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did he fire six shots ?

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mardi 10 août 2010

idéal-type

Voilà déjà longtemps que, un peu par hasard, en suivant une manifestation d'agriculteurs, Patrick Champagne, alors sociologue à l'INRA, a commencé à s'intéresser à la place envahissante que les sondages d'opinion occupent dans le jeu politique. Son analyse, qui garde aujourd'hui la même pertinence, n'a en rien entravé le développement d'un processus qui, liant intimement un commanditaire et un prestataire de service, constitue une forme de symbiose dans laquelle chacune des parties investit, et gagne un avantage particulier. Le sondeur apporte en caution une scientificité d'autant moins facile à contester qu'elle s'appuie sur un savoir d'ordre mathématique, donc peu accessible au commun des mortels, savoir auquel se mêlent des tours de main, en matière de redressements par exemple, qui restent secrets. En contrepartie, il trouve dans la presse un marché qui vient utilement compléter ses activités plus banalement commerciales. Le commanditaire, quant à lui, en dehors de la production d'un matériau parfois susceptible de remplir sa première page, trouve ici un moyen d'occuper une place stratégique et originale dans le jeu politique, se présentant comme dépositaire de la vraie pensée des vrais gens saisie dans toute sa spontanéité, ce qui lui permet de revendiquer une légitimité à s'exprimer au nom du peuple, puisque c'est le peuple lui-même qui s'exprime au travers du sondage, en vertu de laquelle il pourra contester la bien plus ordinaire légitimité que procure le bulletin de vote, Cet entrelacs d'intérêts très largement partagés explique sans doute pourquoi le récent sondage du Figaro, malgré ses conclusions surprenantes, en dépit de son ton triomphal, n'a pas vraiment fait l'objet, dans la presse traditionnelle, de virulentes critiques.

Au Monde comme à Libération, en fait de commentaires, on se satisfait en effet de paraphraser l'article originel ; tout au plus osera-t-on faire remarquer à quel point le sondage du Figaro fait les affaires du pouvoir, tout en faisant la démonstration, en cette période estivale, d'une impressionnante réactivité, puisque la publication du sondage sera synchronisée avec l'annonce des mesures qui constituent précisément son objet. Les critiques se trouveront donc ailleurs, sur OWNI par exemple, fort intéressante revue en ligne dont un des rédacteurs consacre un billet un peu rapide, et s'intéressant essentiellement à des problèmes de méthode, à la question. En retour, il essuiera une sévère bordée envoyée par le clan d'en face, avec la réaction assez typique d'un acteur qui se contente d'enchaîner les affirmations d'autorité, et dont le discours se limite, au fond, à revendiquer que l'on lui accorde la confiance qu'il mérite, puisque c'est lui l'expert. Pourtant, en dehors du fait qu'en critiquant la méthode on emprunte une voie sans issue puisque l'on ne dispose pas des éléments permettant d'en sortir, il n'est pas sûr que l'on fasse ainsi l'analyse la plus pertinente.

Au premier abord, ce sondage surprend surtout par son contenu. Mis en ligne par le Figaro, il comporte en effet une seule question, qui sollicite accord ou désaccord sur sept items, présentés comme des mesures annoncées par le gouvernement pour lutter contre l'insécurité. Et ces items n'ont pas seulement en commun qu'il est difficile d'être contre, puisque cela reviendrait le plus souvent à se prononcer contre l'application de la loi : ils sont aussi à la fois très délimités, très techniques, et très particuliers. On n'en voudra pour preuve que le ce "retrait de la nationalité française aux ressortissants d'origine étrangère coupable de polygamie ou d'incitation à l'excision". Il fonctionne d'abord comme une évidence, et un oxymore - comment peut-on être à la fois de nationalité française, et adopter des pratiques jamais vues dans l'histoire du pays ? Il ne concerne ensuite qu'un nombre extrêmement réduit de résidents, donc encore bien moins de nationaux, au point que l'on puisse postuler sans risque que, de près ou de loin, aucun des sondés n'a jamais été confronté aux pratiques qu'on le charge de condamner. La mesure proposée, de plus, l'est dans une formulation complexe et technique, et décrit des situations soit inexistantes, sauf à supposer que l'état civil français enregistre sans s'en émouvoir des mariages multiples pour un même individu, soit impossibles à prouver. En d'autres termes, le seul choix rationnel, face à une telle question, est de ne pas répondre : or, ce choix a été expressément exclu par le sondeur. La seule opinion raisonnable est de ne pas en avoir, mais c'est précisément, parce qu'elle met à bas tout l'édifice du sondage qui implique l'existence, en permanence, à n'importe quel propos, chez chaque individu, d'une opinion formée et réfléchie, la seule qui soit interdite.

Mais, au-delà de la critique la plus pertinente, issue du monde universitaire, qui montre que, comme toujours, la bonne réponse se cache fort peu dans la question, ce sondage révèle un certain nombre de traits qui le transforment en un idéal-type de cette façon de faire de la politique que l'on peut bien appeler le sarkozysme. Cette manière de procéder, cette maïeutique particulière qui vise à faire condamner des comportements extrêmement précis, très particuliers et fort éloignés du quotidien de la majorité des citoyens, fonctionne ainsi, en posant un interdit règlementaire sur un point délimité que l'on se chargera ensuite, progressivement, indéfiniment, d'élargir. D'autre part, un publiciste pourra sans doute confirmer que nombre de ces mesures ne passeront pas la censure des divers Conseils, gardiens de l'ordre des lois : les faire plébisciter par anticipation revient à dévaloriser cette censure, au prétexte qu'elle s'opposera à la volonté populaire mesurée de la façon la plus scientifique, la moins contestable, par sondage. Le Figaro, dans cette stratégie, joue fidèlement son rôle avec la procédure de justification que l'on vient de décrire. Ainsi fonctionne le populisme et, puisque son action vient d'être plébiscitée par voie de sondage grâce à une unanimité citoyenne sans précédent, on attend sans impatience la réélection prochaine du président bien-aimé, laquelle ne saurait se produire autrement, à l'image de ceux qu'à recueillis ce sondage, qu'avec des scores de démocratie populaire.

vendredi 30 juillet 2010

fictions

Un majordome indiscret et une comptable indélicate, une vieille dame richissime mais dont la santé mentale inquiète, sa fille unique qui, en justice, cherche à la faire placer sous tutelle, un ministre et son épouse, un gestionnaire de fortune et sa Légion d'honneur. Beaucoup de pouvoir, énormément d'argent, du drame familial, des haines et des trahisons. Le feuilleton de l'été mélange des ingrédients si disparates, joue sur des ressorts si traditionnels, regroupe des figures si typées qui se résument à des archétypes dont certains plongent très loin dans l'histoire du drame et de la comédie tout en conservant une forte efficacité narrative, que l'on en vient à regretter qu'il ne sorte pas de l'imagination d'un émule de Raymond Roussel, ou d'un descendant de Carlo Goldoni. Malheureusement, l'histoire ici contée l'est par des avocats et des journalistes ; aussi, avec l'absence d'imagination revendiquée par ces professionnels du verbe, retrouve-t-elle un déroulement convenu puisque déjà bien souvent parcouru et commenté, celui des liaisons inavouables entre argent et politique, et, par manque de matière, connaît-elle des développements bien peu convaincants.

En laissant de côté la piste annexe et distincte du conflit familial, l'intrigue essentielle, telle qu'exposée par exemple par le Monde voilà une dizaine de jours, se résume d'une ligne : Eric Woerth, Ministre du Budget et trésorier de l'UMP, a joué de sa position pour faire embaucher son épouse par le gestionnaire de la fortune Bettencourt ; la contrepartie comprendra une instruction aux services fiscaux de ne pas s'occuper de la première fortune nationale, et une Légion d'honneur. Toute le métier du journaliste, bien résumé par ce titre, "Le principal collaborateur de Liliane Bettencourt met Eric Woerth en difficulté", sera de relier des éléments factuels dont personne, à ce jour, n'est en mesure de déterminer de façon certaine s'ils sont vrais ou faux, au besoin en leur imprimant une légère distorsion qui les rendra plus aptes à s'intégrer dans un schéma pré-existant, pour l'aider à démontrer la thèse qu'il défend. Définir, par exemple, le gestionnaire de la fortune de l'héritière comme un "collaborateur" rend à cette dernière un rôle actif dans la gestion de ses affaires, rôle qu'elle ne tient pas puisque, précisément, ce gestionnaire est rémunéré pour faire ce travail à sa place. Dès lors, en agençant les mêmes éléments d'une autre manière, en les éclairant à partir d'un autre angle, en plaçant, en somme, les mêmes figures au milieu d'une autre intrigue, on peut aboutir à de toutes autres conclusions.
Héritière du fondateur de L'Oréal, à ce jour sixième capitalisation boursière du CAC 40 et dont elle détient encore 30 % des parts, Liliane Bettencourt dispose donc d'un patrimoine que Forbes évalue à 20 milliards de dollars, soit un peu plus de 15 milliards d'euros au cours actuel. On conçoit qu'un tel patrimoine justifie une gestion attentive, une structure ad hoc, et l'emploi à plein temps d'une certaine quantité de spécialistes. Analyste financier diplômée d'HEC, l'épouse du ministre alors en charge du budget possédait à cette fin toutes les qualifications nécessaires : alors, si l'on reproche à son mari d'avoir défendu ses intérêts auprès de son futur employeur, on se doit de faire de même lorsque Gros Louis réussit enfin à placer son bon à rien de fiston dans le garage de son copain Léon et, plus généralement, de considérer comme suspectes toutes les embauches qui se déroulent au travers de quelque réseau de relations que ce soit. Et il faut une certaine perversité pour voir dans une simple Légion d'honneur qui, certes, vaut plus qu'un plat de lentilles, mais ne coûte malgré tout pas très cher à la République, la preuve du trafic d'influence, en admettant que l'on puisse établir ce lien de causalité sans lequel l'hypothèse s'effondre. Quant au fait que la veuve d'un ministre continue à financer le parti politique auquel appartenait feu son époux, on aura beaucoup de mal à trouver cela surprenant. Penser qu'un ministre du budget puisse étouffer un scandale fiscal sans susciter aucune réaction interne, en particulier de la part des vigilants syndicalistes du Trésor, c'est sans doute lui prêter bien plus de pouvoir qu'il n'en possède. Enfin, les zones d'ombre de la fortune Bettencourt, un caillou aux Seychelles et deux comptes en Suisse pour un montant total de 80 millions d'euros, tout en attestant de la permanence, chez les riches, de ce sentiment qu'il convient de toujours garder un peu de monnaie planquée quelque part, dans l'hypothèse où la France s'abandonnerait au bolchévisme, apparaissent presque insignifiantes. Les sommes en jeu ne représentent, après tout, que 0,5 % du patrimoine total de l'héritière. Bien sûr, comme toujours, on ne prête qu'aux riches et, pour l'essentiel, des soupçons : mais si, en l'espèce, le crédit est infini, la récolte se révèle bien maigre.

On retrouve ici, d'une certaine façon, un problème de chemin critique. Dans le vaste univers des événements vécus par les personnages de l'intrigue durant les années récentes, certains ont été, par eux, et surtout par d'autres, mis en lumière. Et seul le chemin qui relie tel point à tel autre, et qui les relie arbitrairement puisqu'ils sont en fait très éloignés dans le temps et dans l'espace social, parce qu'il permet d'appliquer une fois de plus un modèle déjà connu, accepté et légitimé, donne à l'histoire un sens. Avec ces matériaux ordinaires et chargés de signification, la presse sérieuse, en utilisant ici un de ces schémas d'explication du monde qui justifient son existence et répondent à la demande de ses lecteurs, produit l'histoire que l'on peut lire dans les quotidiens de référence. Les héros appartiendraient-ils à un autre univers, celui où la richesse demeure mais où le sexe remplace le pouvoir, et un public plus populaire se délecterait de leurs turpitudes, à la une de ces périodiques spécialistes de l'atteinte à la vie privée. D'une certaine façon, malgré l'immense distance intellectuelle et sociale qui sépare la noblesse journalistique de la presse de caniveau, ces deux approches sont comparables, puisqu'elles découlent d'un travail de production de sens qui fonctionne à l'identique, et qu'elles remplissent une même fonction en fournissant au lecteur son feuilleton estival quotidien.

lundi 5 juillet 2010

cauchemar à Bruxelles

Que peut donc faire le malheureux motard solitaire lequel, ayant prévu de compléter un déplacement à Bruxelles, voyage d'affaires en quelque sorte puisqu'il s'agissait de participer à la 1st International Motorcyclists' Conference organisée par la FEMA, de quelques digressions ethnographiques et de promenades architecturales dans cette ville que l'on dit capitale pour l'Art Nouveau, lorsque, entrant en ville le samedi en début d'après-midi, cette CBF proudly assembled in Italy with the worst possible quality commence à caler au point mort, puis cesse définitivement de fonctionner, inaugurant ainsi un parcours imprévu qui le conduira, de la batterie au régulateur, du régulateur à l'alternateur, à traverser tous les cercles de l'enfer électrique, et qui ne trouva de conclusion provisoire que le jeudi suivant, par un retour à la maison en train, donnant ainsi aux sympathiques mécaniciens de Bike Zone, seule lueur dans les ténèbres de la négligence et au coeur des marécages de l'appât du gain, le temps nécessaire pour tout remettre en ordre ? Devenir en moins de 24 heures un as de la STIB et profiter de cet efficace système de transports en commun pour, malgré tout, visiter, étant entendu que la participation à la conférence sera fonction du temps laissé libre par cette saleté de machine et que pour la MEP Ride, le clou de la manifestation, ce sera pour l'an prochain.

