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safety first

, 19:37

Dans la baie de Golfe-Juan le spectacle, sonore et visuel, et surtout sonore d'ailleurs, de l'Alouette III de la sécurité civile s'exerçant au secours aux noyés a longtemps relevé du rituel. L'appareil, dont le premier vol eut lieu en 1959, et qui, avec son prédécesseur l'Alouette II, fondera le succès mondial de ce qui était alors la division hélicoptères de Sud Aviation, fournissait tout ce que, en ces temps d’insouciance, on demandait à une machine : faire le boulot de façon fiable et pour pas trop cher. Rien d'étonnant alors qu'il soit utilisé jusqu'à son dernier souffle, et jouisse d'une longévité de centrale nucléaire. Le dernier exemplaire quittera en effet le service en août 2009, juste cinquante ans après son premier vol. Ainsi connaîtra-t-il une retraite paisible, échappant à l'ignominie qui vient de frapper ses successeurs souffrant, comme lui, du défaut congénital d'être des monomoteurs.
Un règlement européen entré en vigueur en France le 28 octobre dernier vient en effet de reléguer ces machines en catégorie B, au prétexte qu'elles ne présenteraient "aucune garantie quant à la poursuite d'un vol en toute sécurité dans le cas d'une panne moteur". Au nom de cette affirmation pour le moins péremptoire, il leur sera interdit de survoler des zones habitées ou inhospitalières. On peut tenter de deviner le pourquoi de cette nouvelle contrainte, on peut en imaginer les effets : mais on tient là de nouveau, à coup sûr, un magnifique exemple des désastres qu'engendre une certaine façon de produire les politiques publiques européennes, et de les appliquer.

Reprenant un schéma d'analyse devenu classique, on se trouve ici en présence d'une mesure effective, puisque les règlements européens sont d'application obligatoire et immédiate, et efficace puisque, le secteur aérien étant, en permanence, des plus contrôlés, l'administration n'éprouvera aucune difficulté à la faire respecter. Mais son efficience ne sera pas simplement nulle : elle produira des effets autrement plus négatifs que le danger imaginaire qu'elle prétendait combattre.
L'événement étant aussi rare que suivi avec attention, on n'éprouve aucune difficulté à trouver une liste des accidents graves d'hélicoptères survenus sur le territoire national ces dernières années. On le constate, les accidents mortels découlent le plus souvent de collisions avec des câbles, de lignes haute tension ou de téléphériques, ou des parois ; peu nombreuses, les pannes moteur causent d'autant moins de décès que les pilotes sont supposés maîtriser l’auto-rotation, la technique qui permet de profiter de l'énergie accumulée par le rotor pour, en cas d'urgence, réussir à se poser, plus ou moins bien, et avec plus ou moins de casse. Un hélicoptère, au moins, n'a pas besoin, pour ce faire, d'une piste longue de 3000 mètres. Le nouveau règlement, en d'autres termes, dans un pays où l'on n'exploite pas de voilures tournantes pour survoler les étendues glacées de la mer du Nord en direction d'une plate-forme pétrolière, n'apportera aucun progrès en matière de sécurité. Il aura, par contre, un profond impact économique et social sur un petit univers qu'il va totalement bouleverser.

Un récent article des Échos donnait en effet l'état des lieux d'une activité essentiellement pratiquée par des entreprises individuelles, propriétaires d'un unique monomoteur, et qui disparaîtront faute de pouvoir mettre en œuvre la nouvelle réglementation. À terme, un tel sort frappera sans doute aussi l'héliport dit d'Issy-les-Moulineaux, pour le plus grand bonheur de la Marie de Paris qui récupèrera ainsi des réserves foncières qu'elle convoite depuis longtemps. Les conséquences, bien sûr, s'étendront à Airbus Hélicoptères, toujours largement engagé dans le monomoteur ; et, déjà, voilà qu'elles touchent la gendarmerie. Quant aux petits exploitants, ils se retrouvent avec un appareil au domaine d'utilisation sévèrement limité et qui, dans bien des cas, compte tenu de sa durée de vie, n'est sans doute pas amorti.
Ils ne peuvent pourtant même pas le revendre, puisqu’il ne vaut plus rien. On admirera la position des fonctionnaires de la DGAC, sans doute plus habitués à tenir la baguette que le manche, et pour lesquels on peut changer d'hélico comme de vélo. Toute la grandeur hautaine avec laquelle l'administration traite les petits s'exprime dans cette concession d'une bouleversante bonté par laquelle, deux ans après l'adoption du règlement européen, elle leur accorde encore quelques semaines pour s'adapter. Des adaptations, des petites tricheries, des passe-droits, des complaisances locales, sans doute, ils en trouveront : et tout, peut-être, continuera comme avant, jusqu'à l'incident. Volant, en quelque sorte, sans permis, ils se trouveront à la merci du moindre pépin, que leur assureur refusera de couvrir.

Cette question mineure, qui n'intéresse pas au-delà des quotidiens économiques, offre un aperçu limpide du fonctionnement des politiques publiques européennes, dans leur refus du spécifique, dans leur obsession de la sécurité. Il n'est plus question de raisonnement ordinaire, de rapporter les bénéfices aux coûts, de tenir compte de toutes les conséquences. Les faits, économiques, sociaux, et même techniques puisque, au-delà du sens commun, on aurait du mal à démontrer qu'un hélicoptère bi-turbines soit effectivement plus sûr qu'un monomoteur, n'ont plus d'importance. Il n'existe d'autres impératifs que de continuer à avancer, de justifier la fonction du législateur et l'existence de l'administration, de produire quelque chose qui réponde aux attentes présumées du citoyen : et, en l'espèce, rien ne rapporte autant que la sécurité. Qu'il faille pour cela détruite une activité, et donc la source de financement, si modeste soit-elle, qu'elle représente, et qui seule permet à ces politiques de perdurer, n'importe pas. Et la métaphore vaut bien plus largement, dans le temps et dans l'espace. Fatiguée, affaiblie, la structure finira par lâcher. Continuant sur sa lancée le fuselage, avec sa cabine et son poste de pilotage, désormais privé de voilure et de propulseurs, conservera l'illusion d'avancer. Mais il n'avance plus ; il plonge.

naufrage

, 19:44

La Stampa l'affirme, l'épave de la Concorde se trouve désormais en vue du port de Gênes. Aux premières lueurs de l'aube, elle devrait rejoindre sa destination finale, Prà Voltri, à l'ouest de la ville, où quelques heures seront encore nécessaires pour procéder aux ultimes manœuvres. Ainsi prend fin un feuilleton entamé voilà plus de deux ans, lorsqu'un capitaine lâche et vaniteux réussit l'exploit d'échouer son navire contre les rochers du Giglio. Depuis, la compagnie propriétaire du navire, ses sociétés d'assurances, l’État italien ont tout mis en œuvre pour débarrasser l'île de son pesant fardeau. Confiée à l'un des meilleurs spécialistes de la récupération d'épaves, l'opération se déroule pour l'heure de façon nominale. Mais, avant de s'achever, elle aura permis d'assister à un autre spectacle, parfaitement convenu, et pas vraiment inattendu, celui de la bêtise nationale dans son expression la plus crasse.

Les responsables du sauvetage ont choisi la solution techniquement optimale - enlever l'épave et la remorquer jusqu'à un port disposant des infrastructures nécessaires à son démantèlement. Si les premières phases, le redressement du Concordia et son déplacement sur une structure sous-marine semblaient aussi inédites que risquées, le remorquage d'une masse qui ne tient que par ses flotteurs appartient au quotidien des travaux maritimes, où l'on promène d'un bout à l'autre du globe des plate-formes pétrolières autrement plus encombrantes, et dans des mers bien moins accueillantes que la Méditerranée. Seul risque, une évolution catastrophique de la météo, paramètre fortement prévisible et d’autant moins probable que le trajet ne durera que quelques jours.
Cette opération d'une nature banale, mais d'une ampleur inédite, sera de plus entourée d'un luxe de précautions que la Stampa détaille dans une illustration. Précédé d'un navire chargé de repérer d'éventuels cétacés, tiré par deux remorqueurs de haute mer le convoi, qui comprend notamment deux gardes-côtes, une barge, un navire antipollution, sera surveillé par un bimoteur et un hélicoptère des gardes-côtes. Ce qui, au demeurant, n'a rien d'étonnant puisque le trajet, qui contourne la réserve naturelle de l'île de Montecristo, laisse à tribord l'île d'Elbe et son parc national de l'archipel toscan, passe tout près de l'aire maritime protégée des Secche della Meloria et pas très loin du parc national des Cinque Terre, présente un catalogue vaste et diversifié de zones naturelles protégées, et l'on imagine donc que tout sera fait pour que rien ne vienne perturber leur équilibre.

Un pays ami, culturellement, économiquement, géographiquement, politiquement proche, actuel président de l'Union européenne, se lance donc dans une opération de grande envergure, et d'un coût disproportionné puisqu'il représente le double de ce qu'il a fallu investir pour construire le Concordia, pour effacer toute trace physique de l'accident, et ne ménage ni son temps, ni sa peine pour que l'opération se déroule au mieux, et avec succès. La France, que l'affaire ne concerne en rien, pourrait, ne serait-ce que par simple intérêt diplomatique, respecter son choix, et souhaiter sa réussite. Qu'elle ait choisi le comportement inverse, la menace, la défiance, en dit long sur la conception qu'un certain nombre d'acteurs publics ont aujourd’hui de leur rôle.
Embarquée à bord du Jason, un navire qu'on ne retrouve pas dans l'effectif de la Royale mais que, mythologie oblige, on suppose semblable à l'Argonaute, la ministre de l’Écologie, après avoir publiquement humilié son homologie italien, s'est donc offert une petite sortie par mer calme, histoire de constater qu'elle ne pouvait rien voir, les autorités italiennes n'ayant aucune raison de lui laisser franchir la zone d'exclusion de trois milles nautiques entourant l'épave en mouvement, et faisant ainsi, sans le vouloir, la preuve de son impuissance. Mais un politique français ne se laisse pas décourager ainsi : faute d'action, il lui reste toujours un recours, le verbe.

Les quelques articles que la presse nationale consacre au remorquage vibrent d'une unanime schadenfreude. Le culot de ces italiens qui viennent traîner leur épave à quelques milles de notre cap Corse mérite visiblement qu'on leur souhaite le pire. Les arguments rationnels, en effet, manquent pour condamner l'opération, et remuer le précipité des boues rouges de la Montecatini-Edison, une affaire datant de 1972, revient à avouer que l'on ne possède rien de plus récent comme épouvantail à agiter, donc à reconnaître que rien ne permet de douter de la compétence des autorités italiennes en la matière. Il faut pourtant douter, et mécontenter un partenaire, puisqu'on ne saurait laisser échapper une occasion de se mettre en valeur dans ce rôle si confortable, celui du donneur de leçons, celui de l'oiseau de mauvais augure dont on oubliera les prévisions funestes dès que l'histoire sera terminée, mais dont on rappellera longtemps la clairvoyance si jamais les choses tournent mal. Si modeste soit-il, un petit bénéfice de ce type mérite qu'un politique s'y investisse. La récupération du Concordia, confiée à une entreprise américaine implantée sur quatre continents et accompagnée d'un partenaire italien, dirigée par un sud-africain, assurée par des navires britanniques, néerlandais, espagnols, italiens, vaut comme un résumé de ce qu'est le monde d'aujourd'hui, où l'on cherche, et trouve, les compétences les plus spécifiques sans aucun souci des nationalités. Ne voulant rien offrir d'autre qu'un provincialisme mesquin et renfrogné, le gouvernement français, la société civile corse, jouent exactement le rôle qu'on attendait d'eux.

theme park

, 19:44

Si chaque niche a son chien, chaque taxe a son cochon, et les grognements d'agonie du pourceau qu'on égorge retentissent bien plus fort, et s'entendent de bien plus loin, que les jappements discrets des gardiens de niches fiscales auxquels il suffit, d'ordinaire, de montrer les crocs pour obtenir satisfaction. Ces jours-ci, à l'Assemblée, au Quai d'Orsay et dans les couloirs de l'organisation patronale menacée, on assiste donc à une représentation de la comédie fiscale dans son interprétation tragique, puisque l'Assemblée a voté une hausse vertigineuse d’une taxe bien modeste à l'origine, celle dont doit s'acquitter, pour chaque nuitée, chaque client d'un hôtel au moment du départ. Avec, capitale oblige, deux euros de plus supposés financer les transports en commun d'Île de France, on arrive à un chiffre rond, dix euros pour chaque onéreuse et romantique nuit passée dans la capitale avant d'aller faire la queue avec les autres pour admirer la Joconde, dix euros aussi pour, coincé dans un hôtel de Roissy, attendre une correspondance qui n'arrive pas comme prévu.

Le combat en lui-même ne manque pas d'intérêt. Certes, députés comme hôteliers font, ce qui n'étonne guère, assaut de mauvaise foi. La taxe proposée dépend, semble-t-il, de la catégorie de l'hôtel : 5 euros pour un trois étoiles, 8 pour les quatre et cinq étoiles et, on l'imagine, pas ou peu de changement pour les établissements plus modestes, une modularité que les antagonistes s'empressent d'oublier puisque, là où les hôteliers s'indignent d’une hausse uniforme de 500 %, les députés frondeurs prennent en exemple les poches en effet profondes des clients du Crillon, tout en exonérant les habitués du Formule 1. Il n'empêche : à Paris, une nuit dans un trois étoiles pourrait être taxée à hauteur de 7 euros. Or, si la taxe est fixe et journalière, les tarifs, en fonction de la période de l'année, de la durée de séjour, des conditions de réservation, des remises éventuelles, sont infiniment variables. Il se pourrait donc que ce prélèvement, soigneusement séparé du coût de la prestation globale, atteigne presque 10 % de celle-ci et prenne alors l'allure d'une de ces mauvaises nouvelles dont on se souvient d'autant mieux qu'on les apprend au dernier moment, ici, celui du départ. C'est ainsi qu'on construit des réputations.
Voilà quelques années, deux économistes ont rendu au Conseil d'analyse économique un rapport qui, tout entier consacré à le recherche de moyens optimaux pour valoriser la grande culture nationale ou, en d'autres termes, pour faire raquer le touriste, proposait, parmi d'autres mesures telles le doublement du prix d'entrée dans les musées pour les visiteurs extra-communautaires, d'augmenter cette taxe de séjour, citant un montant de l'ordre de 6 % du prix de la chambre. Or, un tel raisonnement repose sur un pari, puisqu'il s'agit de fixer un niveau plus rémunérateur sans pour autant décourager la consommation, et ne tient sans doute pas assez compte d'un certain nombre de paramètres, et en particulier, de la concurrence. Il oublie que les acteurs sont rationnels lorsqu'ils sont près de leurs sous, et que le touriste de masse en provenance des pays émergents appartient à cette catégorie-là. Il oublie que les propriétés sans égal de la géographie française ne s'expriment pas à l'identique dans toutes ses dimensions, ou plus exactement que si la géographie, celle qui contraint à traverser la France pour relier par la route Barcelone à Hambourg et Turin à Londres, reste incontournable, l'histoire affronte de sérieux concurrents, et que les piécettes lancées dans la fontaine de Trevi forment un capital symbolique autrement plus légitime, valorisable, et valorisé, que les tous récents cadenas de la passerelle des Arts dont on cherche déjà à se débarrasser.

