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did he fire six shots ?

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lundi 17 juin 2013

strike

Si l'on en croit Les Échos du jour, le dénouement tant attendu de l'interminable mélodrame qui met en scène les prêts toxiques contractés par les collectivités locales approche. Prenant, comme souvent, la forme d'un compromis discret, la conclusion de ces années de disputes, contrastant avec les admirables envolées lyriques de ces maires et présidents de conseils généraux qui, plus champignaciens que jamais, se représentaient en malheureuses victimes de la perversité sans fin de la finance honteuse et défendaient en conséquence leur droit inaliénable à ne rien comprendre aux contrats qu'ils signent, déçoit un peu. Heureusement, l'Assemblée Nationale est là  ; et bien que son débat du 5 juin dernier n'offrira guère de quoi satisfaire l'amateur d'éloquence parlementaire, il permettra au moins, en quelques lignes, de voir s'affronter deux versions de l'affaire, chacune expliquant à sa façon les causes du problème, et la manière de le résoudre. Mais, bien évidemment, on dispose de suffisamment d'éléments pour tenter d'en imaginer une troisième.

Gilles Carrez, président de la commission des finances et député UMP, présentait donc en ce 5 juin, au nom du droit à être responsable de ses actes et à en assumer les conséquences, un amendement s'opposant à l'article 11 ter de la loi sur la régulation des activités bancaires, article quil interdit certaines formes d'emprunt aux collectivités locales. Gilles Carrez ne manque pas de panache : car son amendement s'en prend ainsi directement à celui qui, par exception, ne préside pas la séance, le grand pourfendeur de la rapacité bancaire, le chevalier blanc combattant la finance obscure, Claude Bartolone.
Celui qui était alors président du Conseil général de Seine Saint-Denis, ce département qui encaisse encore plus de malheurs qu'une héroïne de Charles Perrault, est entré en campagne en 2008 contre ces prêts structurés souscris auprès de l'établissement de référence des collectivités locales, le Crédit local de France, connu depuis 1996 sous le nom de Dexia. Un esprit rationnel se demandera sûrement pourquoi diable avoir choisi ce mode de financement, alors que son taux, variable et dépendant d'un calcul complexe appuyé sur le cours du Franc suisse, va nécessairement évoluer alors même que l'on ignore tout et du sens de cette évolution, et plus encore de son ampleur. La réponse, fort simple, réside dans une autre caractéristique de ces contrats puisque, au départ, leur taux est fixe, et inférieur à celui du marché. Personne n'ignore, depuis La Fontaine, qu'une si singulière générosité cache souvent d'inavouables dessins, et que ces prêts que tant de collectivités locales ont souscrit avec enthousiasme tiennent, fort probablement, de ce que le sens commun qualifie d’attrape-nigaud. Mais malheureusement pour le prêteur, son piège a trop bien fonctionné.
Car si Dexia avait pu prévoir que l'application de la formule permettant de calculer ces taux lui serait aussi favorable, elle en aurait sûrement employé une autre : hélas, la montée inexorable du franc suisse a mécaniquement entraîné les taux dans des zones qui conduisent l'emprunteur à la ruine donc, compte tenu de la nature de celui-ci, à des réactions à la fois brutales, et complaisamment exposées en public. L'indignation, quand bien même elle trouverait en ces établissements bancaires déjà chargés de tous les péchés imaginables une cible d'autant plus facile que le tribunal de l'opinion les a déjà condamnés aux enfers, ne constituant pas un argument juridique d'une solidité suffisante, le recours présenté par la Seine Saint-Denis devant le tribunal de Nanterre sera, en février dernier et malgré les triomphales affirmations du contraire, rejeté. Malgré tout, une erreur vénielle, l'oubli d'une mention obligatoire dans les fax échangés pour confirmer les contrats, permettra à Claude Bartolone de parvenir à ses fins, puisque son département pourra désormais rembourser ses prêts à un taux plus conforme au droit commun. Ce succès en appelant d'autres, il devenait urgent pour l’État et de légiférer, et de trouver un compromis global. Ce qui, évidemment, soulève une question.

Car comme le remarque perfidement Gilles Carrez la Seine Saint-Denis, ce département si pauvre, concentre malgré tout les effectifs de fonctionnaires les plus fournis d’Île de France, après Paris. Et son Conseil général dispose, au sein de sa Direction du budget, de trois services dotés, on le suppose, de fonctionnaires compétents, à même de lire un contrat, voire, hypothèse audacieuse, de comprendre ce qu'il signifie. Si l'on veut bien admettre l'argument complaisant que Karine Berger avance à l'Assemblée, avec sa pauvre petite commune de 10 000 habitants accédant en dépit du bon sens à des produits financiers incompréhensibles, cette histoire de victime innocente ne marche plus pour la Seine Saint-Denis ; il faut donc en inventer une autre. Si la gauche avance la thèse de la finance prédatrice, que la loi seule a le pouvoir de contenir, et la droite celle de l'irresponsabilité doublée d'un aléa moral, on se doit d'en avancer une troisième, la roublardise de l'homme d'appareil qui engrange à court terme les bénéfices d'un contrat qui lui est favorable tout en comptant bien, à moyen terme, sur son art de la procédure pour le dénoncer, au cas où l'affaire tournerait mal.
En Seine Saint Denis, Claude Bartolone et son successeur, Stéphane Troussel, ont joué, et remporté le tapis. D'un seul coup judicieusement placé, les élus font tomber toutes les quilles puisqu'ils gardent les gains des années de faible taux, mutualisent les pertes subies par la suite du fait de ces emprunts, et, ne retenant que ce qui les arrange du jugement du tribunal de Nanterre, se posent en combattants victorieux, braves petits soldats venant, à force d'obstination, à bout de la finance anonyme, pour le plus grand profit de leur capital électoral. Ainsi fonctionne l'aléa moral propre aux élus : leur irresponsabilité trouve sa source dans cette conviction selon laquelle ils trouveront toujours, au nom du peuple et de la démocratie, en tirant parti de la complexité toujours croissante du droit, une astuce pour s'en sortir, et qu'il s'en sortiront d'autant mieux que leur situation sera grave, et qu'elle commandera donc l'intervention d'un État dont les poches profondes n'en sont plus à quelques milliards près.

lundi 6 mai 2013

chenil

En vertu du monopole qu'ils étaient en mesure d'exercer sur l'utilisation d'une ressource rare et non substituable, les fréquences hertziennes, les gouvernants ont pu, sur le sol national, pendant très longtemps, contrôler le développement de la télévision. Réagissant chaque fois qu'une nouveauté technique, ou une pression économique et sociale, rendait un élargissement de l'offre physiquement possible, et politiquement souhaitable, ils ont mis en œuvre une politique malthusienne qui a réussi, et sans doute au-delà de leurs espérances, à restreindre drastiquement le nombre comme la diversité des diffuseurs admis à proposer leurs programmes au public le plus large, celui qui passe ses journées devant les écrans télé. Ainsi l'invention de Canal+, la chaîne du football et du cinéma californien, a-t-elle permis de faire coup double, en stérilisant un réseau hertzien tout en asséchant les financements qui auraient permis, comme en Allemagne, le développement du câble. La privatisation de TF1 a inauguré une concurrence déloyale dans l'accès aux ressources publicitaires, grâce à laquelle il n'existe en France, aujourd'hui encore, avec M6, qu'une seule chaîne privée au sens commun du terme. Les principales fréquences de la TNT, après un léger flottement au départ, sont désormais toutes exploitées par des filiales des diffuseurs nationaux, publics ou privés, dont le plus jeune a vu le jour voilà vingt-cinq ans.
En limitant ainsi très étroitement le nombre des élus, le pouvoir a créé un vaste chenil de clients et d'obligés, d'autant plus déterminés à garder sévèrement leurs niches que le douillet confort de celles-ci dépend exclusivement des capacités de leur maître à maintenir un dispositif règlementaire protecteur, faute duquel ils se retrouveraient dans l'heure abandonnés aux vents contraires de l'économie normale, celle de la libre concurrence. Or il se trouve que, par une facétie du destin, les mêmes politiques en cherchant, pour faire moderne, à fournir à tous les foyers un accès de très haut débit aux merveilles du monde de l'Internet, éliminent la seule justification incontestable à leur politique malthusienne, la pénurie physique caractéristique du partage des ressources hertziennes. Aussi, face au danger, les plaidoyers prolifèrent-ils, le dernier en date se voyant accordé, en cette veille de festival de Cannes, une pleine page dans l'édition du weekend du quotidien du soir.

Écrit par un réalisateur s'exprimant ici en tant que lobbyiste, il fait preuve d’une belle inventivité stratégique, puisque l'auteur commence par attaquer son propre camp auquel il reproche avec pertinence d'avoir délaissé son public, renonçant à la rémunération ordinaire du spectacle, les entrées en salle, au profit des recettes variées, abondantes et garanties que lui offrent les multiples dispositifs de soutien à la production. Le cinéma français, en conséquence, se satisfait pleinement des nourritures que lui dispense son maître télévision, et l'alimente en retour de ces téléfilms anodins et indolores dont la répétitive médiocrité trompe de moins en moins de monde, et commence à mécontenter les télédiffuseurs. La séquence d’autocritique inaugurale achevée, on aborde la lancinante question de fond : comment trouver encore plus de sous. La réponse coule de source : élargir la base des contributeurs, en faisant ratifier le principe selon lequel Internet, c'est de la télé, donc que les fournisseurs d'accès sont des diffuseurs comme les autres, et qu'ils doivent de ce fait, comme les autres, participer.

L'idée n'est pas neuve, et Samuel a souvent eu l'occasion de dire tout le bien qu'il en pense. Pourtant, il n'est pas inutile de se demander sur quels arguments une telle prétention peut bien s'appuyer. Techniquement comme économiquement, Internet relève aujourd'hui du domaine privé : les investissements dans le réseau sont le fait de sociétés privées qui, bien ou mal, adaptent sa capacité à leurs besoins. Les contraintes qui pèsent sur cette ressource qui ne regarde en aucune façon l’État, en d'autres termes, ne sont plus physiques, et relèvent uniquement de l'économie de marché. Et les acteurs qui y agissent dans le respect des lois peuvent s'y comporter comme bon leur semble. Ils peuvent, par exemple, diffuser gratuitement, au prix de quelques encarts publicitaires, les programmes télévisés dont ils possèdent les droits mais que, malgré l’admirable diversité de canaux offerts aux téléspectateurs, ils ont perdu l'espoir d'exploiter autrement, tandis que la contrainte du marché illégal leur impose d'agir. D'autres, pendant ce temps là, travaillent discrètement à la construction d'un système alternatif, grâce auquel le financement des contenus numériques sera directement recueilli auprès de leurs utilisateurs. Bien sûr, on n'attend pas de ce circuit une subversion de l'ancien monde. Mais il possède quelques propriétés remarquables. Il montre d'abord à quel point ce public supposé comblé par les professionnels du spectacle télévisé et cinématographique l'est tellement peu qu'il décide de faire à leur place une partie fondamentale de leur travail, celui qui permet à leurs programmes d'exister. Il prouve ensuite que, en dépit de la modestie des sommes investies, un tel système peut prospérer en se dispensant de tout mode de financement règlementé, et donc de toute dépendance aux puissants, et de tout clientélisme. À ce titre, il montre une fois de plus à quel point Internet reste avant tout un inégalable accumulateur de libertés, qu'il s'agisse de celle de s'exprimer, ou de celle de choisir ce que l'on souhaite regarder en jugeant de l'opportunité d'y consacrer les sommes que l'on désire. Habitués qu'ils sont à attendre que la nourriture tombe du ciel, les pensionnaires du chenil, unis avec leurs maîtres dans une commune tentative d'imposer un contrôle qui ne peut réussir qu'en mettant radicalement en cause quelques libertés parmi les plus fondamentales, risquent de rencontrer bien des difficultés, et d'avoir besoin de bien d'autre ressources que leur habituelle inventivité règlementaire pour parvenir à leurs fins.

jeudi 21 mars 2013

visite

Quand bien même elle viendrait perturber son emploi du temps, un sociologue ne saurait refuser l'occasion qui lui est offerte de se livrer à une petite observation, en particulier lorsque celle-ci possède la triple particularité de se dérouler dans un lieu inconnu et selon des modalités inédites, tout en faisant intervenir une population familière, mais que l'on n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer en un tel endroit ni en de semblables circonstances. Il ne s'agit pourtant que de rendre compte de la visite que, pour la première fois en quatre ans de thèse, l'AERES rend à son UMR. Mais le concours de beauté préparé depuis des mois par les enseignants du labo et dont l'épreuve décisive se joue en ce mercredi apporte de quoi remplir son carnet de notes, en commençant, selon la méthode, par décrire un lieu, objectivement, stupéfiant.

Pour une raison que l'on ignore, mais peut-être parce que l'UMR a son siège au centre Pouchet, une des plus grosses boutiques sociologiques du CNRS sans doute déjà bien connue des visiteurs de l'AERES, la procédure se déroule à Paris 8, plus précisément dans le bâtiment A et, pour être complet, dans l'espace Gilles Deleuze, que l'on découvre pour l'occasion, et avec ravissement. Cachée tout au fond d'un couloir au premier étage du plus vieux bâtiment de l'université, construit en 1980 pour entasser les rescapés de l'aventure vincennoise, on découvre une ancienne salle de cours récemment métamorphosée en une majestueuse salle de conseil dont l'espace est pour l'essentiel occupé par une énorme table ovale capable d'accueillir au minimum une trentaine de convives, équipée d'un système audio qui marche et pourvue d'un mobilier de bureau de bonne qualité, même si une enquête discrète n'a pas permis d'en établir la provenance. Le faux plafond lisse et son éclairage discret, la décoration minimale, les murs blancs, le grand portrait du père fondateur affiché dans le couloir, tout cela donnerait presque l'impression d'accéder au Chefetage d'une multinationale allemande si seulement les fenêtres ne délivraient pas le spectacle sinistre d'une morne banlieue semi-pavillonnaire. Dans l'angle, un comptoir où le maître d'hôtel fourni par un prestataire s'apprête à déballer ses cartons de victuailles confirme que l'on se trouve bien dans une sorte d'enclave, du genre de celles où les élites, administratives et intellectuelles en l'espèce, aiment à se retrouver entre elles, le buffet devenant le principal lieu d'échange des informations pertinentes. On se demande juste par quel passage secret la puissance invitante a bien pu faire passer les membres de l'AERES, pour les priver de l'occasion de jeter un coup d'œil aux alentours. Il ne manque, en fait, qu'une ventilation efficace, la chaleur et l'humidité constituant peut-être une forte incitation à respecter les horaires.
À moins que la salle ne soit tout simplement pas destinée à accueillir quatre vingt personnes ; une évaluation rapide des cartons de nourriture disponibles confirme en tout cas que les doctorants ne seront pas invités au festin. Ils ont, en compensation, le privilège de vivre une circonstance rare, le moment où, à rebours de tous les usages, ce sont les enseignants qui quittent la salle, les laissant seuls avec les évaluateurs. Avec leurs questions, qui visent à connaître le nombre de doctorants dont les thèses sont financées et la manière dont elles le sont, le rôle de l'école doctorale au travers des aides diverses qu'elle est susceptible de fournir, et pas seulement sur un plan pécuniaire, les possibilités de placement des jeunes docteurs en dehors du seul cadre universitaire et le soutien que leur apporte à cette fin leur laboratoire, l'inscription de l'UMR dans un cadre international, et en particulier son aide à publications dans la langue fétiche, on comprend assez vite que ce comité d'évaluation, majoritairement masculin et composé de sveltes quadragénaires en costume noir, ne partage pas ces seuls traits avec les auditeurs des grands cabinets mondiaux de conseil aux entreprises. Pourtant sociologues et issus des meilleures lignées, Sciences Po, l'EHESS, ils viennent simplement s'assurer qu'il y a des sous, qu'ils sont employés de façon efficace et efficiente, au profit de futurs diplômés qui, même spécialisés en matières futiles, ne passeront pas le reste de leur existence à la charge de la collectivité.