Adieu moto, et place à la STIB, système hétéroclite d'une étrange capitale polycentrique qui compte au nombre de ces villes de centre et du nord de l'Europe qui n'ont jamais abandonné le tramway, et dont le réseau associe les quelques lignes d'un métro récent, qui ne manque pas, à juste titre mais de manière un peu facile, de se comparer favorablement à son pitoyable équivalent parisien, le bus, et diverses générations d'un tramway en partie souterrain, grâce à l'invention locale du prémétro, mais dont les rames les plus anciennes, qui n'auraient pas détonné dans la Tchécoslovaquie de l'ère Novotný, avec leurs portes-guillotines et leurs marches aussi étroites qu'escarpées, semblent maintenues en service dans le seul but de réguler, via les fractures du col du fémur, la population des personnes âgées. Il n'empêche : ce réseau assure, dimanche compris, une desserte satisfaisante des endroits les plus éloignés, et rend donc d'autant plus difficile la compréhension de ce qui paraît bien être une spécificité locale, un trafic automobile d'une densité d'autant plus ahurissante qu'il n'est que très marginalement complété par les deux-roues, les scooters restant invisibles au moins en centre ville, les vélos n'étant utilisés que par quelques inconscients, et les motos, souvent de forte cylindrée, n'étant guère nombreuses. Bruxelles-Capitale, moitié plus vaste que Paris mais trois fois moins dense, se distingue en effet de son homologue française par l'importance de son parc automobile, le nombre des foyers équipés étant équivalent à celui des autres provinces du pays alors qu'il est, à Paris, significativement inférieur. La vision de ces conducteurs, seuls au volant de leurs véhicules, pris dans une circulation dantesque et des embouteillages sans fin, refusant les transports en commun sans pour autant adopter, comme à Paris, le deux-roues motorisé, laisse perplexe, et semble sortie du fond des âges.

Logé dans le quartier des institutions européennes, dont la population ne se distingue d'un ordinaire quartier d'affaires que par les passages incessants, avenue de Cortenbergh, d'une remarquable diversité d'officiers de toutes armes et de toutes nations, le visiteur à pied aura du moins l'occasion de faire d'étranges expériences, telles celle de l'alignement impérial de la rue de la Loi, interminable succession d'immeubles officiels tous, un samedi soir, totalement déserts, sans un gardien, sans un planton, sans un policier, et qui procure l'illustration physique d'un pouvoir vacant. Il pourra aussi parcourir longuement le parc Ambiorix et ses alentours, et s'interroger sur les causes de cet urbanisme absurde. Bruxelles, au tournant du XXème siècle, est en effet, avec un règlement qui limite drastiquement la largeur des immeubles, le royaume d'une maison urbaine qui, ne pouvant se développer ni en façade ni en hauteur, s'étale en profondeur. Pour en juger, il faut dîner dans l'une de ces cantines pour eurocrates que l'on trouve rue Archimède ou rue Franklin, au nord de Berlaymont, chez Barbanera par exemple, ce qui permet de bien comprendre l'emploi de ces parcelles longues et étroites, avec l'escalier en façade et sur le côté, l'enfilade des pièces sur trois étages, et en fond de parcelle un assez vaste jardin où l'on mange, très bien, et pour même pas cher.
L'Art Nouveau, largement composé de commandes privées de maison individuelles, a donc trouvé ici un terrain d'action idéal, et un assez riche vivier d'architectes dont Victor Horta, auteur du tout proche hôtel van Eetvelde, reste le plus connu. Un peu plus loin, on trouvera des constructions singulières, comme, square Ambiorix, l'excessive maison Saint-Cyr ou, rue des Francs, au sud-est du parc du Cinquantenaire, la maison Cauchie, directement inspirée de la Sécession viennoise. Celle-ci, les amateurs le savent, marque essentiellement sa présence en ville grâce au palais Stoclet de Joseph Hoffman, qui bénéficie, depuis son classement par l'UNESCO, d'une rénovation qui semble aussi indispensable, tant son état général est médiocre et ses bronzes dégradés, que négligemment menée. Paul Hankar, à Saint-Gilles, Ernest Blérot, autour des étangs d'Ixelles, complètent un parcours Art Nouveau effectivement riche et varié, qui ne rend que plus étonnante la discrétion des architectes contemporains bruxellois. Avec LéopoldVillage, l'un de ces gestes ostentatoires qui permettent de bien montrer à ces salauds de pauvres ce dans quoi ils n'ont pas le droit d'habiter, avec une étroite résidence coincée entre mitoyens avenue de Tervuren, mais aussi avec des logements sociaux, Pierre Blondel semble bien isolé dans le développement d'une architecture contemporaine de niveau international.

Emprunté le jeudi soir, le Thalys aura quarante minutes de retard. Ensuite, comme toujours, le trafic sur la ligne 13 sera interrompu et, donc, depuis la place Clichy, on rentre avec ses pieds. Au total, le trajet de retour en train et métro coûtera deux fois plus cher, et prendra une heure de plus, qu'à moto. Pour les usagers des transports en commun, l'avenir appartient à ceux qui n'ont pas peur de marcher.

mercredi 23 juin 2010

pas d'IGH sans PLU

Dans ce monde où la corruption des idéaux sportifs se paye d'une attaque de chauvinisme pathologique aux dimensions du délire, sur ces écrans qui, en mémoire de leurs millions perdus, prennent leur part du deuil national et lui accordent une couverture excédant largement tous les précédents, de la crise financière au tsunami de décembre 2004, en ces heures d'une noirceur sans égal où même l'étrange défaite, celle qui se produisit juste soixante-dix ans plus tôt, paraît bien futile, on éprouve quelque scrupule à évoquer d'autres turpitudes, infimes, puisque municipales, triviales, parce que politiques. Mais puisque la vie garde le mauvais goût de suivre son cours, sa loi d'airain commande de passer à autre chose. Clichy-la-Garenne vit aussi, depuis un mois, un drame, mais d'une toute autre espèce puisque, au prix de troublants renversements d'alliance, le conseil municipal a le mois dernier rejeté le Plan Local d'Urbanisme.
En elle-même, la décision n'a rien d'anodin, puisque, au moins durant le temps qu'il faudra pour recoller ses morceaux, elle enterre une procédure longue, entamée au début de la décennie, lourde, ne serait-ce que par le nombre de ses pages, lesquelles se montrent par ailleurs aussi rébarbatives que chichement illustrées, et décisive, puisqu'elle construit le cadre légal dans lequel s'inscriront les projets urbanistiques nombreux et variés d'une ville certes de taille modeste avec ses 57 000 habitants, mais qui dispose à la fois d'une quantité non négligeable de réserves foncières, et d'une situation idéale, en lisière de l'opération de la décennie qui se déroule chez cet encombrant voisin parisien, Clichy-Batignolles.

Autant dire que le rejet d'un tel travail au moment où il n'attendait plus qu'un dernier vote favorable du conseil municipal surprend un peu ; la méthode, un vote à bulletins secrets demandé par les élus Verts, étonne moins. C'est celle-ci, en tout cas, qui explique ce renversement d'alliances proprement stupéfiant, qui passe par une étrange coalition de Verts, de Communistes, de Socialistes, tous de jure membres de la majorité municipale, alliés pour la circonstance avec les élus UMP fidèles à la sarkozo-balkaniste Marie-Claire Restoux, laquelle se découvre brusquement une fibre bien combative puisque que son maintien au deuxième tour des municipales de 2008 contre Rémi Muzeau, le terne M. Propre de la droite locale, avait assuré la réélection de son ennemi d'aujourd'hui. Depuis, la bataille des justifications et le combat des communiqués suit son cours, et la contribution des boîtes aux lettres des citoyens au déballage général se montre presque à la hauteur de la déjà lointaine offensive de Didier Schuller : dernier petit soldat à voir le feu, un communiqué de deux pages aux armes de la ville, mais signé des Socialistes et Radicaux de gauche légitimistes, détaille, selon le pouvoir municipal, les conséquences mortelles du rejet pour nombre de projets déjà programmés.
Mais l'anecdote apporte déjà des enseignements intéressants, tous politiques, mais dans un sens fort distinct. Sur le plan tactique, elle montre à quel point les Verts font toujours preuve de la même habileté lorsqu'il s'agit d'exploiter leur culture démocratique soixante-huitarde. Elle permet également de repérer une partition inédite entre élus de bords opposés, votant ici non pas en fonction de leur appartenance, puisque le Parti Radical et les partisans de Rémi Muzeau ont rejoint le clan légitimiste, mais selon un choix qui consiste soit à préserver l'intérêt général, soit à ne pas rater une occasion de mettre en difficulté un maire assez mal élu, quand bien même on serait nominalement du même bord, et sans aucun souci des conséquences. Mais de façon plus générale, le rejet du PLU démontre à quel point l'épouvantail des tours conserve sa redoutable efficacité.

Unanimement, les opposants de gauche au PLU justifient en effet leur renversement d'alliance par cet auxiliaire désormais indispensable à la démocratie, un sondage dans lequel des citoyens se déclarent massivement opposés à l'édification de tours sur le territoire communal. Il reste en effet dérisoirement simple de cacher sous le gros mot de tour le concept d'Immeuble de Grande Hauteur dans lequel, pourtant, la hauteur ne jour qu'un rôle assez secondaire. En effet, la norme concerne essentiellement la sécurité des occupants du bâtiment, et définit la hauteur à partir de laquelle les exigences plus strictes de l'IGH s'appliquent : 50 mètres pour les habitations, 28 pour les bureaux. La tour Bois-le-Prêtre, en cours de rénovation à la lisière sud de la ville, ressemble donc bien à un IGH, au même titre que sa voisine, la tour Borel qui, construite au bord du périphérique, sera détruite. Avec 32 et 53 mètres, les deux IGH dont l'implantation était prévue sur la limite sud de la ville n'auraient donc guère modifié ses contours ; et même si, côté Seine, au nord, on prévoit de monter jusqu'à cent mètres, on reste en fait, on s'en rend bien compte, dans le banal, et l'anecdotique
Ce rejet de la densification aura des conséquences un brin paradoxales, puisqu'il contraindra les enfants de ces mêmes citoyens opposés aux tours à aller voir s'il seront mieux accueillis ailleurs, dans des communes sans doute bien plus périphériques mais qui leur fourniront les logements qu'ils auront les moyens de s'offrir. De plus, que les opposants le veuillent ou non, IGH, et même imposante tour, il y aura, et en bordure de ville. Édifié dans la zone, au bord du périphérique, le futur Palais de Justice de Paris se dotera d'une tour qui portera bien haut le glaive de l'institution aveugle, puisqu'elle pourra atteindre les deux cent mètres. Nul doute que, où que l'on se trouve à Clichy, on ne verra qu'elle.

mardi 25 mai 2010

une première

Parfois, on en vient à regretter de s'être imposé des règles qui proscrivent le recours à l'illustration, si facile, si envahissante, mais, à l'occasion, utile. Faute de mieux, il faudra donc imaginer le promeneur découvrant, sur le mur aveugle d'un immeuble prédisposé à cet effet, haut d'une douzaine d'étages et bien visible des usagers du périphérique parisien, quelques centaines de mètres à l'est de la porte de Clichy, une toute récente œuvre picturale à vocation publicitaire et, donc, édifiante. Une petite fée à la longue chevelure blonde concentre entre ses mains la lumière neuve du monde. L'apparition, virginale, botticellienne, tient du miracle puisque cette lumière provient d'une lampe à diodes électroluminescentes Toshiba e-Core dont l'alimentation électrique relève sûrement de l'intervention de l'esprit saint, la petite fille se trouvant en pleine campagne, dans un champ dont les blés aussi blonds que ses cheveux s'étendent à perte de vue. Ceci posé, plutôt que de se contenter d'une description un peu vaine, autant se référer à l'image fournie par le concepteur. Ce que, en revanche, l'on ne voit pas sur la photo, et qui reste invisible de l'automobiliste pressé et accessible au seul piéton, c'est la grille de cellules photovoltaïques disposée en dessous du panneau publicitaire, et orientée vers le sud-ouest.

Toshiba, "entreprise citoyenne de la planète terre", une définition qui dénote un sens certain de l'anticipation, a donc choisi ce mur aveugle en des lieux désolés pour réaliser ce qu'elle présente comme une première à l'échelle de l'Europe : la "première publicité lumineuse éco-conçue", vertueuse à double titre puisqu'elle vante d'une part les mérites des diodes, source d'éclairage la plus économe en électricité, et qu'elle se flatte d'autre part de briller la nuit sans rejets carbonés, les malheureux watts malgré tout indispensables pour éclairer les foules lorsque ce feignant de soleil est couché l'étant grâce à 56 panneaux photovoltaïques en silicium monocristallin, puissants chacun de 300 Wc. Tout de suite, un problème se pose, puisque la petite fée blonde ne dispose sûrement pas du pouvoir qui ferait briller le soleil la nuit pour alimenter ces photopiles sans lesquelles elle resterait seule, perdue dans la pénombre de son mur sinistre : nécessairement, Toshiba a donc complété son installation d'un réseau de batteries à même de restituer nuitamment l'électricité produite de jour. La lecture du communiqué de presse donne pourtant à l'énigme une réponse toute autre. Pendant la journée, l'électricité produite rejoint le réseau ; mais la nuit, c'est ce même réseau qui "est utilisé comme une batterie" et fournit donc les watts nécessaires lesquels, dans notre beau pays, ont ainsi toutes les chances d'être pour l'essentiel d'origine nucléaire, et un peu hydraulique. Merveilleuse création que cette assimilation du réseau, producteur d'une énergie qui doit être consommée dans l'instant, à une batterie, dispositif électrochimique à même de stocker cette énergie en quantités infimes. De cette façon, sûrement, s'explique le contrariant miracle de ces illuminations de Noël approvisionnées par des photopiles. Si la vertu ne sort pas grandie de l'affaire, la morale, du moins, reste sauve, et le dispositif bien mieux élaboré que la naïve escroquerie de cet agriculteur andalou qui, écrivaient Les Échos le mois dernier, utilisait un groupe électrogène pour accroître nuitamment la production subventionnée de sa ferme solaire. Mais alors, puisque l'énergie de l'un ne peut en aucun cas servir à l'autre, la relation entre les panneaux photovoltaïques et l'illustration qui les surplombe se révèle n'être que purement spatiale, et simplement voulue à des fins publicitaires. Mais l'intérêt de la chose ne s'arrête pas là.

