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mardi 24 août 2010

zerowatt

On estime rarement à sa juste valeur la principale vertu des énergies vertes, leur inépuisable potentiel comique. L'AFP, voici peu, dans un article qui ne semble pas relever d'une actualité particulière, nous offrait ainsi un grand moment d'économie absurde, en évoquant la question des "prix négatifs", une configuration qui se produit lorsque, sur le marché spot de l'électricité géré depuis Leipzig par une bourse spécifique, l'European Energy Exchange, les électriciens allemands sont contraints de payer leurs clients pour qu'ils daignant les débarrasser de leurs kilowatts superflus. Évidemment, ce genre de chose ne se produit pas tous les jours, faute de quoi on s'éclairerait à la bougie, mais résulte de la rencontre explosive entre une règlementation aussi rigide que sommaire, et des facteurs climatiques particuliers.

Car les conditions exorbitantes consenties aux énergies vertueuses en Allemagne fédérale ne se limitent pas à des tarifs d'achat très avantageux : elle comprennent aussi l'obligation, pour les opérateurs du réseau électrique tels RWE, E.On ou Watenfall, de racheter la totalité de l'électricité ainsi produite, sans aucune respect de l'équivalence entre consommation et production, laquelle conditionne pourtant le fonctionnement d'une énergie impossible à stocker, et donc habituellement générée en fonction de la demande. Naturellement, le problème vient des éoliennes, le vent ayant la fâcheuse habitude de ne respecter en rien le rythme de la vie humaine, et se révèle d'autant plus aigu en Allemagne que là-bas, des éoliennes, il y en a beaucoup, et qu'elles se trouvent au même endroit, sur la côte de la mer du Nord. Quand le hasard veut que la production atteigne un pic tandis que la demande reste faible, les électriciens se retrouvent donc encombrés d'un excédent d'énergie qu'ils ne peuvent dépenser, faute de consommateurs : aussi, pour le plus grand profit des propriétaires d'installations hydroélectriques, dont la pratique consiste, en heures creuses, à remplir leurs bassins pour turbiner ensuite, en heures pleines, l'eau ainsi pompée, les rémunèrent-ils pour s'en défaire.
Ainsi présenté, ce système se révèle d'une admirable absurdité ; mais l'article de l'AFP appelle sans doute quelques commentaires supplémentaires. D'abord, on se trouve sur un marché spot, qui ne gère, au jour le jour, que des échanges portant sur des volumes limités ; d'autre part si, comme on pouvait s'y attendre, la volatilité à court terme y est forte, les évolutions, sur l'année, ont tendance à se compenser, et le phénomène du "prix négatif" reste exceptionnel, même si, indubitablement, certains plongeons sont spectaculaires. Surtout, on comprend mal pourquoi les électriciens se contraignent à vendre à perte ce courant en trop au lieu de, simplement, le rendre à la terre nourricière. C'est que le législateur, dans sa grande bonté, ne les a pas oubliés : en leur permettant de répercuter leurs pertes sur le consommateur final, il les a mis à l'abri des conséquences de son inconséquence. En d'autres termes, on a moins affaire ici à une brûlante question d'actualité qu'à une façon, pour les producteurs historiques, de mettre en avant certaines conséquences inattendues d'une règlementation qu'ils subissent, et de la prolifération de ces nouveaux intervenants qui ne répondent pas aux même règles. D'ailleurs, le fait que, au même moment, ils s'associent avec des grands entrepreneurs, et des politiques, pour lancer un appel contre la taxe qui va bientôt frapper le secteur électronucléaire et, à plus long terme, pour la poursuite de l'activité, ne relève sans doute pas du hasard.

Mais la position du responsable du syndicat allemand des énergies renouvelables, le BEE, exprimée à la fin de la dépêche de l'AFP, mérite aussi qu'on s'y arrête. Sans-doute paraîtra-t-il bien léger de fonder une analyse sur ces quelques lignes, privées de plus de leur contexte d'origine. Mais après tout, on n'est vraiment pas à ça près. Le porte-parole du BEE, donc, s'insurge contre ces électriciens qui préfèrent, quand la demande faiblit, faire supporter aux consommateurs ces "prix négatifs" plutôt que de fermer leurs centrales. On appréciera à sa juste valeur un argument qui revient à faire peser sur l'ensemble des moyens de production l'instabilité qui caractérise de manière irrémédiable l'éolien. On appréciera aussi sa mauvaise foi, lui qui fait comme s'il était aussi simple d'arrêter une centrale nucléaire que de débrayer une éolienne, opération pratiquée de façon routinière dès que le vent souffle trop fort. Mais ainsi, dans son refus, pour le bien commun, de renoncer à un chiffre d'affaires qui lui est garanti, pour peu, et si peu, qu'il produise, on voit bien combien, à l'image des effets d'aubaine du solaire photovoltaïque dont on a parlé ici , la vertu des énergies propres se dissout sans peine dans le plus cupide entrepreneuriat.

jeudi 19 août 2010

obstination

Le plus surprenant, avec le dernier exploit des faucheurs d'OGM venus, un dimanche marial, juste avant l'aube, à Colmar, arracher soixante-dix pieds de vigne transgénique, est de découvrir avec quelle obstination l'INRA considère encore que sa mission consiste à mener les projets de recherche qui lui paraissent les plus pertinents, sans tenir aucun compte des avis de ce haut conseil scientifique que forme désormais l'opinion publique, laquelle s'exprime sans vraiment le savoir, mais en toute fidélité, au travers de son bras armé et légitime, les militants anti-OGM. Publiée dans Les Échos de mercredi, la réaction de la présidente de l'institut reste ainsi entièrement à l'intérieur du seul registre qu'elle se permette d'employer, celui du respect des lois. Pour autant, elle ne mésestime pas l'importance de considérations plus politiques. Et d'une certaine façon, la recherche en question donne un peu l'impression d'être l'essai de la dernière chance. Pratiquée sur un lopin dont, pour éviter une contamination virale, la terre était isolée de son environnement, conduite sur des pieds qui, servant seulement de support à des greffes, ne produisaient ni fleurs ni fruits, menée, en toute diplomatie, avec la collaboration d'écologistes locaux, elle montrait à quel point l'INRA était prêt à ces concessions qui lui semblaient garantir l'essentiel, la poursuite de ses recherches génétiques. Et cette stratégie a connu un certain succès : on en voudra pour preuve le vibrant communiqué de soutien aux faucheurs que les Verts ont rendu public. Expédié mécaniquement en quelques lignes, contraint, faute d'argument précis, de se contenter d'une généralisation creuse, manipulant l'épouvantail des multinationales, évitant donc soigneusement toute allusion au caractère public de la victime, prenant, en somme, ouvertement, ses lecteurs pour des abrutis, ce communiqué démontre en tout cas que l'INRA a au moins appris, dans l'affaire, une technique utile, celle qui consiste à couper proprement l'herbe sous les pieds de ses adversaires.
Mais ça ne suffit pas. Rester dans le cadre, seul accessible à un organisme public, de la loi, compter sur la rationalité seule n'apporte aucun secours face aux comportements étroitement obscurantistes de ceux qui, incarnations autoproclamées d'un intérêt supérieur qu'ils ont seuls la capacité de définir, ont décidé de s'affranchir des contraintes légales, sociales, et éthiques pour mener à bien leur croisade personnelle. La comparaison avec les inquisiteurs brûlant les hérétiques au nom d'autres intérêts supérieurs, ceux de la vraie foi, mais aussi des intérêts du condamné lui-même lequel, abandonné aux mains du démon, n'est plus en mesure de les percevoir, relève à peine de la métaphore. Contre eux, ne reste donc d'autre recours que celui du droit, et de la condamnation pénale.

Mais l'INRA agit ici avec la naïveté de ceux qui croient, ou feignent de croire, que le strict respect des contraintes règlementaires qui leur sont imposées, le fait, en somme, de se placer de la manière la plus complète dans l'ordre du droit, suffira à faire en sorte que la loi les protège. Une fois de plus, l'expérience prouve le contraire. Et on ne peut manquer de rapprocher l'action des faucheurs volontaires, dont le petit historique publié dans Les Échos rappelle qu'ils manient la faucille exterminatrice depuis plus de dix ans, de celle des illuminés de Tarnac. On a en effet, dans les deux cas, affaire à un groupe de quelques dizaines d'activistes partageant une commune idéologie et vandalisant de manière extrêmement ponctuelle et à l'abri de justifications politiques un bien public sans mettre en danger la vie de qui que ce soit. Quant au "trouble grave à l'ordre public par l'intimidation ou la terreur" évoqué dans l'article de L'Express à propos des saboteurs ferroviaires, il s'applique sans nul doute bien plus à une manœuvre qui va contraindre les chercheurs d'un établissement public à s'exiler, où à changer de métier, qu'à une ordinaire rupture de caténaire comme la SNCF en connaît, de manière accidentelle, plusieurs fois par an. Question faits, la différence entre les deux actes se limite donc au montant des dégâts causés, l'arrachage de vignes expérimentales n'étant pas nécessairement moins coûteux que le fauchage d'une ligne de traction de TGV ; question traitement judiciaire, c'est le jour et la nuit. Après leur interpellation lors d'une opération de police comme on n'en avait plus vu depuis Action Directe, après de longs mois de détention, les bricoleurs du rond à béton attendent un procès pour terrorisme que la justice semble bien peu pressée d'instruire. Les as du sécateur quant à eux, à l'image de leur chef de file, multi-récidiviste et toujours en liberté, ne risquent pas grand chose. En première instance, pour un premier arrachage perpétré à Colmar voilà moins d'un an, la justice est déjà passée : 2 000 euros d'amende en échange du plaisir de ruiner cinq ans de recherches, on aurait vraiment tort de se priver.

L'absence de soutien dont se plaint la directrice de l'INRA, l'indifférence d'un pouvoir qui, au moins dans ce domaine, semble abandonner à d'autres son monopole de l'usage légitime de la violence physique, l'isolement de chercheurs qui n'ont désormais d'autre option raisonnable, s'ils veulent préserver le savoir déjà acquis, que d'aller exercer leurs talents ailleurs, ne sont pas chose nouvelle. Depuis longtemps, en matière d'OGM agricoles, les choix, en France, ont été, définitivement, faits ; ne reste plus qu'à attendre le verdict du réel. Mais on peut être sûr, si les craintes de la directrice de l'INRA se révèlent fondées, si l'interdiction, aujourd'hui, du génie génétique agricole se paye, dans un futur proche, par la totale dépendance d'une agriculture nationale qui produira alors bien plus que les seuls aliments à l'égard d'importations dont elle ne contrôlera absolument pas la substance, et dont elle subira le coût, que ceux-là même qui auront organisé cette ruineuse subordination trouveront tous les arguments, et les relais, nécessaires à les dégager de leur responsabilité.

samedi 10 juillet 2010

le retour des ploutocrates

Dans ce monde où rien n'égale, par le nombre comme par la variété, les turpitudes des riches, l'honnête homme peut légitimement craindre que les autorités ne s'épuisent à tenter de les contenir. En pleine période de départs en vacances, alors que la police s'affaire à assurer la sécurité de paisibles estivants, la voilà ainsi contrainte de détourner de cette utile fonction une partie de ses moyens pour donner la chasse, selon ses propres termes, à des "délinquants de la route", méprisables gosses de riches qui profitent de la circonstance pour, entre relais cinq étoiles et parties fines avec mannequins dopés aux implants mammaires, sillonner la France lors d'une course clandestine au volant de bolides et à des vitesses folles. Heureusement, la police veille et l'argent du contribuable, judicieusement investi dans l'escadron d'interception rapide de la gendarmerie, permet que force reste à la loi. Accessoirement, les barrières de péage d'autoroute aident, aussi : comme le rapporte la dépêche de l'AFP reprise par le Point et quelques quotidiens régionaux, les contrevenants, tous britanniques, sont embastillés, et leurs véhicules saisis au profit des domaines et, donc, du même contribuable.

Ces turpitudes, pourtant, ne sont pas si clandestines que l'AFP l'affirme, puisqu'elles s'étalent à profusion sur un site web dont le nom de domaine se trouve banalement enregistré dans le Sussex, et qui détaille au jour le jour, grâce à un blog qui n'oublie aucun détail touristique, mais se montre fort discret quant à la récente intervention de la gendarmerie, les sordides exploits de ces nouveaux riches lesquels, sûrs de l'impunité que confère toujours la fortune, n'hésitent pas à rendre publics leurs agissements secrets. Ce qui, malgré tout, surprend un peu. Aussi, un petit tour sur la faq révèle un détail qui aura échappé à la sagacité de la police, comme à l'attention de l'AFP qui, visiblement, n'a pas cherché à en savoir plus. Ce dont il s'agit, en fait, c'est d'une banale épreuve de régularité, dont le vainqueur aura réussi à maintenir une vitesse moyenne aussi proche que possible de l'idéal, soit 98,15 km/h. En 2007, nous dit-on, l'épreuve a été remportée par une Smart, voiture bridée qui ne peut dépasser 130 km/h : nous voilà bien loin de la griserie de la vitesse, et de l'excitation du danger. Évidemment, si la Smart se révèle être le véhicule le mieux adapté à la compétition, on s'étonnera de voir les concurrents lui préférer, le plus souvent, des voitures à hautes performances. Tout cela, en d'autres termes, ressemble d'assez près à une très franche hypocrisie. Mais on ne trouvera pas moins d'hypocrisie, et du même type, du côté des pouvoirs publics, par exemple lorsque la région Auvergne vente sa "terre de motards" parcourue au guidon de Speed Triple, de Super Duke ou de MV Agusta, soit largement de quoi arsouiller sans retenue mais, bien sûr, dans le plus étroit respect des règles, et des limitations de vitesse.
Et si l'hypocrisie était illégale, il n'y aurait plus beaucoup de politiques en liberté. On comprend ainsi pourquoi les autorités britanniques laissent le Cannonball Run en paix : elles ne peuvent rien lui reprocher. En France, depuis le fameux décret de 2006 sur les concentrations, qui implique entre autres de déposer le parcours d'une manifestation de ce type, la situation est différente, notamment parce que, si officielle que soit l'épreuve, son trajet reste secret. Il se murmure d'ailleurs que le décret de 2006 avait comme objectif premier de réprimer ce genre d'événement, et donc d'inventer une incrimination adaptée, à la hauteur de ce mortel danger et de cet insupportable défi que représente, une fois par an, la présence sur notre sol de cette poignée de "petrol heads". Mais la soute à munitions règlementaires nationale est suffisamment pourvue, en quantité comme en variété, d'armes de tous calibres pour que la gendarmerie n'éprouve nul besoin d'utiliser celle-ci. Il lui suffit en effet d'employer un classique, l'excès de vitesse supérieur à 50 km/h, pour avoir le droit de sortir l'arme nucléaire, la confiscation du véhicule. Certes, ce choix se paye d'une certaine inefficacité puisque, parmi la quarantaine de concurrents, deux seulement se verront privés de leur jouet. Outre-manche, une attention aussi sélective suscite l'intérêt du journaliste du Telegraph, lequel, en plus de traduire les informations policières, fait un travail qui a semblé superflu au correspondant de l'AFP puisque, témoignages à l'appui, il s'interroge sur la pertinence d'une répression aussi précisément cadrée. Ce qui, par ailleurs, amène le sociologue à quelques réflexions.

