté là, au moins, on n'est pas déçu. L'exposé des motifs s'ouvre ainsi par une manœuvre classique, qui universalise le singulier en faisant des quelques opposants au WiFi et aux antennes de téléphonie mobile les porte-parole des angoisses de la majorité des citoyens, majorité, comme de coutume, silencieuse. Cette ordinaire rhétorique politique doit pourtant s'affranchir d'un obstacle inédit : même si la rapporteuse prend bien soin de ne citer aucune source de radiations électromagnétiques qui ne soit artificielle, elle ne peut éluder le fait que ce bain d'ondes qui nous emprisonne existait bien longtemps avant l'apparition de l'humanité. Il lui faut donc trouver un moyen d'isoler le naturel, réputé inoffensif, du technologique, dangereux par définition : ce sera le rôle d'un terme bizarre dont la signification reste obscure, "ondes électromagnétiques pulsées". À ce sujet, une petite recherche lancée avec cette chaîne de caractères grâce à l'habituel géant du web se révèlera vite rassurante, puisqu'elle montre à la fois tous les bienfaits à tirer de la chose, et tous les moyens de s'en protéger.
L'analyse du projet lui-même délivre ensuite son lot d'informations. Il commence par réclamer la conduite d'une étude d'impact avant la mise en service d'une nouvelle technologie sans fil, étude qui devra être conduite par des experts indépendants. On attendra un éventuel décret pour savoir ce qu'il faut entendre précisément par technologie nouvelle, pour s'intéresser à la définition donnée ici de l'indépendance : ces experts devront démontrer qu'ils n'entretiennent aucune espèce de lien avec l'industrie incriminée, et cela sur une période de dix ans. Bien évidemment, les militants des CRIIREM et autre PRIARTéM, n'étant suspects d'aucun lien de cet ordre, seront automatiquement considérés comme étant des experts neutres, compétents et objectifs. À l'inverse, on remarquera que nombre d'amendements au projet de loi ont été déposés par deux figures bien connues du lobby des ondes, Lionel Tardy, propriétaire d'une PME informatique, Laure de La Raudière, normalienne, ingénieur des télécommunications, au lourd passé de directeur départemental chez France Telecom. Pour le bien des citoyens et de la démocratie, il conviendrait donc de les priver de leur temps de parole.
On découvre, un peu plus loin, une obligation d'apposer sur les emballages des bidules WiFi une mise en garde contre leur dangerosité : on attend avec impatience que cette avancée trop timide soit complétée de photos détaillant les horribles tumeurs que cause l'abus d'ondes. À partir d'ici, on se prend à douter du sérieux de la proposition. Et le doute devient certitude lorsqu'entre en scène le POT, plan d'occupation des toits. On en veut à la ministre de l'économie numérique, responsable de ce renvoi en commission qui interrompt brutalement la carrière du projet, puisqu'elle nous prive ainsi d'une inépuisable réserve de jeux de mots : hélas Fleur, c'est une évidence, n'aime pas les POTs. Une fois de plus, on peut donc vérifier la véritable fonction, au sens sociologique du terme, des Verts, fonction qui consiste à alimenter l'observateur sarcastique en intenses moments de rigolade.

Mais la brève carrière de ce projet de loi ne l'empêche pas d'être riche d'enseignements. Il montre d'abord l'envergure de l'invraisemblable fatras pré-logique qui pollue toujours la pensée des Verts. Il rappelle ensuite de quelle manière ceux-ci comptent imposer leur vues malgré leur minuscule poids électoral, et dans quel but. L'article 474 vaut ainsi comme un plan de bataille qui, en multipliant les obligations, les consultations, les recours possibles, vise à entraver efficacement la progression de l'adversaire. Plus largement, la proposition montre comment les Verts utilisent la construction juridique de la réalité physique : la loi permet en effet de faire l'économie de cette ennuyeuse contrainte que pose la réalité objectivable, laquelle implique qu'un fait n'existe que s'il est observable et quantifiable, et qu'il le soit de manière cohérente et reproductible. Promulguez une loi qui vise à vous protéger de quelque chose, l'électrosensibilité ou le sabbat des sorcières, et vous pourrez donner un nom et un visage à votre mal, vous pourrez désigner des coupables et les faire condamner, et faire condamner en particulier ces hérétiques de scientifiques qui persisteront, malgré la loi, à mettre en doute la matérialité de vos troubles.
Pour finir, l'échec de la tentative apporte un enseignement politique précieux puisqu'il permet de mesurer avec précision la longueur de la laisse avec laquelle les socialistes tentent de contenir leurs imprévisibles alliés, au point qu'on pourrait penser que la thématique de la proposition a été choisie par certains pour avoir valeur de test. Et incontestablement, cette laisse apparaît d'autant plus courte que les socialistes n'ont pas hésité à la rajuster brusquement, et sans ménagement. Cette première escarmouche fixe donc le cadre à l'intérieur duquel les Verts devront désormais évoluer, et sans doute ne se contenteront-ils pas tous de son étroitesse : dès lors, à terme, il ne serait pas invraisemblable de voir naître une scission entre fondamentalistes, et opportunistes.

méfiance

, 19:42

De prime abord, l'exercice consistant à analyser en détail quelques lignes détournées du flux de réactions instantanées, superficielles et sans conséquence qui forment l'ordinaire du travail journalistique en ligne, qu'il s'exprime sur le site web d'une publication ou dans le blog d'un journaliste, ne risque pas de conduire à des découvertes fondamentales. Car le monde social est ainsi mal fait qu'il ne suffit pas d'extraire un bout de son ADN pour obtenir une réplique exacte de sa structure entière. Certaines séquences, pourtant, contiennent suffisamment d'informations, et d'informations dont on peut enrichir le contenu en les rattachant à des données externes, pour justifier d'y consacrer un instant. Et puis, après tout, sur le web, rien n'interdit d'être aussi inconséquent et superficiel que ce que l'on se propose d'étudier.
Il s'agit donc d'un étrange billet paru voilà peu sur le site de Moto Magazine, mensuel issu du mouvement des motards grognons. Il surprend tout d'abord en reprenant un article d'un journaliste du Monde, alors que celui-ci n'est pas vraiment réputé pour son amour de la moto. Sur son blog, le rédacteur de l'article en question, suivant en cela une pratique habituelle des quotidiens de référence, instruit le procès d'un organisme public, l'INSEE en l'occurrence, et le déclare coupable. C'est que l'institut, qui vient de publier une brève analyse consacrée aux déplacements quotidiens des citoyens en s'appuyant sur les données du recensement, commet un crime impardonnable. Il regroupe en effet les deux-roues en une catégorie uniforme, ce pourquoi, au Monde, on lui reproche de confondre cyclistes et motocyclistes, tandis qu'à Moto Magazine, on l'accuse du travers inverse. À l'opposé de son glorieux confrère, le journaliste de Moto Magazine a fait le choix d'un court billet, qui présente l'avantage de contenir bien moins d'inexactitudes qu'un long article. Le fait d'appartenir à la rédaction d'une publication que les bourdieusiens qualifieraient de dominée conduit de plus le chroniqueur moto à une certaine retenue, mais le condamne en contrepartie à prendre pour argent comptant les propos de comptoir d'un journaliste amateur de gros clichés qui tachent.