Ainsi faut-il, au moins dans ce genre de circonstance, comprendre le rôle de l'AERES, et admettre que l'évaluation à laquelle elle se livre ne porte nullement sur un quelconque contenu scientifique, et encore moins sur la qualité de celui-ci. Il s'agit juste d'une forme particulière de Cour des comptes, destinée, grâce à l'astuce aussi légitime que générale du contrôle par les pairs, à épargner la susceptibilité des enseignants, et à les confirmer dans leur certitude qu'ils sont redevables d'un traitement à part et n'ont pas à être évalués comme des fonctionnaires ordinaires c'est à dire, en fait, comme tous les autres. N'étant pas composée de magistrats, l'AERES dispose bien sûr de bien moins de pouvoirs que la Cour des comptes ; elle possède, en revanche, l'arme de l'exhaustivité, puisque sa mission implique, un jour ou l'autre, de rendre visite à chaque établissement d'enseignement supérieur.
Le lendemain, on recevra avec amusement un message de la directrice adjointe de l'UMR, qui, même si elle pense que tout s'est bien passé, attend dans l'anxiété de recevoir sa note. On aura, en tout cas, vécu un moment rare, qui donne l'impression que, contrairement aux étudiants englués dans les strates inférieures de la carrière, les doctorants ne sont pas juste du bétail. Plutôt un genre d'animaux de compagnie, en fait.

lundi 4 mars 2013

brouillard

Hasard de la concurrence entre porteurs de causes, une équipe de statisticiennes de l'Institut Gustave Roussy accompagne aujourd'hui la publication d'un article dans une revue savante d'un communiqué de presse qui résume les conclusions de leur travail, lequel cherche à évaluer la relation entre consommation d'alcool et mortalité. On l'apprend par ailleurs, elles ont mis à contribution la base de données des décès de l'INSERM avec comme objectif, en dressant le tableau des diverses maladies causées par la consommation d'alcool, d'estimer le nombre de morts qui peuvent être imputées à celle-ci. Elles font ainsi œuvre de salubrité publique, puisqu'elles rappellent aux journalistes la signification exacte de l'expression mort prématurée, laquelle désigne un décès survenant avant l'âge de 65 ans. Et même si l'exercice contraint du communiqué de presse interdit les nuances, procède par affirmations d'autorité et ne dit rien de la prudence méthodologique qui accompagne d'ordinaire les articles scientifiques, les résultats paraissent aussi intéressants que crédibles.
Si l'on peut, sans doute, discuter des causes, les 49 000 décès qu'elles attribuent à l'alcool existent bel et bien, tout comme la forte proportion dans ce total des morts prématurées, 40 % ; ces résultats, de plus, dans un pays qui continue à se singulariser par le rôle culturel et social qu'y joue l'alcool sous toutes ses formes et dans toutes ses densités, n'étonnent guère. Alors, par contraste, ils rendent encore plus saillante l'ineptie par laquelle les pouvoirs publics comme le quotidien du soir de référence, qui affirme sans rire dans son édition de fin de semaine que les particules fines en général, et les moteurs diesel en particulier, entraînent chaque année 42 000 morts prématurées en France, et va même jusqu'à calculer la part du carburant maudit dans le total des décès, 5 %, transforment le diesel en meurtrier invisible. Certes, la manœuvre n'a rien d'inédit, et a déjà fait l'objet d'analyses diverses, ici, et ailleurs. Mais l'insistance des pouvoirs publics à faire de cette estimation statistique l'instrument de preuve qui va justifier un renversement de politique publique incite à y revenir.

Car en France, on le sait, l'automobile diesel règne encore sans partage, puisque les pouvoirs publics soutiennent depuis des décennies son développement grâce à leur arme favorite, une incitation fiscale, et cela dans le but on ne peut plus trivial de favoriser l'industrie nationale, la première à adapter cette technologie aux véhicules particuliers, au détriment de ses concurrents. Mais le succès de cette stratégie ne fait qu'exacerber ses inconvénients, l'isolement qui en résulte et handicape d'autant plus les industries qu'il leur faut aujourd'hui exporter pour compenser l'effondrement du marché national, le déséquilibre des capacités de raffinage dont l'ajustement à la demande locale entraîne de lourds investissements, les petits soucis environnementaux, enfin, que génèrent les particules cancérigènes, auxquels s'ajoute, comme toujours, et plus encore après l'abandon des ZAPA, le retard coutumier dans la transcription indigène des normes européennes. La tentation d'en finir avec l'exonération devient alors d'autant plus irrésistible que se fait pressant le besoin de recettes fiscales nouvelles ; et il n'existe pas de meilleur moyen de justifier ce revirement stratégique que de faire appel à l'alliance maintes fois utilisée entre l'argument irréfutable, la statistique, et l'impératif indiscutable, la santé publique.

Mais le rôle des moteurs d'automobiles dans ces émissions de particules reste minoritaire, tandis que les pollutions hivernales en Alsace doivent sans doute beaucoup au chauffage au bois. Il faut donc d'abord tordre le cou à la réalité physique, réduire le large éventail des producteurs de particules aux seuls coupables qui intéressent l'État, les automobilistes, et tricher avec la chronologie en faisant comme si le brouillard toxique était un phénomène récent alors même qu'il n'y a de neuf que la mesure des concentrations en particules de l'air par les associations agréées. L'entourloupe statistique, qui voit des estimations de réduction d'espérance de vie qui portent sur quelques mois, et ne font que mesurer un écart par rapport à un seuil déterminé par l'OMS, seuil qui résulte sans doute bien plus de négociations entre experts que d'évidences physiologiques, requalifié en dizaines de milliers de morts prématurées, atteint d'autre part une ampleur inusitée. Cette fabrication qui transforme une fiction en vérité inattaquable marque les politiques publiques autochtones, quand elles ont comme objectif de contraindre les citoyens au nom d'objectifs sacralisés. Il s'agit bien, comme l'écrivait Joseph Gusfield, de définir un problème d'une façon qui, en éliminant tout dissension, va interdire de penser toute autre manière de le résoudre, et constituera ainsi un outil de contrôle social d'autant plus efficace que son existence échappe à la perception commune.
Mais répéter sans répit la pauvre formule d'un slogan rudimentaire, masquer sa vraie nature de formule magique sous une justification scientifique fictive, faire régner l'unanimité en étouffant toute voie dissidente dans les relais de la communication officielle, constituent autant d'armes déjà bien connues : ce qu'on voit ici à l'œuvre, littéralement, c'est la stratégie de Big Brother.

jeudi 7 février 2013

ppl

Une proposition de loi du groupe écologiste à l'Assemblée Nationale est un peu comme une rose fleurissant dans une terre empoisonnée aux métaux lourds, une chose aussi rare que précieuse, qu'il faudrait cultiver avec soin, et étudier avec prévenance et attention. Hélas, le pouvoir socialiste ignore ce genre de délicatesse, puisqu'il vient de l'enfouir dans les catacombes de l'Assemblée, en la renvoyant en commission. Comme l'explique Samuel, ce renvoi contraint les écologistes à passer leur tour, et à attendre l'année prochaine une nouvelle occasion de tenter leur chance. Autant juridique que technologique, cette proposition maintenant éteinte se fixait une bien lourde tâche, que la physique du monde tel que nous le connaissons rend simplement impossible, limiter les expositions des individus aux ondes électromagnétiques. Proteos a rappelé à quel point les Verts poursuivaient ainsi une de leurs chimères préférées tout en laissant de côté, comme toujours, le seul risque potentiel de ces émissions, qui tient au fait d'avoir en permanence un bidule hautes fréquences posé contre l'oreille. Pourtant, ces deux contributions n'épuisent pas le sujet, et négligent en particulier ce qui va intéresser le politiste.

On peut en effet poser le postulat selon lequel les écologistes ont pris au sérieux cette rare occasion à eux offerte de donner une consistance légale aux sujets qui les préoccupent. Le choix de la thématique, l'organisation de leur argumentaire, le contenu du projet avec ses articles successifs donneront alors autant d'indications pertinentes sur la manière dont ils comptent gouverner. Et de ce côté là, au moins, on n'est pas déçu. L'exposé des motifs s'ouvre ainsi par une manœuvre classique, qui universalise le singulier en faisant des quelques opposants au WiFi et aux antennes de téléphonie mobile les porte-parole des angoisses de la majorité des citoyens, majorité, comme de coutume, silencieuse. Cette ordinaire rhétorique politique doit pourtant s'affranchir d'un obstacle inédit : même si la rapporteuse prend bien soin de ne citer aucune source de radiations électromagnétiques qui ne soit artificielle, elle ne peut éluder le fait que ce bain d'ondes qui nous emprisonne existait bien longtemps avant l'apparition de l'humanité. Il lui faut donc trouver un moyen d'isoler le naturel, réputé inoffensif, du technologique, dangereux par définition : ce sera le rôle d'un terme bizarre dont la signification reste obscure, "ondes électromagnétiques pulsées". À ce sujet, une petite recherche lancée avec cette chaîne de caractères grâce à l'habituel géant du web se révèlera vite rassurante, puisqu'elle montre à la fois tous les bienfaits à tirer de la chose, et tous les moyens de s'en protéger.
L'analyse du projet lui-même délivre ensuite son lot d'informations. Il commence par réclamer la conduite d'une étude d'impact avant la mise en service d'une nouvelle technologie sans fil, étude qui devra être conduite par des experts indépendants. On attendra un éventuel décret pour savoir ce qu'il faut entendre précisément par technologie nouvelle, pour s'intéresser à la définition donnée ici de l'indépendance : ces experts devront démontrer qu'ils n'entretiennent aucune espèce de lien avec l'industrie incriminée, et cela sur une période de dix ans. Bien évidemment, les militants des CRIIREM et autre PRIARTéM, n'étant suspects d'aucun lien de cet ordre, seront automatiquement considérés comme étant des experts neutres, compétents et objectifs. À l'inverse, on remarquera que nombre d'amendements au projet de loi ont été déposés par deux figures bien connues du lobby des ondes, Lionel Tardy, propriétaire d'une PME informatique, Laure de La Raudière, normalienne, ingénieur des télécommunications, au lourd passé de directeur départemental chez France Telecom. Pour le bien des citoyens et de la démocratie, il conviendrait donc de les priver de leur temps de parole.
On découvre, un peu plus loin, une obligation d'apposer sur les emballages des bidules WiFi une mise en garde contre leur dangerosité : on attend avec impatience que cette avancée trop timide soit complétée de photos détaillant les horribles tumeurs que cause l'abus d'ondes. À partir d'ici, on se prend à douter du sérieux de la proposition. Et le doute devient certitude lorsqu'entre en scène le POT, plan d'occupation des toits. On en veut à la ministre de l'économie numérique, responsable de ce renvoi en commission qui interrompt brutalement la carrière du projet, puisqu'elle nous prive ainsi d'une inépuisable réserve de jeux de mots : hélas Fleur, c'est une évidence, n'aime pas les POTs. Une fois de plus, on peut donc vérifier la véritable fonction, au sens sociologique du terme, des Verts, fonction qui consiste à alimenter l'observateur sarcastique en intenses moments de rigolade.