Car si l'on a, d'un côté, une publicité lumineuse presque ordinaire, et, de l'autre, une installation photovoltaïque tout aussi banale, cette dernière n'a a priori aucune raison d'échapper au droit commun : Toshiba se garde bien de le préciser, mais on ne voit pas à quel titre le caractère publicitaire de sa démarche lui interdirait de profiter des subventions sans lesquelles une telle installation reste inconcevable. C'est que, à un tarif public de l'ordre de 300 euros pour un panneau de 100 Wc, l'investissement dépasse les 50 000 euros : un gestionnaire avisé de saurait renoncer aux financements que lui offre si généreusement une collectivité qui ne cherche qu'à promouvoir une certaine manière de faire, et ne se préoccupe pas des usages auxquels l'énergie est destinée. Toshiba, en somme, en plus de détourner la vertu écologiste à des fins purement mercantiles, puisque l'énergie qu'il produit ne sert pas à ces 15 maisons de quatre pièces données en équivalence de la capacité installée, mais n'existe que pour justifier l'éclairage de cet objet méprisable, un panneau publicitaire, trouve l'électricité nécessaire de la façon la plus banale, en raccordant son circuit au réseau, et, grâce aux subventions, se rembourse de ses dépenses aux frais de la collectivité. Remercions en tout cas l'entreprise japonaise d'avoir, pour sa première européenne, fait le choix de la porte de Clichy qui, après l'hôtel Ibis et ses panneaux partiellement protégés par un pare-soleil, se pose décidément en haut lieu de la cocasserie photovoltaïque.

lundi 17 mai 2010

rendez-vous en ville

La perversion fondamentale de la jeunesse a toujours été de se rendre incompréhensible aux adultes. Et, contrairement aux affirmations imbéciles des sociologies spontanées du baby-boom, cette perversion ne date pas d'hier. Simplement, elle a pendant des siècles été réservée à ces minces catégories sociales qui disposaient du privilège de vivre une jeunesse, rejetons des classes nobles et de la bourgeoisie riche, ou étudiants lesquels, pendant longtemps, se confondaient avec les premiers. Seule l'amélioration générale du bien-être économique au lendemain de la seconde Guerre mondiale, et, accessoirement, l'arrivée à l'âge pré-adulte de cohortes particulièrement fournies, modifieront cette situation, en élargissant de façon massive les effectifs de ceux que l'on appellera désormais les jeunes. Et quarante ans après les folks devils de Stanley Cohen, ceux-ci persévèrent dans leur obstination à créer des phénomènes sociaux à la fois brutaux, massifs, éphémères, et générateurs, chez les adultes en général et les autorités en particulier, de ce que le sociologue britannique qualifiait d'affolement moral.

Il faut bien reconnaître à l'invention qui cause le tumulte actuel un haut degré de perversité. La peur de "l'apéro géant" se construit ainsi sur une crainte abondamment relayée en ces hauts lieux d'analyse des véritables phénomènes de société que sont les journaux télévisés, celle d'une tendance délétère à l'abus d'alcool qui caractériserait la jeunesse actuelle. Mais, en recyclant le terme d'apéro, la pratique va, d'une part, renvoyer les adultes à leurs propres habitudes de consommation et, de l'autre, récupérer la justification conviviale, donc inoffensive, de ces aimables réunions entre amis où l'on ne fait de mal à personne en buvant un verre de trop. Évidemment, ici, les amis sont des inconnus, et leur nombre significativement supérieur à celui que l'on attend pour le rituel barbecue estival. C'est qu'un autre diable, à l'inquiétant pouvoir multiplicateur mais tout autant incompris des adultes, entre en scène : le web, et ce que l'on qualifie de réseaux sociaux. Avec lui s'accomplit l'alliance impossible entre virtuel et réel, qui bouscule les si rassurants schémas qui délimitent deux mondes sans relation possible, du côté de l'écran celui des malheureux esclaves de leur vie rêvée, qui ne la vivent même pas en la rêvant, et du côté de la rue celui d'une intangible réalité. Avec lui, les procédures de contrôle ordinaires perdent leur effet, et la panique règne.
C'est ainsi qu'il faut comprendre l'avertissement que la Préfecture de police lance pour le 23 mars, date d'un rassemblement programmé sur le Champ de Mars, et qui entretient sciemment la confusion entre deux significations distinctes du terme de manifestation, le sens politique d'un droit à exprimer des revendications dans l'espace public, droit soumis à une simple déclaration et assez rarement mis en cause par les autorités, et le sens commercial d'un événement se déroulant dans le même espace, mais générateur de flux financiers et donc soumis à autorisation et à taxation. Seulement, et sauf à y lire un message pour le moins obscur, l'apéro géant ne relève pas de la première catégorie, et encore moins de la seconde puisqu'il est gratuit. Comme toujours dans une telle situation, la Préfecture cherche donc, pour s'assurer une prise sur cet objet inconnu, l'élément commun à toute initiative : un responsable, duquel on pourra exiger des comptes, et qui recevra la facture du nettoyage des lieux que bien peu de participants à l'apéro songent à remettre en l'état dans lequel ils l'ont trouvé. Mais personne n'organise ces événements, puisqu'aucune organisation n'est nécessaire : tout au plus peut-on trouver la trace d'un initiateur, simplement coupable d'avoir donné un rendez-vous à une quantité indéterminée d'inconnus, et qui, s'il cède à la pression des autorités, n'a ensuite même pas la capacité d'annuler son initiative.

Cet organisateur, tout le monde le recherche, même Nathalie Kosciusko-Morizet qui, en tant que jeune officielle du gouvernement, et comme chargée des affaires du web, devrait pourtant mieux qu'aucun autre savoir qu'il n'existe pas, tout comme devrait lui apparaître l'absurdité de sa comparaison avec les rave parties, qui ne figure ici que par analogie, en tant que phénomène jeune, analogie dont l'objectif essentiel est de rassurer. En effet, il s'agit là d'une déviance contre laquelle les autorités ont mené un combat victorieux, puisqu'on a totalement cessé de l'évoquer à la télévision. Mais l'ampleur même du phénomène, qui effraie tant les autorités, viendra sans doute à leur secours. Ses conséquences négatives s'exerceront en effet en premier lieu sur les participants, ceux notamment dont l'objectif essentiel n'était pas de participer à un concours de beuverie. Alors, à l'intérieur de ce bloc de la jeunesse, que l'on perçoit si commodément comme monolithique, simplement structuré par l'appartenance à telle ou telle cohorte, puisqu'ils sont, après tout, tous, ou presque, les enfants d'un système éducatif qui continue, en dépit de tout, à se vouloir équitable et égalitaire, les distinctions sociales, provisoirement oubliées, ressurgiront, et nombreux seront ceux qui abandonneront la partie. Ce sera alors le moment, sans doute tout autant éphémère, de groupes bien plus restreints, bien plus homogènes, et bien plus faciles à cataloguer et à contrôler, comme au bon vieux temps des mods et des rockers.

mardi 20 avril 2010

la revanche des enfants d'Erik

On finira par croire que les Islandais ont pris goût aux premières pages des journaux. Les fiers descendants des vikings, pourtant, à cause de leur faible nombre comme de la position géographique de leur île, à l'écart de presque toutes les routes du monde, étaient longtemps restés extrêmement discrets, donnés simplement en exemple d'une société mue par une source énergétique naturelle, la géothermie. Certes, de leur passé de pécheurs reconvertis en flibustiers de la finance, ils conservaient quelques vilaines manies. Mais les dégâts qu'ils causaient en prélevant leur quota de protéines animales sur des cétacés restaient de l'ordre du symbolique, et leur ampleur strictement locale. Leur reconversion massive vers un tout autre type de pêche souvent pratiqué en eaux troubles, et le naufrage subséquent d'un pays entier transformé en hedge fund, élargit sensiblement l'aire des déprédations, touchant de malheureux épargnants aussi innocents que crédules jusque sur les lointaines côtes de la Manche. La faillite d'Icesave, dont les fonds étaient garantis par l'État islandais, la défaillance de ce même état qui a contraint britanniques et néerlandais à rembourser à sa place, le refus massif exprimé par les islandais de faire face aux conséquences de dérèglements dont ils ont largement profité provoqua une première explosion du nombre des victimes de l'Islande. Et voilà qu'avec l'ordinaire éruption d'un volcan banal dans une île qui en compte tant, éruption qui n'a pour l'heure causé aucune perte humaine, surgit une troisième plaie dont les conséquences s'étendent désormais au monde entier.
Le nuage des cendres, cet objet quasi mythologique, offre en tout cas l'occasion rare de mener une expérience scientifique en conditions réelles, expérience qui se déroule dans le pire cas de figure, celui de la force majeure, arrivant brutalement sans aucun signe avant coureur, donc sans possibilité de prendre ses précautions, et conduisant à l'interruption totale d'une activité généralement considérée comme vitale, le transport aérien. Et cette expérience se déroule parallèlement sur deux fronts, économique et sociologique, sans relation directe l'un avec l'autre, mais se révèle, dans un cas comme dans l'autre, aussi riche d'enseignements.

Quelles sont donc, pour une vaste zone géographique qui compte encore parmi les plus développées, les conséquences d'un arrêt total des liaisons aériennes, dont La Tribune dresse aujourd'hui un inventaire détaillé ? Elles sont, en fait, presque négligeables. Écrivant cela on n'est, bien sûr, ni sourd aux descriptions pathétiques des éreintants chemins de traverse parcourus en autobus par les touristes rejoignant la mère patrie, ni aveugle face à la dépression qui affecte les actions des compagnies aériennes et, plus encore, des opérateurs aéroportuaires. Mais tout cela ne prête guère à conséquence pour la vie économique dans son ensemble. La plainte déposée par la SEC contre Goldman Sachs, et qui fait resurgir le spectre des cadavres toujours planqués dans les classeurs de la crise financière, a provoqué au même instant une baisse des cours bancaires équivalente à celle qu'ont connue les compagnies aériennes. Quant aux victimes humaines, en ce printemps où les gens ordinaires travaillent, il s'agit pour l'essentiel d'étudiants ou de retraités, dont l'absence n'a donc pas d'impact sur l'activité productive. Bien sûr, on nous parlera de tel congrès de cardiologues qui se tenait en Israël,et dont les participants n'ont pu rejoindre la France à temps pour procéder aux interventions chirurgicales prévues : mais il faut surtout voir là l'effet de l'imprévu, puisqu'une telle manifestation peut se tenir à l'identique dans la grisaille de la porte Maillot. Évidemment, une interruption prolongée des liaisons aurait une influence néfaste sur les pratiques de tel globe-trotter impénitent ; mais, après tout, si Tim Berners-Lee a inventé le web, c'est bien pour que les gens n'aient plus besoin de se déplacer inutilement. Naturellement, les rosiéristes kenyans sont au désespoir ; mais leur production peut difficilement prétendre être vitale pour l'avenir de l'humanité. Transporter des biens par avion ne se justifie que pour des activités spécifiques, la messagerie par exemple, et si l'on a pris l'habitude d'acheminer ainsi des biens particuliers, comme les microprocesseurs, c'est parce que le surcoût de ce mode de livraison pèsera d'un poids négligeable sur le prix de composants aussi onéreux que compacts. En d'autres termes une réduction drastique du nombre des liaisons aériennes, provoquée par exemple par une pénurie quasi-totale de carburant, n'aurait par elle-même pas de conséquences dramatiques sur l'économie mondiale : l'arrêt du transport aérien ne mettrait pas d'autre activité économique en danger que le transport aérien lui-même.

Or, justement, le transport aérien ne joue pas, dans l'affaire, un rôle passif. Et pourtant, là, on n'est plus dans l'imprévu : instruite par de fâcheux précédents, l'Organisation de l'aviation civile internationale a mis au point, avec l'aide des prévisionnistes météo, un système mondial d'alerte qui, en l'espèce, fonctionne : en charge de l'Islande, le centre londonien fournit relevés et prévisions, et est seul à le faire, non pas en vertu de quelque exorbitant monopole, mais bien parce que le dispositif a été conçu comme cela sans, on l'imagine, susciter d'oppositions de la part des compagnies aériennes. Celles-ci, dès lors, en procédant, littéralement, au pif, à leurs propres expériences, en rejouant la scène du praticien contre le théoricien, de la preuve de terrain contre le modèle mathématique, en improvisant une coûteuse procédure qui conditionnerait le retour des autorisations de vol à un démontage complet des réacteurs au bout de quelques rotations, montrent bien à quel point l'accord qui se fait sur des normes qui ont prétention à être scientifiquement fondées n'est, en réalité, que social, et peut être remis en cause dès qu'une nécessité, ici économique, l'impose. Mais, au fond, on les comprend : il est grand temps que les Islandais se décident enfin à discipliner un peu leurs volcans, lesquels n'en sont pas à leur première incartade, avant que la situation ne devienne authentiquement tragique.

mercredi 14 avril 2010

enclave de la République

Dans ce monde où les valeurs corruptrices de l'éphémère et du superficiel étendent chaque jour un peu plus leur empire sur les décisions du politique, il est rassurant d'encore en trouver qui, contre vents et marées et en dépit des défaites électorales, maintiennent le cap vers un avenir dont le même politique a décrété qu'il prendrait une configuration particulière, et s'emploie, sans doutes ni répit, à faire en sorte que cet avenir advienne. On aurait, ainsi, pu imaginer que la sévère défaite des Verts lors des dernières municipales parisiennes allait sonner le glas d'une politique publique dont les prémices sont déjà anciennes, et qui avait comme objectif avoué de bannir les véhicules individuels à moteur thermique des rues d'une capitale dont les limites administratives aberrantes autorisent, comme sous l'ancien régime, ses élus à nier les droits, voire l'existence même, de ces millions d'individus de second ordre qui font la vie de cette ville tout en ayant le malheur de ne pouvoir y résider. Mais le désaveu infligé à la politique emblématique de l'ancien adjoint Vert aux transports, Denis Baupin, créateur des tristement célèbres "espaces civilisés", n'empêche pourtant pas celle-ci d'être continuée par la nouvelle équipe, mais par d'autres moyens.