Gardien-chef de ce parc à thème qui représente presque 10 % de la richesse nationale, Laurent Fabius s'oppose vigoureusement à cette initiative lancée par les députés de son camp, à la fois pour des raisons stratégiques, puisque ses effets sur la fréquentation touristique ne sauraient être que négatifs, et pour des considérations de tactique politique, les frondeurs passant à l'action alors qu'une mission parlementaire précisément consacrée à la fiscalité du tourisme doit rendre, dans peu de temps, ses conclusions. Aussi, en dehors d'une manifestation supplémentaire des petits soucis de discipline que connaît l'actuelle majorité, l'histoire offre-t-elle un aperçu intéressant de la manière dont certains membres de la représentation socialiste conçoivent le monde économique, et son fonctionnement. Dans cet univers, le choix n'existe pas, l'acteur, le touriste en l'occurrence, prisonnier d'une offre sans équivalent, devient, un peu comme un abonné aux sorties des comités d'entreprises, un actif fixe, que l'on peut alors taxer sans modération. Risqué par lui-même, ce raisonnement devient dangereux lorsque l'on y ajoute cette masse de paramètres, la concurrence, la réputation, les difficultés d'accès, qui, tous ensemble, incitent à passer plus de temps à Londres ou Rome, et moins à Paris. Mais pour la représentation nationale, en fait, le monde est simple, et la solution aux problèmes qu'il suscite élémentaire : il suffit d'un vote, et, disciplinée, servile, la Chine paiera.

épisode

, 19:39

Ainsi donc, démentant les prévisions d'un observateur superficiel, ils l'ont fait. Et la décision de contraindre les résidants de la petite couronne parisienne à délaisser leur mode de transport habituel dès lors qu'ils avaient tiré le mauvais numéro d'immatriculation a connu un grand succès. Certes, après un weekend correctement venté et disperseur de pollutions, restreindre la circulation un lundi, jour ouvrable de plus faible trafic, revenait à se lancer au secours de la victoire. Et puis, à Paris, on peut compter sur la préfecture de police, toujours prête, même le dimanche, à agir dès qu'il s'agit de réprimer quelque chose. Bien ordinaires, les petits arbitrages politiques qui ont induit la mesure ne présentent guère d'intérêt. Il en va tout autrement de cet étrange sentiment qui semble, au moins dans les milieux éduqués et parmi certaines cohortes, largement partagé, celui de vivre un enfer quotidien où, pour reprendre une comparaison usuelle, tout citadin connaîtra inéluctablement, du seul fait de son lieu de résidence, le triste sort des ouvriers empoisonnés à l'amiante.

Cet exceptionnel épisode où, en certains endroits, la concentration de particules dite PM10 dans l'air a dépassé le seuil fatidique de 100 µg/m³ a donc provoqué un émoi national, une épidémie dont les symptômes, yeux larmoyants, gorges brûlantes, toux, valent en ces temps de commémoration comme hommage aux soldats de la Grande Guerre et, pire encore, réussi à surcharger le serveur d'Airparif que, donc, en temps ordinaire, personne ne songe à consulter alors qu'il constitue pourtant la seule source d'information pertinente sur la question.
Ce désintérêt pour l'analyse scientifique du problème s'explique aisément, et pas seulement par l'investissement intellectuel qu'il faut, là comme ailleurs, consentir pour acquérir une connaissance de celui-ci un peu meilleure que celle dont disposent les adeptes exclusifs des petits cours dispensés autour de la machine à café. Car la science, quelle qu'elle soit, fonctionne d'abord comme un outil de désenchantement, banalisant l'exceptionnel, désacralisant le mystérieux, forçant à prendre en compte les phénomènes dans leur durée et dans leur variabilité géographique. En somme, un ensemble de propriétés fatigantes, perturbantes, et qui risquent de vous faire une bien vilaine réputation auprès des collègues.

On comprend alors pourquoi tout le monde préfère l'autre solution, celle qui consiste à répéter tous ensemble chiffres qui tuent et slogans gouvernementaux, appuyés sur les irréfragables légitimités de la statistique, et de l'intérêt public. On a déjà eu l'occasion de s'intéresser à l'argument essentiel de la théorie du diesel assassin, ces 42 000 morts qu'on assortit parfois du qualificatif de prématurées sans savoir ce qu'il signifie, argument imparable puisque produit par l'OMS elle-même. Pourtant, une recherche élémentaire, une petite réflexion personnelle, un banal raisonnement analogique devraient suffire à suspecter une réalité un peu plus complexe que celle dont rendent compte les communiqués du ministère de l'Environnement.
En France, en 2013, l'INSEE a enregistré 572 000 décès : le mauvais air serait donc responsable de près de 8 % du total. Or, on le sait quand on regarde la télévision, il y a bien pire ailleurs ; aussi, une petite comparaison s'impose. Hélas, dans ce monde où on aime tellement les standards que chacun a le sien, l'exercice est difficile : à Pékin, l'ambassade des États-Unis, seule source fiable, ne mesure que les PM2,5 ; Airparif, les PM10. Comme on le constate en consultant les normes américaines, cela ne revient pas vraiment au même. Pour la jouer en toute sécurité, on va dire que les pics de pollution à Pékin atteignent des niveaux vingt fois supérieurs au niveau d'alerte parisien, fixé donc à 100 µg/m³. D'où il ressort nécessairement que, à Pékin, les particules fines tuent 160 % de la population.
On peut difficilement qualifier un tel raisonnement de compliqué. Et il suffit largement à invalider les certitudes du sens commun, tout comme l'historique des normes automobiles en matière de polluants qui, de l'Euro 1 imposé voilà plus de vingt ans, à l'Euro 5 en usage aujourd'hui, ont contraint les constructeurs à diminuer les émissions de particules d'un facteur 28, anéantissent la thèse si commode de l'inaction des pouvoirs publics, et de la toute-puissance des lobbies industriel.

Comment se fabriquent les justifications des enfants gâtés ? Elles passent d'abord par l'ignorance, celle des données les plus simples, par exemple, ici, le nombre des décès annuels, ignorance à cause de laquelle on ne sait rien d'ordres de grandeur pourtant élémentaires, donc du caractère simplement invraisemblable de certaines affirmations. Elles prospèrent ensuite grâce à une morale rudimentaire qui, comme dans la cour de récréation de l'école primaire où personne ne voulait se retrouver dans le camp des méchants, condamne certains actes, la recherche de profit à travers une activité commerciale, et en sanctifie d'autres, l'impératif absolu de santé publique. Il n'importe pas que celui-ci ait un coût, et qu'il devienne prohibitif à mesure que les rendements décroissent, puisqu'on l'imagine supporté par d'autres. Il n'importe pas non plus qu'il réponde, chaque jour un peu plus, à une logique inaccessible puisque, simplement, étrangère aux conditions de l'existence terrestre, celle de la pureté totale, de l'effet nul, du zéro mort.
Alors, certes, d'un certain point de vue, tout cela n'aboutit qu'à des discussions de comptoir, où l'on disserte de l'air qu'il fait. D'un autre côté, c'est ainsi que se construisent les représentations, ces certitudes subjectives au nom desquelles on agit, à cause desquelles on prend des décisions, et qui vont conduire à accorder aux thèses de certains groupes une audience et une crédibilité qu'elles n'auraient pas autrement si aisément acquises.

En confiant aux hygiénistes le pouvoir de décider de la politique de santé publique, on a choisi une voie : celle de la surenchère permanente, du durcissement des standards dès que ceux-ci sont atteints, du mépris des limites économiques, méprisables par nature, et physiques, que l'on prétend, dans une sorte de résurgence du mythe du progrès infini, pouvoir toujours dépasser. Au nom de l'idéal, on méprise la réalité. Mais celle-ci finit toujours par se venger, et le succès des hygiénistes sera leur tombeau.

humeur

, 19:16

Pour une fois, l'intérêt de l'article se situe dans ses commentaires, même si la manière dont Éric Mettout, directeur adjoint de la rédaction de l'Express justifie la baisse de la limitation de vitesse sur le périphérique parisien et, plus encore, l'adversaire contre lequel il la justifie, méritent qu'on s'y arrête un moment.
Adoptant la rhétorique de ceux qui affirment n'avoir absolument rien contre, puisque, d'ailleurs, ils en sont, mais malgré tout, le journaliste reproche à la FFMC son opposition systématique à tout ce que l’État produit en matière de sécurité routière, prenant en exemple les effets qu'il juge déjà acquis de cette diminution de 10 km/h de la vitesse autorisée sur le boulevard le plus fréquenté du pays. Alors, certes, on peut légitimer douter que cette mesure ait la moindre influence en matière de sécurité : voie de type autoroutier, sans carrefour et à sens unique, le périphérique connaît déjà, par rapport à son trafic, une accidentalité très faible. De plus, le bilan 2010 de la Préfecture, dernier à comporter ce genre de détail, montrait que les usagers vulnérables, les motocyclistes, y représentaient 85 % des blessés hospitalisés. Diminuer significativement ce dernier facteur en baissant la seule limitation de vitesse imposerait de la porter, par exemple, à 30 km/h.

Mais développer une critique de cet ordre impliquerait de prendre l'article de l'Express pour ce qu'il n'est pas, une analyse rationnelle et argumentée d'une situation précise. Or, en fait, on a affaire ici à un billet d'humeur, ainsi que l'on qualifie les propos de comptoir lorsque leurs auteurs sont payés pour les tenir et, dans le genre, il s'agit d'un assez grand moment. Il adopte ainsi un style aussi familier que révélateur, celui que les gens vraiment cool prennent pour se mettre à la portée d'un public aux capacités intellectuelles limitées, celui, aussi, où se lit la conscience aigüe qu'a son auteur d'une distance sociale aussi évidente qu'irrémédiable. Le style donne le ton, celui de la leçon que les lettrés consentent, quand ils sont de bonne humeur, à administrer aux ignorants. Quant au contenu, il révèle deux éléments tout autant caractéristiques, l'ethnocentrisme, et l'hétéronomie.
Car on le devine assez vite, contrairement à ses affirmations, l'auteur ne parle pas en motard, mais en automobiliste : de son point de vue dominant, il peut donc fustiger ces motards qui ne se plient pas aux obligations imposées aux autres, le contrôle technique en particulier. Journaliste, il suit par ailleurs, quand il parle de sécurité routière, de même que ses confrères et ainsi que Dominique Marchetti l'a montré, la ligne de la plus stricte hétéronomie, reprenant mot à mot les arguments et justifications de la politique publique, sans se permettre la plus mince critique, sans émettre le moindre doute puisque, bien sûr, là comme ailleurs, les politiques qui la fabriquent n'ont d'autre objectif que le bien public.

Mettant ainsi le pied dans un nid de militants plutôt déterminés et souvent fort compétents, à l'image de Marco, qui ne signe pas le droit de réponse de la FFMC, mais que l'on peut reconnaître à son rituel et républicain salut et fraternité, il se trouve vite ramené à son ignorance d'un problème que son attitude méprisante ne suffit pas à masquer. Aussi contre-attaque-t-il en puisant dans le répertoire le plus mécanique, stigmatisant l'argumentaire de la FFMC en lui accolant un gros mot, complotiste. On ne reviendra pas sur cette notion, déjà analysée ailleurs. Mais brandir pour la réfuter la théorie du complot, ce pur artefact journalistique, revient à affirmer que les politiques n'ont pas, comme disent les politistes, d'hidden agenda, ce programme clandestin par lequel ils parviennent, au bout d'un certain nombre d'itérations, à imposer un état de fait qui, brutalement présenté tel quel dès le départ, aurait sans doute suscité de vives réactions dans la population. Et c'est aussi une manière d'affirmer que le journalisme politique ordinaire, avec ses connivences, ses petits secrets partagés, ses révélations planifiées, constitue une activité nécessaire et suffisante à la manifestation de toute la vérité. Or, en l'espèce, la politique restrictive de la municipalité parisienne que la FFMC, en reprenant un de ses termes favoris, qualifie de motophobe, n'a plus rien de secret puisqu'elle s'expose, justifications incluses, dans ce plan de déplacements municipal que le rédacteur de l'Express n'a visiblement pas lu.
Mais l'argument de l'affrontement se situe ailleurs, lorsque Marco récuse le paternalisme de son adversaire, sa façon méprisante de s'adresser à ces excités bas du plafond aux capacités mentales tout juste suffisantes pour leur permettre de manipuler leur poignée de gaz. Sa manière de juger ceux dont il prétend partager le destin, son recours aux pires stéréotypes de la bonne conscience effrayée par les hordes pétaradantes en dit long sur sa conception de son métier, de son rôle, de l'univers social qui est le sien et de son attitude à l'égard de ceux qui n'en font pas partie. La FFMC n'existe pas pour défendre des intérêts corporatistes, mais pour revendiquer que les motards soient traités en adultes, et à égalité de droits avec les autres usagers vulnérables, et manifester contre ces préjugés essentialistes dont le billet du journaliste de l'Express fournit une liste à peu près complète. Alors, Parisiennes et Parisiens, de Rivoli et d'ailleurs, le 1er février, après dix-huit mois d'absence, la FFMC revient dans la rue. Enfin.

conscience

, 19:19

A lui seul, le départ d'Hervé Kempf ne constitue sans doute pas une raison suffisante pour recommencer à acheter Le Monde. La perspective d'être débarrassé de ses ineptes et obsessionnels billets du samedi, jour du supplément télé, ne modifie en effet qu'à la marge les termes d'une transaction qui s'exprime de la façon la plus simple : pourquoi donc acheter un quotidien qui se lit en un quart d'heure là où Les Échos, qui ne coûtent pourtant que 10 centimes de plus, réclament trois fois plus de temps ? Mais le débat qui naît à cette occasion, opposant le chroniqueur à sa hiérarchie et qui met au jour deux positions irréconciliables, éclaire de façon fugitive un paysage souterrain, bien éloigné de l'écologie telle qu'on la pratique dans les ministères et au sein du parti propriétaire historique du problème, et qui mérite que l'on s'y attarde.

Tout est dit, en fait, dans la façon dont le démissionnaire relate les causes de son départ, en invoquant une question sur laquelle on s'est toujours bien gardé d'avoir le moindre avis, la construction d'un nouvel aéroport dans la périphérie de Nantes. À l'inverse, son parti-pris ne peut trouver de meilleure illustration que cette photo de l'ordre noir de la République, très soigneusement cadrée afin de mettre en valeur la menace silencieuse des casques et des armures, prise dans un violent contre-jour qui accentue son effet dramatique et laisse difficilement deviner ces bandes jaunes qui signalent une compagnie de CRS. Comme toujours, face à la force symbolique de cette image, il n'est guère possible de répondre autrement qu'en en présentant d'autres, qui, tout en jouant bien mieux leur rôle d’illustration, n'ont aucune chance de passer à la télévision. Tout est dit, aussi, dans cet aveu, où il annonce sa décision de se rendre, de sa propre initiative et sans mandat de sa hiérarchie, sur un terrain où se joue, écrit-il, "un moment important de l’histoire du mouvement écologique."