Mais la brève carrière de ce projet de loi ne l'empêche pas d'être riche d'enseignements. Il montre d'abord l'envergure de l'invraisemblable fatras pré-logique qui pollue toujours la pensée des Verts. Il rappelle ensuite de quelle manière ceux-ci comptent imposer leur vues malgré leur minuscule poids électoral, et dans quel but. L'article 474 vaut ainsi comme un plan de bataille qui, en multipliant les obligations, les consultations, les recours possibles, vise à entraver efficacement la progression de l'adversaire. Plus largement, la proposition montre comment les Verts utilisent la construction juridique de la réalité physique : la loi permet en effet de faire l'économie de cette ennuyeuse contrainte que pose la réalité objectivable, laquelle implique qu'un fait n'existe que s'il est observable et quantifiable, et qu'il le soit de manière cohérente et reproductible. Promulguez une loi qui vise à vous protéger de quelque chose, l'électrosensibilité ou le sabbat des sorcières, et vous pourrez donner un nom et un visage à votre mal, vous pourrez désigner des coupables et les faire condamner, et faire condamner en particulier ces hérétiques de scientifiques qui persisteront, malgré la loi, à mettre en doute la matérialité de vos troubles.
Pour finir, l'échec de la tentative apporte un enseignement politique précieux puisqu'il permet de mesurer avec précision la longueur de la laisse avec laquelle les socialistes tentent de contenir leurs imprévisibles alliés, au point qu'on pourrait penser que la thématique de la proposition a été choisie par certains pour avoir valeur de test. Et incontestablement, cette laisse apparaît d'autant plus courte que les socialistes n'ont pas hésité à la rajuster brusquement, et sans ménagement. Cette première escarmouche fixe donc le cadre à l'intérieur duquel les Verts devront désormais évoluer, et sans doute ne se contenteront-ils pas tous de son étroitesse : dès lors, à terme, il ne serait pas invraisemblable de voir naître une scission entre fondamentalistes, et opportunistes.

mardi 29 janvier 2013

méfiance

De prime abord, l'exercice consistant à analyser en détail quelques lignes détournées du flux de réactions instantanées, superficielles et sans conséquence qui forment l'ordinaire du travail journalistique en ligne, qu'il s'exprime sur le site web d'une publication ou dans le blog d'un journaliste, ne risque pas de conduire à des découvertes fondamentales. Car le monde social est ainsi mal fait qu'il ne suffit pas d'extraire un bout de son ADN pour obtenir une réplique exacte de sa structure entière. Certaines séquences, pourtant, contiennent suffisamment d'informations, et d'informations dont on peut enrichir le contenu en les rattachant à des données externes, pour justifier d'y consacrer un instant. Et puis, après tout, sur le web, rien n'interdit d'être aussi inconséquent et superficiel que ce que l'on se propose d'étudier.
Il s'agit donc d'un étrange billet paru voilà peu sur le site de Moto Magazine, mensuel issu du mouvement des motards grognons. Il surprend tout d'abord en reprenant un article d'un journaliste du Monde, alors que celui-ci n'est pas vraiment réputé pour son amour de la moto. Sur son blog, le rédacteur de l'article en question, suivant en cela une pratique habituelle des quotidiens de référence, instruit le procès d'un organisme public, l'INSEE en l'occurrence, et le déclare coupable. C'est que l'institut, qui vient de publier une brève analyse consacrée aux déplacements quotidiens des citoyens en s'appuyant sur les données du recensement, commet un crime impardonnable. Il regroupe en effet les deux-roues en une catégorie uniforme, ce pourquoi, au Monde, on lui reproche de confondre cyclistes et motocyclistes, tandis qu'à Moto Magazine, on l'accuse du travers inverse. À l'opposé de son glorieux confrère, le journaliste de Moto Magazine a fait le choix d'un court billet, qui présente l'avantage de contenir bien moins d'inexactitudes qu'un long article. Le fait d'appartenir à la rédaction d'une publication que les bourdieusiens qualifieraient de dominée conduit de plus le chroniqueur moto à une certaine retenue, mais le condamne en contrepartie à prendre pour argent comptant les propos de comptoir d'un journaliste amateur de gros clichés qui tachent.

L'INSEE vient donc de mettre en ligne un travail d'une portée modeste, qui exploite les données issues de la procédure du recensement de la population, ou plutôt de ce qui en reste. Car, comme l'institut l'explique ici, il en a fini avec les grandes enquêtes coûteuses et détaillées où ses petites mains au statut précaire allaient sous les ponts interroger les SDF. Désormais, comme un banal organisme de crédit, comme une quelconque entreprise de sondages, il se contente d'un questionnaire individuel de deux pages et trente rubriques, à remplir soi-même, qu'il complète d'une feuille de même longueur, réservée à la description des caractéristiques du logement. Et parmi les classiques données sociométriques, âge, statut matrimonial, éducation, carrière, une rubrique, et une seule, détaille en cinq items les modes de transport des individus.
Quel mal y-a-t-il, compte tenu des contraintes, l'espace disponible, les arbitrages inévitables, le respect de la cohérence des séries statistiques, à confondre les deux-roues, motorisés ou non, en une catégorie unique ? Les observateurs auront remarqué que l'institut ne distingue pas non plus les voitures des véhicules utilitaires et des camions. Aurait-on préféré que l'INSEE se contente de trois modes de déplacement, transport individuel, collectif, et marche à pied ? Si sommaire soit-elle, la note qui exploite ces données se révèle fort utile, puisqu'elle montre à quel point, en France, on se déplace très majoritairement en voiture, à quel point la situation de l'Île de France reste très particulière, et combien, en dix ans, le lieu de travail s'est éloigné du lieu d'habitation, rendant donc l'usage d'un moyen de transport individuel motorisé encore plus nécessaire pour une grande majorité de citoyens. On comprend que ce genre d'enseignement ne plaise pas à tout le monde, et qu'il soit indispensable de faire taire cet institut de statisticiens bornés qui s'obstinent à analyser la réalité au lieu de fournir servilement les chiffres que l'on attend d'eux.

Cela ne prêterait guère à conséquence si François Clanché, administrateur de l'INSEE, chargé de défendre l'honneur scientifique de l'institut ne faisait preuve, en répondant au rédacteur de Monde, d'une inquiétante lâcheté. Sommé de justifier la négligence de l'INSEE, le chef du département démographie plaide immédiatement coupable, et promet d'essayer de faire mieux la prochaine fois. Sa capitulation le prive d'une occasion de renvoyer le journaliste à son incompétence, et de lui proposer une petite formation aux outils statistiques, à la façon dont ils sont élaborés et aux limites des enseignements qu'on peut en tirer, formation qui, à lui comme à nombre de ses collègues, ferait le plus grand bien. Elle lui fait aussi manquer à son devoir d'information, puisqu'il ne l'oriente pas vers les enquêtes nationales transports et déplacements, vers les travaux du SETRA et autre CERTU lesquels à la fois répondraient à ses questions et à ses critiques, et lui fourniraient peut-être matière à méditer sur la vanité de ceux dont les certitudes ne se nourrissent que d'ignorance.
Plus fondamentalement, il perd l'occasion de rappeler que la critique d'une méthodologie scientifique n'appartient qu'aux scientifiques qui disposent des compétences nécessaires pour évaluer la méthodologie en question. Un journaliste généraliste, de nos jours, n'est rien de plus que le porte-parole du sens commun, adepte de ce petit jeu narcissique par lequel on remet en cause, sans disposer du moindre argument valide, tout ce que produit l'État du seul fait que l'État le produit, un petit jeu qui prospère d'autant plus facilement que l'État ne se préoccupe guère de sa défense, perdant ainsi la bataille pour la légitimité dont n'importe quel sociologue lui montrerait à quel point elle est cruciale. Et ceci n'est pas sans conséquence car, si les sociétés développées sont considérées, pas forcément à raison, comme assez robustes, elles ont aussi recours à des dispositifs qui imposent l'unanimité, tels le recensement ou la vaccination, et qui s'effondreront dès que le nombre des réfractaires dépassera quelques points de pourcentage.

mercredi 19 décembre 2012

dipardiou

Gérard Depardieu aurait sans doute préféré rester un exilé fiscal discret. Mais un tel objectif, sans doute accessible pour l'un des nombreux rejetons des diverses familles de la grande distribution roubaisienne, reste hors de portée pour ceux dont les trognes sont connues dans les plus humbles villages d'Europe : dès le 9 novembre une information, révélée par Le Soir et reprise en brève dans Les Échos sous l'accroche exil fiscal ou investissement, dévoilait son achat d'un bien immobilier dans la déjà célèbre commune de Néchin. Il fallut ensuite quelque temps pour que la mécanique s'ébranle, et pour que le sympathique et volumineux gaulois, sous le poids de l'opprobre publique, endosse le bien trop étroit costume de l'Avare. Évidemment, les coutures ont tout de suite craqué, et l'acteur a réagi aux critiques gouvernementales par une tribune qui a suscité bien des commentaires, dont certains méritent qu'on s'y arrête.
Ainsi, la comparaison entre le texte original, fort court, et le résumé qu'en fait le quotidien du soir de référence se révèle très instructif, certains passages, sans doute déconseillés aux âmes sensibles, ayant été omis, celui où l'acteur met en cause la façon dont la justice a traité son fils Guillaume, celui aussi où, buveur, motocycliste, et doté d'une corpulence bien éloignée du standard IMC, il se présente sans le moindre remords comme un fort mauvais citoyen. Ces coupes, il est vrai, concernent des points qui donnent à cet exil des raisons autres que purement fiscales. Intéressante aussi, la réaction du journaliste de France 2, pour lequel une imposition représentant 85 % du revenu est techniquement possible mais implique, selon les experts, d'être un bien mauvais gestionnaire, qui n'a pas utilisé toutes les possibilités offertes par les niches fiscales : on lui reproche ici, en somme, de préférer l'évasion corporelle à sa cousine fiscale, bien plus discrète. Mais naturellement, les principaux arguments viendront des élus de la majorité, Claude Bartolone, Aurélie Filipetti, ; et il sera intéressant de creuser un peu, et d'essayer de démêler qui doit quoi à qui.

Gérard Depardieu a donc passé à Châteauroux une enfance de voyou, quittant l'école à treize ans, et entrant dans la catégorie de ces mineurs dont on dirait aujourd'hui qu'ils sont défavorablement connus des services de police. Venu à Paris suivre des cours de théâtre, il attirera vite l'attention et trouvera ses premiers rôles avec Peter Handke ou Marguerite Duras, tout en entamant une carrière cinématographique durant laquelle, à côté des François Truffaut et André Téchiné, et parfois accompagné par son compère Patrick Dewaere, il deviendra l'interprète favori des grands cinéastes de l'anti-France, Bertrand Blier, Marco Ferreri et, plus encore, Maurice Pialat. Sa carrière comme sa notoriété doivent sans doute beaucoup à son entourage très proche, familial et professionnel, et à ses qualités propres ; mais on aurait du mal à y déceler un rôle autre que négatif des pouvoirs publics. En d'autre termes, elle s'oppose trait pour trait, malgré des origines sociales similaires, à celle d'une Aurélie Filipetti, normalienne, agrégée de lettres, et dont le principal mérite se limite à avoir réussi un concours, ce qui, sans doute, explique sa virulence. Son argumentaire, d'une stupidité sans nom, reprend les formules fatiguées du chauvinisme le plus primaire, et montre à quel point le syndrome mécanique de la patrie en danger frappe indistinctement tous les élus, sans souci d'époque ou de tendance politique. Dans ce gouvernement qui, des lettres à la philosophie, de l'allemand à l'histoire, de l'anglais à l'économie, rassemble, en dehors des sciences, tout ce qu'il faut pour faire la classe et se montre encore plus monotone que le cabinet d'avocats de Nicolas Sarkozy, la réussite sociale et financière du cancre doit être difficile à accepter, et le culot incroyable, le camouflet sans précédent qui nait du fait de ne pas se contenter d'être un exilé fiscal honteux totalement insupportable.

La ministre de la culture semble, dans le domaine du cinéma, essentiellement occupée à défendre les privilèges d'un secteur d'activité qui, de la taxe spéciale additionnelle aux SOFICA, des obligations de production aux quotas de diffusion, du statut spécial de Canal + à la taxe sur la copie privée, fait preuve, en dépit d'une furieuse concurrence, d'une créativité inégalée en matière de production de rentes. Elle oublie opportunément, comme d'habitude, que, niches fiscales exceptées, ces financements sont à la charge du consommateur, et pas du contribuable. Elle oublie, plus largement, à quel point un Gérard Depardieu s'est construit contre ce cinéma-là, avec ses absurdes prétentions à produire des œuvres, son acharnement à refermer à double tour la porte ouverte par la nouvelle vague et ses successeurs. Bien sûr, aujourd'hui, sa carrière a rejoint le courant dominant, sans pour autant délaisser totalement les pirates, comme le montre sa prestation impressionnante dans le récent Mammuth. Il en reste, pourtant, des moments ineffaçables, qui ont culminé lorsque Maurice Pialat, cet autre ingrat, a reçu la Palme d'or à Cannes pour le miraculeux Sous le soleil de Satan, contre les huées des petits maîtres et des bien pensants. D'une certaine façon, et bien qu'il ne vise pas les mêmes personnes et ne prenne pas appui sur les mêmes raisons, le bras d'honneur de Gérard Depardieu trouve sa place pas très loin du poing brandi par Maurice Pialat ; dans l'affaire, le mauvais rôle, à l'évidence, n'est pas pour lui.

vendredi 23 novembre 2012

so

Pour les chroniqueuses du superflu en poste au grand quotidien du soir, la banlieue reste une aventure. Un de ces petits plaisirs défendus que l'on doit s'accorder avec modération, une bravade raisonnable, une façon de se démarquer des cocottes dont on partage le bureau, elles qui ne savent toujours pas dans quel coin se trouve le Marais. Pas question, évidemment, de jouer les correspondants de guerre, de ceux qui osent parcourir les cités de tous les dangers, Stains, Gennevilliers, Montfermeil : on se contentera, en explorateur prudent, d'un saut de puce, en restant à portée d'oreille du murmure rassurant du boulevard circulaire. Saint-Ouen et la cantine de Philippe Starck, Pantin et ses galeries d'art, Levallois-Perret et ses boutiques comme à Haussmann, autant de dépaysements en terrain connu que l'on peut se risquer à découvrir, à l'abri des mauvaises surprises. De quoi, aussi, produire un article bien chargé de références à la sociologie urbaine et légèrement teinté d'ironie : à son public éduqué, on se doit de donner plus qu'un publi-reportage style Figaro. Mais pour le riverain banlieusard, se voir offrir l'occasion de s'habiller ailleurs que rue de la Paix représenterait un progrès inespéré : à l'évidence, l'enquête s'impose.

Bien sûr, depuis Paris, la banlieue se doit d'être pratiquée avec modération, et l'objet d'étude, certes situé à Levallois, mais dans la première rue à gauche en quittant la porte d'Asnières après franchissement du périphérique répond parfaitement à cette exigence. Outre un ample parking souterrain, le visiteur disposera d'un service sur mesure pour son scooter, et d'une navette qui le ramènera vers ses beaux quartiers. Le promoteur, fin connaisseur de son public, a donc bien prévu tous les outils indispensables à un éventuel rapatriement sanitaire d'urgence. La galerie en elle-même se déploie sur deux niveaux, entre Alsace et Lorraine, et joue du principal atout dont la banlieue dispose contre le passage du Havre, l'espace, les larges couloirs permettant, même avec une fréquentation bien supérieure à celle que se doit de constater un observateur impartial, de se croiser sans se bousculer. Mais le marbre du pavement comme la musique éthérée qui ravit nos oreilles se montrent impuissants à éloigner cette vilaine réalité sociale qui surgit brutalement lorsqu'apparaît l'indigène, en moustache et survêtement, traînant un chariot pour aller faire ses courses chez Leclerc. Caché dans un recoin l'hypermarché a en effet précédé ce qui, observation faite, se résume à une assez ordinaire galerie commerciale, simplement adaptée à un public un peu plus fortuné, adaptée aussi à l'ère moderne puisqu'on y trouve uniquement des boutiques vendant ce qui ne s'achète pas sur Internet, des vêtements et de la nourriture.
Seule originalité, la plaisir régressif du Marks & Spencer, l'enseigne britannique tentant un modeste retour après s'être isolée sur son île natale, sur une surface bien plus faible que son historique implantation du boulevard Haussmann. Hélas, là aussi, à côté du délicieux voyage dans l'immuable, le désenchantement guette, et la Vespa PX sensée incarner l'Italie se révèle n'être qu'une copie indienne. Le banlieusard, en somme, n'y trouve guère son compte, et restera soumis à la contrainte de faire ses courses en territoire Delanoë.