Plutôt que de remodeler des boulevards entiers, l'offensive se concentre en effet sur des lieux plus stratégiques : les places. Le garrot habituel, la suppression de voies empruntées par les véhicules individuels, permet en effet d'étrangler la circulation de manière ponctuelle, mais efficace, puisque l'on s'attaque ici, dans leur fonction de réorientation du trafic, à des points de passages obligés. Déjà objet d'un remodelage, la place de Clichy sera bientôt rejointe par un espace à la fois plus central, plus vaste, plus symbolique, et objet d'un travail, dans sa dimension spatiale comme dans ses justifications politiques, autrement plus radical. Etayé de propos qui marquent le franchissement d'un palier dans la stigmatisation des motocyclistes et automobilistes, le projet pour une nouvelle configuration de la place de la République prend la forme d'un véritable manifeste, celui d'un retour à la ville du XVIIIème siècle, avec ses places servant de lieux d'échanges commerciaux et de rassemblement de troupes. Il démontre aussi la claire affirmation d'un refus, celui d'assumer le rôle d'une capitale, point central de la région la plus peuplée du pays, avec ses avantages, et ses nuisances. En parallèle, ce refus peut se lire à l'identique dans un autre volet de cette politique publique, qui concerne le logement.

Dans une ville où les réserves foncières ne cessent de se réduire, donc leur prix d'augmenter, l'opération des Batignolles représente une des dernières occasions offertes à la municipalité de densifier l'habitat. Et de fait, même privée de ces tours toujours interdites, l'opération proposera à terme, dans des bâtiments assez imposants, un nombre significatif de logements. Les projets qui commencent à se faire jour, tels celui de Franklin Azzi Architecture, font par ailleurs la preuve d'une qualité architecturale enfin digne d'une ville moderne. Mais les contraintes du label HQE, imposant une quadruple peau et un quota incompressible de ces panneaux photovoltaïques qui, au centre du réseau de distribution électrique le plus dense du pays, produisent un courant dix fois plus onéreux que le prix du marché, contribueront à ajouter leur propre, et considérable, surcoût, au surcoût du foncier de centre ville. Ces logements, en d'autres termes, pour le commun des mortels et quand bien même ils seront, ou prétendront être, sociaux, seront de fait inabordables.
Le peuple continuera donc d'habiter là où il avait pris l'habitude de le faire, dans ces lotissements de plus en plus éloignés du centre, et utilisera comme il pourra les transports disponibles pour rejoindre son lieu de travail. En 2009, et même si l'année 2008 constitue une référence atypique, le marché de la maison individuelle, responsable de cet abominable mitage du territoire, a connu en Île de France, selon le rapport de l'Union des Maisons Françaises une croissance de 21 %. Dans un marché global toujours déprimé, cette hausse provient des seuls primo-accédents de catégories populaires, bénéficiaires d'aides publiques, ceux qui, précisément, devraient pouvoir occuper ces logements sociaux parisiens qui, quand ils existent, restent pour eux inaccessibles. Ceux qui, malgré tout, réussiront à se loger dans ces zones satellites qui possèdent la double propriété d'être suffisamment denses sans pour autant être déshéritées, rejoindront la triste cohorte des usagers des transports en commun, dont une récente et passionnante enquête détaille le sort peu enviable, avec des trajets dont la durée moyenne, pour les résidents des départements de la première couronne, atteint les deux heures, et monte jusqu'à 2h34 pour les habitants de la Seine et Marne. Les autres, comme le rappelle l'INSEE, viendront en voiture et, de plus en plus, en deux-roues motorisés. En approchant du centre, il se heurteront à la barrière de Clichy, puis à l'enclave de la République.

Tout ces éléments en apparence épars, comme par l'œuvre d'un grand architecte, convergent donc, et produisent des effets qui se concentrent en un même point. Paris qui, dans le rapport de l'ORSTIF, compte pour 53 % des emplois, et seulement 23 % des résidants, repousse de plus en plus, en partie du fait des décisions municipales, ses salariés les plus modestes vers les périphéries les plus lointaines et s'ingénie, parce qu'il est autrement plus facile, et rapide, de remodeler une place que de construire une ligne de métro, à rendre leurs déplacements de plus en plus pénibles. Cette politique au fond, qui fabrique dans l'espace public une forme discrète de communauté fermée, accessible, mais seulement à ceux qui résident à proximité, et tourne donc totalement le dos à la fonction d'une capitale, peut parfaitement se résumer d'une formule lapidaire : Paris aux Parisiens.

mardi 16 février 2010

petits arrangements entre fonctionnaires de police

La lecture du rapport public annuel de la Cour des comptes, lequel fonctionne un peu comme un pointilleux compte-rendu des derniers progrès de cette corruption des valeurs morales qui, chaque jour un peu plus, enveloppe le monde de ses inquiétantes ténèbres, a toujours quelque chose d'un peu désespérant, puisqu'il livre en détail le journal des turpitudes de ceux-là même qui ont comme fonction première de défendre la vertu publique. Et le désespoir touche à son comble lorsque, de son très vaste champ d'intervention, la Cour choisit d'extraire les agissements répréhensibles de ceux qui, plus qu'aucun agent de l'État, se doivent d'être irréprochables, les membres des forces de l'ordre. La dernière livraison du rapport les expose pourtant à un double titre puisque, en plus du circuit complexe des amendes pour les infractions routières et des pratiques blâmables auxquelles il donne lieu, la Cour détaille avec sa précision coutumière le fonctionnement du service central automobile de la police nationale.

Là où le parc de la Police Nationale comprend 30 648 véhicules, les services centraux de la direction générale de la police ne comptent guère que 1 469 voitures banalisées : la Cour, au premier abord, semble donc négliger l'essentiel et ne retenir que l'accessoire. Sans doute a-t-elle une intention cachée. Au passage, on notera qu'elle constate, entre 2002 et 2008, une diminution de - 42 % du nombre des deux-roues en service dans la police nationale : on comprend pourquoi les manifestations motardes sont désormais si mal encadrées et pourquoi, sur l'autoroute, en suivant un touriste néerlandais calé depuis Cannes à 130 km/h sur la voie centrale, et qui n'a visiblement aucunement l'intention d'en bouger avant d'arriver à destination, on se sente un peu seul. Le parc des services centraux, donc, intéresse la Cour sous un angle principal, celui de l'utilisation de ses véhicules, et sous un angle accessoire, celui de leur équipement. La gardienne de la vertu comptable relève, dans le premier cas, un usage totalement incontrôlé, des véhicules attribués en permanence à des personnalités telles le président de la MIVILUDES dont on se demande quels rapports elles entretiennent avec la police, un taux annuel d'accidents sans équivalent et qui atteint 79 %. Quant aux véhicules eux-mêmes, la Cour, outre la forte croissance du parc, relève "une motorisation inutilement coûteuse" et de fréquents "équipements luxueux", "sièges en cuir, tableaux de bord en bois".
On comprend alors l'intérêt qu'elle trouve à aller faire les poubelles du garage de la police : comme avec le célèbre article dans lequel Raymond Fisman et Edward Miguel utilisaient les amendes pour stationnement irrégulier infligées aux diplomates en poste à l'ONU pour estimer le degré de corruption des pays membres de l'organisation, et dans lequel la France, coincée entre Zaïre et Turkménistan, faisait honneur à sa réputation, la Cour utilise cette porte dérobée, et d'autant plus mal gardée qu'elle ouvre sur des pratiques accessoires, et des comportements triviaux, pour analyser la manière dont des fonctionnaires affectés à une direction centrale font, à leur profit personnel, persuadés que personne ne les surveille ni ne leur demandera de comptes, usage du bien public.

Mais la Cour n'en reste pas là, puisque les services de police apparaissent en première ligne dans une autre de ses analyses. Plus complexe, plus classique, plus stratégique, celle-ci, pour la première fois, s'intéresse à ce circuit financier et judiciaire tout particulier que connaissent les amendes pour infractions au code de la route, dont la masse dépasse désormais le milliard d'euros. Ainsi, la Cour regrette l'empilage des règles, la complexité des circuits, l'opacité du fonctionnement, les conflits d'attributions entre État et communes, l'irrationalité d'une gestion informatique qui fait intervenir sept applications distinctes sans mise en réseau. Sur ce dernier point, une dépêche de La Tribune nous apprend aujourd'hui que, si la gendarmerie tourne, depuis quelque temps, sous Linux, la police a choisi Windows 7 : le message de la Cour a parfaitement été compris. Enfin, la Cour s'intéresse, en prenant l'exemple de la préfecture de police de Paris, à une pratique que n'ignorent pas les sociologues, celle des "annulations techniques" et des "indulgences" qui conduisent, en toute illégalité, les policiers à annuler des contraventions, et dont la Cour déplore la totale opacité, ce en quoi elle démontre qu'elle ne possède pas les bonnes lectures.
Car ces indulgences ont fait l'objet, avec un livre et un article, d'un travail déjà ancien de Claudine Pérez-Diaz qui a suivi le destin d'une cohorte de contraventions émises en 1988 dans un arrondissement d'un département du nord de la France. Et, pour des motifs divers et en pleine illégalité, mais de façon suffisamment routinière pour que la pratique soit universellement qualifiée d'indulgence, policiers et gendarmes annulent des contraventions, souvent à la demande du contrevenant, et avec comme objectif premier de maintenir avec lui de bonnes relations. On voit ici se dresser la figure du corrupteur des valeurs morales qui se tapit au cœur de chaque village, ce notable local au-dessus des lois et du commun des citoyens qui possède, lui seul, avec son capital social, le pouvoir de faire valser ses contredanses. Malheureusement pour les âmes simples, Claudine Pérez-Diaz a cherché ce corrupteur, mais ne l'a pas trouvé : si des catégories socio-professionnelles profitent plus qu'à leur tour de la mansuétude policière, il ne s'agit pas de notables, mais de professionnels de la route, commerciaux ou chauffeurs-routiers. Il s'agit aussi d'une catégorie à laquelle on pardonne trop, et tout, les retraités. Ce qui, en regard des statistiques de sécurité routière qui pointent la plus forte responsabilité de ces catégories-là dans les accidents de la route, ne représente pas le moindre des paradoxes.

Il existe, enfin, une dernière catégorie qui bénéficie d'une indulgence systématique : les policiers et gendarmes, leur famille, leurs amis, et même, parfois, écrit Claudine Pérez-Diaz, ces prestataires qui fournissent des services "gratuits". Son analyse rejoint en cela les constations de la Cour des comptes, pour laquelle les "annulations relatives aux véhicules des administrations de l'État mais aussi de certains établissements publics sont particulièrement injustifiées". Ces deux approches si dissemblables, produites par des acteurs dont les méthodes, le champ d'intervention, les compétences n'entretiennent aucune relation, se rejoignent pourtant en montrant à quel point, dans les services centraux aussi bien qu'à l'échelon de la gendarmerie, les défenseurs de l'ordre savent s'affranchir des contraintes réglementaires et abuser de leur pouvoir pour faire bénéficier qui bon leur semble de petits avantages.

mercredi 10 février 2010

le complot des pendules

Si la question de la dette publique devient un sujet de préoccupation même pour les Econoclastes, c'est que, assurément, ce monde de corruption des valeurs morales touche à sa fin et que l'heure des comptes, et de leur règlement, a sonné. Alors, peu importe, au fond, le pourquoi du maintenant ; et la réponse la plus simple, et la plus logique, à cette interrogation qui semble pourtant intéresser nombre de commentateurs, d'éditorialistes, et d'économistes, tient en une formule lapidaire : et pourquoi pas ? Naturellement, nul intellectuel conscient de ses responsabilités sociales ne saurait voir dans une indétermination aussi radicale autre chose qu'une intolérable provocation. Et il lui faudra, à tout prix, trouver la raison de cette chose. Si les Econoclastes fournissent à cet effet un certain nombre de liens, il est une autre explication, un court billet publié sous la plume de Paul Jorion dans le supplément économique du Monde d'hier, qui mérite, en tant qu'exemple de mécanique de pensée, une petite analyse.

Car la manière dont l'auteur, qui semble occuper une position assez hétérodoxe et très particulière dans le champ intellectuel, construit son raisonnement, fait de celui-ci, par ses sous-entendus et ses conclusions, un modèle d'autant plus lisible d'un certain mode de pensée que sa brièveté même le contraint à se limiter à l'essentiel, l'enchaînement brut et linéaire de ses diverses propositions. Le billet commence pourtant de la manière la plus banale, exposant, comme le ferait en des termes identiques tout bon ministre de l'Économie, le drame de la dette publique, le fardeau qu'elle impose aux finances du pays, le risque ultime de la dégradation. On a aujourd'hui suffisamment l'expérience de ce type de littérature pour savoir qu'une telle entrée en matière laisse présager le pire. Et en effet, le pire arrive, quand l'auteur en vient à poser la question du : pourquoi maintenant ? Car le crédit de la France, écrit-il, reste parmi les meilleurs, et, aujourd'hui encore, sa dette trouve preneur sans difficulté. D'où l'on conclut que le meilleur moment pour s'inquiéter du remboursement de sa dette, c'est, à l'image du mouton noir grec, lorsque le boucher commence à faire son œuvre, et que le sang perle sous la lame de son couteau. Aussi, cet "empressement actuel" à vouloir mettre un terme à la dégradation des comptes publics est "éminemment suspect". Autrement dit, c'est un complot. La crise a produit "pléthore de faits" invalidant le "libéralisme radical" né aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale ; démasqué, celui-ci poursuit malgré tout, comme si de rien n'était, sa sordide besogne. Mais, privé de justification rationnelle, il lui faudra désormais se contenter d'un prétexte : et en instaurant, ici et maintenant, la rigueur, il vise en réalité à poursuivre son œuvre diabolique par la destruction de ce système de protection sociale que le monde nous envie.
Au fond, cette manière de raisonner qui, à partir de n'importe quel point de départ, et en seulement trois sauts périlleux, mène toujours exactement au même endroit, fonctionnant comme une sorte de Cadavre exquis, a quelque chose de fascinant. Bien sûr, de ces faits si nombreux qu'on ne saurait tous les citer, on aurait bien aimé qu'on nous en cite un seul. Car, malgré tout, en leur absence, on voit mal sur quoi construire un argumentaire. Mais c'est sans importance : il ne s'agit pas, ici, de fournir une explication, mais de dévoiler un coupable. Et si cette crise de la dette publique est le produit d'un complot, c'est donc que l'on peut, sans souci, arrêter les pendules, et continuer à creuser les déficits.