L'INSEE vient donc de mettre en ligne un travail d'une portée modeste, qui exploite les données issues de la procédure du recensement de la population, ou plutôt de ce qui en reste. Car, comme l'institut l'explique ici, il en a fini avec les grandes enquêtes coûteuses et détaillées où ses petites mains au statut précaire allaient sous les ponts interroger les SDF. Désormais, comme un banal organisme de crédit, comme une quelconque entreprise de sondages, il se contente d'un questionnaire individuel de deux pages et trente rubriques, à remplir soi-même, qu'il complète d'une feuille de même longueur, réservée à la description des caractéristiques du logement. Et parmi les classiques données sociométriques, âge, statut matrimonial, éducation, carrière, une rubrique, et une seule, détaille en cinq items les modes de transport des individus.
Quel mal y-a-t-il, compte tenu des contraintes, l'espace disponible, les arbitrages inévitables, le respect de la cohérence des séries statistiques, à confondre les deux-roues, motorisés ou non, en une catégorie unique ? Les observateurs auront remarqué que l'institut ne distingue pas non plus les voitures des véhicules utilitaires et des camions. Aurait-on préféré que l'INSEE se contente de trois modes de déplacement, transport individuel, collectif, et marche à pied ? Si sommaire soit-elle, la note qui exploite ces données se révèle fort utile, puisqu'elle montre à quel point, en France, on se déplace très majoritairement en voiture, à quel point la situation de l'Île de France reste très particulière, et combien, en dix ans, le lieu de travail s'est éloigné du lieu d'habitation, rendant donc l'usage d'un moyen de transport individuel motorisé encore plus nécessaire pour une grande majorité de citoyens. On comprend que ce genre d'enseignement ne plaise pas à tout le monde, et qu'il soit indispensable de faire taire cet institut de statisticiens bornés qui s'obstinent à analyser la réalité au lieu de fournir servilement les chiffres que l'on attend d'eux.

Cela ne prêterait guère à conséquence si François Clanché, administrateur de l'INSEE, chargé de défendre l'honneur scientifique de l'institut ne faisait preuve, en répondant au rédacteur de Monde, d'une inquiétante lâcheté. Sommé de justifier la négligence de l'INSEE, le chef du département démographie plaide immédiatement coupable, et promet d'essayer de faire mieux la prochaine fois. Sa capitulation le prive d'une occasion de renvoyer le journaliste à son incompétence, et de lui proposer une petite formation aux outils statistiques, à la façon dont ils sont élaborés et aux limites des enseignements qu'on peut en tirer, formation qui, à lui comme à nombre de ses collègues, ferait le plus grand bien. Elle lui fait aussi manquer à son devoir d'information, puisqu'il ne l'oriente pas vers les enquêtes nationales transports et déplacements, vers les travaux du SETRA et autre CERTU lesquels à la fois répondraient à ses questions et à ses critiques, et lui fourniraient peut-être matière à méditer sur la vanité de ceux dont les certitudes ne se nourrissent que d'ignorance.
Plus fondamentalement, il perd l'occasion de rappeler que la critique d'une méthodologie scientifique n'appartient qu'aux scientifiques qui disposent des compétences nécessaires pour évaluer la méthodologie en question. Un journaliste généraliste, de nos jours, n'est rien de plus que le porte-parole du sens commun, adepte de ce petit jeu narcissique par lequel on remet en cause, sans disposer du moindre argument valide, tout ce que produit l'État du seul fait que l'État le produit, un petit jeu qui prospère d'autant plus facilement que l'État ne se préoccupe guère de sa défense, perdant ainsi la bataille pour la légitimité dont n'importe quel sociologue lui montrerait à quel point elle est cruciale. Et ceci n'est pas sans conséquence car, si les sociétés développées sont considérées, pas forcément à raison, comme assez robustes, elles ont aussi recours à des dispositifs qui imposent l'unanimité, tels le recensement ou la vaccination, et qui s'effondreront dès que le nombre des réfractaires dépassera quelques points de pourcentage.

dipardiou

, 19:23

Gérard Depardieu aurait sans doute préféré rester un exilé fiscal discret. Mais un tel objectif, sans doute accessible pour l'un des nombreux rejetons des diverses familles de la grande distribution roubaisienne, reste hors de portée pour ceux dont les trognes sont connues dans les plus humbles villages d'Europe : dès le 9 novembre une information, révélée par Le Soir et reprise en brève dans Les Échos sous l'accroche exil fiscal ou investissement, dévoilait son achat d'un bien immobilier dans la déjà célèbre commune de Néchin. Il fallut ensuite quelque temps pour que la mécanique s'ébranle, et pour que le sympathique et volumineux gaulois, sous le poids de l'opprobre publique, endosse le bien trop étroit costume de l'Avare. Évidemment, les coutures ont tout de suite craqué, et l'acteur a réagi aux critiques gouvernementales par une tribune qui a suscité bien des commentaires, dont certains méritent qu'on s'y arrête.
Ainsi, la comparaison entre le texte original, fort court, et le résumé qu'en fait le quotidien du soir de référence se révèle très instructif, certains passages, sans doute déconseillés aux âmes sensibles, ayant été omis, celui où l'acteur met en cause la façon dont la justice a traité son fils Guillaume, celui aussi où, buveur, motocycliste, et doté d'une corpulence bien éloignée du standard IMC, il se présente sans le moindre remords comme un fort mauvais citoyen. Ces coupes, il est vrai, concernent des points qui donnent à cet exil des raisons autres que purement fiscales. Intéressante aussi, la réaction du journaliste de France 2, pour lequel une imposition représentant 85 % du revenu est techniquement possible mais implique, selon les experts, d'être un bien mauvais gestionnaire, qui n'a pas utilisé toutes les possibilités offertes par les niches fiscales : on lui reproche ici, en somme, de préférer l'évasion corporelle à sa cousine fiscale, bien plus discrète. Mais naturellement, les principaux arguments viendront des élus de la majorité, Claude Bartolone, Aurélie Filipetti, ; et il sera intéressant de creuser un peu, et d'essayer de démêler qui doit quoi à qui.