Car cette considérable opération de police au si maigre butin trouve l'essentiel de sa justification dans le domaine symbolique. Or, la situation que l'on retrouve ici, la condamnation morale de ces agissements irresponsables, la stigmatisation d'une infime catégorie de population au nom du droit des gens et du plus grand nombre à la tranquillité retrouvent trait pour trait des caractéristiques vieilles d'un siècle, datant des débuts de l'automobile, avant la Première guerre mondiale. François Ewald, dans un ouvrage inaccessible et publié à la Documentation Française en 1982, a décrit l'effroi qui s'est emparé alors des populations, et a trouvé un écho sur les bancs de la Chambre des députés, face aux exactions des "barons du 100 à l'heure" et autres "ploutocrates arrogants", lesquels s'affrontaient dans de meurtrières courses sur route ouverte. L'insupportable arrogance de cette poignée de nantis, leur mépris du seul bien des pauvres, leur vie, qu'ils fauchent au coin d'une rue sans même prendre la peine de s'arrêter, la manière dont ils profitent de leur richesse comme de leur oisiveté pour détourner à leur seul profit et au détriment des gens ordinaires l'espace public de la route provoquèrent alors, de la part des autorités comme de la population, des réactions allant de la vertueuse indignation à l'agression physique contre les "écraseurs".
Le retour, exactement un siècle plus tard, de comportements du même ordre vaut peut-être comme indice d'une autre réapparition, celle d'une catégorie de population extrêmement riche dont les devanciers, comme l'a montré Thomas Piketty, seront ruinés entre les deux Guerres mondiales. Mais on trouve dans la situation actuelle une différence, puisque les forces de police disposent des moyens légaux, physiques et symboliques de réprimer ces agissements et d'assurer la publicité de leur action, et un invariant : les riches, au fond, constituent d'éternels et irremplaçables objets de détestation, objets d'autant plus pratiques qu'ils font, d'eux-mêmes, tout ce qu'ils peuvent pour se faire détester.

mercredi 16 juin 2010

pa bô moto

L'objet paraîtra sans doute insignifiant. Très vite, le sens commun le rangera dans le vaste catalogue de ces incongruités produites par des agents de l'État qui, ignorant conjointement tout du sujet qu'ils traitent et de la manière de le traiter, produisent un résultat si discordant qu'il paraîtra, au yeux du public compétent auquel il est destiné, simplement grotesque. Mais si cette première impression n'est pas fausse, elle ne saurait remplacer une analyse plus détaillée. Cet objet, si excentrique soit-il, ne tombe en effet pas du ciel : version finale et prête à diffuser d'une de ces innombrables brochures pédagogiques qui encombrent les comptoirs des administrations, et même dans leur version virtuelle, il possède une généalogie que l'on peut tenter de retracer, et révèle un certain processus mental, des valeurs, des représentations, des convictions, des croyances, en somme tout un matériau symbolique qui, d'ordinaire, fournit son pain quotidien au sociologue.

Envoyé par les soins de l'actuelle Déléguée Interministérielle à la Sécurité Routière à la FFMC, sans doute moins dans un simple but d'information que pour recueillir un avis dont on imagine qu'il a été particulièrement saignant, et avec peut-être en tête un léger doute quant à la pertinence de la chose, l'objet en question n'est qu'un simple dépliant destiné à rappeler à leurs devoirs les utilisateurs de deux-roues motorisés. Il ne provient pas de la Sécurité Routière, mais de la Préfecture de police de Paris, laquelle, on l'imagine, compte bien le diffuser, sans doute à l'occasion de telle ou telle de ces opérations de répression médiatiques qu'elle affectionne. Autant dire que l'on s'attend à du brutal, bien dans la ligne de ces campagnes sanglantes mais réalistes qui visent à montrer sans détour aux usagers de la route les conséquences potentielles de leur insouciance. On n'est pas déçu. Moto Routine, Histoire d'un petit trajet quotidien déroule en neuf vignettes humoristiques les mésaventures de Bernard le motard, aussi fier de sa super-sport que de son étincelante dentition, mais fort peu regardant en matière de code de la route et qui, de ce fait, au terme de la fable, se trouvera bien dépourvu quand la loi sera passée. On pourrait en rire, ou en pleurer : mais la stupeur qui saisit le lecteur face à cette accumulation d'imbécilité, de laideur, de pauvreté d'imagination, de faiblesse d'esprit et, d'une certaine façon, de mépris à l'égard de l'usager aussi bien que du contribuable, incite à ne pas en rester là.
D'autant que l'on dispose d'un élément de comparaison, avec cette autre brochure provenant de la même source, sans grande utilité, et pas vraiment à jour question règlementation, mais qui, au moins, s'adresse à des adultes, et offre donc avec la dernière née un contraste d'autant plus ahurissant qu'elle reste, elle, dans le registre neutre et informé, références aux textes appropriés incluses, que l'on attend de ce type de littérature. Les aventures de Bernard, à l'opposé, se limitent à illustrer un comportement exclusivement infractionniste mais qui, décrit comme quotidien, se donne donc comme universel, et utilisent à cet effet une mise en images d'école primaire qui en dit long à la fois sur la conception que la police a de la pédagogie, et sur son idée du niveau de discours qu'il convient d'adopter pour être compris des motards. Aussi, on ne pourra s'empêcher de relier ce drastique écart de ton à l'arrivée récente, à la Préfecture, d'une commissaire divisionnaire en charge de la sécurité routière, dont la prestation lors de ses rares apparitions à la table ronde ministérielle sur les deux-roues motorisés a montré à la fois combien elle ignorait tout de ce type de véhicule et de ses utilisateurs, et à quel point elle n'avait aucune intention de remédier à cette carence. Et si le contenu purement répressif de la brochure ne fait que reproduire l'étroite vision du monde propre à la police, en passant sous silence la responsabilité mineure des motocyclistes dans les accidents dont ils sont victimes que la même police constate pourtant, expliquer l'infantilisme contreproductif de sa tonalité oblige à formuler des hypothèses plus larges.

Sans nul doute, on se trouve ici devant la manifestation d'un habitus, et d'un habitus de genre, ce terme sans imagination par lequel les sociologues désignent l'inégale répartition des rôles et positions sociaux en fonction du sexe. La progressive arrivée de femmes à des postes de pouvoir les cantonne souvent à des situations étroitement liées à la sphère domestique et à ses dépendances - l'éducation, la santé, l'environnement. Ainsi en est-il de la sécurité routière, avec une déléguée issue de la préfectorale au niveau national, et une commissaire de police à la Préfecture. Or, à l'inverse de l'automobile, domaine dans lequel, y compris au niveau des infractions, la parité est de règle depuis quelque temps, la moto reste encore une affaire d'hommes, le taux de féminité du permis A ne dépassant pas 13 %.
En d'autre termes, si presque tous les membres valides d'une cohorte obtiennent le droit de conduire une automobile, une femme sur vingt-cinq, et un homme sur quatre passent, en plus, le permis moto. Or, seul l'apprentissage de ce monde et de ses règles qui se met en place lorsque l'on devient motard permet d'échapper aux stéréotypes qui, à l'inverse, s'imposent d'autant plus facilement aux non-initiés qu'ils viennent en confirmer d'autres, ceux de la fonction policière comme du genre féminin. Facile alors de s'en tenir aux vieux clichés des ton-up boys, tentant de manier seulement l'outil de la répression, inévitable de traiter avec la plus grande condescendance et le plus étouffant maternalisme ces gamins attardés, bruyants et indisciplinés, et tant pis pour les Charles Conrad ou les Clive Granger qui pourraient s'en retourner dans leur tombe, si, au cours de leur longue carrière, il n'avaient eu l'occasion d'en voir bien d'autres. Au moins, Bernard le motard ne restera pas seul, puisque la Préfecture agrandira la famille des vilains garçons avec Edmond le piéton, Baptiste le cycliste et Naceur le livreur. Bizarrement, pour Brigitte l'automobiliste, elle demande un délai.

mercredi 9 juin 2010

saturday night terror

Il existe, depuis l'origine, un certain langage propre à la Sécurité Routière, un certain mode de pensée qui consiste à réduire drastiquement la complexité inépuisable du monde social à des schémas de natures variées, technique, réglementaire ou psychologique, mais qui partagent tous un même contenu appauvri jusqu'au ridicule et une même foi en l'efficacité purement mécanique des outils, physiques ou symboliques, mis en œuvre. Ainsi le dernier d'entre eux, un court-métrage mettant en scène une situation sociale particulière, l'alcoolisation collective de jeunes adultes et ses conséquences en matière d'accidentalité routière, représente-t-il, en tant que tel, et sans doute plus encore par le contexte dans lequel il s'inscrit, un objet d'analyse d'autant plus intéressant qu'il semble connaître un étonnant succès critique, jusque sur les bancs de l'Assemblée Nationale.

Le fait social qui justifie cette nouvelle campagne est bien connu des spécialistes qui lui ont donné le qualificatif, bizarrement ignoré en France, de saturday night fever : la surmortalité routière considérable qui touche les jeunes adultes entre 18 et 25 ans, les samedi et dimanche entre minuit et six heures du matin. On sort de boîte complètement bourré, on s'empile à cinq dans la Clio de maman et on va s'écraser contre un arbre quelques kilomètres plus loin. Le graphique que l'on trouve en page 13 du document cité plus haut, produit par la DG Transports de la Commission Européenne, en montrant à quel point la situation nationale se compare de manière très défavorable à celle d'autres pays européens, explique sans doute une telle discrétion. Mais si le document date de 2008, la série statistique représentée, qui s'achève en 2001, ne dit rien de l'évolution récente : or, depuis, en partie grâce à un travail de terrain suivi, au plus près des sorties de discothèques, cette situation s'est significativement améliorée. Le film de la Sécurité Routière, en somme, arrive bon dernier dans la bataille.
Celle-ci, d'autre part, présente sa nouvelle œuvre comme une cassure dans un discours qui abandonnerait l'euphémisme pour enfin montrer sans dissimulation la réalité physique de l'accident de la route. Mais ce tournant, comme le rappelle dans son livre Jean Chapelon, ancien responsable de l'Observatoire de sécurité routière, a été pris dès 1999, avec la série de films alors tournés par Raymond Depardon. Alors, l'originalité vient plutôt du mode de diffusion choisi, YouTube, en lieu et place d'une ordinaire campagne télévisée. Et ce circuit, en plus de démontrer à quel degré, au service communication de la Sécurité Routière, on est authentiquement cool, occupe une place prépondérante dans la stratégie mise en place. En imitant les comportements que l'on prête aux adolescents et aux jeunes adultes, avec leur manie de s'échanger des liens vers la vidéo du moment, en tentant sa chance sur ce marché versatile et éphémère, la Sécurité Routière cherche sans doute moins un succès qu'une justification. Elle peut en effet prétendre contourner ainsi l'écueil qui guette toute publication destinée à cette population si difficile à atteindre et à cataloguer, au point qu'il faille pour ce faire renoncer aux canaux traditionnels, à la télévision en particulier ; elle peut, de plus, en choisissant le web, s'autoriser à présenter un film dont la durée serait rédhibitoire pour tout autre support, et se permettre toutes les démesures.

L'objet lui-même, avec ses 5'15", échappe aux conventions de la durée standard des messages publicitaires. Mais il cumule toutes les autres, et en particulier la franche imposture du réalisme, ce mensonge qui, à force de collectionner des détails donnés comme véridiques, prétend vous persuader que ce à quoi vous assistez n'est pas une fiction. Pourtant, on a un peu de mal à croire que les acteurs qui jouent le rôle des victimes de leur propre imprudence aient accepté de se faire couper en morceaux pour le bien commun ; et, d'ailleurs, insister sur le fait que d'authentiques pompiers participent au film montre bien, comme avec toute chasse à l'authentique, que l'on se trouve dans un univers de pure fiction qu'il faut absolument, en quelque sorte, bonifier en y incluant autant d'éléments que possible qui soient aussi proches du réel que possible, sans pour autant pouvoir changer quoi que ce soit à cette situation de base. Mais l'imposture va plus loin puisque l'adhésion aux conventions du réalisme se limite à la sanglante exhibition des conséquences de l'accident. Tout, dans cette vidéo - la durée, le format large, la complexité chronologique, le découpage détaillé - fait référence aux propriétés du film de long métrage, y compris le réemploi de cet effet grossier et grotesque, le montage parallèle, et les pauvres codes du réalisme y sont, en fait, sacrifiés au profit du spectacle, et d'une mise en scène qui s'imagine pertinente et créative alors qu'elle ne fait que copier des conventions depuis longtemps dévaluées dans l'univers dont elle s'inspire.

Dans quelques jours, nous apprend Le Parisien, la Sécurité Routière doublera sa mise, en diffusant une vidéo du même style en version deux-roues motorisés. Alors, facilitons-lui la tâche : le message dont elle a besoin, la publicité la plus simple et la plus efficace, qui, loin de renier son caractère de fiction, procède, exactement à l'opposé, par le recours à une classique et inventive hyperbole et montre une fois de plus les vertus combinées d'une authentique créativité et d'une totale économie de moyens, existe déjà. On prend le pari que, celui-là, elle n'osera jamais le diffuser. Trop cru, sans nul doute.

vendredi 21 mai 2010

grand spectacle à Carole

Bien plus qu'anthropologue, il faudrait vraiment être papou pour saisir toute l'étrangeté de ces instants mystérieux durant lesquels une politique publique se met en scène, dans un moment de pure théâtralité et à l'initiative des fonctionnaires chargés de son application. Peut-être aussi, tant ce à quoi l'on assiste paraît stratifié en couches qui se superposent sans jamais se toucher, est-il en plus nécessaire d'être archéologue. Car la banalité du spectacle, la façon dont il se limite à exploiter un domaine tant de fois visité, celui des actions édifiantes pour enfants des écoles, dans la pure tradition missionnaire des hussards noirs de la III ème, ne l'empêche pas, en partie pour cette raison même, de poser un défi à la rationalité, puisqu'analyser ce qu'il prétend être, le prendre au mot en quelque sorte, conduit dans une impasse.