Et c'est là que, à la fois, on arrive à un intéressant paradoxe, et qu'on touche à l'universel. Commentant le mécanisme qui a conduit à la crise boursière de l'an 2000, l'effondrement des valeurs de la nouvelle économie, Warren Buffett, dans sa lettre à ses actionnaires, introduisait ce qui allait devenir un de ses plus célèbres aphorismes. S'inquiétant de l'effet soporifique de l'argent facile, il comparait le comportement des investisseurs à celui de Cendrillon au bal : "ils savent que participer trop longtemps à la fête - c'est à dire continuer à spéculer sur des compagnies dont les valorisations sont délirantes par rapport aux revenus qu'elles sont susceptibles de générer à l'avenir - ne leur laissera pour finir que des souris et des citrouilles. Mais malgré tout, ils détesteraient rater une seule minute de la fête de l'année. Aussi, dans leur vertige, les participants prévoient-ils tous de partir quelques secondes avant minuit. Mais il y a un problème : ils dansent dans une salle dont les pendules n'ont pas d'aiguilles". Qu'il s'agisse de cette bulle-là, qui vit naître, avec en particulier l'inégalable ZipiZ, les premiers héros d'une méchanceté propre au Web, de la crise des pays émergents de 1997, lorsque, disait-on, la Thaïlande était devenue le troisième acheteur mondial de Mercedes-Benz, de la croissance vertigineuse des prix de l'immobilier américain qui s'abîma dans la crise dite des subprimes, ou du problème bien plus récurrent des excès de la dette publique, le mécanisme est toujours identique. Les acteurs, actionnaires, spéculateurs, ou simples citoyens, ont tous conscience du danger auquel ils s'exposent par leur comportement dépensier. Mais ils savent aussi qu'en se retirant du jeu, ils perdent l'espoir de gains futurs. Et cette perte est d'autant plus douloureuse lorsque, pour rembourser leur dette, il doivent à la fois renoncer à la facilité de l'endettement, et se priver d'une partie de leurs revenus.
Aussi, plutôt que d'abandonner la partie, sont-ils prêts à inventer les justifications qui leur permettront de continuer, ne serait-ce qu'en désignant un coupable, mais aussi à trouver n'importe quel expédient, pourvu qu'il garantisse quelques minutes de sursis. Tel est le rôle que joue l'aide que les pays de la Communauté devraient accorder à la Grèce et qui, pour une fois, fait l'actualité à New York : peut-être qu'en cherchant bien, sur cette maudite pendule sans aiguilles, on finira par trouver un bouton arrêt.

vendredi 29 janvier 2010

nature sauvage

Pour certains, faire une fois de plus référence à un unique, bref, et ancien article de Luc Boltanski ne prouvera rien d'autre que la pauvreté de la culture sociologique de l'auteur de ces lignes, et ils n'auront pas nécessairement tort. Partiellement obscurci par son vocabulaire luttes des classes très années 1970, cet article s'intéresse pourtant à une caractéristique essentielle et méconnue de l'espace public, la possibilité que ces "biens sans maître" dont il est composé, plages, forêts, montagnes, espaces à la fois gratuits puisque publics, et précieux parce que rares et convoités, puissent être l'objet d'une appropriation privée de la part d'une catégorie sociale spécifique, pour laquelle ils constitueront à la fois marque de statut et objet de distinction. Si, de son invention au XIXème siècle jusqu'à l'entre-deux guerres mondiales, le littoral de la Côte d'Azur resta de facto propriété exclusive des catégories les plus privilégiées, c'est parce qu'elles seules disposaient, grâce à leur riche oisiveté, du temps nécessaire pour s'y rendre, et des moyens indispensables pour y résider. On le sait, la paupérisation des riches oisifs et l'amélioration parallèle du bien-être général ont bouleversé les rapports de force, tandis que le développement de l'automobile a permis cet accès universel aux biens rares aujourd'hui connu sous le nom de tourisme de masse. Comme l'écrivait Luc Boltanski, une stratégie de défense des catégories dont les intérêts étaient ainsi menacées consistait à revendiquer, contre l'usage commun, la sauvegarde de la nature vierge, interdite à ceux qui ne respectent pas les usages qu'elles imposent. C'est en se sens qu'il faut comprendre les récentes péripéties de la Croisière Blanche.

Né voilà plus de trente ans, ce raid hivernal d'abord seulement motocycliste, puis ouvert aux autres praticiens du tout-terrain motorisé, emprunte, quatre jours par an, routes et chemins de la vallée du Champsaur, dans les Hautes Alpes. On sait à quel point l'existence de manifestations de cet ordre, quand bien même elles ne regrouperaient que quelques centaines de passionnés, constituent pour certains un scandale auquel il est de leur devoir, toutes affaires cessantes, de mettre fin. Aussi le raid affronte-t-il de puissantes tempêtes, et s'est-il vu, en 2009, la veille de son départ, interdit après que, à la suite d'une requête déposée par l'association Mountain Wilderness, le tribunal ait cassé l'autorisation délivrée par la Préfecture des Hautes-Alpes. Instruits par leurs déboires, les organisateurs revinrent à la charge en 2010 en cadrant légèrement moins gros : passée sous la barre des 400 participants, et en vertu du fameux décret sur les concentrations de mai 2006, la Croisière Blanche n'est désormais plus soumise à autorisation puisqu'une simple déclaration suffit, et l'interdire devient ainsi une tâche bien plus complexe. Évidemment, il en faut plus pour décourager les prohibitionnistes : mais les quarante observations formulées par le Préfet ayant toutes été satisfaites par les organisateurs, il ne restait à la puissance publique guère de moyen d'action en dehors de la voie de fait. Aussi, maintenant que les opposants ne peuvent plus compter sur la justice, on attend impatiemment leur passage à l'action directe, l'ensevelissement des routes, les malencontreuses chutes de pierre, l'attaque des dahus carnassiers peut-être.

Comment expliquer qu'une concentration de faible amplitude, qui va, quatre jours par an, emprunter des voies pour l'essentiel publiques et qui, bien considérée d'un public local qui fait preuve d'autant de tolérance que d'esprit démocratique, reçoit l'appui sans faille des élus municipaux, soit l'objet d'une telle guérilla juridique ? L'argument écologique, qui stigmatise quatre cent randonneurs et oublie les dizaines de milliers de vacanciers qui empruntent chaque année les routes des mêmes vallées pour aller faire du ski ne présente évidemment pas la moindre parcelle de validité. L'affrontement est donc seulement symbolique. Mais il n'oppose pas deux acteurs du même genre, des associations en l'occurrence, cherchant chacune à faire valoir son point de vue auprès du juge. Aux voies de droit des promoteurs de la Croisière Blanche, les prohibitionnistes opposent un état de fait dans lequel, avec l'appui de nombre d'institutions publiques, ils disent ce que doit être l'usage de ce territoire public, qui peut être autorisé à y accéder, et à quelles conditions.
Le gendarme de la montagne douce s'appelle Moutain Wilderness ; derrière cette dénomination digne d'activistes néo-zélandais on trouve une association européenne née voici plus de vingt ans en Italie, et qui vise à préserver "l'expérience d'une rencontre directe avec les grands espaces" pour "y éprouver en toute liberté la solitude, les silences, les rythmes, les dimensions, les lois naturelles et les dangers." Son site web, véritable trésor pour les bourdieusiens, boltanskiens et sociologues de la domination en général, regorge de prises de positions aristocratiques du même ordre, du plus haut effet comique, qui fondent cette prétention à voir l'espace alpin strictement réservé aux seuls connaisseurs, mais qui ne permettent absolument pas de comprendre en quoi une randonnée motorisée peut bien concurrencer la pratique de l'alpinisme. Et il n'y aurait là pas grand mal si cette position n'était vigoureusement appuyée par les pouvoirs publics, puisque l'État a décerné à Mountain Wilderness l'agrément d'utilité publique, alors qu'elle dispose du soutien des acteurs institutionnels régionaux, et de la ville de Grenoble. Contre les habitants des vallées, contre les élus locaux dont elles réfutent les intérêts définis comme purement commerciaux, il s'agit bien, pour les classes supérieures urbaines, de s'approprier, avec le concours des élus et de l'administration régionaux, ces espaces publics désormais sévèrement gardés, et réservés au seul usage de ceux qui possèdent cet ensemble complexe de compétences, de codes, de façons d'être, cet ethos en somme, qui les distingue radicalement du vulgaire, et leur permet de jouir à quelques-uns et en toute propriété d'un bien public qu'ils ont seuls le droit d'utiliser et dont, plus que jamais, ils sont en mesure de contrôler l'usage. Si son style a vieilli, l'analyse de Luc Boltanski garde bien, trente ans plus tard, une pertinence totale.

lundi 25 janvier 2010

58 jours

Dans ce monde où la corruption des secteurs physiques menace chaque jour un peu plus l'intégrité de nos données, la fiabilité des disques durs reste l'ultime rempart qui nous protège du désastre. Et pour l'avoir maintes fois éprouvé à ses dépens, on sait à quel point ce rempart, bien loin de la fière muraille du château-fort qui prête sa silhouette rassurante à tant de services et d'applications de sécurité informatique lesquels, de la sorte, font moins la preuve de leur efficacité que de leur consternante absence d'originalité, ressemble plutôt à une cloison de papier.
Prenons un exemple concret : un dimanche soir, une machine ordinaire et plus toute jeune sortie, d'une pression sur le bouton, d'un court sommeil géré par Vista. Bizarrement, au lieu, comme de coutume, de s'éveiller d'un bloc, elle choisit de redémarrer. Et c'est le drame, le BIOS qui patine, l'amorçage qui échoue, et le constat lapidaire : le premier disque dur du système a pris, sans préavis, une retraite anticipée. Installé le 30 novembre dernier en remplacement d'un prédécesseur lui aussi défaillant mais hors garantie, l'animal aura donc considéré que, question durée de vie, 58 jours, c'était largement suffisant.
Bien sûr, on sait que, dans ce monde fatalement incertain, ce sont des choses qui arrivent. Et que, compte tenu de la jeunesse de l'objet, on a vraisemblablement été victime de cet aléa rare mais irrépressible, un composant électronique défectueux, qui lâche à la première occasion. On sait aussi que les disques durs, comme toute chose en ce bas monde, sont périssables. Mais alors, au moins, qu'ils meurent dans la dignité. Que le poids des ans ralentisse leurs mécanismes, qu'ils laissent échapper, ici et là, comme autant de soupirs, des erreurs et des secteurs défectueux, qu'ils prennent soin de prévenir SMART de leur fin prochaine et, en bons serviteurs soucieux de l'intérêt d'un maître qui, attentif à leur message, aura pris soin de sauvegarder ses données, ils pourront ainsi, au fond d'une armoire, rejoindre en paix ce cimetière des composants périmés et des périphériques hors d'usage dont il est si difficile de se débarrasser.

Mais rien de tel ici. Ici, la mort subite vient, pour la troisième fois en à peine plus d'un an, faucher brutalement un disque à peine sorti de son emballage, et pas n'importe quel disque. Car il s'agit d'un WD Caviar Black, soit précisément d'un composant qui, garanti cinq ans, appartient à une gamme un peu plus onéreuse, et censée être encore plus fiable, que l'ordinaire. C'est précisément pour échapper aux incessants déboires de la production courante qu'on l'avait choisi, les quelques euros supplémentaires à acquitter pour un objet dont le prix, de toute façon, reste ridiculement modique, ne pesant guère face à la tranquillité d'esprit que l'on croyait recouvrer ainsi et qui, brutalement, se révèle n'être qu'illusion. Ce qui, nécessairement, suscite quelques réflexions.

Dans un article maintenant ancien, on s'était intéressé au disque dur sous un angle assez peu usité, puisqu'il servait d'indicateur économique. Au même titre que le Big Mac, il présente à cette fin bien des avantages puisque, soumis à une norme qui, physiquement, n'a pas varié, le disque dur interne 3,5" incorpore, aujourd'hui comme voilà vingt ans, une quantité de ferraille, de composants, et de main d'oeuvre, en gros, stable. Bien sûr, ses performances ont fortement progressé, et, comme le dit si bien l'INSEE, désormais, pour le même coût, on en a bien plus. Mais on oublie toujours de préciser que son prix d'achat, après une période de stabilité qui s'est achevée en 2001 s'est, comme la nouvelle économie, effondré. Aujourd'hui, chez le même célèbre détaillant parisien, l'entrée de gamme stocke 160 Go, et coûte 32 euros. Comment survivre sur un marché pareil ? Certains n'y arrivent pas, à l'image de Maxtor racheté, après Quantum, par Seagate, illustrant ainsi une des conséquences classiques de la guerre des prix : l'élaboration d'un monopole. Ceux qui restent cherchent, en permanence, et à tout prix, à réduire leurs coûts : alors, peut-être, désormais, cette réduction se fait-elle aux dépens d'un ultime paramètre, la fiabilité.
Il suffit de remarquer l'accueil que reçoivent, à Bruxelles, les organisations de consommateurs, bénéficiaires d'office d'une représentativité que nombres d'acteurs, les syndicats en premier lieu, leur envient, ou de constater, au même endroit, la puissance de la Direction générale de la concurrence pour comprendre à quel point toute la régulation économique s'organise désormais autour d'une concurrence qui ne retient qu'un critère, le prix, et fait en sorte qu'il soit aussi bas que possible. Paradoxalement, en agissant ainsi, on ne fait pas seulement du consommateur le seul acteur dont les intérêts doivent être pris en compte. En contraignant les entreprises à réduire sans cesse leurs marges, on arrive à une situation contre-productive où, d'une part, même ceux qui acceptent de payer le prix d'une qualité supérieure ne trouvent plus d'objet adapté et où, d'autre part, la baisse des prix se paye d'une augmentation de l'insécurité. Puisque la concurrence ne joue pas sur ce facteur, pourquoi ne pas prendre le risque, et reporter en aval, sur l'après-vente, une partie des coûts que l'on économise à la production ? C'est qu'un tel calcul peut fort bien s'avérer payant : quand un objet d'une très haute complexité technologique coûte deux fois le prix d'un plein d'essence, qui va s'ennuyer à le faire réparer ?

mardi 22 décembre 2009

watts !