Un monde alternatif d'un genre relativement nouveau a vu le jour lorsque les combattants de mai 1968, dans leur immense majorité, sont retournés à leurs études. Ceux qui ont persisté ont connu des fortunes diverses, duré plus ou moins longtemps, et finalement rallié tel parti politique traditionnel où ils ont souvent connu de très honorables et confortables carrières. D'autres ont créé leur propre parti, aujourd'hui connu sous l'étiquette Europe Écologie / Les Verts, et ont, eux aussi, de manière un peu plus confuse, fait carrière. Mais, sur les marges du parti officiel, il en reste d'autres. Libertaires, luddites, malthusiens, anticapitalistes, perpétuateurs et propagateurs des plus assommants discours soixante-huitards, ils s'appuient sur un prêt-à-penser, au sens le plus littéral du terme, que certains, tel cet auteur d'un blog qui se fixait comme ambition de faire un meilleur Monde lequel, par ailleurs, l'héberge, mettent à la portée de tous, et qui comprend des pensées aussi stupéfiantes que celle d'un Alain Gras. Dispersés et très peu nombreux, on les rencontre surtout dans les grandes villes universitaires, où ils s'agglomèrent dans telle association, tandis qu'ils communiquent grâce à un réseau de journaux en ligne qui, comme n'importe quelle brochure de pasteur évangéliste, a l'ambition de proclamer à un monde qui ne l'attend pas forcément une vérité secrète, unique, et bouleversante.
C'est sans doute là que la rationalité se doit d'affronter un de ses défis les plus redoutables : comment peut-elle expliquer ce séminaire de doctorants, tenu dans un labo rattaché au CNRS et dont les organisateurs, un temps, par méfiance de l'informatique, préféraient s'échanger des documents par voie postale ? Comment peut-on à la fois préparer les diplômes intellectuellement les plus exigeants, voire déjà disposer d'un poste universitaire, et développer cette capacité d'aveuglement qui fait rejeter toute source d'information légitime, au non de la manière dont cette légitimité a été acquise, pour lui préférer des supports militants, au contenu, par définition, systématiquement biaisé ? Il est sûr, en tous cas que, loin de n'être qu'un militant écologiste banal, Hervé Kempf appartient bel et bien à cet univers-là lui qui, sur le terrain de l'aéroport, essaye, comme ceux qui l'entourent, de ressusciter les mobilisations massives des années 1970, avec cent fois moins de participants, lui qui adhère sans recul à leur volonté de combattre, par la force, le monopole de la violence légitime, et de créer un des ces espaces fictifs, illustrés par tel squat dont la légende dépasse toujours infiniment la réalité, et qui vaut comme preuve suffisante de la viabilité de leur conception d'un monde autre.

Les écrits du chroniqueur, au profit desquels il détourne le malheureux Thorstein Veblen qui n'est plus en mesure de se défendre depuis bien longtemps, confirment si besoin en était ce que cet engagement peu avoir de radical, d'absolu et, donc, d'intolérant. On ne se trouve pas ici dans un militantisme politique, syndical ou associatif habituel, ni dans une croyance religieuse ordinaire qui, l'un comme l'autre, font rarement obstacle à une analyse relativement objective d'une situation quelconque, le genre de chose, en somme, qu'on exige d'un scientifique, et qu'on espère d'un journaliste. Le militant moral, lui, parce qu'il se dévoue pour une cause vitale et absolue, ne saurait voir sa conviction entravée par de tels scrupules. Reste à comprendre comment un individu aussi partisan a pu, si longtemps, être associé à un quotidien généraliste que d'aucuns, amateurs d'insultes répétées, qualifient de "productiviste socio-libéral". Son départ, qui le voit, comme d'autres avant lui, tenter l'aventure de la presse web, a aussi valeur de signal. Alors que l'avenir vert vire au cauchemar, et que la politique énergétique supposée traiter le problème environnemental le plus urgent, le réchauffement climatique, montre, sans surprise, qu'elle ne fait que l'aggraver, il ajoute en effet un minuscule indice à ce mouvement de désaffection naissant à l’égard des thèses écologistes que l'on commence à percevoir, et qui laisse entrevoir, une fois de plus, pour ses partisans les plus déterminés, une longue traversée de leur cher désert.

quotas

, 19:48

Parfois, quelques simples lignes extraites du fil d'actualités de l'AFP et coincées entre les dernières nouvelles de l'activité incessante du terrorisme international et le record du monde du prix du melon recouvrent un trésor. La réponse que le Conseil Constitutionnel vient de donner à une question prioritaire de constitutionnalité, maigre filon en apparence, se métamorphose vite, si l'on se donne la peine de reconstituer l'histoire et de s'interroger sur ses significations, en mine d'or. Et si, plus vif que l'éclair, le grand spécialiste de la QPC a déjà documenté les aspects purement juridiques de la question, il laisse dans l'ombre un riche matériau qui, ramené à la lumière, projette un éclairage brutal à la fois sur une certaine manière de gouverner le pays, et sur les voies extraordinairement tortueuses que doivent emprunter ceux qui cherchent à s'en défendre. On trouvera là, de plus, une merveilleuse occasion de mesurer une fois encore la bêtise verte en action, le genre de plaisir, on le sait, dont l'infinie variété comme la perpétuelle nouveauté font qu'on ne s'en lassera jamais.

L'histoire commence avec le Grenelle de l'environnement, cette grande fête de la révolution verte qui devait ouvrir une ère nouvelle en bouleversant les méthodes de collecte des déchets et la façon de se déplacer sur une distance de deux kilomètres. Un décret, au milieu de cette production règlementaire d’une importance primordiale, a imposé des quotas d'utilisation du bois dans les constructions nouvelles. Le Moniteur fournit à la fois le texte du décret en question, publié en 2010 et signé donc, entre autres, par François Fillon, Jean-Louis Borloo et Chantal Jouanno, et le détail de son application. On le constate, sauf rares exceptions dont le coupable devra se justifier auprès de l'administration, tous les maîtres d’œuvre seront tenus d'incorporer un quota de bois, calculé en décimètres cubes par mètre carré de surface habitable, dans leurs nouveaux projets. Et pas question de tricher : les petits malins qui utilisaient déjà le bois dans l'un de ses usages habituels, les charpentes en particulier, ne s'en tireront pas à si bon compte, et se verront imposer des quotas supérieurs à ceux des purs bétonneurs.
On a beau en avoir l'habitude, on ne peut manquer d'être impressionné par la formidable accumulation d'ignorance volontaire, de mépris du réel, de servile soumission à la dernière idée en vogue, de croyance en l'efficacité du gouvernement par les normes qui se cache sous ces quelques lignes. Pour avoir, dans d'autres circonstances, eu accès aux notes produites par les conseillers techniques des cabinets ministériels et des administrations centrales, et aux conseillers eux-mêmes, on ne peut douter qu'ils aient, là aussi, fait leur travail, et mis en garde les responsables contre les conséquences aussi nombreuses qu'ineptes de leurs décisions. Pourtant, si le bois, jadis matériau de construction unique dans bien des villes, ne sert plus guère que pour les charpentes et les planchers, ce n'est pas à cause de la toute-puissance des Bouygues, Vinci, et autres Lafarge. Et ce n'est pas un hasard si l'essentiel des références actuelles en matière de construction en bois pointent vers un micro-spécialiste comme Le Toit Vosgien, ou vers tel HLM urbain qui permettra de loger généreusement trois familles. Limité à cause de sa faible résistance à des ouvrages de taille modeste, le bois impose, pour lui assurer une certaine durabilité, un entretien constant qui n'est guère dans les habitudes de bien des maîtres d'ouvrage, les bailleurs sociaux en particulier. Et quelles que soit la rigueur des normes auquel il est soumis, il restera toujours bien plus inflammable qu'un immeuble en béton. Le toit en lamellé-collé de la piscine du campus de Saint Martin d'Hères faisait la fierté des indigènes : mais en 1985, il a brûlé, et la piscine avec. C'est une chose de construire, ici et là, ces maisons, écoles, logements, villages Potemkine qui feront la une du journal municipal, et gagneront l'une ou l'autre de ces médailles en carton qui leurs sont réservés ; c'en est une tout autre d'imposer ces principes au secteur du bâtiment dans son ensemble, secteur que l'on gouverne par décret et duquel on n'hésite pas à exiger, du jour au lendemain, qu'il respecte des quotas multipliés par dix, et d'imaginer donc que le bois puisse jouer un rôle essentiel ne serait-ce que dans les quelques centaines de milliers de logement que le pays construit chaque année.

On aurait aimé, ici, lire la réaction d'un Rudy Ricciotti, ce grand bâtisseur en béton qui aurait sûrement, à sa manière inimitable, su tirer le portrait de ces élus et fonctionnaires qui lui imposent, simplement, de construire d'une certaine manière en rendant obligatoire l'utilisation de matériaux déterminés. Il faudra, à la place, suivre les méandres du recours présenté par le lobby du béton et qui a ricoché du Conseil d’État au Conseil Constitutionnel, conduisant donc les plus hautes juridictions à se prononcer sur la constitutionnalité de l'emploi de décimètres cubes de bois, et jugeant celui-ci illégal en fonction, tout simplement, de la Déclaration des droits de 1789. On ne peut que suivre Samuel dans sa conclusion, et imaginer toutes les conséquences de cette décision sur la production des règlements si chers à l'administration nationale. Mais on reste interdit devant l'importance que prend, de plus en plus, cette question prioritaire de constitutionnalité devenue planche de salut pour les causes désespérées, alors que quelques échanges de courrier, une ouverture à des positions contradictoires, un arbitrage de bon sens, le fonctionnement normal, en somme, d'un pays correctement administré, devraient largement suffire à régler les questions de cet ordre.

préservation

, 19:41

Clichy-la-Garenne, dans sa partie nord-est, accueille un bâtiment unique. Totalement hors d'échelle, l'énorme volume de briques de l'hôpital Beaujon, œuvre de l’éclectique Jean Walter, domine un paysage jadis formé d'usines, aujourd'hui constitué d'immeubles collectifs et de bureaux qu'il écrase encore de sa masse comme de sa hauteur. Lors de sa construction, en 1935, il incarnait une conception de la modernité directement importée du pays réputé l'avoir inventée, les États-Unis, et tranchait ainsi avec la tradition locale des pavillons éparts construits au fil du temps selon les besoins et en fonction des ressources, à l'image de son voisin parisien, Bichat, ouvert en 1882, dont le territoire enclavé s'organise aujourd'hui autour d'un grand bâtiment central datant de 1970, et accueille toujours des extensions dont la plus récente, la maternité, a ouvert en 2004. Un ode à la brique et pas au béton, un de ces monuments qui vous marquent un paysage des kilomètres à la ronde, une carcasse, en somme, conçue pour défier les siècles. Pourtant l'histoire, toujours aussi ironique, veut que cet hôpital qui porte le nom d'un établissement sis à proximité de la place des Ternes, et dont les activités furent transférées à Clichy en 1937, soit, comme le dit la rumeur, menacé à son tour de fermeture. Et la vraisemblance de cette information, la manière dont s'organise la riposte, les représentions qu'elle utilise, les profits qu'elle génère, méritent que l'on s'y arrête, même s'il n'est évidemment pas question de prendre en compte des considérations autres qu'urbanistiques, géographiques, économiques et politiques.

L'éventuelle désaffection de l'hôpital Beaujon ne prend son sens que dans un cadre plus général, celui de cette politique de santé fille, et exemple, des vaines tentatives que mènent depuis des décennies et sous des appellations diverses gouvernements et administrations centrales dans le seul but de rendre l’État un petit peu moins coûteux. Faire des économies, on le sait, implique d'abord de dépenser, en l'occurrence en créant une structure chargée d'étudier la question : il s'agit, en l'espèce, de l'Agence Régionale de Santé, qui, certes, publie des programmes, mais fait en sorte que ceux-ci soient si vagues et si convenus qu'ils ne fournissent aucune information pertinente. Aussi faudra-t-il s'en remettre à l'empirisme, et échafauder des hypothèses. En première analyse, on ferme un hôpital lorsque la diminution de la population qu'il dessert justifie sa disparition. Cette situation, que l'on trouve dans ces tranquilles petites villes de province où l'on a de quoi être heureux et fournir de si bons clients aux journaux télévisés ne s’applique pas au cœur de la mégalopole la plus dense d'Europe. Et elle s'applique d’autant moins que la lisière nord de la capitale reste le seul territoire où une expansion demeure possible, et que les magnifiques projets des communes limitrophes vont rajouter quelques dizaines de milliers de clients potentiels à la charge de travail du groupe hospitalier Beaujon-Bichat.
Cette récente colonisation de friches industrielles, et le nouveau quartier des Docks à Saint-Ouen, expliquent peut-être la naissance de la rumeur. Si, comme on a pu le lire, Bichat, à défaut d'être rénové, doit disparaître pour être reconstruit ailleurs, alors se pose en effet la question d’une fusion effective avec Beaujon, et le remplacement, comme pour le récent hôpital Georges Pompidou à Paris, de plusieurs établissements par un seul. En s'urbanisant, Saint-Ouen réduit le foncier disponible pour une telle opération, et précipite le calendrier. Mais il est encore temps, d'autant qu'un terrain idéal existe toujours, jadis occupé part un dépôt pétrolier démantelé depuis des années. Malheureusement, il souffre d'un inconvénient irrémédiable, puisqu'il se situe tout juste du mauvais côté de la frontière : en décalant Beaujon de 500 mètres vers l'est on change de ville, et de département.