En fait, l'opération ne prend son sens qu'en s'éloignant un peu, dans l'espace, et dans le temps. Elle s'inscrit en effet dans un environnement particulier, celui de la ZAC Eiffel, construite à l'époque où le valdôtain Parfait Jans, dernier maire communiste de la ville de l'automobile et de ses ouvriers, présidait aux destinées de la commune. Elle témoigne, en somme, après trente ans de transformations urbaines et sociales qui ont fait de Levallois le Neuilly du demi-riche, d'un dernier effort pour effacer le passé. La rénovation intégrale des deux tours de bureaux de la ZAC, l'insertion des surfaces commerciales au pied même des immeubles, l'habillage rapide dont ceux-ci ont été l'objet, et qui les voit aujourd'hui partiellement recouverts de cette pierre plaquée qui vaut comme un symbole de la ville actuelle et de l'idéal esthétique de son indétrônable député-maire, permettent de remodeler à peu de frais une portion de territoire, et d'oublier qui l'habite. Mais puisqu'un politique habile ne saurait laisser passer l'occasion de tirer un profit symbolique d'une opération immobilière, la ville de Levallois nous offre un monument. Une de ces videos promotionnelles dont on pensait le modèle perdu depuis des générations, et qui nous ramène directement à l'époque du giscardisme triomphant. Une ode au béton, un rêve de Défense accumulant les clichés esthétiques du genre, coups de zoom et panoramiques filés sur les murs-rideaux. Ce qui, au fond, n'est qu'une autre façon de se tromper d'époque, et ne fait que dévoiler les ambitions de grandeur surannées d'une banlieue bien ordinaire, et la distance infranchissable qui subsiste entre l'original, et la copie.

mardi 6 novembre 2012

zen fascists

Il y aurait, dans les tentatives anarchiques des municipalités de la petite couronne parisienne cherchant à se faire une place à l'ombre du géant indifférent quelque chose du comportement des mammifères essayant de survivre à l'époque des dinosaures, à ceci près que, là où les ancêtres de l'homme faisaient tout pour passer inaperçus, les maires de ces petites communes, tous ensemble et les uns contre les autres, tentent de se faire remarquer. Pour cela, chacun va chercher à rentabiliser les modestes avantages dont la nature et l'histoire l'ont, par le plus grand des hasards, doté. Clichy-la-Garenne, cette incongruité socialiste en plein pays UMP, sur ce plan-là, n'a pas à se plaindre : la culture lui a fourni la Maison du Peuple, la nature et la générosité d'une riche héritière le parc Roger Salengro. Situé au milieu de la partie utile de la ville, l'est, l'ouest étant abandonné aux emprises de GDF et de la SNCF, le parc doit à son ancienneté de posséder nombre d'arbres plus que centenaires, ce qui lui permet de rivaliser avec les Montsouris et autres Buttes Chaumont. C'est dans une de ses allées qu'un objet insolite en tel endroit a fait son apparition, sans doute à la fin de l'été : un panneau à messages variables, alias PMV dans ce jargon technologique qui ignore toute poésie, du genre habituellement chargé d'annoncer un bouchon sur le périphérique, ou, uniquement pour les Parisiennes et les Parisiens, le résultat d'une consultation cruciale.
Renseignement pris, le tableau en question s'avère relever d'une initiative purement commerciale, et constituer une première au niveau national, cela expliquant sans doute ceci puisque la satisfaction d'une petite vanité municipale représentait vraisemblablement un préalable décisif au succès d'une initiative qu'il convient d'analyser de plus près, tant ses implications sont riches. Car loin de la polyvalence qui caractérise d'habitude les dispositifs de ce type, ce panneau ne connaît qu'un seul usage, à destination d'une catégorie bien précise d'individus : les coureurs à pied qui s'entraînent dans les allées du parc, bousculant au passage enfants en bas âge, mères de familles et vieilles dames à la mobilité chancelante, et qui pourront désormais connaître avec précision leurs performances, pour peu qu'ils s'équipent d'un appareil de mesure approprié, et s'enregistrent sur le site web de son fabricant. Inutile de s'étendre sur cet aspect du problème, tant il est désormais banal : on l'a compris, il ne s'agit là que d'un aspirateur à données personnelles de plus, destiné à recueillir des informations aussi confidentielles que faciles à monnayer. Il est beaucoup plus intéressant d'étudier le versant public de l'histoire.

Là, les significations sont multiples. Ce dispositif sanctionne d'abord, avec l'encouragement des autorités, le détournement à des fins privées d'un bien public : le parc, désormais, n'est plus lieu de promenade pour tous, mais terrain d'entraînement pour quelques-uns. Pourtant, à Clichy-la-Garenne, on dispose d'un stade d'athlétisme, et il se situe juste en face, de l'autre côté de la rue ; évidemment, le parcours y est plus monotone, et l'ombre bienfaisante des arbres centenaires y fait cruellement défaut. Cet instrument de mesure encourage par ailleurs le comportement narcissique et solitaire d'individus seulement préoccupés de leurs performances, comportement dont un forum de nageurs fournit des exemples d'une édifiante mesquinerie. Une telle conception se situe aux antipodes de l'utopie sociale du sport pour tous, pourtant à sa place dans une municipalité socialiste, et se rattache plutôt à l'idéologie égoïste du tous contre tous et de la compétition permanente. L'implantation de ce panneau indique bien, dès lors, ce changement de statut de la pratique sportive du citoyen ordinaire, et ajoute une petite contribution à la construction d'un édifice de plus en plus pressant, qui non seulement transforme une pratique occasionnelle, volontaire, et ludique en contrainte sociale, mais sélectionne de plus le sport que les citoyens seront autorisés à pratiquer. En consultant la longue liste de ces merveilleux projets d'urbanisme qui constellent la capitale et sa périphérie, on ne peut manquer de constater que ces nouveaux quartiers forcément écos prévoient tous gymnases et stades, mais oublient systématiquement les piscines, disqualifiées sans doute à cause de leur excessive consommation d'énergie ; les piscines écolo existent pourtant, et elles ont même leur spécialiste. Mais l'État a choisi pour vous : il veut de l'effort, de la sueur, de l'essoufflement, du traumatisme, et des articulations démolies bien avant l'âge, et tout cela pour votre plus grand bien. Comme l'affirmait récemment une présentatrice de journal télévisé sur une chaîne publique, cette fameuse et quasi-obligatoire pratique sportive régulière peut faire reculer la mortalité de 30 % : presque une chance sur trois de devenir immortel, il faudrait être bête pour ne pas tenter le coup.
On sait l'intérêt que suscite, depuis Michel Foucault, la façon dont l'État tente de modeler le corps des citoyens, hier pour produire des soldats efficaces et des travailleurs robustes, aujourd'hui pour répondre à des impératifs d'hygiène et de santé publique au nom desquels, de plus en plus, il traque les gros, les négligents, les buveurs, et cherche à les réformer, au besoin par la contrainte médicale, puisque, après tout, les prescriptions de la faculté sont par essence obligatoires. Zen fascists will control you / 100 % natural / You will jog for the master race / And always wear the happy face : Jello a beau avoir tourné vert, trente ans après, ses textes sont plus que jamais actuels.

mercredi 19 septembre 2012

particules

Cela fait quelques mois que les plus fins limiers sont sur la piste d'un chiffre qui montre une fois de plus combien le conditionnel suffit amplement pour débarrasser la presse de tout scrupule et lui permettre de sortir impunément n'importe quelle baliverne. Elle se trouve, il faut le dire, bien aidée en cela par le Ministère, qui avance lui aussi le chiffre de "42 000 décès par an (...) dus à la pollution de l’air par les particules PM2,5" en fournissant comme justification les résultats d'un programme d'études européen, lançant ainsi le lecteur sur une fausse piste puisqu'un petit parcours du labyrinthe bruxellois permet de constater que le programme en question est clos depuis 2005. Heureusement, on dispose depuis peu de données que le même ministère présente en douce, en l'occurrence un rapport de l'Institut national de veille sanitaire qui s'annonce alléchant, le sérieux de ses lugubres scientifiques n'étant plus à démontrer. Ce sera l'occasion de se livrer, une fois de plus, à l'un des ces passionnants exercices de constructionnisme social dans lequel on cherchera à débusquer les parcours, les procédés, les oublis volontaires, les tortures sanguinaires qu'il faudrait infliger à cette malheureuse étude sans autre défense que la rigueur de sa méthode pour lui faire cracher le chiffre qu'on attendait d'elle. Ce qui, on s'en rendra compte, ne sera pas si simple car, dans ce combat obscur et sans espoir, pour l'honneur de la science, elle ne s'est pas si mal défendue.

Le rapport de l'INVS résume la partie française d'un programme plus vaste à la dénomination cabalistique, Aphekom, qui a comme objectif d'évaluer les conséquences pour la santé humaine des deux polluants atmosphériques jugés les plus dangereux, l'ozone et les particules fines, et cela dans les principales agglomérations européennes, celles qui ont notamment comme caractéristique d'être dotées d'un réseau de surveillance de la qualité de l'air ; notons au passage que le site du projet fournit des monographies détaillées relatives aux métropoles en question. Durant trois ans, sur la période 2004 à 2006, l'équipe a analysé deux catégories de séries statistiques, les causes d'hospitalisations, ou de décès, ces dernières fournies par la base CepiDC de l'INSERM, d'une part, et d'autre part les niveaux des polluants atmosphériques recherchés, relevés par les stations de contrôle du réseau Atmo. Et son travail consiste à évaluer, suivant une méthode qui n'est pas explicitée et serait sans doute restée totalement obscure pour le commun des mortels, l'effet sur l'espérance de vie d'une réduction de la pollution urbaine au seuil recommandé par l'OMS, sachant que les agglomérations étudiées le dépassent tous. Deux résultats apparaissent alors : pour la population des neuf zones urbaines concernées, qui regroupent un total de 12 millions d'habitants, la réduction des émissions d'ozone permettrait de différer précisément 69 décès par an ; pour les particules, toutes tailles confondues, on atteint des chiffres plus substantiels, puisque l'estimation porte sur une moyenne de 2900 décès différés par an. Ce qui, évidemment, suscite quelques remarques, dont certaines proviennent des auteurs de l'étude.
On notera pour commencer qu'il n'est jamais question, à l'inverse de la routine des pouvoirs publics, de sauver des vies, ou d'éviter des morts, ni même d'échapper à la maladie puisque, après tout, dans le monde réel, l'essentiel des décès dus, par exemple, à la bronchite chronique, une des pathologies prises en compte par l'INVS, provient du fait qu'une importante proportion des citoyens a choisi l'empoisonnement volontaire par la fumée du tabac. Le modèle se fixe un objectif bien plus modeste, celui d'estimer le gain d'espérance de vie généré par un air plus sain, et forcément, il comporte ses incertitudes. La plus classique reste d'ordre statistique : comme le précise le rapport, l'intervalle de confiance des décès évitables dus aux particules varie de 1000 à 5000 cas, ce qui représente quand même un écart-type plutôt brutal. Mais d'autre limites sont à peine suggérées. Ainsi, alors même que la pollution varie très fortement sur de très petites distances, comme le précise en passant le premier signataire de l'étude, la mesure, des particules en particulier, reste très lacunaire : Airparif a inauguré ses deux premières stations équipées pour les particules les plus fines en 2000, et en compte aujourd'hui quatre pour couvrir les 6,5 millions d'habitants de l'ancien département de la Seine. Et faire tourner ses modèles pour combler les trous n'est pas une opération sans risques.

L'énigme reste donc entière : comment passer de ces 2900 décès anticipés de moins de six mois en moyenne au 42 000 morts du diesel criminel ? Ces réductions d'espérance de vie sont calculées sur un effectif de 12 millions de citadins, soit 18,5 % de la population totale, 65 millions d'individus. Une uniformisation au niveau national donnerait 15 000 décès, et suppose, évidemment, que l'on respire autant de particules à Dieppe qu'à Rouen, à Arcachon qu'à Bordeaux, à Ribeauvillé qu'à Strasbourg, le genre d'hypothèse que les politiques feraient sans le moindre remords. Les monographies urbaines détaillées rappellent de plus que, dans l'agglomération parisienne par exemple, les transports comptent pour moins d'un tiers des émissions de particules, la plus grosse part provenant du secteur tertiaire et résidentiel, c'est à dire du chauffage, quand il n'est pas électrique, donc nucléaire. Aussi sera-t-il intéressant de suivre le parcours de cette étude, de voir si elle modifie les certitudes du ministère de l'Environnement, de voir aussi si le ministère de la Santé, tutelle de l'INVS, suit un chemin différent. Pour l'heure, le pronostic de la remise au tiroir s'impose.

Alors, si cette étude produit des résultats si modestes, si le seul objectif accessible pour une réduction drastique, et qui devra recourir à des moyens qui le sont pas moins comme l'interdiction du diesel pour laquelle milite désormais un Jean-Vincent Placé, des émissions de particules se limite à un gain en espérance de vie le plus souvent inférieur à six mois pour une proportion très faible, et parfois à la limite du mesurable, de la population, c'est qu'on arrive au bout d'un processus, celui où presque tout ce que l'on pouvait faire en la matière a déjà été fait, et où les progrès à attendre vont produire, de plus en plus, un écart insoutenable entre leur difficulté de mise en œuvre, et donc leur coût, et les effets à en attendre, et donc les gains. Les études de ce genre, qui ne s'intéressent qu'à quelques polluants analysés sur une courte période, fournissent des images totalement biaisées puisqu'elles passent sous silence les énormes progrès déjà réalisés, toutes ces morts évitées bien plus nombreuses que celles qui restent à gagner, mais que l'on n'a jamais calculées. Désormais, on vise l'absolu, la pureté, l'absence complète, et délirante, de ces quelques facteurs nocifs sélectionnés, et portés à l'attention du public. Dans cette relation qui oppose le plus sacré, la santé, la victime innocente, au plus vil, la saleté, le pollueur, l'automobiliste égoïste et son gros diesel, le second ne payera jamais assez pour ses crimes, d'autant que l'impossibilité de les lui imputer directement interdit de le faire payer autrement qu'en le mettant hors d'état de nuire, et en le condamnant à la marche à pieds.

jeudi 13 septembre 2012

danseuses

Le drame de la dette, au fond, se résume à un problème simple à énoncer, mais difficile à résoudre : où va l'argent ? Car, on le sait, le grand gouffre du Trésor où s'entasse tout ce que l'État peut ramasser fonctionne aussi comme une machine à blanchir, où l'argent, si durement gagné par un ouvrier carreleur, si scandaleusement extorqué par un patron du CAC, perd son identité. Devenu crédit, de fonctionnement ou d'investissement, il sera réparti selon des logiques aussi obscures qu'inébranlables, et sur lesquelles les organismes de contrôle n'ont, en fait, guère d'autre pouvoir que celui d'admonestation, ce qui fait de la Cour des comptes un membre éminent du club de plus en plus fourni de ceux qui s'égosillent en vain dans le désert. Un des effets de composition du récent entretien accordé au Monde par Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, est d'offrir une occasion de comprendre un peu qui vient se servir au pot, et dans quel but.