Ce fut un franc succès. Pas à Copenhague, mais tout près : Strandegård, à deux heures de vélo au sud de la capitale du fiasco planétaire, vient d'accueillir une compétition autrement plus loyale mais tout autant écologique puisque, entre pâturages et terrain vague, lande et forêt, et au milieu des vaches, ce village côtier vient tout juste d'être le théâtre du premier Eco Enduro, organisé par la FIM et disputé exclusivement sur des motos à propulsion électrique. Si l'organisateur, armé d'une conception assez stéréotypée de l'illustration musicale, interdit par là-même de saisir, dans la video de l'épreuve qu'il diffuse, sa caractéristique essentielle, le doux murmure des turbines électriques, il montre au moins qu'il s'agit bien là d'une compétition authentique, et qui respecte les règles du genre. L'enduro, l'une des disciplines sportives de la moto tout-terrain, se pratique en effet avec des machines dérivées du moto-cross, mais homologuées pour la route, dans un environnement naturel, et selon une formule proche du rallye, alternant parcours de liaison et épreuves spéciales. Les motos utilisées pour l'occasion, quasi-exclusivement des Quantya suisses, ont tout des vraies, et, avec un poids raisonnable, une puissance modeste, mais un couple monstrueux, bien supérieur par exemple à celui d'une Yamaha WR250R, supportent largement la comparaison avec une 125 cm³, voire plus.
Si l'on tient là, déjà, un premier aboutissement, la conversion à l'électrique de la compétition motocycliste a connu d'autres moments forts, en particulier lors du dernier Tourist Trophy. Malgré la longueur de ce circuit si particulier, à cause de laquelle le fait de boucler un tour relevait déjà de l'exploit, l'événement, relaté dans une vidéo qui possède cet inimitable mélange d'improvisation, de surprise et d'audace qui caractérise les commencements et montre que, incontestablement, ça envoie du watt, remporté par un bitza associant turbines indiennes et batteries coréennes à une base Suzuki, fut, modestement, un succès. Mais, pour l'heure, l'intérêt de la chose, sur un circuit de vitesse, reste limité. Pour plusieurs raisons, il n'en va pas de même avec le tout-terrain.

Car dans de telles conditions le principal inconvénient des motos électriques, leur faible autonomie, disparaît : même si leurs machines sont homologuées, les praticiens de l'enduro et du trial, voir simplement de la randonnée sur sentiers, ont comme habitude de les mettre en remorque, et de rejoindre ainsi en voiture les lieux où ils exerceront leurs coupables activités, sur des trajets assez courts. Bien que d'une technologie rudimentaire leurs motos, produites le plus souvent en petite série par des spécialistes quasi-artisanaux et avec une finition de haute qualité, affichent des prix de vente guère inférieurs à ceux de Quantya. Et, inévitablement, un moteur électrique anéantit l'inconvénient rédhibitoire du moteur thermique, ces considérables émissions sonores qui imposent, chaque année, aux organisateurs, longues négociations, ruses de sioux et appui sans faille des élus locaux pour qu'une compétition aussi renommée que le Trèfle Lozérien puisse se dérouler, malgré l'opposition résolue et militante d'autorités administratives qui depuis longtemps ont, en cette matière comme en bien d'autres, abandonné toute notion de neutralité. Autant dire que, si les élus s'en mêlent, même un terrain de cross en service depuis quarante ans peut se trouver menacé. Économiquement, politiquement, technologiquement, la moto électrique apporte donc une solution déjà utilisable par les praticiens de la moto verte, et en laquelle ils placent leurs espoirs, ceux de conserver un accès à ces sentiers dont, chaque jour un peu plus, par l'action de la justice, de l'administration, et à la requête des amateurs de randonnée pédestre, ils sont privés. Et pourtant, parce que la motivation profonde de leurs adversaires leur échappe, il se pourrait bien que ces espoirs soient déçus.

On se trompe en effet fondamentalement en voyant dans ces randonneurs à pied follement épris de nature intacte des individus ne défendant qu'une cause avouable, celle de leur droit à ne pas être importunés par les nuisances sonores des enduristes, et que le silence des moteurs électriques satisferait donc pleinement. Porté par des acteurs plutôts âgés, appartenant à des catégories moyennes, professions intellectuelles intermédiaires en particulier, le militantisme des randonneurs qui cherchent à interdire des pratiques autres que la leur relève de ce que Joseph Gusfield, dans son étude des mouvements américains prohibant la consommation d'alcool, appelle status politics, cette volonté d'un groupe particulier de voir son mode de vie imposé à tous, parce que ce mode de vie résume à la fois sa conception du monde, sa position sociale et sa capacité à influer sur le jeu politique. Et la vertueuse tempérance des ligues anti-alcooliques correspond idéalement aux valeurs qui justifient l'activisme des randonneurs, alors qu'elle s'oppose frontalement à la vitesse, à la compétition, à l'affrontement, au défi technique, à l'excès, en somme, qui caractérisent les enduristes. Parce que, pour un randonneur, la marche, bien plus qu'un loisir ou qu'un sport, est à la fois l'expression idéale de ses vertus ascétiques, et un moyen de mesurer, dans l'arène publique, l'écho que celles-ci reçoivent et le pouvoir qu'elles lui donnent, il ne saurait revendiquer autre chose que le monopole de la jouissance de l'espace qu'il parcourt à pied. Alors, l'intrus sur deux-roues menace bien autre chose, et quelque chose de bien plus vital, que son égoïste tranquillité : parions que la satisfaction de cette revendication matérielle ne servira qu'à en justifier une autre, et que le silence même de ces motos électriques, conduites par des fous de vitesse devenus encore plus dangereux puisqu'on ne les entend même plus arriver, servira d'argument à leurs adversaires pour les faire interdire.

lundi 30 novembre 2009

GG

C'est le genre de panneau que l'on ne remarque pas, habitué que l'on est à ces affichages réglementaires des procédures d'évacuation en cas d'incendie et autres instructions comminatoires de venir avec un bonnet tout en laissant son caleçon au vestiaire. Sans doute apposé depuis peu dans un recoin, à côté de la caisse de la piscine municipale, celui-ci comporte deux indications distinctes. L'une d'elles reprend une apparence familière : avec ses bandes horizontales en forme d'escalier dont les couleurs progressent du vert au rouge, et dont la largeur augmente à mesure que, passant du A au G, on se rapproche dangereusement de l'enfer du gaspillage, elle rappelle ces messages synthétiques qui informent l'acheteur potentiel de la consommation d'énergie de sa future machine à laver. L'autre, adoptant le même principe, colore ses bandes d'un délicieux ton lavande à la densité variable. Il s'agit, on l'aura deviné, du résultat d'un diagnostic de performance énergétique désormais, pour le plus grand bien des organismes de certification, obligatoire pour tous les bâtiments publics. Évidemment, on ne mesure pas ici le dramatique impact écologique du séchage du linge : l'échelle arc-en-ciel donne, en Kwh par m² et par an, l'estimation de consommation en énergie du bâtiment. Quant à la classification lavande, elle évalue ses émissions de gaz à effet de serre, pour la même période et avec la même unité de surface, mais en kg d'équivalent CO2. Or, malgré tous les efforts des architectes qui, à quelques détails d'exécution près, ont fort bien et fort intelligemment procédé à la récente rénovation d'un bâtiment vieux de quarante ans, les performances énergétiques de la piscine de Clichy-la-Garenne se révèlent totalement désastreuses, en particulier sa consommation d'énergie qui, avec ses 866 Kwh/m².an, explose le plancher fixé à 510 Kwh, ce qui, en fait de notes, se traduit pour cet infortuné équipement public par un infamant double G. C'est que, on aura beau multiplier les sacrifices aux dieux de l'isolation et au paradis des normes HQE, on n'empêchera jamais une piscine de rester ce qu'elle est : une piscine.

Et, au même titre que les patinoires, les piscines municipales font partie de ces bâtiments dont l'objectif premier est de défier la nature en recréant des conditions climatiques particulières et uniformes, sans rapport avec la situation locale et sans qu'il soit tenu aucun compte des conditions extérieures. Ici, le climat artificiel se doit, au minimum, de se conformer aux normes méditerranéennes : l'eau comme l'air ne s'y conçoivent pas en dessous de 25°. Après tout, il faut bien ça pour accueillir une population de gens, été comme hiver, à peu près dénudés. Comme, d'autre part, ceux-ci ne sont pas troglodytes, ils nagent le plus souvent en pleine lumière, sous de très larges baies vitrées avec, le cas échéant, un puissant éclairage d'appoint. La piscine de Clichy, de plus, dispose de trois bassins : celui des sportifs, élevés à la dure et qui se satisfont de leurs 25°, celui où les marmots barbottent dans une eau qui atteint réglementairement les 32°, faute de quoi leurs parents traîneraient sans nul doute la Mairie devant les tribunaux, celui, enfin, de la fosse à plongeon, ou de ce qu'il en reste. Privée de l'appendice indispensable à son fonctionnement, dotée d'un plancher mobile ménageant le plus souvent une profondeur d'un mètre vingt, celle-ci joue désormais le rôle de bassin d'initiation intermédiaire. Mais les quatre mètres cinquante d'eau sont toujours là et, compte tenu de la nature physique du fluide, il faut bien la chauffer en totalité, quant bien même on ne s'en servirait qu'au quart. On le comprend, toutes les conditions se trouvent réunies à la fois pour exiger une consommation d'énergie maximale, et pour faire en sorte qu'une bonne partie de celle-ci se disperse inutilement et sans remède possible dans l'atmosphère. Ce qui, bien sûr, ne peut que poser un cruel dilemme au bon citoyen, conscient de ses responsabilités devant le monde, et la société.
Car, en venant tous les samedis matins entretenir son capital musculaire, celui-ci ne fait que se conformer aux ordres venus d'en haut, qui lui commandent d'exercer une activité physique régulière tout en ayant par ailleurs soin de consommer sa ration quotidienne de fruits et légumes. Aussi, le voilà prêt à maudire ce jour où, faisant la queue à la caisse derrière les marmots, il prit conscience des déplorables conséquences écologiques de son attitude citoyenne. Certes, il peut toujours se consoler en rappelant que son sport, se pratiquant dans un milieu dense, associe dépense musculaire et faible consommation d'oxygène. Ne s'essoufflant pas, il rejette donc bien moins de CO2 que ces inconscients cumulards du sport du dimanche, à la fois, et sans aucune vergogne, adeptes de la bicyclette et de la course de fond. Il n'empêche : cette mince consolation ne saurait le soulager du poids de sa faute. Alors, n'hésitons plus, et faisons, l'hiver venu, aussi bien que les vertueux scandinaves, ou les fort peu recommandables russes : un trou dans la glace, et tous à l'eau.

mercredi 4 novembre 2009

sous le tapis, la plage

Dans la coulisse l'affrontement a dû être sévère. Comment expliquer autrement une décision arrêtée si tard qu'elle arrive, de fait, hors délais, et un communiqué de presse si confus qu'il a valeur d'aveu ? Ainsi l'État renonce-t-il à présenter l'appel qu'il avait formulé contre une décision prise en octobre 2007 par le Tribunal administratif de Rennes. Annoncé par la secrétaire d'État à l'Écologie sur France 2 lors du journal télévisé de 13h00, mardi 3 novembre, quelque minutes avant l'ouverture des débats, ce revirement sera pourtant trop tardif pour empêcher la tenue d'une audience à laquelle son représentant ne participera pas. Celui-ci n'aura donc pas l'occasion d'entendre le rapporteur public, irrité peut-être de tant d'amateurisme, charger considérablement la barque des pénalités. Par contre, l'État tenait là une excellente occasion de se ridiculiser, et un très bon moyen de mettre au jour ces enjeux qu'il s'emploie d'habitude à dissimuler. Il n'a manqué ni l'une ni l'autre.

Comprendre la généalogie du problème implique de remonter assez loin, jusqu'à ce moment charnière des années 70 où les inconvénients induits par le vif développement des Trente Glorieuses commencèrent à peser d'autant plus lourd que cette période d'enrichissement généralisé prenait fin. Créée à ce moment-là, Eau & Rivières de Bretagne ne se contente pas de présenter la façade banale d'une association de défense de la nature : elle témoigne d'un affrontement entre deux modes d'utilisation des ressources locales, une agriculture productiviste fortement génératrice de déchets à l'intérieur des terres, des acteurs plus diversifiés mais défendant leurs propres enjeux économiques, tourisme et pêche en particulier, sur le littoral. Comme toujours en matière d'eau, l'aval subit la force de l'amont, lequel est d'autant moins enclin à modifier ses pratiques polluantes que ce n'est pas lui qui en supporte les conséquences. Face à une telle situation, il n'existe d'autre recours que la puissance publique, dans ses dimensions politique et judiciaire, seule à même de faire cesser un trouble qui relève de ce fameux article du Code civil qui date quand même de 1804. Or, comme cela arrive si souvent dans ce curieux pays, l'État, si empressé à ne rien faire dès lors que son action allait mécontenter une catégorie sociale qui ne représente plus grand monde et tire l'essentiel de son pouvoir de sa capacité aussi ancienne que mécanique à mettre en place un rapport de forces fondé sur la violence, laissa pourrir la situation, planquant sous le tapis des problèmes qui, longtemps, purent ainsi macérer à loisir. Mais comme on le sait, la bulle a crevé. L'invasion des laitues de mer étouffant les plages fournit aux victimes des nitrates un argument décisif, celui qui permettait d'attirer les caméras de télévision, et le fondement d'un recours contre la puissance publique qui arrive aujourd'hui à terme. Encore le collectif alors fondé, uniquement constitué d'associations locales, ne dispose-t-il guère des moyens aptes à populariser sa cause : mais on ne s'étonnera pas que les multinationales de l'écologie en soient absentes, démontrant si besoin est à quel point le sort des victimes de pollution leur est indifférent, dès lors que celle-ci, locale et rurale, ne peut toucher leur clientèle universelle de citadins-adhérents. Les mornes et plates étendues recouvertes d'une bouillie verdâtre se montrent il est vrai fort peu adaptées au spectaculaire déploiement des banderoles.