Ici entre en scène la stratégie municipale, reproduction mimétique d'un mouvement social, et qui peut être analysée comme tel. On retrouve ainsi un répertoire d'action habituel, la pétition, associé à une pratique plus caractéristique de la municipalité actuelle, le conseil municipal de plein air, témoignage public tant de l'urgence que de la gravité de la situation, et de la détermination des élus du peuple à défendre jusqu'au bout, et jusqu'à l'union sacrée avec des forces assez peu recommandables, et même dans une ville riche, envahie de sièges sociaux, comme Clichy, leur petit intérêt local, provisoire et catégoriel contre toute espèce d'intérêt général. Dans ce genre-là, on ne peut manquer de saluer le succès de ces collèges de pleureuses pleines de vertus, incapables de comprendre les clauses des emprunts toxiques qu'elles ont souscrit auprès de Dexia mais parfaitement à même d'en déceler la petite faille juridique qui, après qu'elles aient profité d'années de financement à bon compte, va leur permettre de faire prendre en charge par la collectivité les surcoûts générés par cette trop bonne affaire, et donc de mutualiser leurs pertes tout en gardant jalousement leurs gains.
Cette mobilisation générale qui atteint déjà un point culminant malgré l'absence de tout fait précis, de toute étude, de toute décision donne une idée de la foi, ou de l'inconscience, qui doivent habiter ceux qui persistent à croire à une réforme possible. La préservation de l'acquis, quel qu'il soit, borne la pensée municipale, et solidifie un front du refus contre lequel il semble vain de tenter quoi que ce soit. Et le cas de Beaujon présente d'autant plus d'intérêt que la municipalité va peut-être au devant d'une victoire déjà acquise, et dont les profits seront d'autant plus rentables que l'option de la fermeture, qui laisse une masse de questions à résoudre, comme par exemple le destin d'un bâtiment qui a assez peu de chances de finir, comme ailleurs, en hôtel cinq étoiles, n'a peut-être jamais été réellement envisagée. L'annonce officielle de son abandon sonnerait alors comme la plus éclatante victoire de la stratégie municipale.

moralistes

, 19:42

Pour un individu rationnel, le règlement de la question dite du mariage pour tous doit s'effectuer de la façon la plus simple : un groupe social revendique un droit, et celui-ci peut lui être accordé sans pour autant priver qui que ce soit de quoi que ce soit. Il s'agit, en somme, d'une situation parfaitement pareto-optimale, ce qui n'est pas si fréquent, et il n'existe en conséquence aucune raison rationnelle de ne pas satisfaire une telle revendication. Évidemment, si les sociétés fonctionnaient suivant ces principes, les sociologues seraient tous économistes, et le monde infiniment plus ennuyeux. Or, il se trouve qu'un autre groupe social, rebelle à la plus élémentaire logique, s'oppose à cette libéralité, et, utilisant à cette fin une arme traditionnelle bien qu'elle ne lui soit pas du tout habituelle, présente dans la rue sa conception de ce que doit être un monde bien ordonné. Il fournit ainsi une excellente occasion de revisiter les classiques analyses de l'entreprise de morale, celle d'Howard Becker, celle, peut-être plus encore, de Joseph Gusfield. Il offre aussi la possibilité de se demander, sans trop insister puisque, après tout, on n'est pas non plus des philosophes, ce qu'il peut bien y avoir d'éthique dans cette morale-là.

Si Howard Becker a théorisé la notion d'entrepreneur de morale, ces individus, ces groupes parfois, qui ne trouveront pas le repos avant d'avoir réussi à faire modifier les normes et les lois d'une manière conforme à leurs exigences morales, Joseph Gusfield, en étudiant sur la longue durée les croisades anti-alcooliques aux États-Unis, en a fourni une des applications les plus pertinentes. Il montre à quel point ces militants indissociablement religieux et moraux, dont les entreprises ont connu un point culminant avec la prohibition des années 1930, étaient aussi directement dépendants d'une situation politique particulière. Symbolic crusade décrit la manière dont le flambeau de la tempérance a d'abord été brandi par les pères fondateurs patriciens de la république américaine contre les plébéiens qui porteront au pouvoir Andrew Jackson, puis par les descendants de colons britanniques contre des nouveaux venus allemands ou scandinaves, eux aussi protestants mais gros consommateurs de bière, enfin par les anglo-saxons blancs contre les immigrants irlandais, italiens, ou juifs. Chaque fois, l'exigence morale, qui rassemble de plus en plus de partisans, et affronte de plus en plus d'adversaires, sert directement des objectifs politiques. Et chaque fois, il s'agit pour le groupe au pouvoir d'imposer à l'ensemble de ses concitoyens sa conception de la bonne manière de conduire son existence, et de le faire en employant des justifications morales au moment où ce mode de vie se trouve menacé par ce phénomène propre aux États-Unis, l'arrivée massive de nouveaux immigrants qui deviendront vite citoyens, et pèseront donc du poids de leur vote, et de leur nombre. Chaque fois, en somme, il s'agit pour les groupes au pouvoir de mener un combat d'arrière-garde, et un combat perdu.
En descendant dans la rue, les opposants à la dé-sexualisation du mariage civil montrent, s'il en était besoin, à quel point le catholicisme pratiquant, loin de cet universalisme qu'il revendique, constitue l'une des propriétés de groupes sociaux homogènes qui peuvent fort bien être définis en termes sociométriques, âge, profession ou revenu, mais aussi géographiques, et à ce titre la base de données des immatriculations des cars employés pour conduire les pèlerins à Paris fournira des informations précieuses, ou politiques. Comme celle des prohibitionnistes de Joseph Gusfield, leur entreprise de morale n'est qu'une façon de défendre leurs intérêts politiques et sociaux, défense sans espoir puisque ce pouvoir ne leur appartient plus.

Mais une croisade morale conduite par l'église catholique contre l'égalité du droit au mariage souffre d'une faiblesse rédhibitoire, celle d'être menée par un bien piètre champion. Pouvoir temporel, le Vatican a certes, comme tout autre, le droit de se tromper : au moins lui faut-il alors reconnaître ses torts, ce qui, après tout, constitue le point central de la morale qu'il professe. Prêt à béatifier un pape coupable de complicité active dans un crime contre l'humanité qui n'est pas celui dont tout le monde parle, le Vatican se trouve aujourd'hui interdit bancaire. La Banque d'Italie vient en effet d'ordonner à la Deutsche Bank, qui gère les terminaux du micro-état, de désactiver ceux-ci, faute de progrès suffisants dans la lutte contre le blanchiment. Donnée comme très provisoire l'interdiction, aux toutes dernières nouvelles, dure encore : c'est que, là aussi, l'héritage pèse, et le passif, en l'occurrence celui de feu le très peu honorable Paul Marcinkus, semble bien difficile à apurer. Revendiquer, exiger, manifester, sont autant d'actions qui ne relèvent pas de la croyance, mais bien de la politique : et en la matière l'église catholique, en dépit, et à cause, de ses incessantes pulsions qui la poussent à intervenir dans la marche du monde, n'a aucune espèce de leçon, morale ou autre, à donner à qui que ce soit.

rage

, 19:27

Élie Cohen est hors de lui. Le billet qu'il consacre sur Telos à l'hypothèse de nationalisation des actifs lorrains d'ArcelorMittal vaut à lui seul comme tentative pour relancer l'activité sidérurgique, tant on aura rarement vu autant de clous enfoncés si profondément dans un même cercueil. Enchaînant toutes les raisons pour lesquelles cette annonce si largement reproduite ne connaîtra jamais l'amorce d'un commencement d'exécution, le directeur de recherches au CNRS s'exprime d'une façon virile, mais règlementairement correcte, puisqu'il démontre à quel point le gouvernement ne pourra trouver aucune base juridique à la prise de contrôle de l'aciérie lorraine. Repris et amplifié par les habituels porte-parole du monde de la finance et de l'industrie, qui trouvent là une occasion rêvée de ferrailler avec le chevalier blanc Montebourg, et ne manquent pas de rappeler le vieux contentieux né des prétentions d'un parvenu venu s'emparer d'un fleuron de l'industrie nationale, ces évidences semblent, dans cet univers, assez peu contestées, à l'exception d'un article qui mérite quelques commentaires.

Présenter un catalogue partiel des interventions publiques qui, depuis trente ans, en France, mais aussi aux États-Unis, on vu l'État prendre le contrôle d'entreprises privées démontre en effet, à l'inverse des intentions de l'auteur de l'article, à quel point aucune des deux principales situations auxquelles se résument ces interventions ne s'applique ici. Il arrive en effet, en France avec Alstom, aux États-Unis avec General Motors, pour rester dans l'industrie et éviter les rivages tourmentés d'une finance grande consommatrice de prêts en dernier recours, que l'État vienne au secours d'entreprises en difficulté. Mais pour Alstom, il s'agissait de faire face à une situation de trésorerie périlleuse née d'un problème technique particulier rencontré sur des turbines à gaz, pour General Motors d'organiser une faillite, seule façon de mettre un terme à des accords sociaux ruineux ; il s'agissait, en somme, d'apporter une réponse provisoire à des problèmes conjoncturels et tout à fait spécifiques. Quant aux nationalisations socialistes de l'après 1981, si elles ont effectivement permis une réorganisation efficace des grandes entreprises, tel n'était sûrement pas leur objectif premier. Il s'agissait bien, comme aujourd'hui, de punir les méchants en jouant, aux frais du contribuable, les sauveteurs du prolétariat opprimé. Il s'agissait aussi, chaque fois, de reprendre des entreprises en totalité, et pas seulement un élément secondaire, mais intégré dans des échanges globaux, de leur appareil productif, quand bien-même la structure juridique de la société en aurait fait une entité indépendante. Quant à la vision de long terme qui serait le propre de l'État, elle mérite qu'on y revienne plus loin.

Mais on ne peut manquer d'être frappé par la disproportion cosmique qui existe entre l'ampleur de la tragédie nationale qui se joue en Lorraine, et la réalité des enjeux, lesquels se limitent à deux petits hauts-fourneaux vétustes et arrêtés depuis dix-huit mois, et à 620 salariés, soit 3 % des effectifs français d'ArcelorMittal. Dans le compromis aujourd'hui trouvé, Mittal ne s'engage à rien d'autre qu'à poursuivre les investissements prévus sur la partie viable du site, celle qui produit des tôles pour l'automobile et les conserveries, et à attendre un hypothétique financement européen pour une éventuelle transformation des hauts-fourneaux en un démonstrateur d'une technologie économe en émissions de dioxyde de carbone ; l'aciériste prend donc de petits engagements pour résoudre un problème mineur, qui a surtout comme vertu de démontrer la totale inconséquence de la puissance publique.
Car il semble que, en haut lieu comme dans la presse grand public, on ignore tout de la façon dont on produit aujourd'hui de l'acier, à quoi celui-ci sert et, accessoirement, pourquoi tant de hauts-fourneaux sont, y compris à Dunkerque, aujourd'hui à l'arrêt. 30 % de l'acier mondial sort de fours installés là où se trouve leur matière première essentielle, l'électricité, les ferrailles qui les alimentent se transportant sans difficulté. La propriété qu'a l'acier d'être recyclé à l'infini garantit la pérennité de cette activité qui s'exerce dans des unités plus petites, plus souples et moins concentrées que les hauts-fourneaux. La tôle lorraine sert par ailleurs à alimenter un marché national de la production automobile dont on sait dans quelle détresse il se trouve, et dont les sombres perspectives ravissent les dépressifs. Le gouvernement, schizophrène, favorise d'un côté le recyclage et la disparition progressive de l'automobile, et jure, de l'autre, qu'il fera tout pour empêcher la fermeture des raffineries, des hauts-fourneaux et d'Aulnay-sous-Bois. L'histoire d'un Parti Socialiste qui s'appuie pour l'essentiel sur les catégories intellectuelles moyennes et supérieures mais ne peut récuser ses anciennes origines ouvrières, le souvenir traumatique des manifestations de 1979 et des ajustements de 1983 expliquent cette complaisance opportuniste par laquelle on attend d'un investisseur qu'il se comporte comme un politique, et accepte de subventionner une activité sans avenir au nom de l'importance symbolique de son passé. Avec une telle logique, il n'est pas sûr qu'on trouve beaucoup de volontaires.

sorcellerie

, 19:28

Les réserves de rationalité disponibles dans des sociétés pourtant réputées modernes paraissent chaque jour un peu plus limitées, au point que cette ressource semble condamnée à un épuisement rapide. Le monde scientifique se remettait à peine du traumatisme infligé par un tortionnaire de rats que, venue d'Italie, une agression encore plus violente s'en prenait à un tout autre pan de la connaissance, lançant une alerte d'autant plus sérieuse qu'elle provient cette fois-ci de l'institution auxquelles ces mêmes sociétés confient leur pouvoir de coercition, la justice. L'Aquila, capitale des Abruzzes, une région sauvage située sur cette dorsale des Apennins qui court jusqu'en Calabre et concentre, avec le Frioul, l'essentiel d'un risque sismique que l'on sait particulièrement élevé en Italie, a été victime le 6 avril 2009 d'un violent séisme qui a entraîné la mort de plus de trois cent personnes. Des victimes ont alors attaqué en justice six scientifiques et le sous-directeur de l'équivalent local de la Protection civile, au motif que ces membres d'une commission chargée d'évaluer les risques naturels s'étaient fort mal acquittés de leur tâche, et avaient sous-estimé celui auquel elles étaient soumises. Rendu par le juge Marco Billi, le verdict les déclare coupables d'homicide par imprudence, et les condamne à six ans de prison ferme, aggravant ainsi les réquisitions d'un procureur qui, s'inspirant de l'incapacité des services secrets américains à prévoir les attentats du 11 septembre 2001, avait déjà, en matière de comparaisons, la main lourde, et l'effet de manche facile. Un tel verdict recèle un si riche potentiel d'analyses qu'il sera difficile de dépasser le stade d'une rapide prospection.

Pour chercher à expliquer l'incompréhensible, une première hypothèse conduit à s'interroger sur la stratégie judiciaire, hypothèse qui, en l'absence d'un Eolas transalpin, restera bien rudimentaire. L'affaire, jugée sur les lieux du drame, donne l'impression qu'il s'agit là du procès de responsables d'une catastrophe industrielle, explosion d'une usine, rupture de barrage, effondrement d'un immeuble ou d'un pont, lequel met en cause aussi bien des chefs d'entreprise, des ingénieurs, des bâtisseurs, que les autorités de tutelle chargées de les surveiller. Il semble bien, en effet, que le procès s'inspire de ce modèle ; sa particularité, pourtant, réside en ceci que, alors même que le nombre de victimes d'un tremblement de terre dépend, entre autres paramètres, de la qualité du bâti, il va chercher ses responsables ailleurs, en l'occurrence des scientifiques qui n'ont aucune prise sur ce qu'ils tentent de mesurer, et va les traiter comme si, à l'image d'un entrepreneur maffieux ou d'un notable corrompu, ils étaient responsables de l'événement en question. À ce stade, on peut postuler un intérêt personnel d'un juge en poste dans une petite ville, qui voit là une occasion inespérée de s'assurer une notoriété qu'il pourra ensuite rentabiliser, avec une carrière politique par exemple. Une telle hypothèse explique peut-être certains éléments, par exemple la rigueur d'un verdict qui, pour cette raison même, sera à coup sûr cassé en appel, pour le plus grand profit symbolique de son auteur ; mais l'essentiel est ailleurs.
C'est sous la plume de Mario Tozzi, géologue et homme de télévision, que l'on trouve, dans la Stampa, un éditorial qui semble ne guère avoir d'équivalent dans une presse italienne étonnement peu critique à l'égard de cette décision, et fort peu intéressée par celle-ci. Mario Tozzi, a contrario, attaque fort, dénonçant "une sentence absolument incompréhensible d'un point de vue scientifique (...) avec laquelle l'Italie se range parmi les pays où les scientifiques sont condamnés par des tribunaux théocratiques et où les tremblements de terre sont considérés comme des châtiments divins". Il pose ensuite la question fondamentale, celle de l'action : puisqu'un scientifique ne peut prévoir avec précision ni où ni quand un tremblement de terre va avoir lieu, il faut donc évacuer à titre préventif toutes les régions menacées. Et puisque, désormais, aucun scientifique ne prendra le risque de fournir un avis, il faudra donc, pour évaluer ce risque, s'en remettre aux augures et aux devins. Dans un pays moderne, ajoute-t-il presque en aparté "un séisme d'une magnitude de 6,3 ne devrait même pas provoquer l'effondrement d'une corniche". Sans doute touche-t-il là un point fondamental. Car les victimes n'ont sûrement pas été tués par les scientifiques, et pas même par le tremblement de terre : elles l'ont été par l'effondrement de bâtiments souvent très anciens et incapables de résister à un séisme d'intensité moyenne, alors même que l'on n'ignore rien ni du risque qui menace ces régions, ni des techniques permettant de construire des immeubles sûrs. Prendre les mesures nécessaires, comme on le fait pour les zones inondables, implique en l'espèce de reloger des millions d'individus, et de détruire ces centres historiques qui comptent parmi les fiertés locales. On le sait très bien, personne ne prendra une telle décision : aussi faut-il, quand le peuple gronde, lui fournir, par un extraordinaire raccourci anthropologique, des boucs émissaires. Les scientifiques, avec leur hiérarchie parallèle, leurs valeurs inaccessibles au grand public et leur propos obscurs, conviennent parfaitement pour un tel usage. D'une certaine façon, on a bien affaire au procès d'une catastrophe industrielle, sauf qu'on n'y juge pas les bons coupables, et ce, sans doute, d'une manière parfaitement délibérée.