L'action se déroule donc à Carole, centre du monde motard d'Île-de-France, circuit social gracieusement prêté pour l'occasion par le Conseil général de Seine-Saint Denis et qui accueillera bientôt une manifestation autrement plus importante. Une fois par an, la Préfecture de police de Paris, en charge donc du respect de l'ordre sur le territoire de l'ancien département de la Seine, organise en ces lieux où elle est très modérément populaire une de ces journées dites de sensibilisation, à la sécurité routière des deux-roues motorisés en l'occurrence, destinée à un public de collégiens et lycéens des environs, venus en autocar avec leurs enseignants participer à une excursion scolaire qui les emmène assez loin des habituels musées nationaux. Nécessairement, la journée, pour l'essentiel, leur est consacrée, et porte donc avant tout sur le bon usage des seuls véhicules que les mineurs ont le droit de conduire, vélos un peu, cyclomoteurs surtout. Ils trouveront sur place, sinon de quoi s'amuser, du moins, faisant le plein de bons conseils vite oubliés et de brochures pédagogiques, de quoi repartir avec une idée assez exacte de ce que l'on attend d'eux. Mais le spectacle lui-même commence à 14 heures, avec l'arrivée des officiels, George Sarre qui représente la mairie de Paris, Michel Merli pour le gouvernement. Le dispositif qui se met alors en place, sur la courte ligne droite de l'arrivée, sépare les spectateurs, rassemblés au niveau des stands, des personnalités, installées sur l'herbe en regard du virage de l'Hôtel, et aux premières loges. Les cascades qui constituent, en quelques sorte, le produit d'appel de la journée, se déroulent en effet à quelques mètres d'eux, et l'on s'inquiète un peu des conséquences qu'aurait eu la glissade de la Bandit que son pilote couche à 50 km/h si la machine n'était pas exactement restée dans l'axe de la piste. Évidemment, la moto, c'est pour les adultes : pour les adolescents, on procède donc à un "crash test" durant lequel un automobiliste, franchissant un panneau stop, va percuter un scooter conduit par un mannequin, simulation à laquelle ne manque ni l'élève méritant chargé de jouer l'appel aux secours, ni les interventions successives des pompiers, de la police et du SAMU. Tout cela semble, en somme, effroyablement banal.
Pourtant, bien des questions demeurent. Pourquoi, par exemple, avoir requis la participation d'idoles des jeunes d'un autre temps, quinquagénaires sans lien connu avec la moto, seconds couteaux dont la présence s'explique sans doute par la modestie de leurs prétentions financières, compatibles avec le budget disponible ? À quelle logique répond le recours à une équipe de cascadeurs dont le fonds de commerce réside exclusivement en la promotion de ces comportements interdits, et que l'on absoudra en répétant qu'il convient surtout de ne pas les imiter ? Quelle conclusion tirer de la mise en scène d'un accident qui, dans le monde réel, aurait bien des chances d'être mortel, et où la victime en cyclomoteur ne commet d'autre faute que d'être dans son bon droit, sinon d'interdire l'emploi de cet engin ? Dans des circonstances identiques, un piéton ou un cycliste s'en seraient donc mieux sortis ?
On comprend alors que ce type de manifestation n'a d'autre but que de démontrer une prétention à agir, et d'autre raison d'être que de participer à la promotion de ceux qui l'organisent. Ceux-ci, en faisant appel à ces têtes connues sensées convaincre les media de se déplacer, en produisant pour les mêmes media un spectacle, et un spectacle de bonne cause et de bons sentiments, sans le moindre succès d'ailleurs puisque, en plus de celle de la station régionale de France 3, les équipes présentes appartenaient à la police et aux pompiers, construisent à la fois leur propre gratification, et assurent, face à leurs concurrents au sein de l'appareil d'État, une publicité de leur travail qui ne peut que renforcer leur capital social. Mais, en parallèle, et de façon totalement distincte, se déroule une toute autre histoire.

Avec les policiers motocyclistes du CMPN, avec les moniteurs de l'AFDM, quelques dizaines de motardes et motards, et quelques utilisateurs de scooters, ont en effet pu s'inscrire à une courte mais utile session de formation gratuite. Il ne s'y passe rien de spectaculaire : quelques tours d'un circuit ouvert par un motard de la police, quelques exercices de freinage et d'évitement, quelques conseils, et des discussions aussi informelles que confraternelles avec ces policiers faisant, pour le bien commun du monde motard et leur propre satisfaction, œuvre utile, loin des consignes répressives d'une hiérarchie qui se donne en spectacle quelques mètres plus loin. Entre le pratique et le symbolique, l'adulte et l'enfantin, l'utilité publique et la stratégie privée, l'action et le discours, la complicité et la prohibition, le contraste ne pourrait être plus violent, et le fait que ces acteurs aux comportements tellement opposés relèvent de la même administration ne fait que le renforcer. Nul doute que, avec le budget dépensé en spectacle, des dizaines d'actions de formation du même genre pourraient être organisées. Si celles-ci se déroulent donc en arrière-plan, à l'intérieur de la représentation des autorités, c'est sans doute parce que l'un ne peut aller sans l'autre et que, pour arracher à ses responsables le droit à ces quelques heures de travail utile et autonome, il faut que ceux-ci y trouvent une compensation qui les satisfasse et qui soit à la hauteur de leur vanité.

vendredi 30 avril 2010

citadelle Hortefeux

Dans ce monde étrange et complexe de la sécurité routière, où le difficile partage des tâches entre ministères divers aussi bien qu'une paradoxale confidentialité, puisque ce produit d'appel des journaux télévisés se gère presqu'exclusivement à l'aide de décrets, arrêtés, instructions, circulaires et donc loin des yeux de la représentation nationale et de ses électeurs, dérobent l'action publique aux regards critiques, on ne peut que se féliciter de la manière dont une presse authentiquement indépendante réussit encore à lever le voile sur ce qui, à défaut, demeurerait caché. En diffusant une récente circulaire du ministre de l'Intérieur, parvenue par des voies détournées mais, considérant la liste de ses destinataires, sans doute relativement haut placées, à Moto Magazine, journal officiel de l'opposition, cette presse ne fait pas seulement œuvre de salubrité publique : elle fournit à l'observateur une rare occasion de comprendre comment l'État justifie et organise une action purement coercitive, et sur quelles représentations de l'univers social celle-ci s'appuie.

Il n'y a guère lieu de s'étonner que les instructions aux Préfets et aux forces de police données par l'actuel ministre de l'Intérieur ne se soucient que de répression, et de l'intensification de celle-ci. Personne, de même, ne sera surpris de voir le ministre attribuer à la seule force de sa voix et à la seule efficacité de ses troupes le bilan très favorable d'une accidentalité hivernale qui doit pourtant tout à la rigueur de l'hiver en question. Mais sa circulaire d'avril, qui adopte un schéma logique aussi caractéristique qu'instructif, mérite que l'on s'y arrête. Comme toujours, l'argument de départ se fonde sur cet outil dont le caractère scientifique exhibé doit couper court à toute contestation, une statistique ; en l'occurrence, celle-ci relève, le printemps venu, une hausse brutale de l'accidentalité en faisant, on l'imagine, référence aux quelques mois qui ont précédé la belle saison et qui, neige oblige, furent exceptionnellement paisibles, Cette hausse ne montre pourtant rien d'autre qu'un retour à des conditions météorologiques, et de circulation, normales. Il n'empêche : en prouvant l'existence d'un danger imminent, les chiffres commandent et justifient un accroissement de l'action. Mais celle-ci ne portera pas sur la population dans son ensemble : en extrayant des interactions complexes qui forment le réel les trois catégories de suspects habituels, les jeunes, les étrangers, les motards, la circulaire tire le négatif du portrait d'un bon citoyen, adulte, français, automobiliste, qui se trouve correspondre à la plus grande part des usagers de la route, et l'absout par avance de toute responsabilité dans les accidents auxquels il se trouverait mêlé, et qui impliqueraient l'une des catégories en question. Naturellement, ce blanc seing vaut avant tout pour ces usagers qui semblent particulièrement irriter le ministre, les adeptes du deux-roues motorisés, et alors même que les statistiques du ministère concurrent, les Transports, ne cessent de démontrer que, à la seule exception des chauffeurs de bus, leur responsabilité dans les accidents est systématiquement la plus faible parmi les différentes classes de conducteurs. Le glaive de la répression s'abattra donc sur eux avec force, et en détail.

En fabriquant une catégorie délinquante par nature, ce qui lui permet de toujours taper sur les mêmes de manière à limiter le nombre des mécontents, le ministre ne fait pas preuve d'une originalité fracassante. Mais, visant des pratiques précises, les actions qu'il impose à ses troupes permettent de dresser une carte exacte de la catégorie en question. On retrouve ainsi, sans grand étonnement, les motards sportifs adeptes des départementales sinueuses, avec leur vitesse excessive et leur plaque d'immatriculation non conforme qui présente donc pour eux un risque qu'ils ne soupçonnent pas. Mais en évoquant la circulation dans des voies réservées, c'est à dire dans les couloirs d'autobus, en insistant pour que les contrôles portent aussi sur les trajets quotidiens du domicile au travail, le ministre élargit sa vindicte à l'usage utilitaire du deux-roues motorisé, tel que le pratique, avec des engins qui vont du cyclomoteur à la supersport, le plus grand nombre. Les discours de cet ordre, d'ordinaire, maintiennent une distinction entre usages légitimes et excessifs, les seconds ouvrant seule la voie à la répression. Ici, la frontière saute, et le soupçon, et la stigmatisation, portent indistinctement sur tous les utilisateurs de deux-roues motorisés, et, donc, sur telle ancienne juge d'instruction, tels médecins bien connus des services de presse, voire même tel très haut fonctionnaire qui, écrit le journaliste des Échos qui sait visiblement de quoi il parle, gare dans la cour de l'hôtel particulier qui abrite son administration sa puissante GSX-R 1000.
Mais la directive se montre tout aussi intéressante dans les moyens d'action qu'elle préconise, requérant l'organisation de véritables traquenards, exigeant une présence hebdomadaire sur le terrain et une collaboration sans faille entre police et gendarmerie. Ceux qui auront pris connaissance du dernier rapport de la Cour des comptes qui fait état, entre 2002 et 2008, d'une diminution de 42 % du parc motocycliste de la police, ceux qui savent à quelles disparitions d'unités conduit cette forme particulière de robotisation par laquelle les radars fixes remplacent les CRS motocyclistes, ceux qui suivent les péripéties de l'affaire Matelly comprendront à la fois que le ministre cherche ici à asseoir son pouvoir sur une gendarmerie toujours rebelle, et que sa circulaire, comme tant d'autres dont Jean-Claude Thoenig et Dominique Gatto ont décrit le stérile parcours, finira, faute d'effectifs et de volonté de la mettre en œuvre, dans un placard d'où l'on ne l'exhumera que pour les grandes occasions, lorsqu'il se déplacera en personne accompagné de cet appareil médiatique dont il fait visiblement le plus grand cas.

Alors cet autoritarisme, ce sectarisme, ce refus d'une réalité patente dans les grandes agglomérations où les deux-roues motorisés, loin d'être la monture des marginaux inconscients auxquels le pouvoir aimerait tant réduire leurs utilisateurs, peuvent représenter plus de 15 % des déplacements de surface, cette grotesque exhibition de force en somme, résonnent en réalité comme aveu d'impuissance d'une politique répressive qui, à bout d'effets, ne peut que persister dans une voie sans issue et cacher son échec sous le parapluie des discours. La citadelle assiégée du ministre s'apparente à un fort Chabrol.

vendredi 23 avril 2010

beautiful people

Dans ce monde où même les paradis autrefois perdus n'échappent plus aux progrès incessants de la corruption des valeurs morales, il est bon de se pencher sur les motifs qui peuvent pousser certains membres de groupes sociaux plutôt privilégiés à se préoccuper, dans le cadre du plus total désintéressement, du sort d'autres groupes humains que le sens commun considérera comme bien moins favorisés. Ce cas de figure se trouve illustré d'une façon quasiment idéale par une récente dépêche de l'AFP qui mérite, à elle seule, d'être érigée en objet d'analyse. Elle relate la dernière en date des péripéties qui affectent le projet de Belo Monte, le consortium mené par l'électricien public Eletrobras remportant l'appel d'offres pour la construction d'un barrage sur l'un des affluents de l'Amazone. La dimension de l'ouvrage qui sera, avec sa puissance de 11,2 GW, le troisième du monde après les Trois Gorges et le bien plus ancien barrage d'Itaipu sur le Paraná, entre Brésil et Paraguay, contribue à doter l'événement d'une certaine notoriété.
On le sait depuis déjà longtemps, les projets d'aménagements d'une telle envergure n'ont pas nécessairement bonne presse. Mais il s'agit ici d'hydroélectricité, c'est à dire non pas seulement d'une électricité produite sans consommation d'énergie fossile ni rejets d'aucune sorte, mais aussi d'une technique qui, permettant de stocker cette énergie avant de l'injecter de manière presque instantanée dans le réseau, représente la manière optimale de produire une énergie propre. La contestation ne portera alors pas sur le processus lui-même, mais sur les inconvénients de la retenue d'eau, qui implique en particulier de déplacer les populations dont l'habitat sera englouti. On estime ainsi que les 17 680 MW des Trois Gorges entraîneront le départ d'au moins 1,2 million de personnes ; dans l'Amazonie, région infiniment moins peuplée que la Chine centrale, le déplacement concerne de 20 à 30 000 familles. Belo Monte pouvant alimenter vingt millions de foyers, la question de l'intérêt public d'un tel investissement ne se pose donc guère.