Gérard Depardieu a donc passé à Châteauroux une enfance de voyou, quittant l'école à treize ans, et entrant dans la catégorie de ces mineurs dont on dirait aujourd'hui qu'ils sont défavorablement connus des services de police. Venu à Paris suivre des cours de théâtre, il attirera vite l'attention et trouvera ses premiers rôles avec Peter Handke ou Marguerite Duras, tout en entamant une carrière cinématographique durant laquelle, à côté des François Truffaut et André Téchiné, et parfois accompagné par son compère Patrick Dewaere, il deviendra l'interprète favori des grands cinéastes de l'anti-France, Bertrand Blier, Marco Ferreri et, plus encore, Maurice Pialat. Sa carrière comme sa notoriété doivent sans doute beaucoup à son entourage très proche, familial et professionnel, et à ses qualités propres ; mais on aurait du mal à y déceler un rôle autre que négatif des pouvoirs publics. En d'autre termes, elle s'oppose trait pour trait, malgré des origines sociales similaires, à celle d'une Aurélie Filipetti, normalienne, agrégée de lettres, et dont le principal mérite se limite à avoir réussi un concours, ce qui, sans doute, explique sa virulence. Son argumentaire, d'une stupidité sans nom, reprend les formules fatiguées du chauvinisme le plus primaire, et montre à quel point le syndrome mécanique de la patrie en danger frappe indistinctement tous les élus, sans souci d'époque ou de tendance politique. Dans ce gouvernement qui, des lettres à la philosophie, de l'allemand à l'histoire, de l'anglais à l'économie, rassemble, en dehors des sciences, tout ce qu'il faut pour faire la classe et se montre encore plus monotone que le cabinet d'avocats de Nicolas Sarkozy, la réussite sociale et financière du cancre doit être difficile à accepter, et le culot incroyable, le camouflet sans précédent qui nait du fait de ne pas se contenter d'être un exilé fiscal honteux totalement insupportable.

La ministre de la culture semble, dans le domaine du cinéma, essentiellement occupée à défendre les privilèges d'un secteur d'activité qui, de la taxe spéciale additionnelle aux SOFICA, des obligations de production aux quotas de diffusion, du statut spécial de Canal + à la taxe sur la copie privée, fait preuve, en dépit d'une furieuse concurrence, d'une créativité inégalée en matière de production de rentes. Elle oublie opportunément, comme d'habitude, que, niches fiscales exceptées, ces financements sont à la charge du consommateur, et pas du contribuable. Elle oublie, plus largement, à quel point un Gérard Depardieu s'est construit contre ce cinéma-là, avec ses absurdes prétentions à produire des œuvres, son acharnement à refermer à double tour la porte ouverte par la nouvelle vague et ses successeurs. Bien sûr, aujourd'hui, sa carrière a rejoint le courant dominant, sans pour autant délaisser totalement les pirates, comme le montre sa prestation impressionnante dans le récent Mammuth. Il en reste, pourtant, des moments ineffaçables, qui ont culminé lorsque Maurice Pialat, cet autre ingrat, a reçu la Palme d'or à Cannes pour le miraculeux Sous le soleil de Satan, contre les huées des petits maîtres et des bien pensants. D'une certaine façon, et bien qu'il ne vise pas les mêmes personnes et ne prenne pas appui sur les mêmes raisons, le bras d'honneur de Gérard Depardieu trouve sa place pas très loin du poing brandi par Maurice Pialat ; dans l'affaire, le mauvais rôle, à l'évidence, n'est pas pour lui.

so

, 19:15

Pour les chroniqueuses du superflu en poste au grand quotidien du soir, la banlieue reste une aventure. Un de ces petits plaisirs défendus que l'on doit s'accorder avec modération, une bravade raisonnable, une façon de se démarquer des cocottes dont on partage le bureau, elles qui ne savent toujours pas dans quel coin se trouve le Marais. Pas question, évidemment, de jouer les correspondants de guerre, de ceux qui osent parcourir les cités de tous les dangers, Stains, Gennevilliers, Montfermeil : on se contentera, en explorateur prudent, d'un saut de puce, en restant à portée d'oreille du murmure rassurant du boulevard circulaire. Saint-Ouen et la cantine de Philippe Starck, Pantin et ses galeries d'art, Levallois-Perret et ses boutiques comme à Haussmann, autant de dépaysements en terrain connu que l'on peut se risquer à découvrir, à l'abri des mauvaises surprises. De quoi, aussi, produire un article bien chargé de références à la sociologie urbaine et légèrement teinté d'ironie : à son public éduqué, on se doit de donner plus qu'un publi-reportage style Figaro. Mais pour le riverain banlieusard, se voir offrir l'occasion de s'habiller ailleurs que rue de la Paix représenterait un progrès inespéré : à l'évidence, l'enquête s'impose.

Bien sûr, depuis Paris, la banlieue se doit d'être pratiquée avec modération, et l'objet d'étude, certes situé à Levallois, mais dans la première rue à gauche en quittant la porte d'Asnières après franchissement du périphérique répond parfaitement à cette exigence. Outre un ample parking souterrain, le visiteur disposera d'un service sur mesure pour son scooter, et d'une navette qui le ramènera vers ses beaux quartiers. Le promoteur, fin connaisseur de son public, a donc bien prévu tous les outils indispensables à un éventuel rapatriement sanitaire d'urgence. La galerie en elle-même se déploie sur deux niveaux, entre Alsace et Lorraine, et joue du principal atout dont la banlieue dispose contre le passage du Havre, l'espace, les larges couloirs permettant, même avec une fréquentation bien supérieure à celle que se doit de constater un observateur impartial, de se croiser sans se bousculer. Mais le marbre du pavement comme la musique éthérée qui ravit nos oreilles se montrent impuissants à éloigner cette vilaine réalité sociale qui surgit brutalement lorsqu'apparaît l'indigène, en moustache et survêtement, traînant un chariot pour aller faire ses courses chez Leclerc. Caché dans un recoin l'hypermarché a en effet précédé ce qui, observation faite, se résume à une assez ordinaire galerie commerciale, simplement adaptée à un public un peu plus fortuné, adaptée aussi à l'ère moderne puisqu'on y trouve uniquement des boutiques vendant ce qui ne s'achète pas sur Internet, des vêtements et de la nourriture.
Seule originalité, la plaisir régressif du Marks & Spencer, l'enseigne britannique tentant un modeste retour après s'être isolée sur son île natale, sur une surface bien plus faible que son historique implantation du boulevard Haussmann. Hélas, là aussi, à côté du délicieux voyage dans l'immuable, le désenchantement guette, et la Vespa PX sensée incarner l'Italie se révèle n'être qu'une copie indienne. Le banlieusard, en somme, n'y trouve guère son compte, et restera soumis à la contrainte de faire ses courses en territoire Delanoë.