Car la liste des projets auxquels la ministre a décidé de ne pas donner suite surprend, et à divers titres. D'abord, par sa longueur : Maison de l'histoire de France, musée de la photo à Paris, archives à Arles, nouveau Lascaux, Comédie Française, réserves du Louvre à Cergy, tous les domaines, et bien des territoires, sont couverts, et d'autant plus qu'on sent percer le regret de ne pouvoir arrêter les chantiers déjà lancés, comme celui de la Philharmonie de Paris, établissement au financement entièrement public, partagé entre l'État, la région et la ville de Paris et qui, donc, compte pour la dette à 100 %. C'est que la seconde propriété de ces investissements réside dans leur caractère unanimement superflu. Il y avait donc Lascaux, la grotte des origines, réservée aux seuls chercheurs en raison de sa fragilité. On a donc successivement construit Lascaux 2, reproduction pour le grand public de la partie la plus spectaculaire de celle-ci, puis Lascaux 3, la même chose en plus complet et en version itinérante. En décidant de continuer la série, on fonctionne un peu comme ces films ou ces jeux vidéo à rallonge, exploitant sans cesse et jusqu'à épuisement un même filon. Quel besoin la Comédie Française a-t-elle d'une salle de plus ? Comment ne pas saborder une Maison de l'histoire de France déjà salement plombée par les historiens eux-mêmes ? Comment justifier la greffe sur des locaux hautement techniques et par définition interdits au public qui servent à l'entreposage et à la restauration des œuvres d'ajouts précisément destinés au public en question ?
Le couperet, de plus, tombe bien tard. Car Paris dispose déjà d'une salle de concert consacrée à la musique classique, Pleyel, totalement rénovée pas plus tard qu'en 2006, et qui offre à peine 400 places de moins que le vaisseau compliqué de Jean Nouvel, lequel comble sans doute bien d'autres vanités que celle de son créateur. Directement intéressé à l'affaire, on ne se plaindra pas de l'installation des Archives contemporaines à Pierrefitte laquelle, plus qu'à une nécessité culturelle, répond à un besoin démocratique : mais Fontainebleau reste ouvert, et le site central de la rue des Quatre Fils, avec le très beau bâtiment de Stanislas Fiszer, demeure au patrimoine des Archives qui gèrent donc, désormais, trois implantations distinctes, éloignées parfois de cent kilomètres. Il n'empêche : en se privant de toutes ces belles choses inutiles, on économise, d'après la ministre, un milliard d'euros.

Évidemment, si la culture a un coût, elle ne saurait être traitée comme une marchandise banale. Le fait que les projets arrêtés relèvent presque tous d'un même domaine, celui du patrimoine, du répertoire, d'institutions parfois pluri-centenaires ne doit rien au hasard. On se trouve ici au cœur d'une compétition de prestige, entre régions, entre pays, entre métropoles où il convient de tenir son rang, et où chacun compte sur l'argent public pour financer la danseuse qui satisfera sa vanité et assurera sa réputation. Ici, l'élu remplace le mécène de l'âge classique, l'aristocrate ruiné, en puisant ses fonds à la même source, l'impôt, et en valorisant la même conception patrimoniale d'une culture savante qui lui apporte les mêmes bénéfices symboliques. Bien sûr, les biens de la culture d'État sont propriété publique, et physiquement accessibles à tous : mais les sociologues, et pas seulement les bourdieusiens, démontrent amplement à quel point cet élément reste un détail, et ne perturbe nullement l'ordre social des choses. Aussi la franchise d'Aurélie Filippetti, franchise qu'elle doit sans doute en partie à la modestie des ses origines, et qui suscite la colère des caciques outragés qui se font fort, en mobilisant leurs réseaux, à l'ancienne, de faire annuler ses décisions, apporte dans cette univers fossilisé une fraîcheur inattendue, et une lueur d'espoir. On le sait bien, seule la contrainte impérieuse et vitale permet d'en finir avec les vieux arrangements. En Italie, Mario Monti en appelle ainsi à la population pour débusquer les rentiers de la fonction publique. En France, l'heure n'étant pas assez grave, la tâche reste prise en charge par René Dosière, chef historique des crieurs du désert et même pas investi par le Parti Socialiste. En attendant, pour se consoler, il reste à trouver pire ailleurs, et à se dire que, au moins, la concurrence que se livrent les régions espagnoles où les cités des arts fleurissent comme autrefois les cathédrales nous aura été épargnée, et au Trésor aussi.

mercredi 29 août 2012

somnifères

Dans Naissance de la biopolitique, le cours que Michel Foucault a donné en 1979 au Collège de France, il n'est fait allusion à la biopolitique que pour préciser qu'il n'en sera pas question. Le cours, à la place, sera consacré à la genèse et au développement de divers courants dans la pensée économique libérale, et plus spécialement à l'un des moins connus, l'ordo-libéralisme. Ses promoteurs, réunis avant la Seconde guerre mondiale autour de la revue Ordo et de l'université de Fribourg, survécurent dans l'ombre au nazisme avant de voir leurs thèses triompher dans l'Allemagne de Konrad Adenauer, avec Ludwig Erhardt, père de l'économie sociale de marché et du miracle économique. Ici, le rôle de l'État consiste à organiser le cadre à l'intérieur duquel la concurrence pourra s'exercer de la façon la plus libre possible : pour y arriver, le meilleur moyen consiste à abandonner toute velléité de contrôler les prix ce qui, écrit Michel Foucault, sera fait dès 1953.
On imagine facilement le désarroi qu'un tel mode de pensée ferait naître en France, dans la population, dans l'administration, chez les politiques. Car il implique, pour l’administration, le renoncement à une capacité de contrôle et de sanction qui, un temps, s'exerçait sur l'ensemble de l'activité économique, pour les élus, l'abandon d'un énorme pan de l'action publique qui va de la préférence accordée aux produits nationaux à la détermination autoritaire des prix des denrées de base, un levier largement employé dès l'ancien régime, et pour les citoyens, enfin, l'acceptation d'un fait insoutenable, des prix qui dépendent de la situation du marché et pas de tel arrangement de court terme exigé et accordé dans un but étroitement électoraliste. Mais l'insupportable pression exercée par la stagflation des années 1970, ce moment où, avec des taux annuels qui atteignaient les 12 %, on savait ce que le terme d'inflation veut vraiment dire, et où on ne pleurnichait pas à longueur de journal télévisé pour des histoires d'asperges et de carottes, en se plaignant d'une vie décidément bien trop injuste, a finalement eu raison de l'ancien système.

Il a donc fallu le virage de 1983 pour que ce pays entre dans le monde de la liberté des prix ; pourtant, trente ans après, la conversion n'est pas encore achevée. Alors, bien sûr, les carburants, produits uniformes, normalisés et à la distribution, comme celle du tabac, étroitement surveillée puisque, à l'instar du tabac, elle génère de considérables recettes fiscales, relèvent d'un domaine un peu particulier. Mais l'idée que l’État puisse intervenir sur leurs prix semble d'autant plus délirante qu'il ne dispose d'aucun moyen d'influencer ceux-ci. Car il ne contrôle rien, ni la production, presque nulle sur le territoire national, ni l'élaboration des produits, de plus en plus effectuée sur les lieux d'extraction, ni les circuits de distribution. Sa seule arme véritable est de nature fiscale : baisser le prix des carburants revient donc à abandonner une part de recettes, et à se tirer une balle dans le pied.
C'est ce qui rend si fascinante cette décision ministérielle, prise dès le retour de vacances, comme s'il fallait combattre une exceptionnelle urgence. Même si personne ne peut prévoir ni son ampleur, ni sa brutalité, l'évolution à la hausse des prix des carburants semble inéluctable, et il n'existe d'autre méthode efficace de la combattre que de réduire sa consommation ce qui, le plus souvent, en optant pour des voitures économes, et plus encore pour des deux-roues motorisés, reste une évolution à la portée de tous et qui, de toute façon, se produira. Le gouvernement, pourtant, une fois encore, préfère jouer les thaumaturges et administrer un somnifère bricolé avec une once de renoncement fiscal, un bout d'oreille enfin arrachée à Total à force d'avoir été tirée, un doigt de vraie concurrence entre grandes surfaces, et tout cela dans le seul but de satisfaire des grognons définitivement rétifs à toute médecine. Ce qui, évidemment, pose une question intéressante.

Car, en Europe, la France reste absolument seule à mener ce vain combat : aucun autre pays ne semble prêt à suivre son exemple et nombreux, à l'inverse, sont ceux qui connaissent des taxes encore plus lourdes. Les politiques de subventions des prix des carburants, dont les effets délétères nourrissent nombre d'analyses, se trouvent plutôt dans les pays émergents, ceux qui, en particulier, tirent ces ressources de leur sous-sol. Mais la hausse de la matière première, sa raréfaction, l'inefficacité de l'exploitation, les gaspillages, conduisent partout, en Iran, en Indonésie, au Nigeria, à remettre en cause ces subventions devenues insupportables pour les finances publiques. Inévitablement, le rattrapage brutal conduit à l'émeute : ces subventions, après tout, n'étaient, pour des élites corrompues, qu'une manière d'acheter la paix sociale en redistribuant une faible partie de leurs gains. Une fois envolées, la réalité refait surface. Les ressources de l’État, en France, ne permettent plus guère de procéder de la sorte, même si le gouvernement, pour l'heure, semble bien décidé à n'en pas tenir compte. Au moins peut-il se justifier, et jouer les honnêtes gens, en affirmant simplement tenir ses promesses électorales, cette forme particulière de chantage bizarrement parée de vertus positives.

mardi 19 juin 2012

relocaliser

L'agenda du spécialiste, celui dont les coordonnées figurent en première position sur la liste des journalistes lorsque le recours à l'expert s'impose pour traiter une question particulière le confirmera : le terme de relocalisation mérite le grand prix des inventions lexicales de l'année. Promu, exemples à l'appui, par les politiques et la grande presse dans le but de ne pas totalement désespérer Aulnay-sous-Bois, le terme tente de faire passer les ordinaires ajustements à la marge, en matière d'emplois comme d'investissements, qui forment le quotidien des entrepreneurs pour les premiers pas d'une moderne reconquista qui, cette fois-ci, nous emmènera au bout de la terre, jusque dans les faubourgs de Shanghai, reprendre un à un les emplois abandonnés au dragon chinois. La fréquence et la portée de ces ajustements, au demeurant, sur le long terme, pourraient fort bien augmenter, tant la hausse des coûts en tous genres risque de frapper bien plus la Chine que l'Europe. Mais en attendant le jour béni de la compétitivité retrouvée, les affaires continuent. Et il n'est pas sans intérêt d'aller voir comment les choses se passent, dans la vieille France des usines qui fument et du cambouis qui tache.

Une opération promotionnelle lancée par Yamaha Motor France fournit un prétexte idéal. Le japonais, qui sauva de la faillite en 1984 l'historique Motobécane, produit à Saint-Quentin, sous la marque MBK, des scooters et, sous la sienne, des scooters, des 125 cm³, mais aussi des gros trails monocylindre, tous propulsés par des moteurs Minarelli, fabriqués en Italie par une autre filiale du groupe ; Saint Quentin, au demeurant, dispose également d'une fonderie d'où sort une autre spécialité maison, les moteurs marins. Sans doute peu inspirée par la Picardie, la grande presse, à une exception près, ne semble pas avoir jugé l'information digne d'être publiée : aussi vaut-il mieux compter sur les connaisseurs pour comprendre pourquoi Yamaha souhaite tant faire savoir ce qui se passe à Saint Quentin. Il s'agit, en l'occurrence, d'une paradoxale création d'emplois. Les surcapacités de ses usines européennes ont conduit l'entreprise à sacrifier son implantation espagnole, et à transférer sa production en France. Les raisons en sont triviales, et mettent bien en valeur les deux traditionnels avantages compétitifs dont dispose toujours le pays, sa géographie, qui facilite la logistique et fournit, en l'espèce, de larges réserves foncières, et sa main d'œuvre, productive, qualifiée et expérimentée. Nul besoin, on le remarque, de l'intervention d'un quelconque ministre, de l'appui d'une quelconque subvention, la simple logique industrielle suffisant parfaitement à conclure l'affaire.
Didier Bouard, le correspondant marseillais de Moto Magazine, commente lui aussi le déménagement de Yamaha dans un remarquable article paru dans la dernière livraison du mensuel, et dont on ne peut que souhaiter qu'une main innocente le place sous les yeux de notre grand ministre de la reconstruction industrielle. Il relève en effet un défi, partir à la recherche des industriels de la moto dans l'unique grand pays européen à avoir cessé de produire autrement que de façon artisanale des motos au plein sens du terme. Les quelques antiques fabricants de motocycles à vocation utilitaire, en effet, n'ont pas survécu à l'effondrement des années 1960, et, quand ils n'ont pas disparu, se sont reconvertis dans la spécialité locale, le cyclomoteur. L'essentiel de la production de grosses cylindrées d'après guerre fut le fait de Ratier, historique fabricant d'hélices aéronautiques aujourd'hui filiale d'United Technologies, qui construisit jusqu'en 1962 des flats-twins conçus sur la base de moteurs BMW abandonnés sur place par l'occupant après 1945 ce qui, on s'en rend compte, représente une percée technologique majeure. Et pourtant, ces industriels existent, mais, comme pour Yamaha, ils ne sont pas toujours là où on les attend. Ainsi, tous les pneus moto Michelin sont fabriqués en Espagne ou en Serbie ; Dunlop, à l'inverse, filiale du japonais Sumitomo, exporte vers toute l'Europe à partir de Montluçon. On retrouve ici la même logique qui conduit Yamaha à concentrer son activité à Saint-Quentin, logique de groupes mondialisés qui relève chaque fois de stratégies et de situations particulières, et n'a que faire des frontières. Mais pour les PME, voire les artisans, seulement présents sur le territoire national, l'adaptation, pour les spécialistes de l'habillement et du cuir en particulier, implique de produire dans des pays à faible coût, et de façon d'autant moins réversible que la main d'œuvre spécialiste du cuir disparaît progressivement. Le fabriqué en France peut faire la fierté du patron de Top Block, producteur autochtone d'antivols qui reçoit les politiques dans sa "dernière cantine encore ouverte de la région" ; seule, pourtant, la responsabilité morale qu'il ressent à l'égard de ses cinquante salariés l'empêche, comme les autres, d'aller ailleurs.