Et pourtant, dans la dépêche de l'AFP, elle n'est pas du tout posée. Cette victoire du développement durable y est présentée comme défaite, des populations indigènes qui feront les frais du déplacement, mais aussi de leurs porte-parole, Greenpeace, James Cameron, Sting. Cette étrange alliance entre les beautiful people des collines d'Hollywood et les peuples si pittoresques d'Amazonie, donc entre deux groupes humains séparés par toutes les distances imaginables, géographique, économique, culturelle, sociale, et que rapproche seulement leur poids démographique infime, pose en première analyse un défi à la rationalité. Un tel engagement présente il est vrai, pour des gens qui ont autre chose à faire dans la vie que distribuer des tracts et s'enchaîner à des grilles, bien des avantages. Sa nature épisodique et sa force symbolique garantissent en particulier un rendement, en termes de couverture de presse par exemple, sans commune mesure avec le temps investi. Mais qu'il s'agisse d'adopter un orphelin haïtien ou d'organiser un concert au profit de causes extrêmement diverses, le champ des bonnes œuvres qui attendent qu'une fée se penche sur leur humble existence pour leur assurer gloire et prospérité reste illimité. Dans cette féroce compétition, les indigènes d'Amazonie, handicapés par quelques inconvénients pratiques comme leur situation, à l'écart de la civilisation en général et de ses routes aériennes en particulier, ne partent pas gagnants. Mais ils disposent, à l'opposé, d'un incomparable avantage.
Dans un texte publié dans Terrain, la grande revue française d'ethnologie, Pierre Lemonnier, anthropologue et observateur de longue date de sa propre tribu papoue, dresse un portrait hautement sarcastique des chasseurs d'authentique et autres découvreurs de tribus perdues, dont l'Amazonie fournissait récemment un exemple aussi fictif que ceux qui l'ont précédé. C'est que, écrit-il,  le contact étroit avec la nature, la rusticité technique, l'ignorance du monde extérieur "sont autant de contrepoints et de contrepoids de notre civilisation industrielle" ; découvrir la dernière tribu perdue marquerait à la fois la clôture du monde et l'abandon de l'espoir d'encore trouver de vrais sauvages, emplis de la sagesse et de "l’entente avec la nature qui nous ont irrémédiablement échappé". Une fois découverts, les expulser de cette terre dont on ne peut les dissocier, modifier de manière irréversible leur environnement, livrer à une exploitation mercantile cette contrée vierge dont la virginité est sans prix prendra la dimension d'un crime, et commandera l'intervention d'un redresseur de torts.
La cause justifiera la création d'un organisme qui lui est spécialement consacré, Amazon Watch. Avec son siège à San Francisco et ses succursales à Washington et Malibu, l'entreprise dit bien à quel public elle se destine. Elle recueillera le concours de têtes d'affiches qui, même, feront le déplacement dans ces contrées perdues. Sans eux, le grand public des pays développés n'aurait guère eu à connaître Belo Monte ; grâce à eux, la lecture infantile qui s'intéresse, non pas à la spoliation dont sont victimes, dans le même pays, les bien trop nombreux et trop ordinaires paysans pauvres confrontés aux latifundiaires, mais au destin de ces quelques indigènes qu'il convient de conserver en l'état, au nom de la biodiversité et comme s'ils formaient une espèce à part, s'impose. Dans un pays démocratique, pourtant, comme le Brésil, la voix du premier arrivé ne compte pas plus que celle du dernier immigrant, et le cacique indigène n'a pas plus de pouvoir que le mendiant du Nord-Est. Et s'il est de l'intérêt général de léser vingt mille familles pour en contenter mille fois plus, cet intérêt-là commande.

vendredi 26 mars 2010

silence dans les rangs

Pour l'heure, l'affaire ne déborde guère du cercle des spécialistes de la chose militaire et de celui des chercheurs du CNRS qui, d'ordinaire, n'ont pas tant de points communs. Elle concerne Jean-Hugues Matelly, membre de l'UMR8183, Unité Mixte de Recherche dépendante, en plus du CNRS, de l'Université de Saint-Quentin en Yvelines et du Ministère de la Justice, et cosignataire avec Christian Mouhanna et Laurent Mucchielli, ses collègues du CESDIP, d'une tribune de deux pages parue début 2009 dans une revue trimestrielle destinée aux élus locaux et reprise sur Rue89, et qui détaillait les conséquences de l'absorption de la Gendarmerie par la Police nationale. Ce texte, certes, exprimait une position critique, et défendait une certaine conception du rôle des forces de l'ordre, qui "privilégiait le service au citoyen plutôt que l'application bornée d'innombrables textes de loi" et voyait dans la Gendarmerie le "modèle de la police de proximité", cette notion perdue après l'échec électoral de Lionel Jospin. Mais l'histoire de la fonction publique abonde de ces critiques internes, aussi pertinentes qu'argumentées du fait de la position au sein de l'appareil d'État de leur auteur, individuel ou collectif, lequel prend généralement soin de rester anonyme. Tel n'a pas été le cas du chef d'escadron Matelly qui se trouve aujourd'hui exclu de la gendarmerie, donc frappé de la sanction la plus lourde, du simple fait d'avoir, en tant que chercheur, exprimé une opinion dissidente dans un débat public.

Cette collision frontale entre la liberté du chercheur et la raison d'État remet en mémoire une séquence d'événements assez similaire, dont fut victime Jean-Gustave Padioleau, sociologue spécialiste de l'action publique, alors chercheur à la Maison des Sciences de l'Homme. L'histoire, telle qu'il la raconte à sa façon, d'une manière quand même assez difficile à déchiffrer, et telle que la relate, de façon bien plus lisible, Florence Aubenas, commence en 2002 lorsque, en habitué de la commande publique, il répond à un appel d'offres du Prédit qui relève de son champ de compétences, puisqu'il s'agit d'évaluer les conséquences de la politique de sécurité routière, et plus particulièrement de la mise en œuvre du contrôle sanction automatisé, sur le comportement des automobilistes. Avec ses 65 000 euros de budget il embarque cinq doctorants dans une aventure qui connaît une fin brutale deux ans plus tard, lorsque lui vient la mauvaise idée de publier en janvier 2004 dans Libération une tribune s'interrogeant à la fois sur les modalités de déploiement des radars, et sur le rôle de ces machines de contrôle social. La réaction de Rémi Heitz, procureur, alors Délégué à la sécurité routière, sera sans nuance : prenant prétexte du "manque de loyauté" que révèle la publication d'un tel point de vue, il suspend, sans aucune justification contractuelle, les crédits de recherche, ne suscitant qu'une réaction assez diplomatique de la Maison des Sciences de l'Homme.

L'affaire Padioleau, on s'en rend compte, en plus de montrer comment transformer un brave sociologue boudonien, adepte d'Alexis de Tocqueville et de Raymond Aron, en enragé, offre quelques enseignements sur la manière dont un chercheur en sciences sociales doit concevoir ses relations avec un commanditaire public éloigné du monde de la recherche universitaire, mais extrêmement proche du pouvoir dans sa manifestation la plus brutale, et dont la conception extensive du maintien de l'ordre va jusqu'à policer des recherches qui n'ont pourtant de sens que dans la mesure où elles sont l'expression d'autre chose que d'une science d'État, dont les auteurs ont comme fonction de prétendre valider des conclusions écrites d'avance. Distincte en ceci qu'elle est plus le produit de tensions internes à la gendarmerie et au Ministère de l'Intérieur que le résultat d'une recherche qui a déplu, l'affaire Matelly montre le même pouvoir mettant en œuvre dans le même but les mêmes méthodes. Ici, le statut militaire du chercheur du CESDIP lui facilite largement la tâche, puisqu'il lui suffit de s'en prévaloir pour renvoyer le chef d'escadron à ses chères études qui, pour l'heure, constitueront donc son occupation exclusive.
Victime d'un pouvoir maladroit qui, d'emblée, utilise la sanction la plus grave pour, à défaut de mettre fin à la contestation, faire taire les murmures qui montent des rangs, il ne lui reste plus, ayant été par la sanction même délivré de son devoir de réserve, qu'à se faire l'écho des murmures et, parallèlement aux voies de recours qu'il a déjà mobilisées, à compléter une bibliographie déjà respectable. Mais ces deux affaires, par leur point commun, cette gêne que le pouvoir ressent moins de l'existence d'une opinion dissidente que de sa publication, quand bien-même celle-ci se ferait d'une façon quasiment confidentielle, contribuent à définir le guide de survie du chercheur en sciences sociales : mieux vaut pour lui s'en tenir aux sujets qui ne gênent personne, et en tout cas pas le pouvoir, les pauvres, par exemple. S'il tient vraiment à s'occuper de questions plus délicates, qui risquent de remettre en cause une doctrine essentielle pour le même pouvoir, qu'il le fasse de façon discrète, sans sortir du cercle universitaire. Et s'il veut absolument un affrontement public, qu'il prenne soin, au préalable, de vérifier l'état de sa couverture sociale, et de reconstituer sa trésorerie.

jeudi 4 mars 2010

la patate mangeuse d'hommes

Elle porte pourtant un petit nom charmant : Amflora. Une appellation, il est vrai, ouverte à toutes les interprétations, tant elle pourrait désigner une société américaine de livraisons de fleurs, un médicament chargé de renforcer la flore intestinale, ou alors un complot de latinistes cherchant à revitaliser leur langue morte. Un nom, donc, soigneusement sélectionné pour tromper son monde puisque, sous cette sympathique dénomination, à l'opposé de celle qu'un semencier sans imagination a attribuée à son compagnon d'infortune, le MON 810, Amflora désigne une variété de pommes de terre transgéniques née du tréfonds des paillasses des laboratoires d'un conglomérat chimique allemand. Or, voilà que, délivrant sa première autorisation depuis 1998 nous apprennent Les Echos, et après treize ans d'attente précise son concepteur, la Commission européenne vient d'autoriser la culture du tubercule
Naturellement, l'indignation éclate : Les Verts qui, certes, n'ont guère de mérite à repérer dans cette décision la marque indélébile de la soumission de la commission Barroso aux diktats des pollueurs, réclament l'interdiction immédiate. Moins technique, et plus paresseux, le Parti Socialiste suit. Quant au Ministère, il se contente du programme minimum, rappelant que le pays décide seul de son destin en la matière, et qu'il prendra position après avis du Haut Conseil ad hoc. José Bové, de son côté, range sa faux au cabanon, et s'entraîne à manier la bêche. L'heure est grave, mais l'union paye : un portail d'actualités, reprenant une dépêche de l'AFP, titrait ainsi : "pommes de terre OGM : la France épargnée". BASF, en effet, dans un premier temps, ne distribuera pas Amflora en France, se contentant de commercialiser le fruit de son génie dans ces contrées sous-développées, livrées sans défense aux appétits les plus mercantiles, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Suède. La Brave Patrie, une fois de plus, a su faire front. Et sa réaction aura été d'autant plus valeureuse, et méritoire, qu'elle n'était menacée en rien. En effet, le risque de retrouver quelques molécules d'Amflora dans nos assiettes paraît extrêmement modéré, et cela non pas, ou pas seulement, à cause des mesures de confinement qui auront été prises mais, plus fondamentalement, parce que la culture de cette pomme de terre n'a pas d'objectif alimentaire.

Si BASF a développé Amflora, ce n'est pas pour en faire des pommes frites, et pas même pour la jeter aux cochons : le tubercule, nous dit sa fiche technique, ne sera pas seulement particulièrement riche en amidon ; grâce au génie génétique, ce dernier sera exclusivement composé d'amylopectine, et sera débarrassé de son encombrant cousin, l'amylose. Ainsi, l'industrie, seul débouché d'Amflora, produira des colles plus adhérentes, du papier plus brillant et plus résistant; ce qui explique pourquoi, avec son industrie papetière, la Suède sera première utilisatrice. Alors, sans doute, on pourra retrouver Amflora dans nos assiettes. Mais c'est seulement parce que son amidon entrera dans la composition du carton qui aura servi à fabriquer l'assiette elle-même. Enfin, avec cette manie des tubercules de se reproduire entre eux, le risque de contamination par dispersion des graines paraît fort réduit ; quant à trouver dans nos contrées une variété naturelle de pomme de terre susceptible de voir son code génétique altéré par la variété BASF, le danger est, et pour une raison identique, encore plus faible que pour le maïs. En d'autres termes, le traditionnel argumentaire prohibitionniste des écologistes, de la gauche, du Ministère de l'Environnement, et d'une part significative du monde politique en général, ne s'applique en rien à cet OGM-là. D'où l'intérêt de s'attacher au sens de leurs condamnations, et à leurs conséquences.

On se tromperait sans doute en ne lisant dans la réaction de Martine Aubry, telle que la relate Reuters, qu'une réponse mécanique et démagogique à une question dont presque tous les politiques pensent qu'elle a déjà été réglée par les électeurs. Car sa position, qu'elle qu'en soit la raison profonde, produit des effets : en récusant, grâce à un argument aussi simple à comprendre qu'insondable de stupidité, la distinction entre aliments et matières premières industrielles, elle disqualifie par avance tout recours au génie génétique dans un processus industriel, quand bien même il ne s'agirait que de modifier des bactéries qui dégraderont des matières végétales pour produire de l'isobutène. Et si on refuse ce type d'innovation qui engage l'avenir de tout un secteur industriel, celui de la chimie au sens le plus large, c'est que l'on ne souhaite pas permettre son développement.
Il est, à ce titre, une carte d'Europe qui laisse songeur : celle des régions dont les élus se sont prononcés pour l'interdiction des cultures d'OGM. Ce qui frappe, d'abord, c'est le contraste : des pays entiers - la Grèce, l'Autriche - ou presque - la France, voire l'Italie, sans Lombardie ni Mezzogiorno - appartiennent au réseau prohibitionniste, d'autres - l'Allemagne, les Pays-Bas, les scandinaves - se tiennent totalement à l'écart. Pour une part, en France par exemple, l'explication relève sans doute de la couleur politique des régions en question. On voit aussi les antagonismes régionaux à l'œuvre, Highlands et Pays de Galles en Grande-Bretagne, Pays Basque en Espagne, Wallonie contre Flandres. On peut aussi supposer que pour l'Autriche, aussi bien que pour son voisin suisse, et sans doute aussi en Écosse, une agriculture de montagne, bien plus onéreuse que celle des plaines, ne peut subsister que grâce à une production à haute valeur ajoutée, avec des appellations d'origine, et du bio. Restent, par ordre décroissant d'importance démographique, la France, l'Italie, la Grèce. On retrouve là les pays dont les décisionnaires ont, depuis trente ans, choisi, face aux défis que posait la fin de la période de croissance d'après 1945, aussi vive et longue qu'historiquement unique, de ne rien changer, et de creuser les déficits : cette carte, aujourd'hui, c'est celle du déni de réalité ; demain, aujourd'hui en Grèce, c'est celle du défaut de paiement.

jeudi 14 janvier 2010

pétition des marchands de soleil

En apparence, il ne s'agit que d'un banal ajustement de tarifs publics, au demeurant prévu depuis longtemps, qui, donc, n'a rien pour susciter l'intérêt en dehors du cercle des acteurs qui s'y trouvent directement intéressés, et, de fait, reste inaperçu même du strict censeur des vices publics et des vertus privées. Pourtant, dans ce monde où la corruption des valeurs morales gagne chaque jour un peu de terrain, l'affaire faisait les gros titres des Échos ce mercredi, avant d'être reprise et commentée dans le Monde le lendemain. C'est que sa matière en apparence aride, s'abreuvant à l'inépuisable terreau de la cupidité humaine, jette une lumière violente sur les pratiques douteuses des parangons de vertu de l'économie verte.