Au cœur du cyclone, l'INGV réagit avec pondération, en posant la question sociale : ce jugement modifie radicalement la relation entre les scientifiques et les politiques et, au-delà, avec la société toute entière. Rendre les auteurs de prévisions concernant les forces de la nature et les catastrophes qu'elles entraînent responsables des conséquences de leurs erreurs revient à interdire toute prévision : et on voit bien comment une telle attitude peut être généralisable, aux météorologistes par exemple, souvent accusés de ne pas avoir prévu la violence de telle tempête, ou l'abondance de telles précipitations. Naturellement, les conséquences ne se font pas attendre, et, dans les cercles concernés, les démissions s'enchaînent. Quand bien même ce verdict serait cassé en appel, le mal est fait, et il perdurera. Occupés qu'ils sont par leurs fonctions de recherche et d'enseignement, les scientifiques ne perdront rien en renonçant à exercer cette activité pour eux secondaire et par laquelle ils tentent d'aider la communauté en lui fournissant leur expertise. La société y perdra seule et, dans les Abruzzes, elle l'aura bien mérité.

idiots

, 19:31

La conversion soudaine d'un État qui, au prétexte de satisfaire des préteurs qui n'exigent de lui ni une telle brutalité, ni une pareille célérité, passe en un éclair de la position du noble dépensier à celle du boutiquier avare, et qui n'est pas sans rappeler la vieille histoire de la courtisane devenue, avec l'âge, bigote, entraîne inévitablement quantité d'effets de composition. Et lorsque celui-ci choisit une option, celle d'augmenter la pression fiscale bien plus que de limiter la dépense publique, et décide de répartir cette charge nouvelle sur la catégorie sociale la plus aisée, qui se trouve ainsi mise à contribution de multiples manières, il génère nécessairement des réactions aussi puissantes que variées, réactions dont on ne peut supposer que, par anticipation, il n'ait pas tenu compte. Ces effets, on peut les traiter d'un haussement d'épaules, et affronter sereinement le cabot agressif qui dort dans chaque niche fiscale. Pourtant, ici, ces réactions ne se résument pas aux jappements des rentiers, puisqu'elles permettent d'assister à une mobilisation relativement inédite, celles des créateurs d'entreprises dotées d'un haut potentiel de croissance, et des financiers spécialistes du capital-risque qui les accompagnent, soit l'antithèse absolue du somnolent détenteur d'obligations d'État. Et au moins autant que la mobilisation elle-même, il sera intéressant d'analyser la façon dont la presse s'y prend pour fondre ces deux catégories si opposées en une seule, celle de ces vils capitalistes qui ne méritent rien d'autre que de subir l'opprobre générale.

Pour y voir un peu clair, le plus pertinent est de se livrer à une petite étude de cas, en retenant l'exemple d'une jeune entreprise française de très haute technologie, parfaitement inconnue du grand public bien que son objectif soit de fabriquer des produits industriels de large diffusion, en l'espèce des pièces détachées d'un type très particulier : CARMAT. La société vise à commercialiser le fruit de recherches entamées voilà plus de vingt ans par Alain Carpentier, cardiologue et actuel président de l'Académie des sciences, et en particulier un cœur artificiel autonome. D'abord menées conjointement avec le CETIM, centre technique de la Fédération des industries mécaniques, ces recherches vont intéresser Matra qui, en 1993, va fonder CARMAT avec Alain Carpentier sous la forme d'un GIE. En 2008, le prototype est prêt et, avec l'arrivée d'un partenaire, Truffle Capital, CARMAT devient une société anonyme. Son avenir semble suffisamment radieux pour entraîner, en juillet 2010, son introduction en bourse à un prix de 18,75 euros. De fait, après une année de stagnation, les cours explosent, touchant en juin 2011 un plus haut de 186 euros ; depuis, la tension a baissé, mais reste élevée, puisque l'action cote aujourd'hui 116,12 euros, soit une plus-value de 520 % depuis l'introduction. La participation d'Alain Carpentier, l'homme sans lequel rien ne serait arrivé, peut alors être évaluée à plus de 63 millions d'euros.
Bien sûr, pour l'heure, CARMAT, suivant l'expression consacrée, ne fait rien d'autre que de brûler du cash, lequel, à l'exception d'une petite subvention départementale et d'un prêt d'Oséo, la banque publique d'investissement qui, l'un comme l'autre, n'arriveront qu'en 2009, provient intégralement d'investisseurs privés : ses recettes sont nulles, et resteront telles encore pendant des années. Si l'entreprise s'achève sur un échec, les centaines de millions investis par les financiers comme les actionnaires l'auront été en vain, leur perte sera totale, et personne ne les plaindra. Si le succès est au rendez-vous, et que le créateur souhaite revendre un gros morceau de son capital, cette vente bénéficiera pour l'essentiel à un acteur qui n'aura rien risqué, très peu investi et, grâce à sa capacité discrétionnaire de changer les règles fiscales, récupéré la plus grosse part de la richesse créée : l'État. Bousculer les équilibres fragiles, les arbitrages incessants qui gouvernent et modifient l'activité des investisseurs n'entraîne chez lui ni scrupule, ni souci. Il faut donc que les entrepreneurs et investisseurs concernés se mobilisent, seul moyen pour eux d'obtenir un compromis plus raisonnable. Le monde, au fond, est bien trop compliqué pour que l'État s'essaye à la subtilité. Il préfère passer en force : un bon coup de pied dans la fourmilière, et, suivant la virulence de la réaction des fourmis, on changera de plan.

Cela n'a rien de bien neuf. Aussi convient-il de s'intéresser à la façon dont quelques journalistes ont rendu compte de l'affaire. Dans le Monde du dernier week-end, on a droit à une synthèse qui parvient très efficacement à étrangler le pigeon en le noyant dans un flot de références à des révoltes anti-fiscales qui couvrent le monde occidental et démarrent en 1930. Sous le masque de l'objectivité pédagogique, on ne peut trouver meilleur moyen de rabaisser cette opposition à un mouvement d'humeur de petits commerçants poujadistes habitués du vote d'extrême-droite, la catégorie sociale, en somme, la plus méprisable aux yeux des rédacteurs du quotidien du soir. À l'AFP, quelques jours plus tôt, le ton joue de la connivence sarcastique de celui à qui on ne la fait pas : les petits malins du web sont certes très forts en mobilisation de réseau, mais il convient, avec l'aide de leur ministre de tutelle, de leur rappeler que l'État ne touchera pas à leur magot, à la seule condition qu'ils le réinvestissent dans le genre d'entreprises qui auront fait leur succès.
On a ici affaire à un jugement moral porté par des individus qui n'ont aucune qualité à le faire, mais sont sans doute assez représentatifs d'un point de vue général et largement partagé. Ce point de vue de sens commun, abonné au livret A, n'est pas seulement fondamentalement incapable de comprendre l'idée même de risque, et le fait qu'il se rémunère en fonction du danger encouru. Il exprime, paradoxalement, l'idéal de rentier de celui qui a réussi à stabiliser une position sociale, souvent héritée, qui le met à l'abri des menaces d'un monde en mouvement, qui lui fournit aussi, avec le capital intellectuel et social inhérent à sa position, le droit de donner des leçons à des entrepreneurs parfois autodidactes, préoccupés de réussite et jugeant celle-ci selon un critère qui lui fait horreur : l'argent.

Entrepreneurs et investisseurs, pourtant, adhèrent à l'un des principes qui fondent la société libérale dans tous les sens du terme, celui de faire, dans le cadre de la loi, l'usage que l'on veut du patrimoine que l'on possède. Il n'est sans doute pas d'emploi plus socialement utile que de le risquer dans la création d'entreprise. Il n'en est pas, non plus, de plus volatil, puisque ce capital peut, aussi bien, sagement dormir dans un coffre-fort ou, quand il est investi, l'être n'importe où dans le monde : l'arbitrage dépend très largement des conditions ambiantes, des espérances de gain, et de la possibilité de faire d'un profit éventuel l'usage que l'on souhaite dans les limites que l'on reconnaît. Mais la République se passe fort bien d'investisseurs : elle n'accepte que des Saint François prêts à se dévouer jour et nuit au seul service du bien commun, engageant leur patrimoine tout en renonçant à en tirer un profit personnel. Aussi, aux entrepreneurs rétifs qui refusent de renoncer à l'espoir de faire fortune, elle adresse un message très similaire à celui que reçoit la jeunesse depuis trente ans : allez vous en. Qui serait assez fou pour ne pas suivre ce conseil ?

aveuglement

, 19:20

La très orwellienne semaine européenne de la mobilité, où l'on fête tous les moyens de se déplacer de la façon la moins efficace possible vient donc, dans l'indifférence générale, de s'achever. Il s'agit, en fait, d'un de ces rituels durant lesquels, comme avec la Journée de la femme, comme dans Heute Nacht oder nie de Daniel Schmid où, pendant une soirée seulement, maîtres et domestiques échangent leur rôles, de jouer, une fois par an et durant un bref moment, au monde tel qu'on ne voudrait surtout pas qu'il soit. Elle a connu de grands moments comiques, comme à Bruxelles avec la journée sans voitures dans la ville la plus embouteillée d'Europe, ce royaume où les automobilistes ne dédaignent pas, à l'occasion, la chasse au cycliste ou au piéton, et où rien n'enraye le développement du trafic. Elle conduit aussi à s'interroger, au delà de la gesticulation bien pensante avec son cortège d'actions de sensibilisation infantilisantes et d'animations de grande surface qui accompagnent désormais toute politique publique lorsqu'elle cherche à produire des effets sur le plus grand nombre, et qui offre l'avantage accessoire de fournir quelques maigres subsides aux diplômés de sciences humaines, sur la pertinence de la politique en question, et l'efficience des effets en cause.

La semaine de la mobilité n'est en effet qu'un petit rouage d'une vaste machinerie, celle de la transition écologique qui doit voir l'avènement d'une société avare de ces ressources naturelles qui se font de plus en plus rares et, accessoirement, débarrassée d'un certain nombre de poisons plus ou moins fictifs. Et si l'on peut s'accorder sur la pertinence de cette nécessité, et se disputer sur le calendrier à suivre, il faut s'interroger sur les moyens mis en œuvre, la question des déplacements dans les grandes agglomérations constituant un cas d'école. Pour cela, on peut s'appuyer sur les premiers résultats de l'EGT 2010, une étude décennale consacrée aux déplacements des habitants de l'Île de France, disponible sur le site de la DRIEA. Il s'agit, évidemment, d'un cas d'espèce, mais d'un genre fort intéressant puisque, dans son état naturel, la métropole parisienne cumule des handicaps difficilement compensés par la densité lacunaire de son réseau de transports en commun, et que le centre de l'agglomération se distingue par une impitoyable chasse aux voitures ouverte depuis dix ans, qui la pose en modèle des choix opérés pour inscrire dans les faits cette transition écologique.
Cette voiture, nous dit l'EGT, satisfait encore 45 % des déplacements des actifs, et constitue de loin le moyen de transport le plus employé, et l'est d'autant plus lorsque l'on s'éloigne du Paris des Parisiennes et des Parisiens pour se rapprocher de la périphérie. Les limites, en distance parcourue et en capacités physiques requises, du vélo, les lacunes irrémédiables du réseau de transports en commun, les faibles chances de voir surgir un pouvoir autoritaire qui raserait la grande banlieue pour densifier un centre surchargé, entraînent une conclusion fatale : disposer d'un outil de déplacement individuel et convenablement motorisé restera, pour ceux dont la portée des déplacements dépasse cinq kilomètres, définitivement indispensable.

Pour relever ce défi, on sait que l'État a choisi pour eux le véhicule que les citoyens devront acheter, la voiture électrique, et que ce choix s'accompagne, par pure routine, de substantielles incitations fiscales. Il faut croire que cela ne suffit pas puisque les avis de tempête sur le secteur se succèdent avec la même fréquence que les dépôts de bilan des constructeurs de panneaux photovoltaïques. Sans doute n'a-t-on pas attaqué le problème par le bon bout. En matière d'énergie utilisable pour les déplacements, l'avenir, plus ou moins lointain, très probablement, sera à la pénurie. Le prix des carburants, tendanciellement, va devenir prohibitif. Il faudrait, pour aider au développement des véhicules électriques, inventer un couple électrochimique délivrant deux fois plus de puissance, pesant deux fois moins, coûtant quatre fois moins que la meilleure solution actuelle, et n'ayant pas recours à des ressources rares comme le lithium : en attendant, le coût du stockage de l'électricité reste prohibitif. Au lieu de poursuivre la tradition de la voiture et de gaspiller une énergie rare pour déplacer un cube de tôle, il faut donc concevoir des véhicules offrant aux banlieusards les outils dont ils ont besoin à un coût qu'ils peuvent assumer. Bien sûr, ces véhicules dont Jean-Marc Ayrault rêve pour dans dix ans existent depuis bien longtemps, par exemple l'antique GN 125 de Frédéric, par ailleurs, pour ceux qui connaissent la dimension du personnage, une bien brave bête. On peut lui préférer un de ses équivalents plus contemporains, ou un tricycle, ou encore le quadricycle électrique Renault, seul du genre, et seul conçu précisément dans cette optique d'économie. Adopter un véhicule économe implique des arbitrages tout à fait supportables, renoncer à un peu de confort et parfois à un peu de sécurité, et les citoyens convertis se comptent par centaines de milliers : l'État, pourtant, refuse de les voir. L'EGT 2010, en tête de chapitre, se félicite d'une croissance des déplacements en transports en commun estimée à 21 % entre 2001 et 2010 ; il faut aller bien plus bas dans le texte pour apprendre que, sur la même période, l'usage du deux-roues motorisé a augmenté de 34 %.