En fait, l'opération ne prend son sens qu'en s'éloignant un peu, dans l'espace, et dans le temps. Elle s'inscrit en effet dans un environnement particulier, celui de la ZAC Eiffel, construite à l'époque où le valdôtain Parfait Jans, dernier maire communiste de la ville de l'automobile et de ses ouvriers, présidait aux destinées de la commune. Elle témoigne, en somme, après trente ans de transformations urbaines et sociales qui ont fait de Levallois le Neuilly du demi-riche, d'un dernier effort pour effacer le passé. La rénovation intégrale des deux tours de bureaux de la ZAC, l'insertion des surfaces commerciales au pied même des immeubles, l'habillage rapide dont ceux-ci ont été l'objet, et qui les voit aujourd'hui partiellement recouverts de cette pierre plaquée qui vaut comme un symbole de la ville actuelle et de l'idéal esthétique de son indétrônable député-maire, permettent de remodeler à peu de frais une portion de territoire, et d'oublier qui l'habite. Mais puisqu'un politique habile ne saurait laisser passer l'occasion de tirer un profit symbolique d'une opération immobilière, la ville de Levallois nous offre un monument. Une de ces videos promotionnelles dont on pensait le modèle perdu depuis des générations, et qui nous ramène directement à l'époque du giscardisme triomphant. Une ode au béton, un rêve de Défense accumulant les clichés esthétiques du genre, coups de zoom et panoramiques filés sur les murs-rideaux. Ce qui, au fond, n'est qu'une autre façon de se tromper d'époque, et ne fait que dévoiler les ambitions de grandeur surannées d'une banlieue bien ordinaire, et la distance infranchissable qui subsiste entre l'original, et la copie.

zen fascists

, 19:32

Il y aurait, dans les tentatives anarchiques des municipalités de la petite couronne parisienne cherchant à se faire une place à l'ombre du géant indifférent quelque chose du comportement des mammifères essayant de survivre à l'époque des dinosaures, à ceci près que, là où les ancêtres de l'homme faisaient tout pour passer inaperçus, les maires de ces petites communes, tous ensemble et les uns contre les autres, tentent de se faire remarquer. Pour cela, chacun va chercher à rentabiliser les modestes avantages dont la nature et l'histoire l'ont, par le plus grand des hasards, doté. Clichy-la-Garenne, cette incongruité socialiste en plein pays UMP, sur ce plan-là, n'a pas à se plaindre : la culture lui a fourni la Maison du Peuple, la nature et la générosité d'une riche héritière le parc Roger Salengro. Situé au milieu de la partie utile de la ville, l'est, l'ouest étant abandonné aux emprises de GDF et de la SNCF, le parc doit à son ancienneté de posséder nombre d'arbres plus que centenaires, ce qui lui permet de rivaliser avec les Montsouris et autres Buttes Chaumont. C'est dans une de ses allées qu'un objet insolite en tel endroit a fait son apparition, sans doute à la fin de l'été : un panneau à messages variables, alias PMV dans ce jargon technologique qui ignore toute poésie, du genre habituellement chargé d'annoncer un bouchon sur le périphérique, ou, uniquement pour les Parisiennes et les Parisiens, le résultat d'une consultation cruciale.
Renseignement pris, le tableau en question s'avère relever d'une initiative purement commerciale, et constituer une première au niveau national, cela expliquant sans doute ceci puisque la satisfaction d'une petite vanité municipale représentait vraisemblablement un préalable décisif au succès d'une initiative qu'il convient d'analyser de plus près, tant ses implications sont riches. Car loin de la polyvalence qui caractérise d'habitude les dispositifs de ce type, ce panneau ne connaît qu'un seul usage, à destination d'une catégorie bien précise d'individus : les coureurs à pied qui s'entraînent dans les allées du parc, bousculant au passage enfants en bas âge, mères de familles et vieilles dames à la mobilité chancelante, et qui pourront désormais connaître avec précision leurs performances, pour peu qu'ils s'équipent d'un appareil de mesure approprié, et s'enregistrent sur le site web de son fabricant. Inutile de s'étendre sur cet aspect du problème, tant il est désormais banal : on l'a compris, il ne s'agit là que d'un aspirateur à données personnelles de plus, destiné à recueillir des informations aussi confidentielles que faciles à monnayer. Il est beaucoup plus intéressant d'étudier le versant public de l'histoire.

Là, les significations sont multiples. Ce dispositif sanctionne d'abord, avec l'encouragement des autorités, le détournement à des fins privées d'un bien public : le parc, désormais, n'est plus lieu de promenade pour tous, mais terrain d'entraînement pour quelques-uns. Pourtant, à Clichy-la-Garenne, on dispose d'un stade d'athlétisme, et il se situe juste en face, de l'autre côté de la rue ; évidemment, le parcours y est plus monotone, et l'ombre bienfaisante des arbres centenaires y fait cruellement défaut. Cet instrument de mesure encourage par ailleurs le comportement narcissique et solitaire d'individus seulement préoccupés de leurs performances, comportement dont un forum de nageurs fournit des exemples d'une édifiante mesquinerie. Une telle conception se situe aux antipodes de l'utopie sociale du sport pour tous, pourtant à sa place dans une municipalité socialiste, et se rattache plutôt à l'idéologie égoïste du tous contre tous et de la compétition permanente. L'implantation de ce panneau indique bien, dès lors, ce changement de statut de la pratique sportive du citoyen ordinaire, et ajoute une petite contribution à la construction d'un édifice de plus en plus pressant, qui non seulement transforme une pratique occasionnelle, volontaire, et ludique en contrainte sociale, mais sélectionne de plus le sport que les citoyens seront autorisés à pratiquer. En consultant la longue liste de ces merveilleux projets d'urbanisme qui constellent la capitale et sa périphérie, on ne peut manquer de constater que ces nouveaux quartiers forcément écos prévoient tous gymnases et stades, mais oublient systématiquement les piscines, disqualifiées sans doute à cause de leur excessive consommation d'énergie ; les piscines écolo existent pourtant, et elles ont même leur spécialiste. Mais l'État a choisi pour vous : il veut de l'effort, de la sueur, de l'essoufflement, du traumatisme, et des articulations démolies bien avant l'âge, et tout cela pour votre plus grand bien. Comme l'affirmait récemment une présentatrice de journal télévisé sur une chaîne publique, cette fameuse et quasi-obligatoire pratique sportive régulière peut faire reculer la mortalité de 30 % : presque une chance sur trois de devenir immortel, il faudrait être bête pour ne pas tenter le coup.
On sait l'intérêt que suscite, depuis Michel Foucault, la façon dont l'État tente de modeler le corps des citoyens, hier pour produire des soldats efficaces et des travailleurs robustes, aujourd'hui pour répondre à des impératifs d'hygiène et de santé publique au nom desquels, de plus en plus, il traque les gros, les négligents, les buveurs, et cherche à les réformer, au besoin par la contrainte médicale, puisque, après tout, les prescriptions de la faculté sont par essence obligatoires. Zen fascists will control you / 100 % natural / You will jog for the master race / And always wear the happy face : Jello a beau avoir tourné vert, trente ans après, ses textes sont plus que jamais actuels.