Traditionnellement, les débuts d'années sont propices aux changements tarifaires. Comme l'écrivaient les Échos la semaine dernière, celui-là s'est pourtant fait désespérément attendre. Il s'agissait de fixer les tarifs de rachat de l'électricité générée par la filière photovoltaïque. Rappelons que cette technologie n'a jamais eu d'autre objectif que de produire du courant en convertissant des photons en électrons pour le seul usage d'installations isolées, éloignées de tout réseau de distribution. En raison de la propriété annexe selon laquelle cette conversion ne produit ni bruit ni rejets, elle s'est trouvée, en quelque sorte à son corps défendant, recevoir un label de vertu écologique et, par là-même, être promue au rang des solutions nouvelles dans le secteur de la production d'énergie. Or, cette élection s'accompagne d'une considérable subvention publique laquelle, en la matière, est d'autant plus importante que le coût de production du kw/h solaire est hors de prix, en gros dix fois plus élevé que son équivalent nucléaire. Au demeurant, ce n'est pas tant le montant de la subvention qui pose problème, puisque l'on sait à quel point l'État se montre généreux avec l'argent des clients d'EDF, que ses effets pervers. Comme le notent, une fois de plus, les pointilleux comptables de la Commission de Régulation de l'Énergie dont l'État, malheureusement, est contraint de recueillir un avis qui, en l'espèce, se montre particulièrement saignant, la rentabilité d'installations qui ne sont jamais que des placements sans risque, puisque l'État garantit leur revenu, ne connaît aucun équivalent sur le marché, au point de générer de monstrueux effets d'aubaine. Et c'est l'ampleur même de ces effets, la ruée des investisseurs potentiels dans les dernières heures avant la baisse des tarifs garantis, qui va contraindre l'action publique.

La décision rendue le 13 janvier se traduisait bien par la baisse attendue des subventions, même si celle-ci se trouvera fortement modulée, et parfois annulée, en fonction de la catégorie d'installations concernées. Mais elle comprenait, en dernière minute, une décision surprise : faute d'avoir demandé à être raccordés au réseau avant le 11 janvier, tous les projets présentés après le 1er novembre 2009 sont annulés, et se trouvent donc exclus des conditions plus favorables pourtant en vigueur au moment de leur dépôt. C'est que, comme le précisent les Échos, la ruée finale des investisseurs potentiels avant diminution des avantages n'a d'autre rapport avec celle qu'ont connue les concessionnaires automobiles que leur principe identique. De 5 000 dossiers de tarifs préférentiels déposés chaque mois auprès d'EDF, un régime moyen qui paraît déjà énorme, on était passé, en décembre, à 3 000 par jour. Les Échos calculent que, si ces demandes portant sur un prix garanti durant vingt ans avaient été honorées, le surcoût total pour la collectivité aurait atteint 56 milliards d'euros, et conduit à une hausse de 10 % de la facture électrique des abonnés. En annulant ces demandes, et d'un simple jeu d'écritures, l'État recouvre ainsi une somme grossièrement équivalente au double du montant du grand Emprunt avant même que celui-ci ne soit lancé.
Naturellement, cette intervention énergique provoque l'irritation des marchands de soleil et, en première ligne, des agriculteurs. Rompus à l'exercice, ceux-ci s'activent, cherchant à récupérer les subventions perdues, d'autant plus précieuses qu'elles possédaient l'aval bruxellois. Et, pour une fois, grande distribution et monde agricole adoptent une ligne commune. Le Monde relaie ainsi la fureur d'un "propriétaire d'entrepôts et de supermarchés" ayant déposé pas moins de 80 projets d'installations photovoltaïques. L'assemblée des Chambres d'agriculture diffuse, quant à elle, un communiqué indigné dans lequel elle fustige la décision publique, s'insurgeant à la fois contre la baisse des tarifs, et contre une annulation qui vient ruiner les efforts, et les attentes, de ces vertueux agriculteurs qui n'avaient d'autre objectif que de "développer les énergies renouvelables dans leur exploitation". Mais l'État tient bon. Il faut dire que, comme le remarquait la Commission, pour profiter de tarifs plus rémunérateurs lorsque les panneaux photovoltaïques sont posés sur des bâtiments neufs, certains exploitants envisageaient de construire des hangars sans aucune utilité économique. En d'autres termes, le montant des subventions était suffisamment élevé pour justifier d'ériger une construction sans objet productif, seulement destinée à recueillir des photons, et des deniers publics.

L'État, pour une fois, a donc préféré le bien public, et sacrifié le clientélisme : adieu vaches, watts, électrons, silice. Mais la démesure de ces excès, en dehors de confirmer bien des analyses économiques et sociologiques, ne montre pas seulement à quel point la Commission, organe régulateur, joue son rôle : elle vient confirmer au-delà des espérances ces spéculations à peine vieilles d'un an. Plus qu'aucune autre énergie propre, l'économie de la filière photovoltaïque, pour l'heure, et en dépit de son potentiel considérable, relève du pur parasitisme. Que celui-ci prenne trop d'ampleur, et, si on ne l'éradique pas avant, l'arbre meurt. Mais l'intervention publique, d'une certaine façon, se montre dommageable : car en son absence, les consommateurs auraient pu éprouver à domicile, en recevant leur facture d'électricité, le vrai prix de la vertu. Nul doute, dès lors, qu'elle serait devenue bien moins désirable.

vendredi 8 janvier 2010

sauvés

L'année s'annonçait noire. Un sombre automne succédant à un été tragique, toutes les angoisses étaient permises, et, surtout, la pire : pour la première fois depuis 2002, le bilan des tués sur les routes menaçait de s'inscrire en hausse. Échouant à combler les attentes du petit caporal lequel, l'honnêteté commande de le reconnaître, avait fixé des objectifs que même un farouche corps à corps n'aurait pas permis d'atteindre, on était proche du renoncement lorsque, grâce à une offensive aussi massive que précoce, le général hiver sauva ces petits soldats de la sécurité routière alors au bord de la défaite : la neige recouvrant jusqu'au sud du pays et à la Corse, les deux-roues restèrent au garage et les automobilistes furent contraints d'adopter une vitesse dont les plus ardents combattants de la sécurité ne rêvent même pas : 30 km/h. Ainsi, la débâcle fut évitée, et, l'âme en paix, le ministre put annoncer que, avec treize morts de moins, 2009 poursuivait la tendance baissière des années précédentes. On a eu chaud.
Bien entendu, on pouvait compter sur la médisance foncière des suspects habituels pour contester un résultat aussi miraculeux et faire remarquer que, avec une baisse de 0,3 % du nombre des tués, le bilan n'était positif que de l'épaisseur d'un trait. Aussi, il suffisait d'un gros marqueur et d'un peu d'astuce pour retoucher un paysage qui, comme l'écrivait pertinemment un commentateur, ne pouvait de toute façon, avec un mode de calcul qui enregistre les décès jusqu'à trente jours après l'accident, recevoir sa touche finale avant le 31 janvier.

Sans doute parce que celui-ci est trop quotidien et trop légitime, deux propriétés qui découragent la critique, on appréhende rarement à quel point la sécurité routière constitue un objet d'étude tout à fait fascinant. On tient pourtant là un exemple de politique publique dont l'objectif s'énonce en quelques mots - diminuer la mortalité routière - et dont les résultats, qui chaque année font l'objet d'un rapport circonstancié, se résument en un seul graphique, lequel met en regard la baisse de cette même mortalité et les mesures réglementaires dont l'État considère qu'elles ont entraîné le résultat en question. La courbe, pourtant, dès 1974, évolue de façon sensiblement linéaire, jusqu'en juillet 2002, où l'on constate une baisse sensible d'une mortalité qui, dès janvier 2004, retrouve une pente moins forte. C'est que, nous apprend le rapport de la Sécurité Routière, le 14 juillet 2002 se signale par une intervention du Président de la République : Jacques Chirac parle, et des centaines de vies sont sauvées. Pas de doute, cet homme-là est un saint.
Mais en attribuant ce résultat positif à la seule action publique, elle qui se manifeste pour l'essentiel par la promulgation de mesures seulement, et de plus en plus, répressives, l'État génère quantité d'effets pervers dont, lentement, il devient prisonnier. L'exploitation politique de ce succès emprunte le canal d'un discours moralisateur rudimentaire, adapté aux exigences du journal télévisé et mis en scène par un tout petit nombre de bons clients, ces experts et porte-parole qui, même si l'État conserve ce reliquat de sagesse qui lui permet de ne pas adopter leurs positions les plus extrémistes, fabriquent malgré tout cette enveloppe conceptuelle parfois inspirée d'une métaphysique religieuse, parfois directement sortie du rationalisme hygiéniste du XIXème siècle, et qui voit l'usager de la route comme un individu possédé par ses passions de vitesse et de transgression, inaccessible à la raison et contre lequel aucune autre mesure n'est efficace que l'application la plus autoritaire de la discipline la plus stricte. Mais, plus encore, du fait de son habitude de publier mensuellement bilans et commentaires, à cause des profits symboliques qu'il tire à voir dans cette réalité sociale d'une accidentalité en baisse le fruit de sa seule action, l'État fabrique, en quelque sorte, une fausse monnaie statistique dont il devient l'otage.
Car, par le schématisme du discours aussi bien qu'avec la puissance du chiffre, il produit une mécanique dans laquelle l'action publique et ses effets sont liés par le déterminisme le plus sommaire, au point que ses experts en viennent, dans des plans à long terme, à détailler sur des pages et des pages l'effet de telle mesure qui, si elle est prise, permettra, en 2012, de sauver une vie. Dès lors, la fragilité du système se révèle : que la courbe s'inverse, ou que sa pente ralentisse, et il se retrouvera coincé dans une alternative qui le contraindra soit à entamer une surenchère répressive qui ne fera que multiplier les effets pervers, soit à reconnaître un échec, celui de l'efficacité d'une action qui, comme on l'a démontré avec le cas particulier des motocyclistes, n'est qu'une cause parmi d'autres, et sans doute, s'agissant de modifier sur le long terme le comportement de la population, pas la principale, d'une baisse de l'accidentalité qui, en ce moment, atteint peut-être un plancher. La statistique, de plus, telle qu'elle est maniée par ces fins connaisseurs que sont les journalistes de télévision, chez lesquels la croyance en le chiffre est d'autant plus absolue qu'ils en ignorent tous les ressorts, produit son propre piège, dramatisant des variations infimes, à la fois sans validité statistique et dépendantes d'aléas de toute sorte, et ne raisonnant qu'en chiffres bruts, sans jamais prendre en compte l'augmentation continue du trafic à cause de laquelle même des chiffres stables traduisent une amélioration de la situation.

On retrouve alors la logique du Gosplan, avec des experts mal armés de quelques notions grossières et animés de la foi en leur efficacité, incapables de saisir la complexité d'une situation sociale de laquelle ils ne retiennent que la catégorie abstraite d'usagers réputés répondre mécaniquement à l'incitation et à la sanction, traçant des plans de bataille dont, avec un minimum de rigueur, ils devraient reconnaître que rien ne leur permet d'établir qu'ils produisent bien les effets constatés, ni que ces effets aient quoi que ce soit à voir avec leurs décisions. Mais pour l'heure, le général hiver ayant pris ses quartiers dans tout le pays et se trouvant, à l'évidence, fort bien installé, le début d'année s'annonce sous les meilleurs auspices. Ainsi seront pulvérisés les objectifs du plan.

vendredi 13 novembre 2009

un fétichiste

On peut cadrer l'affaire avec le regard du journaliste, celui de Libération, au hasard. Elle débute en juillet dernier lorsque, invité pour la première fois à fourrer son très long nez dans les dépenses de la Présidence, la Cour des comptes fouille jusqu'aux factures du crémier et rend un verdict finalement assez favorable, mais dont le journaliste, sans doute assez dédaigneux des questions d'intendance, ne retiendra véritablement qu'un point, qui surgit en page 11, et n'occupe que quelques paragraphes. Il s'agit d'une convention assez particulière passée entre un cabinet d'études que la Cour ne nomme pas, mais sur lequel Libération fournit toutes les informations nécessaires, et qui, pour l'année 2008, aurait facturé à prix d'ami à la Présidence un total de 35 études. Quatre mois plus tard, cédant à la pression parlementaire, l'Élysée en dit plus, et publie le détail de son budget études depuis janvier 2008. Le journaliste n'en retiendra guère que le traitement très favorable et extrêmement rémunérateur accordé au favori, ce cabinet que la Cour ne nommait pas, et spéculera sur les suites parlementaires d'une affaire qui semble bien partie pour aller jusqu'à la commission d'enquête, ou pas loin.
Pourtant, rien de tout cela n'intéressera vraiment le sociologue, qui s'attachera plutôt à un autre décompte, en volume, et pas en euros : depuis le début 2008, en un peu plus de dix-mois, l'Élysée semble avoir eu le temps de planifier, commander, lire, utiliser, un total de 134 études d'opinion, s'interrogeant à voie haute sur la possibilité de supprimer le jour férié du 8 mai, exposant ses doutes existentiels quant aux déceptions suscitées par Nicolas Sarkozy, scrutant avec une attention constante l'évolution de la faveur populaire. On manque, bien sûr, d'éléments de comparaison. On sait par ailleurs à quel point ce recours aux sondages, légitimé à l'origine par la presse contre le politique, s'est imposé à celui-ci, en tous lieux et à tous les niveaux. Il n'empêche : une telle dépendance à l'égard d'un outil aux vertus trompeuses ne peut que susciter quelques interrogations.