L'exemple de Yamaha montre comment des circonstances, à la fois singulières et reproductibles puisque, au fond, elles consistent simplement à faire coïncider une demande et une offre, de produits, de techniques, de personnels, permettent à une société japonaise de commercialiser sous sa marque des machines presque totalement fabriquées en Europe, grâce à ces réseaux de spécialistes qui découpent les contours de l'industrie moderne, et dont l'Italie, en particulier, s'est fait une spécialité. Et ce qui vaut pour la moto s'applique aussi bien pour ces produits autrement moins oniriques que sont les disjoncteurs, les chariots élévateurs ou les vannes, tous ces objets ennuyeux et compliqués fabriqués par les vieilles industries mécaniques, optiques et électriques, et sans lesquels rien, nulle part, ne fonctionne. Et, même si elles ne manqueront pas de profiter de l'effet d'aubaine de tel crédit d'impôts, ces industries n'attendent de l'État rien d'autre que sa prise en charge du bien public, les infrastructures, l'éducation, la recherche fondamentale, dont les bénéfices pourront ensuite être mutualisés. La meilleure politique industrielle serait sans doute celle qui aurait l'énorme courage de ne rien faire de particulier, et de renoncer donc aux profits clientélistes et électoralistes de l'interventionnisme narcissique. Visiblement, le ministre du renouveau industriel, auquel ne manque plus qu'un sac de riz sur l'épaule pour faire un parfait docteur Kouchner, ne semble pas privilégier cette voie-là. Et à en juger par la manière dont le gouvernement compte accorder aux DAX, AEX, et autres OMX des avantages déloyaux au détriment des CAC et SBF, à voir la façon dont la ministre en charge de l'énergie confirme, s'il en était besoin, que la durée maximale des engagements contractuels pris par l'État ne saurait excéder l'espace d'une législature, sur ces questions, la solidarité ministérielle semble sans faille, et le portrait de l'entrepreneur en exploiteur unanimement partagé. L'orchestre, comme d'habitude, ne sait qu'exécuter la même petite musique et, comme toujours, il jouera jusqu'au bout.

mardi 5 juin 2012

spécialistes

Baptiste s'amusait, voici peu, d'un risque qui, au delà des sociologues, touche tous les chercheurs empiriques, celui de devenir, en particulier pour cette maléfique incarnation de l'homme ordinaire connue sous le nom de journaliste, le recours inévitable et le spécialiste obligé, non pas de sa discipline, ni même d'une fraction savante de celle-ci, mais bien de son champ de recherches. Enchaîné à son terrain, condamné à labourer sans cesse les mêmes sillons, le sociologue qui doit tout savoir des gérants de sex-shops, des marins-pêcheurs, des motards, des traders, ou des kinésithérapeutes, finit ainsi, par une sorte de juste retour des choses, par l'effet d'une vengeance immanente, par se retrouver enfermé à l'intérieur de l'objet qu'il s'est donné comme but d'observer. Sans doute faut-il voir là l'expression symbolique du statut dominé dans lequel se situe la discipline, tant les mêmes journalistes ne sauraient attendre d'un mathématicien ou d'un philosophe autre chose que les considérations les plus nobles et les généralités les plus définitives. Il existe pourtant une catégorie de chercheurs pour lesquels sujet et objet se confondent. Et cette situation se produit lorsque la recherche se mue en militantisme, et en apostolat.
Le combat de l'un d'entre eux, rendu public au moyen d'un blog, a récemment bénéficié de l'audience nationale qu'assure un article de l'AFP. L'agence de presse, toujours à la recherche de ces histoires édifiantes dont sa clientèle est friande, tombe ici sur un sujet en or. Adrien, doctorant en biochimie, militant de Greenpeace, a en effet trouvé la formule idéale-typique, puisque son combat méticuleux pour débusquer, traquer, anéantir jusqu'à la dernière molécule toute trace d'huile de palme dans sa consommation personnelle, combinant la noblesse d'une cause juste avec l'astuce des pieds-nickelés, la pugnacité du gaulois et le savoir du scientifique, connaît ainsi un retentissement qui s'étend désormais à l'ensemble du monde francophone.

Une cause de ce type, à la fois, nécessite un certain nombre de dispositions, et s'exerce à l'intérieur d'un espace aux frontières étroites. La connaissance détaillée et encyclopédique qui la caractérise se retrouve dans une certaine catégorie de recherches, portées sur l'exploration, la description, la classification et, par extension, la conservation. C'est cette science de plein air que Pierre Lascoumes, Michel Callon et Yannick Barthe valorisent dans Agir dans un monde incertain, en l'opposant à la science confinée, cachée au cœur des machines obscures de l'expérimentation. C'est à cette science que tout un chacun peut prendre part, puisqu'elle ne réclame d'autre investissement de départ que des yeux, des bras, et des jambes. Tout un chacun, à défaut, peut adopter la cause d'Adrien, suivre ses recettes et proposer les siennes. Mais, rapidement, les limites de la démarche apparaissent.
Car faire de cette huile qui, fondamentalement, n'est ni plus ni moins naturelle qu'une autre, un composant maléfique implique à la fois d'imposer un raccourci essentialiste, et de glisser rapidement sur ce qui pose vraiment problème, les conditions de production de l'ingrédient en question. Un consommateur d'huile végétale dispose d'une variété de choix sans guère d'équivalent, son ersatz animal se limitant pour l'essentiel au fait d'être salé, ou pas. Dès lors, on se doit de répondre à une question fondamentale : de quel avantage décisif l'huile de palme dispose-t-elle, qu'a-t-elle de mieux que le colza, le tournesol, la noix, l'olive, le lin, les pépins de raisin ou même l'arachide, produit certes exotique mais d'usage ancien, de quelle façon cette espèce invasive a-telle réussi à déloger ses concurrentes d'implantation bien plus ancienne ? À cette question, bien sûr, une seule réponse : cet avantage compétitif tient à ses rendements élevés, qui garantissent un coût sans équivalent.

Cette simple constatation complique démesurément le problème. La démarche d'Adrien, typique de cette éthique écologiste qui vise à construire un univers à part, avec ses propres circuits de production et de distribution soumis à des exigences spécifiques et à un contrôle tatillon de la conformité des produits échangés, implique l'adhésion préalable à un certain nombre de valeurs qui sont loin d'être partagées par le reste de la population. Elle ressemble plutôt aux prohibitions religieuses auxquelles se conforment les croyants : et, au fond, on achète écolo comme d'autres se fournissent en produits casher ou halal. Sauf que, là où les religions ne prêchent qu'aux convertis, la démarche écologiste ne peut se concevoir hors de l'universel.
Et le monde, intéressé qu'il est par l'amélioration de son bien-être matériel, pense, et se comporte, tout autrement. Un autre récent article de l'AFP rappelait à quel point la façon la plus polluante de produire de l'électricité, avec des centrales au charbon, gardait la préférence des pays les moins riches, au point que la consommation de charbon a cru de 70 % lors de la dernière décennie. Au demeurant, l'exploitation des gaz non conventionnels dont les réserves chinoises sont données comme énormes devrait à moyen terme permettent de satisfaire les besoins du pays tout en diminuant les émissions de CO2. Mais cette technique, on le sait, au même titre que l'électronucléaire, affronte la prohibition des écologistes. Pourtant, ceux-ci n'ont d'influence que sur ceux qui partagent leurs convictions. Et quand bien même leur habilité, leur capacité à populariser et leur thèses, et les comportements qui les accompagnent, les ont dotés à domicile d'un pouvoir hors de proportion avec leur poids électoral, la mission qui les attend, convertir la Chine et l'Inde qui refusent même que leurs compagnies aériennes s'acquittent de la taxe carbone sur le sol européen, s'annonce biblique. On comprend qu'il soit plus raisonnable de se contenter d'excommunier les réfractaires, tout en limitant ses ambitions à un champ d'action local et microscopique, lequel produit une énorme quantité d'avantages symboliques pour un investissement faible, et un coût limité. En tenant le journal de sa guerre quotidienne contre l'huile de palme, en se donnant l'illusion, non pas tant de l'action que de l'efficacité de celle-ci, on peut, en bon petit soldat, se coucher l'âme en paix, et ignorer de bonne foi à quel point ce qu'on fait relève du dérisoire.

vendredi 11 mai 2012

trash bin

Au grand désespoir de ses parents Robin, lycéen au collège Thomas Mann, souffre de sérieux problèmes d'hygiène personnelle. Paradoxalement, le récurage auquel il s'astreindra dans le fol espoir de séduire une de ses camarade de classe, punkette tatouée aux préférences nettement plus risquées, suscitera l'angoisse de sa mère, enseignante en primaire qui voit dans son changement d'attitude un premier pas vers l'accomplissement de sa hantise, revivre le suicide de son père. Heureusement, tout s'arrangera grâce à une catharsis familiale, qui présentera l'avantage supplémentaire de désormais permettre l'économie des séances de psychanalyse maternelles. Olivia vit une relation sans nuage avec sa mère, traductrice divorcée d'origine iranienne travaillant dans un grand organisme international. L'accord sera brisé lors d'une soirée doublement traumatique, avec la pénible perte de la virginité de la fille abandonnée à un gymnaste aussi blond que peu précautionneux, puis la découverte par celle-ci de la liaison que la mère entretient avec un collègue de travail. La paix reviendra lorsque l'adolescence, un temps tentée d'aller vivre avec son père, acceptera le principe de la sexualité des plus de quarante ans.
Ainsi peut-on, d'une manière totalement fidèle, décrire les synopsis des deux premiers épisodes de la fiction réaliste que France 2 présente désormais le mercredi soir, et durant trois semaines. Ordinaire représentante du genre, diffusée en première partie de soirée sur la chaîne publique de plus forte audience, Clash se doit se satisfaire à la longue liste des contraintes qui en feront l'un de ces produits qui remplissent les grilles des chaînes familiales, ni marquants ni scandaleux, fondamentalement consensuels mais dotés de ces quelques aspérités qui suscitent le débat et renforcent les lecteurs de Télérama dans leur conviction de trouver ici une bonne application de la raison d'être de toute fiction, fournir une image fidèle de la réalité. L'ennui fort modéré que suscite ce spectacle supportable ne mériterait guère de commentaires s'il n'était, dans le supplément hebdomadaire du quotidien du soir de référence, présenté sur deux pages et en couverture, comme un événement sans guère de précédent, comme une création aussi inédite que conflictuelle, produit d'une lutte de quatre ans que la productrice détaille dans l'entretien qu'elle accorde au quotidien, et qui s'accompagne de son lot de concessions. Mais pas un mot sur une autre série, bien antérieure puisque la première saison a été tournée durant l'été 2006, Skins.
Bien sûr, Skins ne saurait posséder le monopole de la fiction adolescente, ni celui de suivre le quotidien de quelques membres d'une cohorte de lycéens, ni celui de consacrer chaque épisode à un membre de la cohorte en question faisant face à un problème qui lui est propre, et pas même celui de donner comme titre à l'épisode le nom de ce personnage. Soigneusement tue, cette paternité semble pourtant évidente, même si elle ne va pas au-delà d'une liste d'emprunts.

Car rien d'autre ne rapproche Clash de Skins. Diffusée sur Channel 4, produite par la filiale de cette chaîne publique au financement entièrement privé, Skins, au fil des saisons, fortifie ses principes sans équivalent, qui font de cette série radicalement opposée à toute convention réaliste un objet fidèle à ce qu'il prétend décrire, le moment du passage à l'âge adulte. Skins se situe exactement et dans l'espace géographique, à Bristol, dans un lycée technique, et dans le temps, celui des deux dernières années de la vie lycéenne d'adolescents qui se connaissent depuis toujours mais qui, à la fin du cycle, se sépareront inévitablement pour, souvent, ne plus jamais se revoir. Leur existence, consacrée pour l'essentiel au sexe et à la drogue, et un peu aux études, se déroule dans cette communauté provisoire et condamnée à court terme, et se déploie dans un espace social précisément déterminé, qui oppose l'exubérance désordonnée du lycée public à la rigueur uniforme de l'établissement privé, tout entier consacré à la reproduction sociale des jeunes filles de bonne famille. Leur existence se fait aussi entre eux, pour eux, et contre les adultes, qu'il s'agisse de leur parents, lesquels forment une galerie de personnages qui, dans leur diversité, fondent une typologie complète de toutes les manières de faillir radicalement à leur fonction éducative, ou des enseignants, animateurs socio-culturels essentiellement armés de leur bonne volonté, et de leur croyance aussi naïve que vaine en l'utilité de leur métier.