La nécessité ne fait pas forcément loi. L'État, dans un autre secteur de la production d'énergie, en refusant de quantifier les réserves d'hydrocarbures non conventionnels, en privilégiant le chauffage au gaz contre l'électrique-nucléaire, en poursuivant une politique de contrôle des prix déjà sanctionnée par le Conseil d'État tout en houspillant des distributeurs de gaz sommés de renégocier leurs accords d'approvisionnement, démontre son incapacité à arbitrer, sa totale incohérence, sa soumission à des impératifs démagogiques et immédiats. Tenir compte d'une probable et progressive pénurie d'énergie implique de mettre en place des solutions pragmatiques et délestées des emballements idéologiques, des expérimentations hasardeuses et des foucades d'un instant, solutions qui répondront aux besoins tout en modifiant aussi peu que possible les comportements, les deux conditions indispensables au succès. L'inverse, en somme, de la politique que l'on voit se mettre en place ; inefficace et incohérente, celle-ci restera donc sans effets positifs. Il faudra alors se débrouiller autrement, sans, et parfois contre, l'État. L'adaptation aura lieu, la seule question intéressante étant de savoir quel sera son coût global, et celui qui aurait pu être évité.

verdir

, 19:28

Même s'il faut, pour s'en rendre compte, être muni de bons yeux, on constate facilement que, aujourd'hui encore et sans doute pour très longtemps, l'essentiel de l'électricité produite par des sources d'énergie renouvelables, en France, dépend des centrales hydroélectriques. Et celle-ci provient très majoritairement de ces installations lourdes et encombrantes, les barrages et leurs lacs de retenue, qui possèdent la double propriété de modifier significativement le paysage, et d'inscrire ces modifications dans une histoire qui, en France, remonte au moyen-âge et, ailleurs, en Espagne en l'espèce, à la période romaine. La construction sur le sol national des premiers barrages hydroélectriques datant de plus d'un siècle, il paraît difficile d'accoler à ce mode de production le qualificatif de nouveau. Et pourtant, comme bien d'autres activités tout aussi traditionnelles, l'hydroélectricité, enrôlée aujourd'hui sous la bannière des énergies nouvelles, vient renforcer les troupes de l'économie verte. Il a fallu, pour cela, que des statisticiens appartenant aux organisations habituelles, Eurostat, OCDE, OIT, MEDDE procèdent à un certain nombre d'opérations de classement, de construction de catégories, d'invention lexicales, toutes activités encore plus passionnantes que l'agencement amoureux et fonctionnel des hôpitaux, lignes de tramway et autres usines d'incinération qui font les délices des amateurs de city builders. Et ces opérations sont résumées dans un rapport écrit à quatre mains par deux membres de l'INSEE, et deux agents du service de l'observation et de la statistique de feu le ministère de l’Équipement, rapport qui se fixe un noble objectif et une lourde tâche, définir et quantifier l'économie verte. Ainsi, il offre l'occasion d'assister au spectacle rare et fascinant d'une naissance, celui d'une réalité intégralement fabriquée par ces opérations statistiques mais qui, désormais, vivra, dans les controverses des politiques, dans les arguments des industriels, dans les dépêches d'agence, dans la loi, et dans les faits, une existence libre et indépendante qui ne pourra plus être remise en cause, et sur laquelle il sera très difficile d'intervenir.

Et pourtant, cette réalité procède de décisions toutes par définition contestables, et très souvent arbitraires. Le rapport, après un long rappel historique, décrit ainsi des façons de faire qui distinguent un cœur, et une périphérie. Au centre, selon la définition d'Eurostat qui qualifie ainsi les emplois verts, on trouve les éco-activités, éclatées en deux sous-catégories, l'une où les biens et services sont destinés à protéger l'environnement, l'autre où ils visent à la bonne gestion de ressources naturelles. Dans la première classe, on trouvera par exemple la lutte contre la pollution atmosphérique, la gestion des déchets et des eaux usées ou la protection de la nature. On ne peut s'empêcher de noter au passage qu'un tel raisonnement implique d'inclure dans ces activités nobles des installations qui déplaisent souverainement aux écologistes, comme l'usine de retraitement de La Hague ou les incinérateurs d'ordures, lesquels sont pourtant doublement valorisés à titre d'outils de gestion des déchets, et de générateurs de chaleur. La seconde catégorie comprend quand à elle les activités de gestion des ressources, eau, bois, énergie, minerais, qui visent à contrôler et diminuer les prélèvements. On observera, là, qu'il n'était nul besoin de l'intervention Eurostat pour ce faire. Ainsi, si l'âge modal des feuillus dans les forêts françaises varie de 100 à 140 ans c'est bien parce que, voilà plus d'un siècle, quelqu'un s'est occupé de cette ressource, et s'est préoccupé de constituer un capital pour les générations futures, sans réclamer à cette fin la moindre subvention.
La périphérie, quant à elle, relève d'une classification indigène, puisque l'économie verte regroupe, en plus de la précédente, toutes les activités décrétées vertes par le Grenelle de l'environnement. Elle couvre ainsi une large gamme de métiers traditionnels, qui vont des transports ferroviaires à la gestion des parcs et jardins, mais découpe aussi des pièces à l'intérieur d'activités plus vastes, détachant l'isolation thermique de la construction, la production d'ampoules basse consommation et de pots d'échappement de l'industrie. À grands coups de NAT et de ROME, l'Observatoire des emplois de l'économie verte fabrique sa petite cuisine, distinguant, avec une subtilité de jésuite, les emplois carrément verts des juste verdissants, opposant le paradis au purgatoire en somme, et parant des activités telles que le contrôle technique automobile de vertus auxquelles le législateur n'a jamais songé. Ces manœuvres complexes permettent de doubler le nombre des emplois verts, même si, par un méchant coup du sort, le total échoue à franchir la barre du million, le compte officiel pour 2009 s'élevant à 959 500. Mais elles construisent aussi une définition purement française, différente de celle d'Eurostat, compliquant ainsi à loisir les comparaisons intra-européennes.

Le grand cirque international des statistiques présentait déjà un copieux programme de numéros de haute voltige, comme celui qu'a conçu en Grande Bretagne le Department for Transport, en charge de la sécurité routière. Désespéré, sans doute, par la baisse inexorable des chiffres de l'accidentalité, qui risquait, à court terme, de remettre en cause l'utilité même d'une politique de sécurité routière, celui-ci a réagi en imaginant pour définir les victimes une nouvelle catégorie statistique nettement plus peuplée, les qualifiant de KSI, killed or seriously injured. En regroupant dans une même classe des gens bel et bien morts, et d'autres pas morts du tout, le DfT ne se contente pas d'inventer une catégorie parfaitement fictive et sans équivalent à l'étranger, mais apte à satisfaire ses intérêts : il fait exécuter à la discipline de l'acrobatie statistique un véritable saut quantique. Les emplois verts et autres éco-activités relèvent plutôt, eux, de la prestidigitation, et de l'escamotage. Un coup de baguette magique, et le vilain crapaud Générale des eaux avec ses sombres dessous se mue en une adorable princesse Veolia, tout entière tournée vers la pureté. Un tour de passe-passe, et la rainette arboricole grossit jusqu'à l'éclatement. L'illusion durera, sans doute, et on peut compter sur la presse unanime pour applaudir, sans interrogations ni réticences, le numéro. Pourtant, à scruter ces bilans, on se rend vite compte que la quasi-totalité des emplois ainsi repeints en vert partagent la double caractéristique d'exister depuis bien longtemps, et de relever du traditionnel secteur marchand. La nouveauté, ce sera par exemple ces 14 000 emplois du secteur photovoltaïque, responsables de la croissance de l'ensemble et entièrement dépendants de financements publics. On sait ce que, partout en Europe, la croissance des éco-activités doit non pas au marché, mais à la subvention et à la règlementation, et on constate chaque jour à quel point ce mode de financement est volatil. Naguère si sûr de lui, le cascadeur risque fort aujourd'hui de s'écraser contre l'éternel mur de la mort, celui de la réalité.

histoires

, 19:22

L'objet ressemble à s'y méprendre au billet d'un blog politique. Commentant l'actualité gouvernementale, en l'espèce les modifications marginales qui affectent le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, il adopte la concision, le parti-pris et la superficialité dans l'analyse qui signent la prose de l'amateur. Pourtant, on le trouve en première page d'un journal payant, en l'espèce l'édition de fin de semaine de ce quotidien du soir dont on se demande chaque jour un peu plus à quel titre il peut bien continuer à faire référence. Car l'éditorial en question offre une merveilleuse synthèse de la manière dont celui-ci, plutôt que de servir informations et analyses, aime à raconter des histoires qu'il destine, on l'imagine, à un public tout acquis aux causes qu'il promeut ainsi. Son titre, La défaite de l'écologie face au lobby industriel, résume son propos en lui donnant une portée universelle, et habille ainsi une thèse que l'on peut facilement exprimer de façon claire : si Nicole Bricq a, pour reprendre l'expression du journaliste, été exfiltrée de son poste de ministre de l’Écologie vers le Commerce Extérieur, c'est parce que Shell, et, très accessoirement, les élus de la Guyane, ont eu sa peau. On peut difficilement choisir plus clairement son camp, et appuyer plus ouvertement la manière dont celui-ci, sans même cacher ses arrières pensées, interprète des faits dans le sens qui lui convient, en écartant soigneusement tout doute, toute ambiguïté, et toute prudence.
Un élève de première année en sciences politiques sait bien, pourtant, que le pouvoir est affaire complexe, et que les faits y sont produits par le jeu de contraintes multiples auxquelles il convient d'accorder un petit peu d'attention. L'affaire commence donc lorsque Nicole Bricq, juriste, spécialiste de l'environnement, "engagée de longue date dans la défense de l’environnement et partie prenante de la transition écologique" décide d'inaugurer sa charge par un coup d'éclat, en suspendant les permis d'exploration accordés à Shell au large de la Guyane par le précédent pouvoir, ce qui, évidemment, pose des problèmes de divers ordres, et juridique en premier lieu. Car, en fait, la campagne de recherches a déjà débuté : et on imagine que la compagnie qui, par l'effet d'une prudence sans doute un peu excessive, a pris la peine de louer un navire conçu, comme son nom l'indique, pour travailler dans la banquise, et déjà arrivé sur place, ne se lance pas dans l'aventure sans disposer des autorisations nécessaires. Le revirement du nouveau pouvoir eut-il été confirmé, nul doute qu'il ne se soit soldé devant les tribunaux, lesquels auraient confirmé la validité du permis tout en l'assortissant de quelques millions d'euros de pénalités, ce qui rend le bizutage de ministre novice absolument hors de prix.

En prenant, seule, sa décision, Nicole Bricq fâche beaucoup de monde, et les élus guyanais en premier lieu lesquels, inspirés par le voisin brésilien, se rêvent sans doute un peu vite à la tête d'une puissance pétrolière. Certes l'affaire, démarrée par un de ces pétroliers que l'on qualifie de juniors parce qu'ils prennent des risques dont les grandes compagnies, et leurs actionnaires, ont perdu l'habitude, semble suffisamment prometteuse pour attirer désormais les majors. Mais rien ne dit que les recherches seront fructueuses, et qu'elles permettront de découvrir des hydrocarbures de qualité suffisante en quantité suffisante et disponibles dans des conditions d'exploitation techniquement et économiquement réalistes. S'inquiéter, en d'autres termes, de la marée noire qui ne manquera pas de ravager la mangrove guyanaise paraît lourdement prématuré. Et pour l'instant la Guyane, à l'inverse du Brésil, ne semble pas passionner les spécialistes.
Ressortir de sa boîte un diable pourtant bien fatigué d'être dérangé sans cesse, le complot des multinationales, répond à l'objectif de tirer un petit profit d'une défaite que le remplacement de Nicole Bricq, vieille habituée de l'écologie, par une jeune permanente socialiste inexpérimentée et dépourvue des connaissances techniques propres au domaine en question illustre bel et bien. À l'évidence, si le pouvoir a pris la peine de ne pas confier ce poste à l'un de ces imprévisibles écologistes, ce n'était pas pour y placer une socialiste qui, dès son entrée en fonction, se comporte exactement de le même manière : son remplacement s'entoure de toutes les garanties nécessaires, et permet de sécuriser le mieux possible la position dominée du ministère. Au demeurant, les analyses sur cette éviction surgissent assez rapidement, et, tout en adoptant, selon la position du journal qui les présente, des lectures radicalement opposées, convergent au moins pour reconnaître à l'affaire une certaine complexité, et à la Shell un rôle, et un pouvoir, qui ne dépasse pas celui du lobbyiste défendant fermement ses intérêts.

Finalement, le point le plus intéressant de l'affaire se profile dans ce qu'on nous présente comme une réforme possible du code minier, lequel rendrait la prospection indépendante de l'exploitation. Or, remettre les acteurs en concurrence selon la richesse des découvertes que certains ont fait ne peut s'interpréter que dans un seul sens, celui d'une hausse des redevances de l'exploitation pétrolière en fonction de la profitabilité du site. Le principe consiste, en somme, à laisser, en cas d'échec, ce qui représente le cas le plus fréquent, les prospecteurs prendre seuls leur perte, tout en grattant, dans le cas inverse, tous les surplus possibles. On cherchera en vain ici ce respect de l'environnement que l'édito du week-end présentait pourtant comme cause première de la refonte de la règlementation des mines. Loin de céder à quelque lobby que ce soit, le gouvernement montre une fois de plus qu'il a tout compris du risque, de l’entreprise, et du capitalisme, et que sa position consiste simplement, en bon rentier public, à user de son autorité pour tirer un profit maximum des investissements consentis par d'autres.

ghettos

, 21:24

Capitale la plus densément peuplée d'Europe, Paris étouffe derrière ses frontières. Et pourtant, on y construit sans cesse, sur les parkings, les fourrières et les voies ferrées, par dessus les entrepôts et, même, dans des hauteurs autrefois interdites. Insatiable, la métropole étend ses tentacules et profite, aux Lilas, de la couverture du périphérique pour déborder au-delà de la zone, cette barrière autrefois fortifiée qui aura tenu plus d'un siècle. Certes, le terrain n'y est pas vierge, et souvent déjà très peuplé : mais, au nord, la plaine Saint-Denis offre, entre la Seine à l'ouest et le canal Saint-Denis à l'est, un vaste territoire autrefois garni de gazomètres et de dépôts pétroliers, aujourd'hui composé d'entrepôts et de terrains vagues, zones déshéritées, si loin de dieu et bien trop près de Bertrand Delanoë. L'encombrant voisin, et la loi de 1999, ont incité les élus à former ici l'une de ces communautés d'agglomération, structures règlementairement chargées d'assurer à la place des municipalités un certain nombre de tâches, l'urbanisme en particulier. Et la façon dont celle-ci s'y prend n'est pas sans intérêt, puisque, en fait, les décisions restent du ressort des maires, et les politiques mises en œuvre reproduisent dans les moindres détail le modèle parisien. Et l'application la plus rigoureuse de ces principes se retrouve sans doute dans la plus étrange commune de la métropole, l'île Saint Denis.