Il n'y a, dans le principe, rien de bien neuf. On conçoit qu'un gouvernant élu vive l'angoisse la plus profonde, celle de causer chez ses électeurs un déplaisir qui entraînerait sa défaite lors des échéances suivantes, avec son cortège de pertes, de situation, de revenus et de statut, et, plus encore, avec la victoire d'un adversaire d'autant plus honni qu'il pourrait bien venir de son propre camp. On comprend qu'il lui soit alors, en permanence, nécessaire de s'assurer en se rassurant, en inaugurant des piscines, en remettant des médailles du travail, en serrant des quantités industrielles de mains tendues et que, in fine, cette assurance passe par la consultation hebdomadaire de cette sorte d'indice de la bourse des valeurs de l'affection publique que l'on connaît sous le nom de cote de popularité. Mais aux sommets de l'État on dispose de bien d'autres moyens d'estimer la faveur populaire, en particulier ceux qui sont fournis par l'appareil de l'État en question, directement, avec ce service de renseignements autrefois connu sous l'appellation RG, indirectement, grâce à cette multitude de rapports de toutes espèces que fournissent toutes les composantes de l'administration. Le fait que cet énorme appareil soit jugé défaillant, en quantité comme en fiabilité, au point que l'on fasse un usage intensif de données directement collectées par des sociétés privées, conduit à poser certaines hypothèses.

Cet usage boulimique de sondages trahit peut-être d'abord la situation d'outsider propre à Nicolas Sarkozy au sein de son parti : porté au pouvoir par les militants contre la hiérarchie, il manque sans doute à la fois des appuis nécessaires, et de la confiance indispensable, pour mobiliser à son plein profit l'appareil politique et administratif. Mais il révèle surtout une croyance aveugle, croyance en la vérité issue des questionnaires, croyance en la scientificité d'une méthode qui, en tant que telle, ne saurait mentir. Or, on est aujourd'hui loin de l'époque où sociologue, politologue et philosophe pouvaient débattre de l'usage politique des sondages en postulant un contrat minimum, celui du respect des critères techniques assurant la validité statistique des résultats, quand bien même ceux-ci n'auraient, sur le fond, aucun sens. Fondée sur cette assise scientifique, la légitimité de la méthode est aujourd'hui suffisamment solide, et d'autant qu'aucun de ses utilisateurs, journalistes comme politiques, n'a le moindre intérêt à la remettre en cause, pour qu'on puisse en toute impunité enfreindre ses principes, et commander des études menées par Internet auprès de cent personnes. D'une certaine façon, ce qu'on peut, financièrement, reprocher à l'Élysée, c'est de ne pas dépenser assez, et de se contenter de sondages à faible coût, et, donc, privés de validité.
On a pu dire d'un président décédé qu'il avait sa propre diseuse de bonne aventure ; mais on peut raisonnablement penser que celle-ci, dans un univers malgré tout rationnel, n'exerçait qu'une influence inversement proportionnelle à celle qu'elle prétendait avoir. L'actuel garde sans doute sa part d'irrationnalité : mais sa croyance aveugle en la pertinence de ses sondages se montrera d'autant plus nocive qu'elle se revendique, elle, comme scientifique, qu'elle conduit à agir, et qu'on lui doit sans doute cette manière de légiférer à l'émotion qui porte la marque de l'exécutif actuel.  Et de toute façon, on le sait bien, l'opinion publique n'existe vraiment pas.

mardi 22 septembre 2009

play it again

La manifestation, assure MotoMag qui suit l'affaire de près, a connu un grand succès. S'agissant de la quinzième opération de l'année, elle faisait appel à des participants désormais expérimentés, même si les motards québecois conservent leur conception toute personnelle d'une opération escargot qui, se pratiquant exclusivement sur la file de droite des voies autoroutières, ne présente pour les automobilistes qu'une gêne modérée. Comme souvent dans les actions collectives, leur cible s'incarnait à la fois dans une personne physique, la Ministre des Transports Julie Boulet, et dans une personne morale, la Société de l'assurance automobile du Québec. Quant au contentieux, qui ne datait pas d'hier, il se révélait particulièrement lourd, mais aussi, pour un esprit européen, fort insolite, imposant donc un important effort de transposition. Ce terme d'assurance automobile se révèle en effet particulièrement trompeur : branche de l'appareil d'État, la SAAQ dispose de larges pouvoirs de police, prenant en charge la sécurité routière, délivrant immatriculations et permis de conduire, contrôlant les véhicules. Son rôle en matière d'assurance relève de la sécurité sociale, puisqu'elle indemnise uniquement les dommages corporels des victimes d'accidents de la route, sans tenir compte de leur responsabilité éventuelle dans les accidents en question, et laisse donc aux assurances privées le soin de couvrir les dommages matériels et le vol.
Et on commence à concevoir ce qu'un mécanisme de ce type peut avoir de pervers pour les motocyclistes. En France, en Allemagne et, très probablement, pour des raisons de fond trop longues à expliquer ici, dans tous les pays développés, ceux-ci ont comme point commun d'être la catégorie d'usagers individuels dont le taux de sinistres est le plus faible, dont la responsabilité dans les accidents dont ils sont victimes est le moins souvent engagée, mais dont le coût des dommages qu'ils subissent alors est le plus élevé. Il est, en d'autres termes, tentant de leur faire supporter, au travers du montant des primes d'assurances, ce coût. Et lorsque le système est un monopole public qui ne tient pas compte des responsabilités en cause, et interdit donc de se retourner vers l'assurance du fautif, la tentation devient irrésistible, d'autant qu'en frappant les motards on s'attaque à une catégorie numériquement faible, socialement marginale, difficilement compréhensible, et dans laquelle on croit trouver une proie facile. Autant dire que ce que l'on voit aujourd'hui au Québec invite à des rapprochements proprement fascinants.

Car, épisode par épisode, l'intrigue qui se joue là-bas reprend trait pour trait celle que l'on a connue ici voici exactement trente ans, avec la mise en place, sous l'égide du Délégué Interministériel à la Sécurité Routière, Christian Gérondeau, d'une politique prohibitionniste prenant argument du risque encouru en roulant à moto, et traçant des catégories arbitraires entre machines raisonnables et motos dangereuses, tandis que l'explosion des tarifs d'assurance reportait sur les motards le coût des accidents dont d'autres étaient responsables. L'ignorance des caractéristiques propres à ce groupe social dont on ne percevait pas, parce qu'on ne voulait avoir affaire qu'à des usagers de la route anonymes et indifférenciés, à quel point il était particulier, uni, et revendicateur, conduisit à cette considérable erreur d'appréciation qui marqua l'émergence du mouvement motard, et la défaite d'un Christian Gérondeau qui, débarqué de son poste après la victoire de la gauche en mai 1981, retrouva une position d'avenir aux Charbonnages de France. Cette histoire, qui est un peu celle de tous les mouvements motards réactifs, s'est reproduite à l'identique dans d'autres circonstances, en Grèce, au Luxembourg, en Italie et, tout récemment, en Suisse avec, presque à chaque fois, la défaite d'un appareil d'État qui perd la partie et se trouve contraint de modérer ses ambitions prohibitionnistes, mais gagne un adversaire résolu et organisé qu'il a lui même suscité.

Avec des immatriculations en hausse modérée et une accidentalité à la baisse, l'offensive de Julie Boulet et de la SAAQ ne semble pas relever d'une opportunité particulière, et ne paraît pas avoir d'autre objectif que d'équilibrer les comptes de la Société en surtaxant une catégorie dans laquelle, en raison de sa spécificité et de sa petite taille, on voit une proie facile. Elle s'appuie sur une justification ahurissante, qui consiste à transformer les victimes d'accidents en coupables, coupables du fait de ne pas être des automobilistes ; comme si, en somme, le seul fait de posséder des biens excitant la convoitise d'autrui justifiait que l'on vienne vous les voler. Cette idée, au demeurant, est défendue par certains : il paraît bien surprenant d'en trouver une modulation dans la tête de libéraux. Cette politique motophobe constitue alors un formidable révélateur du caractère autiste de cet appareil d'État qui, aux antipodes du plus élémentaire fonctionnement démocratique, ne conçoit simplement pas que l'on puisse seulement songer à lui résister, ne voit absolument pas en quoi une hausse de 346 % sur quatre ans puisse poser problème, et se montre parfaitement incapable d'apprendre des erreurs analogues commises par ses homologues français ou suisse. Comme avec la FFMC voilà trente ans, les organisations éparses de défense de la moto québecoises se réunissent en un Front Commun, conduisent une campagne de manifestations qui ne peut que s'intensifier, construisent un répertoire d'action qui retrouve des pratiques connues et efficaces, s'invitant par exemple au congrès du Parti Libéral. Le pouvoir, sans doute, jouera la montre, attendant qu'avec la saison hivernale les bécanes ne rentrent au garage. Les contestataires ont prévu de passer l'hiver au chaud, manifestant en voiture, et l'on ne prend guère de risque à supposer qu'on les reverra au printemps. Quant à ce libéralisme, il montre bien comment, à l'image de celui que certains prêtent encore à Nicolas Sarkozy, il n'exprime rien d'autre que cet autoritarisme et cette toute-puissance de la haute fonction publique si caractéristiques de ce que fut l'État-RPR.

mercredi 1 juillet 2009

grand jeu, petits joueurs

Certainement, la perspective de vacances prochaines donne des ailes à William, et le conduit à s'affranchir de toute espèce de contraintes, celles qui, en particulier, continuent à tisser un fil ténu entre le métier de journaliste, et la simple exactitude des faits qu'il a pour fonction de relater. Le sujet qu'il présentait ce mardi soir sur Arte Info, mettant aux prises un pauvre État martyr, l'Irak, et les majors pétrolières qu'on sait depuis de nombreuses décennies être l'incarnation terrestre des forces du mal, et qui le sont d'autant plus que, depuis qu'elles ne sont plus simplement occidentales mais aussi chinoises, russes, malaisienne ou brésilienne, elles témoignent de l'absolu du mal dans son extension à la planète entière, avait il est vrai tout pour devenir un cas d'école de ce que d'autres qualifient de maljournalisme.

Enchaînant fort subtilement sur le sujet politique du jour, le repositionnement des forces américaines en dehors des villes irakiennes, ce bon William titrait sur cette "grande vente aux enchères", paradoxale en ce jour de restauration de la souveraineté nationale, puisque le gouvernement décidait "d'attribuer l'exploitation de certains de ses champs pétroliers à des compagnies étrangères". L'impartial chroniqueur dénombrait ensuite avec rigueur la meute des vautours, puisque "trente et une sociétés attirées par cet océan de pétrole se sont portées candidates", l'hyperbole étant d'ailleurs de son cru, les Irakiens, en fait d'océan, se contentant modestement d'évoquer un lac. Parlant de vente alors que les concessions, limitées en durée, ne sont que des locations, s'étonnant du recours à des sociétés étrangères, ce qui suppose que l'État irakien soit parfaitement en mesure d'exploiter ses ressources lui-même, on trouvait bien là ce genre de lancement qui vous met tout de suite dans l'ambiance.
La suite se devait donc d'être à la hauteur, et on n'a pas été déçu. Pour la journaliste en charge du reportage, le consortium composé du britannique BP et du chinois CNPC s'est "octroyé la plus belle part du gâteau", en l'occurrence le champ pétrolier de Roumaila, le lot le plus intéressant avec ses réserves estimées à plus de 17 milliards de barils, champ "bombardé par les américains en 2003", ce qui explique que "sa production ne soit que d'un million de barils par jour". L'affirmation s'appuyait sur ces images connues des puits irakiens incendiés par les troupes de Saddam Hussein lors de leur retraite. Objectivement, et faute de sources, on n'a pas pris la peine de vérifier si ce champ précis avait effectivement subit des dégâts causés par l'armée américaine. Impossible de dire donc si l'on a affaire à cette situation classique de l'illustration mensongère d'un événement réel, ou s'il s'agit d'une pure falsification. Comme il faut bien, si peu que ce soit, faire son métier, le reportage précisait que les compagnies seraient rémunérées par une redevance fixe, d'un montant "six fois inférieur à celui espéré". Mais pour les Kurdes, c'est encore trop : les autorités s'opposant à "une invasion économique étrangère", Bai Hassan n'a pas trouvé preneur, contribuant au "succès très mitigé de ces enchères".

Puisque sur Arte, on n'aime ni les chiffres, ni les riches, il faut, pour obtenir quelques précisions, se retourner vers les auxiliaires habituels, les dépêches de Reuters et de l'AFP. Et ce qu'elles nous apprennent est, franchement, stupéfiant. On se trouve dans un mécanisme d'enchères, où l'on confronte donc deux prix, celui de la demande, et celui de l'offre. Pour Missane, les chinois de CNOOC et Sinopec voulaient 25,4 dollars du baril ; les Irakiens en proposaient 2. Pour Bai Hassan, les mêmes chinois et les américains de Conocco demandaient 26,7 dollars ; le gouvernement irakien montait jusqu'à 4. Et Roumaila a trouvé preneur parce que les exploitants ont accepté de baisser à 2 dollars une offre initialement fixée au prix magique de 3,99 dollars. Avec les taxes et la part obligatoirement prélevée par la compagnie locale, il leur restera en fin de compte un dollar par baril. Même si la comparaison manque de pertinence, le baril de WTI s'échange par les temps qui courent à 70 dollars du baril.
Si, comme tout acteur rationnel, les entreprises visent à obtenir le maximum, elles peuvent fort bien, contrairement aux certitudes de William, se contenter, tant que l'affaire est rentable, d'une rémunération modeste, à une seule condition, impérative : que celle-ci, dès maintenant et sur le long terme, soit absolument garantie. Or, les certitudes n'existant que dans l'univers des enfants, des fous, et des présentateurs d'Arte Info, il leur faut quantifier le risque qu'elles prennent avant d'investir. Et on ne surprendra personne en précisant que, question risques, l'Irak et son pétrole, aujourd'hui, les cumulent tous. Inutile de revenir sur le risque physique qui ne se limite pas à celui qu'affronte quotidiennement chaque citoyen irakien, mais doit prendre en compte le fait qu'une société étrangère, serait-elle chinoise, exploitant cette ressource stratégique, présente une cible privilégiée. L'incertitude juridique, alors que, comme le précisent aujourd'hui Les Echos, on attend toujours que le parlement irakien ratifie la loi pétrolière, pèse sans doute encore plus. Enfin, même si l'on parle ici de court terme, le risque d'une baisse de la demande existe, ce qui contribue à privilégier une stratégie d'attente : puisque rien de presse, inutile, compte tenu de cette réconciliation impossible entre demande et offre, de négocier. Il sera toujours temps de revenir lorsque le gouvernement iraquien sera revenu à de meilleures dispositions.
Telle est la dure réalité : une compagnie pétrolière travaille pour de l'argent, et pas pour le simple plaisir, si grand soit-il, de confirmer les préjugés d'un journaliste de télévision. Et puisque, visiblement, l'État irakien partage avec le journalisme d'Arte un même éloignement sidéral à l'égard de la réalité, il doit, lui qui se croyait assis sur une fortune, se trouver bien surpris de cet échec, découvrant que, faute de technologie, de savoir-faire et d'exploitant, celle-ci ne vaut pour l'heure pas plus que le sable qui l'entoure. Avant de toucher les fruits de leur richesse naturelle, il se pourrait donc que les Irakiens aient encore beaucoup à apprendre, et longtemps à attendre.

vendredi 12 juin 2009

guichet ouvert

Certes, la matière date un peu, du 25 mai dernier pour être précis. Bien sûr, ce carnet s'est donné comme contrainte, entre autres, de restreindre son champ d'action à la seule actualité. Mais en ces temps d'intermittence employés à noircir les pages d'un futur mémoire universitaire, lequel contraint à délaisser partiellement cette innocente récréation qui consiste, pour l'essentiel, à dire du mal d'autrui, il aurait été dommage de rater une telle occasion. C'est que la table ronde radiofréquences qui s'est tenue durant tout le mois de mai au Ministère de la Santé a produit un document de synthèse de toute beauté.