Skins, enfin, se distingue par la rigueur et la permanence de ses principes esthétiques, maintenus d'un épisode et d'une saison à l'autre, et qui assurent l'homogénéité de l'ensemble malgré des réalisations de qualité inégale. Et ceux-ci s'opposent totalement à la vanité qui sous-tend certains immondices du service public, insupportables à cause de l'agitation incessante d'une caméra tenue à l'épaule, censée véhiculer dans ses tremblements permanents une image de réalisme alors même que l'honneur des cadreurs exerçant dans ces conditions a toujours été d'obtenir l'image la plus stable possible, ce qui, à l'époque des Eclair 16 et autre Caméflex, n'était pas une mince affaire.
Skins, avec ses plans fixes, sa caméra posée et à hauteur des personnages, ses mouvements rares et économes, n'a rien à faire de cette convention-là, ni d'aucune autre, celle, par exemple, de la nécessaire violence des affrontements sentimentaux, celle, plus encore, du réalisme de situations qui, ici, sont toutes parfaitement fictives. Avoir posé des principes radicaux, avoir, aussi, grâce à Channel 4, réussi à s'y tenir explique pourquoi Skins représente ce qu'on peut imaginer de mieux dans le genre depuis le Portrait d'une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles de Chantal Akerman. Clash, à l'inverse, n'est rien d'autre qu'une mise à jour de La Boum.

mercredi 25 avril 2012

interpellations

Il est parfois, pour le militant, des moments historiques. Lui qui, depuis des années, a été de presque tous les combats et de toutes les manifestations, lui qui, stoïquement, a enduré la pluie et la canicule, l'attente interminable et le contrôle d'identité aussi mesquin que tatillon, mais fort courtois, les bruits de toutes espèces mais d'intensité excessive et même, lorsque la fatalité l'a délibérément coincé sous un tunnel juste derrière un excité amateur de burns, les projections de gomme sur la visière de son casque, entrevoit la récompense de ces efforts lorsque le quotidien du soir de référence daigne enfin, si peu que ce soit, accorder quelques lignes à sa cause. Coincés entre avocats et pro-palestiniens, les motards en colère se voient même, symboliquement, dotés d'un statut similaire à celui dont jouissent ces groupes autrement plus respectables, et bien mieux insérés dans l'univers des journalistes. Évidemment, le grincheux soulignera le ton dédaigneux de l'article, son auteur vidant d'un coup, deux jours avant les élections, le stock de réclamations en souffrance, rappelant ainsi que, à l'image des nobles d'autrefois attendus par une horde de gueux tendant sébile au sortir de la messe, les journalistes aussi doivent faire avec leurs pauvres, et, parfois, selon l'humeur du moment, répondre à leurs sollicitations incessantes en leur octroyant, dans un inouï moment de générosité, quelques lignes pour exposer leur cas. Ce qui n'empêche pas la sélection. En effet, les pauvres vertueux, ceux qui disposent d'un crédit suffisant pour que les puissants qu'ils sollicitent, les candidats au premier tour de la présidentielle, leur répondent, se voient seuls accorder un droit de publication.
Étrangement, les motards sont de ceux-là. Unis dans un même combat la FFMC, qui défend depuis trente ans les droits des motards au quotidien, la FFM, fédération sportive du secteur, et le CODEVER, qui assume la lourde tâche de représenter les intérêts de ces randonneurs qui souhaitent continuer à exercer cette activité autrement qu'à pied, ont donc élaboré un texte commun, envoyé à chaque candidat, et où chaque composante du mouvement motard réunifié exposait les revendications qui lui sont propres. L'article du Monde, pourtant, ignore totalement cette particularité. Car son auteur, au lieu de s'informer à la source, s'est contenté de pêcher quelques formules dans un article de Moto-Net, peut-être tout simplement parce qu'il fréquente ce site. Bon exemple de journal en ligne spécialisé, et dont l'engagement pour la cause motarde ne fait pas de doute, Moto-Net a publié un dossier complet sur la question. Se contenter, comme le journaliste du Monde, du rapide résumé qui en est fait, revient à endosser ses raccourcis, ses approximations, et ses erreurs, celles par exemple qui font porter à Jean-Luc Mélanchon, avec ses réponses fournies et détaillées qui démontrent une connaissance inattendue du monde motard, un chapeau qui n'est pas vraiment le sien.

Pour le spécialiste, il est certes un peu facile de s'amuser de ces approximations. Tenter de retracer les conditions exactes de production d'un objet social, une politique publique par exemple, relève sans doute du métier du sociologue, ou de l'historien ; à l'évidence, ce n'est pas celui du journaliste, lequel cherchera plutôt, à l'inverse, à réduire une matière, complexe et spécifique, à ces quelques signes sans importance ni postérité qui remplieront simplement l'espace que son rédacteur en chef lui a accordé. La beauté du web et des hyperliens permet de plus aux obstinés de dérouler le fil, jusqu'à connaître toute l'histoire, du moins dans ce qu'elle a de public. Pourtant, sur bien des points, une question se pose, celle, précisément, des critères de sélection à partir desquels on accordera à telle cause quelques lignes, et des pages entière à telle autre, celle aussi, du traitement journalistique de la question. Empiler dans un même article des revendications sans commune mesure, essayer d'en caser le plus possible à l'intérieur de l'espace disponible, enrober le tout de l'aristocratique dédain que l'on doit aux quémandeurs revient à discréditer et les porteurs de cause, et la manière dont ils s'y prennent. Pourtant, même si sa méthode, inchangée depuis des décennies, commence à lasser, on n'a pas l'impression que le spécialiste de l'interpellation des politiques, que sa routine conduit même à exiger une réponse d'un tas de tôle, soit d'habitude maltraité de la même façon.
On peut, sans difficulté, admettre que des causes soient plus importantes que d'autres, que certaines aient des implications vastes et profondes là où d'autres ne s'adressent qu'à quelques uns. De la même manière, la disproportion entre la gamme infinie, en quantité comme en variété, des demandes et la place dont un journaliste dispose pour en rendre compte impose une sélection sévère. Sur quel critère la pratiquer ? En première analyse, on pourrait recourir à un principe démocratique un peu suranné, un individu, une voix, et compter les forces en présence. Pour la FFMC, c'est assez facile. Pour un parti politique qui ne fait pas preuve de la même transparence, et qui, comme la FFMC d'autrefois, souffre d'une fâcheuse tendance à compter au-delà de ses cotisants, c'est plus compliqué : mais, au hasard, les militants d'Europe Écologie/Les Verts, un parti qui dispose de très vastes possibilités d'expression dans le quotidien du soir, ne semblent guère plus nombreux que ceux de l'organisation motarde française, et le sont dix à quinze fois moins que ceux des grands partis politiques. Pour le journaliste du Monde, la démocratie n'est donc pas un critère valide pour sélectionner une cause. Il faut, alors, s'intéresser à d'autres raisons, sociologiques, la proximité sociale, le partage d'un même capital intellectuel, la sélection d'un autre type à laquelle on procède ainsi, celle d'un lectorat auquel on donnera ce qu'il attend de la manière dont il l'attend. En agissant ainsi, on cesse totalement de s'intéresser à la réalité, et on introduit des distorsions si fortes et si constantes qu'elles interdisent de la voir. Aussi les rappels, et les réveils, périodiques, sont-il brutaux, même si, pour l'heure, ils restent confinés aux périodes électorales, celles, justement, où l'on ne peut faire autrement que de compter des voix : et on pourra, au matin du 18 juin, mesurer la vertu du principe démocratique et la vigueur de l'interpellation en décomptant le nombre de députés respectivement acquis grâce aux 828 321 voix d'Éva Joly, et aux 6 421 802 voix de Marine Le Pen.

mardi 27 mars 2012

forages

Une des vertus du monde réel est que le pire n'y est jamais sûr et que, parfois, la raison l'emporte, quand bien même il lui faudrait pour cela employer des chemins bien tortueux. Le 22 mars, feu le Conseil général des ponts et chaussées a mis en ligne un de ces rapports qui justifient son existence, et qui, répondant à une commande gouvernementale, évalue les possibilités de redonner un peu de vigueur et de travail au corps des Mines grâce aux ressources nationales d'hydrocarbures de roche-mère, terme aussi diplomatique que techniquement exact pour désigner ce que le militantisme écologiste a popularisé sous le nom de gaz de schistes. Il ne s'agit pas en effet seulement de gaz, mais aussi d'huiles, et qui se trouvent dans des couches géologiques bien plus variées que les seuls schistes. Ce rapport intervient à l'intérieur de l'amusant contexte règlementaire produit par la loi du 13 juillet 2011, laquelle interdit l'exploitation et même l'exploration d'hydrocarbures lorsque celles-ci utilisent la technique dite de fracturation hydraulique et révoque les permis déjà accordés, tout en commandant des missions d'information annuelles, ici confiées aux Conseils des mines et des ponts, chargées d'évaluer l'intérêt potentiel de ces ressources : il s'agit, en somme, de faire des recherches portant sur l'exploitation d'hydrocarbures, tout en s'interdisant formellement d'en tirer un quelconque profit.
Ce qui, bien sûr, ne trompe personne, et surtout pas les ingénieurs des mines qui, tout en s'en défendant, construisent une stratégie pleine de pragmatisme laquelle, tenant aussi compte de paramètres sociaux, se déploie en plusieurs étapes et sur deux espaces distincts. Sur le territoire national, deux zones se prêtent à ces recherches : le bassin parisien, plutôt pourvu en huiles, abondamment foré et déjà exploité, et le sud du Massif Central, à la géologie plus complexe et mal connue, où l'on pense surtout trouver du gaz dans une zone riche en parcs naturels et qui comprend aussi, avec Millau, le point focal de la gauloiserie belliqueuse. La procédure envisagée, lente, consensuelle, soumise à l'aval du parlement et des collectivités locales concernées montre que les ingénieurs des mines ont retenu leurs leçons de sociologie de l'action collective, sans pour autant masquer un objectif, et une certitude, puisque ces ressources finiront bien par être exploitées, ici, comme ailleurs.

Car, pour rendre acceptable cet objet interdit, pour reconquérir un terrain entièrement abandonné aux opposants, on compte sur un certain nombre de leviers, en premier lieu sur les exemples étrangers, européens d'abord, polonais avant tout. La Pologne subit en effet une double contrainte, celle d'une production d'électricité alimentée par le charbon national, celle aussi d'une dépendance totale au bon vouloir de Gazprom. Autant dire que la mise en service de Nord Stream, ce gazoduc sous-marin conçu exclusivement pour le confort allemand, et qui contourne soigneusement et la Pologne et les états baltes, transformant la dépendance en asservissement, constitue à la fois un puissant levier pour le développement accéléré des ressources locales qu'on présente, malgré quelques déconvenues, comme les plus importantes d'Europe, et un gage d'assentiment populaire. Mais d'autres pays risquent de montrer la voie, en particulier la Grande-Bretagne qui doit faire face à la baisse de ses ressources en mer du Nord. Mais naturellement l'exemple majeur, comme souvent, vient des États-Unis.
Le rapport des grand corps techniques s'étant longuement sur la question, montrant si besoin est à quel point l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels bouleverse l'économie du pays bien au-delà de son seul approvisionnement énergétique. Un article récent des Echos permet de mesure l'impact réel de la fracturation hydraulique : le gaz, cette ressource que l'on ne peut exporter sur de grandes distances qu'en procédant à une coûteuse liquéfaction, connaît de fortes variations de prix selon les aires géographiques. Et désormais, grâce aux hydrocarbures de roche-mère, le coût du gaz est trois fois moins élevé aux États-Unis qu'en Europe.

Voilà pourquoi ce même ministre qui vient, sans vergogne et sans montrer le moindre respect des décisions de justice européennes, tout juste d'éradiquer les dernières pousses de maïs génétiquement modifié, autorisera, au grand dépit des opposants, l'exploitation des hydrocarbures non conventionnels. C'est que les plantes au génome trafiqué permettent de mobiliser un riche imaginaire de craintes sans pour autant présenter d'avantages compréhensibles au commun des mortels. Le gaz, cette vieille connaissance, cet énergie propre, ne souffre pas des mêmes handicaps, et les inévitables nuisances de son exploitation resteront purement locales, tandis que les avantages, eux, seront répartis sur tout le territoire, et s'exprimeront de la manière la plus lisible, en euros, sur une facture. Le même numéro des Echos rappelait ce que coûte à la collectivité sa dépendance aux importations d'hydrocarbures : on ne peut douter qu'il suffira d'une stratégie astucieuse, telle que la préparent les corps techniques, et de quelques années pour que les forages dans la roche-mère produisent autre chose que de la connaissance. Dr Goulu l'avait écrit voilà déjà quelque temps : inévitablement, on brûlera tout.

lundi 19 mars 2012

moratoire

La radicale cure d'écologie que s'imposent depuis quelques années les politiques ne va pas sans effets secondaires nocifs, puisqu'il est à craindre que certains n'aient perdu dans l'affaire le sens du métier qu'ils exercent. Naguère, les coups tordus se méditaient soigneusement, dans l'ombre, et se dévoilaient discrètement, au dernier moment, prenant l'adversaire de court. Mais rien de semblable avec Nathalie Kosciusko-Morizet. Sa volonté sans faille d'éradiquer le MON810 de Monsanto, ce maïs transgénique tenace comme du chiendent mais dont la culture est autorisée en Europe, ne s'embarrasse pas de subtilités tactiques. Or, malheureusement pour elle, son atout maître, la carte de l'interdiction, a déjà été jouée, en perdue, puisqu'aussi bien le Conseil d'État que la Cour de justice de l'Union européenne, jugeant les argument du ministère peu convaincants, ont annulé sa décision. Dès lors, il devenait de nouveau possible, pour les audacieux qui s'y risqueraient, de semer la graine en question. Aussi a-t-il fallu, pour les combattre, monter une machination diabolique : en retardant jusqu'à la toute dernière extrémité, à savoir le début des semailles du printemps, l'interdiction du maïs maudit, on gagnait une campagne, puisqu'on empêchait ainsi, au moins pour cette année, Bruxelles de réagir à temps. Malheureusement, pour que ce plan secret fonctionne, il était indispensable de l'exposer au grand jour. Ainsi, dûment mis en garde, les agriculteurs éviteraient le poison du géant américain pour se fournir en bonne semence coopérative et brevetée chez Maïsadour, en attendant l'interdiction, qui, comme l'annonçaient mardi dernier Les Échos, ne saurait tarder.
Quelques jours plus tard, en effet, le moratoire était prononcé, fournissant au passage l'occasion d'un amusant exemple pratique de travail journalistique, avec la comparaison entre la dépêche de l'AFP et sa version publiée dans le Monde, puisque le quotidien du soir reprend mot pour mot dans son édition en ligne le contenu diffusé par l'agence de presse, contenu auquel il ajoute deux courts paragraphes, pour préciser que, après l'action des faucheurs de maïs, Monsanto avait de toute façon décidé de ne pas commercialiser en France la semence de la discorde, avant de conclure que le "géant américain" traînait derrière lui un lourd passé de "scandales sanitaires". Justifié pour la forme par de nouveaux doutes scientifiques dont il importe peu qu'ils ne concernent pas la variété en question, ce moratoire apporte une preuve superflue de plus, celle de la déliquescence totale de l'art politique en cette fin de mandat, puisqu'on ne cherche même plus à trouver une astuce, si pauvre soit-elle, pour camoufler une décision illégale et que, bien au contraire, on choisit de la proclamer à la face du monde, et accessoirement dans celle de la Cour de justice de l'Union qui, certainement, saura s'en souvenir.