Ce serpent fluvial s'allonge sur plus de six kilomètres, alors que sa largeur ne dépasse jamais 300 mètres ; cet espace à peu près inhabitable reste logiquement presque vide, ne comprenant que deux îlots de peuplement, à proximité des ponts qui relient la Seine Saint-Denis aux Hauts de Seine. Le reste se compose d'entrepôts et de friches, dispose d'un remarquable ensemble sportif et, tout au nord, d'un parc départemental. Du seul côté est, une unique rue étroite relie les divers morceaux. Comparée à ses voisines, la commune est à la fois minuscule et très peu peuplée et, en conséquence, fort peu dense. En d'autres termes, elle dispose de réserves foncières à reconquérir, dont, grâce à l'éco-quartier fluvial, elle compte bien exploiter chaque mètre carré. Les mille logements prévus augmenteront ainsi de 25 % la population communale ; pourtant, le quartier ne comprendra aucune rue nouvelle. Dans ce ghetto écolo, les habitants seront priés de se déplacer à pied ou à vélo ; une passerelle leur permettra toutefois de rejoindre la terre ferme, et la station de métro du carrefour Pleyel, un kilomètre plus loin. D'ailleurs, ils n'auront guère besoin d'aller voir ailleurs : 55 000 m² de bureaux fourniront les emplois qui, par magie, correspondront exactement au nombre, aux besoins et aux qualifications des nouveaux habitants. Juste en face, sur la rive ouest, au pied de l'échangeur de l'A86, un immense temple de la consommation s'élèvera bientôt, narguant de ses néons les consommateurs responsables. Inquiets pour leur vertu, les concepteurs de l'éco-quartier ont bien pris soin de ne prévoir aucune liaison avec ce lieu de perdition.
Ce souci d'une vertu obligatoire se retrouve tout près, à Saint-Ouen, municipalité qui, bien que partageant situation spatiale et appartenance politique avec Plaine Commune, ne fait pas partie de la communauté. Mitoyen de l'île, l'éco-quartier des Docks dispose de bien plus d'espace, mais aussi d'une voirie et d'un réseau de transports bien plus développés, et mieux intégrés. Le nouveau quartier accueillera 10 000 habitants, soit 20 % de population en plus et, par l'effet de la même magie, précisément autant d'emplois nouveaux. On ne s'y déplacera pas en voiture, puisqu'il est prévu que la circulation baisse de 8 %, alors que la marche à pied augmentera un peu, de 5 %. Mais la pratique du vélo, quant à elle, sera multipliée par cinq ; une bizarre pudeur empêche visiblement les aménageurs de préciser qu'il envisagent donc pour cet usage une hausse de 500 %.

Dans leurs travaux sur les intercommunalités, Fabien Desage et David Guéranger expliquent le succès de ces nouvelles structures moins par la force de la loi qui, à partir d'un certain seuil, les rend obligatoires, que par un arrangement politique, et une rétrocession aux municipalités des pouvoirs théoriquement mis en commun au sein de la structure intercommunale. Caché dans les interstices de la moderne carte du tendre de Plaine Commune, laquelle décrit des parcours tout autant imaginaires, parmi lesquels on distinguera ce magnifique axe du savoir grâce auquel l'esprit soufflera entre des établissements d'enseignement supérieur qui n'entretiennent pour l'heure d'autre relation que, le cas échéant, de concurrence, chaque commune joue sa partition propre, telle la voisine des Hauts de Seine, Clichy la Garenne, avec ses géants qui affronteront directement Paris, et ses grandioses perspectives de long terme.
Décalquant servilement l'urbanisme de Bertrand Delanoë, la banlieue nord multiplie les apories. En éloignant les entrepôts, les dépôts ferroviaires, les garages et les fourrières, comme autrefois les abattoirs ou les marchés de gros, on rend la ville plus dépendante d'une logistique routière dont la portée augmente, et on contraint les habitants à aller s'approvisionner au loin. En interdisant l'usage de l'automobile, en postulant sans aucun fondement qu'il suffise de construire des bureaux et des ateliers pour que des emplois adéquats accompagnent l'installation des nouveaux habitants, en comptant sur une croissance économique aussi illusoire que décriée pour remplir ces hectares de bureaux, en fabricant ces petits quartiers autonomes où chacun est supposé trouver tout le nécessaire à portée de main, les aménageurs de la banlieue prennent autant de paris risqués. Les planificateurs de l'époque gaullienne disposaient d'un pouvoir inébranlable, d'une capacité d'action sans équivalent et de toutes les ressources techniques et intellectuelles des grands corps, le tout mis en œuvre dans une société en pleine croissance : nombre d'échecs, pourtant, ont accompagné les réussites. Le plan, aujourd'hui, avec son langage technocratique nouveau genre, ne sert plus à satisfaire des besoins, mais à inscrire dans l'espace les stratégies personnelles, électorales, autoritaires et clientélistes d'élus qui, chacun dans leur royaume, avec la puissance dont ils sont désormais pourvus, reproduisent un modèle unique. Et il n'est pas dit que la certitude absolue que l'avenir sera vert, et qu'il aura eu, dans vingt ans, la bonne idée de s'écrire exactement comme on le projetait permette de se passer des seules vertus indispensables, la prudence, le pragmatisme et, même, la modestie.

printemps

, 19:32

S'intéresser, en technicien et en praticien, au mouvement de contestation lancé voilà quatre mois par des étudiants québécois contre l'explosion des coûts d'inscription à l'université n'a longtemps été possible que grâce au travail minutieux et éreintant de notre homme à Montréal, secondé au bout de quelques semaines par des bulletins de moins en moins rares de l'AFP, lesquels semblent avoir fort peu et fort tardivement intéressé la clientèle de l'agence. Impossible, ainsi, de comprendre le sens de cette image d'une actualité autrement mieux couverte si l'on ignore que Xavier Dolan, metteur en scène du film présenté ici à Cannes, est québécois. Les conflits étudiants, aussi universels qu'interminables, ennuient, sans doute, et quand bien même celui-ci aurait-il trouvé à se dénommer d'une manière qui devrait ravir les media par son mélange de localisme si pittoresque et d'universalisme humaniste, Printemps Érable. Le vote d'une loi d'exception, un terme qui rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, celles de la guerre d'Algérie, loi qui a comme principe de briser la contestation étudiante, et comme effet de restreindre drastiquement la liberté de manifestation de tous les citoyens, change la donne, et la manifestation du 22 mai augure d'une attention un peu plus soutenue de la presse locale même si l'article en ligne du Monde, simple réécriture du billet de l'AFP, indique une nette volonté de traiter la question à l'économie. Il faudra alors, comme de coutume, faire à sa place le travail de la presse, et s'interroger sur les particularités de ces manifestations à partir d'une pratique connue, et d'un point de vue ethnocentriste.

Dans les régimes démocratiques, le droit de manifester ne va pas de soi. Souvent considéré comme une menace directe à un pouvoir qui tire sa légitimité des urnes, son inclusion parmi les droits fondamentaux du citoyen doit beaucoup à la pacification des mœurs politiques. Aujourd'hui, en France, on connaît une situation simple, et stable : quelques jours avant la date prévue, le parcours d'une manifestation se dépose auprès de l'autorité compétente, la Préfecture de police à Paris, et se négocie si besoin est. L'accord une fois trouvé, le droit de manifester, considéré comme une composante de la liberté d'expression, est acquis, et protégé : ce qui devient alors un délit, c'est l'entrave à l'exercice de ce droit. Mais l'autorité se trouve prise entre deux exigences contradictoires, devant protéger et les libertés et la sécurité publiques. Comme le montre Olivier Fillieule dans Stratégies de la rue, l'autorisation de manifester sera d'autant plus volontiers accordée que le demandeur est bien connu de la police, et entretient des relations cordiales avec les agents des renseignements généraux : on entre alors, pour reprendre l'expression de Pierre Favre, dans le cadre d'une manifestation routinière, dont les forces de l'ordre surveilleront, jusqu'à sa dispersion, le bon déroulement. Que l'ordre règne avec le moins d'interventions possible reste l'objectif des autorités, et celui-ci ne sera pas seulement mis en danger par la présence de groupes partisans de l'action violente, mais aussi par des manifestants débutants, pacifiques mais inexpérimentés et incapables, par exemple, d'assurer leur propre service d'ordre.
Au Québec, on avait déjà remarqué d'étranges modes de revendication, avec ces motards qui défilaient en prenant bien soin de ne gêner personne, ce qui n'est pas la meilleure façon d'imposer son point de vue. Et si les manifestations fréquentes, voire quotidiennes, sont d'usage lorsque la contestation vise un objet précis, abandon d'une mesure gouvernementale ou départ du dictateur, choisir de défiler la nuit, même si la pratique n'est pas inédite, surprend un peu. Agir ainsi, c'est chercher les ennuis et, avec ce que l'on voit du comportement des forces de l'ordre, on peut les trouver sans la moindre difficulté. D'un côté comme de l'autre, on a le sentiment d'un amateurisme qui s'explique peut-être par la rareté, sur le sol canadien, des conflits de ce type : et l'incapacité des autorités à agir autrement qu'à contretemps, incapacité bien résumée par ailleurs, renforce ce sentiment. Le défi maintenant posé par la loi d'exception concerne tous les citoyens ; d'eux dépend le fait que ce printemps cesse d'être seulement celui des universités.

En prenant bien garde à ne pas créer de liens artificiels entre des mouvements qui n'ont d'autre point commun que d'avoir lieu au même moment, on peut quand même voir, au Québec, en Russie où les opposants, dans une réminiscence des grands moments de la contestation intellectuelle que l'on a connu, par exemple, à Prague, font appel à une créativité que l'on sait inépuisable, mais aussi au Sénégal, soit dans des pays où des citoyens sans attache politique particulière défient un pouvoir plus ou moins régulièrement élu, une similitude. Le fondement de la révolte, c'est la lutte contre la corruption des élites politiques, un terme qu'il faut entendre dans son acception la plus large, comme une situation dans laquelle des individus ou des institutions profitent de leur position de pouvoir pour imposer, au profit de quelques-uns, une répartition clandestine de biens et de positions sociales. En Europe, ce mouvement a débuté voilà vingt ans, avec Mani pulite ; et peut-être, avec le gouvernement de Mario Monti et les pressions de tous ordres, et de la réalité d'abord, qui s'exercent contre le clientélisme et la corruption, connaît-il en ce moment une avancée décisive. Le parcours d'une contestation pacifique des avantages illégaux, en d'autres termes, est singulièrement long, demande de la ténacité, de l'obstination et, en particulier lorsqu'elle a comme ennemi le crime organisé, du courage : mais celle-ci a comme résultat la construction commune d'un système social plus efficace, et plus juste. Bien peu le savent, mais les protestataires qui se fixent de tels objectifs sont d'authentiques libéraux.

archives

, 19:51

La vie du doctorant en sciences sociales, les témoignages à ce propos abondent, n'est que douleur et frustration. Certes, il lui arrivera de croiser quelques heureux élus : sélectionnés depuis longtemps par ces institutions au statut dérogatoire, Normale Sup', Sciences Po', EHESS, leur petit nombre et leurs propriétés adaptées leur permettront d'assurer la reproduction du corps des professeurs de l'enseignement supérieur. Ils seront, de plus, à même de bénéficier au mieux de ces soutiens institutionnels aptes à leur ouvrir des portes fermées au commun des mortels, soutiens qui feront défaut aux autres, la population pléthorique des anonymes. Assez pénible en temps ordinaire, lorsqu'il s'agit par exemple de recueillir l'assentiment préalable à un entretien auprès de tel haut fonctionnaire qu'on ne sait trop comment joindre, cette situation devient difficilement supportable lorsque la porte en question, aussi close que soigneusement gardée, livre accès à ces archives qui, racontant la manière dont sont prises les décisions qui vont réglementer la vie des citoyens, ont pourtant vocation, dans une démocratie, à être publiques.
Le chercheur n'ayant en l'espèce pas à avoir plus de droits qu'un citoyen ordinaire, il se trouvera confronté aux mêmes difficultés que l'historiographe amateur, pour peu que celui-ci ait le malheur de s'intéresser à un sujet un petit peu contemporain, traitant, en fait, d'événements qui se sont produits sous la Ve République. Car l'administration, selon un principe qui rappelle d'assez près la défense en profondeur dont dépend la sûreté des installations nucléaires, a soigneusement mis en place une série de verrous qui, sur plusieurs étages, la protègent des intrusions de ces importuns, chercheurs animés de la coupable intention de trouver, ou simples citoyens. Et sa tactique principale fait appel à l'éloignement, dans l'espace d'abord, dans le temps ensuite.

Quand, à la fin des années 1960, décision a été prise de séparer la noblesse des archivistes-paléographes du vulgaire intéressé par des matières contemporaines, une moderne cité des archives a été édifiée sur un terrain opportunément laissé libre par l'OTAN : malheureusement, il ne s'agissait pas de la porte Dauphine qui accueillera l'université du même nom, mais d'un espace mitoyen de la caserne de gendarmerie de Fontainebleau, soit à peu près la position la plus éloignée du centre que l'on pouvait encore trouver à l'intérieur de l'Île de France. Sur place, le chercheur disposera d'une vaste salle de lecture, fort bien éclairée, où il lui faudra d'abord réussir, en attendant son tour, à consulter les catalogues détaillés des dépôts d'archives, la base accessible en ligne ne fournissant que des renseignements fort succincts. En effet, deux postes informatiques sont prévus à cet effet, et deux postes seulement. Ils permettent d'accéder à une série de dossiers dont les noms sont formés d'une année et d'un numéro d'ordre, dossiers qui renferment chacun un descriptif détaillé d'un versement d'archives particulier, lequel peut fort bien comprendre des mètres cubes de cartons. Enregistrées sur un serveur de fichiers sous Linux accessible par Samba, ces données, techniquement, pourraient tout aussi bien être consultables à partir d'autres endroits, le centre parisien des Archives Nationales, rue des 4 Fils, ou bien des postes répartis ici et là, dans les bibliothèques universitaires ou les centres de documentation des laboratoires du CNRS, par exemple. En principe, chaque dossier contient un descriptif, unique, sous forme de fichier Word ou OpenOffice ; en réalité, des dossiers par dizaines sont vides, contraignant ainsi le chercheur à faire appel aux archivistes qui, avec un peu de chance, pourront lui fournir une version papier du catalogue convoité. Alors, il sera presque parvenu à vaincre le premier obstacle, le moins redoutable.