Car, sous le verbiage sociologisant bonifié d'emprunts à l'obscurité de la langue diplomatique, emprunts au demeurant inévitables puisque, en fait, on a affaire là au compte-rendu de négociations de paix, on n'a aucune peine à percevoir la panique qui monte, celle qui oppresse l'appareil d'État depuis l'arrêt de la Cour d'appel de Versailles, qui confirmait la décision du TGI de Nanterre condamnant Bouygues Telecom à démonter un relais de téléphonie mobile, et faisant ainsi droit aux requêtes des plaignants qui arguaient d'un trouble anormal du voisinage. La plainte qui enfle de si peu de bouches et depuis si peu de temps, mais qui a déjà franchi le barrage de la Cour d'appel, arrive maintenant en cassation. Didier Truchet, professeur de droit public à Paris 2, résume dans le document l'alternative ultime : ça casse, ou ça passe. Dès lors, le "mariage inédit entre le principe de précaution et le trouble anormal de voisinage" sera consommé, et l'on obtiendra "une nouvelle lecture du droit de voisinage qui pourrait mener infiniment loin". La boîte de pandore que l'on ouvrirait ainsi a la profondeur des abysses. Et il faut voir dans cette table ronde un dernier effort de conciliation avant la bataille que les opérateurs de télécoms, en plein déploiement de leur réseau 3G, mèneront de toutes leurs forces, et une tentative presque désespérée des pouvoirs publics pour reprendre la main, en faisant amende honorable, et en offrant tout ce que l'on peut imaginer en fait de compensations symboliques.

Il s'agit donc de résoudre la question qui taraude l'appareil d'État depuis tant d'années, celle de "l'acceptabilité sociale" : sous quelles conditions, et à quel prix, pourrait-il retrouver ce pouvoir perdu, celui de déployer des infrastructures nouvelles, de diffuser l'innovation technique, d'imposer à quelques-uns ces nuisances que justifient l'intérêt général, sans qu'aussitôt la vague des nimbys ne vienne submerger le plus humble projet, et décourager la plus modeste initiative ? La stratégie mise en oeuvre passe d'abord par la justification : on retrouve ainsi cette tautologie désormais habituelle, dans laquelle, après que l'on ait, d'autorité, affirmé la dangerosité d'un objet physique banal et dont personne ne s'était soucié jusqu'à présent, on justifiera les mesures de sauvegarde que l'on projette par cette "forte inquiétude du public" que l'on a suscitée soit-même par cette affirmation. Elle implique aussi de grandir la victime : on décrétera que, bien que les mécréants de l'OMS refusent de considérer les sujets électrohypersensibles comme atteints d'un trouble spécifique, bien que des essais menés en double aveugle aient conclu à l'absence de corrélation entre leurs symptômes et l'exposition à des champs électromagnétiques, ces gens sont, malgré tout, malades, et doivent être considérés et traités comme tels. Au passage, on en profitera pour grandir aussi les quelques associations de militants anti-ondes, et accorder à ces structures qui comptent quelques centaines de membres un droit de représenter la population du pays entier, donc de décider en son nom.
Ainsi, tout en se gardant de l'illusion d'apaiser des craintes contre lesquelles on ne peut rien, puisqu'elles ne relèvent pas de l'ordre du rationnel, on espère au moins arriver à un compromis acceptable, et tenir sur l'essentiel, la dimension physique, c'est à dire les niveaux d'émission des relais. Les plaignants réclament une diminution drastique, puisqu'ils affirment se satisfaire d'un niveau de 0,6 V/m alors même que la puissance autorisée pour le réseau UMTS en cours d'installation atteint 61 V/m. Bien que le document récuse d'emblée toute référence technique, il consacre malgré tout quelques paragraphes à cette question, et établit, au moins, une certitude : baisser les champs n'aura d'autre effet que de déclencher une surenchère d'exigences, et la voie de la diminution, sans frein, sera donc sans issue.

Il est assez facile de suivre cette généalogie de la peur, née avec les rayonnements ionisants et qui, en mettant à profit leur commune nature ondulatoire et l'ignorance complète du grand public à l'égard de ces phénomènes physiques, s'étend désormais, par contagion, aux proches cousines, ces infortunées ondes électromagnétiques. De cette montée de la plainte l'appareil d'État, d'abord renfermé dans ses certitudes, puis impuissant à traiter une protestation qui s'exprima par le canal judiciaire et profita de la déconsidération qui le frappait, porte une responsabilité essentielle. Se lançant tardivement dans une bataille déjà perdue, il se trouve contraint à multiplier les concessions. Mais en cédant à l'irrationnel et au subjectif, en acceptant comme preuve la simple sensation, il offre un accès à tous les délires, et leur fournit un mode d'emploi. L'inquiétude vous ronge, et les nanotechnologies vous privent de sommeil ? Montez une association, trouvez un juge compatissant, et vous parviendrez bien à les faire interdire. Vous avez de la chance, il est encore temps : pour l'instant, elles n'existent que dans les laboratoires. Evidemment, vous éprouverez dès lors quelques difficultés à faire établir la matérialité des dommages. Mais rassurez-vous, dans ce nouveau code civil, les faits n'ont aucune importance, seul compte le ressenti. Et vous avez vraiment peur : or, la peur, c'est déjà un préjudice.

mardi 28 avril 2009

boulevard barbare

Un des intérêts du bilan désormais annuel que la Préfecture de police rend de l'accidentalité routière à Paris tient précisément au fait qu'il ne permet pas seulement de compter les morts. Limité à la seule capitale, il s'intéresse donc à un territoire extrêmement restreint, excessivement dense, administré par une entité unique et qui, depuis l'élection à la mairie de Bertrand Delanoë, est devenu le lieu où une nouvelle majorité socialiste et écologiste a profondément modifié l'organisation des rues. Autrefois réparti de façon aussi binaire que primaire entre les voies de circulation, au milieu, et les trottoirs, de chaque côté, ce paysage ancestral, pour quelques-unes des grandes artères de la ville devenues lieux d'expériences diverses, a connu une véritable métamorphose théorisée dans cette notion d'espace civilisé dont le nouveau boulevard de Magenta, qui traverse en diagonale tout le 10ème arrondissement, reste le prototype. Il s'agissait donc, nous dit la Mairie, de restreindre la place autrefois dévolue aux véhicules à moteur privés au profit de tous les autres usagers, passagers des autobus, cyclistes et piétons en particulier, avec comme principaux objectifs de réduire la circulation automobile, et d'améliorer la sécurité des piétons et des cyclistes. Commencés dès juin 2004, les travaux de pacification du boulevard de Magenta prendront fin en mars 2006.
Or il se trouve que le bilan de la Préfecture comprend une très intéressante cartographie de l'accidentalité, qui recense les artères et les carrefours les plus dangereux. Dans ce but, et pour obtenir une certaine validité statistique de données dont les effectifs, malgré tout, restent faibles, elle cumule les chiffres de trois années consécutives soit, en l'espèce, 2008, 2007 et 2006. En d'autres termes, cette publication permet pour la première fois, grâce au boulevard de Magenta, de dresser un bilan accidentologique des conséquences de la politique de Denis Baupin, adjoint au maire chargé des transports pendant le premier mandat de Bertrand Delanoë, théoricien et principal instigateur de cette notion d'espace civilisé. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il est sanglant.

La Préfecture établit d'abord un classement des dix sections et des dix carrefours les plus accidentogènes de la ville. Dans son bilan 2007, cumulant donc les données jusqu'en 2005, le boulevard de Magenta apparaissait en quatrième position sur ce premier classement, la section comprise entre la rue du Château d'Eau et la rue de Lancry recensant 25 accidents et 33 blessés. En 2008, avec 30 accidents et 37 blessés, cette section figure désormais en deuxième place alors que, avec 23 accidents et 26 blessés, une autre portion du même boulevard fait son entrée à la septième place. En 2007, le carrefour avec le boulevard de Strasbourg où l'on déplorait au total 24 accidents et 28 blessés était sixième ; avec un accident de moins, en 2008, il gagne malgré tout une place. La seule amélioration concerne un autre croisement, celui avec la rue du Faubourg Saint Martin, naguère septième, et qui disparaît du classement. Mais il y a pire.
En 2005, en 2006, comme en 2007, le 10ème arrondissement n'a connu qu'un seul accident mortel, sans aucun lien avec l'espace civilisé, respectivement rue du Faubourg Saint Denis, quai de Jemmapes, et quai de Valmy. En 2008, on en a compté cinq, dont trois étaient en relation directe avec le boulevard, deux ayant eu lieu sur la voie elle-même, le troisième à son débouché place de la République, alors que les deux autres se produisaient à proximité, rue Lafayette et place Franz Litsz. Bien sûr, sur le plan de la stricte rigueur statistique, les effectifs restent trop maigres pour tirer des conclusions définitives. Mais il n'est sans doute pas indispensable d'attendre que les blessés se chiffrent par centaines, et les morts par dizaines, pour prendre acte du désastre. Et il est, en tout cas, certain que cet aménagement n'a apporté aucune amélioration dans le domaine de la sécurité, sécurité qu'il a très probablement dégradée en produisant ainsi un résultat exactement opposé à son objectif annoncé. Difficile, de plus, de porter cette hausse de l'accidentalité au compte de la circulation automobile : d'après Charlotte Nenner, alors élue Verte de l'arrondissement en charge des transports, celle-ci, depuis le changement de statut du boulevard, a diminué de moitié, ce qui lui suffit pour considérer cet aménagement comme exemplaire.

Si exemple il y a, c'est bien de ce mode de pensée et d'action propre aux Verts, et que l'on pourrait qualifier de technocratie de deuxième génération. Et il n'y a là qu'apparent paradoxe. Il s'agit bien, comme à l'époque où la technocratie gaullienne décidait seule, au nom du monopole de la connaissance technique qu'elle s'était attribué, du tracé des voies ferrées à grande vitesse et des autoroutes urbaines, de développer en laboratoire, toujours en revendiquant le monopole d'une connaissance qui est, ici, plus d'ordre scientifique, et produite par des chercheurs, un modèle que l'on va, de force, inscrire dans le paysage. Mais alors que les planificateurs oeuvraient dans ce qu'ils considéraient être l'intérêt général, les Verts apportent une dimension normative, fondamentalement neuve, où il ne suffit plus d'être, simplement, comme dans toute démocratie banale, un citoyen respectueux des lois : il faut impérativement faire partie du clan des vertueux, en l'occurrence les piétons et les cyclistes regroupés sous l'appellation, et l'excuse, d'usagers vulnérables. C'est en leur nom, à leur intention et, parfois, en dépit de leurs protestations, que l'on aménage, que l'on aménage contre leurs concitoyens qui se déplacent autrement, et même, au besoin, contre eux-même, puisqu'il suffira, pour ceux qui tarderaient à saisir les bienfaits de la science verte, d'un peu d'éducation, et de quelques admonestations, afin de remettre les récalcitrants dans le tortueux chemin de la piste cyclable de nouvelle génération. Du moins, à la différence des hauts fonctionnaires des Mines et des Ponts, les Verts sont-ils élus ; comme tels, ils peuvent toujours être battus.

vendredi 20 février 2009

strike again

C'est à la profondeur des racines du marronnier que l'on reconnaît un blog mûr ; et, puisque l'auteur de celui-ci doit bien confesser mener, à temps tout à fait partiel, une existence étudiante extrêmement attardée, il lui faut bien évoquer l'événement récurrent en cours, de plus en plus fréquent et de moins en moins prévisible, la grève. Toutefois, celle qui a débuté voici près d'un mois collectionne les singularités. Étant menée par les universitaires eux-mêmes, elle possède comme première vertu de ne pas mécontenter Eolas puisque, ici, on a bel et bien affaire à un arrêt de travail d'une catégorie professionnelle, lequel arrêt, à Paris 8 du moins, a été décidé en plein intersemestre, période où l'on peut encore moins qu'à l'accoutumée compter sur les étudiants puisque, faute de cours, ils ne sont pas là. Un geste, en somme, gratuit, donc d'autant plus méritoire. On comprend alors que, pour peu que l'on trouve ennuyeux de participer à des manifestations qui se déroulent à pied, et inconvenant d'organiser celles-ci au coeur de l'hiver, cette grève-là paraisse singulièrement inconsistante : nul besoin de bloquer quoi que ce soit, et d'empêcher qui que ce soit d'accéder aux salles de cours, puisque la retenue se pratique à la source, et directement par les enseignants. Faute de chaises mobilisées, et d'étudiants pour les empiler, les locaux, de l'UFR en particulier, sont presque déserts. Le service minimum du programme de remplacement semble bien mal assuré, la salle réquisitionnée pour l'occasion restant vide, avec ses tables garnies de copies de textes tous accessibles sur le Net. Dans l'amphi du rez-de-chaussée, un semblant d'AG regroupe une cinquantaine de personnes, et aucune tête connue à l'exception de l'ATER autrichien, en train de parfaire sa culture des moeurs locales, et, assise au premier rang, de la vieille militante LCR qui ne se pardonnerait jamais d'en avoir raté une seule. Quant au programme lui-même, il ne fait que confirmer la percutante analyse d'Aymeric.