particules

, 19:40

Cela fait quelques mois que les plus fins limiers sont sur la piste d'un chiffre qui montre une fois de plus combien le conditionnel suffit amplement pour débarrasser la presse de tout scrupule et lui permettre de sortir impunément n'importe quelle baliverne. Elle se trouve, il faut le dire, bien aidée en cela par le Ministère, qui avance lui aussi le chiffre de "42 000 décès par an (...) dus à la pollution de l’air par les particules PM2,5" en fournissant comme justification les résultats d'un programme d'études européen, lançant ainsi le lecteur sur une fausse piste puisqu'un petit parcours du labyrinthe bruxellois permet de constater que le programme en question est clos depuis 2005. Heureusement, on dispose depuis peu de données que le même ministère présente en douce, en l'occurrence un rapport de l'Institut national de veille sanitaire qui s'annonce alléchant, le sérieux de ses lugubres scientifiques n'étant plus à démontrer. Ce sera l'occasion de se livrer, une fois de plus, à l'un des ces passionnants exercices de constructionnisme social dans lequel on cherchera à débusquer les parcours, les procédés, les oublis volontaires, les tortures sanguinaires qu'il faudrait infliger à cette malheureuse étude sans autre défense que la rigueur de sa méthode pour lui faire cracher le chiffre qu'on attendait d'elle. Ce qui, on s'en rendra compte, ne sera pas si simple car, dans ce combat obscur et sans espoir, pour l'honneur de la science, elle ne s'est pas si mal défendue.

Le rapport de l'INVS résume la partie française d'un programme plus vaste à la dénomination cabalistique, Aphekom, qui a comme objectif d'évaluer les conséquences pour la santé humaine des deux polluants atmosphériques jugés les plus dangereux, l'ozone et les particules fines, et cela dans les principales agglomérations européennes, celles qui ont notamment comme caractéristique d'être dotées d'un réseau de surveillance de la qualité de l'air ; notons au passage que le site du projet fournit des monographies détaillées relatives aux métropoles en question. Durant trois ans, sur la période 2004 à 2006, l'équipe a analysé deux catégories de séries statistiques, les causes d'hospitalisations, ou de décès, ces dernières fournies par la base CepiDC de l'INSERM, d'une part, et d'autre part les niveaux des polluants atmosphériques recherchés, relevés par les stations de contrôle du réseau Atmo. Et son travail consiste à évaluer, suivant une méthode qui n'est pas explicitée et serait sans doute restée totalement obscure pour le commun des mortels, l'effet sur l'espérance de vie d'une réduction de la pollution urbaine au seuil recommandé par l'OMS, sachant que les agglomérations étudiées le dépassent tous. Deux résultats apparaissent alors : pour la population des neuf zones urbaines concernées, qui regroupent un total de 12 millions d'habitants, la réduction des émissions d'ozone permettrait de différer précisément 69 décès par an ; pour les particules, toutes tailles confondues, on atteint des chiffres plus substantiels, puisque l'estimation porte sur une moyenne de 2900 décès différés par an. Ce qui, évidemment, suscite quelques remarques, dont certaines proviennent des auteurs de l'étude.
On notera pour commencer qu'il n'est jamais question, à l'inverse de la routine des pouvoirs publics, de sauver des vies, ou d'éviter des morts, ni même d'échapper à la maladie puisque, après tout, dans le monde réel, l'essentiel des décès dus, par exemple, à la bronchite chronique, une des pathologies prises en compte par l'INVS, provient du fait qu'une importante proportion des citoyens a choisi l'empoisonnement volontaire par la fumée du tabac. Le modèle se fixe un objectif bien plus modeste, celui d'estimer le gain d'espérance de vie généré par un air plus sain, et forcément, il comporte ses incertitudes. La plus classique reste d'ordre statistique : comme le précise le rapport, l'intervalle de confiance des décès évitables dus aux particules varie de 1000 à 5000 cas, ce qui représente quand même un écart-type plutôt brutal. Mais d'autre limites sont à peine suggérées. Ainsi, alors même que la pollution varie très fortement sur de très petites distances, comme le précise en passant le premier signataire de l'étude, la mesure, des particules en particulier, reste très lacunaire : Airparif a inauguré ses deux premières stations équipées pour les particules les plus fines en 2000, et en compte aujourd'hui quatre pour couvrir les 6,5 millions d'habitants de l'ancien département de la Seine. Et faire tourner ses modèles pour combler les trous n'est pas une opération sans risques.

L'énigme reste donc entière : comment passer de ces 2900 décès anticipés de moins de six mois en moyenne au 42 000 morts du diesel criminel ? Ces réductions d'espérance de vie sont calculées sur un effectif de 12 millions de citadins, soit 18,5 % de la population totale, 65 millions d'individus. Une uniformisation au niveau national donnerait 15 000 décès, et suppose, évidemment, que l'on respire autant de particules à Dieppe qu'à Rouen, à Arcachon qu'à Bordeaux, à Ribeauvillé qu'à Strasbourg, le genre d'hypothèse que les politiques feraient sans le moindre remords. Les monographies urbaines détaillées rappellent de plus que, dans l'agglomération parisienne par exemple, les transports comptent pour moins d'un tiers des émissions de particules, la plus grosse part provenant du secteur tertiaire et résidentiel, c'est à dire du chauffage, quand il n'est pas électrique, donc nucléaire. Aussi sera-t-il intéressant de suivre le parcours de cette étude, de voir si elle modifie les certitudes du ministère de l'Environnement, de voir aussi si le ministère de la Santé, tutelle de l'INVS, suit un chemin différent. Pour l'heure, le pronostic de la remise au tiroir s'impose.