Car une barrière bien plus rude l'attend, la conception particulière que l'administration a de la loi. Celle-ci pose pourtant un principe simple : sauf exceptions, tous les documents administratifs, une fois versés aux archives, sont en libre accès. Limitative par définition, la liste des exceptions qui confine les archives au secret durant vingt-cinq, cinquante, soixante-quinze ans, voir plus, concerne, comme on pouvait s'y attendre, des situations classiques : secret industriel, défense nationale, sûreté de l’État, vie privée. S'intéressant à la politique publique de sécurité routière, soit à la manière dont, presque toujours à l'écart du débat parlementaire, l'administration règlemente l'aspect le plus quotidien et le plus universel de la vie du citoyen, la façon dont il se déplace, le chercheur imaginait mal qu'on l'empêchât d'accéder aux archives sur la question : à la seule exception du secret des délibérations du gouvernement, aucune restriction ne lui semblait opposable. Mais, faisant de l'exception une règle, l'administration ne l'entendait pas ainsi. Cherchant systématiquement à profiter du délai de confidentialité le plus long possible, en l'espèce, vingt-cinq ans, elle a toutefois eut soin de laisser, à sa seule discrétion, une porte entrouverte, puisque l'accès à ces archives secrètes reste toujours possible, moyennant dérogation. Dans la salle de lecture de Fontainebleau, deux tables sont réservées à la consultation de celles-ci : là, sous l'œil inquisiteur du pion, ce garnement de chercheur qui a l'audace de s'intéresser aux décisions récentes des pouvoirs publics et la naïveté de penser que ceux-ci vont tranquillement le laisser faire pourra, la honte au front, se livrer à sa coupable activité, jusqu'à un certain point. Car la dérogation, facilement accordée, vient avec une restriction, qui interdit toute forme de reproduction des documents en question. C'est qu'un refus de dérogation se doit d'être motivé : accorder celle-ci tout en contraignant le chercheur à faire les cent kilomètres qui le séparent de Fontainebleau seulement armé d'un papier et d'un crayon permet de se débarrasser bien plus efficacement de l'importun sans avoir à rendre aucun compte.

Jean-Claude Thoenig, dans un ouvrage ancien, donc classique, évoquait, un peu sur le ton de la plaisanterie, ce "cercle restreint de cadres supérieurs (qui) impose ses propres choix (...) à la collectivité et à ceux qui sont censés la diriger". Le sociologue sait bien que la réalité est loin d'être aussi sommaire ; mais les quelques recherches qu'il peut malgré tout mener lui montrent que, si ces stratégies, parfois, échouent, ce n'est pas faute d'essayer, et d'essayer avec une inventivité, une astuce, une connaissance à la fois de la vraie cartographie du pouvoir, et de l'immense répertoire des moyens d'action de tous ordres qui sont le propre des initiés, qui rendent et les administrateurs et leurs stratégies redoutables. On peut se réjouir du vent nouveau, de l'élan irrésistible qui ouvre les portes de l'administration, de ses secrets et de ses données, de cet éternellement neuf qui n'est qu'éternellement vieux. Instruit d'expérience le sceptique, grognon, plutôt que de se contenter de ce que l'autorité décide souverainement de lui offrir, préférera attendre qu'elle satisfasse ses demandes propres, sans les assortir de ces modestes restrictions, de ces ordinaires conditions qu'elle a soigneusement conçues pour rendre son travail impossible. Dans le contrat fictif passé entre administration et citoyen, mieux vaut porter la plus grande attention à ce qui est inscrit en bas de page, en petits caractères.

corridor 5

, 19:22

Symboliquement comme physiquement, le TGV représente décidément une cible bien trop facile. Il exacerbe d'abord la vulnérabilité inhérente à tout réseau ferroviaire, lequel implique une synchronisation minutieuse de tous les trains qui y circulent. Un signal en panne, un camion en travers de la voie, et tout s'arrête ; alors, le système s'effondre, et le mal se propage de gare en gare et sur des centaines de kilomètres. Il souffre ensuite de sa notoriété, qui garantit aux actions qui le visent un retentissement autrement plus large que si elles prenaient pour objet la micheline Nice-Digne. Il s'appuie, enfin, sur un réseau en cours de construction, lequel, pour son malheur, arrive à une époque durant laquelle, contrairement au XIXème siècle, les ingénieurs ne peuvent plus agir au mieux de leurs intérêts, et tracer tout droit sans se préoccuper du reste. Rien d'étonnant alors à ce qu'il devienne un gibier de choix pour les activistes d'extrême-gauche. Et si l'on n'attend plus grand chose de l'affaire de Tarnac, sauf peut-être un non-lieu discret au milieu des remous des campagnes électorales, il semblerait que les cousins transalpins des faucheurs de caténaires aient passé la frontière, mettant ainsi en lumière la virulente opposition qui entoure, côté italien, la construction de la ligne TGV Lyon-Turin.
Non que la contestation de ce type d'infrastructure soit un fait nouveau. En son temps, le TGV Méditerranée en avait fait les frais, servant ainsi de prototype à des mobilisations associatives rassemblant des acteurs aux intérêts très divers et parfois antagonistes, mais qui sauront malgré tout contraindre la SNCF à redéfinir, même de façon marginale, son projet, forçant ainsi une négociation qui depuis lors dépasse largement le cadre des rituelles et formelles enquêtes publiques. Et si, au premier abord, l'opposition à la nouvelle ligne Lyon-Turin semble bien relever de la stratégie des NIMBY, elle possède quand même une propriété originale, puisqu'il ne s'agit pas ici de contester un tracé, mais l'existence même du projet. Ce qui, si l'on regarde avec un peu d'attention le trajet en question, ne manque pas de susciter quelques interrogations.

La merveilleuse carte mise en ligne par la Stampa permet de replacer la ligne dans son contexte. Celle-ci forme en effet un petit segment du corridor 5, l'axe ferroviaire sud-ouest/nord-est qui devrait à terme permettre une liaison à grande vitesse entre Lisbonne et Budapest, et même jusqu'en Ukraine. Le tunnel de base, long de 57 kilomètres et reliant Saint-Jean de Maurienne à Susa constitue le nœud du problème ; il ne s'agit, pourtant, que du principal ouvrage d'une ligne qui ne comportera pas moins de huit tunnels majeurs. Côté français, on prévoit au total 140 km de voie, dont 86 seront enterrés ; et la quasi-totalité du parcours à l'air libre se situe de ce côté-ci de la frontière. Côté italien, le tunnel de base débouchera en effet à Venàus, longera Susa avant de replonger aussitôt : la distance en plein air, à la merci des vandales et des ligures, ne doit pas dépasser cinq kilomètres. Ensuite, le TGV roule dans un tunnel de plus de vingt kilomètres de long, ressort fugitivement, et termine en souterrain son parcours à Turin.
En d'autres termes on peut, sans doute à très bon droit compte tenu de l'ampleur des travaux et de leur difficulté, contester la pertinence du projet, son coût, son utilité. Très probablement, si jamais il voit le jour, les aléas du chantier rempliront pour longtemps l'agenda de la Cour des comptes. On peut aussi, dans cet ordre d'idées, s'interroger sur cette manie de tout enterrer, par exemple la nouvelle ligne électrique haute tension qui passera sous les Pyrénées, et en courant continu, générant ainsi un surcoût considérable et d'énormes difficultés techniques. Pitoyable effet de la tragédie des biens communs, où il est tellement plus commode d'acheter sa tranquillité en planquant sous terre les ouvrages à problèmes, avant de répartir leur coût sur l'assemblée muette des contribuables. Mais, sauf à faire preuve de la plus absurde mauvaise foi, impossible, à Susa, de retenir la gêne imposée à des riverains qui doivent déjà, et sur des distances autrement plus longues, supporter autoroute et voie ferrée. Ce qui rend d'autant plus intéressante l'analyse rapide des justifications avancées par les contestataires, telles qu'elles sont résumées par l'un d'eux dans le billet déjà cité de France 24.

On s'en rend alors compte, ce qui est en cause, c'est la notion même de TGV. Dans une lecture du plus pur style communauté et société, et dans un merveilleux aveu qui ne pourra que réjouir les partisans du moindre effort intellectuel auxquels il suffit, pour déprécier les écologistes, de les stigmatiser en adeptes du retour au Moyen-Âge et de l'éclairage à la bougie, l'anti alta velocità vente les communautés villageoises médiévales, et l'époque où les voyageurs, du pas lent de leur monture, s'arrêtaient dans chaque village, l'époque, aussi, où l'on mourrait là où on était né sans rien connaître des alentours. Le TGV, évidemment, n'est pas de ce monde-là. Tout au contraire, il est du genre des projets majeurs qui dessinent l'Europe de demain, et dont les effets ne peuvent s'apprécier qu'à très long terme. Ce qui ne peut que conduire à tracer un autre parallèle.
Plus au nord, et sur l'axe sud-nord, un autre tunnel majeur vient tranquillement de voir le jour : approuvé en votation populaire, le Gothard n'est pas encore en service, mais la fierté qu'il suscite permet une réconfortante découverte, puisqu'il existe encore, au cœur de l'Europe, une nation d'ingénieurs, un pays, aussi, où l'intérêt public n'est pas une notion morte, où le général arrive à vaincre le particulier, et où force reste encore à une loi, en particulier lorsqu'elle est confortée par le vote des citoyens. On ne saurait imaginer plus saisissant contraste avec l'activisme qui agite le val de Susa, mélangeant opportunisme et localisme, attirant les professionnels de la lutte armée, et se résolvant dans une volonté obstinée et radicale de refuser la loi commune. L’État, une fois de plus, se trouve confronté ici au défi de ces groupes qui, au delà de leurs objectifs et de leurs justifications totalement particuliers, se ressemblent en ceci qu'ils lui contestent son fameux monopole de la violence physique et cherchent à imposer, sur un territoire restreint, pour une population précise, leur propres lois : intégristes, mafieux, autonomes, même combat.

gêneurs

, 19:37

On le sait depuis bien longtemps, il faut prendre les traits d'esprit au sérieux, et plus encore lorsqu'ils visent des objectifs dérisoires. À l'appui de sa dernière trouvaille, laquelle fera date dans l'histoire de la démocratie locale, la Mairie de Paris met à contribution son agence de communication, et son compte Dailymotion, pour illustrer de manière plaisante l'usage qu'elle souhaite que ses citoyens fassent de ce droit de pétition dont disposent tous ses résidants majeurs. Et cette matière, bien que ne durant que trente petites secondes, se révèle fort riche à analyser.
En technicien, on moquera au passage la pauvreté de la chose, la réalisation, par ailleurs spécialiste en faux raccords, ayant visiblement, sans souci de vraisemblance, recruté ses figurants dans son entourage immédiat, avant de transformer par la magie de la bande-son une brave CBF 600 entièrement d'origine en petit deux-temps rageur. Mais le statut très mineur de l'objet en fait tout l'intérêt : cette illustration, sans nulle doute commandée et conçue en vitesse, puis réalisée à l'économie, cette démonstration de bêtise qui, entièrement dépourvue d'imagination, se réfugie dans la providence des idiots, le stéréotype, permet à cause de cela d'apercevoir avec une totale clarté ces représentations inconscientes qui ont gouverné les choix de ses auteurs, mais aussi de reconstituer et la demande de la municipalité, et les interdits qu'elle a posé. Et cette route était semée d'embûches.

Il s'agissait donc de promouvoir la version électronique d'un droit généreusement accordé l'an dernier aux Parisiennes et aux Parisiens, celui de mettre à l'agenda municipal un problème particulier, à condition que la pétition qu'ils lanceraient alors recueille un nombre suffisant de signatures, en l'occurrence, et à ce jour, un peu moins de 19 000. Ce droit, bien sûr, ne saurait s'étendre au-delà des limites communales : sur le futur Tribunal qui ornera dans quelques années la sortie de leur ville, et sur l'ombre généreuse que leur prodiguera sa tour haute de 160 mètres, les Clichoises et Clichois, qui subiront ses nuisances sans profiter d'aucun avantage puisque leurs affaires à eux se traiteront toujours à Nanterre, n'ont rien à dire. Ce droit, par ailleurs, ressemble furieusement à celui que l'on connaît chez les Helvètes, champions de la démocratie directe avec ce référendum facultatif dit d'initiative populaire, riche en effets de composition parfois fort gênants. Audacieuse mais pas téméraire, la municipalité a visiblement prévu le cas et posé les verrous nécessaires. En cas de succès, l'initiative des Parisiennes et des Parisiens sera soumise à la Commission du débat public qui décidera, on l'imagine souverainement et sans avoir à fournir de justification, de donner suite à la demande, ou pas, laquelle suite se limitera à inscrire la proposition en question à l'ordre du jour d'un conseil municipal. Comme on s'en rend compte, cette disposition possédait en tant que telle une vertu comique bien suffisante pour rendre superflue son illustration au moyen d'une petite séquence mettant en scène des acteurs ridicules.
Mais puisqu'illustration il y a, il faut donc s'interroger sur le sens de celle-ci, et sur ce qu'elle révèle de l'inconscient municipal. Le droit de pétition concerne donc n'importe quel sujet du ressort du Conseil de Paris, de l'heure de collecte des ordures ménagères à la gestion du logement social, de l'aménagement de la voirie au budget consacré à la pratique du vélo, tous éléments qui mettent donc directement en cause sa politique. Évitant les sujets susceptibles de la fâcher, la municipalité a préférer jouer comme de coutume les moralisateurs et mettre en scène de paisibles passants à la tranquillité troublée par le bruit des intrus, un sujet rendu passablement glissant par un ancien titulaire du poste qu'occupe Bertrand Delanoë. Impossible, dès lors, pour s'offusquer du vacarme d'un deux-roues motorisé, de recourir à l'image du gamin de banlieue sur son pisse-feu à l'échappement amoureusement travaillé, quand bien même le problème se limiterait à lui et à ses semblables : la bienséance actuelle ne permet plus que de stigmatiser les groupes sociaux majoritaires. Mettre en scène le bruit des moyens de transports individuels, comme Philippe Zittoun l'a bien montré, relève par ailleurs des stratégies parfaitement conscientes d'une municipalité qui a produit un problème public en s'appuyant sur un outil de preuve, une carte dont elle a soigneusement limité les contours de façon à ne prendre en compte que le bruit automobile et à faire de celle-ci, et des deux-roues qu'elle associe sans discernement dans sa volonté de prohibition, la cause unique du bruit, des odeurs et de la pollution.

La vidéo met en scène l'idéal municipal, le minable petit entre-soi qui ferme l'horizon du maire d'un Paris de seconde zone et l'isole totalement des autres métropoles européennes, et sa tactique, opposer les Parisiennes et les Parisiens, les ménages les moins motorisés de France, ses électeurs, à ces envahisseurs sur deux ou quatre roues, rangés dans le même sac du gêneur allogène destructeur de la tranquillité publique, envahisseurs qui ne sauraient être égaux en droits aux Parisiennes et Parisiens, et deviennent donc les légitimes victimes de leur ostracisme, exprimé par voie de pétition. Alors, profitons du 25 mars pour rappeler à la municipalité parisienne que, pour ce qui concerne leurs droits, les citoyens ne dépendent pas d'elle et de sa mauvaise volonté, mais d'appareils règlementaires situés autrement plus haut dans la hiérarchie des normes, et pour lui montrer, au cas où elle en douterait encore, de quoi les manifestations motardes sont capables, en toute légalité, question volume sonore.

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