Ainsi l'État intervient-il, poussé par ses aiguillons coutumiers, la procédure judiciaire, la réglementation communautaire et, plus encore, l'inquiétude que suscite un danger encore plus redoutable que la colère agricole, le risque que son inaction n'ait des conséquences mortelles. Mais la position qu'il dévoile dans le communiqué du Ministère de l'Ecologie montre son embarras, réécrit maladroitement une histoire loin d'être terminée, puisque son plan de réduction des nitrates, a fortiriori limité à une "expérimentation sur deux sites pilotes" n'aura pas d'effet miraculeux sur l'eau, et, surtout, cache sous le tapis une merveilleuse hypocrisie. Car son "engagement financier auprès des collectivités locales", par quoi il faut comprendre qu'il prendra en charge, donc fera payer par la collectivité, la réhabilitation des espaces souillés par les déjections agricoles, bafoue silencieusement le poncif du polluer-payeur, et accorde à une profession particulière le privilège de ne pas devoir affronter les conséquences de ses actes. Quant aux agriculteurs, ils n'ont rien perdu. Au contraire : grâce à l'intervention publique ils ont, bien mieux qu'un banquier, réussi à conserver les profits symboliques que leur assure leur statut d'espèce économique menacée, et à mutualiser les pertes qu'ils causent aux autres.

vendredi 23 octobre 2009

bienvenue dans la zone

Certes, la place était déjà prise, puisque l'emplacement un temps projeté pour recevoir le nouveau Tribunal de grande Instance parisien, dans la ZAC Paris Rive Gauche, était occupé par ce qui, longtemps, ne fut qu'un simple entrepôt du SERNAM. Désaffecté, son destin aurait pu être tragique si l'on ne s'était avisé que ce long bâtiment aveugle flanqué de fin voiles de béton portait par là même la marque de fabrique inimitable de son concepteur, Eugène Freyssinet, lequel ne compte pas pour rien parmi les créateurs de la structure du monde tel que nous le connaissons. La sauvegarde s'imposant, le concours de projets pour un nouveau tribunal intégrant difficilement le bâtiment existant, l'ordre des avocats levant les boucliers, la halle restera en l'état : pour l'instant et pour cinq ans, les colis cèdent la place aux fagotés, eux qui aiment tant s'encanailler en des lieux dont les voûtes de béton gardent encore quelques traces de la sueur du populo. La suite, on l'espère, verra une restauration semblable à celle que connaissent, à Reims, les prodigieuses halles du Boulingrin.
Mais alors, ce TGI, où pourrait-on donc le placer ailleurs ? La décision fut prise au printemps, et, avec le vote du Conseil de Paris de mardi dernier, elle prend un visage définitif. La future Cité judiciaire, accueillant à la fois le TGI et la police judiciaire, occupera donc la partie nord de la ZAC Clichy-Batignolles et, tant qu'à faire, s'installera dans un immeuble de grande hauteur, ou, plus prosaïquement, une tour, puisque le vote du Conseil lui permettra d'atteindre la barre déjà considérable des 200 mètres. Aussi, l'on s'étonnera que, pour l'heure, les boucliers semblent rester au vestiaire. Car l'emplacement précis où doit se construire le nouveau bâtiment n'est pas du tout la porte de Clichy, limite nord de la ZAC urbaine, avec ses bureaux, ses immeubles d'habitation et son parc déjà planté, mais bien, deux cent mètres plus loin, la lisière du boulevard de Douaumont ou, en d'autres termes, littéralement, la zone.

Sans doute est-il, tant l'appellation perd progressivement son sens originel, besoin de préciser ce dont il s'agit. La construction, sous Louis-Philippe, du réseau continu de bastions et de fortifications qui entourait la ville et que l'on connaît sous l'appellation d'enceinte de Thiers s'accompagna de la définition d'une bande de terrain large de quelques centaines de mètres où toute construction était interdite, redoublant ainsi la séparation entre Paris et sa banlieue. C'est cette zone qui sera progressivement colonisée par les chiffonniers, les maraîchers, les prostituées et les apaches. Le déclassement des fortifications, en 1919, conduira à leur démantèlement intégral. À la place, la ville tracera les boulevards des Maréchaux, et édifiera entre les deux guerres mondiales la ceinture des HBM qui restera comme la première très grande opération publique de construction de logements sociaux du pays. On ne trouve aujourd'hui plus aucune trace de ces fortifications, à une seule exception près. Et cette exception se trouve précisément sur le terrain du nouveau TGI. Boulevard du Fort de Vaux à l'ouest des voies ferrées, boulevard de Douaumont à l'est, l'endroit, en partie désert, en partie occupé par quelques entrepôts, une station service et un loueur de véhicules utilitaires, garde cette fonction industrieuse, cet aspect provisoire, inachevé, désordonné qui caractérisait la zone, et d'autant plus qu'il se distingue aussi par une activité prostitutionnelle discrète mais significative, exercée grâce à des camionnettes hors d'usage garées le long du boulevard de Douamont, zone trouble entre ville et périph, zone oubliée avec son revêtement défoncé et ses carcasses de voitures, zone morne, et triste.

Bien sûr, il n'y a rien là qui puisse rebuter le pénaliste endurci, abonné au tribunal de Bobigny. L'adepte de la bicyclette n'aura de plus pas à souffrir du cauchemar de la ligne 13, seule, en attendant le prolongement de la ligne 14, infrastructure de la RATP à desservir le site, en sa branche clicho-gennevilloise, la pire. Mais les autres ? Ce bâtonnier qui tempêtait naguère contre le déménagement, ou plutôt le déclassement, à Paris Rive Gauche, s'offusquant de la proximité du périphérique aussi bien que de la spectaculaire usine d'incinération des ordures d'Ivry, oubliant au passage la centrale à béton de Luc et Xavier Arsène-Henry, acceptera-t-il de se retrouver mitoyen, pour citer le projet actuel de la municipalité, d'une gare de fret ferroviaire, d'un centre de tri des déchets et d'une usine à béton ? Le nouveau tribunal doit ouvrir ses portes en 2015 : faisant face à l'opposition déterminée des Verts, qui déplorent la grande hauteur, de l'UMP, qui regrette l'importance acquise par les logements sociaux dans la dernière version de la ZAC et les conséquences électorales qu'elle entraîne, et des professionnels de la chicane, on ne prend guère de risque à le créditer de quelques années de retard.

jeudi 15 octobre 2009

vandalib'

Triste et un peu sordide, l'histoire n'a rien d'original puisque, parmi d'autres, Hugues y faisait encore allusion le mois dernier. Mais cet article dans Les Echos de vendredi, détaillant d'un point de vue économique et politique les problèmes du Vélib', permet de faire une petite analyse des effets pervers du libre-service vélocipédique parisien, analyse qui ne se contentera pas d'évoquer le sort injuste frappant ces malheureux vélos lesquels, d'ailleurs, d'un strict point de vue esthétique, avec leur dégaine de vilain petit canard et leur couleur caca d'oie spécialement choisie pour être la plus moche possible, le méritent bien.

Leur aspect pitoyable, à l'évidence marquée par l'éthique visuelle du puritanisme Vert, avait peut-être comme objectif second de décourager le vol : qui pourrait être assez stupide pour ranger dans sa cour un objet aussi repérable, qui pourrait être assez vain pour tirer un quelconque profit d'un bien aussi mal que facilement acquis ? Dérisoire manœuvre, et qui a complètement échoué : les chiffres diffusés par la Mairie de Paris et repris voilà quelques mois dans Les Echos font état de 8 000 vols et de 16 000 actes de vandalisme. Le Parisien, plus précis, évoquait en février dernier 7 800 vols, mais aussi 11 600 destructions volontaires, partielles ou totales. Mis en service en juillet 2007, équipé  de 20 600 machines, le service Vélib' affronte ainsi une situation redoutable qui, si elle perdure, comme le craint Hugues, risque bien de causer sa perte : en effet, la durée de vie de ces pauvres bêtes abandonnées seules, la nuit, dans la jungle urbaine, attachées telle une chèvre au poteau dans l'attente du grand méchant loup, ne dépasse donc guère deux ans. Tout à leur joie d'offrir ainsi aux Parisiens un service si gratifiant en termes d'image et qui, en apparence, ne leur coûtait rien, les élus municipaux risquent désormais d'avoir à gérer des effets pervers qui, comme toujours, se manifestent en série. L'échange vélos contre affiches se trouve doublement compromis, à la fois par le surcoût que le concessionnaire, JCDecaux, doit supporter dans la gestion de son parc, et par la baisse des ressources qu'il tire d'un affichage publicitaire victime de la crise. Aussi, écrivent Les Echos, on négocie, et l'afficheur vient d'obtenir une contribution municipale de 400 euros pour chaque vélo à remplacer ce qui, vraisemblablement, couvre en totalité leur prix de revient. Pour ce service gratuit, et à ce seul titre, la ville pourrait bien dépenser, pour l'année 2009, près de deux millions d'euros.

Mais le vélo en libre-service parisien ne souffre pas seulement de la rapacité ambiante ; il a, nécessairement, et pas seulement pour des raisons statistiques, une influence significative sur l'accidentalité. Conduit, le plus souvent et par définition, par des emprunteurs occasionnels victimes de la même illusion rousseauiste que la municipalité, maladroits, inexpérimentés, autrement moins aguerris que les cyclistes réguliers qui, souvent à leur dépens, ont appris ces mécanismes de survie que tous les utilisateurs de deux-roues partagent, le Vélib' génère chez les cyclistes une accidentalité vraisemblablement forte, impossible à comparer, mais facile à déterminer. Paris le cache, mais Lyon l'affiche : le système permet d'identifier chaque vélo attaché à une borne et, par là-même, de calculer la distance parcourue lors de chaque trajet. A Lyon, elle semble d'ailleurs bien faible, de l'ordre de 1,8 km en hiver, et 2,2 km en été. Mais ainsi, le point aveugle de l'expert en sécurité routière, l'exposition au risque, se dévoile de manière exceptionnellement fiable ; ainsi, le danger propre à tout mode de transport pourra être précisément calculé. Mais pour l'instant, on ne dispose de rien d'autre que de ces bilans globaux, et fort peu utilisables, délivrés par la Préfecture de Police. Et si les effectifs sont bien trop faibles pour assurer la représentativité statistique des données, la tendance est nette : depuis 2007, l'accidentalité des cyclistes a fortement augmenté, au point d'inciter la Préfecture à sortir son gros bâton. On peut, de plus, entre vélos et deux-roues motorisés, comparer un point souvent négligé, la fréquence des accidents mortels dans les dommages corporels. Pour un conducteur de deux-roues motorisé, le risque d'être tué dans une telle situation avoisine 3 % ; pour un cycliste, il atteint presque 12 %. Pour un moyen de transport sans risque, ça fait quand même beaucoup.

Enfin, l'extension européenne du vélo en libre-service génère un effet pervers encore plus surprenant, mais véritablement fascinant. Sur ce marché, les deux acteurs principaux, JCDecaux et Clear Channel, exploitent les déclinaisons d'un concept identique à Paris, Lyon, Marseille, Bruxelles, Vienne pour le premier, à Barcelone, Oslo, Stockholm, Milan pour le second. Ainsi se met en place un exceptionnel réservoir de comparaisons sociologiques potentielles. Ces sytèmes reposent en effet sur une standardisation qui voit des métropoles similaires équipées de la même manière d'un objet identique servant partout à la même chose et exploité de la même façon. Le rêve impossible du sociologue, trouver dans le réel une situation expérimentale permettant d'observer une variable unique et la manière dont elle évolue dans des situations spécifiques, se réalise. Constater des différences significatives dans des paramètres tels le vol, le vandalisme et, dans une moindre mesure, l'accidentalité, ne pourra s'expliquer que par les comportements propres des acteurs. Nul doute que les doctorants de toute l'Europe et de toutes les disciplines se précipiteront pour analyser le phénomène ; alors, on saura, et l'on attend fébrilement ce palmarès inédit des métropoles européennes qui, à partir de données incontestables, établira les classements irréfutables du risque, et de l'incivilité. On bout d'impatience.

mardi 6 octobre 2009

la grande fiction

Les Français ont donc voté. Enfin, plus précisément, en supposant la consultation ouverte à tous les résidants métropolitains adultes, âgés de vingt ans et plus puisque telles sont les statistiques que l'INSEE fournit, en négligeant les doubles comptes sans doute d'autant plus fréquents que ce scrutin atypique se dispensait d'isoloirs aussi bien que de listes électorales, 4,1 % de la population a profité, entre le lundi 28 septembre et le samedi 3 octobre, de l'heure des courses ou d'un déplacement en mairie pour exprimer sa farouche opposition à l'intention gouvernementale de transformer la Poste en ordinaire société anonyme. Et on trouvera là une excellente occasion de faire un peu de sociologie électorale sauvage, en dépit de la minceur des informations mises à la disposition de l'observateur.