Alors, si cette étude produit des résultats si modestes, si le seul objectif accessible pour une réduction drastique, et qui devra recourir à des moyens qui le sont pas moins comme l'interdiction du diesel pour laquelle milite désormais un Jean-Vincent Placé, des émissions de particules se limite à un gain en espérance de vie le plus souvent inférieur à six mois pour une proportion très faible, et parfois à la limite du mesurable, de la population, c'est qu'on arrive au bout d'un processus, celui où presque tout ce que l'on pouvait faire en la matière a déjà été fait, et où les progrès à attendre vont produire, de plus en plus, un écart insoutenable entre leur difficulté de mise en œuvre, et donc leur coût, et les effets à en attendre, et donc les gains. Les études de ce genre, qui ne s'intéressent qu'à quelques polluants analysés sur une courte période, fournissent des images totalement biaisées puisqu'elles passent sous silence les énormes progrès déjà réalisés, toutes ces morts évitées bien plus nombreuses que celles qui restent à gagner, mais que l'on n'a jamais calculées. Désormais, on vise l'absolu, la pureté, l'absence complète, et délirante, de ces quelques facteurs nocifs sélectionnés, et portés à l'attention du public. Dans cette relation qui oppose le plus sacré, la santé, la victime innocente, au plus vil, la saleté, le pollueur, l'automobiliste égoïste et son gros diesel, le second ne payera jamais assez pour ses crimes, d'autant que l'impossibilité de les lui imputer directement interdit de le faire payer autrement qu'en le mettant hors d'état de nuire, et en le condamnant à la marche à pieds.

danseuses

, 19:46

Le drame de la dette, au fond, se résume à un problème simple à énoncer, mais difficile à résoudre : où va l'argent ? Car, on le sait, le grand gouffre du Trésor où s'entasse tout ce que l'État peut ramasser fonctionne aussi comme une machine à blanchir, où l'argent, si durement gagné par un ouvrier carreleur, si scandaleusement extorqué par un patron du CAC, perd son identité. Devenu crédit, de fonctionnement ou d'investissement, il sera réparti selon des logiques aussi obscures qu'inébranlables, et sur lesquelles les organismes de contrôle n'ont, en fait, guère d'autre pouvoir que celui d'admonestation, ce qui fait de la Cour des comptes un membre éminent du club de plus en plus fourni de ceux qui s'égosillent en vain dans le désert. Un des effets de composition du récent entretien accordé au Monde par Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, est d'offrir une occasion de comprendre un peu qui vient se servir au pot, et dans quel but.

Car la liste des projets auxquels la ministre a décidé de ne pas donner suite surprend, et à divers titres. D'abord, par sa longueur : Maison de l'histoire de France, musée de la photo à Paris, archives à Arles, nouveau Lascaux, Comédie Française, réserves du Louvre à Cergy, tous les domaines, et bien des territoires, sont couverts, et d'autant plus qu'on sent percer le regret de ne pouvoir arrêter les chantiers déjà lancés, comme celui de la Philharmonie de Paris, établissement au financement entièrement public, partagé entre l'État, la région et la ville de Paris et qui, donc, compte pour la dette à 100 %. C'est que la seconde propriété de ces investissements réside dans leur caractère unanimement superflu. Il y avait donc Lascaux, la grotte des origines, réservée aux seuls chercheurs en raison de sa fragilité. On a donc successivement construit Lascaux 2, reproduction pour le grand public de la partie la plus spectaculaire de celle-ci, puis Lascaux 3, la même chose en plus complet et en version itinérante. En décidant de continuer la série, on fonctionne un peu comme ces films ou ces jeux vidéo à rallonge, exploitant sans cesse et jusqu'à épuisement un même filon. Quel besoin la Comédie Française a-t-elle d'une salle de plus ? Comment ne pas saborder une Maison de l'histoire de France déjà salement plombée par les historiens eux-mêmes ? Comment justifier la greffe sur des locaux hautement techniques et par définition interdits au public qui servent à l'entreposage et à la restauration des œuvres d'ajouts précisément destinés au public en question ?
Le couperet, de plus, tombe bien tard. Car Paris dispose déjà d'une salle de concert consacrée à la musique classique, Pleyel, totalement rénovée pas plus tard qu'en 2006, et qui offre à peine 400 places de moins que le vaisseau compliqué de Jean Nouvel, lequel comble sans doute bien d'autres vanités que celle de son créateur. Directement intéressé à l'affaire, on ne se plaindra pas de l'installation des Archives contemporaines à Pierrefitte laquelle, plus qu'à une nécessité culturelle, répond à un besoin démocratique : mais Fontainebleau reste ouvert, et le site central de la rue des Quatre Fils, avec le très beau bâtiment de Stanislas Fiszer, demeure au patrimoine des Archives qui gèrent donc, désormais, trois implantations distinctes, éloignées parfois de cent kilomètres. Il n'empêche : en se privant de toutes ces belles choses inutiles, on économise, d'après la ministre, un milliard d'euros.

Évidemment, si la culture a un coût, elle ne saurait être traitée comme une marchandise banale. Le fait que les projets arrêtés relèvent presque tous d'un même domaine, celui du patrimoine, du répertoire, d'institutions parfois pluri-centenaires ne doit rien au hasard. On se trouve ici au cœur d'une compétition de prestige, entre régions, entre pays, entre métropoles où il convient de tenir son rang, et où chacun compte sur l'argent public pour financer la danseuse qui satisfera sa vanité et assurera sa réputation. Ici, l'élu remplace le mécène de l'âge classique, l'aristocrate ruiné, en puisant ses fonds à la même source, l'impôt, et en valorisant la même conception patrimoniale d'une culture savante qui lui apporte les mêmes bénéfices symboliques. Bien sûr, les biens de la culture d'État sont propriété publique, et physiquement accessibles à tous : mais les sociologues, et pas seulement les bourdieusiens, démontrent amplement à quel point cet élément reste un détail, et ne perturbe nullement l'ordre social des choses. Aussi la franchise d'Aurélie Filippetti, franchise qu'elle doit sans doute en partie à la modestie des ses origines, et qui suscite la colère des caciques outragés qui se font fort, en mobilisant leurs réseaux, à l'ancienne, de faire annuler ses décisions, apporte dans cette univers fossilisé une fraîcheur inattendue, et une lueur d'espoir. On le sait bien, seule la contrainte impérieuse et vitale permet d'en finir avec les vieux arrangements. En Italie, Mario Monti en appelle ainsi à la population pour débusquer les rentiers de la fonction publique. En France, l'heure n'étant pas assez grave, la tâche reste prise en charge par René Dosière, chef historique des crieurs du désert et même pas investi par le Parti Socialiste. En attendant, pour se consoler, il reste à trouver pire ailleurs, et à se dire que, au moins, la concurrence que se livrent les régions espagnoles où les cités des arts fleurissent comme autrefois les cathédrales nous aura été épargnée, et au Trésor aussi.