Plus que jamais, tout se déroule ailleurs. En l'espèce, le conflit ne présente d'autre originalité que, la pression de la rue y étant secondaire, le destin du décret en cause ait été scellé lorsque les présidents d'université, ceux au profit desquels la réforme avait été conçue, ont pris leur distances, rejoignant alors, bien qu'un peu tard, les rangs, et reconstituant la communauté. Reste quand même une question : pourquoi maintenant ? On l'a dit, la période, hivernale et d'intersemestre, semble bien mal choisie, alors même que l'objet de la discorde, la LRU, a été voté voilà plus d'un an, et qu'il paraît bien inapproprié d'invoquer, comme Gizmo, la torpeur estivale pour justifier l'absence de réaction des enseignants, puisque l'on sait fort bien que c'est toujours ainsi que les choses importantes se passent. Sans doute l'échec d'une contestation des étudiants qui fut d'autant moins virulente que, au fond, la LRU ne les concerne guère, et que le terrain avait été au préalable déminé auprès de leurs organisations explique-t-elle que, faute de petits soldats, il ait bien fallu que les universitaires montent en première ligne pour défendre leurs intérêts, ce qu'ils ont fait à la parution du décret. Mais sans doute aussi, comme dans bien des actions collectives, faut-il prendre en compte un fait générateur, de ces opérations à portée symbolique qui crystallisent des tensions latentes, et permettent à des acteurs qui ont bien peu en commun, à l'exception d'un cadre règlementaire largement partagé, de s'unir contre un ennemi commun. Ici, le détonateur, c'est le discours présidentiel du 22 janvier.

Incapable de résister à la jouissance qu'éprouve le chef de bande devenu prince, ce qui, désormais, lui offre le privilège de faire la leçon aux notables, le populiste berlusconien multiplie, ainsi, les séances d'humiliation publiques. Nombreux sont ceux qui ont décompté ses cibles, banquiers, patrons, magistrats. A priori, seul Hady Ba a proposé un parallèle avec un discours bien antérieur, prononcé à Dakar là aussi devant des universitaires, et dont le contenu ahurissant avait, alors, provoqué bien peu de réactions dans nos contrées septentrionales. À ces certitudes méprisantes, il n'est rien d'autre à opposer qu'une réalité qui s'exprime en des termes qu'il est en mesure de comprendre. Cette Afrique sub-saharienne incapable de sortir de sa séculaire et misérable routine suscite de plus en plus l'intérêt des investisseurs, et la convoitise de la Chine. Avec l'Afrique du Sud, elle dispose d'une tête de pont bien ancrée dans le monde moderne, et appréciée des gestionnaires de fonds. Le Burkina, aujourd'hui premier producteur de coton africain, est passé devant l'Égypte, avec sa célèbre fibre chère au vieux motard. Il risque, il est vrai, de perdre l'estime du monde civilisé : jusque là contraint au bio faute d'intrants, il s'est, pour faire face à la pression de son principal concurrent, les subventions aux cotonniers américain, converti au transgénique.
Mais d'un regard superficiel lancé sur le monde universitaire français, on retire l'impression que la seule stratégie d'adaptation interne universellement mise en oeuvre dans les années récentes a consisté à maintenir constant le volume d'activité, en attirant par la gratuité des formations des étudiants du monde entier qui venaient compenser le déficit démographique national. Sur le long terme, on s'en sort pas comme ça.

jeudi 12 février 2009

naturellement coupables

La comédie de l'indignation, cette petite saynète dans laquelle un élu joue, et surjoue, l'un de ses rôles les plus rebattus, celui où il donne aux sentiments qu'il imagine que son électorat éprouve cette expression publique qui fait partie de ses prérogatives, relève d'un répertoire tellement classique qu'il suffit à un journaliste de tourner son papier d'une certaine manière pour obtenir à coup sûr les effets escomptés. Ainsi en est-il des propos tenus par Didier Beauvais, entendu par le Conseil supérieur de la magistrature à l'occasion de la procédure engagée contre son ancien subordonné, Fabrice Burgaud, qui, au delà de la simple dépêche, justifient pour le journaliste de Reuters la rédaction d'un article à la portée plus large. Pourtant, l'intérêt sociologique de la chose ne se trouve pas tant dans ces réactions bien banales que dans le fait que, par un étonnant aveu d'impuissance à saisir ce qu'il pense être une situation sociale spécifique, l'ancien président de la chambre d'instruction de Douai s'en remette à une expertise qui, pour changer, ne serait pas psychologique, mais sociologique, ou ethnologique.
Parmi d'autres, Patrick Champagne a longuement évoqué ce défi assez nouveau que pose au sociologue le fait que sa discipline soit désormais si connue, si répandue, et enseignée jusque dans les lycées, que nombre d'acteurs disposent de ce qu'il qualifie de "sens commun savant", au nom duquel, comme Didier Beauvais, ils possèderont leur propre définition de la sociologie, définition qui leur permettra de poser telle situation sociale comme relevant exclusivement de l'intervention des hommes d'un art qui lui reste malgré tout étranger, un peu comme lorsque l'Inquisition, impuissante à remettre l'accusé sur le chemin de la vertu, l'abandonnait au bras séculier pour qu'il exécute une sentence qu'elle ne pouvait que prononcer.

Pourtant, les connaissances de ce magistrat semblent bien maigres, suffisamment en tout cas pour qu'il ignore que son Ministère se trouve déjà bien pourvu en exécuteurs des basses oeuvres avec, en l'occurrence, le CESDIP, centre de recherches sociologiques dépendant aussi du ministère de la Justice et créé par Philippe Robert qui, pourtant, comme lui, est sorti de l'Ecole Nationale de la Magistrature. Sa méthodologie paraîtra de plus bien fautive au plus laxiste des directeurs de recherche, puisqu'il lui suffit de citer un ou deux exemples d'affaires de pédophilie jugées dans sa région pour en faire un invariant, et un invariant propre moins à une catégorie sociale, ce qui exigerait déjà un travail de terrain un petit peu plus sérieux pour formuler une hypothèse valide, qu'à une forme de culture locale, ce qui en exigerait encore plus puisqu'il lui faudrait alors démontrer que ce trait qu'il tient pour spécifique ne se retrouve pas à l'identique ailleurs. Par un intéressant retour des choses, ce sens commun savant par lequel il fait de ces affaires de pédophilie un objet sociologique révèle surtout l'étendue de ses préjugés, qui couvrent aussi bien ce à quoi il croit que la sociologie sert, que les pratiques qu'il juge, dans tous les sens du terme, chez les habitants du Nord. Et, par là, il en révèle bien plus.

Car il n'est pas seul à invoquer le social comme justification : les avocats des accusés d'Outreau, écrit le journaliste de Reuters, le renvoient sèchement à ses préjugés, accusant la justice d'avoir instruit en fonction de ces prénotions, et pas à partir des faits, accusation désormais d'autant plus difficile à démentir que, ces prénotions, le président de la chambre d'instruction vient précisément de les confesser. La force du préjugé tient en ceci qu'il oriente inconsciemment la réflexion, et dicte des conclusions que l'on croit issues d'une enquête par lui biaisée. Il n'est que d'écouter ces témoignages si fréquents de motards hospitalisés, victimes d'un automobiliste qui, seul responsable de l'accident, a orienté ses déclarations dans un sens qui l'exonère de sa faute et que les gendarmes ont reprises à leur compte sans même avoir l'idée de les contester, comme le décrit longuement Gilles Terrien. Les enquêteurs, pourtant, n'ont sans doute pas comme habitude première de considérer aveuglément comme vrais les propos tenus par une partie en cause : ce qui les aveugle, donc, et qui les dispense d'enquêter, c'est bien cette certitude issue du préjugé, que les motards roulent toujours trop vite, que, dans les milieux défavorisés des banlieues du Nord, alcool et pédophilie font bon ménage, préjugés d'autant plus difficiles à démentir qu'ils ne seront jamais explicitement formulés, qu'ils seront universellement répandus, qu'ils frapperont toujours des populations suffisamment dépourvues de capital social ou culturel pour qu'il leur soit très difficile d'assurer leur défense, et qu'il n'appartient guère qu'à la sociologie, cette discipline si souvent invoquée et si mal comprise, de combattre, dans une démarche scientifique.

mercredi 28 janvier 2009

construire un bilan

D'un point de vue statistique, la mort, cet état définitif validé par un document officiel, le certificat de décés établi par un médecin, présente l'avantage d'être, presque toujours, un phénomène simple et de nature binaire : on l'est, ou bien on ne l'est pas. Sans doute, en laissant de côté l'aspect symbolique de la chose, s'agit-il d'une des raisons qui font privilégier cette situation au moment de dresser des bilans. On sait à quel point le compte-rendu annuel des succès de la lutte engagée, sous la conduite éclairée de l'ONISR, contre l'insécurité routière, se limite à décompter les morts, et à vérifier si ce quota-là a bien baissé conformément aux objectifs. Il est sans doute bien plus délicat de parler, comme en Grande-Bretagne, de morts et blessés graves, surtout si l'on range dans la case blessés graves les hospitalisations d'une durée supérieure à 24 heures lesquelles, parfois justifiées par une incertitude infondée du corps médical, peuvent fort bien s'accompagner d'une absence complète de lésion physique. Et pourtant, il n'a pas été si facile de construire cette catégorie statistique. Pendant longtemps, alors que, dans le reste de l'Europe, on dénombrait comme victimes de la route les décès qui se produisaient dans un délai courant jusqu'à un mois après l'accident, en France, ce délai était de six jours et, en Espagne, de 24 heures. On a estimé que ce mode de calcul entraînait, en France, une sous-estimation du nombre des victimes de l'ordre de 5 %, et il a fallu attendre 2005 pour que l'on s'aligne sur la norme européenne, alignement qui doit, sans doute, beaucoup à la requalification du risque routier, fatale rançon du progrès devenu grande cause nationale, qui s'est produite à partir de la fin du siècle dernier.
On comprend alors qu'il soit intéressant, face à un phénomène naturel comme la tempête hivernale qui vient de traverser le sud-ouest, de déconstruire ce que, nous apprend l'AFP, le porte-parole de la Sécurité Civile vient de qualifier de "bilan humain consolidé du nombre de décès liés à la tempête", et qu'il fixe à onze morts. Bien sûr, tout l'intérêt de la chose se cache sous cette notion de lien, et conduit à s'interroger sur la chaîne des causalités qui permet de rendre la tempête responsable de tel décès, et sur la longueur de celle-ci.

Car si le lien peut fort bien être direct, pour les deux personnes tuées dans des voitures par la chute d'un arbre, il peut aussi emprunter un premier détour, avec ces victimes sous assistance respiratoire décédées lorsque des coupures de courant les ont privées du secours de l'appareillage qui les maintenait en vie : sans doute ces machines disposent-elles d'une alimentation de secours sur batterie, qui leur permet de fonctionner quelque temps en cas d'interruption du réseau, mais pas de faire face à la situation exceptionnelle créée par la tempête. Mais avec ces quatre intoxications au monoxyde de carbone, on rajoute un maillon supplémentaire à la chaîne. Il semble en effet particulièrement difficile d'établir une relation entre une concentration dangereuse de monoxyde de carbone, et la vitesse d'un vent qui soufflait à 160 km/h. La cause réelle est à rechercher dans le recours à des groupes électrogènes dégageant, faute d'entretien ou d'usage approprié, ce gaz mortel : n'importe quelle mise en route de ces générateurs dans un espace non ventilé aurait alors eu les mêmes conséquences. On le voit, ici, l'enchaînement devient complexe : la tempête a coupé l'alimentation électrique, l'absence de courant a conduit à mettre en marche des groupes électrogènes, et, pour l'une ou l'autre raison, certains d'entre eux ont dégagé une quantité de monoxyde de carbone suffisamment importante pour entraîner, dans quatre cas, et parce qu'ils fonctionnaient dans un espace clos, des intoxications mortelles. On entre, alors, dans un domaine où le relativisme règne, et où, faute d'accord négocié en norme, comme pour le cas des accidents de la route, la décision de ranger tel décès dans tel ordre de causes relève d'un arbitraire produit par la volonté des acteurs qui contrôlent cette situation, et ont intérêt à ce qu'elle prenne telle ou telle configuration.

C'est ainsi, en tendant jusqu'à la rupture l'enchaînement des événements, que la Sécurité Civile établit son "bilan consolidé". Pourtant, elle pourrait tout aussi bien prétendre que la tempête n'a fait aucune victime. En dehors des décès causés par les défaillances du réseau électrique, et pas directement par le vent, elles pourrait considérer comme victimes de leur seule imprudence les gens qui trouvent pertinent d'ignorer les avertissement de Météo France, qui inaugurait pour l'occasion le dispositif de vigilance rouge face à une tempête, et de sortir en méprisant une incitation à rester chez soi qui n'aurait pu être plus forte que par l'imposition d'un couvre-feu, et plus encore l'inévitable tombé du toit qui mériterait de concourir pour les Darwin Awards si son cas n'était pas si grotesquement banal. Pourquoi, alors, préférer cette construction du réel qui conduit à établir le bilan le plus élevé possible ?
On connaît les opérations syntaxiques par lesquelles ceux qui ont intérêt à la chose vont considérer comme victimes de la pollution atmosphérique des personnes âgées souffrant de problèmes respiratoires, et dont la vie a peut-être été raccourcie de quelques mois par la mauvaise qualité de l'air. On sait aussi à quel point le bilan de la canicule de 2003 a été mis à profit pour défendre la cause des médecins urgentistes. Alors, sans doute, la Sécurité Civile, cet organisme dont la fonction est de venir en aide à la population en danger, n'est elle pas des plus qualifiées pour établir des statistiques qui ont comme fonction annexe de justifier son existence, en particulier dans une situation où les précautions prises grâce à l'alerte de Météo France ont d'autant réduit son champ d'intervention. Mais cette construction a force de loi, parce que le Ministère de l'intérieur jouit du monopole de son élaboration comme de la capacité à l'imposer : désormais, pour l'histoire, la tempête Klaus aura bel et bien tué onze personnes sur le territoire national.

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