Ainsi donc ce maïs perfide qui existe depuis bientôt vingt ans et dont on attend, avec espoir et patience, depuis lors, qu'il veuille bien faire la preuve de sa nocivité, se trouve de nouveau interdit d'emploi en attendant, bien sûr, que Bruxelles, une fois encore, ne rapporte la décision. Ce qui, comme toujours, pose une série de questions intéressantes, la première étant de savoir que faire lorsque, loin de défendre le droit, l'État à la fois absout les délinquants qui viennent jusque dans vos champs étêter les épis qui leur déplaisent, et contredit une décision de la plus haute instance judiciaire européenne, rendant tout recours inutile, anéantissant par ces deux actions conjointes la force même du droit.
Tout va dépendre du degré de liberté dont on dispose. Ainsi Vilmorin, l'ami des jardiniers, quatrième semencier mondial, qui avait déjà délocalisé en Israël sa recherche dans les tomates transgéniques, fatigué de dépendre de Monsanto, inquiet d'un avenir qu'il ne souhaite pas affronter seul, s'associe avec l'allemand KWS pour développer des semences de maïs OGM, qu'il prendra soin de ne pas diffuser en France : dans une stratégie caractéristique de fuite, le semencier va donc développer en commun avec un autre acteur minoritaire du secteur ces plants transgéniques qu'il vendra à qui en voudra, se tenant prêt à les proposer, le cas échéant, même aux agriculteurs français, lesquels, à l'inverse, attachés à leur capital terrien, ne peuvent que subir et protester. Ce qui a une autre conséquence, d'ordre économique.
Acteurs du même secteur, Vilmorin et ses clients relèvent pourtant de deux logiques parfaitement disjointes. Filiale du groupe coopératif Limagrain, Vilmorin s'est développé de la façon la plus capitaliste qui soit, en rachetant dans le monde entier des semenciers aussi bien que des spécialistes du génie génétique. De la sorte, il réalise aujourd'hui près de la moitié de son chiffre d'affaires hors d'Europe. Comme tant d'autres, sa volonté de préserver son avenir l'a poussé à aller chercher ailleurs ce que son marché domestique ne pouvait lui offrir, gagnant du coup son indépendance à la fois à l'égard du marché en question, et d'un État naguère puissant, mais qui ne possède aujourd'hui plus guère de capacités de nuire aux grandes entreprises, en dehors des vitupérations et des vaines menaces. Les agriculteurs locaux, à l'inverse, portent un double fardeau, et ne possèdent qu'un seul moyen de fuir, en changeant de métier. Aussi les deux autres options synthétisées par Albert Hirschman leur sont-elles ouvertes. La contrainte, en bannissant le maïs américain de l'offre de leur fournisseurs, s'imposera de toute façon à eux, privant la loyauté de toute valeur puisqu'elle sera subie. Mais la prise de parole, dans un univers pour l'heure monopolisé par le clan d'en face, pourrait, progressivement, à mesure que les avantages compétitifs qui font le succès mondial des semences transgéniques en général et du MON810 en particulier, dégraderont leur compétitivité, gagner en importance, et aller un peu plus loin que l'édition de T-shirts.

vendredi 24 février 2012

ubispy

Survivre après la chute du mur et l'arrivée sur le marché de développeurs venus d'Europe de l'est, à la compétence inversement proportionnelle à leurs exigences salariales, a constitué pour les studios de jeux vidéo du vieux continent un défi auquel ils n'avaient pas songé, et qui fut fatal à bien d'entre eux, à commencer par le légendaire Bullfrog. D'autres, comme les allemands de BlueByte, installés dès 1988 à Düsseldorf, ville dont la sinistre réputation fut connue du monde entier au travers des œuvres neurasthéniques des Kraftwerk, NEU! et autres Wim Wenders, résistent en labourant encore et toujours le même sillon. En l'occurrence, les geeks de la Ruhr déroulent un même fil, celui de ces jeux de stratégie où l'on construit un univers, dont The Settlers, désormais dans sa septième incarnation, reste l'étendard. Moins paysanne, plus commerciale, et bien qu'appartenant elle aussi à cette catégorie de jeux passablement ennuyeux et significativement addictifs dans lesquels on recommence une partie avec comme seul objectif de vérifier les effets de la modification d'un unique paramètre, et qui perdent tout leur intérêt dès lors qu'on a entièrement compris de quelle façon ils fonctionnent, la série des Anno, après avoir épuisé les ressources d'un passé plus ou moins lointain, s'aventure aujourd'hui dans le futur proche, en faisant malgré tout un bon en avant d'une amplitude raisonnable puisque la nouvelle aventure se déroule en 2070. Mais la survie de BlueByte a eu son prix puisque, en 2001, le studio allemand a été absorbé par Ubisoft, lequel compte visiblement fermement s'inscrire, au même titre que les Apple, Microsoft et autres Gallimard, sur la liste de ces entreprises décidées à ne pas laisser s'échapper la plus infime occasion de monnayer quelque chose, cette obsession s'exercerait-elle au détriment de leurs clients, et de leur vie privée.

D'une manière devenue classique Anno 2070 peut s'apprécier de deux façons, seul, ou en compétition avec d'autres joueurs. Si le premier mode a longtemps connu une certaine stabilité, dépendant qu'il était des progrès chancelants de l'intelligence artificielle le second, avec le web, a abandonné la formule du client-serveur sur réseau privé pour, à travers le web, dépendre désormais des seuls éditeurs qui, avec les jeux en ligne, ont découvert et consciencieusement exploité une mine d'or. La tactique d'Ubisoft, avec Anno 2070, consiste à faire en sorte que, désormais, quand bien même il n'aspirerait à rien d'autre qu'à faire prospérer son petit monde dans son petit coin, le client solitaire n'échappe plus à ses filets. Payer son dû à Amazon reste une condition nécessaire avant de jouer à Anno 2070 ; mais elle ne suffit plus. Ubisoft impose à ses clients une inscription sur son site web à l'occasion de laquelle l'entreprise, couverte par sa déclaration à la CNIL, recueille sans aucune justification le sexe, le prénom, le nom et l'âge du joueur. Contrairement à ce qu'annoncent de façon mensongère les petits caractères au bas de la jaquette du DVD, cette inscription n'est pas seulement requise pour jouer en ligne puisque chaque nouvelle session en solitaire implique une connexion, et une identification préalable auprès d'Ubisoft : en plus de son état-civil, la société connaît donc les habitudes du joueur, la fréquence, sans doute la durée, de ses séances, et, bien sûr, son adresse IP. Il serait intéressant de savoir si elle a aussi pris la peine de prévenir la CNIL de l'usage qu'elle fait de ces données lesquelles sont, elle aussi, parfaitement confidentielles. On imagine l'intérêt commercial qu'une entreprise peut avoir à collecter ces informations, et plus encore à les croiser avec celles que, bon gré mal gré, ses autres clients lui fournissent : la charte d'atteinte à la vie privée que revendique Ubisoft ne laisse en tout cas aucun doute sur la nature comme sur l'ampleur de cette exploitation.

Pourtant, cette situation ne semble inquiéter personne. Et si l'on reçoit les échos d'un vif mécontentement, celui-ci vise une tout autre tactique de monnayage. Le système de gestion de droits du jeu limite en effet le nombre des installations possibles, dans le but évident de venir à bout du marché des jeux d'occasion. Que ce soit cette caractéristique, certes pas anodine mais purement pécuniaire puisqu'elle ne fait perdre aux joueurs que quelques sous, qui suscite des réactions, et pas la longue liste des atteintes à la vie privée dont ils ont pris leur parti, à supposer qu'ils en aient conscience, en dit long sur ce que les amateurs de bidules numériques de tous ordres sont près à accepter sans réagir, dès lors que leurs intérêts matériels ne leur paraissent pas menacés, dès lors aussi que ces atteintes semblent désormais indissociables du prix à payer pour accéder à ces objets sans lesquels la vie en société ne peut plus guère se concevoir.
Alors, tant pis : plutôt que de clamer dans le désert, choisissons la fuite et l'individualisme, tournons le dos aux exploiteurs, ressortons les vieilles machines, et rejouons à Dungeon Keeper 2, cet invraisemblable chef-d'œuvre de félonie fin de XX ème siècle, avec ses travailleurs infatigables qu'une bonne claque rendait bien plus productifs, ses démons péteurs atrabilaires, et ses gentilles fées qu'on prenait un immense plaisir à torturer dans le seul but de les entendre pousser ces petits cris absolument délicieux, ce jeu dont, à peine dix ans plus tard, la possibilité de création semble à ce point hors d'atteinte qu'on se demande comment diable il a bien pu exister, mais qui rappelle à quoi ressemblait la liberté, voilà maintenant un millénaire.

lundi 13 février 2012

orcs

Les orques sont-ils des êtres humains comme les autres ? Il fallait bien un juge fédéral pour répondre à une question aussi vitale, et constater que, effet sans doute d'une invraisemblable étroitesse d'esprit, la constitution américaine ne prévoyait pas d'étendre aux animaux l'interdiction de l'esclavage. Les propriétaires de zoo marins, au demeurant, auraient tort de croire qu'ils peuvent s'en tirer à si bon compte, puisque l'offensive des porte-parole du mal-être animal ne connaît pas de frontières, et s'est dernièrement manifestée aux Pays-Bas. De sa plus belle plume, et jugeant la nouvelle d'importance suffisamment planétaire pour, fait rare, traduire sa missive en anglais, Henk Bleker, ministre de l'agriculture, a écrit à la présidente du parlement pour lui expliquer à quel point il était désolé de devoir refuser aux associations qui en avaient fait la demande la remise en liberté de Morgan l'orque, alors séquestré au Dolfinarium de Harderwijk.
On pourrait, évidemment, régler l'affaire d'un haussement d'épaules. Ou, en creusant un peu, s'intéresser à ces activistes qui, par delà des frontières infranchissables, communiquent avec les animaux au point de connaître leurs pensées : on constaterait alors que leur extraordinaire don reste bien sélectif, et que leur amour immodéré pour les bêtes noires et blanches s'accompagne de la plus profonde indifférence à l'égard de celles qui, à l'image de la charmante rosalia, ont le malheur de n'être ni grosses, ni mammifères.

Mais ces revendications illustrent des questions intéressantes, qui portent sur les intérêts qui les sous-tendent, mais aussi sur la tactique employée, tactique que l'on rencontrera de manière systématique dès lors que l'on s'intéresse à l'activisme écologiste, par exemple dans la question déjà brièvement évoquée des barrages de la Sélune. Deux ouvrages vieux de trois quarts de siècle doivent en effet être démolis sur cette petite rivière de la Manche, selon des modalités précisées dans cet article des Échos. Conduisant à préférer les saumons aux humains, et à supprimer une source d'électricité renouvelable, si modeste soit son amplitude, afin que les premiers retrouvent la rivière dans son état supposé, ou présenté comme, naturel, l'opération suscite quelques oppositions au niveau local. Première du genre, elle se heurte aussi à nombre de difficultés techniques, et d'incertitudes financières et environnementales. Mais ce caractère pionnier ne découle pas de propriétés particulières, mais d'un simple hasard du calendrier puisque, les concessions de ces barrages venant à échéance, la remise en cause de leur existence devenait possible. L'objectif, en d'autres termes, n'est modeste qu'en apparence, et l'on ne peut manquer de faire le lien avec une autre revendication du même ordre, mais de bien plus grande échelle.
Car demander la fermeture de Fessenheim parce qu'elle est la plus vieille centrale nucléaire d'EDF obéit à une stratégie similaire et aussi élémentaire qu'efficace, au moins auprès du grand public. Elle permet de présenter une requête d'une ampleur limitée, très éloignée de revendications plus globales et bien plus radicales, lesquelles réclament l'abandon définitif de l'électronucléaire, et donc de paraître, auprès du grand allié politique, comme un partenaire raisonnable et ouvert au compromis. Sauf que l'ancienneté de Fessenheim la rend unique seulement parce que nombre d'autres réacteurs, appartenant à la première génération, tels ceux qui utilisaient la technologie graphite-gaz, ou Brennilis, seul exemple national de la filière à eau lourde, ont déjà été retirés du service, et sont en cours de démantèlement. À l'inverse, Fessenheim, première d'une longue lignée qui fait l'homogénéité du parc français, abrite les premiers des 58 réacteurs de la seconde génération, ces centrales à eau sous pression aujourd'hui toutes en service et, sans doute, encore pour longtemps : décider, à titre de modeste concession à un allié turbulent, sa fermeture anticipée revient à légitimer toutes celles qui suivront, dès lors que leurs réacteurs atteindront le même âge.

Ainsi fonctionne cet activisme, en visant le très long terme, en présentant des requêtes stupéfiantes dont il sait très bien qu'elles seront refusées avec comme seul objectif de les voir, comme disent les politistes, inscrites à l'agenda, en exploitant, un pas plus loin, la plus mince opportunité offerte par la situation politique ou juridique pour s'y installer et créer un précédent, en produisant en somme tout un lent travail d'érosion grâce auquel la falaise finira bien par tomber. Ce qui pose la question de savoir pour qui et au nom de quoi travaillent ces activistes, question à laquelle le dernier numéro de Vingtième Siècle, dans lequel on trouve des contributions relatant le parcours des environnementalistes depuis le milieu du XIXème siècle, apporte des réponses utiles. On y voit notamment s'affronter deux conceptions irréconciliables de la protection de la nature, avec, pour citer Charles-François Mathis, d'un côté la préservation, qui milite pour une nature vierge exempte de toute présence humaine, et de l'autre la conservation, adepte de la gestion raisonnable des ressources. Sans doute la seconde acception rencontrera-t-elle l'écho le plus favorable, et l'assentiment le plus répandu. Pourtant, les défenseurs de la libre circulation des orques et des saumons, qui envisagent pour les animaux et les hommes des destins radicalement disjoints, appartiennent incontestablement à la première espèce. Et derrière l'exhibition des célébrités prêtes à se sacrifier pour une bonne cause, du moment qu'elle fait parler d'elles, derrière les intérêts très concrets et déjà analysés de ces catégories sociales qui parviennent encore à faire financer leurs loisirs privés par la puissance publique, se profile une conception encore confidentielle et d'un relativisme radical, mais qui travaille sans relâche à sa légitimation, et à cause de laquelle, faute de prudence et d'attention, il se pourrait que la lutte immémoriale entre orques et humains se résolve au profit des premiers.

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