somnifères

, 19:07

Dans Naissance de la biopolitique, le cours que Michel Foucault a donné en 1979 au Collège de France, il n'est fait allusion à la biopolitique que pour préciser qu'il n'en sera pas question. Le cours, à la place, sera consacré à la genèse et au développement de divers courants dans la pensée économique libérale, et plus spécialement à l'un des moins connus, l'ordo-libéralisme. Ses promoteurs, réunis avant la Seconde guerre mondiale autour de la revue Ordo et de l'université de Fribourg, survécurent dans l'ombre au nazisme avant de voir leurs thèses triompher dans l'Allemagne de Konrad Adenauer, avec Ludwig Erhardt, père de l'économie sociale de marché et du miracle économique. Ici, le rôle de l'État consiste à organiser le cadre à l'intérieur duquel la concurrence pourra s'exercer de la façon la plus libre possible : pour y arriver, le meilleur moyen consiste à abandonner toute velléité de contrôler les prix ce qui, écrit Michel Foucault, sera fait dès 1953.
On imagine facilement le désarroi qu'un tel mode de pensée ferait naître en France, dans la population, dans l'administration, chez les politiques. Car il implique, pour l’administration, le renoncement à une capacité de contrôle et de sanction qui, un temps, s'exerçait sur l'ensemble de l'activité économique, pour les élus, l'abandon d'un énorme pan de l'action publique qui va de la préférence accordée aux produits nationaux à la détermination autoritaire des prix des denrées de base, un levier largement employé dès l'ancien régime, et pour les citoyens, enfin, l'acceptation d'un fait insoutenable, des prix qui dépendent de la situation du marché et pas de tel arrangement de court terme exigé et accordé dans un but étroitement électoraliste. Mais l'insupportable pression exercée par la stagflation des années 1970, ce moment où, avec des taux annuels qui atteignaient les 12 %, on savait ce que le terme d'inflation veut vraiment dire, et où on ne pleurnichait pas à longueur de journal télévisé pour des histoires d'asperges et de carottes, en se plaignant d'une vie décidément bien trop injuste, a finalement eu raison de l'ancien système.

Il a donc fallu le virage de 1983 pour que ce pays entre dans le monde de la liberté des prix ; pourtant, trente ans après, la conversion n'est pas encore achevée. Alors, bien sûr, les carburants, produits uniformes, normalisés et à la distribution, comme celle du tabac, étroitement surveillée puisque, à l'instar du tabac, elle génère de considérables recettes fiscales, relèvent d'un domaine un peu particulier. Mais l'idée que l’État puisse intervenir sur leurs prix semble d'autant plus délirante qu'il ne dispose d'aucun moyen d'influencer ceux-ci. Car il ne contrôle rien, ni la production, presque nulle sur le territoire national, ni l'élaboration des produits, de plus en plus effectuée sur les lieux d'extraction, ni les circuits de distribution. Sa seule arme véritable est de nature fiscale : baisser le prix des carburants revient donc à abandonner une part de recettes, et à se tirer une balle dans le pied.
C'est ce qui rend si fascinante cette décision ministérielle, prise dès le retour de vacances, comme s'il fallait combattre une exceptionnelle urgence. Même si personne ne peut prévoir ni son ampleur, ni sa brutalité, l'évolution à la hausse des prix des carburants semble inéluctable, et il n'existe d'autre méthode efficace de la combattre que de réduire sa consommation ce qui, le plus souvent, en optant pour des voitures économes, et plus encore pour des deux-roues motorisés, reste une évolution à la portée de tous et qui, de toute façon, se produira. Le gouvernement, pourtant, une fois encore, préfère jouer les thaumaturges et administrer un somnifère bricolé avec une once de renoncement fiscal, un bout d'oreille enfin arrachée à Total à force d'avoir été tirée, un doigt de vraie concurrence entre grandes surfaces, et tout cela dans le seul but de satisfaire des grognons définitivement rétifs à toute médecine. Ce qui, évidemment, pose une question intéressante.

Car, en Europe, la France reste absolument seule à mener ce vain combat : aucun autre pays ne semble prêt à suivre son exemple et nombreux, à l'inverse, sont ceux qui connaissent des taxes encore plus lourdes. Les politiques de subventions des prix des carburants, dont les effets délétères nourrissent nombre d'analyses, se trouvent plutôt dans les pays émergents, ceux qui, en particulier, tirent ces ressources de leur sous-sol. Mais la hausse de la matière première, sa raréfaction, l'inefficacité de l'exploitation, les gaspillages, conduisent partout, en Iran, en Indonésie, au Nigeria, à remettre en cause ces subventions devenues insupportables pour les finances publiques. Inévitablement, le rattrapage brutal conduit à l'émeute : ces subventions, après tout, n'étaient, pour des élites corrompues, qu'une manière d'acheter la paix sociale en redistribuant une faible partie de leurs gains. Une fois envolées, la réalité refait surface. Les ressources de l’État, en France, ne permettent plus guère de procéder de la sorte, même si le gouvernement, pour l'heure, semble bien décidé à n'en pas tenir compte. Au moins peut-il se justifier, et jouer les honnêtes gens, en affirmant simplement tenir ses promesses électorales, cette forme particulière de chantage bizarrement parée de vertus positives.

relocaliser

, 21:29

L'agenda du spécialiste, celui dont les coordonnées figurent en première position sur la liste des journalistes lorsque le recours à l'expert s'impose pour traiter une question particulière le confirmera : le terme de relocalisation mérite le grand prix des inventions lexicales de l'année. Promu, exemples à l'appui, par les politiques et la grande presse dans le but de ne pas totalement désespérer Aulnay-sous-Bois, le terme tente de faire passer les ordinaires ajustements à la marge, en matière d'emplois comme d'investissements, qui forment le quotidien des entrepreneurs pour les premiers pas d'une moderne reconquista qui, cette fois-ci, nous emmènera au bout de la terre, jusque dans les faubourgs de Shanghai, reprendre un à un les emplois abandonnés au dragon chinois. La fréquence et la portée de ces ajustements, au demeurant, sur le long terme, pourraient fort bien augmenter, tant la hausse des coûts en tous genres risque de frapper bien plus la Chine que l'Europe. Mais en attendant le jour béni de la compétitivité retrouvée, les affaires continuent. Et il n'est pas sans intérêt d'aller voir comment les choses se passent, dans la vieille France des usines qui fument et du cambouis qui tache.

