Fatalement, l'histoire commence par la fin. En l’occurrence, avec un sujet de journal télévisé où l'on voit des pelleteuses rasant quasi clandestinement, au milieu du mois d'août 1980, les locaux de l'université Paris 8 alors perdue au milieu du bois de Vincennes, démolition préalable à son éloignement à Saint-Denis, au croisement de l'avenue Lénine et de l'avenue de Stalingrad, soit en plein cœur de la banlieue écarlate. Et cette destruction a été si soigneuse, si méthodique, si complète qu'il est aujourd'hui impossible de retrouver l'emplacement exact de la faculté disparue.
Il faut donc féliciter les auteurs et producteurs de Camarades pour le soin pris à reconstituer le décor si caractéristique du Paris 8 originel, poussant le désir d'authenticité jusqu’à offrir un moment de figuration à une Eclair 16 du département cinéma, qui pesait un âne mort, et à son gigantesque trépied, à peine plus léger. Les lieux, les classes, l’amphithéâtre, le folklore des couloirs, les murs intégralement recouverts d'un empilage d'affichettes, tout cela est bien conforme aux souvenirs de l'étudiant d'alors. Manquent en grande partie les étals du souk, qui dessinaient deux rives qu'on devait longer comme on descend le Styx avant d'atteindre les salles de cours. Manque aussi le gigantesque dazibao à la gloire du grand leader Kim-Il-Sung. Mais peut-être a-t-il fait son apparition plus tard, puisque la série se déroule sur une seule année, 1969, celle des débuts de l'université.
Puisant dans une collection d'anecdotes plus ou moins authentiques, mais souvent plus que moins, manipulant habilement des séquences d'archives qui permettent par exemple d'imaginer un échange entre Jacques Lacan et Grégory Gadebois, lequel incarne un président d'université cherchant en permanence une nouvelle astuce pour continuer malgré tout à faire tourner la boutique, Camarades, de manière tout à fait défendable, n'a pas fait le choix du réalisme. On retrouve plutôt le ton de la comédie italienne avec ses caricatures, même si, un temps, on s'égare un peu sur la voie du film chanté à la Jacques Demy. Affreux, sales et méchants chez les intellectuels inconséquents d'une extrême-gauche bavarde et complotiste qui n'osera jamais le passage à l'acte, avec dans le rôle du pigeon l'ouvrier de nettoyage en situation précaire embarqué dans une aventure dont il espère tirer le seul profit qui l'intéresse, obtenir un contrat stable et, au centre, la figure paternelle du président qui n'a d'autre mission que d'être responsable à la place des irresponsables.
Pour sortir de la fiction, on se doit de commencer par regarder l'indispensable Vincennes, l'université perdue de Virginie Linhart. Ensuite, il faut tenter de répondre à une question d'apparence simple : c'était quoi, en vrai, Vincennes ? Qu'il y avait-il là-bas de si extraordinaire pour que, presque cinquante après la fin, on en débatte encore ? Avant tout, comme le montre la série, une propriété première, l'ouverture à un public n'ayant jusque-là que très difficilement accès à des études universitaires, public non-bachelier ou étranger, public salarié aussi, auquel on ouvrait des cours le soir, et jusqu'à 22 heures. Vincennes a fonctionné comme un prototype d'université de la deuxième chance, mais qui proposait un contenu sans équivalent, un genre de conglomérat de disciplines et d'enseignants qui, parfois n'importe comment, dans la confusion et les oppositions, illustraient la raison d'être de la faculté : expérimenter.
Il faut, pour en comprendre l'essence, commencer par déblayer les couches superficielles, en laissant de côté la strate préférée des demi-savants du 6ème arrondissement, strate où l'on trouve quelques-uns des grands noms de l'univers intellectuel de l'époque lesquels, pourtant, à l'exception d'un Gilles Deleuze ou d'un Jacques Rancière, n'ont fait qu'un rapide passage à Vincennes, à l'image d'un Michel Foucault qui n'y restera que quelques mois avant son élection, dès avril 1970, au Collège de France. L'essentiel est ailleurs, enfoui plus profondément, comme avec Yves Lacoste, géographe, créateur de la revue de géopolitique Hérodote et plus tard à l'origine de l'Institut Français de Géopolitique, qui reste la référence du domaine. C'est là aussi que, dans un petit coin, Hervé Huitric, diplômé des Beaux Arts de Paris et Monique Nahas, docteure en physique, ouvriront une voie totalement neuve en bricolant, avec des moyens dérisoires, les premières ébauches de ce qui deviendra l'animation numérique, développant leurs techniques au sein du Groupe Art et Informatique de Vincennes et, plus tard, du département Arts et Technologies de l'Image. Polytechnicien, Pierre Merlin, en plus de présider l'université pendant les années difficiles, y créera un institut d'urbanisme aujourd'hui inclus dans l’École d'urbanisme de Paris. Une authentique école de cinéma où l'on pouvait croiser quelques célèbres signatures des Cahiers du Cinéma, la matrice des études féministes, un département de sociologie pionnier dans l'importation d'une tendance de la sociologie américaine qui, depuis, s'est largement imposée comme étant la bonne manière d'en faire, on se perd dans la variété des formations dispensées à Vincennes, on n'épuise pas leur richesse ni leur originalité.
En juillet 1968, un drôle de petit bonhomme qui plus qu'aucun autre mérite le qualificatif de vieux routier de la politique devient ministre de l’Éducation nationale. Désireux de ne pas faire comme si rien ne venait de se passer, il dotera la capitale de deux universités nouvelles, prenant chacune place dans deux portions inoccupées du territoire intellectuel. Dans la catégorie des investissements rentables, Paris-Dauphine a connu un plein succès. Dans celles des vilains petits canards auxquels on ne permettra pas de devenir de grands cygnes, Paris 8 Vincennes à Saint-Denis survit dans son exil et, malgré les sarcasmes continuels, s'étend, se développe, et jouit d'une situation de moins en moins précaire, enfin reliée au réseau des transports en commun, et désormais flanquée d'un bâtiment des Archives Nationales. Il n'empêche : Vincennes restera cet endroit unique où, déjeunant innocemment au restaurant universitaire, on pouvait reconnaître, assis à la table d'à côté, Alain Cuny. "J'ai très bien connu Rossellini" disait-il, s'adressant à son commensal, étudiant trentenaire et sans doute sud-américain.