La forme, d'abord, n'est pas forcément aussi originale qu'il y paraît. Le terme de votation, cher au canton de Vaud et à ses marches, accolé à ce citoyen qui perturbe Jules, relève du tour de passe-passe, et permet de désigner sans ambiguïté ce que l'on ne veut pas appeler de son nom officiel, histoire de ne pas prêter le flanc à une critique qui relèverait la nullité d'un scrutin qui affirme ne pas en être un, histoire aussi, plus prosaïquement, pour les maires participant à l'opération d'échapper aux humeurs vengeresses de leur préfet de tutelle. Nul doute que, succès de l'opération aidant, l'appellation aura l'occasion de resservir. Ce sera bien, d'ailleurs, la seule innovation de la procédure. Car, malgré l'énorme effort que représente, pour le Parti Socialiste, le fait de créer un site web consacré à l'événement, on ne peut pas dire qu'en optant pour le Touche pas à ma poste et en recyclant un logo qui lui aussi rappelle quelque chose, il ait fait preuve d'une imagination débordante. Il en va de même pour le processus de mobilisation. On retrouve en effet une bien ancienne pratique caractéristique de la gauche dans son acception la plus large, celle de ces vastes coalitions provisoires d'entités de nature diverse rassemblées autour d'une revendication commune minimale ou, pour employer ce terme très significatif et de nouveau en usage ici, d'un appel. L'appel pour la Poste présente une propriété intéressante, bien que peu surprenante : de AC! à SUD, de la CGT à la CNT, de la Fondation Copernic à l'UNEF, ils sont tous là. Enfin, presque : il semble qu'une fois de plus Lutte Ouvrière n'ait pas jugé bon de se déplacer. Une telle liste de participants acquiert ainsi une utile valeur opératoire : selon celle-ci, CAP 21 est à gauche, pas le MoDEM.
Bien qu'extrêmement sommaire, le carte électorale de la votation apporte des données qu'il faudrait, idéalement, recouper à la fois avec les sources démographiques de l'INSEE et avec des résultats électoraux valides pour confirmer, au-delà de l'évidence de la prédominance des voix de gauche, l'ancrage plus rural qu'urbain des votants. On ne s'étonnera pas du très faible succès de la consultation en Alsace puisque, dans cette terre de droite, seulement 0,86 % de la population a jugé bon de se déplacer, ni, à l'inverse, des très bons scores du Languedoc-Roussillon et de Midi-Pyrénées. Mais le pourcentage de votants a atteint 1,93 % dans le Nord et 2,53 % en Île de France, contre 4,26 % en Bretagne et 5,45 % en Limousin, plus donc qu'en Poitou-Charentes avec ses 4,13 %. Malgré la regrettable absence de données fines, on perçoit donc bien une autre logique qui se superpose à celle des appartenances politiques, celle de la ruralité et de son corollaire, l'âge : en fait, la Poste, tu peux la toucher tant que tu veux, du moment que tu me laisses la jouissance exclusive du petit bureau de mon patelin. Une fois de plus la grande fiction, celle de l'égalité d'accès au service public au nom de laquelle on désavantage les plus nombreux, qui souvent sont aussi les plus pauvres, celle du maintien des droits acquis dont la Poste, qui ne recrute plus de fonctionnaires depuis des années et mélange, dans ses équipes, pour une même fonction, salariés sous statut public et vacataires à la journée, voire à l'heure, cette Poste championne de l'abus des CDD et de leur requalification en CDI, cette Poste qui a si bien compris comment s'adapter en douceur au changement, en organisant une inégalité absolue au sein de son personnel fondée sur le seul critère de la date de naissance, est en marche. Et pour rien.

Ce changement de statut que le gouvernement prépare, et dont on imagine qu'il se serait volontiers passé, s'explique en effet par cette déjà ancienne directive européenne qui a ouvert à la concurrence le marché des services postaux. Voilà longtemps que les sacs de la poste royale néerlandaise, si élégants avec leur jolie cocarde, si compacts, bien moins lourds que leurs informes équivalents français pleins à craquer et qui, d'ailleurs, craquent, bourrés de ces détestables imprimés qui n'avaient pas comme seul objectif la vente de tulipes par correspondance, sont apparus dans les bureaux. TNT Post, dont la maison mère est cotée à Amsterdam et dans laquelle l'État néerlandais n'a plus la moindre part, a désormais des années d'avance sur ses concurrents ; l'ouverture complète attendue pour 2011 du dernier monopole, celui des courriers de moins de 50 grammes, lui donnera, comme à d'autres, l'occasion de s'intéresser aux marchés rentables. Le service public s'occupera du reste, et il se débrouillera seul : que l'État français lui apporte alors des subsides et nul doute que, excité par ses concurrents, le dragon Neelie Kroes, défenseur acharné de la seule véritable idéologie européenne, celle de la concurrence totale et de l'intérêt du citoyen-consommateur et de lui seul, sortira de son antre, et lancera ses flammes. Mais c'est du long terme, cette notion sans importance pour les politiques ; c'est de la directive européenne, cette chose bien trop compliquée pour le pauvre intellect de nos électeurs. Offrons leur-donc ce qu'il attendent, le joli conte du gentil postier tout dévoué à leur service et parfaitement oublieux de ses propres intérêts, le beau rêve de cet univers enchanté délivré des soucis d'argent et de ce cauchemar de la rentabilité que l'on abandonnera sans regrets au monstre capitaliste, et souhaitons très fort qu'ils ne se réveillent pas.

samedi 8 août 2009

du pétrole dans les cailloux

Dans sa partie sud la pleine de la Crau, dernier exemple européen de steppe aride, ce par quoi il faut comprendre qu'il s'agit d'un désert de caillasse et d'herbes rares battu par le Mistral et écrasé de soleil, où l'on ne trouve guère d'autres arbres que ces haies de cyprès plantées par l'homme pour combattre les vents, et qui abrite des habitants fort sympathiques, scorpions, tarentules et autres scolopendres, a donc comme caractéristique première d'être à peu près impropre à toute activité humaine, serait-elle simplement touristique. Elle avait donc d'autant plus de chances d'être classée comme réserve naturelle que ce classement ne lésait ainsi les intérêts de personne, pas même ceux de la Société du Pipeline Sud-Européen dont l'oléoduc, reliant le port de Fos à l'Allemagne, court sous les cailloux et assure au passage l'approvisionnement des raffineries lyonnaises, suisses et allemandes.

Et voilà qu'en ce vendredi matin, l'oléoduc casse : le temps de fermer les vannes, et 4000 m³ de pétrole brut viennent contaminer les cailloux, sous l'oeil du garde de passage qui, avec son téléphone mobile, enregistre un des ces témoignages à la qualité visuelle critique qui peuplent désormais les journaux télévisés. Sans que l'article précise si elle fut ainsi tirée d'une résidence estivale qui pouvait fort bien se situer à proximité, la secrétaire d'État à l'Ecologie arrive rapidement sur place et prononce les mots que l'on attendait d'elle, qualifiant l'accident en une formule typiquement journalistique et donc reprise telle quelle en titre par les journaux, de "vrai désastre écologique". Et il ne lui en faut pas plus pour dérouler la liste des déplorations et des accusations, fustigeant l'époque où l'on se moquait bien des conséquences écologiques du développement, portant comme une croix le lourd héritage des années de vandalisation insouciante. Il ne reste qu'à attraper le coupable, tâche d'autant plus aisée qu'il s'affaire déjà à réparer les dégâts et reconnaît ses torts, qu'à le mettre en cause, suspectant le défaut d'entretien, et qu'à envisager les suites, l'inspection générale d'usage et, peut-être, à terme, un grand plan de déplacement des oléoducs dans lequel il seraient enterrés en des lieux respectueux de l'environnement. Cela risque de ne pas être simple : peut-on se permettre de suggérer de les installer le long des voies ferrées ?
On avait donc tout ce qu'il faut pour ouvrir le journal d'Arte Info du samedi soir, avec cette catastrophe dont l'étendue s'embrasse portant en totalité d'un seul plan d'hélicoptère, ou d'une seule photo dans le Figaro. C'est que la zone polluée s'étend sur deux hectares, là où la réserve en compte 7400 : cet irréparable désastre dont il ne restera nulle trace dans un mois couvre donc 0,27 millièmes de la surface protégée.

En fait, on trouve bien là une éclatante illustration de ce défit mortel que doivent résoudre les entreprises de morale lorsqu'elles sont victimes de leur succès. Car, comme l'écrivait Albert Hirschman, "que reste-t-il à faire au républicain après l'abolition de la monarchie, ou au séparatiste après le succès de la sécession ?". L'efficacité des mesures de prévention des désastres rendant ceux-ci de moins en moins fréquents, et de moins en moins graves, les bonnes âmes doivent donc se contenter des quelques incidents mineurs qui, malgré tout, dans ce monde imparfait, arrivent encore et continueront à arriver, en lieu et place des grandes marées noires d'antan. Question spectacle, on a certes fait bien mieux que ces quelques tonnes d'huile minérale répandue dans les cailloux, vite oubliées, et totalement disparues avant le retour de vacances. Mais, au moins, quelques-uns des éléments de la grammaire symbolique, l'accident, le noir jaillissement des flots de pétrole, la nature souillée, l'héritage toujours pesant de ces années sombres où l'on faisait n'importe quoi, par exemple enterrer les oléoducs dans des zones où ils ne font courir aucun risque à la population, restent valides, et peuvent donc être recyclées à l'identique. Quel dommage que les rares oiseaux de passage n'aient sans doute pas jugé bon de se jeter dans ces quelques flaques, offrant ainsi ces saisissantes images de détresse animale qui, dans le cas présent, font cruellement défaut, et qu'aucun cadavre de grillon ne pourra jamais remplacer. Cela dit, comme le précise l'un des responsables de la réserve, l'endroit reste pour l'instant accessible aux seuls techniciens chargés de récupérer le pétrole. Alors, qui sait, une fois l'inventaire fait, avec la victime innocente, l'oisillon englué, une bonne surprise reste toujours possible.

mercredi 8 juillet 2009

le monde sans 1,33

C'est l'un de ces paresseux fourre-tout du dimanche soir qu'Arte qualifie de "soirée thématique". Cette fois-ci, on causera de l'apocalypse avec comme entrée en matière l'adaptation version 1953 de la Guerre des mondes, film de Byron Haskin, lequel s'illustra plutôt en tant que chef-opérateur et spécialiste des effets spéciaux, petit film même, avec ses acteurs de second plan, son ambiance guerre froide et sa pitoyable morale religieuse et qui, tout en restant très largement en dessous de l'onirique Forbidden Planet, son contemporain, vaut, comme tant d'autres, par ces effets spéciaux qui alors déjà tenaient lieu de scénario et de mise en scène, et, pour les amateurs de curiosités ailées, par la présence dans quelques plans du YB-49, l'appareil américain alors le moins éloigné de la soucoupe volante.
La chose, pourtant, n'est pas supportable plus de quelques secondes, le temps, comme à la sordide époque du pan & scan, de se rendre compte, au détail qui manque, au cadrage déséquilibré, au rappel des vieux souvenirs d'un visionnage ancien, que, sans l'ombre d'un remords, Arte, la chaîne du mépris du cinéma, diffuse une version recadrée en 16/9 alors que l'original, bien sûr, comme le montre ne serait-ce que la bande annonce que l'on trouve sur le site du diffuseur, était en 1,33.

Pour une oeuvre de fiction, une telle insulte au droit moral des créateurs comme du spectateur semble relativement inédite, et l'on ne s'étonnera guère qu'elle soit le fait d'Arte. On a un peu plus de mal à comprendre sa justification. Car, comme avec le pan & scan, cette amputation ne produit que des effets négatifs, et du même ordre : même, et peut-être surtout, si les bouts qui manquent se trouvaient dans la hauteur et pas dans la largeur, ils manquent quand même. Ce n'est pas seulement que leur absence crève les yeux, ce n'est pas juste que l'on détruit ainsi irrémédiablement l'équilibre de la composition originale, c'est que, fatalement, elle fera perdre à un moment où l'autre une information vitale qui se trouvait, le plus souvent, en bas de l'image. Et ce charcutage ne répond à aucun impératif technique, à l'inverse du pan & scan qui, tout injustifiable qu'il soit, avait au moins comme prétexte de faire entrer dans un cadre télévisuel, au rapport 4/3, un film en Cinémascope, format précisément développé contre la télévision, et dont la diffusion par ce canal ne pouvait se faire de façon satisfaisante. Or, il n'est rien de plus simple que de présenter sur nos modernes écrans 16/9 un film, ou n'importe quoi d'autre, tourné en 1,33 : il suffit juste de le faire. Par définition, tout l'information d'origine se trouve dans le cadre d'origine, et rien ne se perd dans les bandes noires qui l'entourent alors.
Ce travail de révisionniste des images passées a donc un tout autre objectif, celui, précisément, comme naguère avec la colorisation, de détruire cette histoire, et de rabaisser le statut de n'importe quelle image à sa dimension scolaire, celle, anonyme et interchangeable, de l'illustration, pour faire semblant de faire en sorte que ces vieilles images soient, en fait, comme neuves. Rien d'étonnant alors que les principales victimes du découpage aient été, jusqu'à présent, ces images d'archives insérées dans l'un de ces documentaires bavards élagués en 16/9 comme Arte les aime, avec musique, reconstitutions jouées et témoignages de survivants, et qui finiront bien par faire un genre. Plus surprenant, sans doute, est le fait que ces mutilations se produise sans bruit, et sans réactions.

On attend en effet toujours les Scorcese et les Coppola qui se mobilisaient naguère contre la colorisation : peut-être parce que ces plans rabotés appartiennent, dans leur immense majorité, aux catégories les plus humbles, celles de ces images sans auteurs, sujets de ces actualités alors projetées en salle et tournées par des opérateurs souvent anonymes, archives de télévisions ou d'agences de presse, voire films promotionnels, d'entreprise, de propagande, produits par des établissements publics parfois apparus très tôt à l'image de cet ECPA créé en 1915 et dont les auteurs, salariés, employés, simples appelés même, seraient bien en peine de faire valoir leur droits. Si elles n'appartiennent à personne, rien ne s'oppose donc, puisqu'on les a achetées, à ce que l'on en fasse ce que l'on veut. Rien, sauf le respect de la vérité, de l'authenticité, des contraintes propres à chaque temps, chaque lieu et chaque technique, de la fragilité de moments furtifs, de la difficulté de capter ces images que bien des opérateurs ont payées de leur vie, de l'éthique, en somme
Aujourd'hui, tout ça ne pèse pas bien lourd face aux intérêts des producteurs, et propriétaires, de contenus qui, régulièrement, de peur que les recettes de Mickey ne leur échappent, réussissent à faire prolonger le délai au bout duquel les oeuvres rejoignent le domaine public, privant ainsi le monde entier de toutes celles qui n'attendent que ça pour être mieux connues, plus accessibles et largement diffusées. Tout ça ne pèse pas bien lourd non plus face à la vanité des petits marquis d'Arte, à la superficialité des fabricants de discours convenus et satisfaits, à la grossièreté vulgaire de l'acheteur de droits qui entend bien traiter cette matière de la façon qui lui plaît ; cette chaîne, décidément, mérite bien son Albanel.

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