Une opération promotionnelle lancée par Yamaha Motor France fournit un prétexte idéal. Le japonais, qui sauva de la faillite en 1984 l'historique Motobécane, produit à Saint-Quentin, sous la marque MBK, des scooters et, sous la sienne, des scooters, des 125 cm³, mais aussi des gros trails monocylindre, tous propulsés par des moteurs Minarelli, fabriqués en Italie par une autre filiale du groupe ; Saint Quentin, au demeurant, dispose également d'une fonderie d'où sort une autre spécialité maison, les moteurs marins. Sans doute peu inspirée par la Picardie, la grande presse, à une exception près, ne semble pas avoir jugé l'information digne d'être publiée : aussi vaut-il mieux compter sur les connaisseurs pour comprendre pourquoi Yamaha souhaite tant faire savoir ce qui se passe à Saint Quentin. Il s'agit, en l'occurrence, d'une paradoxale création d'emplois. Les surcapacités de ses usines européennes ont conduit l'entreprise à sacrifier son implantation espagnole, et à transférer sa production en France. Les raisons en sont triviales, et mettent bien en valeur les deux traditionnels avantages compétitifs dont dispose toujours le pays, sa géographie, qui facilite la logistique et fournit, en l'espèce, de larges réserves foncières, et sa main d'œuvre, productive, qualifiée et expérimentée. Nul besoin, on le remarque, de l'intervention d'un quelconque ministre, de l'appui d'une quelconque subvention, la simple logique industrielle suffisant parfaitement à conclure l'affaire.
Didier Bouard, le correspondant marseillais de Moto Magazine, commente lui aussi le déménagement de Yamaha dans un remarquable article paru dans la dernière livraison du mensuel, et dont on ne peut que souhaiter qu'une main innocente le place sous les yeux de notre grand ministre de la reconstruction industrielle. Il relève en effet un défi, partir à la recherche des industriels de la moto dans l'unique grand pays européen à avoir cessé de produire autrement que de façon artisanale des motos au plein sens du terme. Les quelques antiques fabricants de motocycles à vocation utilitaire, en effet, n'ont pas survécu à l'effondrement des années 1960, et, quand ils n'ont pas disparu, se sont reconvertis dans la spécialité locale, le cyclomoteur. L'essentiel de la production de grosses cylindrées d'après guerre fut le fait de Ratier, historique fabricant d'hélices aéronautiques aujourd'hui filiale d'United Technologies, qui construisit jusqu'en 1962 des flats-twins conçus sur la base de moteurs BMW abandonnés sur place par l'occupant après 1945 ce qui, on s'en rend compte, représente une percée technologique majeure. Et pourtant, ces industriels existent, mais, comme pour Yamaha, ils ne sont pas toujours là où on les attend. Ainsi, tous les pneus moto Michelin sont fabriqués en Espagne ou en Serbie ; Dunlop, à l'inverse, filiale du japonais Sumitomo, exporte vers toute l'Europe à partir de Montluçon. On retrouve ici la même logique qui conduit Yamaha à concentrer son activité à Saint-Quentin, logique de groupes mondialisés qui relève chaque fois de stratégies et de situations particulières, et n'a que faire des frontières. Mais pour les PME, voire les artisans, seulement présents sur le territoire national, l'adaptation, pour les spécialistes de l'habillement et du cuir en particulier, implique de produire dans des pays à faible coût, et de façon d'autant moins réversible que la main d'œuvre spécialiste du cuir disparaît progressivement. Le fabriqué en France peut faire la fierté du patron de Top Block, producteur autochtone d'antivols qui reçoit les politiques dans sa "dernière cantine encore ouverte de la région" ; seule, pourtant, la responsabilité morale qu'il ressent à l'égard de ses cinquante salariés l'empêche, comme les autres, d'aller ailleurs.

L'exemple de Yamaha montre comment des circonstances, à la fois singulières et reproductibles puisque, au fond, elles consistent simplement à faire coïncider une demande et une offre, de produits, de techniques, de personnels, permettent à une société japonaise de commercialiser sous sa marque des machines presque totalement fabriquées en Europe, grâce à ces réseaux de spécialistes qui découpent les contours de l'industrie moderne, et dont l'Italie, en particulier, s'est fait une spécialité. Et ce qui vaut pour la moto s'applique aussi bien pour ces produits autrement moins oniriques que sont les disjoncteurs, les chariots élévateurs ou les vannes, tous ces objets ennuyeux et compliqués fabriqués par les vieilles industries mécaniques, optiques et électriques, et sans lesquels rien, nulle part, ne fonctionne. Et, même si elles ne manqueront pas de profiter de l'effet d'aubaine de tel crédit d'impôts, ces industries n'attendent de l'État rien d'autre que sa prise en charge du bien public, les infrastructures, l'éducation, la recherche fondamentale, dont les bénéfices pourront ensuite être mutualisés. La meilleure politique industrielle serait sans doute celle qui aurait l'énorme courage de ne rien faire de particulier, et de renoncer donc aux profits clientélistes et électoralistes de l'interventionnisme narcissique. Visiblement, le ministre du renouveau industriel, auquel ne manque plus qu'un sac de riz sur l'épaule pour faire un parfait docteur Kouchner, ne semble pas privilégier cette voie-là. Et à en juger par la manière dont le gouvernement compte accorder aux DAX, AEX, et autres OMX des avantages déloyaux au détriment des CAC et SBF, à voir la façon dont la ministre en charge de l'énergie confirme, s'il en était besoin, que la durée maximale des engagements contractuels pris par l'État ne saurait excéder l'espace d'une législature, sur ces questions, la solidarité ministérielle semble sans faille, et le portrait de l'entrepreneur en exploiteur unanimement partagé. L'orchestre, comme d'habitude, ne sait qu'exécuter la même petite musique et, comme toujours, il jouera jusqu'au bout.

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